Michel de Montaigne, Essais, Livre III
Michel de Montaigne, Essais, Livre III
2009
Merci a celles et ceux qui mont fait part de leurs ` encouragements et de leurs suggestions, qui ont pris la peine de me signaler des coquilles dans ce travail, et tout particuli`rement ` e a Mireille Jacquesson et Patrice Bailhache pour leur regard aigu et leur persvrance e e durant toutes ces annes. e
III-9.114
Lorsque cela sest avr vraiment indispensable ` la compree a e hension, jai mis entre crochets [ ] les mots que je me suis permis dajouter au texte (par exemple ` la page 296, 57). a Lindex ne concerne volontairement que les notions essentielles, plutt que les multiples occurrences des noms de persono nages ou de lieux, comme il est courant de le faire. Ainsi le lecteur curieux ou press pourra-t-il plus facilement retrouver les e passages dont le th`me lintresse. e e les notes de bas de page clairent les choix oprs pour la e ee traduction dans les cas pineux, mais fournissent aussi quelques e prcisions sur les personnages anciens dont il est frquemment e e question dans le texte de Montaigne, et qui ne sont pas forcment e connus du lecteur daujourdhui. On ne trouvera pas ici une nouvelle biographie de Montaigne, ni de considrations sur la place des Essais dans la littrature : e e ldition mentionne plus haut, pour ne citer quelle, ore tout e e cela, et mme bien davantage ! e Disons donc seulement pour terminer qu` notre avis, et contraia rement ` ladage cl`bre, traduire Montaigne nest pas forcment a ee e le trahir. Au contraire. Car sil avait choisi dcrire en franais, il e c tait bien conscient des volutions de la langue, et sinterrogeait e e sur la prennit de son ouvrage : e e Jcris ce livre pour peu de gens, et pour peu dannes. Sil e e stait agi de quelque chose destin ` durer, il et fallu y employer e ea u un langage plus ferme : puisque le ntre a subi jusquici des vao riations continuelles, qui peut esprer que sous sa forme prsente e e il soit encore en usage dans cinquante ans dici? Puisse cette traduction apporter une rponse convenable ` son e a inquitude... e
Chapitre 1
Sur ce qui est utile et ce qui est honnte e
1. Personne nest exempt de dire des btises. Ce qui est e grave, cest de les dire srieusement. e
Voil` quelquun qui va faire de grands eorts a Pour me dire de grandes sottises.
Trence [94], e Heautontim., III, 5.
Cela ne me concerne pas : je laisse chapper les miennes pour e ce quelles valent. Grand bien leur fasse. Je pourrais les abandonner tout de suite sans grande perte, et je ne les ach`te et ne e les vends que pour ce quelles p`sent. Je parle au papier comme e je parle au premier venu. Et que cela soit vrai, vous en avez la preuve sous les yeux. 2. La perdie ne doit-elle pas tre bien dtestable, pour que e e Tib`re lait refuse au prix dun tel sacrice ? On lui t savoir e e dAllemagne que sil lui plaisait, on le dbarrasserait dAriminius e en lempoisonnant : ctait le plus puissant ennemi des Romains et e quand ils taient sous le commandement de Varus, il les avait tr`s e e ignominieusement traits ; lui seul faisait obstacle ` lexpansion e a de la domination romaine en ces contres. Tib`re rpondit que le e e e peuple romain avait lhabitude de se venger ouvertement de ses ennemis, les armes ` la main, et non en fraude et en cachette : il a laissa lutile pour lhonnte. e 3. Ctait, me direz-vous, un imposteur. Je le crois. Ce nest e pas tr`s tonnant chez les gens de sa profession. Mais la recone e naissance de la vertu na pas moins de porte dans la bouche de e celui qui la hait : la vrit la lui arrache de force, et sil ne veut e e
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laccepter de lui-mme, au moins sen couvre-t-il comme dune e parure. 4. Notre organisation, publique et prive, est pleine dime perfections ; mais il ny a dans la Nature rien dinutile, et mme e pas linutilit elle-mme ! Rien ne sest install en cet univers qui e e e ny occupe une place opportune. Lassemblage de notre tre est e ciment par des dispositions maladives : lambition, la jalousie, e lenvie, la vengeance, la superstition, le dsespoir sont installs e e en nous si naturellement quon en trouve la rplique mme chez e e les animaux. La cruaut elle, nest pas naturelle ; mais au milieu e de la compassion, nous ressentons au-dedans de nous je ne sais quelle piqre aigre-douce de plaisir malsain ` voir sourir autrui. u a Mme les enfants ressentent cela. e
Pendant la tempte, quand les vents labourent les ots, e Quil est doux dassister du rivage aux rudes preuves dautrui. e
5. Si on tait en lhomme les germes de ces comportements, o on dtruirait du mme coup les conditions fondamentales de notre e e vie. De mme en est-il dans toute socit : il y a des fonctions e ee ncessaires qui sont non seulement abjectes, mais mme vicieuses ; e e les vices y trouvent leur place et jouent un rle pour jointoyer leno semble, comme les poisons sont employs pour prserver notre e e sant. Sils deviennent excusables parce que nous en avons bee soin et que lintrt gnral attnue leur vritable nature, il faut ee e e e e en laisser la responsabilit aux citoyens les plus solides et les e moins craintifs, qui leur sacrient leur honneur et leur conscience, comme dautres, dans les temps anciens, sacri`rent leur vie pour e le salut de leur pays. Nous autres, qui sommes plus faibles, prenons des rles plus faciles et moins dangereux ; le bien public ato tend quon trahisse, quon mente, quon massacre : laissons donc cette tche ` des gens plus obissants et plus souples. a a e 6. Certes, jai souvent t irrit de voir des juges utiliser la ee e ruse et les fausses esprances de faveur ou de pardon pour amener e le criminel ` avouer son acte, et employer ` cela la tromperie et le a a cynisme. Il serait bien ` la Justice, et mme ` Platon qui approuve a e a cette attitude, de me fournir dautres moyens, plus en accord avec ce que je suis. Cest une justice mauvaise, et jestime quelle nest pas moins blesse par elle-mme que par autrui. Jai rpondu, il e e e
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ny a pas longtemps, que jaurais bien du mal ` trahir le Prince a au prot dun particulier, moi qui serais tr`s aig de trahir un e e particulier pour le Prince ; et je ne dteste pas seulement tromper e quelquun, je dteste aussi quon se trompe sur mon compte : je e ne veux surtout pas en fournir la mati`re ni loccasion. e 7. Dans le peu que jai eu ` ngocier entre nos princes, a e dans ces divisions et subdivisions qui nous dchirent aujourdhui, e jai soigneusement vit quils ne puissent se mprendre sur mon e e e compte et tre abuss par mon apparence. Les gens du mtier e e e se tiennent le plus ` couvert possible, et aectent dtre les plus a e modrs et les plus comprhensifs quil leur est possible. Moi au ee e contraire, je me montre par mes opinions les plus tranches et e ma faon dtre la plus personnelle. Ngociateur encore tendre et c e e novice, jaime mieux manquer ` ma mission que me manquer ` a a moi-mme. Et jai connu pourtant jusqu` prsent un tel succ`s e a e e en ces mati`res mme si la chance y a eu certes la plus grande e e part que bien peu sont passs dun parti ` lautre avec moins e a de soupon, et plus de faveur et de familiarit. c e 8. Jai une attitude ouverte qui me permet de minsinuer facilement dans un groupe de personnes et dinspirer conance d`s e le premier abord. La sincrit et lauthenticit, en quelque si`cle e e e e que ce soit, demeurent bienvenues et trouvent aisment leur place. e Et la libert de ceux qui uvrent de faon vraiment dsintresse e c e e e est peu suspecte et plutt bien accepte ; ceux-l` peuvent bien o e a reprendre ` leur compte la rponse dHypride aux Athniens qui a e e e se plaignaient de la duret de son langage : Messieurs, ne vous e demandez pas si je suis libre, mais si je le suis sans rien attendre et sans rien tirer de cela pour mes propres aaires. Ma libert e ma galement dlivr du soupon dhypocrisie, de par sa vigueur e e e c je nai jamais rien cach aux autres, si dsagrable et pnible e e e e que ce soit, et en leur absence, je naurais pas dit pire que cela mais aussi parce quelle montre un certain naturel et un certain dtachement. En agissant, je ne prtends ` rien dautre que dagir, e e a et je nattache pas ` cela des projets lointains ; chaque action joue a son rle propre : quelle aboutisse si elle peut. o 9. Au demeurant, je nprouve aucune passion ni haineuse, e ni aectueuse, envers les grands de ce monde ; et ma volont nest e pas entrave par des oenses quils mauraient faites, pas plus que e je nai envers eux dobligations particuli`res. Je consid`re nos rois e e
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avec une aection simplement loyale et respectueuse, ni suscite e ni retenue par lintrt personnel, ce dont je me flicite. Je ne ee e mintresse ` une cause gnrale et juste que modrment, et e a e e ee sans `vre. Je ne suis pas sujet aux engagements profonds, qui e hypoth`quent jusqu` notre tre intime. La col`re et la haine sont e a e e au-del` du devoir de la justice, ce sont des passions qui sont utiles a seulement ` ceux que la simple raison ne sut pas ` attacher ` a a a leur devoir. Quil use de lagitation de lme, celui qui ne peut a user de la raison 1 . Toutes les intentions lgitimes sont dellese mmes modres, sinon elles salt`rent et deviennent sditieuses e ee e e et illgitimes. Cest ce qui me fait marcher partout la tte haute, e e le visage et le cur ouverts. 10. En vrit, je ne crains pas de lavouer, je porterais voe e lontiers, sil le fallait, une chandelle ` saint Michel et lautre ` a a son serpent, suivant en cela lastuce de la vieille 2 . Je suivrai le bon parti jusquau feu, mais exclusivement, si je puis 3 . Que la maison Montaigne 4 sombre, entra ee dans la ruine publique, sil n le faut ; mais si ce nest pas ncessaire, je saurai gr au hasard e e quelle en rchappe. Et pour autant que mon devoir me laisse e quelque libert, je lemploierai ` sa conservation. Atticus 5 , ayant e a choisi le parti juste, mais qui tait aussi le perdant, ne se sauva-te il pas par sa modration dans ce naufrage universel, au milieu de e tant de bouleversements et de divisions? Cela est plus facile aux hommes qui agissent ` titre personnel, comme ctait son cas ; et a e je trouve que sagissant daaires prives, on peut lgitimement e e ne pas vouloir sen mler, ne pas sy inviter soi-mme. Mais se e e
1. Cette citation ne gure que dans ldition de 1595. e 2. Allusion ` un conte populaire dans lequel une vieille femme ore un a cierge ` saint Michel et un autre au dragon quil terrasse, ce qui est une a faon image de signier que lon ne veut prendre parti ni pour lun ni pour c e lautre... 3. Faut-il rappeler qu` lpoque de Montaigne jusquau feu ntait a e e pas une simple gure de style? Giordano Bruno pour ne citer que lui fut brl vif a Rome en 1600. ue ` 4. Montaigne crit seulement Que Montaigne... ; on peut hsiter sur e e le point de savoir sil sagit de sa maison ou de sa personne... Jai opt e pour la premi`re interprtation. e e 5. Titus Pomponius, chevalier romain (109 ` 32 av. J.-C.) pntr de a e e e culture grecque, do` son surnom. Extrmement riche, il vcut pourtant en u e e disciple dEpicure. Cornelius Nepos avait crit une Vie dAtticus, et on doit e ` P. Grimal des Mmoires de T. Pomponius Atticus (1976). a e
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tenir hsitant et tiraill entre les opinions de deux partis, se tee e nir indirent et sans pencher daucun ct au beau milieu des e oe troubles qui dchirent son pays, je ne trouve cela ni beau, ni hoe norable. Ce nest pas choisir la voie moyenne, cest nen prendre Tite-Live aucune ; cest attendre lvnement pour tomber du bon ct. [93], XXXII, e e oe
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11. Cela peut tre permis dans les aaires entre voisins ; e Glon, tyran de Syracuse, laissa ainsi en suspens ses penchants Lengagement e personnel dans la guerre des Barbares contre les Grecs : il maintenait une ambassade ` Delphes, avec des prsents, an quelle serv de a e t sentinelle pour voir de quel ct pencherait la balance, et saisir oe le bon moment pour passer un accord avec les vainqueurs. Mais ce serait une sorte de trahison que de procder ainsi dans nos e propres aaires intrieures, dans lesquelles il faut ncessairement e e prendre parti. Ne pas sengager, pour un homme qui na ni charge ni commandement prcis qui ly contraigne, je trouve cela plus e excusable que pendant les guerres menes contre ltranger (bien e e que je nutilise pas cette excuse pour moi-mme), alors que, selon e nos lois, ny prend part que celui qui le veut 6 . Mais cependant, mme ceux qui sy engagent tout ` fait peuvent le faire de faon e a c si rgle et si modre que lorage pourra passer au dessus de e e ee leur tte sans quils aient ` en sourir. Navions-nous pas raison e a desprer cela dans le cas de feu lvque dOrlans, Monsieur de e e e e Morvilliers 7 ? Et parmi ceux qui, en ce moment, sont vivement engags dans laction, jen connais qui ont des comportements e si mesurs et si doux quils ont toutes les chances de demeurer e debout, quelque grave bouleversement et eondrement que le Ciel nous prpare. Je consid`re que cest aux rois quil appartient de se e e dresser contre les rois, et je me moque de ces esprits qui, de gaiet e de cur, se lancent dans des querelles disproportionnes. On ne e cherche pas querelle ` un prince au point de marcher contre lui a ouvertement et courageusement, pour une question dhonneur et pour faire son devoir ; si le prince naime pas tel ou tel personnage, il fait mieux : il lestime. Et notamment, la cause des lois et la dfense de lancien tat de choses ont toujours cela pour elles que e e
6. Le service militaire nest pas obligatoire en eet a lpoque pour les ` e guerres menes contre des pays trangers. e e 7. Garde des sceaux en 1568, puis ambassadeur ` Venise. Selon P. Villey a [50] III, p.050, il se serait montr tr`s modr envers les protestants. e e e e
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ceux-l` mmes qui sy attaquent pour leurs objectifs particuliers a e trouvent des excuses ` ses dfenseurs si mme ils ne les honorent a e e pas. 12. Mais il ne faut pas appeler devoir , comme nous le faisons ` chaque instant, une animosit et une rudesse intrieures a e e nes de lintrt priv et de la passion personnelle ; pas plus quil e ee e ne faut appeler courage une conduite tra tresse et mchante. e Ce quils nomment z`le nest que leur propension ` la tra e a trise et ` la violence : ce nest pas la cause qui les excite, cest leur a intrt. Ils attisent la guerre, non parce quelle est juste, mais ee parce que cest une guerre. 13. Rien ninterdit que des hommes qui sont ennemis puissent se comporter normalement et loyalement : faites preuve dune aection, sinon constante (car elle peut accepter des degrs), e mais au moins modre, et qui ne vous engage pas au point que ee lautre puisse tout attendre de vous ; contentez-vous aussi dune apprciation moyenne de sa bonne grce : plongez dans une eau e a trouble, mais sans vouloir y pcher. e 14. Lautre faon de se consacrer de toutes ses forces aux c uns et aux autres, rel`ve encore moins de la prudence que de la e conscience. Quand vous trahissez quelquun avec qui vous tes e en bons rapports, au prot dun autre, cet autre ne sait-il pas que vous allez en faire autant avec lui ensuite? Il vous tient pour un mchant homme ; mais cependant il vous coute, tire parti de e e vous, et fait son prot de votre dloyaut. Cest que les hommes e e doubles sont utiles par ce quils fournissent ; mais il faut faire en sorte quils en emportent le moins possible.
Le mensonge
15. Je ne dis rien ` lun que je ne puisse dire ` lautre, le a a moment venu, en changeant seulement un peu laccent ; et je ne leur rapporte que les choses qui sont indirentes ou dj` connues, e ea ou qui sont utiles aux deux. Mais il ny a pas de chose utile pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a t con ` ee e a mon silence, je le cache scrupuleusement ; mais je me charge de secrets aussi peu que possible. Garder les secrets des princes est une charge drangeante pour qui nen a que faire. Je propose e volontiers ce march : quils me conent peu de chose, mais quils e aient conance en ce que je leur rv`le : jen ai toujours su plus e e que je nai voulu.
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16. Parler de faon ouverte et franche incite lautre ` parler c a de mme, fait couler ses paroles, comme font le vin et lamour. e 17. Au roi Lysimaque 8 qui lui demandait : Que veux-tu que je te donne de mes biens? , Philippide 9 rpondit, sagement e a ` mon avis : Ce que tu voudras, pourvu que cela ne fasse pas partie de tes secrets. Je constate que chacun se rebelle si on lui cache le fond des aaires pour lesquelles on lemploie, si on lui en dissimule les arri`re-penses. En ce qui me concerne, je suis e e bien heureux quon ne men dise pas plus que ce que lon veut me voir mettre en uvre, et je ne dsire pas que ce que je sais e aille au-del` de ce que je peux dire. Si je dois servir dinstrument a de tromperie, que ce soit au moins sans en avoir conscience. Je ne veux pas tre tenu pour un serviteur si aectionn et si loyal e e que lon me trouve bon ` trahir qui que ce soit. Qui est ind`le a e a ` lui-mme est bien excusable de ltre envers son ma e e tre. 18. Mais il est des princes qui nacceptent pas les hommes a ` moiti, et mprisent les services limits assortis de conditions. e e e Il ny a pas dautre solution : je leur dclare franchement quelles e sont les limites que je me xe. Car je ne puis me faire lesclave que de la raison, et encore ne puis-je gu`re y parvenir vraiment. e Dailleurs ils ont tort dexiger dun homme libre la mme sujtion e e et obligation envers eux que de celui qui est leur crature ou quils e ont achet, ou dont le sort est enti`rement dpendant du leur. Les e e e lois mont t un grand souci : elles mont choisi un parti, et donn oe e un ma tre. Toute autre supriorit, toute autre obligation est en e e fonction de celle-l`, et doit sen trouver restreinte. Aussi nesta il pas certain, si je me sentais port vers un autre parti, que je e lui orirais aussitt mon bras. La volont et les dsirs se font ` o e e a eux-mmes la loi ; mais les actes doivent la recevoir de lautorit e e publique. 19. Ces faons de procder qui sont les miennes sont un c e peu discordantes avec nos habitudes. Elles ne sont pas destines e a ` produire de grands eets ni ` durer bien longtemps : linnoa cence elle-mme ne saurait aujourdhui ni ngocier sans dissimue e lation, ni marchander sans mensonge. Cest pourquoi les fonctions publiques ne constituent pas mon objectif. Ce que ma situation
8. Roi de Thrace, lieutenant dAlexandre et lun de ses successeurs. 9. Probablement un acteur de comdie. Cf. Plutarque [73], De la curiosit, e e c, 4, C.
Loi et Libert e
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sociale en requiert, je lassume, de la faon la plus personnelle c qui soit. Quand jtais jeune, on my plongeait jusquaux oreilles, e et cela russissait ; mais je men suis dtach de bonne heure 10 . e e e Et depuis, jai souvent esquiv, rarement accept, et jamais dee e mand, tournant le dos ` lambition. Je nai pas fait comme les e a rameurs, qui avancent ainsi ` reculons ; mais si je ne me suis pas a laiss embarquer dans les aaires, je le dois moins pourtant ` e a ma rsolution qu` ma bonne fortune. Car il y a des voies moins e a opposes a mon got, et plus conformes ` mes possibilits, par e ` u a e lesquelles, si lambition met autrefois appel au service public u e en amliorant ma rputation dans le monde, je sais qualors je e e fusse volontiers pass par dessus mes beaux raisonnements pour e la suivre. 20. Ceux qui sl`vent contre les opinions que je dfends ee e en disant que ce que jappelle franchise, simplicit, naturel cest e plutt chez moi de lartice et de la nesse, plutt de la prudence o o que de la bont, du savoir-faire que du naturel, du bon sens que e du succ`s, ceux-l` me font plus dhonneur que de tort. Mais ils e a font encore ma nesse trop ne ! Celui qui maura suivi et observ e de pr`s ne peut gagner la partie contre moi que sil refuse de ree conna deux choses : dabord que dans leur cole, aucune r`gle tre e e ne saurait reproduire ce mouvement naturel qui est le mien et maintenir une apparence de libert et de licence aussi constante e et aussi inexible sur des chemins aussi tortueux et divers. Et ensuite : que toute leur attention et leur intelligence ne pourraient pas les y amener. La vrit est e e 21. La voie de la vrit est une et simple, celle du prot e e une... particulier et de la russite des aaires dont on a la charge, double, e chaotique et hasardeuse. Jai souvent vu employes ces liberts e e aectes et articielles, mais le plus souvent sans succ`s. Elles e e font un peu penser ` l ne dEsope 11 , qui, parce quil voulait a a galer le chien, vint se jeter gaiement, les pattes en avant, sur les e paules de son ma ; mais autant le chien en retour recevait de e tre caresses pour cette faon de lui faire fte, autant le pauvre ne c e a Cicron [17], reut de coups de bton, et mme deux fois plus. Ce qui nous e c a e
I, 31. 10. En 1571, quand il se retira en son chteau, apr`s avoir vendu sa charge a e de Conseiller au Parlement de Bordeaux. 11. Fable dEsope que La Fontaine reprit dans Lne et le petit chien , a Fables, IV, 5.
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sied le mieux cest ce qui nous est le plus naturel. Je ne veux pas o a ter ` la tromperie la place qui lui revient : je sais quelle a souvent t utilise avec prot, et quelle entretient et alimente la plupart ee e des activits humaines. Il y a des vices lgitimes, comme il y a e e beaucoup dactions bonnes, ou excusables, qui sont illgitimes. e 22. La Justice en soi , naturelle et universelle, est rgle e e autrement, et plus noblement, que ne lest cette autre justice, particuli`re et nationale, soumises aux ncessits de nos tats. e e e e Nous navons pas de mod`le solide et prcis dun vritable droit e e e et dune justice authentique ; nous nous servons dimages et dune ombre. Cest pour cela que le sage Dandamys 12 ` qui lon a racontait les vies de Socrate, Pythagore et Diog`ne, jugea que e sils taient de grands personnages en toute autre chose, ils nen e taient pas moins trop asservis ` lobservation des lois. Car pour e a donner de lautorit ` ces derni`res et les soutenir, la vritable e a e e vertu doit abandonner beaucoup de sa force originelle ; et bien des actions vicieuses sont faites, non seulement avec leur permission, mais mme ` leur instigation. On commet des crimes en e a vertu de senatusconsultes et de plbiscites . Je suis le langage e courant qui fait une dirence entre les choses utiles et celles qui e sont honntes, et qui appelle malhonntes et malpropres certaines e e actions naturelles, non seulement utiles, mais ncessaires. e 23. Mais poursuivons avec nos exemples de trahison. Deux prtendants au royaume de Thrace en taient arrivs ` se disputer e e e a a ` propos de leurs droits 13 et lEmpereur les empcha de recoue rir aux armes ; mais lun dentre eux, sous prtexte de ngocier e e un accord ` lamiable lors dune entrevue, ayant invit son ada e versaire ` venir festoyer chez lui, le t emprisonner et assassiner. a La justice exigeait que les Romains obtiennent rparation de ce e forfait ; mais la dicult de lentreprise empchait dutiliser les e e voies ordinaires. Ce quils ne purent faire lgalement sans guerre e et sans risques, ils entreprirent de le faire par tra trise : ce quils ne purent faire honntement, ils le rent utilement. Un certain Pome ponius Flaccus se trouva faire laaire : avec des paroles feintes et des assurances trompeuses, il attira le coupable du meurtre dans ses rets. Et au lieu de lhonneur et des faveurs quil lui pro12. Sage indien. 13. Selon Tacite, cest Tib`re qui empcha ces prtendants (Rhescuporis et e e e Cotys) de sarmer lun contre lautre.
La trahison
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mettait, il lenvoya ` Rome pieds et poings lis. Un tra a e tre en avait ainsi trahi un autre, contre lusage courant : car ces gens-l` a sont tr`s mants, et il est bien dicile de les prendre ` leurs e e a propres pi`ges, comme en tmoigne la cuisante exprience que e e e nous venons den faire 14 . 24. Sera Pomponius Flaccus qui voudra : il y en a bien assez qui le voudront. En ce qui me concerne, ma parole et ma loyaut font, comme le reste, partie de ce corps commun : lEtat 15 , e et la meilleure faon dagir, cest dtre aux aaires publiques c e je tiens cela pour acquis. Si lon me demandait de prendre la charge du Palais et des proc`s, je rpondrais : je ny connais e e rien ; sil sagissait de commander ` des claireurs, je dirais : a e je peux prtendre ` un plus noble rle . De mme, si lon e a o e voulait memployer ` mentir, ` trahir, a me parjurer pour rendre a a ` quelque notable service, mme sil ne sagissait pas dassassiner e ni dempoisonner, je dirais : si jai vol ou drob quelque chose e e e a ` quelquun, envoyez-moi plutt aux gal`res . o e 25. Car un homme dhonneur peut parler comme le rent les Lacdmoniens vaincus par Antipater 16 , ` propos de leur rede e a dition : Vous pouvez nous imposer des conditions lourdes et ruineuses autant quil vous plaira ; mais honteuses et malhonntes, e non, vous perdrez votre temps. Chacun doit stre jur ` luie ea mme ce que les rois dEgypte faisaient solennellement jurer ` e a leurs juges : quils ne se dtourneraient pas de leur devoir quel que e soit lordre queux-mmes leur donneraient. Des missions comme e celle dont jai parl plus haut sont marques par lignominie et e e la rprobation ; et celui qui vous la donne vous en fait reproche ; e
14. On ne sait pas prcisment a quel vnement fait ici allusion Montaigne. e e ` e e On a voqu lassassinat du Duc de Guise (1588) ou lexcution de Marie e e e Stuart (1587), mais P. Villey[49], t. IV, p. 362, a rejet ces hypoth`ses. e e 15. Le mot Etat ne gure pas dans le texte. Mais traduire, cest aussi parfois expliciter (comme souvent, D. M. Frame se contente, lui, de transcrire : parts of this common body ). Je rejoins dailleurs en cela lopinion de P. Villey ([50] t. III, p. 796, note 9). Par contre, un peu plus loin, Montaigne crit service public . Il ma sembl que lexpression avait de nos e e jours un sens trop marqu socialement et politiquement ; jai donc prfr e ee e aaires . 16. Antipater : chef macdonien, qui eut la charge de la Macdoine e e quand Alexandre entreprit son expdition. Battu par les Grecs exalts par e e Dmosth`ne, il les battit ` son tour en leur imposant des conditions tr`s e e a e sv`res. e e
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il vous la donne, si vous le comprenez bien, comme charge et comme peine. Autant les aaires publiques en sont amliores, e e autant empirent les vtres : mieux vous faites, et pire cest ! Et o ce ne sera pas nouveau et peut-tre mme avec quelque appae e rence de justice si celui-l` mme qui vous a mis laaire entre a e les mains vous en punit. Si la tra trise peut tre excusable dans e certains cas, ce nest que lorsquelle semploie ` chtier et trahir a a la tra trise. 26. Il est bien des perdies qui sont, non seulement refuses, e mais punies, par ceux en faveur de qui elles avaient t entreprises. ee Qui ne conna la dnonciation par Fabritius du mdecin de Pyrt e e rhus 17 ? Mais on trouve aussi des rcits dans lesquels celui qui a e ordonn une trahison la venge ensuite, avec la derni`re rigueur, e e sur celui quil y avait pourtant employ, refusant un avantage e et un pouvoir aussi ern, et dsavouant une servitude et une e e e obissance si compl`tes et si lches. e e a 27. Jaropelc, duc de Russie, suborna un gentilhomme hongrois pour trahir le roi de Pologne Boleslas en le faisant assassiner ou en donnant aux Russes la possibilit de lui causer quelque e grave dommage 18 . Mais ce gentilhomme se comporta en homme rus, se consacra plus encore au service du roi, obtint de devenir e membre de son conseil, et un de ses plus intimes condents. Protant de cette position, et choisissant lopportunit que lui orait e labsence de son ma tre, il livra aux Russes la grande et riche cit e de Vislicie, quils saccag`rent et brl`rent enti`rement, faisant e ue e prir non seulement la population de la ville quels que soient leur e a ge et leur sexe, mais une grande partie de la noblesse des alentours, qui avait t attire l` dans ce but. Ayant ainsi assouvi sa ee e a vengeance et sa col`re (qui dailleurs ntaient pas sans raison, car e e Boleslas lavait gravement oens et stait conduit ` son gard e e a e de la mme faon), Jaropelc tait comme ivre du rsultat de cette e c e e trahison. Mais venant par la suite ` en considrer lhorreur nue et a e sans fard, ` la regarder froidement, et non plus dun oeil troubl a e
17. Le consul Fabricius tait a la tte dune arme envoye contre Pyrrhus. e ` e e e Le mdecin de ce dernier proposa ` Fabricius dempoisonner son roi contre e a rtribution, mais Fabricius, au contraire rvla ` Pyrrhus ce que le mdecin e e e a e lui proposait. On peut donc considrer quil sagit l` dune dnonciation. e a e 18. Dapr`s P. Villey [49], t. IV, p. 363, cette histoire est tire dun ouvrage e e de Herburt Fulstin : Histoire des roys de Pologne (1573).
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par la passion, il fut pris dun tel remords, il en eut le cur tellement retourn, quil t crever les yeux, couper la langue et les e parties honteuses ` celui qui en avait t lexcuteur. a ee e 28. Antigonos persuada les soldats Argyraspides de trahir leur gnral Eum`ne, son adversaire. Mais ` peine lavait-il e e e a fait excuter quand ils le lui eurent livr, quil voulut se faire e e lui-mme lauxiliaire de la justice divine, pour chtier un forfait e a aussi dtestable : il les remit entre les mains du gouverneur de la e province, en lui donnant lordre catgorique de les faire prir de e e quelque faon que ce soit, pourvu que leur mort ft areuse. Et c u sur le grand nombre quils taient, aucun ne revit jamais depuis e lors lair de la Macdoine. Il les jugea dautant plus mauvais et e punissables quils lavaient mieux servi. 29. Lesclave qui rvla la cachette de P. Sulpicius, son e e ma tre, fut aranchi, selon la promesse indique dans la prose cription 19 dicte par Sylla. Mais suivant les r`gles de la justice e e e publique, il fut, une fois libre, prcipit 20 du haut de la Roche e e Tarpienne 21 . De mme, notre roi Clovis, au lieu des armes dor e e quil leur avait promis, t pendre les trois serviteurs de Cannacre apr`s quils eurent trahi leur ma e tre pour lui, et ` son instigaa tion 22 . Les Romains faisaient pendre les tra tres avec au cou la bourse contenant le paiement de leur trahison. Apr`s avoir satise fait ` lengagement spcial pris envers eux, ils satisfaisaient ainsi a e a ` lengagement plus gnral et primordial envers la Justice. e e 30. Mahomet II, qui voulait se dbarrasser de son fr`re, e e pouss par le got du pouvoir personnel courant dans leur race, e u y employa lun de ses ociers qui ltoua en lui faisant avaler de e force une tr`s grosse quantit deau. Cela fait, il livra le meurtrier e e a ` la m`re du trpass, pour lui faire expier son meurtre (car ils e e e ntaient que demi-fr`res par leur p`re) ; et celle-ci, en sa prsence, e e e e
19. Les listes de proscription taient en fait des listes de gens condamns e e ` mort. a 20. Le fait dtre aranchi ne lempchait pas de payer pour une trahison e e commise tant esclave... e 21. La Roche Tarpienne tait le lieu des excutions capitales pour e e e trahison. Son nom lui venait de Tarpeia, jeune vestale qui avait trahi Rome au prot des Sabins. 22. Ldition de 1595 place ici cette phrase, alors que dans l exemplaire e de Bordeaux , elle vient apr`s lexemple de Mahomet II. e
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ouvrit la poitrine du coupable, et fouillant de ses mains le corps encore chaud, en arracha le cur quelle jeta ` manger aux chiens. a 31. Mme ` ceux qui nont gu`re de valeur, il est si agrable, e a e e apr`s avoir tir prot dune mauvaise action, de pouvoir ensuite e e y rattacher en toute tranquillit quelque trait dhonntet et de e e e justice, comme par une sorte de compensation et de remords de conscience. Ajoutons ` cela quils consid`rent ceux qui ont excut a e e e pour eux des crimes aussi horribles comme des gens pleins de menaces ` leur gard, et ils cherchent ` les faire mourir pour a e a eacer toute connaissance et tout tmoignage possible de leurs e agissements. 32. Or si par chance on vous sait gr davoir agi ainsi, e pour ne pas priver la puissance publique de ce rem`de extrme e e et dsespr, celui qui le dclare ne manque pas de vous tenir e ee e pour un homme maudit et excrable sil ne lest lui-mme. Et e e il vous consid`rera comme un tra e tre bien pire que celui contre qui vous avez agi par tra trise, car il est ` mme dapprcier la a e e perversit de votre cur directement, sans que vous puissiez le e nier, sans dsaveu possible. Mais il vous y emploie comme on le e fait pour les hommes perdus, dans les excutions capitales : vous e tes pour lui un poids aussi ncessaire que malhonnte. Car outre e e e le ct vil que comportent de telles commissions, il sagit aussi oe dune vritable prostitution de conscience. La lle de Sejanus ne e pouvant tre punie de mort en fonction de certaines formes de e jugement, ` Rome, parce quelle tait vierge, fut donc, pour que a e force reste ` la loi, viole dabord par le bourreau, avant dtre a e e trangle par lui. Ainsi non seulement la main de cet homme, e e mais son me elle-mme, tait-elle soumise ` lintrt public. a e e a ee 33. Mourad 1er, pour renforcer la punition ` lgard de ceux a e de ses sujets qui avaient apport leur concours ` la rbellion pare a e ricide de son ls contre lui, avait ordonn que leurs plus proches e parents prteraient la main ` leur excution. Je trouve tr`s hoe a e e norable lattitude de certains dentre eux, qui ont prfr tre teeeee nus injustement pour coupables du parricide voulu par un autre, plutt que de servir la justice de celui qui se faisait leur propre o parricide en faisant prir leurs plus proches parents. e 34. Quand jai vu un jour des coquins laisser pendre leurs amis et complices pour avoir la vie sauve, dans une aaire de maisons dvalises, je les ai tenus pour plus vils que les pendus. e e
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35. On dit que Vitold, prince de Lituanie, introduisit dans ce pays lusage selon lequel un criminel condamn ` mort dee a vait excuter lui-mme la sentence de sa propre main, parce quil e e trouvait trange quun tiers, innocent de la faute, ft employ ` e u ea perptrer un homicide. e 36. Quand une circonstance pressante, quelque vnement e e inopin et soudain concernant le soin de son tat loblige ` mane e a quer ` sa parole et ` sa loyaut, ou bien le fait dvier de son dea a e e voir ordinaire, le Prince doit attribuer cette ncessit ` un coup e ea de bton divin qui lui est inig. Ce nest pas un pch, car il a a e e e soumis sa raison ` une raison bien plus puissante et universelle ; a mais cest bien sr un malheur. Cest pourquoi, ` quelquun qui u a me demandait : Quel rem`de y a-t-il ` cela ? , je rpondis : e a e Aucun, si le Prince a vritablement t pris entre ces deux e ee Cicron, [17], extrmes (mais quil se garde bien de chercher un prtexte ` son e e e a III, 29. parjure). Dans ce cas, il lui fallait agir ainsi. Mais sil la fait sans regret, sil ne lui en cota de le faire, alors cest le signe que u sa conscience est bien mal en point. 37. Mais sil sen trouvait un dont la conscience soit si dlicate que nulle gurison ne lui semble digne dun rem`de aussi e e e dur, je ne len estimerais pas moins. Il ne pourrait causer sa propre perte de faon plus excusable et plus dcente. Nous ne pouvons c e pas tout. En n de compte, il nous faut bien souvent remettre enti`rement notre vaisseau ` la conduite du ciel, comme tant e a e la derni`re ancre dont nous disposions. Pour quelle plus juste e ncessit le Prince se rserve-t-il ? Y a-t-il quelque chose qui lui e e e soit moins loisible de faire que ce quil se voit contraint de faire aux dpens de sa parole et de son honneur -choses qui sont peute tre pour lui plus ch`res encore que son propre salut, et que celui e e de son peuple ? Quand ayant crois les bras, il appellera Dieu ` e a son aide, ne pourra-t-il pas esprer que la divine bont ne puisse e e refuser une faveur de sa main extraordinaire ` une main pure et a juste? 38. Les exemples prcdents de manquement ` la parole e e a donne sont des exceptions dangereuses, rares et comme malae dives par rapport ` nos r`gles naturelles. Il faut y cder, mais avec a e e la plus grande modration et circonspection. Aucun objectif priv e e ne mrite que nous fassions ainsi violence ` notre conscience ; e a
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lutilit publique, soit ! lorsquelle est vidente et tr`s impore e e tante. 39. Cest bien ` propos que Timolon 23 se protgea contre a e e lnormit de son acte en versant des larmes parce quil se souvee e nait que ctait dune main fraternelle quil avait frapp le tyran. e e Et ce qui heurtait fort justement sa conscience, cest quil et t u ee ncessaire de payer la ncessit publique dun tel acte ` un prix e e e a aussi lev que celui de lhonntet de sa conduite. Le Snat luie e e e e mme, dlivr de la servitude par son acte, nosa pas trancher si e e e vite ` propos dun haut fait comme celui-l`, qui se prsentait sous a a e deux aspects si importants et si opposs. Mais les Syracusains e ayant justement, et ` point nomm, demand aux Corinthiens a e e leur protection avec un chef capable de rtablir leur ville dans sa e dignit initiale et de nettoyer la Sicile de plusieurs tyranneaux e qui lopprimaient, le Snat y commit Timolon, avec de nouvelles e e explications et dclarations : selon quil se comporterait bien ou e mal, leur dcision serait prise soit en faveur du librateur de son e e pays ou au dtriment du meurtrier de son fr`re. Cette surpree e nante dcision se justie quelque peu par le danger que pouvait e reprsenter un tel exemple et la gravit dun acte aussi ambigu. e e Ils rent bien de se dispenser de rendre un jugement, ou du moins de le faire reposer sur des considrations annexes. Or le compore tement de Timolon durant ce voyage rendirent bientt sa cause e o plus vidente, tant il t preuve de dignit et de vertu en toutes e e circonstances. Et la russite qui lui sourit dans les dicults quil e e eut ` vaincre en accomplissant cette noble tche, sembla lui avoir a a t envoye par les Dieux conspirant en faveur de sa justication. ee e 40. La n que poursuivait Timolon serait justiable si e quelque n que ce soit pouvait ltre. Mais lavantage constitu e e par laugmentation des revenus de lEtat, que le snat romain e prit pour prtexte de la dcision inique que je vais raconter, ne e e saurait sure ` excuser une injustice comme celle-l`. Certaines a a cits staient aranchies ` prix dargent, et avaient obtenu leur e e a libert des mains de Sylla, sur ordonnance du snat et avec sa e e permission. Mais la chose tant venue de nouveau en jugement, e
23. Passionnment dvou a la libert, il navait pas hsit ` faire prir son e e e` e e ea e fr`re pour lempcher de devenir Tyran de Corinthe (en -364). La source de e e cette anecdote est dans Plutarque [74], Vie de Timolon. e
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le snat les condamna ` redevenir taillables 24 comme avant, e a largent quelles avaient vers pour leur aranchissement demeue rant perdu pour elles. Les guerres civiles fournissent souvent de vilains exemples de ce genre : nous punissons les gens parce quils nous ont crus quand nous tions dun autre ct, et le mme mae oe e gistrat fait supporter les consquences de son retournement 25 ` e a celui qui ny peut rien. Le ma tre fouette son disciple pour sa docilit, et le guide, son aveugle : belle image de la justice ! e 41. Il y a en philosophie des r`gles qui sont fausses ou e bien faibles. Lexemple quon nous propose, pour faire prvaloir e lintrt personnel sur la parole donne, na gu`re de poids du fait ee e e des circonstances qui sy trouvent impliques 26 . Des voleurs vous e ont pris, ils vous ont remis en libert apr`s vous avoir extorqu la e e e promesse du paiement dune certaine somme. On a tort de dire quun honnte homme sera quitte de sa parole sans rien payer, e une fois sorti dentre leurs mains. Il nen est rien. Ce que la crainte ma fait vouloir, je suis tenu de le vouloir encore sans la crainte. Et quand elle naurait forc que ma langue, et non ma volont, e e encore suis-je tenu dhonorer ma parole. En ce qui me concerne, quand parfois ma langue a inconsidrment devanc ma pense, ee e e jai tout de mme eu scrupule ` la dsavouer. Cest que sinon, de e a e degr en degr, nous en arriverions ` abolir tous les droits quun e e a tiers fonde sur nos promesses 27 : Comme si lon pouvait forcer un homme courageux. La seule occasion dans laquelle lintrt ee personnel peut nous fournir une excuse ` ne pas tenir notre proa messe, cest lorsque nous avons promis quelque chose de mauvais et dinique en soi car le droit de la vertu doit prvaloir sur le e droit qui rglemente nos obligations. e 42. Jai mis autrefois Epaminondas au premier rang des hommes minents, et je ne men ddis pas. Ne plaait-il pas au plus e e c haut niveau le souci de son devoir personnel, lui qui jamais ne
24. Imposables. La taille tait un des nombreux impts encore en usage au e o moyen ge. a 25. Le texte de 1595 porte changement , qui est conforme a l exem` plaire de Bordeaux , alors que les ditions courantes ont ici jugement e (dapr`s ldition P. Villey [50]). D. M. Frame [27] le signale (p. 608), mais e e ne mentionne pas le texte de 1595. 26. Cette phrase a t omise par A. Lanly [53] dans sa traduction. e e 27. Ici, l exemplaire de Bordeaux ajoutait : et de nos sermens .
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tua un homme quil avait vaincu, et qui, mme pour un acte de e valeur inestimable comme celui qui consiste a rendre la libert ` e a ` son pays, se faisait un scrupule de tuer un tyran ou ses complices, sans que les formes de la justice fussent respectes? Et ne e jugeait-il pas mauvais, quelque bon citoyen quil ft, celui qui, au u milieu des ennemis et de la bataille, npargnait pas son ami et e son hte? Voil` une me richement dote : il alliait aux plus rudes o a a e et plus violentes actions humaines la bont et lhumanit que lon e e peut tirer de la philosophie, dans leur forme la plus rane. Ce e cur si grand, si plein, et dune telle obstination contre la douleur, la mort, la pauvret, tait-ce la Nature ou lducation 28 qui e e e lavait attendri jusqu` lui donner un caract`re dune telle doua e ceur, dune telle bont ? Enivr par le fer et le sang, il sacharne ` e e a combattre un peuple invincible contre tout autre que lui, et voil` a quau beau milieu de la mle, il se dtourne pour aller saluer son ee e hte et son ami ! Voil` vraiment quelquun qui savait conduire o a une guerre et parvenait ` lui faire accepter le mors de la biena veillance, quand elle tait la plus enamme, et quelle cumait e e e de fureur et de folie meurtri`re. Cest dj` un miracle de pouvoir e ea mler ` de telles actions quelque apparence de justice ; mais il e a nappartient qu` la fermet dEpaminondas de pouvoir y mler a e e la douceur et la facilit du caract`re le plus agrable, lhumanit e e e e la plus pure. 43. Et quand lun dit aux Mammertins 29 quil ny a pas de r`gle qui vaille face ` des hommes arms, quun autre 30 rpond e a e e au tribun de la pl`be que le temps de la justice est une chose et e celui de la guerre une autre, et un troisi`me 31 que le bruit des e armes lempche dentendre la voix de la loi, lui, Epaminondas, e ne manquait pas dentendre les voix de la civilit et de la simple e courtoisie. Navait-il pas emprunt ` ses ennemis eux-mmes cet ea e usage de sacrier aux Muses quand ils allaient ` la guerre, pour a attnuer par leur douceur et leur gaiet cette duret et cette fue e e reur martiales?
28. Montaigne crit la nature ou lart . Nous y verrions aujourdhui e lopposition nature/culture , mais culture est un mot trop rcent ` e a mon avis pour lemployer ici. 29. Pompe, qui rpondit cela aux habitants de Messine (appels Mamere e e tins ) qui protestaient de leurs anciens droits. 30. Csar, selon Plutarque [74], Vie de Csar, XI. e e 31. Marius, selon Plutarque [74] encore, Vie de Marius, X.
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Le devoir et la Loi Tite-Live [93], XXV, 18. Ovide [58], I, 7. Cicron [17], e III, 23.
44. Ne craignons pas, apr`s un si grand prcepteur, de consie e drer quil y a quelque chose dillicite dans le fait mme davoir e e des ennemis : lintrt commun ne doit pas tout demander ` tous ee a contre lintrt priv : le droit priv doit demeurer dans les esee e e prits au beau milieu des dissensions publiques.
Et nulle puissance ne peut Autoriser la violation des droits de lamiti. e
Tout nest pas permis ` un honnte homme pour le service a e de son roi, ni pour celui de lintrt gnral et des lois. Car le ee e e devoir envers la patrie ne surpasse pas tous les autres, et il lui est utile davoir des citoyens dvous ` leurs parents. e e a 45. Cest l` une leon qui convient ` notre temps : nous a c a navons que faire de durcir nos curs avec ces lames de fer il sut que nos paules soient solides ; il sut de tremper nos e plumes dans lencre sans les tremper dans le sang. Si cest de la noblesse de cur, et leet dune vertu rare et singuli`re que e de mpriser lamiti, les obligations prives, sa parole et ses pae e e rents, pour le bien commun et lobissance au magistrat, alors il e sut, pour nous excuser de ne pas agir ainsi, de considrer que e cest une grandeur qui ne pouvait avoir sa place dans le cur dEpaminondas. 46. Jai en horreur les exhortations enrages de cet autre e caract`re excessif 32 e
Tant que les `ches luiront, que nul spectacle pieux e Ne vous meuve, pas mme celui de vos p`res. e e e Dgurez par vos glaives les vnrables visages 33 devant vous ! e e e
Otons leur prtexte raisonnable aux naturels mchants, sane e guinaires et tra tres ; laissons de ct cette justice excessive et oe contre nature : tenons-nous en ` une version plus humaine. Quelle a inuence ont le temps et lexemple ! Dans un combat durant la guerre civile contre Cinna, un soldat de Pompe ayant tu, sans le e e reconna tre, son fr`re qui tait du parti adverse, se tua lui-mme e e e aussitt, de honte et de regret. Mais quelques annes plus tard, o e dans une autre guerre civile mene par le mme peuple, ce fut e e
32. Csar, selon Lucain [41], qui lui prte les propos qui suivent. e e 33. Ceux des soldats de Pompe, qui appartenaient ` la noblesse romaine. e a
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une rcompense quun soldat rclama ` ses chefs, pour avoir tu e e a e son fr`re. e 47. Ce nest pas dmontrer lhonneur et la beaut dune e e action que de mettre en avant son utilit. Et lon tire une maue vaise conclusion en estimant que chacun est contraint dagir en fonction de cela, et que toute action est honnte si elle nous est e utile.
Toutes choses ne conviennent pas galement ` tous. e a
Properce [75], III, 9, v. 7.
Prenons la chose la plus ncessaire et la plus utile qui soit pour e la socit humaine : le mariage. Lassemble des saints a pourtant ee e estim que le clibat tait plus honorable, et interdit le mariage ` e e e a la plus vnrable des professions 34 , de mme que nous connons e e e dans les haras les btes les moins prises 35 . e e
34. Les prtres catholiques. e 35. Les haras ntaient pas encore a cette poque destins ` lamlioration e ` e e a e des races animales.
Chapitre 2
Sur le repentir
1. Les autres crivains forment lhomme ; moi je le raconte, Se montrer e et jen montre un en particulier, bien mal form. Si javais ` le tel que lon e a est faonner de nouveau, je le ferais vraiment dirent de ce quil c e est : mais voil`, il est ainsi fait. Les traits que je lui prte ne sont a e pas faux, bien quils changent et se diversient. Le monde nest quune perptuelle balanoire ; toutes choses sy balancent sans e c cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides dEgypte par un mouvement gnral, et par leur mouvement propre. La e e constance elle-mme nest en fait quun mouvement plus languise sant. Je ne puis tre sr de mon objet dtude : il avance en vae u e cillant, en chancelant, comme sous leet dune ivresse naturelle. Je le prends comme il est, au moment o` je mintresse ` lui. u e a Je ne peins pas ltre, je peins la trace de son passage ; non le e passage dun ge ` lautre, ou comme dit le peuple, de sept ans a a en sept ans 1 , mais de jour en jour, de minute en minute. Et je dois toujours mettre mon histoire ` jour ! Il se peut que je change a bientt, non seulement ` cause dun coup du sort, mais inteno a tionnellement : mon livre est le registre des vnements divers et e e changeants, dides en suspens, et mme ` loccasion, contraires, e e a soit que je sois moi-mme un autre, soit que je traite mes sujets e dans dautres circonstances ou sous un angle dirent. Si bien e
1. Selon la croyance populaire, un changement soprait en lhomme tous e les sept ans (le chire 7 a toujours t considr comme ayant une valeur e e e e magique).
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quil marrive de me contredire, mais comme le disait Dmade 2 , e la vrit, elle, je ne la contredis pas. Si mon esprit pouvait se e e xer, je ne me remettrais pas sans cesse en cause, je prendrais des dcisions ; mais il est toujours en apprentissage et ` faire ses e a preuves. 2. Je prsente ici une vie humble et sans lustre ; cest sans ime portance, car on peut rattacher aussi bien toute la philosophie morale ` une vie simple et discr`te qu` une vie faite dune plus a e a riche toe : chacun porte en lui-mme la forme enti`re de la e e e condition humaine. 3. Les auteurs se font conna tre au public par quelque trait particulier et original. Je suis le premier ` le faire par luniversaa lit de mon tre, en tant que Michel de Montaigne, et non comme e e grammairien ou po`te, ou juriste. Si les gens se plaignent de ce e que je parle trop de moi, moi je me plains de ce quils ne pensent mme pas ` eux. e a 4. Mais est-il lgitime que moi, si attach ` ma vie prive, je e ea e prtende me faire conna des autres? Est-il lgitime galement e tre e e de prsenter dans le monde o` la forme et lart ont tant dimpore u tance et dautorit, des productions spontanes, crues et simples, e e dues ` une nature encore bien faible ? Nest-ce pas vouloir btir a a une muraille sans pierres, ou quelque chose du mme genre, que e de faire des livres sans tre savant ? Les inventions musicales e obissent aux r`gles de lart, les miennes au hasard. Je respecte e e les principes au moins en cela que jamais personne ne traita un sujet quil compr et connt mieux que moi celui auquel je me t u consacre, et que je suis l`-dessus lhomme le plus savant qui soit a en vie. Et par ailleurs, jamais personne ne pntra plus avant en e e sa mati`re, ni nen examina plus prcisment les lments et les e e e ee consquences, et ne parvint plus exactement et plus compl`tement e e au but quil avait x ` son entreprise. Pour la parfaire, je nai ea besoin que dy mettre de la dlit au mod`le, et elle y est, la plus e e e sinc`re et la plus pure possible. Je dis vrai, non pas autant que je e le voudrais, mais autant que jose le dire, et je lose un peu plus en vieillissant, car il semble que les usages conc`dent ` cet ge-l` e a a a
2. Orateur athnien contemporain de Dmosth`ne, son adversaire, quil t e e e mme condamner ` mort ! e a
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un peu plus de libert pour bavasser 3 et pour parler de soi. Il ne e risque pas de se produire ici ce que je vois souvent, ` savoir que a lartisan et sa besogne ne se ressemblent pas : un homme dont la frquentation est si agrable a-t-il crit des choses aussi sottes ? e e e Ou bien des crits si savants manent-ils de quelquun dont la e e frquentation est si dcevante ? Quelquun dont la conversation e e est fort ordinaire et les crits de grande valeur est quelquun qui e tire sa qualit de quelque chose dextrieur ` lui-mme. Un savant e e a e nest pas savant en tout ; mais celui qui a du talent en a en tout, mme dans ce quil ignore. e 5. Ici, nous allons dune mme allure, et nous sommes confor- Montaigne e mes lun ` lautre, mon livre et moi. Ailleurs, on peut recomman- et son livre a der ou critiquer louvrage indpendamment de son auteur. Ici, au e contraire, qui touche ` lun touche ` lautre. Celui qui en jugera a a sans le conna se fera plus de tort quil ne men fera, et celui tre qui en aura pris connaissance maura enti`rement satisfait. Outre e mon mrite, je serai heureux si jobtiens seulement cette part de e lapprobation publique, en faisant sentir aux gens intelligents que jaurais pu faire mon prot de la science si jen avais eu, et que je mritais un meilleur secours de la part de ma mmoire. e e 6. Prsentons ici des excuses pour ce que je dis souvent, e a ` savoir que je me repens rarement, et que ma conscience est contente delle, non comme le serait celle dun ange ou dun cheval, mais en tant que conscience dhomme. Et jajoute toujours ce refrain, non comme un refrain de pure convention, mais dessentielle et naturelle soumission : je parle en questionnant, et comme un ignorant, men rapportant pour nir, purement et simplement, aux opinions communes et lgitimes. Je nenseigne point, je rae conte. 7. Il nest pas de vice vritable qui ne soit choquant, et e quun jugement int`gre naccuse ; sa laideur et ses inconvnients e e sont tellement visibles que ceux qui voient en lui le pur produit de la btise et de lignorance ont peut-tre raison, tant il est dicile e e dimaginer quon puisse le conna sans le ha La mchancet tre r. e e absorbe la plus grande part de son propre venin, et sen empoisonne. Le vice laisse comme un ulc`re dans la chair, et un e
3. Je conserve le mot de Montaigne, qui semploie encore dans certaines rgions de France. e
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remords 4 dans lme, et celle-ci toujours sgratigne et sensana e glante elle-mme. Cest que si la raison eace les autres tristesses e et douleurs, elle engendre celles du repentir, qui sont dautant plus graves quelles viennent de lintrieur, comme le froid et le e chaud que lon ressent dans la `vre sont pires que ceux qui nous e viennent de lextrieur. Je consid`re comme des vices (mais chae e cun selon son importance), non seulement ceux que condamnent la raison et la Nature, mais galement ceux qui rel`vent de lopie e nion des hommes, mme fausse ou errone, dans la mesure o` les e e u lois et les usages lui ont confr autorit. ee e 8. De la mme mani`re, il nest pas de conduite louable e e qui ne rjouisse une personne bien ne. Il y a assurment je ne e e e sais quelle satisfaction que lon prouve ` bien agir, qui nous e a rjouit en nous-mmes, et une noble ert qui accompagne la e e e bonne conscience. Une me vicieuse mais courageuse peut probaa blement sarmer pour sa scurit, mais ce contentement de soi, e e elle ne peut certainement pas lobtenir. Ce nest pas un mince plaisir que de se sentir prserv de la contagion dune poque e e e aussi corrompue, et de se dire : Si lon voyait jusquau fond de mon me, on ne me trouverait mme pas coupable, ni de laica e tion ou de la ruine de personne, ni de vengeance ou denvie, ni datteinte publique aux lois, ni de subversion 5 ou de troubles de lordre, ni de manquement ` ma parole. Et bien que la licence a de ce temps le permette et lenseigne a chacun de nous, je nai ` pourtant mis la main ni sur les biens, ni dans la bourse de personne en France, et je nai vcu que sur la mienne, en temps e de guerre comme en temps de paix. Je nai jamais non plus utilis le travail de personne sans le payer. Ces tmoignages de e e la conscience font plaisir, et cette rjouissance naturelle est pour e nous un grand bienfait ; cest aussi le seul paiement qui ne nous fasse jamais dfaut. e 9. Attendre la rcompense de ses actions vertueuses de lape probation des autres, cest la fonder sur quelque chose de trop incertain et trop trouble ; et notamment ` une poque aussi corroma e pue et ignorante que la ntre, lestime que vous porte le peuple o
4. Le mot employ par Montaigne est repentance ; mais il est aujoure dhui trop marqu dans le langage politique, ma-t-il sembl. e e 5. Montaigne crit nouvellet : il sagit de la nouveaut apporte e e e e par les protestants en mati`re de religion. e
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est plutt une injure. A qui se er pour savoir ce qui est louable? o Que Dieu me garde dtre un homme de bien selon la description e logieuse que je vois chacun faire chaque jour pour lui-mme ! e e Les vices dautrefois sont devenus les murs daujourdhui. Certains de mes amis ont parfois entrepris de me critiquer et me reprendre ` cur ouvert, soit de leur propre mouvement, soit a que je le leur aie demand ; ils pensaient ainsi accomplir un dee voir qui, pour une me bien faite, lemporte sur tous les autres a services rendus par amiti, non seulement par son utilit, mais e e mme par sa gentillesse. Je lai toujours accueilli les bras ouverts, e avec courtoisie et reconnaissance. Mais si jen parle aujourdhui en conscience, je puis dire que jai souvent trouv leurs louanges e et leurs reproches si peu adquats, que je naurais gu`re fait plus e e mal, en faisant mal ` ma faon, plutt que de bien faire selon eux. a c o Et nous autres, justement, qui avons une vie intrieure que nous e sommes les seuls ` conna a tre, nous devons nous btir un mod`le a e intrieur qui soit la pierre de touche 6 de nos actes, et en fonction e de lui, tantt nous fliciter, tantt nous rprimander. Jai mes o e o e propres lois et mon tribunal pour juger de moi, et je my rf`re ee plus qu` dautres. Si je limite mes actes en fonction des autres, je a ne les largis quen fonction de moi. Il ny a que vous qui sachiez e si vous tes lche et cruel, ou loyal et plein de dvotion : les autres e a e ne vous voient pas, ils vous devinent, et en fonction de conjectures incertaines, car ils voient moins votre vraie nature que ce que vous en montrez. Cest pourquoi vous ne devez pas vous er ` a leur jugement, mais au vtre. Cest de votre jugement que vous o devez vous servir. La conscience de la vertu et du vice p`se dun e grand poids ; si vous la supprimez, cest tout qui est par terre. 10. On dit que le repentir suit de pr`s le pch ; mais cela ne e e e semble pas concerner le pch quand il est ` son plus haut point, e e a celui qui loge en nous-mmes comme chez lui. On peut dsavouer e e et renier les vices qui nous prennent par surprise et vers lesquels nous emportent les passions ; mais ceux qui sont enracins en e nous par une longue habitude, et ancrs dans une volont forte e e et vigoureuse, ceux-l` ne se laissent pas aisment combattre. Le a e repentir nest, pour notre volont, quune faon de se ddire, une e c e opposition qui se manifeste dans nos penses, et qui nous fait aller e
6. fragment de jaspe utilis pour tester lor et largent (Dict. Petit e Robert).
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dans tous les sens. En voici un, par exemple, qui sinterroge sur sa vertu passe et sa continence : e Pourquoi mes penses daujourdhui ne sont-elles pas celles e Horace [32], de ma jeunesse? Et pourquoi maintenant que je pense ainsi, mes IV, 10. joues ne redeviennent-elles pas comme autrefois? 11. Cest une vie dune rare qualit que celle qui est bien e ordonne jusque dans lintimit. Chacun peut jouer son rle et e e o se prsenter comme un honnte homme sur lestrade ; mais tre e e e bien rgl au-dedans de lui, au fond de son cur, o` tout nous est e e u permis et tout est cach, cest l` limportant. Le degr suivant, e a e cest de ltre chez soi, dans ses actions ordinaires, pour lesquelles e nous navons de comptes ` rendre ` personne : l` o` rien nest a a a u aect, o` il ny a rien darticiel. Cest pourquoi Bias 7 dcrivait e u e ainsi la bonne tenue dune maison : celle o` le ma u tre est en lui-mme tel quil est au dehors, par crainte de la loi et de ce e que peuvent dire les gens. Et Julius Drusus 8 ` qui des ouvriers a proposaient pour trois mille cus de modier sa maison de telle e faon que les voisins naient plus sur elle la vue quils avaient c jusqualors, eut cette belle formule : Je vous en donnerai six mille, pour que vous fassiez en sorte que tout le monde ait vue sur elle de tous les cts. On peut aussi noter lhabitude dAgsilas, oe e qui consistait ` loger dans les Eglises quand il tait en voyage, an a e que le peuple et les dieux eux-mmes puissent lobserver jusque e dans ses comportements privs. Tel homme a t extraordinaire e ee pour le public et chez lequel sa femme et son valet nont rien vu du tout de remarquable. Peu dhommes ont t admirs par les ee e gens de leur maison. Nul nest 12. Nul nest proph`te, non seulement chez lui, mais en son e proph`te en pays ; voil` ce que nous apprend lhistoire. Il en est de mme e a e son pays pour les choses sans importance, et mon humble exemple est ` a limage de ce quil en est pour les grands. Dans mon pays de Gascogne, on trouve amusant que je sois imprim ; plus on est e loin de chez moi quand on me dcouvre, plus ma rputation est e e grande. En Guyenne, je paie les imprimeurs ; ailleurs, ce sont eux qui me paient. Cest sur ce phnom`ne que se fondent ceux qui se e e
7. Bias de Pri`ne, lun des Sept Sages de la Gr`ce. e e 8. Selon A. Lanly [53], 2, p. 25, note 36 Ce ne peut tre que Marcus e Livius Drusus qui fut tribun du peuple en 91 av. J.-C. et qui tait er de ses e murs aust`res. e
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cachent quand ils sont vivants et bien l`, pour quon les admire a comme sils taient morts et disparus. Jaime mieux tre moins e e pris, et je ne more au public que pour lestime que cela me e vaut. Quand je quitterai le monde, il sera quitte envers moi. 13. Celui que le peuple reconduit avec admiration jusqu` a sa porte apr`s une crmonie publique abandonne son rle avec e ee o sa robe : il retombe dautant plus bas quil stait lev plus haut. e e e Chez lui, ` lintrieur, tout est en dsordre et mdiocre. Si une a e e e r`gle les rgissait, il faudrait avoir un jugement bien vif et bien e e aigu pour la discerner dans des actes aussi humbles et privs. A e ` cela sajoute que lordre est une vertu morne et sombre : forcer une br`che, conduire une ambassade, diriger un peuple, voil` des e a actions clatantes ; rprimander, rire, vendre, payer, aimer, ha e e r, sentretenir avec ses proches et avec soi-mme, tranquillement et e avec justesse, ne pas se laisser aller, ne pas se contredire, voil` a qui est plus dicile et moins remarquable. 14. Dans une vie retire , on doit faire face, quoi quon en e dise, ` des devoirs aussi diciles et aussi tendus et mme plus a e e que dans les autres. Aristote dit que les personnes prives servent e mieux la vertu et au prix de plus grands eorts que ne le font ceux qui occupent des postes importants. Nous nous prparons e aux vnements importants plus par amour de la gloire que par e e devoir. Et la plus courte voie pour parvenir ` la gloire, ce serait de a faire par devoir ce que nous faisons pour la gloire. Ainsi la vertu dAlexandre, si thtrale, me semble prsenter moins de vigueur ea e que celle de Socrate qui sy emploie de faon plus humble et plus c obscure. Jimagine aisment Socrate ` la place dAlexandre et e a je ne peux mettre Alexandre ` la place de Socrate. Si lon dea mande au premier ce quil sait faire, il rpondra : Subjuguer le e monde. Et lautre : mener une vie humaine selon sa condition naturelle , ce qui demande une science bien plus gnrale, plus e e dicile, et mieux fonde. e 15. La valeur de lme ne consiste pas ` aller tr`s haut, a a e mais de faon bien rgle. Sa grandeur ne se montre pas dans la c e e grandeur, mais dans les choses courantes. Ceux qui nous jugent et nous valuent en profondeur ne font pas grand cas de lclat de e e nos actions publiques : ils ne voient en elles que les lets deau et des vaguelettes jaillies dun fond au demeurant boueux et lourd. De mme, ceux qui nous jugent par cette belle apparence e
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extrieure en tirent eux aussi des conclusions quant ` notre constie a tution interne, et ne peuvent associer des facults ordinaires, seme blables aux leurs, ` celles qui les tonnent tant chez nous, parce a e quelles sont hors de leur porte. Cest pourquoi nous donnons aux e dmons des formes tranges 9 . Qui ne donne ` Tamerlan des soure e a cils tr`s marqus, des narines grandes ouvertes, un visage areux e e et une taille dmesure, comme est dmesure limage quil sest e e e e forge de lui par sa renomme ? Si lon mavait prsent Erasme e e e e autrefois, jaurais eu beaucoup de mal ` ne pas prendre pour des a adages et des maximes tout ce quil aurait dit ` son valet et ` son a a htesse. Nous imaginons bien plus facilement un artisan sur sa o chaise perce ou sur sa femme quun grand Prsident, vnrable e e e e dans son maintien et sa comptence. Il nous semble que ceux qui e occupent des trnes si levs ne sabaissent pas jusqu` vivre tout o e e a simplement. 16. De mme que les mes vicieuses sont souvent incites e a e a ` bien faire par quelque impulsion extrieure, de mme les vere e tueuses le sont ` mal faire. Il faut donc les juger sur leur tat a e normal, quand elles sont chez elles , sil leur arrive dy tre, ou e du moins quand elles sont dans ltat le plus voisin du repos, et e dans leur tat natif. Les inclinations naturelles sont favorises et e e renforces par lducation, mais on ne peut gu`re les changer, ni e e e les surmonter. Jen ai connu mille, de mon temps, qui ont gliss e vers la vertu ou vers le vice, malgr des leons contraires. Ainsi e c les fauves ayant oubli les forts, e e
Lucain [41], v. 237 sq.
Se sont adoucis en captivit et perdu leur regard menaant ; e c Ils ont appris ` supporter lhomme. Mais si un peu de sang a Vient ` toucher leur gueule, alors leur rage a Et leur frocit se rveillent, e e e Leur gosier ene au got du sang et ils pargnent a peine u e ` Dans leur col`re le ma pouvant. e tre e e
Le latin et le franais c
17. On nextirpe pas ces faons dtre originelles, on les rec e couvre, on les cache. Le latin mest comme naturel, je le comprends mieux que le franais, mais cela fait quarante ans que je c
9. Montaigne crit des formes sauvages . A. Lanly [53] conserve saue vages , tout comme D.M. Frame [27] ( wild ). Mais lide de Montaigne est e bien celle dune adquation (non ncessaire dailleurs selon lui) entre forme et e e fond, et sauvage ma sembl trop faible aujourdhui pour rendre compte e de cela.
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ne men suis pas servi pour parler, et gu`re 10 pour crire. Poure e tant, sous le coup dmotions extrmes et soudaines o` je suis e e u tomb deux ou trois fois dans ma vie, par exemple quand je vis e mon p`re en bonne sant tomber soudain sur moi ` la renverse, e e a vanoui, les premiers mots qui me vinrent du fond des entrailles e taient latins, la Nature jaillissant et sexprimant de force, malgr e e une si longue pratique contraire. Et on rencontre cela chez bien dautres. 18. Ceux qui ont essay, ` notre poque, de rformer les e a e e murs des gens selon de nouvelles faons de penser, ont rform c e e les vices apparents ; mais ceux de la nature profonde, ils les ont laisss tels quels, si mme ils ne les ont augments. Et laugmene e e tation est en eet ` craindre, car on se dispense volontiers de tout a autre eort pour bien faire au nom de ces changements superciels 11 , qui cotent moins et auxquels on accorde un plus grand u mrite. Cest ainsi que lon satisfait ` bon march les autres vices e a e qui nous sont naturels, consubstantiels et internes. Regardez un peu comment cela aecte notre exprience. Pour peu que lon e scoute, il nest personne qui ne se dcouvre une forme propre, e e une forme dominante, qui lutte contre lducation et contre la e tempte des impressions qui lui sont contraires. En ce qui me e concerne, je ne me sens gu`re agit de secousses : je me tiens e e presque toujours ` ma place, comme font les corps lourds et pea sants. Si je ne suis pas toujours dans mon tat normal, jen suis e toujours tout pr`s : mes carts de conduite ne mentra e e nent gu`re e loin ; je ny trouve rien de bien trange ni dextrme, mais je me e e ravise toujours de faon saine et vigoureuse. c 19. La vritable condamnation, qui concerne la faon de e c vivre ordinaire de nos contemporains, cest que mme lorsquils e se retirent du monde, leur vie est encore pleine de corruption et de salets ; ils nont de leur amendement quune ide confuse, e e leur pnitence est dciente et blmable, presque autant que leur e e a pch. Certains, a force dtre attachs au vice par un lien naturel, e e ` e e ou par une longue accoutumance, nen voient mme plus la laie deur. Il en est dautres (dont je fais partie) ` qui le vice p`se, mais a e
10. Dans l exemplaire de Bordeaux , guere a t barr. Ldition de e e e e 1595 (celle que je suis ici) la conserv. e 11. Dans l exemplaire de Bordeaux , le mot arbitreres [arbitraires] a t ajout ` la main. Ldition de 1595 ne la pas reproduit. e e ea e
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qui le compensent par le plaisir ou autre chose, et le supportent et mme sy prtent sous certaines conditions : mais lchement e e a et vicieusement malgr tout. On pourrait peut-tre imaginer une e e situation si extrme que le plaisir excuserait le pch en toute e e e justice, comme nous ladmettons pour lutilit. Non seulement si e ce pch tait occasionnel 12 , et sans intention de le commettre e e e (comme dans le cas dun larcin), mais mme lorsquil est prsent e e dans lacte lui-mme, comme dans le cas des relations charnelles e avec les femmes, o` lincitation est violente, et mme parfois inu e vincible, dit-on. Histoire du 20. Sur les terres dun de mes parents, un jour que jtais e larron en Armagnac, jai rencontr un paysan que tout le monde ape pelle le larron 13 . Il racontait ainsi ce quavait t sa vie : n ee e mendiant, et constatant qu` gagner son pain en travaillant de ses a mains il ne parviendrait jamais ` chapper vraiment ` lindigence, ae a il avait dcid de se mettre ` voler. Il avait pass toute sa jeunesse e e a e a ` faire ce mtier, en toute scurit, grce ` sa force physique, car e e e a a sil moissonnait et vendangeait les terres dautrui, il le faisait au loin, et en si grande quantit quon ne pouvait imaginer quun seul e homme pt emporter tout cela en une nuit sur ses paules ; et il u e prenait en outre le soin de rpartir quitablement et sur un grand e e territoire les dommages quil causait, si bien quils en taient plus e supportables pour chacun en particulier. Il se consid`re aujoure dhui comme riche pour un homme de sa condition, grce ` ce traa a c quil reconna ouvertement. Et pour se mettre daccord avec t Dieu pour tout ce quil a ainsi acquis, il dit quil se consacre maintenant tous les jours ` satisfaire par ses bienfaits les successeurs a de ceux quil a vols, et que sil ny parvient pas compl`tement e e lui-mme (car il ne peut pas tous les satisfaire ` la fois), il en e a chargera ses hritiers, selon lestimation, de lui seule connue, du e tort quil a caus ` chacun. Selon la description quil en fait, vraie ea ou fausse, on voit que cet homme consid`re le vol comme une ace tion malhonnte, et le dteste, mais moins que lindigence ; il sen e e repent spontanment, mais dun autre ct, dans la mesure o` e oe u
12. Villey [50] donne ici en note : Accessoire . Frame [27] et Lanly [53] suivent cette interprtation. Lassimilation au larcin me fait au contraire e pencher pour lide d occasion , sans intention de commettre un pch . e e e Ce passage demeure nanmoins assez obscur. e 13. Voleur, maraudeur.
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sa faute est ainsi contrebalance et compense, il ne sen repent e e pas. Cette attitude-l` nest pas la mme que celle qui est cause a e e par lhabitude du vice, et qui nous am`ne ` le considrer comme e a e normal ; ce nest pas non plus ce soue imptueux qui aveugle e notre me par ses secousses et nous fait basculer en un instant, a avec notre jugement et tout le reste, sous la domination du vice. 21. Je fais dordinaire ` fond tout ce que je fais, et je suis a tout dune pi`ce. Je ne fais gu`re de choses qui soient caches e e e et se drobent a ma raison, qui ne soient ` peu pr`s conduites e ` a e par le consentement de moi-mme tout entier, sans divisions ou e querelles intestines ; ` mon jugement incombe compl`tement la a e faute ou la louange. Et la faute quil a ressentie une fois, il la ressent toujours : il est le mme presque depuis ma naissance, il a e les mmes inclinations, il suit la mme route, avec la mme force. e e e En fait dides gnrales, celles que jai adoptes d`s lenfance e e e e e sont celles que jai toujours conserves par la suite. e 22. Laissons de ct les pchs imptueux, prompts et souoe e e e dains. Mais en ce qui concerne les autres, tant de fois rpts, exae ee mins, dcids, les pchs que lon peut dire de temprament , e e e e e e lis ` la profession ou aux occupations, je ne parviens pas ` concee a a voir quils se soient incrusts aussi longtemps dans le mme cur, e e sans que la raison et la conscience de celui chez qui ils sont le veuillent constamment et lacceptent ainsi ; et le repentir que cet individu se vante de conna tre ` certains moments dtermins, a e e jai un peu de mal ` le concevoir et ` limaginer. a a 23. Je ne suis pas lcole de Pythagore quand elle prtend e e que les hommes prennent une me nouvelle en sapprochant des a statues des dieux pour recueillir leurs oracles ; sauf si cela signie quil faut bien que cette me soit dirente, nouvelle, et comme a e provisoire, car la ntre 14 ne prsente gu`re les marques de purio e e cation et de propret qui conviennent ` cette crmonie. e a ee 24. Ceux qui se vantent de conna le repentir 15 sont tout tre a ` fait ` loppos des prceptes sto a e e ques, puisque ceux-ci nous ordonnent bien de corriger les imperfections et les vices que nous
14. Dans l exemplaire de Bordeaux : la leur . Texte de 1595 : la notre . 15. Montaigne crit seulement Ils . Si lon observe que sur l exemplaire e de Bordeaux , le 23 est un ajout manuscrit intercal, on peut penser que e ce ils se rf`re a ceux (ou celui) dont il est question ` la n du 22. ee ` a
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reconnaissons en nous, mais nous dfendent den altrer le repos e e de notre me 16 . Ces gens-l` nous font croire quils prouvent un a a e grand regret et un grand remords au dedans deux-mmes, mais e sils samendent, se corrigent, ou sinterrompent, ils ne nous en montrent rien. Or il nest pas de gurison possible si lon ne se e dlivre pas de son mal. Si le repentir tait mis sur lun des plae e teaux de la balance, il lemporterait sur le pch. Je ne trouve aue e cune attitude aussi aise ` contrefaire que la dvotion, si lon ny e a e conforme pas sa conduite et sa vie : son essence profonde est incomprhensible et cache, et les apparences faciles et trompeuses. e e 25. En ce qui me concerne, je peux fort bien dsirer tre dirent e e e de ce que je suis : je peux trouver dtestable ma faon dtre ordie c e naire et supplier Dieu de maccorder une rformation compl`te, et e e dexcuser ma faiblesse naturelle ; mais je ne dois pas appeler cela repentir , il me semble, pas plus que la dception de ntre ni e e un ange ni Caton 17 . Mes actions sont conformes ` ce que je suis a et ` ma condition : elles sont rgles sur elle. Je ne peux mieux a e e faire, et le repentir na rien ` voir avec les choses qui ne sont a pas en notre pouvoir mais plutt le regret. Jimagine quantit o e de natures plus leves et mieux rgles que la mienne, mais je e e e e namliore pas pour autant mes propres facults, de mme que ni e e e mon bras ni mon esprit ne deviennent plus vigoureux parce que jen ai imagin dautres qui ltaient. Si le fait dimaginer et de e e dsirer une faon dagir plus noble nous amenait ` nous repene c a tir de la ntre, nous aurions alors ` nous repentir de nos actions o a les plus innocentes, car nous voyons bien quavec une meilleure nature elles auraient t conduites avec plus de perfection et de ee dignit et alors nous souhaiterions quil en soit ainsi. Lorsque e je rchis sur mes comportements de jeunesse et que je les come e pare ` ceux de ma vieillesse, je trouve quils ont en gnral t a e e ee conduits de la faon qui est la mienne, et que cest tout ce dont c je suis capable. Je ne me atte pas : dans de semblables circonstances, je serais encore le mme. Je ne peux prsenter de taches, e e puisque cest de leur teinte que je suis recouvert tout entier. Je ne connais pas de repentir superciel, de repentir moyen et de
16. Dans l exemplaire de Bordeaux , on lit ici : den estre marris et desplaisants. 17. Caton le Jeune , ou Caton dUtique, dont Montaigne est le grand admirateur.
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repentir de crmonie. Il faut quil matteigne de partout pour ee que je le nomme ainsi ; quil me prenne aux entrailles, et quil les aecte aussi profondment et aussi totalement que Dieu me voit. e 26. Quant aux aaires, jai laiss chapper plusieurs belles ee occasions, faute davoir su my prendre. Mes choix taient poure tant corrects, en fonction de ce qui se prsentait. Leur principe est e de prendre toujours le parti le plus facile et le plus sr. Je trouve u que dans mes dcisions passes, jai sagement procd selon ma e e e e r`gle, en tenant compte de ltat de ce qui mtait propos ; et e e e e je referais la mme chose pendant mille ans en de semblables e conditions. Je ne parle pas ici de ce quest devenue cette aaire maintenant, mais de ce quelle tait alors, quand je lexaminais. e 27. La valeur de tout projet rside dans le temps : les occae sions et les conditions roulent et changent sans cesse. Jai support les consquences importantes de quelques graves erreurs e e dans ma vie, non par faute davoir bien jug, mais par manque e de chance. Il y a dans les aaires que lon traite des lments ee secrets et imprvisibles, notamment en ce qui concerne la nature e des hommes, des conditions non exprimes, invisibles, et parfois e inconnues du sujet lui-mme, qui apparaissent et se manifestent e sous leet dvnements qui surviennent. Si ma sagesse na pu e e les dceler et les prvoir, je ne le lui reproche pas : elle est reste e e e dans les limites de son rle. Si lvnement me contredit, et favoo e e rise le choix que jai refus de faire, cela est sans rem`de ; je ne e e men prends pas ` moi-mme, jaccuse ma mauvaise fortune, et a e non ce que jai fait : cela ne sappelle pas du repentir. 28. Phocion avait donn aux Athniens un avis qui ne e e fut pas suivi ; comme laaire se droulait pourtant avec succ`s, e e contrairement ` ce quil avait pens, quelquun lui dit : Eh bien a e Phocion, es-tu content que cela se passe aussi bien ? Oui je suis content, rpondit-il, que ceci soit arriv, mais je ne me ree e pends pas davoir conseill cela. Quand mes amis sadressent ` e a moi pour avoir un avis, je le fais librement et ouvertement, sans prendre la peine de dire, comme presque tout le monde le fait, que la chose tant hasardeuse, elle peut se drouler ` linverse e e a de ce que jai prvu, et que lon pourrait me reprocher ce que e jai prconis. Je ne men soucie gu`re, et ils auraient tort : je ne e e e devais pas leur refuser ce service.
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Je ncoute e que moi-mme e
Quintilien [78] V, 2.
29. Je ne peux gu`re men prendre ` un autre qu` moi e a a de mes fautes ou de mes infortunes. Cest quen eet, je suis rarement les avis des autres, sauf par pure politesse, ou lorsque jai besoin dun renseignement prcis, de dtails concernant les e e faits. Mais dans les aaires o` je nai besoin que de mon propre u jugement, les raisons des autres, si elles peuvent me servir ` tayer ae mon point de vue, servent rarement ` men dtourner. Je les a e coute toutes poliment et favorablement, mais pour autant quil e men souvienne, je nai fait conance jusqu` maintenant quaux a miennes. A mon point de vue, ce ne sont que des mouches, des atomes qui viennent distraire ma volont. Je nattache pas grand e prix ` mes opinions, mais je prise aussi peu celles des autres. La a chance me traite plutt bien, et si je ne reois pas de conseils o c je nen donne gu`re non plus. On men demande peu, mais on e croit encore moins ceux que je donne, et je ne vois aucune aaire publique ou prive que mon avis ait permis de redresser et de e remettre daplomb. Ceux-l` mme que le hasard avait pu amener a e a e ` mcouter se sont plus volontiers laiss inuencer par tout autre e esprit que le mien. Mais je prf`re cela, car je suis quelquun ee daussi jaloux des droits de son repos que de ceux de son inuence. En me laissant de ct, on suit en fait ce que je souhaite, qui est oe de me xer et de mtablir enti`rement en moi-mme : cest pour e e e moi un plaisir de ne plus tre ml aux aaires des autres et de e ee ne plus avoir ` les dfendre. a e 30. Toutes les aaires, une fois termines, me laissent peu e de regrets. Car lide quelles devaient de toute faon passer mte e c o toute peine : les voil` maintenant dans le grand cours de lunivers a et dans lencha nement des causes sto ciennes. Votre pense ne e peut, ni par sa volont, ni par son imagination, en modier un e lment sans que lordre des choses tout entier nen soit bouleee vers, et le pass et lavenir. e e 31. Au demeurant, je dteste ce repentir qui ne survient e quavec lge. Celui qui, dans lAntiquit, disait quil se sentait a e redevable aux annes de lavoir dtach de la volupt, pensait tr`s e e e e e diremment de moi : je ne saurai jamais gr ` limpuissance du e ea bien quelle aura pu mapporter. Et la Providence ne sera jamais si ennemie de son uvre que la faiblesse puisse tre mise au rang e des meilleures choses. Nos dsirs se font rares dans la vieillesse : e une profonde satit nous remplit apr`s lamour. En cela, je ne ee e
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vois rien qui rel`ve de la conscience ; le chagrin et la faiblesse e nous imposent une vertu lche et catarrheuse. Il ne faut pas nous a laisser emporter si compl`tement par les altrations naturelles que e e notre jugement en soit nalement altr. La jeunesse et le plaisir Ma raison ee ne mont pas autrefois empch de reconna le visage du vice est toujours e e tre la mme e au milieu de la volupt, et le dgot que les ans mapportent e e u ne mempche pas plus aujourdhui de reconna e tre celui de la volupt dans le vice. Maintenant que je ny suis plus, je juge cela e comme si jtais encore ` cet ge. Moi qui la secoue si vivement e a a et attentivement, je trouve que ma raison est encore la mme que e celle que javais ` lge le plus libertin. Sauf que peut-tre elle sest a a e un peu aaiblie et a dclin avec les annes. Et je trouve quen e e e refusant aujourdhui de me lancer sur ces plaisirs par souci de ma sant corporelle, elle agit comme elle le faisait autrefois pour e ma sant spirituelle. Je ne lestime pas plus valeureuse parce que e je la vois hors de combat. Mes tentations sont tellement brises e et morties quelles ne mritent pas quelle sy oppose, et je e e les conjure simplement en tendant les mains devant elles. Si lon remettait en face delle mon ancienne concupiscence, elle aurait peut-tre moins de force quautrefois pour la contenir, je le crains. e Je ne lui vois rien juger delle-mme quelle net jug dj` ainsi e u e ea autrefois, je ne lui trouve aucune nouvelle clart. Cest pourquoi, e si lon peut parler ` son propos de bonne sant, cest tout de a e mme une sant quelque peu menace. e e e 32. Voil` un bien pitoyable rem`de que de devoir la sant ` a e ea la maladie ! Ce nest pas ` nos mis`res de remplir cet oce, mais a e a ` la qualit de notre jugement. Le seul eet sur moi des malheurs e et des aictions, cest de les maudire : ils ne concernent que les gens quil faut rveiller ` coups de fouet ! Ma raison court bien e a plus librement dans la prosprit ; elle est bien plus dtourne et e e e e accapare ` grer les malheurs que les plaisirs : jy vois bien plus e a e clair quand le temps est serein. La sant mest un avertissement e plus joyeux et plus utile que la maladie. Je suis all le plus loin e que jai pu dans la voie de lamendement et dune vie rgle quand e e jtais en mesure den jouir. Je serais honteux et insatisfait si je e devais prfrer linfortune et la mis`re de la vieillesse aux bonnes ee e annes durant lesquelles jtais sain, all`gre, et vigoureux, et que e e e lon doive me juger, non pas selon ce que je suis, mais selon ce que ` jai cess dtre. A mon avis, et contrairement ` Antisth`ne, cest e e a e
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la vie heureuse et non la mort heureuse, qui constitue la flicit e e humaine 18 . Je nai pas cherch ` celer ` tout prix la queue dun ea a philosophe ` la tte et au corps dun homme sur sa n 19 ; et je a e nai pas voulu non plus que cet appendice et ` dsavouer et u a e dmentir la plus belle, la plus enti`re et la plus longue partie de e e ma vie. Je tiens ` me montrer et me prsenter de tous cts sous a e oe Si javais ` le mme jour. Si javais ` revivre, je revivrais comme jai vcu. a e a e revivre, Je ne crains pas plus le pass que lavenir, et si je ne mabuse, il e je revivrais en a t en somme pour moi du dedans comme du dehors. Cest ee comme jai une des choses dont je sais gr ` mon sort : pour ltat de mon ea e vcu e corps, chaque tape est venue en son temps. Jen ai vu lherbe, e les eurs, et le fruit ; jen vois maintenant la scheresse, et cest e heureux, puisque cest naturel. Je supporte bien plus facilement les maux que jai quand ils surviennent en leur temps, et quils me font ainsi me souvenir plus agrablement de la longue flicit e e e de ma vie passe. e 33. Cest aussi le cas de ma sagesse : elle peut bien avoir la mme taille dans lune et lautre des poques de ma vie : elle nen e e tait pas moins plus capable autrefois de plus belles actions, plus e gracieuse, plus vigoureuse, plus gaie, plus naturelle quelle nest a e ` prsent, brise 20 , ronchonneuse, pnible. Je renonce donc aux e e amendements occasionnels et douloureux. 34. Il faut que Dieu touche notre cur. Il faut que notre conscience samende delle-mme, par le renforcement de notre e raison, et non par laaiblissement de nos dsirs. Le plaisir en soi e nest ni ple ni dcolor parce quon le voit avec des yeux chasa e e sieux et troubles. La temprance doit tre aime pour elle-mme, e e e e comme la chastet, par respect pour Dieu qui nous la ordonne ; e e celles que nous devons aux petites mis`res de la vieillesse, et que e je dois aux bienfaits de mes coliques 21 , ce nest ni de la chastet, ni de la temprance. On ne peut se vanter de mpriser la e e e volupt et de la combattre si on ne la voit pas, si on lignore, e
18. On pourra remarquer lvolution de la pense de Montaigne l`-dessus... e e a On est assez loin du philosopher, cest apprendre a mourir (I, 19). ` 19. D.M. Frame [27] traduit ici perdu par dissipated . Je pense pour ma part que lide est plutt dopposer la n de vie (comme on dit de e o quelquun qui va mourir : il est perdu ) ` ce que cette vie eut dessentiel. a 20. Le terme de l exemplaire de Bordeaux est croupie , celui de 1595 : casse . e 21. Coliques nphrtiques , rappelons-le. e e
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ainsi que ses grces, ses forces, et sa beaut la plus attrayante. a e Je peux parler de la jeunesse et de la vieillesse : je connais lune et lautre ; mais il me semble que dans la vieillesse nos mes sont a sujettes ` des maladies et des imperfections plus gnantes que a e dans la jeunesse. Je le disais dj` quand jtais jeune, et alors on ea e se moquait de moi parce que je navais pas de poil au menton ; je le dis encore maintenant que mon poil gris my autorise : nous appelons sagesse le fait que nos caract`res soient diciles, le e dgot envers les choses prsentes. Mais en vrit, nous abandone u e e e nons moins nos vices que nous ne les changeons, et selon moi, en pire. Outre une sotte et strile ert, un bavardage ennuyeux, ces e e caract`res acaritres et peu sociables, la superstition et un got e a u ridicule pour les richesses alors quon en a perdu lusage, je trouve dans la vieillesse plus denvie, dinjustice et de mchancet. Elle e e nous met plus de rides ` lesprit que sur le visage ; et lon ne voit a pas dmes ou fort rares qui en vieillissant ne sentent laigre a et le moisi. Cest lhomme tout entier qui se dveloppe et puis se e rabougrit. 35. Connaissant la sagesse de Socrate et plusieurs circonstances de sa condamnation, je me demande sil ne sy est pas prt lui-mme, ` dessein, et par connivence, car il approchait des ee e a soixante-dix ans, et devait commencer ` sentir lengourdissement a semparer des riches ressources de son esprit, et lblouissement e supplanter sa clart habituelle. e 36. Quelles mtamorphoses vois-je soprer chez nombre de e e mes connaissances, du fait de la vieillesse ! Cest une redoutable maladie, qui se rpand en nous naturellement et imperceptiblee ment. Il faut prendre de grandes prcautions et faire de constants e eorts pour se prmunir contre les imperfections dont elle nous e accable, ou au moins en attnuer le progr`s. Je sens bien que e e malgr tous les retranchements que je lui oppose, elle gagne peu e a peu sur moi. Je rsiste tant que je le puis, mais je ne sais o` ` e u elle me conduira nalement. Du moins serai-je heureux que lon sache do` je serai tomb. u e
Chapitre 3
Sur trois types de relations
1. Il ne faut pas trop dpendre de ses propres gots et de e u son temprament. Notre qualit principale, cest de savoir nous e e adapter ` diverses situations. Etre li et soumis par ncessit ` a e e ea une seule faon dtre, cest exister, mais ce nest pas vivre. Les c e plus belles mes sont celles qui orent le plus de varit et de a ee souplesse. On en voit un bel exemple chez Caton lAncien : Il Tite-Live avait lesprit assez dli pour se plier de la mme faon ` toutes [93], XIX, 40. e e e c a sortes dactivits, et quelle que soit celle quil entreprenait, on et e u dit quil tait n uniquement pour elle. e e 2. Si je pouvais me former ` ma guise, il nest aucune a mthode, si bonne soit-elle, ` laquelle je voudrais massujettir e a au point de ne pouvoir men dtacher. La vie est un mouvement e ingal, irrgulier, et multiforme. Ce nest pas tre ami, et encore La vie est e e e un moins ma de soi, mais en tre esclave, que de suivre constamtre e ment ce que lon est, tre prisonnier de ses propres inclinations, mouvement e au point de ne pouvoir sen carter, de ne pouvoir les changer. e Et si je dis cela, cest quen ce moment mme je ne puis pas e facilement me dfaire du dsagrment que me cause mon esprit, e e e parce quil ne soccupe dordinaire que des sujets qui laccaparent enti`rement, et quil ne sait pas semployer autrement que tendu e et entier. Si lger que soit le sujet quon lui fournit, il le grossit e volontiers et le dveloppe jusquau point o` il a besoin de toutes e u ses forces pour le traiter. Cest pour cela que son oisivet est pour e moi une pnible occupation, nuisible ` ma sant. La plupart des e a e esprits ont besoin dune mati`re extrieure pour se dgourdir et e e e
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Aristote [3], X, 8.
sexercer : dans le cas du mien, cest plutt pour se reposer et se o calmer, les dfauts de loisivet doivent tre corrigs par le trae e e e vail . Cest que son tude principale, celle ` laquelle il se consacre e a le plus, cest ltude de lui-mme, et les livres font partie pour lui e e des occupations qui len dtournent. Aux premi`res penses qui e e e lui viennent, il sagite et prouve sa vigueur dans tous les sens ; il e lemploie tantt avec force, tantt avec ordre et grce, il se calme, o o a se mod`re et se fortie. Il est capable dveiller par lui-mme ses e e e facults : la Nature lui a donn, comme ` tous les autres, assez e e a de mati`re pour soccuper, et susamment de sujets sur lesquels e penser et sinterroger 1 . 3. Mditer est une tude importante et riche, pour qui e e sait sexaminer et se consacrer vigoureusement ` cette tche : a a je prf`re forger moi-mme mon esprit 2 que le remplir. Il nest ee e pas doccupation plus facile ni plus forte que celle qui consiste a ` sentretenir avec ses penses, en fonction de lesprit dont on e dispose : les plus grands en font leur occupation constante car pour eux, vivre cest penser . Dailleurs, la Nature favorise cette disposition en lui accordant ce privil`ge : il nest rien que nous e puissions faire si longtemps, nulle action ` laquelle nous puisa sions nous adonner plus couramment et plus facilement. Cest loccupation des Dieux que la mditation, dit Aristote, et delle ils e tirent leur batitude comme nous la ntre. La lecture, elle, me e o sert plus spcialement ` veiller ma rexion en lui prsentant e a e e e divers sujets ; elle fait travailler mon jugement, et non pas ma mmoire. e 4. Il est donc peu dentretiens qui retiennent mon intrt ee sils sont dnus de vigueur et de force. Il est vrai que lagrment e e e et la beaut me remplissent et moccupent autant ou plus que le e srieux et la profondeur. Et du fait que dans toute autre convere sation, je somnole, et ne lui prte que lcorce de mon attention, e e il marrive souvent, au milieu de propos plats et inconsistants,
1. Ldition de 1588 comporte ici une phrase qui a t bie sur l exeme e e e plaire de Bordeaux , et que je traduis ainsi : Parce que son objet et sa proccupation sont celles-l`, il fait peu de cas de ltude qui consiste a chare a e ` ger et remplir la mmoire avec les connaissances des autres. Cette phrase e a t remplace par un ajout manuscrit qui constitue le paragraphe suivant. e e e 2. Comme plus haut dj`, Montaigne emploie ici mon me , mais le ea a contexte ne permet gu`re dhsitation : cest bien de ce que nous appelons e e lesprit quil sagit ici.
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de propos de pure convention, de dire et de rpondre des choses e btes et creuses, indignes mme dun enfant, et ridicules, ou bien e e de me tenir dans un silence obstin, plus obtus et plus incivil ene core. Jai une disposition ` la rverie qui me porte ` rentrer en a e a moi, et dautre part une ignorance profonde et purile de bien des e choses communes ; ces deux particularits ont fait que lon peut e vraiment raconter sur moi cinq ou six histoires dans lesquelles japparais aussi niais que nimporte quel autre. 5. Mais pour revenir ` mon propos, je dirai que cette nature a exigeante me rend dicile dans mes rapports avec les hommes, car je dois les trier sur le volet, et quelle me rend maladroit dans la vie courante. Nous avons des relations avec les gens du peuple, nous vivons avec eux. Si leur frquentation nous importune, si e nous rpugnons ` nous mettre au niveau des esprits simples et e a ordinaires et pourtant ces esprits-l` sont souvent aussi bien a rgls que les plus subtils, et tout savoir est de peu de valeur sil ne e e saccommode de la sottise commune alors nous ne pouvons plus nous occuper, ni de nos propres aaires, ni de celles des autres, car dans les aaires publiques comme dans les prives, cest ` ces e a gens-l` que lon a aaire. Les postures les moins tendues et les plus a naturelles de notre me sont les plus belles, et les occupations les a meilleures sont celles qui sont les moins forces. Mon Dieu ! Que la e sagesse rend donc un er service ` ceux pour qui elle subordonne a leurs dsirs ` leurs capacits ! Il nest pas de savoir plus utile. e a e Fais ce que pourras 3 , tel tait le mot favori de Socrate. Et ce e mot est de grande valeur : il faut en eet savoir orienter nos dsirs e et les faire se tenir aux choses les plus aises et les plus faciles e a ` atteindre. Nest-ce pas, de ma part, une sotte attitude que de ne pouvoir mentendre avec les centaines de personnes que je suis amen ` rencontrer, et dont je ne puis me passer, pour mattacher ea a ` une ou deux, qui sont hors de ma porte, et constituent plutt e o un dsir chimrique irralisable? Mon caract`re facile, ennemi de e e e e toute aigreur et rudesse, peut bien mavoir prserv des haines et e e des inimitis, et jamais personne ne fut plus apte que moi ` ntre e a e point ha sinon ` tre aim. Mais la froideur de mon attitude en , ae e socit ma lgitimement priv de la bienveillance de beaucoup ee e e
3. Je pastiche ici volontairement le Fais ce que voudras de Rabelais ; ce mot nest-il pas dj` un pastiche de lexpression socratique? ea
La sottise commune
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de gens : ils sont bien excusables de lavoir interprte autrement, ee et dans le pire des sens. 6. Je suis tout ` fait capable de me faire et de conserver des a amitis de grande qualit, tant je maccroche avec apptit aux e e e rencontres qui conviennent ` mon got ; je my avance, je my a u jette si avidement que je ne manque gu`re de my attacher, et e de faire impression l` o` je passe : jen ai fait souvent lheureuse a u exprience. Mais dans les amitis ordinaires, je suis quelque peu e e strile et froid, car mon allure naturelle cest daller toutes voiles e dehors. Et de plus, dans ma jeunesse, ma destine a fait que jai e t amen ` conna ee e a tre et mis en mesure dapprcier une amiti e e unique et parfaite : cela ma vritablement dgot quelque peu e e ue des autres, et trop imprim en mon esprit lide que lamiti est e e e une bte de compagnie et non de troupeau, comme le disait un e Ancien 4 . Et de plus, je dois dire que jai bien de la peine ` ne a parler qu` demi-mot et sans me livrer tout entier, bien de la peine a a ` mexprimer avec cette prudence servile et souponneuse que lon c nous prescrit dans ces relations aussi nombreuses quimparfaites, et notamment par les temps qui courent, o` lon ne peut parler u des gens que dangereusement ou faussement. 7. Et pourtant je vois bien que celui dont lobjectif essentiel est, comme moi, les agrments de la vie (et je parle ici des e agrments bien rels), doit fuir comme la peste ces contorsions e e un esprit ` et subtilits de comportement. Je louerais volontiers un esprit ` a e a plusieurs plusieurs tages, capable de se tendre et se dtendre ; qui se troue e tages e verait bien partout o` son sort le conduit ; qui puisse parler avec u son voisin de ses projets 5 , de sa partie de chasse et de ses proc`s e en cours, qui puisse converser avec plaisir avec un charpentier et un jardinier. Jenvie ceux qui savent lier connaissance avec le moindre de leurs serviteurs, et faire la conversation avec les gens de leur maison.
4. Plutarque [73], De la pluralit damis, t. II (cest la traduction dAmyot e que lisait Montaigne). 5. Montaigne : de ses bastiments . La traduction du mot est dlicate, e comme le note A. Lanly [53] : peut-tre plutt ce que lon est en train de e o btir que les btiments qui existent. (t. III, p. 37, note 20). Je reprends ce a a point de vue, en llargissant un peu. D. M. Frame [27], comme souvent, se e contente de traduire par building ce qui laisse la question pendante...
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8. Je naime pas ce que dit Platon 6 , quand il conseille de parler toujours de faon autoritaire ` ses serviteurs, sans plaisanc a ter, sans familiarit, envers les hommes comme envers les femmes. e Outre la raison donne plus haut, il est inhumain et injuste de e donner tant dimportance aux privil`ges dus au hasard 7 : les e socits dans lesquelles on tol`re le moins dingalit entre les ee e e e valets et les ma tres me semblent les plus justes. 9. Les autres seorcent de mettre en avant leur esprit et de le hausser fermement ; moi, je meorce de le contenir et le laisser reposer : il nest mauvais que quand il stale. e
Tu me contes la descendance dEscus, et les combats livrs sous les murs sacrs dIlion... e e Mais quel prix paierons-nous pour le vin de Chio? Quel esclave rchauera mon bain? e Chez quel hte et ` quelle heure, o a Me mettrai-je a labri dun froid digne des Plignes? 8 ` e De tout cela, tu ne dis rien !
Horace [32], III, xix, 3.
10. La vaillance lacdmonienne avait besoin dtre modre e e e ee par le son doux et gracieux des tes, pendant les combats, de u peur quelle naille se livrer ` la tmrit et ` la furie, alors que a e e e a dordinaire les autres peuples emploient dans ces circonstances des sons violents et des voix aigus, pour susciter et exciter ` e a outrance le courage de leurs soldats. De la mme faon, il me e c semble que, contrairement aux habitudes, dans lusage que nous faisons de notre esprit, nous avons plutt besoin de plomb que o dailes, de froideur et de calme que dardeur et dagitation. Et surtout, ` mon avis, cest bien faire le sot que de faire celui qui a sait parmi ceux qui ne savent pas, de parler toujours de faon c premptoire, parler sur la pointe dune fourchette 9 . Il faut vous e
6. Dans les Lois. Chez Platon, il sagit desclaves, bien entendu ; do` les u termes de mles et femelles employs ici par Montaigne, qui suit la a e traduction de Marsile Ficin. 7. Le mot de Montaigne est ici fortune , ambigu pour nous aujourdhui (sort, richesse), et de ce fait mme lourd de sens : nous serions tents de e e traduire mot ` mot : les prrogatives de la fortune ... Jai prfr demeurer a e ee e plus neutre. 8. Plignes : peuple des montagnes. e 9. Montaigne emploie ici sans la traduire lexpression italienne favellar in punta di forchetta , qui devait tre courante a lpoque. Je ne vois gu`re e ` e e dquivalent dans la langue daujourdhui. e
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mettre au niveau de ceux avec qui vous tes, et parfois aecter e lignorance. Laissez de ct la force et la subtilit : dans lusage oe e courant, il sut demployer les moyens ordinaires. Et mettez-vous a ` plat-ventre, sils le demandent. Les 11. Les savants achoppent souvent l`-dessus : ils font toua Femmes jours parade de leur magist`re, et rpandent partout ce quils ont e e Savantes ? ` pris dans leurs livres. A notre poque, ils en ont tellement empli e les salons et les oreilles des dames, que si elles nen ont retenu la substance, elles en ont au moins conserv lapparence ; et sur e toutes sortes de sujets, si peu relevs et communs quils soient, e elles emploient une faon de parler nouvelle et savante 10 . c
Juvnal [35], e VI, vv. 189 sq.
Cest dans ce langage quelles expriment leurs craintes, Leur col`re, leurs joies, leurs soucis, tous les secrets de leur ame. e Que dire de plus? Mme au lit elles parlent doctement... e
Elles citent Platon et saint Thomas ` propos de choses pour a lesquelles le premier venu pourrait aussi bien donner son avis. La science qui na pu leur arriver jusqu` lesprit leur est reste sur a e langue. 12. Si celles qui sont bien doues naturellement veulent me e croire, elles se contenteront de faire valoir leurs richesses personnelles et naturelles. Elles cachent et dissimulent leurs beauts e sous des beauts trang`res, et cest une grande sottise dtouer e e e e sa propre clart pour briller avec celle quon emprunte ! Elles e sont comme enterres, ensevelies sous lartice. Des pieds ` la e a Sn`que [84], tte, comme sorties dun coret de toilette. Cest quelles ne se e e e CXV. connaissent pas susamment : le monde na rien de plus beau, et cest ` elles, au contraire, dembellir les arts, et dembellir ce a qui est beau 11 . Que leur faut-il de plus que de vivre aimes et e honores? Elles nont que trop et ne savent que trop pour cela. Il e nest besoin que de rchauer un peu et rveiller les facults qui e e e sont en elles. Quand je les vois si attaches ` la rhtorique, au e a e
10. Montaigne se montre ici le prcurseur de Moli`re... Mais Juvnal ne la e e e pas attendu, comme le montre la citation. 11. Montaigne crit farder le fard . Je reprends ici la formule de P. Villey e ([50], III, p. 822, note 15), qui me semble plus comprhensible aujourdhui e que le mot ` mot. Cest ce que fait aussi A. Lanly [53]. De son ct, D. M. a o e Frame [27] crit : to decorate decoration . e
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droit, ` la logique et autres drogues semblables, aussi vaines quina utiles, et dont elles nont nullement besoin, je crains fort que les hommes qui les conseillent en cela ne le fassent que pour avoir la possibilit de les rgenter sous ce prtexte. Car quelle autre excuse e e e leur trouver ? Elles peuvent bien, sans nous, soumettre la grce a de leurs yeux ` la gaiet, comme ` la svrit ou ` la douceur, a e a e e e a assaisonner un non par la rudesse, le doute, ou la faveur : elles nont pas ` interprter savamment les discours quon leur tient a e par galanterie. Avec la science quelles ont, elles commandent ` a la baguette et rgentent lEcole et ses ma e tres eux-mmes. Et si e toutefois elles sont contraries de nous le cder en quoi que ce soit, e e et veulent par curiosit avoir acc`s aux livres, alors la posie est e e e ce qui leur convient fort bien : cest un art lger, subtil et dguis, e e e tout en paroles et en plaisir, tout en apparence comme elles. Elles tireront aussi divers avantages ` ltude de lhistoire. En a e philosophie, dans le domaine qui concerne la vie, elles prendront les raisonnements qui leur apprendront ` juger de nos comportea ments et de nos caract`res, ` se dfendre contre nos trahisons, ` e a e a contenir laudace de leurs propres dsirs, ` contrler leur libert, e a o e a ` prolonger les plaisirs de la vie et ` supporter dignement lina constance dun amant, la rudesse dun mari, la contrarit des ee rides et des ans, et toutes les choses de ce genre. Voil` en somme a tout ce que je leur assignerais en mati`re de science. e 13. Il y a des gens replis sur eux-mmes, peu ports vers e e e les autres. Mon attitude profonde est au contraire favorable ` a la communication, ` la dmonstration extrieure : je me montre a e e au dehors, je me mets en vidence, je recherche naturellement e la compagnie et lamiti. La solitude que jaime et que je prche e e consiste essentiellement ` ramener vers moi mes sentiments et mes a penses, ` restreindre et resserrer, non mes pas, mais mes dsirs e a e et mes proccupations, refusant tout souci venant de lextrieur, e e et fuyant ` tout prix la servitude et lobligation, non pas tant la a foule des hommes que celle des aaires. La solitude de ma demeure, au vrai, me prolonge plutt, elle me pousse vers le dehors, o je me plonge plus volontiers dans les aaires dEtat et dans le vaste monde, quand je suis seul. Au Louvre, dans la multitude, je me replie et me restreins dans ma propre peau : la foule me fait rentrer en moi, et je ne me dis jamais ` moi-mme des choses a e aussi folles, aussi licencieuses et prives, que dans les lieux o` le e u
Eloge de la solitude
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respect et la retenue sont de mise. Ce ne sont pas nos folies qui me font rire, mais nos sagesses. Ma nature ne me rend pas ennemi de lagitation des cours : jy ai pass une partie de ma vie ; et je e suis ainsi fait que je me porte all`grement vers les grands rase semblements, pourvu que ce soit par intervalles et quand jen ai envie. Mais cette dlicatesse de jugement dont jai parl plus haut e e me contraint forcment ` la solitude, mme chez moi, au milieu e a e dune nombreuse famille, et dans une maison tr`s frquente, o` e e e u je vois souvent des gens, mais rarement ceux avec qui jai plaisir a ` parler. Je my rserve, pour moi et pour les autres, une libert e e inhabituelle : on y dlaisse les crmonies, lobligation de tenir e ee compagnie, de raccompagner les gens, et autres r`gles pnibles e e de notre courtoisie ( les serviles et ennuyeuses conventions !), et o chacun sy comporte ` sa faon, et se plonge sil veut dans ses a c penses. Je my tiens muet, rveur et renferm, sans oenser mes e e e htes. o 14. Les hommes dont je recherche la socit et la familiarit ee e sont ceux quon appelle des personnes de qualit 12 . Lide que e e je me fais deux me dtourne des autres. Et ` bien y regarder, cest e a la plus rare de nos faons dtre, et cest essentiellement une quesc e tion de nature. Le but de ce genre de relations, cest simplement la familiarit, la frquentation, la conversation : lusage de lesprit e e sans autre fruit. Dans nos propos, tous les sujets sont gaux pour e moi : peu mimporte sils sont lgers ou superciels, du moment e que la grce et la justesse y soient toujours prsentes ; tout y est a e empreint dun jugement mri et constant, ml de bont, de franu ee e chise, de gaiet et damiti. Ce nest pas seulement en dbattant e e e des prrogatives juridiques de la ligne que notre esprit peut e e montrer sa beaut et sa force, ou dans les aaires qui concernent e les rois : il les montre tout autant dans les discussions prives. e Je reconnais mes gens par leur silence lui-mme, leur faon e c de sourire, et je les dcouvre peut-tre bien mieux ` table que e e a dans un conseil . Hyppomachos 13 disait, et fort bien, quil re12. Montaigne crit certes honnestes et habiles hommes ; mais le concept e de lhonnte homme appartient au si`cle suivant, et comme tr`s souvent, e e e il lui faut deux qualicatifs juxtaposs pour exprimer une ide. Je me suis e e donc permis ici de rduire un peu. e 13. Hyppomachos tait un ma e tre de lutte et descrime ; lanecdote est dans Plutarque [74], Vie de Dion, I.
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connaissait les bons lutteurs simplement en les voyant marcher dans la rue. Si la science vient se mler ` nos propos, on ne la e a refusera pas ; mais elle ne doit tre ni magistrale, ni imprieuse et e e importune, comme elle lest bien souvent ; elle doit au contraire se montrer docile et serviable. Dans nos conversations, nous ne cherchons qu` passer le temps : quand vient le moment dtre a e instruits et endoctrins, nous savons aller chercher la science l` e a o` elle trne. Mais pour cette fois, quelle veuille bien nous laisu o ser tranquille, car toute utile et souhaitable quelle soit, du moins je le suppose, nous pourrions bien nous en passer tout ` fait, et a parvenir ` nos ns sans elle. Un esprit bien fait et rompu ` la praa a tique des hommes se rend pleinement agrable de lui-mme. Lart e e consiste simplement ` examiner et ` runir ce quont produit de a a e tels esprits. 15. Il mest agrable aussi davoir des relations avec des e femmes belles et honorables : cest que nous aussi nous avons des yeux de connaisseur. Si lesprit ne trouve pas autant son compte Cicron [19], e dans ce type de relations que dans le prcdent, les sens corporels V, 2. e e y prennent par contre une plus grande part et lam`nent en fait e a ` un niveau voisin, bien que, selon moi, il ne parvienne jamais ` a lgaler. Mais cest un genre de relations o` il faut se tenir sur ses e u gardes, et cela est vrai notamment pour ceux chez qui, comme moi, le corps joue un rle tr`s important. Jen ai t chaud dans o e e ee e ma jeunesse, et jen ai subi toutes les ardeurs qui, si lon en croit les po`tes, adviennent ` ceux qui sy laissent aller sans r`gles et e a e sans jugement. Mais il est vrai que ce coup de fouet ma servi de leon. c
Quiconque, dans la otte dArgos a chapp a Caphare 14 e e` e Fait toujours voile pour sortir de lEube. e
Ovide [57], I, 1, vv. 83-84.
16. Cest une folie dattacher ` de telles relations toutes a ses penses, et sy engager sans discernement avec une passion e furieuse. Mais dun autre ct, y prendre part sans amour, sans oe que sa volont y soit soumise, comme un simple comdien, pour e e jouer ce rle classique et mme courant ` notre poque, en ny o e a e mettant de soi que les paroles que lon prononce, cest videmment e
14. Caphare est un promontoire de lEube, o` selon la lgende, la otte e e u e des grecs se brisa au retour de Troie.
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Vnus et e Cupidon
garantir sa scurit, mais bien lchement, comme celui qui abane e a donnerait son honneur, son avantage ou son plaisir ` cause du a danger. Car il est certain que ceux qui se comportent ainsi avec les femmes ne peuvent esprer en tirer aucun fruit qui puisse e toucher ou satisfaire un bel esprit. Il faut avoir vraiment dsir e e ce dont on veut vraiment tirer du plaisir. Et je dis quil en est ainsi, mme quand la bonne fortune favoriserait cette sorte de e jeu, ce qui arrive souvent, car il ny a gu`re de femme, si dise gracie soit-elle, qui ne pense tre digne dtre aime, qui ne se e e e e fasse remarquer par son ge, ou par sa chevelure 15 , ou par sa a dmarche, car des femmes absolument laides, il ny en a pas plus e que dabsolument belles. Les lles brahmanes 16 se rendent sur la place publique devant le peuple rassembl ` cet eet et, ` dfaut ea a e dautre chose ` faire valoir, elles y exhibent leurs parties intimes a pour voir si par l`, au moins, elles mritent de trouver un mari. a e 17. Il nen est donc pas une seule qui ne se laisse facilement persuader par le premier serment quon lui fait dtre son servie teur. Or cette trahison courante et commune des hommes daujourdhui conduit ` ce que lon peut dj` observer : les femmes a ea se replient sur elles-mmes ou sallient entre elles pour nous fuir, e ou encore mettent ` prot de leur ct lexemple que nous leur a oe donnons, et jouent leur partie dans la farce, se prtant ` ces ree a lations sans passion, sans sy intresser vraiment, sans amour. e Elles sont insensibles ` toute passion, venant delles comme a venant dautrui. Cest quelles estiment, suivant le conseil de Lysias, selon Platon 17 , quelles peuvent dautant plus utilement et facilement sabandonner ` nous que moins nous les aimons. Il a en sera comme des comdies : le public y aura autant ou mme e e plus de plaisir que les comdiens ! e 18. Pour moi, il nest pas plus de Vnus sans Cupidon quune e maternit sans progniture : ce sont des choses qui se prtent et e e e se doivent mutuellement leur essence. Cest pourquoi la trom15. Le texte de 1588 comportait seulement : pour malotrue quelle soit, qui ne pense tre bien aymable. Les arguments donns ensuite gurent e e dans un ajout manuscrit de l exemplaire de Bordeaux , o` lon peut u lire par son aage ou par son ris ou par son mouvement , tandis que lexpression par son poil ne gure que dans ldition de 1595, base de e cette traduction. 16. Pour des Indes , probablement? 17. Dans le dbut de Ph`dre. e e
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perie rejaillit sur celui qui la commet : elle ne lui cote gu`re, u e mais il nen tire non plus rien qui vaille. Ceux qui ont fait de Vnus une desse considraient que sa beaut essentielle tait e e e e e dordre incorporel et spirituel. Mais celle que recherchent les gens dont je parle nest pas seulement humaine, ni mme bestiale : les e btes ne la veulent pas si grossi`re et si terre ` terre ! Car on e e a voit bien que limagination et le dsir les chauent et les exe e citent souvent, avant mme le corps ; on voit bien, chez lun et e lautre sexe, quelles font un choix et un tri dans la foule pour accorder leur aection, et quelles entretiennent entre elles des relations bienveillantes et de longue dure. Et celles-l` mmes ` e a e a qui la vieillesse refuse la force corporelle, frmissent, hennissent e et tressaillent encore damour. On les voit, avant lacte lui-mme, e pleines desprance et dardeur, et quand le corps a jou sa partie, e e se rjouir encore de la douceur de ce souvenir ; on en voit mme e e qui senent de ert ` cause de cela, et qui en tirent des chants ea de fte et de triomphe : elles sont lasses et rassasies. Celui qui e e nprouve que le besoin de dcharger son corps dune ncessit e e e e naturelle na que faire dy entra ner autrui avec de si dlicats e prparatifs : ce nest pas un aliment qui convient ` une si grosse e a faim ! 19. Comme je suis quelquun qui ne cherche pas ` se faire a passer pour meilleur quil nest, je raconterai ceci, en ce qui concerne les erreurs de ma jeunesse. Non seulement ` cause du dana ger que cela prsente pour la sant (je nai pas t assez habile e e ee pour savoir viter deux atteintes qui furent toutefois lg`res et e e e limites), mais encore par mpris, je ne me suis gu`re laiss ale e e e ler aux relations avec les femmes vnales et publiques. Jai voulu e aiguiser le plaisir amoureux par la dicult, par le dsir et par e e quelque gloire ; jaimais la faon dont lempereur Tib`re sattac e chait ` ses amours autant ` cause de leur modestie et de leur a a noblesse morale, que pour toute autre qualit. Et jaimais aussi e lattitude de la courtisane Flora, qui ne sorait qu` ceux qui a taient au moins Dictateur, Consul ou Censeur, et tirait son plaie sir de la qualit de ses amants 18 . Certes, les perles et le brocart e donnent quelque chose de plus ` lamoureux, de mme que les a e
18. Selon P. Villey ([49], IV, p. 370), cette histoire aurait t plus ou moins e e invente par Antoine de Guevara, historien espagnol, et reprise notamment e par Brantme. o
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titres, et les domestiques dont il dispose. Au demeurant, jaccordais moi-mme grande importance ` lesprit, mais pourvu que le e a corps ne ft pas en reste : car pour tre honnte, si lune ou lautre u e e des deux beauts avait obligatoirement d faire dfaut, jeusse e u e plutt choisi de renoncer ` celle de lesprit... Elle trouve ailleurs o a un meilleur usage ; et au chapitre de lamour, qui concerne principalement la vue et le toucher, on peut se dispenser des grces de a lesprit, mais pas de celles du corps. Cest le vritable avantage e des dames que la beaut. Elle leur appartient si bien que la ntre, e o qui requiert des traits un peu dirents, ne peut jamais, mme e e en sa perfection, tre confondue avec la leur, sauf chez lenfant et e ladolescent. On dit que chez le Grand Turc, ceux qui le servent au titre de leur beaut, et qui sont en nombre inni, sont congdis e e e au plus tard ` vingt-deux ans. a 20. Cest surtout chez les hommes que lon trouve les raisonnements, la sagesse et les devoirs de lamiti : cest pourquoi e ce sont eux qui gouvernent les aaires du monde. 21. Les deux sortes de frquentation dont jai parl celle e e des hommes estimables et celle des femmes belles et honorables rel`vent du hasard et dpendent dautrui. La premi`re a line e e convnient dtre rare, et lautre se fane avec lge ; cest pourquoi e e a elles neussent pas su ` remplir ma vie. Mais celle des livres, la a troisi`me, est bien plus sre et nous est plus personnelle. Elle e u nore pas les avantages des deux premi`res, mais elle a pour sa e part la constance et la facilit demploi : elle accompagne tout e le cours de ma vie et me vient en aide partout ; elle me console dans la vieillesse et dans la solitude, elle mte le poids dune o oisivet fastidieuse, et me permet dchapper ` tout moment aux e e a gens qui mennuient. Elle attnue les attaques de la douleur, si e celle-ci nest pas ` son paroxysme et ne sest pas enti`rement ema e pare de moi. Pour trouver un drivatif ` une ide importune, il e e a e sut de recourir aux livres : ils maccaparent facilement, et men dtournent. Et de plus, ils ne se rebellent pas de voir que je ne les e recherche qu` dfaut des autres agrments, plus rels, plus vifs a e e e et plus naturels : ils me font toujours bonne gure. 22. On a beau jeu daller ` pied, dit-on, quand on m`ne a e son cheval par la bride. Et notre Jacques, roi de Naples 19 et de Sicile, beau, jeune et sain, qui se faisait porter sur une civi`re e
19. Jacques de Bourbon, mort en 1438. Ce trait a t voqu par Olivier e e e e de la Marche, dans ses Mmoires[45], p. 78. e
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lors de ses voyages, couch sur un mchant oreiller de plume, e e vtu dune robe de drap gris, avec un bonnet du mme genre, e e mais tait suivi en mme temps dun cort`ge royal, avec liti`res e e e e et toutes sortes de chevaux mens ` la main, de gentilshommes e a et dociers de sa maison, donnait en vrit une image encore e e bien faible et chancelante de laustrit ! Il nest pas ` plaindre, le e e a malade qui a sa gurison ` porte de la main ! Dans lexprience e a e e et la pratique de cette maxime, pleine de vrit, rside tout le e e e fruit que je tire des livres. Car je ne men sers, en fait, gu`re plus e que ceux qui ne les connaissent pas. Jen jouis, comme les avares de leurs trsors, de savoir que jen jouirai quand il me plaira : e mon esprit se contente et se rassasie de ce droit que conf`re la e possession. Je ne voyage jamais sans livres, ni en temps de paix, ni en temps de guerre. Mais il pourra se passer plusieurs jours et mme des mois sans que je men serve. Je me dis : bientt, ou e o demain, ou quand il me plaira . Et le temps scoule, pendant e cela, sans minquiter. Car on ne saurait dire ` quel point je me e a repose et mattarde sur cette ide quils sont pr`s de moi pour me e e donner du plaisir ` mon heure, et ` quel point ils me sont dun a a grand secours dans ma vie : cest la meilleure des provisions que jaie trouve pour cet humain voyage, et je plains beaucoup les e hommes intelligents qui nen sont pas munis. Jaccepte dautant plus volontiers toute autre sorte de distraction, pour lg`re quelle e e soit, dans la mesure o` celle-ci ne peut me faire dfaut. u e 23. Quand je suis chez moi, je me rfugie bien souvent dans e ma librairie 20 , do` je peux diriger toute ma maison : je suis u au-dessus de lentre, et je peux voir en dessous mon jardin, mes e curies, ma cour, et la plus grande partie de ma maison. L`, je e a feuillette tantt un livre, tantt un autre, sans ordre et sans but o o prcis, de faon dcousue. Tantt je rve, tantt je prends des e c e o e o notes, et je dicte en me promenant les rveries que vous avez sous e les yeux. 24. Ma librairie est au troisi`me tage dune tour. Le e e premier, cest ma chapelle, le second une chambre et ses dpene dances, et cest l` que je dors souvent, pour tre seul. Au-dessus, a e il y a une grande pi`ce qui, autrefois, tait lendroit le plus inutile e e de la maison : cest maintenant ma librairie , et cest l` que a je passe la plupart de mes jours, et la plupart des heures du
20. Biblioth`que , bien entendu ; mais je conserve le mot de Montaigne, e car je crois quil est susamment familier a ceux qui liront cette traduction. `
La Librairie de Montaigne
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jour. Je ny suis jamais la nuit. Elle dbouche sur un cabinet e assez plaisant, o` lon peut faire du feu lhiver, et convenablement u clair par une fentre. Et si je ne craignais pas plus le souci que e e e la dpense, le souci qui mempche dentreprendre des travaux, e e je pourrais facilement y adjoindre de chaque ct une galerie de oe cent pas de long et de douze de large, au mme niveau, car jai e dcouvert quil y avait l` des murs tout prts, prvus pour un e a e e autre usage, et ` la bonne hauteur. Tout endroit retir demande a e un promenoir . Mes penses sendorment si je les laisse assises. e Mon esprit nest pas agile si mes jambes ne lagitent. Ceux qui tudient sans livres en sont tous l`... e a 25. Ma librairie est ronde, le seul ct plat est juste oe grand de ce quil faut pour ma table et mon si`ge 21 : elle more e ainsi, dun seul coup dil, tous mes livres, rangs sur des rayone nages ` cinq niveaux tout autour. Elle a un diam`tre de seize a e pas, et trois fentres qui orent une belle vue dgage. En hiver, e e e jy suis moins souvent, car ma demeure est juche sur un tertre, e comme le dit son nom, et elle na pas de pi`ce plus soumise au e vent que celle-ci, mais elle me pla parce quelle est un peu ` t a lcart, et plus dicile dacc`s ; et non seulement pour lexercice e e que cela me procure, mais parce que sa situation retient la foule loin de moi. Cest l` que je me tiens dordinaire. Je meorce den a tre le ma absolu, et de soustraire ce petit coin ` la commue tre a naut conjugale, liale, et sociale. Partout ailleurs, je nai quune e autorit de principe, et en fait incertaine. Quil est malheureux, ` e a mon avis, celui qui na, chez lui, dendroit o` il puisse tre ` lui, u e a o` il puisse se parler ` lui-mme, o` il puisse se cacher ! Le prix u a e u de lambition, pour ceux qui en sont les serviteurs, cest dtre e toujours en reprsentation, comme une statue sur une place de e march. Cest une grande servitude quune grande clbrit 22 . e ee e Ils ne peuvent mme pas se cacher dans leur lieu daisance ! Je e nai jamais rien trouv de si pnible dans la vie aust`re mene e e e e par nos religieux, que ce que je vois dans certains de leurs ordres : la r`gle qui leur impose une perptuelle communaut de lieu et e e e
21. Devant la chemine, fort large. On peut encore voir cette librairie e mais malheureusement, il ny a plus un seul livre ! 22. Sn`que Consolation ` Polybe[85], VI, 4. Montaigne emploie le mot e e a fortune , ` la suite du latin fortuna . Mais de toute vidence, le consera e ver aujourdhui est inadquat : cest bien de clbrit quil sagit. e ee e
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la prsence en permanence dun grand nombre de leurs compae gnons, dans quelque circonstance que ce soit. Et je trouve en somme bien plus supportable dtre toujours seul que de ne jae mais pouvoir ltre. e 26. Si quelquun me dit que cest avilir les muses que de sen servir seulement comme dun jouet ou comme passe-temps, cest quil ne sait pas, comme moi, quelle est la valeur du plaisir, du jeu, et du passe-temps. Il sen faut de peu pour que je ne dise que tout autre but dans la vie est ridicule. Je vis au jour le jour, et sauf votre respect, je ne vis que pour moi : mes desseins sarrtent l`. e a Etant jeune, jai tudi pour lostentation ; ensuite pour devenir e e sage ; et maintenant pour le plaisir, jamais pour en tirer prot. Le got vain et dpensier que javais pour les livres considrs u e ee comme des sortes de meubles, non seulement pour rpondre ` e a mes besoins, mais au-del`, pour en tapisser et garnir mes murs, a je lai depuis longtemps abandonn. e 27. Les livres ont beaucoup de qualits, agrables pour ceux e e qui savent les choisir. Mais on nobtient rien sans peine : cest un plaisir qui nest ni plus pur ni plus facile ` atteindre que a les autres : il a ses inconvnients, qui sont bien lourds ; lesprit e sy exerce, mais le corps, dont je nai pas pour autant oubli le e soin, demeure avec eux sans activit, saaisse, et saaiblit. Je e ne connais pas dexc`s plus dommageable pour moi, et qui soit e plus ` viter, ` lge du dclin qui est le mien. ae a a e 28. Voil` donc mes trois occupations favorites et persona nelles. Je ne parle pas de celles qui concernent les gens auxquels je me dois par obligation de civilit. e
Chapitre 4
Sur la diversion
1. Jai t autrefois employ ` consoler une dame vraiment ee ea aige (la plupart du temps, les chagrins des dames sont artie ciels et conventionnels).
Une femme a toujours des larmes prtes en quantit, e e Et qui nattendent quun signe delle Pour se mettre ` couler. a
Juvnal [35], e VI, vv. 272-274.
2. On sy prend mal quand on soppose ` ces sourances, a car cela ne fait que les aiguillonner et les pousser encore plus avant dans le chagrin : on exasp`re le mal par lexcitation de sa e contestation. Que lon vienne ` contester, dans la conversation a ordinaire, des choses que jaurais dites sans y prter attention, e jen fais alors toute une aaire, je les soutiens passionnment et e bien au-del` de mon vritable intrt 1 . En procdant ainsi, vous a e ee e prsentez demble votre intervention de faon brutale, l` o` la e e c a u faon daborder son patient, pour un mdecin, doit tre aimable, c e e gaie, agrable. Jamais un mdecin laid et dplaisant ne t rien de e e e bon ! Au contraire, donc, il faut d`s le dbut se montrer secoue e rable, prter loreille ` leur plainte, et montrer en quelque faon e a c quon la comprend et lapprouve. Par cet accord pass avec elles, e vous obtenez le droit daller plus avant, et par un mouvement
1. Mon interprtation di`re ici de celle de A. Lanly [53] qui crit : Je le e e e ferais plus encore pour ce qui aurait de lintrt pour moi . Je comprends e e pour ma part : beaucoup plus [que] ce ` quoy jaurais intrt . a e e
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insensible et facile, vous parvenez aux rexions plus fermes et e propres ` hter leur gurison. a a e 3. Comme je dsirais surtout faire illusion ` lassistance e a qui avait les yeux sur moi, je mavisai de mettre un pltre sur a la plaie. Il se trouva aussi, comme lexprience le prouva, que je e neus pas la main heureuse, et que je faillis dans ma persuasion. Ou bien je prsentais des raisons trop pointues et trop arides, e ou je le faisais trop brusquement, ou trop nonchalamment. Apr`s e mtre un temps occup de ses tourments, je renonai ` la gurir e e c a e par de forts et vifs raisonnements, soit parce que je nen avais pas, soit que je pensais mieux parvenir ` mes ns autrement. a Je ne pris pas non plus les direntes mani`res prescrites par e e la philosophie pour consoler : ce que lon dplore nest pas un e mal , comme dit Clanthe ; cest un mal sans importance , e selon les Pripatticiens ; se plaindre est un acte qui nest ni e e juste ni louable , comme le dit Chrysippe ; ni mme la faon de e c voir les choses selon Epicure, pourtant plus proche de mon style, et qui consiste ` transfrer la pense des choses pnibles vers a e e e dautres plus plaisantes. Ni de faire contrepoids au mal avec tout cet amas de prceptes, en les utilisant selon loccasion, comme e le prconise Cicron. Mais en dtournant tout doucement nos e e e propos, en les faisant dvier peu ` peu vers des sujets voisins e a dabord, puis bientt un peu plus loigns quand elle sen remeto e e tait un peu plus ` moi, je lui tai imperceptiblement cette pense a o e douloureuse, et lamenai ` faire bonne contenance et ` se montrer a a apaise, pour autant que je fusse aupr`s delle. Javais us de die e e version. Ceux qui me succd`rent en cette tche ne trouv`rent pas e e a e chez elle damlioration : cest que je navais pas port la cogne e e e a ` la racine du mal... 4. Jai peut-tre voqu ailleurs quelques cas de diversions e e e publiques 2 . Et lon trouve frquemment dcrits, dans les livres des e e historiens, les procds de diversion militaire, comme celui dont e e usa Pricl`s pendant la guerre du Ploponn`se, ou bien dautres e e e e encore ailleurs, pour dbarrasser leur pays de forces dangereuses. e 5. Ce fut par un ingnieux dtour que le sire dHimbere e court se sauva avec dautres de la ville de Li`ge. Le Duc de Boure
2. Par exemple dans II, 22,3 : Il sagissait demmener avec lui [Jean Le Bon] cette grande quantit de jeunes gens remuants qui constituaient ses e troupes.
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gogne, qui lassigeait, ly avait fait entrer en excution des termes e e de laccord pass pour leur reddition 3 . La population, assemble e e pour cela durant la nuit, commence ` se rvolter contre laccord en a e question, et beaucoup dcid`rent de semparer des ngociateurs, e e e qui se trouvaient en leur pouvoir. Le sire dHimbercourt, sentant le vent de la premi`re vague de ces gens qui venaient se ruer jusque e chez lui, leur prsenta soudain deux des habitants de la ville (car il e en avait plusieurs avec lui), chargs de faire des ores plus douces e pour leur assemble, et quil venait sur-le-champ dimaginer par e ncessit. Ces deux-l` calm`rent la premi`re tempte, faisant rene e a e e e trer cette populace en fureur dans lHtel de Ville pour entendre o leurs propositions et y dlibrer. La dlibration fut courte : un e e e e nouvel orage clate, aussi vif que le premier ; dHimbercourt leur e jette ` la tte quatre nouveaux intercesseurs du mme acabit, qui a e e dclarent avoir ` leur faire cette fois des propositions plus avane a tageuses, propres ` leur donner satisfaction. Et voil` le peuple a a derechef entra e en conclave... Tant et si bien que, en leur fourn nissant ainsi des leurres, en dtournant leur col`re, et en la dissie e pant en vaines consultations, il nit par lendormir jusquau lever du jour, ce qui tait sa grande proccupation. e e 6. Voici encore une histoire du mme genre. Atalante, jeune e lle dune beaut extrme et dune tonnante agilit, t savoir ` e e e e a la foule des soupirants qui la demandaient en mariage quelle accepterait celui qui lgalerait ` la course, mais ` la condition e a a que ceux qui ny parviendraient pas en perdraient la vie, et plus dun estim`rent que le prix valait la peine de courir le risque de e ce cruel march. Hippom`ne ayant ` faire son essai ` son tour, e e a a sadressa ` la desse patronne de cette amoureuse ardeur, lappea e lant ` son secours ; celle-ci, exauant sa pri`re, le munit de trois a c e pommes dor, et lui enseigna comment sen servir. Le dpart de e la course une fois donn, quand Hippom`ne sentit sa ma e e tresse sur ses talons, il laissa chapper, comme par inadvertance, une e des pommes, et elle, captive par la beaut de lobjet, ne manqua e e pas de se dtourner pour la ramasser : e
La lle est saisie dtonnement, et conquise par le fruit brillant, Ovide [56], e X, vv. Se dtourne de sa course, et ramasse cet or qui roule. e
666-667. 3. On trouve cet pisode dans Philippe De Commynes, Mmoires, II, 3. e e
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7. Il en t autant, au bon moment, avec la deuxi`me et e la troisi`me, jusquau moment o`, grce ` cette ruse et cette e u a a diversion, lavantage de la course lui fut acquis. 8. Quand les mdecins ne peuvent venir ` bout du cae a tarrhe 4 , ils font diversion, et le dtournent vers une autre partie e du corps moins critique. Je maperois que cest aussi la recette c la plus commode pour les maladies de lme. Il faut parfois a Cicron [20], dtourner lesprit vers dautres objets, dautres proccupations, e e e IV, xxxv. dautres soins, dautres travaux ; cest souvent grce au changea ment de lieu, tout comme pour les malades qui ne gurissent pas, e quil faut le soigner. On ne lui prsente pas les maux de front ; e on ne lui en fait pas supporter ni parer les attaques, on les lui fait esquiver et sen dtourner. e La mort en 9. Voici au contraire une mthode qui est trop leve et e e e face ? trop dicile : il ne convient quaux hommes de premier ordre de sarrter carrment sur la chose, lexaminer, la juger. Il nape e partient qu` Socrate daronter la mort avec un visage habituel, a lapprivoiser, et sen moquer. Lui ne cherche pas de consolation au-dehors : mourir lui semble un accident naturel et indirent. Il e la xe des yeux, et sy rsout, sans regarder ailleurs. Les disciples e dHgsias 5 se laissaient mourir de faim sous linuence de ses e e leons, et en si grand nombre, que le roi Ptolme lui dfendit de c e e e tenir dsormais dans son cole ces raisonnements homicides. Ces e e gens-l` ne consid`rent pas la mort en elle-mme, ils ne la jugent a e e pas ; ce nest pas ` cela que sarrte leur pense : ils fuient en a e e avant, ils courent vers une existence nouvelle. Ces pauvres gens que lon voit sur lchafaud, remplis dune ardente dvotion, y e e occupant tous leurs sens autant quils le peuvent, prtant loreille e aux instructions quon leur donne, les yeux et les mains tendus vers le ciel, disant des pri`res ` haute voix, avec une agitation vive e a et continuelle, font assurment une chose louable, et qui convient e a ` une telle situation. On doit les louer pour leur religion, mais pas vraiment pour leur courage : ils esquivent la lutte, ils vitent e denvisager la mort, de la mme faon que lon distrait les ene c fants quand on sapprte ` leur donner un coup de lancette. Jai e a vu parfois de ces hommes, quand leurs yeux tombaient sur les
4. Inammation des muqueuses donnant lieu ` une hyperscrtion a e e (Dict. Petit Robert). 5. Philosophe cyrna e que,vers 300 av. J.-C.
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horribles prparatifs de la mort qui les entouraient, en tre glacs e e e ` deroi et rejeter violemment ailleurs leurs penses. A ceux qui e passent au-dessus dun ab me eroyable, on ordonne de fermer les yeux ou de les dtourner. e 10. Subrius Flavius avait t condamn par Nron ` tre Tacite [87], ee e e a e mis ` mort par Niger, chef de guerre comme lui. Quand on le XV, 67. a conduisit ` lendroit o` devait se faire lexcution, voyant le trou a u e que Niger avait fait creuser pour ly jeter et le trouvant mal fait, il dclara : Mme cela na pas t fait selon la r`gle militaire , e e ee e dit-il ` ladresse des soldats qui se trouvaient l`. Et ` Niger, qui a a a lexhortait ` tenir la tte ferme : Puisses-tu frapper aussi fera e mement toi mme ! Et il avait bien devin : car le bras de Niger e e tremblait, et il dut sy reprendre ` plusieurs fois. En voil` un qui a a semble bien avoir eu sa pense directement et fermement dirige e e vers son objet. 11. Celui qui meurt dans la mle, les armes ` la main, ne ee a fait pas attention ` la mort, il ne la sent pas, ne la consid`re pas : a e il est port par lardeur du combat. Un homme estimable de ma e connaissance, tomb ` terre en combattant en champ clos, et se ea sentant frapp par la dague de son ennemi ` neuf ou dix reprises, e a alors que chacun des assistants lui criait de penser ` son examen a de conscience, me raconta pourtant par la suite que mme si ces e voix parvenaient ` ses oreilles, elles ne lavaient jamais vraiment a touch, et quil ne pensait vraiment qu` une seule chose : repouse a ser son adversaire et se venger. Et dailleurs, il tua son homme dans ce combat. 12. Il rendit un grand service ` L. Silanus, celui qui lui Tacite [87], a signia sa condamnation : layant entendu rpondre quil tait XVI, 7 et 9. e e bien prpar ` mourir, mais pas par des mains criminelles, il se e ea rua sur lui avec ses soldats pour le maltraiter ; et comme Silanus, sans armes, se dfendait avec acharnement ` coups de poing et ` e a a coups de pied, il le t mourir dans ce combat, dissipant dans une col`re subite et violente les ares dune mort lente et prpare ` e e e a laquelle il tait destin. e e 13. Nous pensons toujours ` autre chose : lesprance dune a e autre vie, meilleure, nous retient et nous renforce ; ou encore, lespoir en la valeur de nos enfants, la gloire future de notre nom,
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la fuite loin des mis`res de cette vie, la vengeance qui sabattra e sur ceux qui provoquent notre mort...
Virgile [97], IV, 382-387.
Jesp`re quant ` moi que si les dieux justes ont quelque pouvoir, e a Tu subiras tous les supplices au milieu des cueils e En rptant le nom de Didon... e e Je lentendrai jusque dans le profond sjour des Mnes. e a
14. Xnophon faisait un sacrice, la tte couronne, quand e e e on vint lui annoncer la mort de son ls Gryllos, ` la bataille de a Mantine. A lannonce de la nouvelle, il commena par jeter sa e ` c couronne ` terre ; mais entendant dire ensuite que sa mort avait a t tr`s valeureuse, il la ramassa, et la remit sur sa tte. ee e e 15. Epicure lui-mme, au moment de mourir, se console e avec lutilit et lternit de ses crits. Tous les tracas lis ` la e e e e e a gloire et a la clbrit deviennent aiss ` supporter . La mme ` ee e e a e blessure, la mme sourance ne sont pas aussi diciles ` suppore a ter pour un gnral darme que pour un soldat. Epaminondas e e e supporta plus all`grement sa mort quand on leut inform que e e la victoire tait demeure de son ct. Voil` des soulagements, e e oe a voil` des rconforts dans les plus grandes douleurs. Il est bien a e dautres circonstances qui nous amusent, nous divertissent et nous dtournent de la considration des choses en elles-mmes. e e e 16. Les arguments de la philosophie eux-mmes sont sans e cesse ` ct du sujet, et lesquivent, en eeurant ` peine la a oe a crote. Voici ce que disait le grand Znon, le premier homme de la u e premi`re cole philosophique, celle qui domine toutes les autres, ` e e a propos de la mort : Aucun mal nest honorable ; la mort est honorable ; elle nest donc pas un mal. Contre livrognerie : Nul ne cone son secret ` un ivrogne ; chacun le cone au sage ; le a sage ne peut donc tre ivrogne. Atteint-on par l` le centre de e a la cible ? Jai plaisir ` voir ces mes leves ne pas pouvoir se a a e e dprendre de notre commune destine. Si parfaits quils soient, e e ce sont pourtant toujours et bien lourdement, des hommes. 17. Cest une douce passion que la vengeance : elle fait sur nous une impression profonde et naturelle ; je le vois bien, mme e si je nen ai aucune exprience. Pour en dtourner un jeune prince, e e rcemment, je ne lui ai pas dit quil fallait tendre lautre joue ` e a celui qui vous a frapp, comme le voudrait le devoir de charit ; e e
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je ne lui ai pas non plus prsent les tragiques vnements que la e e e e posie attribue ` cette passion. Je lai laisse de ct, et je me suis e a e oe plu ` lui faire goter la beaut dune image contraire : lhonneur, a u e la faveur, la bienveillance quil obtiendrait par la clmence et la e bont. Je lai dtourn en utilisant lambition : voil` comment on e e e a fait. 18. Si votre sourance damour est trop forte, dispersezl`, dit-on. Et cest vrai, car jen ai souvent us, et avec succ`s : a e e brisez-la en divers dsirs parmi lesquels il y en aura un qui sera e le chef et le ma tre, si vous voulez, mais de peur quil ne vous gourmande et ne vous tyrannise, aaiblissez-le, retenez-le en le divisant et en le dtournant. e
Quand votre sexe est pris dun violent dsir e Jetez tout ce qui est amass en vous e Dans le premier corps venu.
Perse [63], VI, v. 73. Lucr`ce [43], e IV, v. 1065.
Et pourvoyez-y de bonne heure, de peur que vous nen soyez en peine, une fois quil vous aura saisi,
Si vous ne traitez pas vos premi`res plaies par de nouvelles, e Et si vous ne les conez a quelque Vnus de carrefour ` e
Lucr`ce [43], e IV, v. 1070-1071.
19. Je fus autrefois atteint par une profonde contrarit, eu ee gard ` ma nature, un chagrin plus lgitime encore que puissant. e a e Peut-tre y aurais-je succomb, si je navais compt que sur mes e e e propres forces. Ayant besoin dune puissante diversion pour men La diversion arracher, je mappliquai consciencieusement ` devenir amoureux : amoureuse a lge my aidait. Lamour me soulagea en marrachant au mal a caus par lamiti. Partout ailleurs, il en est de mme. Une pense e e e e agaante mobs`de ; au lieu de la combattre, je trouve plus simple c e de la changer : si je ne puis en trouver une qui lui soit contraire, je la remplace au moins par une autre, dirente. La variation e apporte toujours un soulagement, dissout et dissipe ; si je ne puis la combattre, au moins je lui chappe, et en la fuyant, je biaise, e je ruse : en changeant de lieu, doccupation, de compagnie, je me sauve dans la foule dautres distractions et dautres penses, o` e u elle perd ma trace, et me perd pour de bon. 20. Cest ainsi que proc`de la Nature, par le bienfait de e linconstance ; car le temps quelle nous a donn comme souverain e
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mdecin de nos tourments tire principalement son eet de ce que, e fournissant dautres choses et dautres sujets ` notre imagination, a il dfait et dtruit notre premi`re ide, pour forte quelle soit. Un e e e e sage ne voit gu`re moins son ami mourant, au bout de vingt cinq e ans, quil ne le voyait la premi`re anne ; et si lon en croit Epicure, e e nullement moins, car il pensait que ni le fait de les prvoir, ni leur e anciennet, napporte dadoucissement aux dirends qui ont pu e e slever entre eux. Mais tant dautres penses viennent traverser e e la premi`re quelle nit pourtant par salanguir et se lasser. e 21. Pour dtourner de lui la rumeur publique, Alcibiade e coupa les oreilles et la queue ` son plus beau chien, et le chassa a de chez lui : ainsi le peuple, ayant ce beau sujet de bavardage, le laisserait tranquille dans ses autres actions. Jai aussi observ e des femmes qui, dans le but de dtourner delles lopinion et les e conjectures des gens ` leur gard, mettaient les beaux parleurs sur a e de fausses pistes, en dissimulant leurs amours vritables par des e amours feintes. Mais jen ai vu une qui sest laisse prendre pour e de bon ` sa propre feinte, et a abandonn sa vritable passion a e e initiale pour celle quelle simulait, et jai appris par elle que ceux qui sont bien lotis en amour sont des sots de se laisser aller ` a porter un masque. Les entrevues et les entretiens publics tant e rservs ` ce soupirant prtendu, vous pensez bien quil ne serait e e a e pas tr`s habile sil ne nissait par se mettre ` votre place et vous e a faire prendre la sienne : cest en vrit tailler et coudre un soulier e e pour en chausser un autre ! 22. Il sut de peu de chose pour nous divertir et nous distraire, car ce qui nous occupe est peu de chose. Nous nexaminons gu`re les choses dans leur ensemble, et une par une : ce sont des e circonstances particuli`res ou des aspects minimes et superciels e qui nous frappent. Et ce qui en sort, ce ne sont que de vaines corces. e
Comme les rondes enveloppes dont les cigales Se dpouillent en t. e ee
23. Plutarque lui-mme regrette sa lle pour les pitreries e quelle faisait dans son enfance 6 . Le souvenir dun adieu, dune action, dune gentillesse particuli`re, dune derni`re recommane e
6. Plutarque, Consolation envoye ` sa femme pour la mort de sa lle, in e a [73], XXXVII, f 255 v G.
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dation, voil` ce qui nous aige. La toge de Csar sema le trouble a e dans Rome, ce que navait pas fait sa mort. Le son mme de ces e mots qui rsonnent ` nos oreilles : Mon pauvre ma ! , Mon e a tre grand ami ! Hlas, mon cher p`re ou Ma bonne lle . e e Quand le souvenir de ces mots me revient, et que jy regarde de pr`s, je trouve que ces plaintes ne reposent que sur les mots et e le ton : ce sont eux qui matteignent. Il en est de mme pour les e exclamations des prcheurs, qui meuvent souvent leur auditoire e e plus que ne le font leurs raisonnements. Ou comme nous frappe la plainte pitoyable dune bte quon tue pour nos besoins : je ne e puis pntrer ni soupeser enti`rement la vritable essence de ce e e e e qui est en jeu.
La douleur sexcite elle-mme par ses propres aiguillons. e
Lucain [41], II, v. 42.
Ce sont l` les fondements de notre douleur. a 24. La faon dont mes pierres 7 sont incrustes, et spcialec e e ment dans la verge, ma parfois plong dans de longues priodes e e de rtention durine, pendant trois ou quatre jours, et amen si e e pr`s de la mort que cet t folie desprer lviter, ou mme e u ee e e e dsirer, dans les cruelles attaques que cet tat me cause. O que e e ce bon empereur, qui faisait lier la verge ` ses criminels pour les Sutone, [83], a e e faire mourir en les empchant ainsi de pisser tait pass ma e e e tre Tib`re. dans la science des bourreaux ! Me trouvant dans cet tat, je e considrai comment limagination usait de choses lg`res et fue e e tiles pour nourrir en moi le regret de la vie : sur quels atomes reposaient en mon me la gravit et la dicult de ce dpart, a e e e et comment, dans un moment si important, nous donnons leur place ` des penses bien frivoles. Un chien, un cheval, un livre, a e un verre, ` quoi ne pensons-nous pas? tout cela avait de lima portance dans ce que jallais perdre. Pour dautres, peut-tre, ce e sont leurs ambitions, leur bourse, leur science : non moins sottement, me semble-t-il. Jenvisage calmement la mort quand je la consid`re dans son universalit, comme la n de la vie. En bloc, je e e la domine, par le menu, elle me tenaille. Les larmes dun laquais, la distribution de mes eets, le contact dune main connue, un banal mot de consolation, tout cela mattendrit et mmeut. e
7. Les calculs rnaux, dont Montaigne sourit une grande partie de sa e vie, et dont il parle souvent.
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25. Cest pour cela aussi que les plaintes des uvres litte raires nous touchent lme : les regrets de Didon ou dAriane dans a Virgile et dans Catulle meuvent mme ceux qui ny croient pas, e e et cest la marque dune nature insensible et dure que de nen ressentir aucune motion ; on dit que celle de Polmon ltait exe e e traordinairement, puisquil ne plit mme pas sous la morsure du a e chien enrag qui lui emporta le gras de la jambe. Aucune sagesse e nest capable de concevoir la raison dun chagrin, si vif et si entier soit-il, par le simple jugement, sans tre aecte par sa ralit, ` e e e e a laquelle les yeux et les oreilles prennent leur part et ces organes ne sont pourtant excits que par des vnements anodins en euxe e e mmes. e
Apparence et sincrit e e
26. Est-il raisonnable que les arts eux-mmes se servent et fase sent leur prot de notre sottise naturelle? LOrateur, dit la rhtoe rique, dans cette comdie quest son plaidoyer, se laissera luie mme mouvoir par le son de sa voix, et par ses agitations feintes ; e e il se laissera tromper lui-mme par la passion quil simule : par la e reprsentation quil en donne, il ressentira une douleur vritable e e et profonde quil communiquera aux juges, qui en sont pourtant bien plus loigns encore. Cest aussi ce que font ces personnes e e dont on ach`te les services dans les funrailles, pour renforcer e e la crmonie du deuil, et qui vendent leurs larmes et leur trisee tesse ` la demande. Car mme si leur attitude est aecte, ` force a e e a dadopter une certaine contenance elles se laissent nalement emporter tout ` fait par elle, et ressentent au fond delles-mmes une a e vritable mlancolie. e e 27. Je fus, avec plusieurs autres de ses amis, de ceux qui conduisirent ` Soissons le corps de monsieur de Grammont, depuis le a si`ge de la F`re o` il avait t tu. Et je maperus que partout e e u ee e c o` nous passions, nous remplissions de lamentations et de pleurs u les gens que nous rencontrions, par le simple spectacle de notre convoi solennel puisque le nom du trpass ne leur tait mme e e e e pas connu ! 28. Quintilien dit quil a vu des comdiens tellement investis e dans un rle de deuil quils en pleuraient encore une fois rentrs o e chez eux. Et ` propos de lui-mme, il raconte quayant fait na a e tre chez quelquun une certaine sourance, il lavait reprise ` son a compte au point de se surprendre, non seulement en train de
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pleurer, mais avec la pleur du visage et lattitude dun homme a vritablement accabl de douleur. e e 29. Dans une rgion proche de nos montagnes 8 , les femmes e font le prtre-Martin 9 : si elles amplient leur regret du mari e perdu par le souvenir de ses cts bons et agrables, elles rasoe e semblent aussi du mme coup et font conna ses imperfections, e tre comme pour trouver l` quelque compensation 10 et dtourner leur a e piti vers le ddain. Elles agissent ainsi avec bien plus de naturel e e que nous qui nous empressons de tresser des couronnes articielles a ` la premi`re personne connue de nous qui dispara et ` faire e t, a delle, apr`s lavoir perdue de vue, quelquun de compl`tement e e dirent de ce quelle nous semblait tre quand nous pouvions la e e voir. Comme si le regret avait une valeur instructive, ou que les larmes, en lavant notre intelligence, la rendaient plus claire. Je renonce d`s ` prsent aux tmoignages favorables que lon voue a e e dra porter sur moi, non parce que jen serais digne, mais parce que je serai mort. 30. Si lon demande ` cet homme que voil` : Quel intrt a a ee avez-vous ` tenir ce si`ge? Lintrt de donner lexemple, diraa e ee t-il, et dobir simplement au Prince : je nen attends aucun proe t ; et quant ` la gloire, je sais combien petite est la part quun a homme ordinaire comme moi peut en tirer. Je nai en la mati`re e ni passion, ni querelle. Et voyez pourtant, le lendemain, comme il est chang, bouillant et rouge de col`re, quand il est ` sa place e e a prt ` donner lassaut : cest lclat de tant dacier, le feu et le e a e tintamarre de nos canons et de nos tambours qui lui ont instill e dans les veines cette duret nouvelle et cette haine. Cause bien e futile ! direz-vous. Comment cela, cause ? Il nen est pas besoin pour agiter notre me : une ide sans corps et sans objet la a e commande et la met en mouvement. Que je me mette ` btir a a des chteaux en Espagne, et mon imagination my invente des a agrments et des plaisirs dont mon me est vritablement chae a e touille et rjouie ; combien de fois remplissons-nous notre esprit e e
8. Les Pyrnes, et la rgion pourrait tre la Chalosse, que Montaigne e e e e conna bien. t 9. Expression populaire signiant quelque chose comme faire les demandes et les rponses , comme le faisait dans un conte le prtre nomm e e e Martin, parce quil navait pas de clerc. 10. A. Lanly [53] crit : pour se mettre elles-mmes sur lautre plateau de e e la balance ; pour moi le sens est pour se consoler , tout simplement.
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de tristesse ou de col`re par de telles illusions, et nous installonse nous dans des sourances imaginaires, qui alt`rent et notre me e a et notre corps ! Quelles grimaces bizarres, rieuses, confuses, la rverie ne suscite-t-elle pas sur nos visages? Quels clats de voix, e e quelle agitation des membres? Ne semble-t-il pas que cet homme, qui est pourtant seul, ait lillusion davoir devant lui une foule de gens avec qui il ngocie ? Ou bien quelque dmon intime qui le e e perscute ? Demandez-vous ` vous-mme : quel est lobjet de ce e a e changement? Est-il rien dautre que nous, dans la Nature, que le nant nourrisse, et sur quoi il ait pouvoir? e 31. Cambyse t mourir son fr`re 11 parce quil avait rv que e e e celui-ci devait devenir roi de Perse ; un fr`re quil aimait et en qui e il avait toujours eu conance ! Aristod`me, roi des Messniens, e e se tua, parce quil avait trouv je ne sais quel hurlement de ses e chiens de mauvaise augure. Et le roi Midas en t autant, parce quil avait t troubl et contrari par quelque mauvais songe ee e e quil avait fait. Cest estimer sa vie pour ce quelle vaut que de labandonner pour un songe. 32. Entendez pourtant comment notre me triomphe de la a mis`re du corps, de sa faiblesse, de la faon dont il est en butte ` e c a toutes les attaques et altrations : vraiment, cest bien ` elle den e a parler ! Toi, la premi`re argile, si malheureusement faonne par e c e Promthe ! e e
` A cet ouvrage il apporta trop peu de sagesse, Dans son uvre il ne vit que le corps, et ngligea lesprit, e Et pourtant, pour bien faire, cest par lui quil et d commencer ! u u
Chapitre 5
Sur des vers de Virgile
1. A mesure que les penses utiles se font plus pleines et e plus fermes, elles se font aussi plus encombrantes et plus pnibles. e Le vice, la mort, la pauvret, les maladies sont des sujets graves e et qui nous p`sent. Notre me doit tre instruite des moyens de e a e combattre les maux et de sy opposer, instruite des r`gles du bien e vivre et du bien croire ; il faut souvent lveiller ` cette belle tude e a e et ly exercer. Mais pour une me ordinaire, il faut que ce soit a avec modration et en faisant des pauses, car elle se fatigue si elle e est continuellement sollicite. e 2. Dans ma jeunesse, javais besoin de me chapitrer et de faire des eorts pour me tenir dans le droit chemin : lallgresse e et la bonne sant ne saccordent gu`re, dit-on, avec des penses e e e srieuses et sages. Mais je suis ` prsent dans un tat dirent : les e a e e e conditions de la vieillesse ne me chapitrent que trop, me rendent plus sage, me font la leon. De lexc`s de gaiet, je suis tomb c e e e dans lexc`s de svrit plus fcheux. Cest pourquoi je me laisse e e e e a maintenant volontairement un peu aller ` la lg`ret ; mon me a e e e a est quelquefois occupe par des penses de jeunesse, foltres, et e e a sy compla Je ne suis dsormais que trop serein, trop lourd, t. e trop mr. Les annes mapprennent chaque jour la froideur et u e la modration. Mon corps fuit les dr`glements, il les craint ; e ee cest maintenant son tour de guider mon esprit vers lamendement ; cest lui qui, ` son tour, commande, et plus rudement, plus a imprieusement : il ne me laisse pas une heure, que je dorme ou e veille, sans minstruire sur la mort, la patience, la pnitence. Je me e
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dfends donc contre la temprance comme je le s autrefois contre e e la volupt : elle me tire trop en arri`re, jusqu` lengourdissement. e e a Et maintenant je veux tre ma de moi, en toutes choses. La e tre sagesse a ses exc`s, et na pas moins besoin de modration que e e la folie. Cest pourquoi, de peur que je ne s`che, tarisse, et ne e mappesantisse de sagesse, dans les intervalles de rpit que me e laissent mes maux,
Ovide [57], IV, 1, v. 4.
je me dtourne tout doucement, je drobe ` ma vue ce ciel charg e e a e et orageux que jai devant moi. Et si, Dieu merci, je le consid`re e sans eroi, ce nest pas sans eort et sans application alors je me distrais en me souvenant de ma jeunesse passe : e
Mon me dsire ce quelle a perdu, a e Et se rfugie toute enti`re dans le pass. e e e
3. Que lenfance regarde devant elle, et la vieillesse en arri`re : e nest-ce pas l` ce que signiait le double visage de Janus ? Que a les annes mentra e nent si elles veulent, mais ` reculons : tant que a mes yeux peuvent apercevoir cette belle saison passe, je les die rige vers elle par intervalles. Si elle schappe de mon sang et de e mes veines, je veux du moins ne pas en draciner limage dans e ma mmoire. e
Martial [46], X, 23.
4. Platon prescrit aux vieillards dassister au exercices, danses, et jeux de la jeunesse, pour proter, grce aux autres, de la a souplesse et de la beaut du corps quils nont plus, et rappeler e a ` leur souvenir la grce et les avantages de cet ge vert. Il veut a a aussi que dans ces ftes on attribue la victoire au jeune homme e qui aura le plus distrait et rjoui le plus grand nombre dentre e eux. 5. Je marquais autrefois les jours pnibles et sombres comme e des jours extraordinaires : ce sont aujourdhui pour moi des jours ordinaires, et ce sont les beaux et sereins qui sont extraordinaires. Me voil` sur le point de sauter de joie, comme sil sagissait dune a faveur, quand rien de mauvais ne marrive. Si je me chatouille, je ne puis mme plus arracher un pauvre rire ` ce mchant corps. Je e a e
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ne me rjouis plus quen imagination et en rves, pour dtourner e e e de moi par la ruse, le chagrin de la vieillesse : mais il faudrait certes un autre rem`de que celui de la rverie. Cest une faible e e lutte, celle que lartice peut opposer ` la Nature. Cest une a grande sottise que danticiper et ainsi allonger, comme tout le monde le fait, les petites mis`res humaines : jaime mieux tre e e vieux moins longtemps que dtre vieux avant lge. Jempoigne e a jusquaux moindres occasions de plaisir que je peux rencontrer ; jai bien ou dire de plusieurs sortes de plaisirs prudents, forts et honorables, mais ce que jen sais na pas assez deet sur moi pour men donner lapptit. Je ne les veux pas tant grandioses, e magniques et fastueux que suaves, faciles et disponibles. Nous Sn`que [84], e e nous cartons de la Nature en suivant le peuple, qui nest en rien XCIX. e un bon guide. 6. Ma philosophie rside dans laction, dans la pratique nae turelle et immdiate, peu dans la spculation. Ah ! Si je pouvais e e prendre du plaisir ` jouer aux billes et ` la toupie ! a a Cicron [17] e
Il ne plaait pas la rumeur publique avant son salut 1 . c
XVI (dapr`s e Ennius).
7. Le plaisir est une qualit de peu dambition : il sestime e assez riche par lui-mme sans avoir besoin dy ajouter le prix de e la rputation, et prf`re rester dans lombre. Il faudrait donner le e ee fouet ` un jeune homme qui samuserait ` distinguer les gots des a a u vins et des sauces ; il nest rien que jaie jamais moins su, et moins aim faire mais ` lheure quil est, je lapprends. Jen prouve e a e bien de la honte, mais quy faire? Jai encore plus de honte et de dpit envers les causes qui my poussent : cest ` nous de rvasser e a e et de baguenauder, et ` la jeunesse de veiller ` sa rputation et a a e de se pousser. Elle va vers le monde, vers la reconnaissance : nous en venons. Pour eux les armes, les chevaux, les lances et les Cicron [18], e massues, ` eux la balle, la nage et la course ` pied ; quon nous XVI. a a laisse, ` nous les vieillards, les ds et les osselets ! Les lois a e elles-mmes nous renvoient ` la maison. Je ne puis faire moins e a pour cette misrable condition vers laquelle lge nous pousse, e a que de lui fournir les jouets et les amusettes de lenfance : et cest en enfance que nous retombons. Sagesse et folie auront fort ` a
1. A. Lanly ([53], t. III, p. 59, note 10) fait remarquer fort justement que chez Cicron, il sagit de lEtat, alors que Montaigne sapplique la citation ` e a lui-mme. e
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faire pour me soutenir et me secourir chacune leur tour en cette calamit du grand ge : e a
Horace [32], IV, 12.
8. Jessaie mme dviter les plus lg`res piqres, et celles e e e e u qui autrefois ne mauraient mme pas gratign, maintenant, me e e e transpercent. Me voil` maintenant toujours expos au mal : La a e moindre atteinte est odieuse ` un corps frle. a e
Et une ame malade ne peut rien supporter de pnible. e
Lesprit et le corps
Jai toujours t tr`s sensible ` la douleur, jy suis plus encore ee e a a ` lheure quil est, et expos ` elle de tous cts. ea oe La moindre force peut briser ce qui tait dj` fl. e ea ee 9. Si mon jugement mempche de minsurger et de grogner e contre les inconvnients que la Nature me contraint de supporter, e il ne mempche pas de les ressentir. Moi qui nai dautre but que e vivre et me rjouir, je courrais dun bout ` lautre du monde ` la e a a recherche dune bonne anne de tranquillit plaisante et enjoue. e e e Je ne manque pas de tranquillit sombre et inerte, mais elle mene nuie et mendort : je ne peux men contenter. Sil y a quelquun, des gens de bonne compagnie, aux champs, ` la ville, en France a ou ailleurs, quils soient casaniers ou dhumeur voyageuse, ` qui a convienne mon caract`re, et dont le caract`re me convienne, ils e e nont qu` sier dans leurs doigts, et je leur fournirai des Essais a en chair et en os. 10. Puisque cest le privil`ge de lesprit que de se sortir de e la vieillesse, je lui conseille, autant que je le puis, de le faire : quil verdisse et eurisse pendant ce temps, sil le peut, comme fait le gui sur un arbre mort. Je crains que ce ne soit un tra tre, car il est si troitement arrim au corps quil mabandonne sans cesse e e pour le suivre dans ses mis`res. Je le atte ` part, je le persuade e a en vain ; jai beau essayer de le dtourner de cette connivence, lui e prsenter Sn`que et Catulle, les dames et les danses royales : si e e e son compagnon a une crise de coliques, il semble quil lait aussi. Et les capacits qui lui sont propres ne peuvent pas, alors, se e manifester : elles sont ` lvidence catarrheuses, elles aussi. Il ny a e a pas dallgresse dans les productions de lesprit sil ny en a pas e en mme temps dans le corps. e
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11. Nos ma tres ont tort : cherchant les causes des lans exe traordinaires de notre esprit, outre ce quils attribuent au ravissement divin, ` lamour, ` la fureur guerri`re, ` la posie, au vin... a a e a e ils nont pas donn sa place ` la sant. Une sant dbordante, e a e e e vigoureuse, pleine, mais sereine, comme autrefois la verdeur des ans et la scurit me la fournissaient par moments. Ce feu de e e gaiet suscite en lesprit des clairs vifs et brillants, au-del` de e e a nos clarts 2 naturelles, qui sont parmi nos enthousiasmes les plus e gaillards, sinon les plus perdus. Ce nest pas tonnant si ltat e e e contraire fait seondrer mon esprit, le cloue sur place, et produit sur lui un eet dsastreux. e
Il ne se l`ve pour aucune besogne, et languit avec le corps 3 . e
12. Et cet esprit veut pourtant que je lui sois reconnaissant parce quil maccorde, ` ce quil dit, moins dimportance ` cette a a entente avec le corps que ne le veut lusage ordinaire chez les hommes. Mais au moins, pendant les trves, chassons les maux e et les dicults de nos rapports avec les autres, e
Tant quelle le peut encore, que la vieillesse dride son front 4 ; Horace, [31], e
XIII, 7.
Jaime que la sagesse soit gaie et sociable, et je fuis la duret et laustrit des murs : je tiens pour suspecte toute mine e e e rbarbative. e
Et la triste arrogance dun visage renfrogn 6 . e Et cette foule daspect sv`re a, elle aussi, ses dbauchs. e e e e
2. Le texte de l exemplaire de Bordeaux a ici : outre nostre porte e naturelle . La leon nostre clairt naturelle (que je conserve) est propre c e au texte de 1595. On pourrait y voir un lapsus annonant lexpression du c si`cle suivant : avoir des clarts de tout , qui caractrisait lhonnte e e e e homme . 3. Pseudo-Gallus, I, 125. NB : Il sagirait de Maximianus, po`te latin, orie ginaire dEtrurie, qui vivait vers 550 ap. J.-C., auteur de six lgies amouee reuses. Elles furent publies en 1501 par Pomponius Gauricus, lequel les e attribua ` Cornelius Gallus. Voir les Poetae Latini Minores, d. de Baeha e rens sur http ://www.thelatinlibrary.com/maximianus.html (information aimablement communique par Ph. Capelle). e 4. Traduction de P. Villey [50], t. III, p. 844, note 13. tres, I, 19. 5. Sidoine Apollinaire, Ep 6. Buchanan, Joannes Baptista, v. 31 (Prologue). Martial, [46], VI, 57.
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Tout dire ?
13. Je crois volontiers Platon, quand il dit que les caract`res e faciles ou diciles ont une grande inuence sur la qualit de lme. e a Socrate montra toujours le mme visage, serein et souriant, ` e a loppos du vieux Crassus, toujours grincheux, et quon ne vit e jamais rire. 14. La vertu est une faon dtre agrable et gaie. c e e 15. Je sais bien que parmi les gens qui feront la grimace devant la licence de mes crits, il en est bien peu qui nauraient ` e a faire eux-mmes la grimace, devant la licence de leur pense. Je e e suis en accord avec ce quils sont, mais joense leurs yeux. 16. Il est de bon ton de tailler dans les crits de Platon et e de glisser sur ses prtendues relations avec Phdon, Dion, Stella, e e Archeanassa... Nayons pas honte de dire ce que nous navons pas honte de penser 7 . 17. Je dteste les esprits hargneux et tristes, qui glissent e par-dessus les plaisirs de la vie, se complaisent dans le malheur et sen repaissent. Comme les mouches, qui ne peuvent tenir sur un objet bien poli et bien lisse, mais sattachent et se collent aux endroits rugueux et raboteux, et comme les ventouses, qui nattirent et naspirent que le mauvais sang. 18. Du reste, je me suis impos doser dire tout ce que jose e faire ; et il me dpla que certaines de mes penses soient impue t e bliables 8 . La pire de mes actions me semble moins laide et lche a que le fait de ne pas oser lavouer. Chacun de nous est discret dans la confession : il faudrait ltre dans laction : la hardiesse e ncessaire pour commettre une faute est en quelque sorte come pense et limite par la hardiesse ncessaire pour la confesser. e e e Celui qui sobligerait ` tout dire sobligerait ` ne rien faire de ce a a quil est contraint de taire. Dieu veuille que cet exc`s qui consiste e chez moi ` tout dire conduise mes contemporains jusqu` la lia a bert, au-del` de ces vertus peureuses et de faade qui sont dues e a c
7. A. Lanly ([53] t. III, p. 61, note 41) crit Personne nindique un nom e dauteur. La phrase est peut-tre tout simplement de Montaigne lui-mme. e e En fait, il sagit de Cicron [15], XXIV, 77, mais Montaigne modie un peu e lordre des mots. 8. Cette phrase pose un probl`me de traduction. Montaigne crit : et me e e desplaist des penses mesmes impubliables . On peut comprendre : certaines e de mes penses non traduites en actes sont impubliables (puisque je me suis e x de dire ce que je fais) et je le regrette. e
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a ` nos imperfections, et quau prix de mon immodration je les e am`ne ` la raison ! Il faut accepter de voir ses vices, et les tudier, e a e pour en parler. Ceux qui les cachent aux autres se les cachent en gnral ` eux-mmes, et ne les consid`rent pas comme assez e e a e e cachs sils les aperoivent : ils les tent et les drobent ` la vue de e c o e a leur propre conscience. Pourquoi aucun homme navoue-t-il ses Sn`que [84], e e vices ? Cest quil en est encore esclave. Il faut tre veill pour LIII. e e e raconter ses rves. Les maux du corps deviennent plus vidents e e en saccroissant : ce que nous appelions rhume ou foulure , nous dcouvrons que cest la goutte . Les maux de lme dee a viennent plus obscurs en devenant plus forts : cest celui qui en est le plus atteint qui les ressent le moins. Cest pourquoi il faut souvent les ramener au jour, dune main impitoyable, les ouvrir et les arracher du fond de notre poitrine. Comme il en est pour les bienfaits, pour les mauvaises actions, la simple confession sut parfois ` faire rparation. Y a-t-il dans la faute commise quelque a e laideur qui puisse nous dispenser de la confesser? 19. Jai bien de la peine ` faire semblant, cest pourquoi a jvite de recevoir en garde les secrets dautrui, car je nai gu`re e e le got de dissimuler ce que je sais. Je puis le taire, mais je ne u peux le nier sans eort et sans contrarit. Pour tre vraiment ee e secret, il faut ltre par nature, et non par obligation. Et dans e le service des Princes, cest peu dtre secret si lon nest pas e menteur aussi. Celui qui demandait ` Thal`s de Milet sil devait a e nier solennellement stre livr ` la dbauche, si ctait ` moi quil e ea e e a stait adress, je lui aurais rpondu quil ne devait pas le faire, e e e car mentir me semble encore pire que la dbauche. Thal`s, de e e son ct, lui conseilla de jurer pour cacher un grand vice sous un oe moindre ; et pourtant, ce conseil ne consistait pas tant ` choisir a entre deux vices qu` les multiplier ! a 20. On peut donc faire cette remarque, en passant, quon propose un march convenable ` un homme de conscience, quand e a on lui propose quelque dicult comme contrepoids au vice. Mais e quand on lenferme entre deux vices, on le met ` rude preuve, a e comme ce fut le cas pour Orig`ne 9 : ou se faire idoltre ou subir e a
9. Orig`ne : Thologien n en Egypte en 185 et mort ` Tyr en 253. Direce e e a teur de lcole cathchtique dAlexandrie, il se brouilla avec son vque, qui e e e e e le t excommunier. Il fut arrt et mourut des suites des tortures quon lui e e t subir.
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charnellement un grand et vilain thiopien quon lui prsentait. Il e e accepta la premi`re condition, ` tort, dit-on. Mais ` ce comptee a a l`, celles qui prtendent aujourdhui, en vertu de leur foi errone, a e e quelles aimeraient mieux avoir dix hommes sur la conscience plutt quune messe, nauraient pas tort. o 21. Sil est indiscret de faire ainsi conna ses erreurs 10 , tre on ne court pas grand risque de les voir servir dexemple et passer dans lusage. Cest Ariston 11 qui disait que les vents que les hommes craignent le plus, ce sont ceux qui les dshabillent le plus. e Il faut retrousser ce haillon imbcile qui dissimule nos murs. On e envoie sa conscience au bordel, mais on conserve une apparence convenable. Cela est vrai mme des tra e tres et des assassins : ils acceptent les lois et les crmonies, et se font un devoir de les ee respecter. Ce nest pourtant ni ` linjustice de se plaindre de lina civilit, ni ` la mchancet de lindiscrtion. Cest bien dommage e a e e e quun mchant homme ne soit pas galement un sot, et que la e e dcence de son comportement vienne attnuer son vice. Ces ore e nements ne sont faits que pour un mur sain, qui mrite dtre e e conserv et blanchi. e 22. Je suis du mme avis que les Huguenots, qui nous ree prochent notre confession secr`te et prive, et je me confesse en e e public, scrupuleusement et compl`tement. Saint Augustin, Orie g`ne et Hippocrate ont fait conna publiquement les erreurs de e tre leurs opinions : quant ` moi je le fais aussi pour ma conduite. Jai a un grand dsir de me faire conna e tre, et de combien de gens, peu mimporte pourvu que ce soit vritablement. Ou pour mieux e dire : je ne dsire rien, mais je crains mortellement dtre pris e e pour ce que je ne suis pas, par les gens ` qui il arrive de conna a tre mon nom. 23. Celui qui nagit que pour lhonneur et pour la gloire, que pense-t-il gagner ` se montrer au monde sous un masque, a drobant son tre vritable ` la connaissance des gens ? Si vous e e e a louez un bossu pour sa belle stature, il recevra cela comme une injure. Si vous tes peureux, et quon vous honore comme un e vaillant homme, est-ce bien de vous que lon parle? On vous prend
10. Sous-entendu : comme je le fais, moi, Montaigne . 11. Ariston : Ariston de Chio, ou de Chios, (IIIe s. av. J.-C.), philosophe sto cien. Cf. Diog`ne Larce ([38], Ariston) : Ariston le chauve, de Chios, e e surnomm Siren, dit que le souverain bien consiste ` vivre en se tenant a e a ` gale distance du vice et de la vertu, sans incliner plutt vers lun que vers e o lautre, mais en gardant toujours ` leur sujet la mme indirence . a e e
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pour un autre. Autant avoir de lestime pour celui qui se flicite e des courbettes quon lui fait, parce quon le croit ma tre de la troupe, alors quil nest que lun des moindres de la valetaille ! Comme Archsilas, roi de Macdoine, passait dans la rue, quele e quun versa de leau sur lui, et ceux qui taient avec lui disaient e quil fallait punir le coupable. Oui, dit-il, mais il na pas vers de e ` leau sur moi, seulement sur celui quil pensait que je fusse 12 . A celui qui lavertissait quon disait du mal de lui, Socrate rpondit : e Pas du tout ; il ny a rien de moi dans ce quils disent 13 . En ce qui me concerne, je naurais pas de grands remerciements ` a faire ` celui qui me louerait dtre un bon dirigeant, dtre bien a e e modeste ou bien chaste ; mais de mme, je ne mestimerais nule lement oens par celui qui me traiterait de voleur, de tra e tre, ou divrogne. Ceux qui ne se connaissent pas bien peuvent se repa tre de faux loges, mais pas moi, qui me vois et qui mexe plore jusquau trfonds, et qui sais bien ce qui mappartient. Je e suis satisfait de recevoir moins de louanges, pourvu que je sois mieux connu. On pourrait me considrer comme un sage, mais en e me prtant une sagesse que je tiens pour de la sottise. e 24. Je regrette que mes Essais soient pour les dames une les Essais sorte dlment dcoratif seulement, pour leur salon. Ce chapitre ee e me fera passer dans leur cabinet priv : jaime avoir avec elles e des relations un peu intimes : celles qui ont lieu en public sont sans faveur et sans saveur. Au moment des adieux, nous portons ` un degr plus lev laection que nous portons aux choses a e e e que nous abandonnons. Jadresse un dernier adieu aux jeux mondains : voici nos derni`res accolades. Mais venons-en ` mon sujet. e a 25. Qua donc fait aux hommes lacte gnital, si naturel, si e ncessaire et si lgitime, pour quon nose en parler sans honte, e e et pour lexclure des propos srieux et convenables ? Nous die sons sans crainte : tuer, drober, trahir ; et de cet acte-l`, nous e a noserions parler qu` demi-mot ? Est-ce ` dire que moins nous a a en parlons, plus nous avons le droit de le grossir en pense? Car e il est amusant de voir que les mots quon utilise le moins, quon crit le moins, qui sont les mieux tus, sont ceux que lon sait le e mieux, qui sont les plus largement connus. Aucun ge, aucun type a de caract`re nignorent la chose, pas plus que le pain. Les mots e
12. On trouve cela dans Plutarque [73], Les dicts notables des anciens roys..., XXXIII, p. 188. 13. Diog`ne Larce [38], Vie de Socrate, II, 36. e e
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qui le disent se gravent en chacun de nous, sans tre exprims, e e sans voix, et sans forme. Et le sexe qui le pratique le plus est aussi celui qui en parle le moins 14 . Cest un acte que nous avons plac e sous la garde du silence, et cest un crime de len arracher, mme e pas pour laccuser ni le juger : nous nosons le chtier que par a des priphrases, et en image... Cest une grande chance pour un e criminel, dtre si excrable, que la justice estime quon ne peut e e ni le toucher ni le voir : le voil` libre, sauv grce ` la svrit a e a a e e e de sa condamnation ! Nen est-il pas comme pour les livres, qui se vendent dautant mieux et ont dautant plus de succ`s quils e sont interdits ? Je vais quant ` moi prendre au mot le point de a vue dAristote, qui dit quavoir honte de cela est une coquetterie dans la jeunesse, mais un motif de reproche dans la vieillesse. 26. Les vers qui suivent taient ` lhonneur dans lAntie a quit, priode ` laquelle je suis beaucoup plus attach qu` celle e e a e a de maintenant, parce que ses vertus me semblent plus grandes et ses vices, moindres.
Ceux qui font trop deorts pour chapper a Vnus, e ` e Se trompent autant que ceux qui la serrent de trop pr`s 15 . e
Lucr`ce [43], e I, 21-23.
Puisque tu sus, Vnus, ` diriger la Nature, e a Et que sans toi rien ne sl`ve aux divins rivages du jour, ee Que sans toi rien ne se fait de joyeux ni daimable...
27. Je ne sais qui a pu faire sopposer Pallas et les Muses avec Vnus, et les faire se mer dAmour 16 . Mais je ne vois pas e e de divinits qui aillent mieux ensemble, ou qui se doivent plus e les unes aux autres. Si on enl`ve aux Muses leurs imaginations 17 e amoureuses, on leur drobe leur plus beau sujet, et la plus noble e mati`re de leur ouvrage. Et si on prive lamour du service que lui e rend la posie, et de laccointance quelle a avec lui, on laaiblit e en lui tant ses meilleures armes. En agissant ainsi, on taxerait o
14. Cette phrase ne gure que dans ldition de 1595. e 15. Montaigne cite ici des vers de Plutarque ` travers la traduction a dAmyot : Quil faut quun philosophe converse avec les princes, [73], XXIII, f 134 C. 16. Ldition Villey [50] met un A majuscule ` Amour . Ce nest e a vrai ni dans le texte de l exemplaire de Bordeaux , ni dans celui de 1595. Je consid`re nanmoins quil sagit du dieu Amour . e e 17. Je conserve volontairement le mot. Traduire par ides me semble e faible.
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dingratitude et doubli le Dieu bienveillant qui runit les tres, e e et les desses protectrices de lhumanit et de la justice. e e 28. Je ne suis pas depuis si longtemps ray des listes des e serviteurs de ce dieu : je conserve encore la mmoire de sa force e et de sa valeur.
Je reconnais les traces de mon ancienne ardeur.
29. Tout assch que je sois, et comme appesanti, je ressens e e encore quelques ti`des restes de cette ardeur passe : e e
e Ainsi la mer Ege lorsque cessent lAquilon et le Notus De la secouer et de la bouleverser, ne sapaise pas aussitt ; o Elle reste encore en mouvement, Et ses vagues demeurent grosses et agites. e
LeTasse [90] XII, 63.
Mais ` mon avis, la force et la valeur de ce dieu apparaissent a plus vives et plus animes dans leurs vocations potiques quelles e e e ne le sont par elles-mmes. e
Et le vers a des doigts pour chatouiller...
Juvnal [35], e VI, 196.
La posie nous prsente je ne sais quel air, plus amoureux que e e lamour lui-mme. Vnus nest pas aussi belle toute nue, vive, et e e haletante, quelle ne lest ici dans Virgile :
Elle se tait, il hsite ; alors de ses bras dune blancheur de neige, e Elle lenlace et le rchaue de sa douce treinte ; il se sent envahi Virgile [97], e e VIII, vv. 387 Par cette amme bien connue, ce feu qui le pn`tre e e sq. Et se rpand jusqu` la moelle de ses os... e a Ainsi parfois dans lclat du tonnerre, e Le sillon enamm de lclair e e Ouvre le ciel et se rpand dans les nuages illumins. e e ... Ayant dit, il c`de a ses embrassements, e ` Et sur le sein de son pouse, voil` que le sommeil e a ` A son tour ltreint, se rpand dans ses membres. e e
30. Ce que je trouve ici ` mditer, cest quil nous peint a e Vnus bien moustille pour une pouse. Dans ce march raie e e e e sonnable quest le mariage, les apptits sensuels ne sont pas si e
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foltres, mais ternes, et comme mousss. Lamour dteste que a e e e lon soit attach par dautres liens que les siens, et participe de e mauvaise grce aux arrangements qui sont tablis et entretenus a e sous dautres auspices, comme le mariage. Les alliances et la fortune y ont leur part, avec raison, autant ou plus que les grces a Le mariage et la beaut. On ne se marie pas pour soi, quoi quon en dise : e on se marie tout autant ou mme plus pour sa postrit, pour sa e e e famille. La coutume du mariage et sa raison dtre concerne la e ligne, et va bien au del` de nous. Et cest la raison pour laquelle e a je prf`re quil soit arrang par des tiers plutt que par ceux qui ee e o sont concerns, par le jugement des autres plutt que le leur. e o Ce que je dis l` est bien contraire aux conventions amoureuses ! a Mais cest une sorte dinceste que demployer, pour cette parent e vnrable et sacre, les eorts et les dbordements de lamour, e e e e comme je crois dj` lavoir dit ailleurs 18 . Aristote dit quil faut ea toucher sa femme avec prcaution et retenue 19 , de peur que si on e la caresse trop lascivement, le plaisir ne la fasse sortir des gonds de la raison. Ce quil dit ` propos de la conscience, les mdecins a e le disent pour la sant : un plaisir excessivement ardent, volupe tueux et rpt, alt`re la semence et empche la conception. Et e ee e e ils ajoutent que pour remplir dune lgitime et fertile chaleur une e union charnelle nonchalante par nature, il ne faut sorir ` elle a que rarement, et ` de notables intervalles. a
Virgile [99], III, 137.
Pour que lpouse avide des dons de Vnus sen pn`tre e e e e profondment. e
31. Je ne vois pas de mariages plus fragiles et qui chouent e plus vite que ceux qui ont t suscits par la beaut et le dsir ee e e e amoureux. Il leur faut des fondements plus solides et plus srs, et u il faut sy avancer avec prcaution : une bouillante allgresse ny e e convient pas. 32. Ceux qui pensent faire honneur au mariage en y joignant lamour font, me semble-t-il, la mme erreur que ceux e
18. Livre I, chapitre 29, Sur la modration. e 19. Montaigne crit : prudemment et severement . A. Lanly [53] traduit e sagement et pudiquement . Certes la Prudence personnalisait la Sagesse . Mais je ne crois pas que ce soit ici le sens. Quant a severement , ` D. M. Frame [27] le traduit de son ct par soberly , ce qui nest gu`re o e e satisfaisant non plus.
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qui, pour honorer la vertu, prtendent que la noblesse nest rien e dautre quune vertu. Ce sont bien des choses qui entretiennent quelque cousinage, mais elles ont aussi bien des dirences : il est e inutile de mlanger leurs noms et leurs titres, et lon fait du tort e a ` lune ou ` lautre en les confondant. La noblesse est une belle La noblesse a qualit, elle a t introduite ` juste titre ; mais comme cest une e ee a qualit qui dpend des autres, et qui peut tomber sur quelquun e e de vicieux et bon ` rien , on peut estimer quelle se situe bien a en dessous de la vertu. Si cest une vertu, cen est une qui est articielle et visible ; elle dpend du temps et du hasard, elle est e dirente selon les pays, elle est vivante et mortelle ; elle na pas e de source, pas plus que le Nil ; elle se transmet de gnration en e e gnration, elle est commune ` bien des gens ; elle est fonde sur e e a e la succession et la ressemblance, cest une simple consquence, e et la raison en est bien faible. La science, la force, la bont, la e beaut, la richesse, toutes les autres qualits communiquent entre e e elles et peuvent sassocier ; celle-l` se sut ` elle-mme, elle nest a a e daucun secours pour personne dautre. Comme on proposait ` a lun de nos rois, pour une mme charge, de choisir entre deux pose tulants dont lun tait gentilhomme et lautre non, il ordonna que e lon prenne celui qui aurait le plus de mrite sans tenir compte e de cette qualit , mais que dans le cas o` la valeur des deux e u serait gale, on tienne compte de la noblesse ce qui tait lui e e donner exactement son rang. Antigonos 20 rpondit ` un jeune e a homme inconnu de lui, qui lui demandait la charge tenue par son p`re, homme de valeur, qui venait de mourir : Mon ami, pour e ce genre de faveurs, je consid`re moins la noblesse de mes soldats e que leur vaillance. 33. En vrit, il ne faut pas quil en soit comme autrefois e e pour les gens au service du roi de Sparte, trompettes, mntriers, e e cuisiniers, dont la charge se transmettait ` leurs enfants, pour a ignorants quils fussent, passant ainsi avant les plus expriments e e dans ces emplois. Les gens de Callicut 21 consid`rent les nobles e comme une esp`ce suprieure ` lesp`ce humaine. Le mariage e e a e leur est interdit, de mme que toute activit autre que la guerre. e e
20. Un lieutenant dAlexandre, qui fut roi de Macdoine avant den tre e e chass par Pyrrhus. e 21. Village devenu la ville de Calcutta ; par extension, Callicut dsigne souvent, ` lpoque de Montaigne, la partie connue de lInde. e a e
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Le bon mariage
Ils peuvent avoir autant de concubines quils le veulent, et les femmes autant damants 22 sans quil y ait aucune jalousie entre eux. Mais cest pour eux un crime mortel et irrmissible que de e saccoupler ` une personne qui ne soit pas de leur caste, et ils se a consid`rent comme souills sils ont simplement touch en pase e e sant une personne de ce genre : leur noblesse risquant ainsi den tre irrmdiablement altre, ils tuent ceux qui se sont seulee e e ee ment approchs un peu trop pr`s deux. Cest pourquoi ceux qui e e ne sont pas nobles sont tenus de crier en marchant, au coin des rues, pour ne pas risquer de heurter quelquun, comme font les gondoliers de Venise. Les uns vitent ainsi une ignominie quils e consid`rent comme perptuelle, et les autres, une mort certaine. e e Ni la dure, ni la faveur dun prince, ni lemploi, ni la vertu, ni e la richesse, ne peut faire quun roturier devienne noble. Et ceci est renforc par le fait que les mariages sont interdits entre les e corporations. Une femme issue dune famille de cordonniers ne peut pouser un charpentier : les parents sont donc contraints de e former leurs enfants ` exercer exactement le mtier de leur p`re, a e e et nul autre, entretenant ainsi la dirence et la persistance de e leur sort. 34. Un bon mariage, sil en est, refuse la prsence de lamour e et les conditions quil impose : il seorce de prsenter celles de e lamiti. Cest un agrable cadre de vie, fait de constance et de e e conance, et dun nombre inni dactes utiles et solides, et dobligations mutuelles : aucune femme qui en gote la saveur u
Celle que le ambeau du mariage a unie a celui quelle dsirait ` e
ne voudrait tenir lieu de ma tresse ` son mari. Si elle a une place a dans son aection en tant qupouse, elle y est bien plus honoe rablement loge, et en toute scurit. Et quand il fera ailleurs le e e e joli cur et lempress, quon lui demande qui il prfrerait voir e ee couverte de honte, sa ma tresse ou sa femme, de qui la mauvaise fortune laigerait le plus, ` qui il souhaite le plus de grandeur : a les rponses ne font aucun doute dans un bon mnage. Le fait e e quil sen trouve si peu de bons tmoigne de sa valeur 23 . Si on e
22. Montaigne crit : ruans . Des amants peu recommandables, donc... e 23. Montaigne, comme ` son habitude, emploie ici deux mots dirents a e pour la mme ide : son prix et sa valeur . Je ne pense pas quil soit e e toujours utile dans une vritable traduction, de reproduire les deux. e
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le faonne bien, si on le prend bien, il ny a pas de plus belle c institution dans notre socit. Nous ne pouvons nous en passer, ee et nous lavilissons pourtant peu ` peu. Il en est comme des cages a pour les oiseaux : ceux qui sont ` lextrieur dsesp`rent de poua e e e voir y entrer, et ceux qui sont dedans ne rvent que den sortir ! e Comme on demandait ` Socrate ce qui tait le mieux, prendre a e ou ne pas prendre femme, il rpondit : quoi quon fasse, on le e regrettera 24 . Le mariage est une convention ` laquelle on peut a tout ` fait appliquer la formule Lhomme est pour lhomme ou a un dieu ou un loup 25 . Le btir demande la runion de beaucoup a e de qualits. Il convient mieux, de nos jours, aux mes simples, aux e a gens du peuple, parce que chez eux, les plaisirs, la curiosit et loie sivet ne le troublent gu`re. Un caract`re un peu spcial, comme e e e e le mien, qui rpugne ` toute liaison ou obligation, y est moins e a bien adapt. e PseudoIl mest plus agrable de vivre sans cha au cou. e ne
Gallus, [47] 1, 61.
35. Tel que je suis, jaurais vit dpouser la sagesse ellee e e mme, si elle avait voulu de moi. Mais nous avons beau dire : la e tradition et les usages de la vie en socit nous entra ee nent. La plupart de mes actions mont t dictes par des exemples et non ee e par des choix. Mais je nai pas personnellement choisi le mariage : on my a conduit, jy fus amen par des causes extrieures. Car e e il ny a pas que les choses ennuyeuses qui puissent devenir acceptables dans certaines conditions et par le fait du hasard : il en est de mme pour celles qui sont les plus mauvaises et les e plus dtestables, tellement lattitude humaine est peu assure. Et e e quand je fus amen au mariage, jy tais certes plus mal prpar e e e e a ` ce moment-l`, et plus rticent que je ne le suis maintenant que a e je lai pratiqu. Et si libre de murs que je puisse para e tre, jai en vrit suivi plus rigoureusement les lois du mariage que je e e ne lavais promis ni mme espr. Il nest plus temps de regime ee ber quand on sest laiss entraver... Il faut sagement prserver e e sa libert ; mais puisquon sest soumis ` cet engagement, il faut e a se plier aux lois du devoir commun, ou du moins sy eorcer.
24. Propos rapport par Diog`ne Larce dans sa Vie de Socrate. On sait e e e quel parti Rabelais a su tirer de ce fameux probl`me... ! e 25. Cette sentence existe sous deux formes, qui ont t toutes deux come e mentes par Erasme Adages[25], n 69 et 70. e
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Ceux qui passent ce march dans un esprit de haine et de mpris e e agissent mal et injustement. Et cette belle r`gle que je vois les e pouses se passer de main en main, comme un saint oracle, e
Sers ton mari comme ton ma tre, Et garde toi de lui comme dun tra 26 . tre
ce qui revient ` dire : comporte toi envers lui avec une dfrence a ee contrainte, hostile, et dante , comme une sorte de cri de guerre e et de d est aussi une attitude injuste et dommageable. Je suis e ` trop doux pour nourrir des desseins aussi pineux. A vrai dire, je e ne suis pas encore parvenu ` ce point de perfection dans lhabilet a e et la galanterie spirituelle pour confondre la raison avec linjustice, et tourner en drision tout ordre et r`gle qui ne saccorde e e avec mes tendances ; ce nest pas parce que je hais la superstition que je me jette aussitt dans lirrligion. Si lon ne peut faire touo e jours son devoir, au moins faut-il toujours savoir le reconna tre et le chrir : cest une trahison de se marier sans spouser. Mais e e poursuivons... 36. Notre po`te, Virgile, nous montre un mariage plein e dharmonie et bien assorti, dans lequel il nentre pourtant pas beaucoup de loyaut. A-t-il voulu dire quil ne serait pas impose sible de se livrer ` lamour tout en conservant nanmoins quelque a e respect envers le mariage, et quon peut y faire un accroc sans le dchirer tout ` fait ? Tel valet qui fait son beurre 27 aux e a dpens de son ma ne dteste pas pour autant ce dernier. La e tre e beaut, loccasion propice, le destin (car le destin y met aussi la e main)...
Juvnal, [35] e IX, 33-34.
Il y a une fatalit attache ` ces parties intimes : e e a Si les astres ne te sont pas favorables, La taille surprenante de ton membre ny pourra rien.
... toutes ces choses-l` ont attach lpouse ` un inconnu. Mais a e e a peut-tre pas au point quil ne puisse lui rester quelque lien qui la e retienne encore ` son mari. Ce sont l` deux aventures qui ont des a a routes distinctes, spares. Une femme peut se donner ` quelquun e e a
26. Maxime anonyme, en franais. c 27. Cette expression populaire ma sembl correspondre ` celle quemploie e a Montaigne : ferrer la mule , et qui na plus cours aujourdhui.
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quelle ne voudrait nullement avoir pous ; et pas ` cause de sa e e a position sociale, mais pour ce quil est en lui-mme. Peu de gens e ont pous leur ma e e tresse, qui ne sen soient repentis ! Et mme e dans le monde cleste : Jupiter ne fait-il pas bien mauvais mnage e e avec sa femme, quil avait connue auparavant et dont il avait joui lors de ses amourettes? Cest bien l`, comme on dit : chier dans a le panier et se le mettre sur la tte . e 37. Jai vu de mon temps, dans quelque bonne famille, gurir e de faon honteuse et malhonnte lamour par le mariage : ces deux c e choses-l` sont bien trop direntes. Nous pouvons aimer cepena e dant, et sans que cela nous gne en rien, deux choses direntes, e e et mme contraires. Isocrate disait que la ville dAth`nes plaisait e e a ` la faon des dames que lon sert par amour : chacun aime ` sy c a promener et y passer son temps mais nul ne lpouse, cest-`-dire e a ne laime au point den devenir familier, et dy habiter. Jai vu avec dgot des maris ha leur femme pour la seule raison quils e u r leur sont ind`les ! Il ne faut pas les aimer moins parce que nous e commettons des fautes ` leur gard : elles devraient au contraire a e nous tre plus ch`res encore, par repentir et compassion. e e 38. Lamour et le mariage ont des ns direntes, mais elles e sont pourtant compatibles dune certaine faon, dit notre po`te 28 . c e Le mariage a pour lui lutilit, la justice, lhonneur et la stabilit ; e e cest un plaisir fade, mais tr`s gnral. Lamour repose sur le seul e e e plaisir, et cest vrai que ce plaisir est chez lui plus sensible, plus vif, et plus aigu ; cest un plaisir aiguis par la dicult, ` qui il e e a faut des piqres et des brlures : ce nest plus de lamour sil est u u sans `ches et sans feu. Les bonts des dames sont trop abone e dantes dans le mariage, et cela mousse la pointe de laection et e du dsir. Pour remdier ` cet inconvnient, voyez la peine que se e e a e sont donns Lycurgue et Platon dans leurs lois ! e 39. Les femmes nont pas tout ` fait tort quand elles rea fusent les r`gles qui sont en usage dans le monde, puisque ce sont e les hommes qui les ont tablies sans elles. Il y a naturellement de e la discorde et de la concurrence entre elles et nous : laccord le plus troit que nous puissions avoir avec elles est encore tumultueux e et orageux.
28. Montaigne crit seulement dit-il . Les diteurs divergent quant ` e e a lidentit du personnage auquel il fait rfrence... Pour D. M. Frame [27] il e ee sagit dIsocrate. Pour A. Lanly [53] et M. Guilbaud [52] il sagit de Virgile.
Amour et mariage
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40. Selon Virgile, nous les traitons de faon inconsquente, c e et voici pourquoi 29 ... Nous avons reconnu quelles sont, sans comparaison possible, plus ardentes et plus sensibles que nous aux eets de lamour, comme ce prtre de lantiquit, qui avait t e e ee tantt homme, tantt femme a pu en tmoigner, o o e
Ovide [56], III, v. 323.
Nous avons appris aussi de leur propre bouche quautrefois, a ` plusieurs poques, un Empereur et une Impratrice 30 que lon e e peut dire orf`vres en la mati`re, et qui furent fameux pour cela, en e e donn`rent la preuve : lui, en dpucelant en une nuit au moins dix e e vierges Sarmates captives, et elle en supportant rellement vingte cinq assauts en une seule nuit, changeant de partenaire selon son besoin et son got, u
Juvnal, [35], e VI, 128.
La vulve encore ardente, elle se retira, Epuise par les hommes, mais non assouvie. e
Lautorit e maritale
41. Dans un dirend survenu en Catalogne, une femme e se plaignait de ce que les assauts de son mari taient trop assie dus. (A mon avis, ce ntait peut-tre pas tant quelle en tait e e e incommode car je ne crois quaux miracles de la religion e que pour rfrner et mme brider, sous ce prtexte, lautorit des e e e e e maris sur leur femme, ce qui est pourtant justement laspect fondamental du mariage... Ctait peut-tre aussi pour montrer e e que leur hargne et leur malignit se moque de la couche nupe tiale, et foule aux pieds les grces et les douceurs mmes de a e Vnus). Son mari, homme vritablement dnatur et bestial, avait e e e e rpondu que mme les jours de jene il lui fallait faire la chose au e e u moins dix fois. Alors la reine dAragon, apr`s mre dlibration e u e e du conseil, pour xer une r`gle et donner un exemple valable en e tout temps de la modration et de la mesure qui conviennent e dans un mariage, rendit un arrt mmorable qui xait ` six par e e a
29. Tout ce passage est dune rdaction assez confuse, Montaigne, ajoue tant les anecdotes les unes derri`re les autres sans gu`re se proccuper de la e e e cohrence syntaxique de lensemble... Jai d prendre pas mal de liberts e u e avec la construction des phrases et leur dcoupage pour rendre le texte e comprhensible. e 30. Proculus et Messaline.
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jour les bornes lgitimes et ncessaires pour cette activit. En e e e cela elle abandonnait une grande part du besoin et du dsir de e son sexe et lattnuait, pour tablir, disait-elle, un usage ais et e e e par consquent permanent et immuable. Et docteurs de scrier : e e Quels doivent tre le dsir et la concupiscence fminines, pour e e e que leur raison, leur sens moral et leur vertu les aient amenes ` e a ce chire ! Cest quils considraient ` quel point lvaluation de e a e nos apptits sexuels sont sujets ` variation, puisque Solon, chef de e a le de lcole juridique, xe ` trois fois par mois seulement lace a complissement de lacte pour quon ne risque pas dy tre pris en e dfaut, ce qui est une hantise conjugale 31 . Et apr`s avoir cru et e e rapport tous ces exemples... cest quand mme aux femmes que e e nous avons impos tout spcialement la continence, sous peine de e e chtiments suprmes et extrmes ! a e e 42. Il nest pas de passion plus exigeante que celle-l`, et a nous voulons quelles seules y rsistent, non seulement comme e a ` un vice quelconque, mais comme ` quelque chose dabomia nable et dexcrable, pire que lirrligion ou le parricide. Et pene e dant ce temps, nous autres, nous nous y livrons sans ressentir de faute et sans nous faire de reproches. Ceux-l` mmes qui, a e parmi nous, ont essay den venir ` bout, ont susamment ree a connu combien ctait dicile, voire impossible, mme en usant e e de rem`des matriels, de mater, aaiblir et refroidir le corps. e e Et elles, au contraire, nous les voulons saines, vigoureuses, en bonne sant, bien nourries et chastes tout ensemble, cest-`-dire e a chaudes et froides en mme temps ! Car le mariage, dont nous die sons quil doit avoir pour fonction de les empcher de brler leur e u apporte en fait peu de rafra chissement, de la faon dont nous c nous conduisons. Si elles en choisissent un dont lge ore encore a une bouillante vigueur, il se fera gloire daller lpandre ailleurs : e
Allons, de la pudeur, ou allons devant la justice : Jai pay tr`s cher pour ton membre, Bassus, e e Il nest plus a toi : tu las vendu ! `
31. Montaigne crit : ... ne taxe qua trois fois par mois, pour ne faillir e point, cette hantise conjugale. Linterprtation de faillir est dlicate e e ici. A. Lanly [53] comprend pour quil ny ait pas faute , mais escamote en fait la derni`re partie de la phrase cette hantise conjugale , en parlant e seulement de commerce conjugal . Je me range ici du ct de D. M. Frame o e [27] qui traduit par : in order to keep from failing . Martial [46], XII, 99, vv. 10, 7 et 11.
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43. Le philosophe Polmon fut ` juste titre traduit en juse a tice par sa femme, parce quil allait semant en un champ strile le e fruit qui tait d au champ gnital 32 . Quand elles prennent des e u e vieux maris casss par les ans, les voil`, en plein mariage, dans e a une situation pire que celle des vierges ou des veuves. Nous les considrons comme bien pourvues parce quelles ont un homme e a ` leur ct, tout comme les Romains ont tenu pour viole la vesoe e tale Clodia Laeta que Caligula 33 avait approche, bien quil ft e u avr quil lavait seulement approche. Mais dun autre ct, on ee e oe renforce par l` leur besoin, parce que le contact et la compagnie a de quelque mle que ce soit veille leur ardeur, qui demeurerait a e plus calme dans la solitude. Et cest pourquoi, vraisemblablement, dans le but de rendre leur chastet plus mritante, Boleslav e e et Kinge, sa femme, souverains de Pologne, la consacr`rent dun e commun accord par un vu le jour mme de leurs noces, alors e quils taient couchs ensemble, et sy maintinrent, faisant des e e commodits maritales. e 44. Nous formons les femmes, d`s lenfance, aux stratag`mes e e de lamour : leur grce, leur parure, leur savoir, toute leur insa truction nest faite que dans ce but. Leurs gouvernantes ne leur mettent en tte rien dautre que le visage de lamour, ne ft-ce e u quen le leur reprsentant constamment pour les en dgoter ! Ma e e u propre lle (je nai quelle comme enfant 34 ) est ` lge o` les lois a a u autorisent les plus ardentes ` se marier ; mais elle nest pas tr`s a e avance pour son ge, mince et douce, elle a t leve par sa e a ee e e m`re selon ce temprament, en priv, et ` lcart des autres, si e e e a e bien quelle ne fait que commencer ` se dfaire de la na e de a e vet lenfance. Elle lisait devant moi un livre en franais ; le mot de c fouteau sy trouva, cest le nom dun arbre connu. Sa gouvernante larrta net, un peu brutalement, et lui t sauter ce e mauvais passage... Je lai laisse faire, pour ne pas venir troue bler leurs conventions, car je ne moccupe pas du tout de cette ducation : la socit des femmes a des aspects mystrieux, quil e ee e
32. Diog`ne Larce ([38] Vie de Polmon, IV, 17) dit que ce philosophe e e e frquentait les adolescents... e 33. Il sagit en ralit de Caracalla. e e 34. En fait, Montaigne avait eu dautres enfants, mais en 1586, date probable de composition de ce texte, ctait la seule qui et survcu, et elle e u e devait avoir alors quinze ans.
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faut leur laisser. Mais si je ne me trompe, la frquentation de e vingt laquais pendant six mois naurait pu imprimer dans son imagination, lide, lusage et toutes les consquences du son de e e ces syllabes sclrates, aussi bien que le t cette bonne vieille, par ee sa rprimande et son interdiction. e
La vierge prcoce se pla aux danses ioniennes, e t Elle se torture les membres, Depuis sa tendre enfance elle rve e ` A des amours impudiques 35 .
Horace [32], III, 6, vv. 21-24.
45. Que les femmes se dispensent un peu des r`gles de la e biensance, quelles se mettent ` parler librement, et nous ne e a sommes plus que des enfants aupr`s delles dans cette science-l`. e a Ecoutez-les dcrire nos faons de faire la cour et nos conversae c tions : elles vous montrent fort bien que nous ne leur apportons rien quelle naient dj` su et assimil sans nous. Serait-ce donc, ea e comme le prtend Platon, quelles ont t autrefois des garons e ee c dbauchs? Jeus loccasion un jour de me trouver dans un endroit e e o` je pouvais saisir tout ce qui se disait entre elles sans veiller u e de soupons : que ne puis-je les rapporter ! Par Notre-dame, me c suis-je dit, allons de ce pas tudier les phrases dAmadis, et les e livres de Boccace et de lArtin pour faire les malins : nous pere dons notre temps ! Il nest pas de mot, ni dexemple, ni de faon c de se comporter quelles ne connaissent mieux que nos livres... Cest une science qui na dans leurs veines, t
Inspire par Vnus elle-mme, e e e
Virgile [99], III, v. 267.
... une science que leur instillent continuellement dans lme ces a bons ma tres dcole que sont la Nature, la jeunesse, la sant ; e e elles nont que faire de lapprendre : elles lengendrent.
Jamais la blanche colombe ou quelquautre oiseau, Plus lascif encore quon pourrait nommer, Na de son bec plus ardemment cherch les baisers e Que la femme qui sabandonne a la passion. `
35. Cette citation comporte une erreur dans ldition de 1595 : Natura e virgo au lieu de Matura virgo ; je lai corrige. e Catulle [10], LXVIII, 125.
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46. Si lon navait tenu un peu en bride, par la crainte et le sentiment de lhonneur quon leur a inculqus, la violence e naturelle de leur dsir, nous tions perdus ! Tout le mouvement du e e monde conduit ` cet accouplement et sy rsume ; cest quelque a e chose qui est dius en tout, un centre vers quoi tout converge. On peut voir encore des ordonnances dictes pour le service de e e lamour par la vieille et sage Rome, et les prceptes de Socrate e pour linstruction des courtisanes.
Les petits livres sto ciens ne dtestent pas e Tra ner sur leurs coussins de soie. 36
47. Dans ses lois, Znon rglait aussi les cartements et les see e e cousses du dpucelage. Quel tait le sens du livre de Straton De la e e conjonction charnelle ? 37 Et de quoi donc traitait Thophraste, e dans ceux quil intitula, lun Lamoureux, lautre De lAmour ? Et Aristippe dans le sien : Des dlices antiques ? Que cherchent e a ` faire les descriptions si tendues et si vivantes, chez Platon, e des amours de son temps? Et le livre intitul De lamoureux, de e Dmtrios de Phal`re? Et Clinias, ou lAmoureux forc, dHrae e e e e clide du Pont ? Celui dAntisth`ne De la faon de faire des ene c fants, ou Des Noces, ou cet autre intitul Du Ma e tre, ou De lamant ? Ariston a trait des Exercices amoureux ; Clanthe a e e crit De lAmour et De lArt daimer. Et que dire des Dialogues e amoureux de Sphros? Quant au conte sur Jupiter et Junon, de e Chrysippe, il est hont au-del` du supportable, sans parler de e e a tres, tellement lascives? Et je laisse de ct les ses cinquante Ep oe crits des philosophes de lcole picurienne, si favorables ` la voe e e a lupt. Cinquante divinits taient autrefois aectes spcialement e e e e e au service de lamour ; et il sest trouv un peuple chez qui, e pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient faire leurs dvotions, on tenait ` leur disposition dans les temples des lles e a et des garons pour quils en tirent du plaisir, et le fait de sen c servir avant de venir ` loce faisait partie du crmonial. Il a ee ne faut pas sen tonner, car lincontinence est ncessaire ` la e e a continence ; et on teint lincendie par le feu 38 . e
36. Horace [30], VIII, v. 15. La citation est partiellement inexacte. 37. La plupart des ouvrages cits ici par Montaigne le sont dans Diog`ne e e Larce [38]. Je nai pas cru ncessaire de le rappeler pour chacun, et par e e ailleurs, la plupart de ces auteurs ont dj` t cits. eae e e 38. D. M. Frame indique Tertullien (De la pudeur I, 16), mais la nou-
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48. Presque partout dans le monde, cette partie de notre corps tait die. Dans une mme rgion, les uns scorchaient e e e e e e le membre viril pour en consacrer un morceau aux dieux, les autres consacraient leur semence et en faisaient orande. Dans une autre, les jeunes hommes se le transperaient publiquement, c et lincisaient en divers endroit entre peau et chair pour y enler des baguettes de bois, les plus longues et les plus grosses quils pouvaient supporter. Ils faisaient ensuite du feu avec ces baguettes, pour en faire orande ` leurs dieux, et celui qui ne poua vait supporter la violence de cette douleur tait considr comme e ee peu vigoureux et peu chaste. Ailleurs, on reconnaissait celui qui serait le magistrat le plus sacr en examinant ces parties-l`, et e a on en portait legie en grande pompe dans plusieurs crmonies ee clbres en lhonneur de diverses divinits. ee e e 49. Les dames gyptiennes, lors de la fte des Bacchae e nales, en portaient un au cou, en bois, tr`s joliment sculpt, e e grand et lourd, adapt ` la force de chacune. Et la statue de leur ea dieu en prsentait un dont la taille dpassait le reste de son corps. e e 50. Pas loin dici 39 , les femmes maries en donnent la forme e a ` leur chapeau, quelles placent sur leur front, pour se glorier du plaisir quelles en ont ; et quand elles deviennent veuves, elles le rejettent en arri`re, cach sous leurs cheveux. e e ` 51. A Rome, les matrones les plus sages considraient come me un honneur dorir des eurs et des couronnes ` la statue a du dieu Priape, et lon faisait asseoir les vierges, le soir de leurs noces, sur ses parties honteuses. Et de nos jours encore jai vu, me semble-t-il, quelque chose qui ressemblait a cette dvotion 40 . ` e Que signiait dautre cette pi`ce ridicule 41 sur les chausses de e nos anctres, que lon voit encore chez les Suisses? Et ` quoi sert e a lostentation actuelle de nos parties intimes, sous nos culottes,
velle dition Pliade des Essais [54] prcise : ccxxi, 16. Voir [91] et aussi e e e ee dans : http ://www. tertullian.org/latin/de pudicitia.htm (rfrence communique par P. Bailhache). e 39. Au Pays basque : Montaigne a dj` voqu cette coie en I,22 42. eae e 40. Lusage de se frotter le ventre contre certains arbres ou menhirs pour avoir un enfant a persist, semble-t-il, jusquau dbut du XXe si`cle dans les e e e campagnes. 41. La braguette, qui se portait en eet de faon tr`s ostentatoire, jusqu` c e a la n du Moyen-Age.
Rites phalliques
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et bien souvent, ce qui est pire, avec une exagration de leurs e dimensions naturelles, par stratag`me et imposture? e 52. Je suis tent de penser que cette sorte de vtement e e fut invente dans les si`cles les meilleurs et les plus srieux, an e e e de ne pas tromper les gens : chacun peut ainsi rendre compte publiquement 42 de ce dont il dispose eectivement. Les peuples les plus simples lont encore, et il y a quelque rapport avec la ralit. On donnait pour cela des informations ` louvrier, comme e e a on le fait pour le bras ou le pied. 53. Un noble personnage 43 , dans ma jeunesse, t masculer e quantit de belles statues antiques dans sa grande ville, pour ne e pas choquer le regard des gens ; il suivait en cela lavis dun autre personnage de lantiquit : e
Cest une cause de trouble que de montrer en public la nudit. e
Mais il aurait d se douter, ` lexemple des myst`res de la u a e Bonne Desse 44 o` toute apparence masculine tait interdite, e u e que cela ne susait pas, et quil lui fallait encore castrer les chevaux, les nes, et nalement la Nature toute enti`re ! a e
Car tous les tres qui vivent sur la terre, hommes et btes, e e Habitants des eaux, troupeaux, oiseaux multicolores Courent pousss par les feux de lamour. e
54. Les dieux, dit Platon, nous ont pourvus dun membre indocile et tyrannique qui, comme un animal furieux, entreprend de tout soumettre ` sa domination ` cause de la violence de son a a dsir. Il en est de mme pour les femmes, qui ont l` une sorte e e a danimal glouton et vorace, qui devient forcen dimpatience si e on ne lui donne pas son aliment en temps voulu ; souant sa rage dans leurs corps, il obstrue les conduits et gne la respiration, e causant toutes sortes de troubles, jusqu` ce que, ayant got au a ue fruit vers lequel tend la soif commune, il en ait largement arros e et ensemenc le fond de la matrice. e
42. Cette phrase est un ajout manuscrit de l exemplaire de Bordeaux et elle comporte les mots et galamment qui nont pas t repris dans e e ldition de 1595. e 43. Ce pourrait tre le pape Paul III ou Paul IV, ou encore Calvin. e 44. Fauna, pouse du dieu Faunus ; elle serait la desse romaine antique de e e la chastet. e
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55. Le lgislateur dont je parlais tout ` lheure devrait aussi e a saviser du fait quil est peut-tre plus chaste et plus utile de leur e faire conna tre de bonne heure la ralit, plutt que de la leur e e o laisser deviner selon la libert et la vivacit de leur imagination. e e Aux parties vritables, le dsir et lespoir leur en font substituer e e dautres, extravagantes et trois fois plus grandes. Et je connais quelquun qui a perdu toutes ses chances pour avoir dvoil les e e siennes ` un endroit o` il ntait pas encore en mesure de les a u e employer ` leur usage vritable. a e 56. Quel dommage ne causent-ils pas, ces normes dessins e dont les jeunes gens pars`ment les passages et les escaliers des e maisons royales ! Ils suscitent chez les femmes un cruel mpris ene vers nos capacits naturelles. Peut-tre bien que Platon a pens e e e a ` cela en ordonnant, apr`s dautres Etats bien organiss, que les e e hommes, les femmes, les jeunes et les vieux se prsentent nus e dans les gymnases ` la vue de tous ? Les femmes des Indes, haa bitues ` voir les hommes nus, ont au moins le sens de la vue e a refroidi. Celles du grand royaume de Pegu 45 ne portent pour tout vtement quun morceau dtoe fendu par devant en-dessous de e e la ceinture, et si troit que malgr la dcence crmonieuse quelles e e e ee y mettent, on les voit tout enti`res ` chaque pas. Elles disent que e a cest une invention faite pour attirer les hommes vers elles, et les dtacher des mles, sopposant ainsi ` lhabitude invtre de ce e a a eee peuple. Mais on pourrait dire aussi quelles y perdent ainsi plus quelles ny gagnent, car une faim compl`te est plus ardente que e celle quon a rassasie au moins par les yeux. e 57. Livie 46 disait que pour une honnte femme, un homme e nu nest rien dautre quune image. Les Lacdmoniennes, plus e e vierges quand elles taient femmes que ne le sont nos lles, voyaient e tous les jours les jeunes hommes de leur ville dpouills de leurs e e vtements pour se livrer ` leurs exercices, et elles ntaient pas e a e elles-mmes tr`s soucieuses de cacher leurs cuisses en marchant : e e comme le dit Platon, elles sestimaient assez couvertes par leur vertu sans avoir besoin de vertugade 47 . Mais ceux dont parle
45. Ville de Birmanie ; aujourdhui, cest Rangoon qui est devenue la plus importante. 46. Femme de lempereur Auguste. 47. La vertugade tait une robe maintenue tr`s large par un cercle de bois. e e Je conserve le mot de Montaigne pour lassonnance avec vertu.
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saint Augustin ont attribu un tel pouvoir de tentation ` la nue a dit quils en sont arrivs ` se demander si, le jour du Jugement e e a Dernier, les femmes ressusciteront en gardant leur sexe, ou si elles ne prendront pas plutt le ntre, pour ne pas nous tenter encore o o dans cette sainte situation. 58. En somme, on leurre les femmes, et on les excite par toutes sortes de moyens. Nous chauons et excitons sans cesse e leur imagination, et puis nous nous plaignons ! Disons la vrit : e e beaucoup dentre nous craignent plus la honte qui leur vient des vices de leur femme que des leurs, se soucient plus (charit ade mirable !) de la conscience de leur bonne pouse que de la leur e propre, et aimeraient mieux tre voleurs et sacril`ges ou que leur e e femme soit meurtri`re et hrtique plutt que de savoir quelle e ee o nest pas plus chaste que son mari. 59. Cest une inique faon de concevoir le vice 48 . Nous c sommes, elles et nous, capables de mille corruptions contre nature et plus graves que la lascivit. Mais nous concevons et valuons e e les vices non pas selon ce quils sont vraiment, mais selon notre intrt : ils nont donc pas tous la mme importance pour nous. ee e La svrit de nos jugements conduit les femmes ` sadonner ` la e e e a a lascivit plus prement et plus vicieusement que la simple nature e a ne le voudrait, et cela entra des consquences pires que ne sont ne e leurs causes. 60. Elles incitent volontiers leur mari ` gagner de largent a au Palais de Justice, et de la rputation ` la guerre, plutt que de e a o monter une garde dicile au milieu de loisivet et des plaisirs. e Ne voient-elles pas quil nest aucun marchand, ni procureur, ni soldat qui ne quitte aussitt sa besogne pour courir ` cette autre, o a et mme le crocheteur ou le savetier, tout aams quils soient, e e et harasss de travail? e
Horace [32], II, 12, vv. 21-28.
Voudrais-tu, pour les biens dAchmn`s le riche, e e e Les trsors de Mygdon, roi de la fertile Phrygie, e Ou les riches demeures des Arabes changer de Licymnia Un seul cheveu quand elle se dtourne, e Orant sa nuque aux brlants baisers? u Ou quand complaisante et rtive ` la fois e a
48. Dans le texte de l exemplaire de Bordeaux , ce paragraphe gurait plus loin apr`s les vers, ` lendroit ici numrot 61. e a e e
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61. Je ne sais si les exploits de Csar et dAlexandre sure passent en dicult la rsolution dont doit faire preuve une belle e e jeune femme leve ` notre faon, ` la lumi`re et au contact du e e a c a e monde, expose ` tant de mauvais exemples, pour se garder ine a tacte, au milieu de mille poursuites amoureuses, continuelles et insistantes. Il ny a pas daction plus pineuse, ni de plus active, e que cette inaction. Je trouve plus ais de porter une cuirasse toute e sa vie quun pucelage. Et le vu de virginit est le plus noble de e tous, parce quil est le plus dicile, La force du Diable est dans Saint-Jrme e o [36], t. II, p. les reins , dit saint Jrme. eo 72. 62. Certes, le plus dicile des devoirs humains, celui qui ncessite le plus de force, nous lavons laiss aux dames, et nous e e leur en abandonnons la gloire. Cela doit leur fournir une bonne Dicile chastet e raison de sy entter, car cest une belle occasion de nous braver, e de fouler aux pieds cette sotte prminence en mati`re de valeur et ee e de vertu que nous prtendons avoir sur elles. Elles dcouvriront, si e e elles y prtent attention, quelles seront de ce fait non seulement e fort estimes, mais aussi mieux aimes : un galant homme nabane e donne pas sa qute parce quon la repouss, pourvu que ce refus e e soit motiv par la chastet, et non le choix dun autre. Nous avons e e beau jurer et menacer, nous avons beau nous plaindre : nous mentons, car nous les en aimons encore plus. Il nest pas de meilleur appt que celui de la sagesse, sans rudesse, et sans aigreur. Cest a de la stupidit et de la faiblesse que de sentter contre la haine e e et le mpris ; mais contre une vertueuse et constante rsolution, e e associe ` de bonnes dispositions, cest l` que se montre une me e a a a noble et gnreuse. Les femmes peuvent nous savoir gr de nos e e e services jusqu` un certain point, et nous faire sentir en toute a honntet quelles ne nous ddaignent pas. e e e 63. Car elle est bien cruelle, ne serait-ce qu` cause de la a dicult ` la suivre, cette loi qui leur commande de nous abhorea rer parce que nous les adorons, et de nous ha parce que nous r les aimons ! Pourquoi ncouteraient-elles pas nos ores et nos dee mandes, pour autant quelles se maintiennent dans les limites du devoir et de la rserve? Pourquoi supposer quelles contiennent en e elles-mmes un sens plus libre ? Une reine de notre poque a dit e e
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nement que refuser ces avances, cest tmoigner de sa faiblesse, e et souligner du mme coup sa propre facilit : une dame qui na e e pas t tente ne peut se vanter de sa chastet ! ee e e 64. Les limites de lhonneur ne sont pas traces si troitee e ment : il peut se relcher, il peut saccorder quelques dispenses a ` sans se renier pour autant. A sa fronti`re, il y a une certaine e tendue libre, indirente et neutre. Il est bien stupide, celui qui e e a russi a le presser et lacculer de force dans son coin et son e ` rduit forti et nest pas satisfait de son sort ! Le prix de la e e victoire est fonction de sa dicult. Voulez-vous savoir quelle e impression a faite sur son cur votre service et vos mrites? Vous e pouvez mesurer cela ` sa conduite. Telle peut donner plus qui ne a donne pas tant. La reconnaissance due pour un bienfait dpend e enti`rement de lintention de celui qui en est lauteur : les autres e circonstances sont sans importance, mortes et fortuites. Il lui en cote plus de donner un peu qu` sa compagne de donner tout, et u a sil est quelque chose dont la raret peut servir ` estimer le prix, e a cest bien en cela : ne regardez pas si cest peu, mais combien il en est peu qui lobtiennent. La valeur de la monnaie change, selon la frappe et la marque de son origine. 65. Quoi que le dpit et le manque de retenue de certains e puissent les amener ` dire, dans lexc`s de leur mcontentement, a e e la vertu et la vrit reprennent toujours lavantage. Jai vu des e e femmes dont la rputation avait longtemps t ternie injustement, e ee retrouver lestime de tous les hommes par leur seule constance, sans lavoir recherche ni cultive, chacun se repentant et dmene e e tant ce quil avait cru ; et de lles un peu suspectes, les voil` a qui tiennent maintenant le premier rang parmi les femmes honorables. Quelquun disait ` Platon : tout le monde mdit de a e vous ! Laissez-les dire, rpondit-il. Je vivrai de telle mani`re e e que je les ferai changer de langage. 49 66. Outre la crainte de Dieu et le prix attach ` une gloire si ea rare, qui doit inciter les dames ` se conserver intactes, la corrupa tion qui r`gne ` notre poque les y contraint : si jtais ` leur place, e a e e a il ny a rien que je ne ferais plutt que de coner ma rputation ` o e a
49. Selon P. Villey [50], lanecdote serait tire du sermon 54 des moines e Antonius et Maximus, dont les ouvrages sont des recueils de sentences (penses). e
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des mains aussi dangereuses. De mon temps, le plaisir de raconter ses amours (plaisir qui nest gu`re moins doux que celui de lace tion elle-mme) ntait permis qu` ceux qui avaient un ami d`le e e a e et unique ; mais ` prsent, ce que lon trouve dans les conversaa e tions ordinaires et les propos de table, ce sont les vantardises ` a propos des faveurs obtenues et des libralits secr`tes des dames. e e e Cest vraiment trop dabjection et de bassesse que de laisser ainsi cruellement perscuter, malmener et fouiller ces douces beauts e e par des gens ingrats, bavards et tellement volages. 67. Cette exaspration exagre que nous avons envers le e ee vice des femmes nous vient de la plus vaine et la plus temptueuse e maladie qui puisse aiger lme humaine : la jalousie. a
Qui interdit de prendre de la lumi`re au ambeau voisin? e Elles peuvent bien donner sans cesse, le fonds demeure. 50
68. La jalousie, et sa sur lenvie, me semblent parmi les plus ineptes de la troupe. De cette derni`re je ne puis gu`re parler : e e cette passion que lon dit si forte, si puissante, ma fait la grce a de navoir aucune prise sur moi. Quant ` lautre, je la connais au a moins de vue : les btes elles-mmes lprouvent. Le berger Crastis e e e tant tomb amoureux dune ch`vre, son bouc vint par jalousie lui e e e heurter violemment la tte avec la sienne au point de lcraser, e e pendant quil dormait. Nous avons accru les dbordements de e cette `vre ` lexemple de certaines nations barbares. Les mieux e a duques en ont t atteintes, ce qui est normal, mais nont pas e e ee t emportes : ee e
Aucun adult`re, perc par lpe dun mari, e e e e na rougi de son sang les eaux du Styx.
La jalousie
69. Lucullus, Csar, Pompe, Antoine, Caton et dautres e e grands hommes ont t cocus, et lapprirent sans que cela fasse ee grand bruit. Il ny eut en ce temps-l` que ce sot de Lpide qui en a e mourut dangoisse.
Ah ! Malheureux, victime dun funeste destin, Cest tir par les pieds que tu passeras la porte e Et tu iras nourrir les poissons ou les raves.
50. Ovide : le premier vers vient de lArt daimer [60], III, 93 et le second des Priapea [2] f 3 v . Catulle [10], XV, 17.
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Et le dieu de Virgile 51 , quand il surprit sa femme avec lun de ses compagnons 52 , se contenta de leur faire honte,
Ovide [56], IV, vv. 187-88.
Et lun des dieux, et non des plus aust`res, e aimerait encourir un pareil dshonneur e
sans que cela lempche dtre excit par les douces caresses que e e e lui prodigue son pouse, se plaignant seulement quelle se de e e un peu depuis cela de son aection.
Virgile [97], VIII, vv. 395-6.
Pourquoi chercher aussi loin des raisons? Ai-je perdu ta conance, desse? e
e requte qui lui est libralement accorde, et Vulcain parle dEne e e e 53 avec ert , e
Virgile [97], VIII, v. 441.
Tout cela est dune humanit ` la vrit plus quhumaine ; et ea e e cet exc`s de bont, jadmets quon labandonne aux dieux. e e
Catulle [10], LXVIII, v. 141.
70. Quant ` la mise en commun des enfants, outre que les a plus srieux lgislateurs lordonnent et la souhaitent dans leurs e e Etats, elle ne touche pas les femmes, chez qui la jalousie, je ne sais pourquoi, est encore mieux enracine que chez les hommes : e
Souvent mme, Junon, souveraine des dieux, e A brl de jalousie du fait des frasques de son poux. ue e
71. Quand la jalousie sempare de ces pauvres mes, faibles a et sans rsistance, cest piti que de voir comment elle les tie e raille et tyrannise cruellement. Elle sinsinue en elles sous prtexte e damiti. Mais d`s quelle les a en son pouvoir, les mmes causes e e e
51. Vulcain, dont il a t question dans les vers du dbut de cet Essai . e e e 52. Le dieu Mars. e 53. Chez Virgile, Ene est le ls dAnchise, prince de Troie, et de Vnus. e
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qui servaient de fondement ` la bienveillance servent alors de fona dement ` une haine mortelle. De toutes les maladies de lesprit, a cest celle ` qui le plus de choses servent daliment, et le moins de a choses de rem`de. La vertu, la sant, le mrite, la rputation du e e e e mari sont alors les boutefeux de leur malfaisance et de leur rage.
Les haines de lamour sont les seules qui soient implacables.
Properce [75], II, 8, v. 3.
72. Cette `vre enlaidit et ab e me tout ce quelles ont de bon par ailleurs, et venant dune femme jalouse, aussi chaste et bonne ma tresse de maison quelle soit, il nest aucun acte qui ne sente laigre et lagacement. Cest une agitation erne qui e e les pousse ` des comportements extrmes, tout ` fait en contraa e a diction avec ce qui les a causs. Ce fut le cas 54 dun certain Oce tave, ` Rome : ayant couch avec Pontia Posthumia, son aection a e pour elle saccrt du plaisir quil y prit, et il la pressa vivement u de lpouser. Ne pouvant parvenir ` la convaincre, son amour e a extrme le prcipita alors dans lacte de la plus cruelle et mortelle e e inimiti : il la tua. Les autres signes de cette maladie amoureuse, e ce sont les haines dissimules, les complots, les conjurations, e
Et lon sait de quoi la fureur dune femme est capable,
et une rage qui se ronge dautant plus quelle est contrainte de se justier sous le prtexte des bons sentiments. e 73. Le devoir de chastet stend fort loin. Est-ce leur voe e lont instinctive que nous voulons leur voir brider ? Elle est ` e a la fois bien souple et bien active, et elle est bien prompte pour tre arrte. Comment faire, puisque les rves les entra e ee e nent parfois si loin quelles ne peuvent plus sen dtacher ? Il nest pas e en leur pouvoir, ni peut-tre en celui de la chastet elle-mme e e e puisque cest quelque chose de fminin de se dfendre contre les e e tentations et contre le dsir. Si donc cest de leur seule volont inse e tinctive quil sagit, quy pouvons-nous? Imaginez la bousculade autour de celui qui aurait le privil`ge dtre port, vif comme loie e e seau, mais sans yeux pour le voir et sans langue pour le dire, sur
54. Montaigne crit il fut bon dun Octavius... P. Villey [50] donne en e note pour ce mot : Plaisant . A. Lanly [53] reprend cette traduction. Je pense que le contexte ne lautorise gu`re, et je me place plutt du ct de e o o e D. M. Frame qui comprend : A good example was... ou de Cotton [22] : This held good with one Octavius... .
Virgile [97], V, v. 6.
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le poing de chacune de celles qui voudraient de lui 55 ! Les femmes Scythes crevaient les yeux ` tous leurs esclaves et prisonniers de a guerre, pour sen servir plus librement et en secret. 74. Quel norme avantage que de savoir saisir le moment ope portun ! Si lon me demandait quelle est la premi`re des choses en e amour, je rpondrais que cest de savoir prendre son temps. Et la e deuxi`me? La mme chose. La troisi`me? Encore la mme. Cest e e e e une condition essentielle. Jai souvent manqu de chance, mais e parfois aussi daudace. Que Dieu prserve du mal celui qui peut e encore aujourdhui se moquer de cela ! En ce si`cle, il faut plus e de tmrit en amour. Nos jeunes gens lexcusent sous prtexte e e e e dardeur. Mais si les dames y regardaient de pr`s, elles sapercee vraient quil sagit plutt de mpris... Je craignais doenser, et o e men faisait scrupule : je respecte ordinairement ce que jaime : qui oublie le respect, en cette mati`re, en eace le lustre. Jaime e quon y fasse un peu lenfant, le craintif, le serviteur. Si ce nest pas tout ` fait le cas en amour, jai ailleurs quelque apparence de a la sotte honte dont parle Plutarque, et le cours de ma vie en a t ee atteint et marqu de diverses faons : cest un aspect de moi bien e c mal assorti ` mon caract`re en gnral. Mais sommes-nous autre a e e e chose que rbellion et discordance? Je me sens dsarm quand je e e e dois essuyer un refus, aussi bien que quand je dois refuser quelque chose. Et il men cote tant de faire de la peine aux autres que u dans les occasions o` le devoir moblige a heurter les intentions de u ` quelquun, dans une aaire douteuse o` il est impliqu, je le fais u e de mauvais gr et ` contrecur. Mais sil sagit de moi personnele a lement (et bien quHom`re dise que la honte est une bien sotte e vertu pour celui qui est dans le besoin), jen charge gnralement e e quelquun dautre, pour quil en rougisse ` ma place. Jai la mme a e dicult pour conduire ceux qui me sollicitent, au point que pare e fois, il mest arriv de vouloir refuser quelque chose et de ne pas e en avoir la force.
55. Cette phrase a suscit diverses interprtations. Je retiens ici celle de M. e e Guilbaud [52] qui consid`re que poinct est une faute pour poing , e et que la mtaphore le a trait a la fauconnerie. Le sens me para donc e e ` t tre : il aurait fort ` faire celui qui... , parce que le fait de ne rien voir e a et de ne rien dire garantirait limpunit ` celles qui lui accorderaient leurs e a faveurs et que donc elles seraient nombreuses sur les rangs. Mais si cette interprtation est la bonne, alors il est tonnant que Montaigne nait e e pas corrig la faute sur l exemplaire de Bordeaux ? e
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75. Cest donc une folie que de vouloir brider chez les femmes un dsir qui est chez elles si brlant et si naturel. Et e u quand je les entends se vanter de leur disposition naturelle si froide et si virginale, je me moque delles : cest vraiment trop nier leurs vritables dispositions. Quand il sagit dune vieille dente e e e et dcrpite, ou dune jeune phtisique et dessche, si on ne peut e e e e les en croire tout ` fait, au moins en ont-elles lapparence. Mais a celles qui sont alertes et respirent bien ne font quaggraver leur cas, parce que les excuses quon en peut recevoir servent plutt o a ` les accuser. Cest comme pour un gentilhomme de mes voisins, quon souponnait dtre impuissant : c e
Son membre, plus mollasse que la tige dune bette, Ne sest jamais dress jusquau milieu de sa tunique. e
Catulle [10], LXVII, vv. 21-22.
Trois ou quatre jours apr`s ses noces, il eut, pour se justier, e la hardiesse de jurer lavoir fait vingt fois la nuit prcdente, ce e e quon utilisa pour prouver quil ignorait tout de la chose, et faire annuler son mariage. En n de compte, prtendre tre froide et e e virginale nest rien dire qui vaille, car il ny a ni continence ni vertu si nulle tentation ne vient tirer en sens contraire. 76. Cette tentation existe, faut-il dire au contraire, mais je ne suis pas prte ` me rendre. Mme les saints parlent ainsi. e a e Je parle de celles qui se vantent ` bon escient de leur froideur a et de leur insensibilit, et qui veulent tre crues sur le srieux de e e e leur visage. Car quand il sagit dun visage de convention, o` les u yeux dmentent les paroles, et avec le jargon de leur tat, qui dit e e tout le contraire de ce quil veut dire, je trouve cela plaisant. Je suis fort attach ` la sincrit et ` la franchise ; mais on ny peut ea e e a rien : si la vertu nest pas compl`tement sotte ou infantile, elle e est inepte, et convient fort peu aux dames dans leurs relations amoureuses ; elle dvie aussitt vers limpudence. Leurs artices e o et leurs grimaces ne trompent que les sots : le mensonge y est ` a la place dhonneur : cest un dtour qui conduit ` la vrit, mais e a e e par une fausse porte. 77. Si nous ne pouvons contenir leur imagination, quattendons-nous delles? Des actes? Il en est beaucoup qui chappent ` e a toute communication extrieure, et par lesquels la chastet peut e e tre mise ` mal. e a
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Martial [46], VII, 61, v. 6.
Et les actes que nous craignons le moins sont peut-tre les e plus ` craindre : leurs muets pchs sont les pires. a e e
Martial, [46] VI, 7, v. 6.
78. Il est des actes qui, sans impudeur, peuvent perdre leur caract`re pudique, et qui plus est, ` linsu des femmes ellese a mmes. Il est arriv quune sage-femme, en vriant ` la main e e e a la virginit dune jeune lle, soit par maladresse, soit par mchane e cet, soit par malheur, lait dore. Telle a supprim sa virgie e e e nit pour lavoir cherche ; telle autre en sen amusant, la mise ` e e a mal. 79. Nous ne saurions xer des limites prcises aux actions e que nous leur dfendons. Il nous faut formuler nos lois en des e termes gnraux et vagues. Lide mme que nous nous faisons e e e e de leur chastet est ridicule, car parmi les exemples extrmes que e e jai pu conna tre, je peux citer Fatua, femme de Faunus 56 , qui ne se montra jamais ` un mle, quel quil ft, apr`s ses noces, a a u e et la femme de Hiron 57 qui ne sapercevait pas que son mari e sentait mauvais, parce quelle pensait quil sagissait l` dun trait a commun a tous les hommes. Il faudrait donc en somme quelles ` deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire ! 80. Or il faut bien admettre que le point crucial du jugement que lon peut porter sur ce devoir rside essentiellement e dans la volont. On conna des maris qui ont support cet accie t e dent conjugal, non seulement sans adresser reproches ni oenses a ` leurs femmes, mais avec une tonnante estime et reconnaissance e de leur vertu. Ce fut le cas pour cette femme qui prfrait son ee honneur a sa vie, et qui la sacri au dsir enrag dun ennemi ` e e e mortel, pour sauver la vie de son mari, faisant ainsi pour lui ce quelle net certainement jamais fait pour elle-mme. Ce nest u e pas ici le lieu de multiplier ces exemples : ils sont levs et trop e e riches pour tre prsents dans ce chapitre ; gardons-les pour un e e e endroit qui leur conviendra mieux.
56. Cf. supra, p. 98, note 44. 57. Anecdote tire de Plutarque [73] Comment on pourra recevoir utilit e e de ses ennemis.
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81. Mais pour prendre des exemples dun clat plus ordie naire, ny a-t-il pas tous les jours des femmes qui se prtent ` e a dautres, simplement pour tre utiles ` leurs maris, et sur lordre e a expr`s, et par lentremise de ceux-ci? Dans lAntiquit, on conna e e t Phaulios lArgien, qui orit sa femme au roi Philippe par ambition ; et de mme, par politesse, Galba, qui avait donn ` souper ` e ea a Mc`ne, voyant que sa femme et lautre commenaient ` senvoyer e e c a des signes et des oeillades, se laissa glisser sur son coussin, faisant semblant dtre abruti de sommeil, pour favoriser leurs amours. e Il lavoua dailleurs dassez bonne grce, car ` un moment donn, a a e un valet ayant os porter la main sur les vases qui taient sur la e e table, il lui cria carrment : Ne vois-tu pas coquin, que je ne e dors que pour Mc`ne? e e 82. Telle femme a des murs lg`res, avec une volont plus e e e rigoureuse que cette autre dont la conduite semble mieux rgle. e e Nous en voyons qui se plaignent davoir t voues ` la chastet ee e a e avant davoir lge de raison ; mais jen ai vu aussi se plaindre a davoir t voues ` la dbauche avant cet ge. Le vice des paee e a e a rents peut en tre la cause, ou bien la ncessit, qui est une rude e e e conseill`re. Dans les Indes Orientales, o` la chastet est pourtant e u e tr`s recommande, lusage admettait quune femme marie puisse e e e se livrer ` celui qui lui orait un lphant, et tirait de cela quelque a ee gloire, pour avoir t estime ` un tel prix. ee e a 83. Phdon 58 le philosophe, de noble famille, choisit pour e pouvoir vivre de prostituer sa jeunesse aussi longtemps quelle dura contre de largent, ` qui en voulait, apr`s la conqute de son a e e pays dElide. Solon fut, dit-on, le premier qui, en Gr`ce, promule gua des lois donnant aux femmes la libert dassurer leur sube sistance aux dpens de leur pudicit, coutume dont Hrodote dit e e e quelle avait t admise auparavant dj` dans plusieurs autres ee ea Etats. 84. Et puis enn, quel prot peut-on esprer de cette pnible e e inquitude provoque par la jalousie? Car mme sil y a quelque e e e chose de justi dans cette passion, encore faudrait-il quelle nous e
58. On connait Phdon surtout ` travers le dialogue ponyme de Platon, e a e o` celui-ci assiste Socrate dans ses derniers moments. La source de cette u anecdote est bien entendu Diog`ne Larce, [38]Vie de Phdon, II, 105. e e e Aulu-Gelle y fait aussi allusion dans ses Nuits Attiques [6], II, 18. Mais on sait que Montaigne en prend ` son aise avec ses sources. a
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emporte utilement. Or y a-t-il quelquun qui pense pouvoir tre e assez habile pour mettre les femmes sous cl ? e
Juvnal [35], e VI, vv. 347-348.
Pose un verrou, fais-la garder mais qui gardera les gardiens? Ta femme est ruse : cest par eux quelle commencera... e
Lindlit e e
Comment ne trouveraient-elles pas une bonne occasion, dans un si`cle aussi savant que le ntre? e o 85. La curiosit est partout un vice, mais elle est pernicieuse e ici. Cest folie que de vouloir conna tre un mal pour lequel il nest point de rem`de qui ne le fasse empirer ou le renforce, dont e la honte est rendue publique et aggrave par la jalousie, et dont e la vengeance atteint plus nos enfants quelle ne nous gurit. Vous e vous desschez et prissez en recherchant une preuve aussi dicile e e ae ` tablir. Combien pitoyables ont t ceux qui de mon temps y ee sont parvenus ? Si linformateur ne propose pas en mme temps e son aide et un rem`de ` laaire, ce nest plus quune nouvelle e a injurieuse et qui mrite plus un coup de poignard quun simple e dmenti. On ne se moque pas moins de celui qui est incapable e de rgler laaire que de celui qui en ignore tout. La marque e du cocuage est indlbile : une fois appose sur quelquun, elle y ee e demeure toujours. Le chtiment la fait encore plus ressortir que la a faute elle-mme. Joli travail que darracher nos malheurs intimes e a ` lombre et au doute pour les trompeter sur les trteaux de la e tragdie ! Ce sont des malheurs qui ne font sourir que par le e rcit quon en fait. Car on ne dit pas bonne pouse et bon e e mariage quand cela est vrai, mais quand on veut viter den e parler. Il faut tre assez malin pour savoir viter cette pnible e e e et inutile connaissance. Les Romains avaient coutume, quand ils revenaient de voyage, denvoyer un messager avant eux, dans leur maison, pour avertir leurs femmes de leur arrive et ne pas les e surprendre ` limproviste. Et cest aussi la raison pour laquelle, a dans un certain pays on a institu la coutume de faire ouvrir e le passage ` lpouse par un prtre, le jour des noces, pour a e e e viter au mari davoir des doutes et de chercher ` savoir, lors du e e a premier essai, si elle vient ` lui vierge ou blesse par lamour dun a e autre 59 .
59. Source : F. Gomara Histoire Gnrale des Indes, [23] III, xxix, f 252. e e
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86. On jase ` votre propos? Je connais cent honntes homa e mes tromps, honorablement, et sans dshonneur. On en plaint e e un galant homme, on ne lestime pas moins pour cela. Faites en sorte que votre vertu toue votre infortune ; que les gens de bien e en maudissent la cause, que celui qui vous oense tremble rien que dy penser. Et puis enn : de qui ne dit-on cela, du plus petit jusquau plus grand? Dapr`s e
Jusquau gnral qui commanda tant de lgions, e e e Et qui valait bien mieux que toi ` tant dgards, coquin ! a e
Lucr`ce [43] e III, vv. 1039 et 1041.
87. Puisque tu vois quon dnigre ainsi tant dhommes en e ta prsence, pense bien quon ne tpargne pas non plus ailleurs. e e Mais les dames elles-mmes sen moqueront ? Et de quoi se moe quent-elles de nos jours plus volontiers, si ce nest dun mariage paisible et bien assorti? Chacun de vous a fait cocu quelquautre ; or la Nature est toute enti`re faite de choses du mme genre, de e e compensations et de vicissitudes. La frquence de cet accident e doit forcment en avoir attnu laigreur : le voil` bientt devenu e e e a o une coutume ! 88. Douloureuse preuve que celle qui est, de plus, income municable :
Car le sort nous refuse mme des oreilles pour couter e e nos plaintes.
Catulle [10], LXIV, v. 170.
` A quel ami en eet oserez-vous coner vos dolances ? Sil e ne sen amuse pas, il pourra les prendre comme instructions et indications lui permettant de prendre part ` la cure ! a e 89. Les gens sages tiennent secr`tes les amertumes du mae riage tout comme ses douceurs. Et parmi toutes les proprits ee importunes de cette condition, celle-ci est la plus importante pour qui est bavard comme je le suis : cest que la coutume rend indcent et nuisible le fait de communiquer ` quiconque tout ce e a que lon sait et que lon ressent. 90. Ce serait du temps perdu que de leur donner mme e un simple conseil pour les dtourner de la jalousie : leur nature e profonde est tellement imprgne de soupon, de vanit et de e e c e curiosit, quil ne faut pas esprer les gurir par la voie normale. e e e Elles se rattrapent souvent de ce dfaut gnant par une forme de e e
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sant bien plus redoutable que nest la maladie elle-mme. Car e e de la mme faon quil y a des enchantements qui ne retirent le e c mal de lun que pour le reporter sur un autre, elles rejettent ainsi volontiers leur `vre sur leurs maris quand elles sen dfont. Mais e e a ` dire vrai toutefois, je ne sais si lon peut supporter de leur part quelque chose de pire que la jalousie : cest la plus dangereuse de leurs faons dtre, comme est la tte par rapport aux membres. c e e Pittacos disait que chacun avait sa faiblesse, et que la sienne tait la mauvaise tte de sa femme ; sans cela, il sestimerait en e e tous points heureux. Il faut que ce soit un bien grave malheur, pour quun personnage si juste, si sage et si vaillant en ait la vie compl`tement gche. Que pouvons-nous donc faire, nous autres e a e pauvres petits hommes? 91. Le Snat de Marseille eut raison de faire droit ` la e a requte de celui qui demandait la permission de se suicider pour e chapper aux furies de sa femme 60 , car cest l` un mal dont on e a ne gurit jamais quen supprimant la partie atteinte, et qui na e dautre solution possible que la fuite ou la sourance, bien que toutes deux soient tr`s diciles. e 92. Il sy connaissait, ce me semble, celui qui a dit quun bon mariage ne pouvait se faire quentre une aveugle et un sourd. 93. Prenons garde aussi que la grande violence que nous leur imposons ne produise deux eets contraires ` ce que nous a recherchons, ` savoir : quelle naiguise lardeur des amoureux et a ne rende les femmes plus faciles ` se rendre. Car pour le prea mier point, en faisant monter le prix de la place, nous faisons galement monter le prix et le dsir de sa conqute. Ne serait-ce e e e pas Vnus elle-mme, qui aurait ainsi habilement relev la valeur e e e de sa marchandise, en tournant les lois ` son avantage, sachant a bien que lamour ne serait quune sotte distraction si lon ne le faisait valoir par limagination et la raret ? Cest la sauce qui e donne sa saveur ` la chair du porc, et en fait des mets dirents, a e comme le disait lhte de Flaminius 61 . Cupidon est un dieu cruel : o il samuse ` lutter contre la dvotion et la justice ; il se fait une a e
60. Cette histoire est tire du Courtisan de Castiglione [9] III, xxiv. e 61. Plutarque [73], Les dicts notables des anciens Roys. Le consul Flaminius stait merveill de voir tant de sortes de venaison sur la table, et son hte e e e o lui apprit que tout ntait que viande de porc assaisonne de diverses faons. e e c
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gloire davoir une puissance qui heurte toute autre puissance, et que toutes les autres r`gles c`dent devant les siennes. e e
Il recherche sans cesse loccasion de commettre un pch. e e
94. Quant au second point, ne serions-nous pas moins cocus si nous avions moins de crainte de ltre? Cest que la complexion e des femmes est ainsi faite que leur dfendre quelque chose les y e incite et les y pousse.
Si vous voulez, elles refusent ; refusez-vous, elles vous veulent. Suivre la voie normale est une honte pour elles.
95. Quelle meilleure interprtation trouver ` lhistoire de e a Messaline ? Au dbut, elle trompa son mari en cachette, comme e cela se fait dordinaire ; mais il tait si stupide quelle menait ses e frasques trop facilement, et elle abandonna soudain cette faon c de faire : la voil` qui se met ` faire lamour ` dcouvert, sacher a a a e avec ses amants, les entretenir et leur accorder ses faveurs ` la vue a de tous. Elle voulait quil en ft atteint. Mais comme cet animal u nen tait pas veill pour autant, et que cette trop grande facie e e lit rendait ses plaisirs mous et fades, parce quil semblait quil les e autorisait et mme les lgitimait, que t-elle ? Elle, femme dun e e empereur en bonne sant et bien vivant, la voil` qui se marie un e a jour que celui-ci tait hors de la ville, ` Rome, sur le thtre du e a ea monde, en plein midi, par une fte et crmonie publiques, avec e ee Silius, son amant de longue date. On et pu croire quelle allait u se calmer, ` cause de la nonchalance de son mari. Ou bien quelle a cherchait un autre mari qui aiguisait ses sens par sa jalousie, et qui, en lui rsistant, lincitait ` la trahir ? La premi`re dicult e a e e quelle rencontra fut aussi la derni`re. La bte sveilla en sursaut. e e e On a souvent de mauvaises surprises avec ces lourdauds endormis : jai vu, par exprience, quune tolrance extrme, quand elle e e e vient ` se dnouer, produit des vengeances plus froces, car, en a e e senammant dun coup, la col`re et la fureur ne font plus quune e seule et mme charge qui explose dun seul coup. e
... et lchent compl`tement la bride a leur fureur. a e `
Il la t mourir, avec un grand nombre de ceux qui taient de e connivence avec elle, jusqu` celui qui ny tait pour rien, mais a e quelle avait amen ` son lit ` coups de fouet ! ea a
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96. Ce que Virgile dit de Vnus et de Vulcain, Lucr`ce e e lavait dit plus `-propos 62 dune partie de plaisir secr`te entre a e elle et Mars.
Lucr`ce [43], e vv. 32 sq.
... souvent, Mars, Dieu puissant des armes, Vient se rfugier dans tes bras, e Et l`, vaincu par la blessure dun ternel amour, a e Il te contemple, la tte renverse sur ton sein e e Et son me demeure suspendue a tes l`vres. a ` e Alors, o desse, quand penche sur lui, e e Tu lenveloppes de tes caresses, Laisse tomber a son oreille ` Quelques douces paroles.
97. Quand je rumine ces rejicit, pascit, inhians, molli, fovet, medullas, labefacta, pendet, percurrit 63 , et cette noble circunfusa , m`re du gracieux infusus, jprouve du ddain e e e pour ces menues pointes et jeux verbaux que lon a fait par la suite. Pour ces gens-l`, point ntait besoin de subtiles rencontres a e de mots : leur langage tait dense, et plein dune vigueur naturelle e et constante, tout y tait pigramme, non seulement la chute la e e queue, mais aussi la tte, la poitrine et les pieds. Rien qui trahisse e leort, rien de tra nant : tout y progresse dun pas gal. Lene semble y est viril, ils ne sont pas occups ` conter eurette. e a Il ne sagit pas dune molle loquence, sans rien qui choque, elle e est nerveuse et ferme, elle ne pla pas seulement : elle comble et t ravit, et particuli`rement les meilleurs esprits. Quand je vois ces e belles formes dexpression, si vives, si profondes, je ne dis pas que cest bien dire, mais que cest bien penser. Cest la vigueur de la pense qui l`ve et amplie les paroles. Cest du cur que vient e ee lloquence. Nos contemporains appellent jugement ce qui e nest que langage, et bons mots les richesses desprit. 98. Ce que montrent les bons auteurs nest pas tant le fruit de la dextrit de la main que de la vive empreinte quils en e e
62. Montaigne indique en eet au dbut de ce chapitre que les vers de e Virgile quil cite conviendraient mieux a des amants qu` des poux ( 30 : ` a e ... nous peint Vnus bien moustille pour une pouse ). e e e e 63. Sauf ` donner une plate traduction littrale des vers cits, il nest gu`re a e e e possible de donner ici lquivalent exact de ces mots (certains proviennent e dailleurs de la citation de Virgile du 29). Ce que Montaigne souligne ici, cest leur force du moins ` son avis. a
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ont dans lesprit. Gallus 64 parle simplement parce quil conoit c simplement. Horace ne se contente pas dune expression supercielle qui le trahirait ; il voit plus clair et plus loin ` lintrieur a e des choses, son esprit furette et fouille dun bout ` lautre du a magasin des mots et des gures de style pour exprimer ce quil veut : il lui en faut dautres que celles quon emploie dordinaire, parce que ce quil conoit est hors de lordinaire. Plutarque dit La langue et c quil apprit la langue latine par les choses elles-mmes. Et il en son usage e est ici de mme : le sens claire et produit les mots, qui ne sont e e plus de vent, mais de chair et dos, et qui signient plus quils ne disent. Les crivains mdiocres sentent bien cela. Ainsi, moi, en e e Italie, je disais ce que je voulais dans les conversations courantes ; mais dans les entretiens srieux, je neusse pas os me er ` un e e a idiome que je ne maniais ni ne dominais susamment, au-del` a de son usage ordinaire. Dans ces cas-l`, je veux pouvoir y mettre a vraiment du mien. 99. Le maniement de la langue, lemploi quen font les beaux esprits, lui donnent de la valeur. Non pas tant en innovant quen lui demandant des services plus vigoureux et plus varis, en la dveloppant et lassouplissant. Ils ne lui fournissent e e pas de mots, mais ils en enrichissent les leurs, arment et renforcent leur signication et leur usage ; ils lui enseignent des mouvements inhabituels, mais avec prudence et ingniosit. Et nome e breux sont les crivains franais daujourdhui qui montrent ` quel e c a point cela nest pas donn ` tout le monde ! Ils sont assez hare a dis et mprisants pour ne pas suivre la voie commune, mais leur e manque dinvention et de discernement les perd. On ne trouve en eux quune misrable aectation dtranget, des travestissee e e ments froids et absurdes qui, au lieu de llever, abaissent leur e propos. Ils se complaisent dans la nouveaut, et peu leur importe e leet produit : pour employer un mot nouveau, ils abandonnent le mot ordinaire, qui tait pourtant plus fort et plus vif. e 100. Notre langue ne manque pas dtoe, mais un peu de e faon. Certes, il nest rien que lon ne puisse faire avec le jargon c de nos chasses et de nos guerres, qui est un terreau gnreux, e e a ` qui lon peut emprunter beaucoup ; et les expressions, comme les plantes, se trouvent forties et amliores quand on les transe e e
64. Po`te lgiaque et homme de guerre, qui fut lami dAuguste. e ee
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plante. Je trouve donc la mati`re de notre langue abondante, mais e pas assez souple ni vigoureuse : elle saaisse gnralement sous e e une pense puissante. Si vous allez dune allure soutenue, vous e sentez frquemment quelle saaiblit sous vous, quelle chit, et e e qu` dfaut delle, le latin se prsente pour vous secourir, ou le a e e grec pour dautres. Nous percevons dicilement la force des mots que nous utilisons, parce que leur grce en a t en quelque sorte a ee avilie et rendue banale par un usage frquent. De mme que dans e e le langage populaire, on trouve des tournures et des mtaphores e excellentes dont la couleur a t ternie par un usage trop courant. ee Mais cela nte rien ` leur parfum, pour ceux dont le nez est bon, o a et nenl`ve rien ` la gloire des auteurs anciens qui, comme on e a peut le penser, ont t les premiers ` mettre ces mots en valeur. ee a 101. Les sciences traitent les choses trop nement, dune faon articielle et dirente de celle qui nous est commune et c e naturelle. Mon page fait lamour et comprend ces choses-l`. Mais a lisez-lui Lon lHbreu 65 et Marsile Ficin 66 : on y parle de lui, e e de ce quil pense, de ce quil fait et il ny entend rien. Je ne reconnais pas chez Aristote la plupart de mes actions ordinaires. Elles ont t recouvertes et revtues dune autre robe ` lusage ee e a de lEcole. Que Dieu veuille quils aient bien fait ! Mais si jtais e du mtier, je rendrais lart aussi naturel quils rendent la Nature e articielle. Et laissons l` Bembo et Equicola 67 . a 102. Quand jcris, je prf`re me passer de la compagnie e ee et du souvenir des livres, de peur quils ninterrompent le l de ma pense. Et dautant que, ` la vrit, les bons auteurs me e a e e dcouragent et me font honte. Je fais volontiers comme ce peintre e qui, ayant mdiocrement reprsent des coqs, dfendait ` ses vae e e e a
65. Rabbin portugais qui a compos des dialogues damour dans le style e platonicien. Selon P. Villey, Montaigne aurait possd un exemplaire de son e e livre. 66. Marsilio Ficino, dit Marsile Ficin. Humaniste italien mort en 1499. Il t notamment des traductions de Platon et de Plotin. Il fut pour beaucoup dans une sorte de version christianisante du platonisme. Montaigne sen est abondamment servi. 67. Pierre Bembo eut dabord une vie tr`s profane avant dtre nomm e e e cardinal en 1539. Montaigne pense certainement ici a ses dialogues damour ` (Gli asolani), traduits en franais en 1545 et qui eurent beaucoup de succ`s, c e puisquils furent rimprims. Quant ` Equicola, il avait crit un trait intitul e e a e e e Della natura damore, traduit en 1584.
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lets de ne laisser entrer en sa boutique aucun coq vritable. Jaue rais plutt besoin, pour me donner un peu de lustre, de faire o comme le musicien Antinonyd`s : quand il avait ` se produire, il e a sarrangeait pour quil y et avant ou apr`s lui quelques autres u e chanteurs tr`s mauvais. e 103. Mais il mest plus dicile de me dfaire de Plutarque : e il est si universel et si complet quen toute occasion, quelque sujet extravagant que vous ayez choisi, il sins`re dans votre travail, et e vous tend une main secourable et inpuisable par les richesses et e les embellissements quelle vous ore. Cela me contrarie dtre, ` e a mon tour, aussi expos au pillage de ceux qui le frquentent 68 . Je e e ne peux le mettre ` mon menu, si peu que ce soit, sans en retirer a quelque chose, aile ou cuisse ! 104. Pour ce que je veux faire, il me va aussi bien dcrire e chez moi, dans un pays sauvage o` personne ne peut maider ni u me corriger, o` je ne frquente personne qui comprenne le latin u e quil rcite dans ses pri`res, et encore moins le franais. Jaurais e e c fait mieux ailleurs, mais louvrage et t moins le mien, et sa u ee nalit principale, sa russite, cest dtre exactement le mien. Je e e e pourrais corriger une erreur accidentelle, comme jen fais souvent parce que je cours sans faire attention ; mais les imperfections qui sont courantes et constantes chez moi, ce serait une trahison que de les enlever ! Quand on me dit ou quand je me dis a ` moi-mme : Tu abuses des images. Voil` un mot qui sent la e a Gascogne. Voil` une expression risque (et je nen rejette aucune a e de celles qui sentendent dans les rues de France, car ceux qui croient combattre lusage par la grammaire sont des plaisantins !) Ou encore : voil` un discours qui na pas de sens. Voil` un raisona a nement paradoxal. Un autre qui ne tient pas debout. Tu tamuses souvent, on peut croire que tu dis pour de bon ce que tu dis pour rire. Je rponds : oui, mais je corrige les fautes dinadvertance, e pas celles qui me sont habituelles. Nest-ce pas ainsi que je parle en tout lieu? Est-ce que je ne me reprsente pas sur le vif? Cela e sut ! Jai fait ce que jai voulu faire. Tout le monde me reconna t dans mon livre, et mon livre se reconna en moi. t
68. Sous-entendu : jai tant pris chez Plutarque que ceux qui le citent peuvent sembler avoir pris leurs citations chez moi. Rester soi-mme e
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Les singes
105. Jai une propension naturelle ` imiter, ` singer : a a quand je me mlais de faire des vers (et je nen s jamais quen e latin), ils trahissaient de toute vidence le po`te que javais lu e e derni`rement. Et dans mes premiers Essais, certains sentent un e ` peu trop lemprunt. A Paris, jemploie un autre langage qu` a Montaigne. Celui que je regarde avec attention minuence facilement. Ce que jobserve de pr`s, je men empare, que ce soit e une attitude idiote, une mchante grimace, une faon de parler e c ridicule... Et les dfauts encore plus, car ils piquent ma curiosit, e e ils saccrochent ` moi, et je dois me secouer pour leur faire lcher a a prise. On ma vu plus souvent jurer par imitation que par naturel. 106. Une imitation peut tre meurtri`re, comme celle ` lae e a quelle se livr`rent les singes horribles par leur taille et leur force e que rencontra le roi Alexandre dans certaines contres des Indes. e Il et t dicile den venir ` bout autrement ; mais ils en fouru ee a nirent loccasion par leur inclination ` refaire tout ce quils voyaient. a Car les chasseurs eurent lide de tirer parti de cette disposition en e mettant leurs chaussures devant avec force nuds ` leurs lacets, a en se mettant sur la tte et autour du cou des nuds coulants, e et en faisant semblant de se mettre de la glu sur les yeux. Cest ainsi que ces pauvres btes prirent du fait de leur propension e e naturelle a limitation : ils sengluaient les yeux, senchevtraient ` e les membres, et se garrottaient eux-mmes. Lautre facult, celle e e de reprsenter astucieusement et volontairement les gestes et les e paroles dun autre, si elle apporte souvent du plaisir et de ladmiration, on ne la trouve pas chez moi, pas plus que dans une souche. Quand je jure ` ma faon, cest seulement par Dieu, qui a c est le plus direct de tous les serments. On raconte que Socrate jurait par le chien, Znon par linterjection qui sert aujourdhui e aux italiens : Cappari 69 , et Pythagore par leau et lair. 107. Je suis si enclin ` recevoir sans y penser ces impresa sions supercielles, que si jai ` la bouche trois jours de suite a
69. Il sagirait de larbrisseau qui donne les cpres. Dans l exemplaire de a Bordeaux , on ne peut lire quune partie de ce qui a t ajout a la main en e e e` bas de la page : ...interjection qui fut donne aux... du fait de la rognure e malencontreuse faite par le relieur. Les ditions donnent toutes ici la version e de 1595 ... interjection, qui sert ` cette heure aux italiens, Cappari . D. M. a Frame quant a lui indique en note ([27] p. 667) Montaigne [...]rst wrote ` les capres then changed it to cappari. Je me demande o` il a pu trouver u cela?
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Sire, ou Altesse, huit jours apr`s, les voil` qui mchappent, ` la e a e a place de Excellence ou Seigneurie. Et ce que jaurai dit un jour en plaisantant et me moquant, je le dirai le lendemain srieusement. e Cest ce qui fait que, dans ce que jcris, jadopte plus dicilee ment les arguments des sujets rebattus, de peur de les traiter aux dpens dautrui. Tous les sujets sont bons pour moi : une mouche e me sut. Et Dieu veuille que celui que jai maintenant en mains nait pas t choisi du fait dune volont aussi frivole ! Et si je ee e commence par celui qui me pla cest quils sont tous encha es t, n les uns aux autres. 108. Mon esprit me dpla en ceci quil tombe gnralement e t e e a ` limproviste et quand je le dsire le moins, dans les rveries les e e plus folles et les plus agrables, qui svanouissent soudain car je e e nai rien sur le moment pour les noter : quand je suis ` cheval, ` a a table, au lit, mais surtout ` cheval, o` ce genre dentretiens avec a u moi-mme sont les plus consquents. Quand je tiens un discours e e a ` des gens, je suis assez sensible au silence et ` lattention que a lon me prte : celui qui minterrompt marrte net. Quand on e e est en voyage, les dicults du chemin coupent la conversation ; e mais il faut ajouter ` cela que je voyage la plupart du temps a sans compagnie capable de suivre ces entretiens de faon suivie, c et jen prote donc pour mentretenir avec moi-mme. Il en est e alors comme quand je rve et que je cone ces rves ` ma mmoire e e a e (car souvent je sais en rve que je rve) : le lendemain, si je me e e reprsente bien leur coloration, gaie ou triste, ou surprenante, e ce quils taient exactement, par contre, plus je meorce de le e retrouver, et plus je lenfonce dans loubli. De la mme faon, dise c je, il ne me reste en mmoire quune vaine image des rexions e e qui me viennent fortuitement ` lesprit, et juste ce quil faut pour a que je me ronge et magace ` les rechercher, inutilement. a 109. Mais laissons maintenant les livres de ct, et paroe lons plus matriellement et plus simplement : je trouve en n de e compte que lamour nest rien dautre que la soif de la jouissance que lon peut tirer de lobjet dsir ; et que Vnus nest e e e rien dautre que le plaisir que lon a de dcharger ces partiese l`, comme celui que la Nature nous procure en en soulageant a dautres, plaisir qui devient vicieux par son exc`s ou manque de e retenue. Pour Socrate, lamour est un dsir de gnration par lene e e tremise de la beaut. Je consid`re souvent la ridicule titillation e e
Mditer ` e a cheval
Lamour physique
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due ` ce plaisir, les mouvements absurdes, cervels et irrchis a e e e e quil provoque chez Znon et Cratippe, cette rage incontrle, ce e oe visage enamm de fureur et de cruaut, au moment le plus doux e e de lacte damour, et puis cette attitude grave, sv`re et extatique e e qui accompagne un acte aussi fou... Je vois aussi comment nos dlices et nos ordures sont loges ple-mle ensemble, comment la e e e e suprme volupt saccompagne de quelque chose de trouble et de e e plaintif, une sorte de douleur : alors je me dis que Platon a raison de dclarer que lhomme a t fait par les Dieux pour leur servir e ee de jouet,
Claudien, [21], I, 24.
et que cest pour se moquer de nous que la Nature nous a laiss e la plus trouble de nos actions, la plus commune aussi ; pour nous rendre gaux, et assimiler par l` les fous et les sages, les btes et e a e nous. Lhomme le plus rchi et le plus sage, quand je limagine e e dans cette posture, je le tiens pour un farceur de faire le sage et le rchi : quand le paon voit ses pieds, son orgueil svanouit : e e e
Horace [29], I, 1, v. 24.
Quelquun a dit : ceux qui, au milieu des distractions, ne tol`e rent pas les opinions srieuses, font comme celui qui craint dadoe rer la statue dun saint si elle na pas de vtements. e 110. Nous mangeons et buvons comme les animaux, et ce ne sont pourtant pas des actions qui empchent notre esprit de e remplir son oce ; nous y conservons lavantage que nous avons sur eux. Mais celle-l` asservit toute pense sous son joug ; elle a e abrutit et abtit par son imprieuse autorit toute la thologie e e e e et la philosophie que lon trouve chez Platon, qui ne sen plaint mme pas. Dans toute autre circonstance, vous pouvez consere ver quelque dcence ; toutes les autres activits tiennent compte e e des r`gles de biensance ; celle-l` ne peut simaginer autrement e e a que vicieuse ou ridicule. Essayez donc de lui trouver une faon c de procder sage et mesure ! Alexandre disait quil se rendait e e compte quil tait mortel ` cause de cela et du sommeil : dormir e a toue et bloque les facults de lesprit, lacte damour les abe e sorbe et les dissipe aussi. Il est certain que ce nest pas seulement le signe de notre corruption originelle, mais aussi de notre inanit e et de notre diormit. e
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111. Dun ct la Nature nous y pousse, ayant attach ` ce oe ea dsir la plus noble, la plus utile et la plus plaisante de toutes ses e fonctions ; mais dautre part elle nous laisse laccuser et la fuir, comme quelque chose dindcent et de contraire ` lhonntet, elle e a e e nous en fait rougir et recommander labstinence ! Ne sommes-nous pas bien btes, de nommer bestiale lopration qui nous cre? e e e 112. Dans leurs religions, les peuples ont adopt bien des e institutions semblables, comme les sacrices humains, les luminaires, les encens, les jenes, les orandes, et notamment : la u condamnation de lacte en question. Toutes les opinions convergent l`, sans parler de la circoncision 70 , qui est dun usage si a rpandu. Nous avons peut-tre raison de nous reprocher de crer e e e quelque chose daussi sot que lhomme, dappeler honteux cet acte, et honteuses les parties qui servent ` cela (et ` a a lheure quil est, les miennes sont carrment honteuses [et mme e e piteuses] ! 71 ). Les Essniens dont parle Pline se sont maintenus e sans nourrices et sans emmailloter les bbs, pendant plusieurs e e si`cles, grce ` laux des trangers qui, attirs par leur bonne e a a e e humeur, venaient sans cesse se joindre ` eux. Ainsi un peuple tout a entier a pris le risque de dispara tre, plutt que sexposer aux o embrassements fminins 72 , de mettre n ` la ligne des hommes e a e plutt que den fabriquer un. o On dit que Znon ne connut de femme quune seule fois dans e sa vie, et que ce fut par politesse, pour ne pas avoir lair de ddaigner trop obstinment le sexe. e e 113. On vite de voir na e tre lhomme, et on accourt pour le voir mourir. Pour le dtruire, on cherche un champ vaste et e en pleine lumi`re ; pour le construire, on se cache dans un coin e obscur, et le plus resserr possible. Cest un devoir de se cacher 73 e
70. Dans l exemplaire de Bordeaux , les mots des circoncisions sont barrs et remplacs par du trononement du prepuce qui en est une punie e c tion . Ldition de 1595, qui ignore cette correction, driverait donc dune e e copie quelque peu antrieure? e 71. Le texte de 1595 escamote les mots et peneuses , qui font partie de lajout manuscrit de l exemplaire de Bordeaux . 72. La secte des Essniens tait forme de communauts vivant aux environs e e e e de la mer Morte, et la plupart sabstenaient du mariage, dapr`s Hrodote. e e 73. Dans l exemplaire de Bordeaux , les mots et rougir ont t e e ajouts a la main. Ils ne gurent pas dans le texte de 1595. e `
Na tre et mourir
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pour le faire ; cest une gloire et une source de vertus que de savoir le dfaire. Dans un cas, cest un mfait, et dans lautre un bienfait. e e Aristote dit en eet que, selon une expression de son pays, rendre quelquun meilleur cest le tuer. 114. Les Athniens, pour dconsidrer ensemble ces deux e e e sortes dacte, ayant ` purier l de Dlos, et ` se justier envers a le e a Apollon, dfendirent ` la fois les enterrements et les mariages dans e a lenceinte de cette le.
Nous sommes honteux de nous-mmes. 74 e
115. Il y a des peuples chez qui lon se cache pour manger. Je connais une dame, et parmi les plus grandes, qui pense galement quil est dplaisant de se montrer en train de mcher, e e a que cela nuit grandement ` la grce et ` la beaut des femmes, a a a e et qui naime gu`re se prsenter en public quand elle a faim. Je e e connais aussi un homme qui ne peut supporter de voir les autres manger, ni quon le voie lui-mme ; et il fuit la prsence des autres e e plus encore quand il se remplit que... quand il se vide. 116. Dans lempire du Grand Turc, il y a un grand nombre dhommes qui pour se montrer suprieurs aux autres ne se laissent e jamais observer quand ils prennent leurs repas ; qui nen font quun par semaine ; qui se dchiquettent et se font des balafres sur e la face et les membres ; qui ne parlent jamais ` personne. Ce sont a des fanatiques, qui pensent honorer leur nature en se dnaturant : e qui croient sestimer mieux en se mprisant et samliorer en se e e dtruisant. e 117. Quel monstrueux animal que lhomme, qui se fait horreur ` lui-mme, qui renie ses plaisirs, et se consid`re comme a e e malheureux ! Il est des hommes qui dissimulent leur vie,
Virgile [99], II, v. 511.
et la drobent ` la vue des autres ; qui fuient la sant et e a e lallgresse comme si ctaient des faons dtre hostiles et dome e c e mageables. Non seulement bien des sectes, mais plusieurs peuples
74. Trence, Phormion, I, 3, v. 20. Dans l exemplaire de Bordeaux , ce e vers tait suivi de Nous accusons en mile choses, les conditions de nostre e estre. Cette phrase a t barre et remplace ` la main par : Nous estimons e e e e a vice nostre estre. Ldition de 1595 na pas repris cette correction. e
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aussi maudissent leur naissance et bnissent leur mort. Il en est e chez qui le soleil est dtest, et les tn`bres sont adores 75 . e e e e e 118. Nous ne sommes ingnieux que pour nous dnigrer 76 ! e e Cest l` le vritable gibier que poursuit, de toutes ses forces, notre a e esprit, cet outil dangereux quand il est drgl ! ee e
Quils sont malheureux, ceux qui se font un crime de leurs joies !
PseudoGallus[47], I, v. 108.
Oui, pauvre homme, tu as assez de mis`res invitables sans les e e augmenter encore par celles de ton invention ! 77 Tu es assez malheureux par ta condition naturelle sans ltre par tes artices. Tu e as bien assez de tes laideurs relles et naturelles sans ten forger e dimaginaires. Trouves-tu donc que tu sois trop heureux, si seulement la moiti de ton bonheur ne te contrarie pas ? 78 Penses-tu e que tu en aies ni avec toutes les tches que la Nature te propose, a et quelle soit oisive si tu ne te trouves de nouvelles obligations? Tu ne crains pas doenser ses lois universelles et indiscutables, et tu te cramponnes aux tiennes, partiales, et imaginaires ; plus elles sont particuli`res, incertaines, et discutables, plus tu leur e consacres tes eorts. Les r`gles de ta paroisse tattachent ; celles e du monde ne te touchent pas. 79 Regarde un peu les exemples qui illustrent cela : la vie en est pleine. 119. Les vers des deux po`tes dont jai dj` parl : Virgile Cacher pour e ea e et Lucr`ce, en traitant de la lascivit aussi discr`tement et de montrer ? e e e
75. Montaigne a peut-tre puis ces usages dans Hrodote [33] IV, 184, e e e ` sauf la derni`re dont on ne sait do` il la tire. A moins quil ne lait invente? e u e 76. Montaigne crit nous mal mener . Jinterpr`te cela comme malmee e ner ` la suite de D. M. Frame [27] qui crit : in maltreating ourselves . a e Traduire pour mal nous diriger comme A. Lanly [53] me semble trop faible. 77. Ce que Montaigne critique ici pourrait fort bien sappliquer... a ce quil ` dit lui-mme dans lApologie , o` lhomme est constamment rabaiss, e u e dnigr. e e 78. Dans l exemplaire de Bordeaux , on lisait ici : si ton aise ne te vient a desplaisir (Si ton bonheur nest pour toi un malheur). La rdaction e de 1595 est moins claire. 79. La rdaction de 1595 (que je suis ici) di`re notablement ici de celle de e e la correction manuscrite que lon peut lire dans l exemplaire de Bordeaux : Les regles positives de ton invention tocupent et tattachent et les regles de ta parroisse : celles de Dieu et du monde ne te touchent point . Ce changement de rdaction modie considrablement le sens de la phrase e e dautant plus que cela conditionne galement le sens de la phrase qui suit. e
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faon si rserve quils le font, me semblent au contraire la rvler c e e e e et la montrer de plus pr`s. Les dames couvrent leurs seins dune e rsille, les prtres cachent beaucoup de choses sacres, les peintres e e e mettent des ombres dans leurs tableaux pour leur donner plus dclat, et lon dit que les eets du soleil et du vent sont plus e pnibles a supporter quand ils sont indirects. LEgyptien t une e ` sage rponse ` celui qui lui demandait : Que portes-tu l`, cach e a a e sous ton manteau? Si je le cache sous mon manteau, cest pour que tu ne saches pas ce que cest. Mais il y a certaines choses que lon ne cache que pour mieux les montrer. Et voyez ce quen dit celui-l`, plus clairement : a
Ovide [59], V, v. 24.
Il me semble alors quil me chtre. Quand Martial trousse a Vnus ` sa faon, il ne parvient pas ` nous la montrer aussi e a c a compl`tement. Celui qui dit tout nous saoule et nous dgote. e e u Celui qui hsite ` sexprimer nous donne plus ` penser quil ny e a a en a en ralit. Il y a de la tromperie dans cette sorte de modese e tie, et notamment en nous entrouvrant, comme le font Virgile et Lucr`ce, une aussi belle voie ` notre imagination. Lacte damour e a et sa peinture doivent tous deux tre comme drobs. e e e 120. Chez les Espagnols et les Italiens, lamour est plus respectueux et plus craintif, plus minaudant et plus dguis : cela e e me pla Je ne sais plus qui a dit, autrefois, quil aurait voulu t. avoir le gosier allong comme le cou dune grue, pour savourer e plus longtemps ce quil avalait. Voil` qui convient encore mieux a pour la volupt htive et trop rapide, et notamment pour les nae a tures comme la mienne, qui ont le dfaut de la prcipitation. Pour e e arrter sa fuite et en prolonger le prambule, entre les amants, e e tout est bon : une oeillade, une inclination, une parole, un signe. Ne ferait-il pas une belle conomie, celui qui pourrait se contenter e a ner du fumet du rti? Lamour est une passion qui mle ` bien ` d o e a peu de ralit solide beaucoup de rveries vaines et vreuses : il e e e e faut la payer et la servir de mme. Apprenons aux dames ` se faire e a valoir, ` tre sres delles-mmes, ` nous amuser, ` nous troma e u e a a per. Nous mettons toujours nos assauts en premier : cest bien l` a toujours limptuosit franaise ! Si elles distillent leurs faveurs et e e c les dvoilent en dtail, chacun de nous y trouvera quelque bout e e
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de lisi`re, jusquen sa vieillesse misrable, selon sa valeur et son e e mrite. e 121. Qui ne conna la jouissance que dans la jouissance, t qui ne gagne que sil emporte tout, qui naime, ` la chasse, que la a prise celui-l` ne mrite pas de faire partie de notre cole. Plus a e e il y a de marches et de degrs ` escalader, plus il y a de noblesse e a et dhonneur ` parvenir au dernier si`ge. Nous devrions prendre a e plaisir ` tre ainsi conduits, comme dans un magnique palais, a e par divers portiques et passages, par de longues et plaisantes galeries, en faisant mille dtours. Cette faon de faire ajouterait ` e c a notre plaisir, car nous pourrions nous y arrter, nous pourrions e aimer plus longtemps. Sans lesprance et sans le dsir, le chee e min ` faire na plus dintrt. Elles ont tout ` craindre de notre a ee a ma trise sur elles et de notre enti`re possession : quand elles se e sont rendues ` la merci de notre dlit et de notre constance, les a e e voil` bien en danger, car ce sont l` des vertus rares et diciles. a a Et d`s quelles sont ` nous, nous cessons dtre ` elles. e a e a
Leurs violents dsirs assouvis, ni les serments e Ni les promesses ne comptent plus.
Catulle [10], LXIV, 147.
122. Thrasonid`s, jeune homme grec, fut, au contraire, tele lement amoureux de son amour que, ayant gagn le cur dune e ma tresse, il refusa den jouir pour ne pas amortir, rassasier, ni alanguir cette ardeur inqui`te dont il se gloriait et se nourrise sait 80 . 123. La chert donne du got ` la nourriture. Voyez come u a bien le crmonial des salutations, si propre ` notre socit, abee a ee a tardit, par sa facilit, la grce des baisers dont Socrate dit quils e a sont si puissants et si dangereux pour voler nos curs. Cest une habitude dplaisante, et vexante pour les dames, davoir ainsi ` e a prter leurs l`vres ` quiconque a trois valets dans sa suite, si e e a dplaisant soit-il. e
A celui dont la barbe est raide, avec son nez de chien do` pendent des glaons livides, u c Jaimerais certes mieux cent fois baiser le c...
80. Montaigne arrange un peu un exemple tir de la Vie de Znon, de e e Diog`ne Larce [38]. e e Martial [46], VII, xcv, 10.
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124. Nous-mmes ne gagnons gu`re en cette aaire. Car le e e monde est ainsi fait que pour trois belles, il nous faut embrasser cinquante laides. Et pour un estomac sensible, comme en ont ceux de mon ge, un mauvais baiser est trop cher payer pour un bon. a 125. En Italie, les hommes font la cour mme aux femmes e vnales, et jouent les amoureux transis aupr`s delles. Pour leur e e dfense, ils prtendent quil y a des degrs dans le plaisir et que e e e par leurs services amoureux, ils veulent obtenir les faveurs de celle qui a le caract`re le plus dicile. Ces femmes ne vendent e que leur corps, et la volont, elle, ne peut tre mise en vente : e e elle est trop libre et nappartient qu` elle-mme. Ces hommes-l` a e a disent donc que cest ` la volont quils sen prennent, et ils ont a e raison. Cest la volont quil faut courtiser et amadouer. Imagie ner quun corps puisse tre mien sans aection est quelque chose e qui me fait horreur. Et il me semble que cette fureur est un peu comme celle du garon qui alla saillir 81 par amour la belle stac tue de Vnus que Praxit`le avait faite ; ou celle de ce forcen e e e dgyptien, tout enamm par le cadavre dune morte quil tait e e e en train dembaumer, et denvelopper dun suaire : il fut ` loria gine de la loi, tablie par la suite en Egypte et ordonnant que les e corps des belles jeunes femmes et celles de bonne maison seraient gards trois jours avant quon les rem entre les mains de ceux e t qui avaient la charge de leur enterrement. Periander t encore bien pire : il tendit son aection conjugale, plus raisonnable et e plus lgitime, au contentement de Melissa, son pouse trpasse... e e e e 126. Ne pouvant autrement jouir dEndymion, son mignon, la Lune lendormit pour plusieurs mois, et trouva ainsi son compte avec un garon qui ne se remuait quen rve... Est-ce que cela ne c e rel`ve pas dune humeur lunatique de la Lune elle-mme? e e 127. Je dis donc quon aime un corps sans me quand a on aime un corps sans son consentement et sans quil le dsire. e Toutes les jouissances ne sont pas les mmes : il y a des jouise sances thiques et languissantes ; et mille autres causes que la e bienveillance peuvent nous obtenir cette faveur de la part des
81. Le texte de l exemplaire de Bordeaux comportait ici apparemment sallir , le premier l ayant t barr par un trait de plume. (Cf. http : e e e //art. uchicago. edu/images/montaigne/0395. jpg). Le texte de 1595 donne, lui : saillir . On ne peut accuser ici Marie de Gournay davoir corrig le e texte par pruderie : saillir est de toute vidence plus cru ! e
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dames. Ce nest pas un tmoignage daection : il peut contenir de e la trahison, comme ailleurs : elles ny vont parfois que dune fesse.
Aussi impassibles que si elles prparaient lencens et le vin... e Elles semblent absentes ou comme de marbre.
Martial[46], XI, 103, v. 12 XI, 59, v. 8.
128. Jen connais qui aiment mieux prter cela que leur e voiture, et quon ne peut conna tre que par l`. Il faut voir si a votre compagnie leur pla pour autre chose encore, ou pour cela t seulement, comme avec un gros garon de ferme, savoir ` quel c a rang et ` quel prix vous tes estim par elle, a e e
Si elle se donne a vous seul, ` Si elle marque ce jour dune pierre plus blanche.
Catulle [10], LXVIII, v. 147.
129. Et quoi encore? Mange-t-elle votre pain tremp dans e la sauce dune pense plus agrable? e e
Cest toi quelle tient dans ses bras, Mais elle soupire apr`s un autre. e
Tibulle [92], I, 6, v. 35.
Et quoi? Navons-nous pas vu, de nos jours, quelquun assouvir par cet acte une horrible vengeance, empoisonnant et tuant ainsi une honnte femme? e 130. Ceux qui connaissent lItalie ne seront pas tonns si je e e ne cherche pas ailleurs des exemples sur ce sujet, car cette nation peut se dire la premi`re du monde en la mati`re. On voit chez e e eux de belles femmes plus couramment que chez nous, et moins souvent de laides. Mais pour ce qui est des beauts rares et extrae ordinaires, jestime que nous faisons jeu gal. Et jai le mme point e e de vue concernant les esprits : ils ont beaucoup plus desprits de qualit moyenne, de toute vidence. La btise extrme y est plus e e e e rare, sans comparaison possible ; mais en fait dmes singuli`res a e et du plus haut niveau, nous ne leur cdons en rien. Si je voulais e prolonger ce parall`le, je pourrais dire quen ce qui concerne la e vaillance, au contraire, elle est chez nous tr`s rpandue et comme e e naturelle en comparaison de ce que lon observe chez eux. Mais on la voit parfois, entre leurs mains, si totale, si extrme, quelle e surpasse les exemples les plus grands que nous en ayons. 131. Il y a quelque chose qui cloche dans les mariages de ce pays-l`. Cest que leur coutume fait ordinairement aux femmes a
Lamour ` a litalienne
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un sort si rude, comme celui dune esclave, que la relation la plus lointaine avec un homme qui nest pas de la famille est considre ee comme aussi grave que la plus intime. Ce qui fait que tous les rapprochements ne sont jamais superciels : puisque tout est pour elles compt au mme prix, elles ont le choix ! Et quand elles e e ont renvers les barri`res, croyez-moi, elles sont de feu... La e e luxure, comme une bte sauvage, irrite par ses fers, et quon e e lche ensuite. Il faut donc leur lcher un peu les rnes. a a e
Jai vu un cheval se rebeller contre son frein, le combattre de la bouche et slancer comme lclair. e e
On attnue le besoin de compagnie en lui laissant quelque e libert 82 . e Lducation e 132. Cest un bel usage, chez nous, que dans les bonnes des lles maisons, les enfants soient reus pour y tre levs et duqus c e e e e e comme des pages : cest une cole de noblesse. Et il est, para e t-il, discourtois et mme injurieux de refuser dy accueillir un gentile homme. Jai remarqu (car autant de maisons, autant de faons e c et de styles) que les dames qui ont voulu donner aux lles de leur suite les r`gles les plus aust`res nont pas mieux russi que les e e e autres. Il faut en cela de la modration : il faut laisser ` ces lles e a une bonne partie de leur conduite ` leur propre discrtion ; car a e de toute faon il ny a pas de discipline capable de les brider de c toutes parts. Mais il est bien vrai que celle qui sest sortie sans dommage dune ducation libre inspire plus de conance que celle e qui sort indemne dune cole sv`re o` elle a t comme dans une e e e u ee prison. 133. Nos anctres levaient leurs lles dans la honte et la e e crainte (les sentiments et les dsirs taient dj` les mmes), et e e ea e nous, nous leur donnons de lassurance : mais nous ny entendons rien. Cest plutt les lles des Sarmates quon devrait prendre o pour mod`les : elles nont pas le droit de coucher avec un homme e
82. Sur l exemplaire de Bordeaux , Montaigne a bi trois lignes sans e les remplacer par quoi que ce soit. Elles ne gurent pas non plus dans notre texte : Ayant tant de pieces a mettre en communication, on les achemine a y ` employer tousjours les derni`res, puisque cest tout dun pris. On voit que ce e ntait au fond quune redite. Mais par contre, les lignes qui suivent : Nous e courons ` peu pr`s mesme fortune. Ils sont trop extremes en contrainte, nous a e en licence. manquent dans le texte de 1595.
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avant den avoir tu un autre ` la guerre. Pour moi, je nai l`e a a dessus aucune autre autorit que ce que jen entends, et il me sut e bien quelles me demandent mon avis, au privil`ge de lge. Je leur e a conseille donc, et ` nous aussi, labstinence ; mais si notre poque a e y est trop oppose, au moins la modration et la mesure. Car e e comme le dit Aristippe, parlant ` des jeunes gens qui rougissaient a de le voir entrer chez une courtisane : le vice nest pas dentrer chez elle, mais de nen pas sortir. Si quelquun ne veut pas exempter sa conscience, quelle exempte de faute au moins son nom : si le fonds nest pas bon, quau moins lapparence demeure ! 134. Je loue la progression et la lenteur dans la faon quont c les femmes de nous dispenser leurs faveurs. Platon nous montre que la facilit et la promptitude sont ` proscrire dans toutes les e a formes de lamour. Cest un signe de gourmandise que de se livrer aussi compl`tement et tmrairement, avec frnsie : les femmes e e e e e doivent recouvrir cela avec toute leur adresse. En attribuant leurs faveurs de faon mesure, ordonne, elles piquent bien mieux c e e notre dsir, tout en cachant le leur. Quelles fuient toujours dee vant nous et mme celles qui comptent bien se laisser attraper. e Elles viennent mieux ` bout de nous en senfuyant, comme le faia saient les Scythes. Et dailleurs, en vertu des lois que la Nature leur impose, ce nest pas ` elles de dsirer : leur rle est de supa e o porter, obir, consentir. Cest pourquoi la Nature leur a donn e e une disponibilit permanente pour lamour, alors que la ntre est e o rare et incertaine. Pour elles, cest toujours le moment, pour tre e toujours prtes quand cest le moment pour nous : prtes ` sue e a bir . Et si la Nature a voulu que nos dsirs soient visibles et e saillants, elle a fait en sorte que pour elles ils soient occultes et internes : elle les a dotes dorganes impropres ` lostentation et e a seulement faits pour la dfensive. e 135. Les exemples comme celui qui suit doivent tre ime puts aux murs tr`s libres des Amazones. Comme Alexandre e e tait de passage dans lHircanie 83 , la reine des Amazones, Thalese tris, vint le voir avec trois cents soldats de son sexe, bien montes e et bien armes (elle avait laiss le reste de la grande arme qui e e e laccompagnait au-del` des montagnes voisines). Elle lui dclara a e tout haut, en public, que le bruit de ses victoires et de sa valeur
83. Au sud-est de la Mer Caspienne.
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lui avait donn lenvie de le voir, de mettre ses moyens et sa puise sance au service de ses entreprises, et que, le trouvant si beau, si jeune et si vigoureux, elle lui conseillait, elle qui avait toutes les qualits, de coucher ensemble, an quil naqu du plus vaillant e t, homme vivant et de la plus vaillante femme du monde, quelque chose de grand et de rare pour lavenir. Alexandre la remercia pour ses autres ores, mais pour laisser un peu de temps ` laca complissement de sa derni`re demande, il sarrta treize jours en e e ce lieu, pendant lesquels il festoya le mieux quil put, en lhonneur dune princesse aussi hardie. 136. Nous sommes presque toujours de tr`s mauvais juges e des actions des femmes, comme elles le sont des ntres. Javoue la o vrit quand elle me nuit de mme que lorsquelle me sert. Cest e e e un dr`glement dtestable qui les pousse si souvent au changeee e ment, et les empche de xer leur aection sur quelque objet e que ce soit, comme on le voit bien pour cette desse ` qui lon e a attribue tant de changements et damis 84 . Mais il est bien vrai que si lamour nest pas violent, cest contre sa nature, et sil est constant, cest contre la nature de la violence. Ceux qui sen tonnent et se rcrient, qui cherchent les causes de cette malae e die quelles ont en elles, la considrant comme dnature et ine e e croyable, ne voient-ils pas combien ils en sont eux-mmes frapps, e e sans en tre pouvants et sans crier au miracle ? Il serait peute e e tre plus tonnant de les trouver constantes, car il ne sagit pas e e seulement dune passion corporelle : si la cupidit na pas de n, e ni lambition, il ny en a pas non plus pour la paillardise. Elle demeure encore apr`s la satit, et il est impossible de lui prescrire e ee une satisfaction durable non plus quun terme : elle va toujours au-del` de ce quelle poss`de. Dans ces conditions, linconstance a e leur est peut-tre bien plus pardonnable qu` nous autres. e a 137. Elles peuvent allguer, comme nous, lattrait qui nous e est commun envers la varit et la nouveaut. Mais de plus, ` ee e a la dirence de nous, elles peuvent se prvaloir du fait quelles e e ach`tent les yeux ferms : sans avoir vu lobjet 85 . Jeanne, e e Reine de Naples, t trangler Andros, son premier mari, aux e e grilles de sa fentre, avec un lacet dor et de soie tiss par ellee e
84. Vnus, bien entendu. e 85. Montaigne emploie lexpression acheter un chat en sac qui signie acheter sans voir ce quon ach`te. Lexemple qui suit est assez explicite. e
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mme, parce que dans laccomplissement du devoir conjugal, elle e ne lui trouvait ni les instruments, ni la vigueur capables de re pondre aux esprances quelle avait formes en voyant sa taille, sa e e beaut, sa jeunesse et ses bonnes dispositions : elle estimait avoir e t sduite et abuse 86 . Les femmes peuvent encore allguer pour ee e e e leur dfense que laction demande plus deort que la passivit, et e e que de leur part, au moins, elles fournissent toujours le ncessaire, e tandis que de notre ct, il peut en aller autrement. Cest la raison oe pour laquelle Platon tablit avec sagesse, dans ses Lois, que pour e dcider de lopportunit dun mariage, des juges puissent voir e e auparavant les jeunes gens qui y prtendent tout nus, et les lles e jusqu` la ceinture seulement. a 138. Quand elles nous mettent ` lpreuve, il se peut quelles a e ne nous trouvent pas dignes de leur choix.
Apr`s avoir prouv ses reins et dune main infatigable e e e Tent daermir la chose qui ressemble a du cuir mouill, e ` e Elle abandonne un terrain peu propice au combat amoureux.
Martial [46], VII, 57, vv. 3-5.
Il ne sut pas que la volont y soit. La faiblesse et limpuise sance rompent lgitimement un mariage : e
Il fallait prendre ailleurs un poux plus viril e Capable de dnouer la ceinture virginale. e
Catulle [10], LXVII, vv. 27-28.
Pourquoi pas, en eet ? Sil ne peut faire preuve, comme elle sy attend, dun comportement amoureux plus licencieux et plus actif,
sil ne peut venir a bout de ce doux labeur. `
Mais ny a-t-il pas une grande impudence ` apporter nos ima perfections et nos faiblesses dans un lieu o` nous dsirons plaire, u e et laisser de nous une bonne rputation et de lestime ? Pour le e peu dont jai besoin ` lheure actuelle, a
Ayant a peine assez de forces ` Pour faire a une fois, c
86. Anecdote probablement tire de Lavardin [37] f 383. Le mari en quese tion aurait t trangl en 1345. Cest cette Jeanne qui vendit Avignon au e e e e Pape, pousa encore deux ou trois autres princes, et fut nalement dtrne e e o e et toue par son cousin en 1382... ! e e
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Ne crains rien dun homme Dont le temps dans sa course A clos le dixi`me lustre. e
139. La Nature aurait d se contenter de rendre cet ge u a malheureux, sans le rendre ridicule. Je dteste le voir pour le peu e de chtive vigueur qui lui reste, et qui lchaue trois fois par e e semaine, sempresser et se dmener avec la mme vigueur que e e sil avait amass en son bas-ventre une charge lgitime et impore e tante 87 : un simple feu de paille. Et je mtonne de voir une e amme si vive et ptillante aussitt refroidie et teinte : un tel e o e apptit ne devrait tre le fait que de la eur dune belle jeunesse. e e Fiez-vous y, pour voir, et essayez donc de soutenir cette ardeur infatigable, compl`te et constante que vous ressentez : il vous laise sera tomber en pleine action ! Tournez-vous plutt carrment vers o e quelque tendre jeunesse, tonne et ignorante, qui tremble encore e e sous la frule, et pour quelle en rougisse... 88 e
Virgile [97], XII, vv 67-69.
Comme un ivoire indien teint de pourpre sanglante, Ou comme des lis blancs mls a des roses en re`tent ee ` e La chaude couleur.
Qui peut, sans mourir de honte, attendre le lendemain le ddain de ces beaux yeux, tmoins de sa faiblesse et de son ime e puissance,
Ovide [59], I, 17, v. 21.
celui-l` ne peut conna la satisfaction et la ert de les voir bata tre e tus 89 et ternis par le vigoureux exercice dune nuit agite passe e e
87. Je mcarte ici des interprtations courantes. Montaigne crit sil avoit e e e au ventre une grande et legitime journee . A. Lanly [53] traduit par quelque grande et lgitime journe de travail . De mme D. M. Frame [27] : some e e e great and proper days work . Mais journee est ` mon avis ` prendre ici a a dans le sens mtonymique de rsultat ou de mesure (ce quon amasse e e ou rcolte en une journe). Autrement dit : tout ce quon a accumul en e e e une journe et lon voit bien de quoi il sagit. e 88. L` encore je mcarte des interprtations habituelles ; je consid`re que a e e e il dans il vous lairra reprsente bien le dsir ( lapptit ) et e e e non lge . a 89. Montaigne crit : de les leur avoir battus . A. Lanly crit en note e e
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a ` ce service. Quand jen ai vu une sennuyer de moi, je nen ai pas aussitt incrimin sa lg`ret : je me suis plutt demand si o e e e e o e je ne devais pas men prendre plutt ` la Nature. Certes elle ma o a accus de faon dplaisante et illgitime, e c e e
Si mon outil nest pas assez long, ou pas bien gros... Les matrones le savent bien, elles, Qui voient dun mauvais oeil les petits outils.
Priapea [2], LXXX, 1. Priapea [2], VIII, 4.
... et ma caus un dommage norme. e e 140. Chacun de mes lments est moi tout autant que les ee donner autres, mais nul autre ne fait de moi un homme plus videmment mon portrait e complet que celui-ci. Je me dois de donner au public mon portrait complet. La valeur de mes propos vient de leur vrit, de leur libert, e e e de leur ralit ; ils laissent de ct ces petites r`gles fabriques, e e oe e e usuelles, particuli`res : ils sont naturels, constants et universels. e Et la civilit et la crmonie nen sont que les lles abtardies. e ee a Nous viendrons bien ` bout des vices apparents quand nous serons a venus ` bout des vices rels. Quand nous en aurons ni avec les a e uns, nous nous attaquerons aux autres si nous jugeons quil faille y courir. Car le danger est de sinventer des devoirs nouveaux pour nous excuser de ngliger ceux qui sont naturels, et de semer e ainsi la confusion entre eux. On voit bien quil en est ainsi quand on constate que dans les lieux o` les fautes sont des crimes, les u crimes ne sont eux-mmes que des fautes. Que dans les nations o` e u les r`gles du savoir-vivre sont moins nombreuses et plus souples, e les r`gles lmentaires et communes sont mieux observes. La e ee e multitude des devoirs ` observer toue le soin que nous y appora e tons, laaiblit jusqu` lanantir. Lattention accorde aux choses a e e lg`res nous loigne de celles qui sont importantes. Et comme les e e e gens superciels suivent une route facile et bien vue de tous, au regard de la ntre ! Les usages sont des ombres dont nous nous o recouvrons et nous nous grations mutuellement ; mais ce nest pas avec cela que nous allons rgler, au contraire, la dette que e nous avons envers ce grand juge qui retrousse nos vtements et e
([53], t. III, p. 102, note 375) : Leur renvoie, dans une syntaxe tr`s libre, e aux femmes. Je ne suis pas de cet avis : leur renvoie aux beaux yeux, qui sont battus , comme on le dit couramment des yeux de quelquun qui a pass une mauvaise nuit, ou une nuit agite . Cest galement ainsi que e e e comprend D. M. Frame [27] : having[... ] put circles around them .
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nos haillons autour de nos parties honteuses, et na aucune peine a ` nous voir partout, y compris en nos plus secr`tes et plus ine times ordures. Elle serait bien utile en sa dcence, notre virginale e pudeur, si elle pouvait lui interdire de dcouvrir cela ! e 141. Et enn, celui qui librerait lhomme dune superstie tion verbale aussi tatillonne ne causerait pas grand tort au monde. Notre existence est faite en partie de folie, en partie de sagesse. Celui qui dans ses crits, se montre respectueux et soucieux des e r`gles tablies en laisse donc de ct plus de la moiti. Je ne me e e oe e cherche pas dexcuses ; si je le faisais, ce serait plutt de mes exo cuses que je mexcuserais, que dune faute qui me serait propre 90 . Mais je veux me justier aupr`s de certains qui pensent autree ment, et qui sont en plus grand nombre, me semble-t-il, que ceux qui pensent comme moi ; et comme je ne veux mcontenter pere sonne (et il est bien dicile pour un homme, qui est un, de se conformer ` une aussi grande diversit de murs, de discours et a e de sentiments... ), tenant compte de leur opinion, je dirai donc que ceux-l` ont bien tort de sen prendre ` moi pour ce que je a a fais dire aux autorits admises et approuves depuis des si`cles, et e e e quil nest pas juste, parce que je ncris pas en vers, quils me ree fusent la libert dont jouissent ` notre poque mme des hommes e a e e dglise. En voici deux, par exemple, et des plus renomms : e e
Que je meure si ta fente nest pas une ligne troite. 91 e Un vit dami la contente et bien traite. 92
142. Et que dire de tant dautres? Je prne la modestie, et o ce nest pas de faon dlibre que jai choisi cette faon de parler c e ee c choquante : cest Nature qui la choisie pour moi. Je nen fais pas non plus lloge, pas plus que de toutes les formes contraires aux e usages ; mais je lexcuse et en attnue la condamnation en vertu e des circonstances, tant gnrales que particuli`res. e e e
90. Dans l exemplaire de Bordeaux on lit ici : que de nulle autre partie . 91. La citation est tire des Juvenilia (dition de 1578) de Thodore de e e e B`ze, qui fut dabord catholique, et devint pasteur ` Gen`ve a la suite de e a e ` Calvin. 92. Mellin de Saint-Gelais [24] t. 1, 17, pp. 276-277. Aumnier du dauphin, o il fut le po`te ociel de la Cour de Franois 1er. Ldition intgrale de ses e c e e uvres ne parut quapr`s sa mort, en 1574. On y trouve des pi`ces plutt e e o licencieuses, comme le rondeau o` Montaigne a t prendre ce vers... u e e
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143. Mais reprenons... 93 On peut se demander aussi do` u vient cette autorit souveraine et usurpe que vous prenez sur e e les femmes qui vous favorisent ` leurs dpens? a e
Si dans lobscurit, furtive, elle vous accorda quelques petites e faveurs
Catulle [10], LXVIII, 145.
cela sut-il pour que vous vous sentiez aussitt les droits, la froio deur et lautorit dun mari? Lamour est une convention passe e e librement : pourquoi ne pas vous y attacher comme vous voudriez y assujettir les femmes? Il ne saurait y avoir de r`gles prescrites e a propos de choses volontaires. ` 144. Cest contraire ` lusage, mais il est vrai pourtant que a jai, en mon temps conclu ce march autant quil est possible, e aussi consciencieusement quun autre, et avec quelque apparence de justice : je nai tmoign aux femmes en mati`re daection e e e que ce que je ressentais vritablement pour elles, et je leur en e ai montr sinc`rement la dcadence, la vigueur et la naissance, e e e les acc`s et les accalmies. Car on ny va pas toujours ` la mme e a e allure. Jai t si avare de promesses que je pense avoir plus tenu ee que promis ou d. Elles ont trouv l` une sorte de dlit, allant u e a e e jusquau service de leur inconstance, je veux dire : de leur inconstance avoue et parfois multiplie. Je nai jamais rompu avec e e elles tant que je tenais ` elles, ne ft-ce que par un l, et dans a u les quelques occasions quelles men ont fournies, je nai jamais rompu au point dprouver pour elles du mpris et de la haine, e e car ayant acquis, mme par le moyen des plus honteuses convene tions, de telles privauts, cela ma contraint encore ` quelque e a bienveillance ` leur gard. Je leur ai parfois montr un peu de a e e col`re et dimpatience exagre, du fait de leurs ruses et de leurs e ee faux-fuyants, lors de nos disputes, car je suis par nature sujet ` a des motions brusques qui nuisent souvent ` mes entreprises, bien e a quelles soient lg`res et de peu de dure. e e e 145. Si elles ont voulu mettre ` lpreuve ma libert de a e e jugement, je nai pas hsit ` leur donner des avis autoritaires e e a et mordants, ` mettre le doigt sur la plaie. Si je leur ai laiss a e quelque motif de se plaindre de moi, cest plutt davoir, au regard o
93. Montaigne reprend le l de ce quil disait plus haut (` la suite des a citations des Priapea, n du 139), apr`s un ajout de plus dune page. e e
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de lusage daujourdhui, prouv pour elles un amour btement e e e consciencieux. Jai respect ma parole, dans les aaires pour lese quelles on men et facilement dispens. Elles se soumettaient u e alors parfois ` mes raisons, en conservant leur rputation, obsera e vant des conventions quelles eussent volontiers vues enfreintes par le vainqueur. Jai fait cder plus dune fois le plaisir ` son e a paroxysme, devant lintrt de leur honneur ; et lorsque la raiee son my contraignait, je les ai armes contre moi, de telle faon e c quelles se conduisaient alors plus srement et plus sv`rement u e e en suivant mes principes quelles ne leussent fait en suivant les leurs. 146. Autant que je lai pu, jai pris sur moi seul le risque de nos rendez-vous, pour les en dcharger, et jai toujours organis e e nos rencontres par les voies les plus directes et les plus inattendues, pour moins veiller les soupons, et les rendre de ce fait, e c a ` mon avis, plus commodes : on est gnralement dcouvert par e e e l` o` lon se croit le mieux cach, et les choses que lon craint a u e le moins sont les moins dfendues et les moins observes. On ose e e plus facilement faire ce que personne ne pense que vous oserez, et qui devient facile par sa dicult mme. e e 147. Personne neut jamais plus que moi une faon ouverc tement charnelle dans ses travaux dapproche. Cette faon denc visager lamour est plus conforme aux r`gles naturelles. Mais qui e sait mieux que moi combien elle est ridicule et peu ecace pour les gens daujourdhui ! Et pourtant, je nai point ` men repentir ; a je nai plus rien ` perdre en ce domaine : a
Horace [30], Odes, I, 5.
Ce tableau votif sur le mur du temple Montre assez que jai consacr e Au Dieu de la mer Mes vtements encore humides. e
148. Il est temps dsormais den parler ouvertement. Mais e a ` un autre, je dirais peut-tre : Mon ami, tu rves ! Lamour de e e ce temps a peu ` voir avec la loyaut et lhonntet ! a e e e
Trence [94], e Leunuque, I, 1, vv. 16-18.
Si tu prtends lui xer e Des r`gles claires, cest peine perdue, e Cest raisonner draisonnablement. e
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Alors si, au contraire, ctait ` moi de recommencer, je ree a commencerais de la mme faon, avec la mme mthode, aussi e c e e infructueuse quelle puisse tre pour moi. Linecacit et la sote e tise sont louables dans une action qui ne lest pas. Et mloignant e de ce qui se fait, je me rapproche de ce que je suis. 149. Au demeurant, dans ces aaires-l`, je ne me laisa sais pas compl`tement aller : je my complaisais, mais je ne my e oubliais pas. Je conservais ce peu de discernement et de jugement que la Nature ma donn, que ce soit pour le service des e dames ou pour le mien : un peu dmotion, mais pas de folie. Ma e conscience sy trouvait engage elle aussi, jusqu` la dbauche e a e et au dr`glement, mais non jusqu` lingratitude, la trahison, ee a la mchancet ou la cruaut. Je nachetais pas les plaisirs de ce e e e vice ` tout prix : je me contentais simplement de ce quil cote. a u Aucun vice nest renferm sur lui-mme. Je dteste ` peu Sn`que [84], e e e a e e pr`s autant loisivet croupie et assoupie quune activit dlicate XLV. e e e e et pnible. Celle-ci me pince, lautre massoupit. Jaime autant e les blessures que les meurtrissures, et les coups tranchants que les raures. Jai trouv dans ces dispositions, quand jy tais le e e e plus ` laise, une juste balance entre les deux extrmits. Lamour a e e est une agitation veille, vive et gaie. Je nen tais ni troubl ni e e e e aig, mais jen tais excit et encore plus chang. Il faut sen e e e e tenir l` : elle nest nuisible quaux fous. a 150. Un jeune homme demandait au philosophe Pantios e sil tait bien convenable pour un sage dtre amoureux. Laise e sons-l` le sage, rpondit-il, mais toi et moi, qui ne le sommes Sn`que, [84], a e e e pas, nous ne devons pas nous engager dans quelque chose daussi CXLI. troubl et violent, qui nous rend dpendant dautrui, et mprisables e e e pour nous-mmes. Il disait vrai : il ne faut pas coner une chose e si imptueuse par elle-mme ` une me qui nest pas en mesure e e a a den soutenir les assauts, et incapable de rfuter en actes les pae roles dAgsilas, selon lesquelles la sagesse et lamour ne peuvent e aller ensemble. Car cest une vaine occupation que lamour, cest vrai, malsante, honteuse et illgitime. Mais si on la conduit de e e faon modre, je lestime salubre et propre ` dgourdir un esc ee a e prit et un corps appesantis ; et si jtais mdecin, je lordonnerais e e volontiers ` quelquun comme moi, de mon temprament et de a e ma condition, aussi volontiers que nimporte quel autre rem`de, e
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pour lveiller et le tenir en forme jusqu` un ge avanc, et pour e a a e retarder sur lui les eets de la vieillesse. 151. Pendant que nous nen sommes encore quaux faubourgs, que le pouls bat encore,
Juvnal [35], e 26.
Mes cheveux a peine blancs, ma vieillesse a son dbut, ` ` e Je me tiens encore droit et Lachsis 94 a encore de quoi ler ; e Mes jambes me portent encore et ma main na nul besoin de bton. a
...nous avons besoin dtre sollicits et chatouills par quelque e e e agitation qui nous dvore comme celle de lamour . Voyez comme e elle a redonn de la jeunesse, de la vigueur et de la gaiet au e e sage Anacron. Et Socrate, plus vieux que je ne le suis, parlant e dun objet amoureux, disait : Ayant appuy mon paule contre e e la sienne, et approch mon visage du sien, alors que nous ree gardions ensemble dans un livre, je sentis soudain, sans mentir, une piqre dans lpaule, comme si une bte mavait mordu ; et u e e pendant plus de cinq jours ensuite, je ressentis l` des fourmillea ments, et dans le cur, une dmangeaison continuelle. 95 Ainsi e un attouchement dpaule, fortuit, tait capable de rchauer et e e e troubler une me refroidie et aaiblie par lge, et la premi`re a a e de toutes par la sagesse ! Mais pourquoi pas ? Socrate tait un e homme, et ne voulait tre ni para autre chose. e tre 152. La philosophie ne soppose pas aux plaisirs naturels, pourvu quils soient mesurs : elle prche leur modration, non e e e leur abandon. Ses eorts se portent contre ceux qui sont trangers e a ` la Nature et les btards. Elle dit que les dsirs qui manent a e e du corps ne doivent pas tre renforcs par lesprit, et elle nous e e conseille intelligemment de ne pas chercher ` veiller notre faim ae par la satit, de ne pas se gaver au lieu de simplement se remplir ee le ventre, dviter toute jouissance qui nous ferait ressentir son e manque, et toute nourriture et tout breuvage qui pourraient nous aamer et nous altrer. De mme, en ce qui concerne lamour, elle e e nous ordonne de prendre un objet qui satisfasse simplement le besoin du corps, et qui ne trouble point lme : celle-ci ne doit pas a en tenir compte, elle doit suivre simplement le corps et lassister.
94. Lune des trois Parques, qui tiennent entre leurs mains le destin des hommes. 95. Tir de Xnophon [100], IV, 27. e e
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Mais nai-je pas raison de penser que ces prceptes, qui dailleurs e ont ` mon avis une certaine rigueur, concernent un corps capable a daccomplir son oce? Et quun corps aaibli, comme un estomac dlabr, il est excusable de le rchauer et de le soutenir par des e e e artices, et lui redonner par le biais de limagination, lapptit et e lallgresse quil a perdus? e 153. Ne peut-on dire que pendant que nous sommes dans cette prison terrestre, il ny a rien en nous de purement corporel ni de purement spirituel, et que cest dchirer un homme tout vif e que de sparer les deux ? Ny a-t-il pas aussi quelque raison de e porter la mme attention au plaisir qu` la douleur? Pour prendre e a un exemple : la douleur tait violente au dernier degr dans lme e e a des saints qui faisaient pnitence. Mais le corps y prenait part e naturellement, du fait de leur alliance, mme sil tait peu en e e cause. Les saints ne se sont pas contents de le voir suivre et e assister leur me maltraite, ils lont maltrait lui-mme en lui a e e e inigeant des sourances particuli`res et atroces, an que lun et e lautre, me et corps, fassent plonger lhomme dans la douleur, a dautant plus salutaire quelle tait plus rude. e 154. De la mme faon, dans le cas des plaisirs corporels, e c nest-il pas injuste de prvenir lme contre eux, et de ne ly ene a tra ner que comme vers une obligation, une ncessit, ` laquelle e e a elle devrait se contraindre et se soumettre ? Cest plutt ` elle o a au contraire de les rchauer et de les susciter, de sy orir et e de sy inviter, puisque cest ` elle que revient la charge de les a diriger. Tout comme, ` mon avis, concernant les plaisirs qui lui a sont propres, cest aussi ` elle de les insuer dans le corps, de a le faire se pntrer de tout ce qui lui en est accessible de par sa e e condition, de faire en sorte quils lui soient doux et salutaires. Car sil est bon, comme on dit, que le corps ne suive pas ses apptits e au prjudice de lesprit, pourquoi ne serait-il pas bon aussi que e lesprit ne suive pas les siens au prjudice du corps? e 155. Je nai pas dautre passion qui me tienne en haleine. Ce que la cupidit, lambition, les querelles, les proc`s, sont pour e e les autres, pour quelquun comme moi, qui na pas doccupation dtermine, lamour le remplacerait plus agrablement. Il me ree e e donnerait la vigilance envers moi-mme, la sobrit, lamabilit, e ee e le soin de ma personne. Il raermirait mon aspect, et les grimaces de la vieillesse, ces grimaces diormes et pitoyables, ne parvien-
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draient plus ` le dtriorer. Il me ram`nerait aux tudes saines et a ee e e sages par lesquelles je pourrais me rendre plus estim et mieux e aim, en otant de mon esprit le dsespoir et le mpris envers son e e e propre usage, il le rendrait ` lui-mme. Il me divertirait de mille a e penses ennuyeuses, de mille chagrins mlancoliques, dont loisie e vet nous accable ` cet ge, avec le dlabrement de notre sant ; e a a e e il rchauerait, au moins en imagination, ce sang que la Nature e abandonne, il soutiendrait le menton et allongerait un peu les muscles, la vigueur et lallgresse ` vivre de ce pauvre homme e a qui sen va ` toute vitesse vers sa ruine. a 156. Mais je vois bien que cest un avantage tr`s dicile ` e a recouvrer : par faiblesse, et par une longue exprience, notre got e u est devenu plus dlicat et plus dicile : nous demandons plus, e alors que nous apportons moins ! Nous voulons avoir le choix alors que nous mritons moins dtre accepts. Sachant ce que nous e e e sommes, nous sommes moins audacieux et plus mants : rien ne e peut nous garantir dtre aims, tant donne notre condition e e e e et la leur. Jai honte de me retrouver au milieu de cette bouillante jeunesse :
Horace [31], XII, vv 19-20.
Dont le membre est plus solidement plant e Que ne lest sur les collines un jeune arbre.
Pour que ces jeunes gens ardents puissent voir Et non sans beaucoup rire Notre ambeau sen aller en cendres !
Ils ont pour eux la force et la raison ; laissons-leur la place : nous navons plus le moyen de leur tenir tte. e 157. Et de toutes faons ce germe de beaut naissante ne se c e laisse pas manier par des mains si engourdies, et ne se donne pas volontiers pour des raisons purement matrielles. Comme le dit ce e philosophe ancien ` celui qui se moquait de lui parce quil navait a pas su gagner les bonnes grces dun tendron quil poursuivait de a ses assiduits : Mon ami, lhameon ne saccroche pas dans du e c fromage aussi frais.
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158. Or il sagit l` dun type de relations qui demande de a la rciprocit : les autres plaisirs que nous recevons peuvent tre e e e rcompenss par des prsents de diverses sortes ; mais celui-ci ne e e e peut tre pay que dans la mme monnaie. En vrit, dans ce e e e e e genre de plaisirs, celui que je donne chatouille plus agrablement e mon imagination que celui quon me procure. Et qui peut recevoir du plaisir sans en donner nest pas gnreux : cest une me vile, e e a qui veut tre redevable en tout, et qui se pla dans les relations e t avec les gens pour qui il est ` charge. Il nest nulle beaut, nulle a e grce, nulle privaut exquise quun galant homme puisse dsirer a e e pour ce prix-l`. Si les dames ne peuvent nous faire du bien que par a piti, je prf`re ne pas vivre que de vivre daumne. Je voudrais e ee o bien avoir le droit de leur demander, ` la faon dont je lai vu faire a c en Italie : Faites-moi du bien pour vous-mme , ou ` la faon e a c dont Cyrus exhortait ses soldats : Qui maime me suive 96 ! 159. Reportez-vous, me dira-t-on, ` celles de votre condia tion, quun mme destin vous rendra plus faciles. O la sotte et e insipide combinaison !
Je ne veux pas tirer la barbe dun lion mort.
Martial [46], X, 90, v. 10.
Xnophon fait des reproches ` Mnon, et laccuse davoir eu e a e des amours qui ntaient plus dans la eur de lge. Je trouve e a plus de plaisir ` voir seulement le juste et doux mlange de deux a e jeunes beauts, ou ` limaginer seulement en esprit, plutt que de e a o faire moi-mme le second dun couple triste et informe. Je laisse e ce dsir curieux ` lEmpereur Galba, qui ne sintressait quaux e a e chairs dures et vieilles, et ` ce pauvre malheureux : a
Fassent les dieux que je puisse te voir ainsi, Que je puisse baiser tes cheveux blanchis, Et serrer contre moi ton corps amaigri !
Ovide [58], I, 4, vv. 49-51.
160. Et parmi les pires laideurs, je place les beauts artie cielles et forces. Emon`s, jeune garon de Chio, pensant acqurir e e c e par de beaux atours la beaut que lui refusait la Nature, se e
96. Cette citation a t ajoute ` la main sur l exemplaire de Bordeaux : e e e a Qui saimera si me suyve . Le texte de 1595, que je traduis, est ici dirent : Qui maymera, si me suive. La valeur de la sentence ainsi e crite est videmment moindre. e e
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prsenta au philosophe Archsilas et lui demanda si un sage poue e vait tre amoureux. Oui, rpondit lautre, ` condition que ce ne e e a soit pas dune beaut pare et sophistique comme la tienne. e e e La laideur dune vieillesse avoue est moins laide et moins vieille, e a ` mon avis, que celle qui est repeinte et bien lisse. Le dirai-je, e pourvu quon ne me saute pas ` la gorge? Lamour ne me semble a vraiment et naturellement dans sa bonne saison que dans un ge a proche de lenfance 97 :
Horace [32], II, 5, vv. 21-24
Si lon plaait au milieu dun chur de jeunes lles, c Un jeune homme aux cheveux ottants, Et aux traits encore ous, on tromperait Mille sagaces observateurs.
... de mme que la beaut dailleurs. e e 161. Car si Hom`re tend ce moment jusqu` ce que le mene e a ton commence ` sombrager, Platon a remarqu que cette beaut a e e est rare. Et lon sait bien pourquoi le sophiste Dion appelait les poils follets de ladolescence Harmodiens et Aristogitons 98 . Je trouve que lamour nest dj` plus ` sa place dans la virilit ; ea a e ne parlons pas de la vieillesse !
Horace [32], IV, 13, vv. 9-10.
Et Marguerite, reine de Navarre, en femme quelle est, prolonge fort loin lavantage des femmes, en dcidant qu` trente ans, e a il est temps quelles abandonnent le titre de belles femmes pour celui de bonnes femmes . 162. Plus la possession de ce sentiment sur notre vie est courte, mieux nous en valons. Voyez laspect de celui-ci : son menton est celui dun enfant ; qui ne sait que dans son cole, on e proc`de ` rebours de tout ordre normal ? Ltude, les exercices, e a e Saint-Jrme, la pratique conduisent ici ` lincapacit : les novices y sont les e o a e
[36] 97. Montaigne crit enfance . Mais le mot dsignait autrefois un champ e e plus large que de nos jours o` lon multiplie les dcoupages ( petite enu e fance , enfance , pr-adolescence etc... ). Au Moyen-Age et au XVIe e si`cle, un enfant pouvait avoir quinze ans, et englobait la priode de e e formation de nos jeunes adultes ... 98. Comme le lecteur daujourdhui ne le sait certainement plus : une tradition ancienne fait des jeunes gens Harmodios et Aristogiton des martyrs et des librateurs. Do` lassociation des poils folets au menton avec leurs e u noms.
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ma tres. LAmour ne conna pas de r`gles. Certes, sa conduite t e a plus dlgance quand elle est accompagne dinadvertance et ee e de trouble. Les fautes, les checs lui donnent du piquant et de la e grce : pourvu quelle soit violente et presse, peu importe quelle a e soit sage ! Voyez comme il marche en chancelant, en clopinant, en foltrant : on lui passe des cha a nes, quand on le guide avec habilet et sagesse, et on brime sa divine libert quand on le remet e e entre les mains calleuses de ces hommes barbus. 163. Au demeurant, jentends souvent les femmes parler de cette communion toute spirituelle, et ddaigner de prendre en e considration lintrt quy trouvent les sens. Tout y participe ; e ee mais je puis dire que si jai souvent vu quon excusait la faiblesse de leur esprit par la beaut de leur corps, je nai encore jamais e vu quelles voulussent arguer de la beaut de leur esprit, si mr e u et si distingu soit-il, en faveur de leur corps tant soit peu tomb e e en dcadence. Comment se fait-il quaucune delles nait envie de e faire cet change socratique entre le corps et lesprit, en achetant, e pour prix de ses cuisses, une intelligence et une fcondit philosoe e phique et spirituelle, qui serait le plus haut prix quon puisse leur attribuer? Platon stipule dans ses Lois que celui qui aura ralis e e quelque exploit utile et remarquable en temps de guerre ne doit pas se voir refuser, pendant la dure des hostilits, et sans quil e e soit tenu compte de sa laideur ou de son ge, quelque baiser ou a faveur amoureuse de quiconque il aura dsir lobtenir. Ce quil e e trouve si juste comme rtribution de la valeur militaire, ne peute il ltre comme rtribution dautre chose ? Et comment se fait-il e e quil ne prenne envie ` quelquune de se prvaloir aupr`s de ses a e e compagnes de la gloire dun amour chaste, je dis bien chaste
Car parfois on vient a un combat ` Qui est comme un grand feu, mais de paille, Et qui manque de forces.
Virgile [99], III, 98.
Les vices qui demeurent dans la pense ne sont pas les pires. e 164. Et pour en nir avec ce commentaire dbordant qui e sest chapp de moi dans un ot de bavardages, ot imptueux e e e et parfois nuisible :
Une pomme, furtivement donne par son amant e Tombe du chaste sein dune jeune lle ;
Catulle [10], LXV, 19.
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Je dis donc que les mles et les femelles sont sortis dun mme a e moule : ne seraient lducation et les usages, la dirence ne serait e e Lgalit des pas grande. Dans sa Rpublique, Platon appelle indiremment e e e e sexes les uns et les autres ` participer ` toutes les sortes dtudes, a a e exercices, charges et professions en temps de guerre comme en temps de paix. Et le philosophe Antisth`ne niait toute distinction e entre leur courage et le ntre. o 165. Il est bien plus ais daccuser un sexe que dexcuser e lautre. Comme on dit : le tisonnier dit que la pole est noire. e
Chapitre 6
Sur les voitures
1. Il est facile de vrier que les grands auteurs, quand ils e crivent sur les causes premi`res, ne se servent pas seulement de e e celles quils estiment tre vraies, mais aussi de celles auxquelles e ils ne croient pas, pourvu quelles aient quelque chose de nouveau et de beau. Sils parlent habilement, ils disent tout de mme des e choses plutt vraies et utiles. Comme nous ne pouvons pas tre o e srs de dtenir la cause ultime, nous en entassons plusieurs pour u e voir si, par chance, elle se trouverait dans ce nombre.
Il ne sut pas dindiquer une seule cause, Il faut en donner plusieurs, dont une seule sera la bonne.
Lucr`ce [43], e VI, 704.
Me demandez-vous, par exemple, do` vient cette coutume u de bnir ceux qui ternuent ? Nous produisons trois sortes de e e vents : celui qui sort par le bas est trop sale ; celui qui sort par la bouche tra avec lui le reproche de gourmandise ; le troisi`me est ne e lternuement. Et parce quil vient de la tte, et quil na rien de e e blmable, nous laccueillons avec les honneurs. Ne vous moquez a pas de cette subtilit : elle est (dit-on) dAristote. e 2. Il me semble avoir lu dans Plutarque (qui est, de tous les auteurs que je connaisse, celui qui a le mieux su allier lart ` la a Nature, et le jugement ` la science), quand il traite de la cause a pour laquelle lestomac se soul`ve chez les gens qui voyagent en e mer, que cela leur vient de la crainte quils prouvent. Cest quil e a trouv quelque raisonnement par lequel il prouve que la crainte e peut produire un tel eet. Moi qui suis fort sujet ` ce malaise, je a
Le mal de mer
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sais bien que cette cause ne joue pas sur moi, et je le sais, non par un argument, mais par une exprience indiscutable. e 3. Je ne crois gu`re ` ce que lon dit : que la mme chose e a e se produit chez les animaux, et spcialement chez le porc, donc e hors de toute conscience du danger ; et je ne crois pas plus ` ce a quune personne de ma connaissance ma racont sur lui-mme, e e qui y est fort sujet, ` savoir que lenvie de vomir lui tait passe, a e e a ` deux ou trois reprises, parce quil se trouvait sous le coup dune Sn`que [84], grande frayeur ; et pas non plus ` cet ancien, qui crit : Jtais e e a e e liii, 3. trop malade pour penser au pril. Je nai jamais eu peur sur e leau, pas plus que dans dautres circonstances dailleurs ; je nai jamais t troubl ni bloui par la peur et jai pourtant connu ee e e des situations qui eussent pu la susciter, si la mort en est une. La peur na parfois dun manque de jugement, ou dun manque de t courage. Tous les dangers que jai connus, je les ai aronts les e yeux ouverts, avec une vue claire, nette et enti`re. Il faut aussi e du courage pour avoir peur ! Et ce courage ma bien servi autrefois, comme ` dautres, pour diriger convenablement ma fuite, a pour quelle soit, sinon sans crainte, du moins sans eroi, et sans grave paralysie ; elle se t avec motion, mais sans aolement, ni e dsarroi. e 4. Les grandes mes font beaucoup mieux, et op`rent des a e reculs non seulement calmes, et ordonns, mais ers. Rappelons ce e quAlcibiade raconte sur Socrate, son compagnon darmes : Je le trouvai, dit-il, apr`s la droute de notre arme, avec Lach`s, e e e e parmi les derniers ` fuir. Je lai examin ` mon aise, et en toute a ea scurit, car jtais sur un bon cheval, et lui tait ` pied : cest e e e e a ainsi que nous avions combattu. Je remarquai dabord combien il montrait de prsence desprit et de rsolution en comparaison de e e Lach`s, puis la belle assurance avec laquelle il marchait, comme e a ` son habitude, son regard ferme et tranquille en regardant et jugeant ce qui se passait autour de lui, observant tantt les uns, o Platon [64], tantt les autres, amis et ennemis, dune faon qui encourageait o c p. 221. les uns et signiait aux autres quil tait bien dcid ` vendre e e e a cher son sang et sa vie ` ceux qui essaieraient de les lui prendre. a Et cest ainsi quils schapp`rent tous les deux, car on nattaque e e pas volontiers des gens comme eux : on court apr`s ceux qui sont e erays. Voil` le tmoignage de ce grand capitaine, qui nous e a e apprend ce que nous constatons tous les jours : il nest rien qui
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nous jette autant dans les dangers que le besoin irraisonn de nous e en chapper. En gnral, moins on a peur, moins on court de Tite-Live e e e risques. On a tort de dire couramment que quelquun craint la [93], XXII, 5. mort pour dire quil y songe ou quil la prvoit. La prvoyance e e concerne ce qui peut nous arriver que ce soit en bien ou en mal. Examiner et apprcier le danger est plutt le contraire de sen e o erayer. 5. Je ne me sens pas assez fort pour soutenir le choc et la violence de cette motion quest la peur, pas plus que dune e autre impression violente. Sil marrivait dtre vaincu et abattu e par elle, je ne men rel`verais jamais compl`tement. Ce qui aurait e e pu faire perdre pied ` mon me ne pourrait pas plus la remettre a a en place ensuite. Elle se met ` lpreuve et sexamine trop vivea e ment et trop profondment pour laisser se refermer et se rparer e e la blessure qui laurait transperce. Heureusement pour moi, je e ` nai t atteint daucune maladie qui ait pu labattre. A chaque ee preuve que je rencontre, je me prsente et moppose tout arm. e e e La premi`re qui memporterait me laisserait sans ressource. Je ne e puis faire face ` deux ` la fois : quel que soit lendroit o` souvria a u rait une br`che dans ma digue, je serais expos au ot, et noy e e e sans espoir. Epicure dit que celui qui est sage ne peut jamais passer ` un tat contraire ; mais jai ide que cest plutt linverse : a e e o qui aura t vraiment fou une fois ne sera jamais plus vraiment ee sage. 6. Dieu soue le froid selon le vtement que lon porte, et e les sourances selon ce quon est capable de supporter. La Nature mayant dcouvert dun ct, ma couvert de lautre : mayant e oe dsarm de force, elle ma arm dinsensibilit, et dune apprhene e e e e sion du danger ma ee, voire mousse. Mais je ne puis supportris e e ter longtemps (et ctait pire encore dans ma jeunesse) ni voiture, e ni liti`re, ni bateau, et je dteste toute faon de me dplacer autre e e c e qu` cheval, que ce soit en ville, ou aux champs. Je supporte ena core moins la liti`re que la voiture, et pour les mmes raisons, e e je supporte encore mieux une eau tr`s agite, qui pourtant peut e e faire peur, que le mouvement que lon ressent par temps calme. Car cette lg`re secousse que donnent les avirons, et qui font se e e drober le vaisseau sous nos pieds, fait que je ressens, sans savoir e pourquoi, ma tte et mon estomac se brouiller, de la mme faon e e c que je ne puis supporter dtre assis sur un si`ge mouvant. Quand e e
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la voile ou le courant nous emporte de faon rguli`re, ou quon c e e nous hle, cette agitation uniforme ne me cause nulle peine. Cest a un mouvement saccad qui me fait mal, et surtout sil est faible. e Je ne saurais le dcrire autrement. Comme rem`de ` cet eet e e a fcheux, les mdecins mont ordonn de me sangler le bas-ventre a e e avec une serviette bien serre ; mais je nai pas essay de le faire, e e parce que jai lhabitude de lutter contre mes imperfections, et de les dompter par moi-mme. e 7. Si jtais assez au fait de ces choses-l`, je nhsiterais pas e a e a ` raconter ici linnie varit dusage que lon a fait des voitures au ee service de la guerre, selon les pays et selon les si`cles, comme on le e voit dans les livres des historiens : elles furent de grande ncessit e e et tr`s ecaces, cest pourquoi il est tonnant que nous nen ayons e e plus le souvenir aujourdhui. Jen dirai seulement ceci : il ny a pas si longtemps, du temps de nos p`res, les Hongrois se mirent e tr`s ecacement ` lutter contre les Turcs ; dans chacune de leurs e a voitures, il y avait un soldat arm dun bouclier, et un autre avec e un mousquet, ainsi quun grand nombre darquebuses charges e et prtes ` tirer, le tout protg par une sorte de pavois fait e a e e de boucliers, comme sur les petites gal`res 1 . Ils mettaient trois e mille de ces voitures en ordre de bataille sur le front, et quand les canons avaient tir, il les lanaient et les faisaient dvaler sur e c e les premi`res lignes en tirant leurs salves, avant de sattaquer au e reste de la troupe, ce qui constituait un norme avantage ; ou bien e ils les lanaient sur les escadrons ennemis pour les dmanteler et c e sy ouvrir un passage. Ces voitures constituaient aussi un secours que lon pouvait disposer dans les endroits critiques, sur le anc des troupes marchant dans la campagne, ou encore pour protger e a ` la hte un campement et le fortier. De mon temps, sur lune a de nos fronti`res, un gentilhomme impotent et qui ne trouvait e pas de cheval capable de supporter son poids, alors quil tait e menac dans une querelle, parcourait le pays dans une voiture de e ce genre, et sen trouvait tr`s bien. Mais laissons-l` ces voitures e a a ` usage guerrier. Les derniers rois de notre premi`re dynastie se e faisaient tra ner dans un chariot tir par quatre bufs quand ils se e dplaaient ` travers le pays : comme si on pouvait encore ignorer e c a leur fainantise ! e
1. Ou les vaisseaux des Vikings.
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8. Marc-Antoine fut le premier ` faire tra a ner son char dans Rome par des lions, accompagn dune musicienne. Hliogabale e e en t autant par la suite, se prenant pour Cyb`le, la m`re de e e tous les dieux et se t tra ner par des tigres, imitant ainsi le dieu Bacchus. Il attela aussi par deux fois des cerfs ` son char, une a autre fois quatre chiens, et enn quatre lles nues par qui il se faisait tra ner, tout nu, lui aussi 2 . Lempereur Firmus t tra ner son char par des autruches dune taille extraordinaire, en sorte quil semblait plutt voler que rouler. o 9. Ltranget de ces inventions me donne ` penser que e e a cest la marque dune certaine petitesse desprit de la part des monarques, un tmoignage du fait quils ne se susent pas de e ce quils sont, mais cherchent ` se montrer et se faire valoir par a des dpenses excessives. Ce serait une chose excusable en pays e tranger ; mais parmi ses sujets, o` son pouvoir est absolu, sa e u dignit elle-mme le place au plus haut point des honneurs auxe e quels il puisse parvenir. De mme, pour un gentilhomme, il me e semble quil lui est inutile de se vtir de faon particuli`rement ree c e cherche : sa maison, ses domestiques, sa cuisine, tout cela tmoie e gne susamment pour lui. 10. Le conseil quIsocrate donna ` son roi ne me semble pas a dpourvu de raison : quil soit splendide par ses meubles et use tensiles, parce que ce sont des dpenses faites pour des choses due rables ; mais quil vite toutes les magnicences qui disparaissent e aussitt de lusage et du souvenir. o 11. Jaimais les beaux vtements quand jtais jeune, faute e e dautre parure, et cela mallait bien. Il en est sur qui les beaux costumes font tache. On conna des histoires tonnantes sur la t e frugalit de nos rois, pour eux-mmes aussi bien que pour leurs e e dons : ctaient de grands rois par leur prestige, leur valeur, et e leur destine. Dmosth`ne combattit ` outrance les lois de sa e e e a patrie, qui dpensait les deniers publics pour donner des jeux et e des ftes : il voulait que la grandeur des Athniens se montre par e e le nombre de leurs vaisseaux bien quips, et de leurs armes bien e e e pourvues.
2. La source est dans Lamprius, historien latin du IVe si`cle : Historiae e augustae scriptores, Hliogabale, XXVIII-XXIX. Mais on pourra lire aussi e la amboyante vocation quen donna Antonin Artaud dans Hliogabale, e e lanarchiste couronn , d. Gallimard, collection lImaginaire . e e
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Les nances royales
12. On a bien raison de blmer Thophraste, qui soutient a e une position contraire dans son livre Des richesses, en disant que ce genre de dpenses manifeste une vritable opulence. Ce e e sont des plaisirs, dit Aristote, qui ne concernent que la populace et dont on ne se souvient plus d`s quon en est rassasi : aucun e e homme srieux et raisonnable ne peut les tenir en estime. Il me e semble que cet argent serait bien plus royalement employ, parce e quil le serait plus durablement et plus utilement, pour amnager e des ports, construire des havres, des fortications et des murs, pour dier des btiments somptueux, des glises, des hpitaux e a e o et des coll`ges, pour remettre en tat les rues et les chemins. e e Cest pour cela quon se souviendra longtemps du pape Grgoire e XIII 3 , et cest en quoi notre reine Catherine montrerait pour de nombreuses annes sa libralit naturelle et sa municence, si elle e e e disposait des moyens ncessaires ` satisfaire ses gots. Le destin e a u ma bien du en interrompant la belle construction du Pont ec Neuf dans notre grande ville de Paris 4 , et en mtant lespoir o de le voir en service avant ma mort. 13. Et en plus de cela, il semble quon prsente leurs propres e richesses aux spectateurs de ces triomphes, et quon les rgale ` e a leurs dpens. Car les peuples simaginent volontiers, comme nous e le faisons pour nos valets, que les rois doivent avoir pour soin de nous fournir en abondance tout ce quil nous faut, mais quils ne doivent nullement y prendre leur part. Ainsi lempereur Galba, qui avait pris plaisir ` entendre un musicien pendant son souper, a se t apporter sa cassette, y prit une poigne dcus quil lui mit e e dans la main, disant : Ce nest pas de largent public, mais le mien . Mais il arrive bien souvent que le peuple a raison, et quon lui donne souvent ` contempler ce qui aurait d servir a u a ` lui remplir le ventre. La libralit elle-mme nest pas bien ` e e e a sa place dans les mains dun souverain : cest plutt laaire des o personnes prives ; car si on y regarde de pr`s, un roi na rien qui e e lui appartienne en propre : il se doit lui-mme aux autres. e
3. Curieusement, le texte de 1595 di`re ici de l exemplaire de Bore deaux sur lequel on lit, dans la partie manuscrite du bas ` gauche de la a page 395 r : en quoi le pape gregoire trezieme a laisse sa memoire recommandable de mon temps . 4. Il na t achev en eet quen 1608, sous Henri IV. e e e
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14. Lautorit de la justice nest pas faite pour celui qui dit e le droit, mais pour celui qui en rel`ve. On ne donne jamais de rang e suprieur ` quelquun pour quil y trouve son prot, mais pour le e a prot de linfrieur ; un mdecin doit proter au malade, et non ` e e a lui-mme. Toute magistrature, comme tout art, trouve sa n en e dehors delle-mme : Nul art ne senferme en lui-mme. e e Cicron [15], e 15. Cest pourquoi les prcepteurs des jeunes princes, qui V, 6. e mettent un point dhonneur ` leur inculquer cette vertu de lara gesse, et leur apprennent ` ne rien savoir refuser, ` nestimer rien a a de si bien employ que ce quils vont donner ducation fort en e e vogue de mon temps ou bien se soucient plus de leur propre prot que de celui de leur ma tre, ou bien nont pas une ide claire e de celui ` qui ils sadressent. Il est bien trop facile dinculquer la a libralit ` celui qui a de quoi y pourvoir aux dpens des autres, e ea e et sa valeur dpendant non de la valeur du prsent qui est fait, e e mais en fonction des moyens de celui qui le fait, elle en vient ` a devenir nulle en des mains aussi puissantes. Les voil` prodigues a avant dtre gnreux ! La libralit, de ce fait, est peu digne e e e e e dtre recommande, en comparaison dautres vertus royales. See e lon le tyran Denys 5 , cest mme la seule qui saccorde bien avec e la tyrannie elle-mme. Japprendrais donc plutt au jeune prince e o ce vers du laboureur antique : Si lon veut faire une bonne rcolte, e il faut semer a la main, et non verser le grain du sac. 6 Et je lui ` dirais aussi quayant ` donner, ou pour mieux dire, ` payer tant a a de gens pour les services quils ont rendus, il doit se comporter en distributeur loyal et avis. Si la libralit dun prince est sans e e e discernement et sans mesure, je prf`re quil soit avare. ee 16. Il semble que ce soit la justice qui soit la principale vertu royale ; et de tous les aspects de la justice, celui qui accompagne la libralit est celui par lequel les rois se distinguent e e principalement : alors quils remettent volontiers ` des tiers lexera cice des autres, ils ont fait de celui-l` leur aaire personnelle. Les a largesses immodres sont un mdiocre moyen de sacqurir de la ee e e bienveillance, car elles rebutent plus de gens quelles nen satisfont. Plus on sen sert et moins on peut sen servir ; est-il rien
5. Denys lAncien, in Plutarque [73], Les dicts notables des anciens Roys. 6. Montaigne traduit aussitt lui-mme ce vers de la potesse grecque o e e Corinne (VIe si`cle av. J.-C.). Selon P. Villey [50], il laurait pris dans le De e amphiteatro, de Juste Lipse, 1584.
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Cicron [17], e II, 15.
de plus sot que faire en sorte de ne pouvoir faire plus longtemps ce quon aime faire ? Et si ces largesses sont dispenses sans e tenir compte du mrite, elles font honte ` qui les reoit, et sont e a c reues sans reconnaissance. Des tyrans ont t livrs ` la haine du c ee e a peuple par les mains de ceux-l` mmes quils avaient indment a e u favoriss ; cette sorte dhommes a en eet pens pouvoir assurer e e la possession des biens quils avaient injustement reus en monc trant de la haine et du mpris envers celui de qui ils les tenaient, e et en se ralliant au jugement et ` lopinion commune. a 17. Les sujets dun prince excessif dans ses dons se rendent excessifs dans leurs demandes : ils se r`glent, non sur la raison, e mais sur les exemples quon leur donne. Et certes, il y a souvent de quoi rougir de notre impudence, car en toute justice, nous sommes trop pays quand la rcompense quivaut ` notre service : e e e a nen devons-nous pas une part ` nos princes en vertu de nos a obligations naturelles envers eux ? Sil prend ` son compte nos a dpenses, il en fait trop : il sut quil y contribue. Le surplus e sappelle un bienfait, et cest quelque chose quon ne peut exiger, ` car le mot mme de libralit sonne comme libert . A e e e e notre faon, ce nest jamais achev : ce que lon reoit nest pas c e c pris en compte, on naime la libralit quau futur. Cest pourquoi, e e plus un prince spuise ` donner, plus il sappauvrit en amis. e a Comment assouvirait-il des envies qui saccroissent au fur et ` a mesure quelles sont satisfaites ? Qui ne pense qu` prendre ne a pense plus ` ce quil a pris. Lingratitude est le propre de la a convoitise. 18. Lexemple de Cyrus vient ` point ici pour servir de a pierre de touche aux rois de ce temps, et leur permettre de savoir si leurs dons sont bien ou mal employs, et leur montrer combien e cet empereur les attribuait avec plus de bonheur quils ne le font eux-mmes. Car ils en sont rduits ` emprunter ` des gens qui e e a a leur sont inconnus, et plus souvent ` ceux ` qui ils ont fait du mal a a qu` ceux ` qui ils ont fait du bien ; et laide quils en reoivent na a a c de gratuite que le nom. Crsus reprochait ` Cyrus ses largesses, et e a calculait ` combien se monterait son trsor sil avait eu les mains a e moins troues 7 . Pour se justier de ses libralits, il envoya e e e
7. Montaigne crit : Les mains plus restreintes . Je risque ici cette e expression populaire, image. e
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des messages dans toutes les directions, vers ceux des grands personnages de son empire quil avait particuli`rement favoriss, les e e priant de le secourir dans la ncessit o` il se trouvait, par la e e u plus grosse somme dargent possible, et de la lui faire conna tre en retour. Quand tous ces engagements lui furent apports, chae cun de ses amis ayant trouv quil ne susait pas de lui orir e autant que ce quils avait reu de sa municence, mais y ajouc tant de largent pris sur sa propre cassette, il se trouva que le montant total tait bien plus lev que celui de lpargne calcule e e e e e par Crsus. Sur quoi Cyrus dit ` celui-ci : Je ne suis pas moins e a amoureux des richesses que les autres princes, et jen suis mme e plutt conome. Vous voyez comment, ` peu de frais, jai acquis le o e a trsor inestimable de tant damis, et combien ils me sont de plus e d`les trsoriers que ne seraient des mercenaires, sans obligation e e ni aection envers moi : mon bien est beaucoup mieux plac ainsi e que dans des cores, qui attireraient sur moi la haine, lenvie et le mpris des autres princes. e 19. Les empereurs se justiaient du caract`re superu des e jeux et dmonstrations publiques quils organisaient en disant que e leur autorit dpendait en quelque mani`re (au moins en appae e e rence) de la volont du peuple romain, lequel avait toujours t e ee habitu ` tre att par ces sortes de spectacles et dexc`s. Mais eae e e ceux qui avaient cr la coutume consistant ` faire plaisir ` leurs ee a a concitoyens et compagnons par une telle profusion et magnicence taient des particuliers, et ils le faisaient essentiellement en e prenant sur leur propre bourse. Cette coutume prit un tout autre sens quand ce furent les ma tres qui se mirent ` limiter. a 20. Prendre sur largent de lgitimes propritaires pour Cicron [17], e e e lattribuer ` des trangers ne doit pas tre considr comme une I, 14. a e e e e libralit. Comme son ls seorait de gagner les bonnes grces e e c a des Macdoniens en leur faisant des cadeaux, Philippe lui t la e leon dans une lettre ainsi conue : Quoi ! Veux-tu que tes sujets c c te consid`rent comme leur banquier et non comme leur roi ? Tu e veux gagner leur cur? Gagne-le par les bienfaits de ta valeur et non par ceux de ton core. 21. Ctait pourtant une belle chose que de faire apporter et e planter dans les ar`nes une grande quantit de gros arbres, bien e e touus et bien verts, pour simuler une grande fort ombreuse, e arrange avec une belle rgularit, et le premier jour, jeter l`e e e a
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La municence impriale e
dedans mille autruches, mille cerfs, mille sangliers, mille daims, pour les abandonner aux mains du peuple ; et le lendemain, faire massacrer en sa prsence cent lions normes, cent lopards, et e e e trois cents ours ; et le troisi`me jour, faire combattre ` mort cent e a paires de gladiateurs... Cest ce que t lempereur Probus. Ctait e aussi une belle chose ` voir que ces grands amphittres revtus ` a ea e a lextrieur de marbre cisel et dcors de statues, avec ` lintrieur e e e e a e de prcieux et brillants enrichissements, e
Voici leur pourtour de pierres prcieuses, et le portique e revtu dor 8 . e
Tout le pourtour de ce grand espace tait occup, depuis le e e bas jusque tout en haut, par soixante ou quatre-vingts rangs de gradins, eux aussi recouverts de marbre et de coussins :
Juvnal [35], e III, vv. 159-161.
Quil parte ! dit-il. Un peu de pudeur ! Quil quitte les coussins rservs aux chevaliers e e Lui qui ne paie pas le cens questre prvu par la loi. e e
On aurait pu y ranger cent mille hommes, assis ` leur aise. a Quant ` lesplanade du fond o` se droulaient les jeux, on pouvait a u e dabord, par des artices, la faire sentrouvrir et se fendre en crevasses qui dcouvraient des grottes vomissant les btes destines e e e au spectacle ; on linondait ensuite, la recouvrant dune mer profonde qui charriait force monstres marins, et portait des vaisseaux tout arms prts ` livrer une bataille navale ; puis on lasschait et e e a e laplanissait de nouveau, pour le combat des gladiateurs ; et enn on y rpandait, en guise de sable, du vermillon et de la rsine e e de storax qui embaumait pour y organiser un festin magnique, pour tout ce nombre inni de gens dernier acte dun seul jour !
Calpurnius [8], VII, vv. 64 sq.
Que de fois avons-nous vu Souvrir et sabaisser lar`ne, e Et surgir des btes froces du goure entrouvert, e e Ou slever une fort dore aux corces safranes? e e e e e Non seulement nous avons pu y voir les monstres des forts, e Mais des phoques au milieu des combats dours, Et des chevaux marins Le troupeau hideux !
8. Calpurnius, obscur po`te imitateur de Virgile sous Nron, [8], VII, 47. e e
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22. Quelquefois aussi, on y a fait slever une haute mone tagne pleine darbres fruitiers et verdoyants, avec un ruisseau scoulant de son sommet, comme de la bouche dune source vive. e Quelquefois on y a promen un grand navire, qui souvrait en deux e de lui-mme, et qui, apr`s avoir fait sortir de son ventre quatre e e ou cinq cents btes de combat, se refermait et disparaissait, sans e intervention humaine. Une autre fois encore, on t slancer des e jets deau depuis le bas, jaillissant vers le ciel, et qui, dune hauteur incroyable, allaient arroser et parfumer la multitude. Pour se protger des changements du temps, on faisait tendre sur cet e immense espace des voiles brodes ` laiguille, tantt de pourpre, e a o tantt de soie, de diverses couleurs, et on les faisait avancer ou o reculer en un instant, ` volont, a e
Mme si un soleil ardent r`gne sur lamphithatre, e e e On retire les voiles sitt que para Hermog`ne 9 . o t e
Martial [46], VII, 29, vv. 53-54.
Les lets que lon mettait devant le peuple pour le protger e de la violence des btes sauvages qui slanaient sur lui taient e e c e tisss de ls dor, e
Les rets eux-mmes brillent de lor dont ils sont tisss. e e
Calpurnius [8], VII, v 53.
Sil y a quelque chose dexcusable en de tels exc`s, cest bien e quand limagination et la nouveaut forcent ladmiration, et non e leur cot. u 23. Ces vanits elles-mmes nous font dcouvrir combien ces e e e si`cles taient fertiles en esprits dirents des ntres. Et il en est e e e o de cette sorte de fertilit comme de toutes les autres productions e de la Nature : il ne faut pas croire quelle y ait mis tout ce dont elle est capable. Pour nous, nous nallons pas de lavant, nous rdons et tournons en rond ici et l` : nous ne marchons que sur o a nos propres pas. Je crains que notre savoir ne soit un peu faible a ` tous gards : nous ne voyons pas bien loin, ni en avant, ni en e arri`re ; il nembrasse que peu despace, et vit peu ; il couvre une e faible tendue de temps comme de mati`re. e e
Il y eut bien des hros avant Agamemnon, e Mais nous ne les pleurons pas : Une longue nuit Les dissimule.
9. Architecte de la Gr`ce antique (n IIIe - dbut IIe si`cle av. J.-C.) e e e Horace [32], IV, 9, vv. 25-27.
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La connaissance du pass e
Et ce que raconte Solon de ce quil avait appris des prtres e dEgypte concernant la longue vie de leur tat et leur faon dape c prendre et de conserver des histoires provenant de pays trangers, e ne me semble pas un tmoignage allant ` lencontre de ce point e a de vue. Sil nous tait possible de contempler dans toutes leurs e parties limmensit des pays et des temps o` lesprit, se plongeant e u et stendant de toutes parts, se prom`ne en tous sens sans jae e mais rencontrer de limite qui larrte, nous dcouvririons dans e e cet espace inni un nombre incommensurable de formes. 11 24. Quand tout ce qui nous est parvenu du pass serait e vrai, et serait connu de quelquun, ce ne serait rien par rapport a ` ce que nous ignorons. Et comme elle est troite et rtrcie, la e e e connaissance quen ont les plus curieux, de ce monde qui scoule e pendant que nous y vivons ! Non seulement quand il sagit des vnements particuliers, que le hasard rend souvent exemplaires e e et importants, mais encore de ltat des grandes socites et nae e tions : il nous en chappe cent fois plus quil nen parvient ` notre e a connaissance. Nous crions au miracle devant linvention de lartillerie et de limprimerie ; mais dautres hommes, ` lautre bout a du monde, en Chine, en disposaient dj`, mille ans auparavant ! ea Si nous pouvions voir une aussi grande partie du monde que celle que nous ne voyons pas, nous apercevrions, cest probable, une perptuelle multiplication et un perptuel changement de formes. e e Il nest rien dunique et de rare dans la Nature, cela nexiste que dans notre connaissance, qui est la base indigente de nos r`gles e et qui ne nous donne gnralement quune image extrmement e e e fausse des choses. Cest ainsi que nous concluons aujourdhui, sans aucune certitude, au dclin et ` la dcrpitude du monde, e a e e en vertu des arguments que nous tirons de notre propre faiblesse et dcadence : e
Tant il est vrai que notre ge a perdu ses forces et sa fertilit ; a e
10. Lucr`ce [43], V, vv 326-327. Mais la citation est inexacte : le texte de e Lucr`ce comporte bellum Thebanum et funera Troi et non bellum Trojanum e et funera Troi. 11. Dapr`s Cicron [16], I, xx. Mais Montaigne modie tellement le texte e e de Cicron quil en est mconnaissable ! e e
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Et cest de faon aussi vaine que cet autre po`te concluait ` sa c e a naissance et ` sa jeunesse en fonction de la vigueur quil trouvait a aux esprits de son temps, fertiles en nouveauts et inventions dans e divers domaines :
` A mon avis tout est nouveau et rcent dans ce monde. e Cest depuis peu quil est n, et cest pourquoi, aujourdhui, e Certains arts samliorent et progressent encore. e Tout comme de nos jours, bien des choses ont t ajoutes ee e Aux navires.
Lucr`ce [43], e V, vv. 330 sq.
25. Notre monde vient den dcouvrir un autre. Et qui peut Le Nouveau e Monde nous garantir que cest le dernier de ses fr`res, puisque les Dmons, e e les Sybilles et nous-mmes avons ignor celui-l` jusqu` maintee e a a nant? Il nest pas moins grand, ni moins plein, ni moins bien dot e de membres ; mais il est si jeune et si enfant quon lui apprend encore son a, b, c. Il ny a pas cinquante ans, il ne connaissait encore ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vtements, e ni le bl, ni la vigne ; il tait encore tout nu dans le giron de sa e e m`re et ne vivait que grce ` elle. Si nous jugeons bien de notre e a a n prochaine, comme Lucr`ce le faisait pour la jeunesse de son e temps, cet autre monde ne fera que venir au jour quand le ntre o en sortira. Lunivers tombera en paralysie : lun de ses membres sera perclus et lautre en pleine vigueur. 26. Jai bien peur que nous nayons grandement ht son ae dclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait e payer bien cher nos ides et nos techniques. Ctait un monde e e encore dans lenfance, et pourtant nous ne lavons pas dress 12 e ni pli ` nos r`gles par la seule vertu de notre valeur et de nos ea e forces naturelles. Nous ne lavons pas conquis par notre justice et notre bont, ni subjugu par notre magnanimit. La plupart e e e des rponses que les gens de ce monde-l` nous ont faites et les e a ngociations que nous avons menes avec eux ont montr quils e e e ne nous devaient rien en mati`re de clart desprit naturelle et de e e
12. La traduction de fout/foit fait probl`me : le mot na pas la e e e e mme rsonnance aujourdhui ; plus que dun vritable chtiment corporel, e e e a le contexte indique quil sagit de faire plier voire stimuler (Cf. Lanly, III, p. 121). Dresser ma sembl comporter ` la fois lide de coercition et e a e de mise aux normes ; il est encore employ dans ce sens dans le langage e populaire.
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Un combat ingal e
pertinence. Lextraordinaire magnicence des villes de Cuzco et de Mexico 13 , et parmi bien dautres merveilles, les jardins de ce roi o` tous les arbres, les fruits et les herbes, dans le mme ordre u e et avec la mme taille que dans un jardin ordinaire, taient en e e or, de mme que dans son cabinet de curiosits, toutes les sortes e e danimaux qui naissent en son pays et dans ses mers, la beaut e de leurs ouvrages en joaillerie, en plumes, en coton, ou dans la peinture tout cela montre bien quils ntaient pas non plus e moins habiles que nous. Mais quant ` la dvotion, ` lobservance a e a des lois, la bont, la libralit, la franchise, il nous a t bien utile e e e ee den avoir moins queux : cet avantage les a perdus, ils se sont vendus et trahis eux-mmes. e 27. Quant ` la hardiesse et au courage, ` la fermet, ` a a e a la constance, ` la rsolution face ` la douleur, ` la faim et ` a e a a a la mort, je ne crains pas dopposer les exemples que je trouve parmi eux aux plus fameux exemples des Anciens rests dans nos e mmoires, dans ce monde-ci. En eet, si lon tient compte du e comprhensible tonnement de ces peuples-l` de voir ainsi arrie e a ver inopinment des gens barbus, ayant un autre langage, une e autre religion, dirents dans leur aspect et leurs habitudes, vee nant dun monde si loign et o` ils navaient jamais su quil y e e u et de quelconques habitations, monts sur de grands monstres u e inconnus, alors quils navaient eux-mmes, non seulement jamais e vu de cheval, mais mme de bte quelconque dresse ` porter un e e e a homme ou dautres charges ; si lon tient compte du fait quils ont t mis en prsence de gens ayant une peau luisante et dure et ee e une arme tranchante et resplendissante, eux qui pour le miracle de la lueur dun miroir ou dun couteau taient prts ` changer e e ae de grandes richesses en or ou en perles, et qui navaient aucun moyen, ni mme le savoir ncessaire pour percer notre acier. Si e e lon ajoute ` cela la foudre et le tonnerre de nos pi`ces dartillea e rie et de nos arquebuses, qui eussent t capables de troubler ee Csar lui-mme, autant surpris et inexpriment queux devant e e e e de telles armes. Si lon consid`re que tout cela sest fait contre des e peuples nus, sauf dans les contres o` on avait invent quelque e u e tissu de coton, et qui taient sans autres armes que des arcs, des e
13. La source de Montaigne est ici comme en plusieurs endroits des Essais : Histoire Gnrale des Indes, de Lopez de Gomara [23], qui fut le e e secrtaire de Cort`s. e e
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pierres, des btons et des boucliers de bois, des peuples surpris a sous prtexte damiti et de bonne foi, par la curiosit de voir des e e e choses trang`res et inconnues... Si lon tient compte enn des e e ruses et des stratag`mes par lesquels ceux qui les ont soumis sont e parvenus ` les tromper, et que lon mette ainsi de ct tout ce a oe qui a donn aux conqurants un norme avantage, on leur te du e e e o mme coup ce qui leur a permis de remporter tant de victoires. e 28. Quand je consid`re lardeur indomptable avec laquelle e tant de milliers dhommes, de femmes et denfants se sont exposs tant de fois ` des dangers invitables pour la dfense de e a e e leurs dieux et de leur libert, et cette noble obstination ` supe a porter les pires extrmits et dicults, et mme la mort, plutt e e e e o que de se soumettre ` la domination de ceux par qui ils ont t a ee si honteusement tromps ; quand je vois que certains ont prfr e eee se laisser mourir de faim tant faits prisonniers, plutt que dace o cepter de la nourriture des mains de leurs ennemis, si lchement a victorieux, je peux dire ` lavance que si on les avait attaqus a e dgal ` gal, en armes, en exprience et en nombre, le danger e a e e aurait t aussi grand, et mme plus, quen toute autre parmi les ee e guerres que nous connaissons. 29. Quel dommage quune si noble conqute ne soit pas e tombe sous lautorit dAlexandre ou de ces anciens Grecs et e e Romains, et quune si grande mutation et transformation de tant dempires et de peuples ne soit pas tombe dans des mains qui e eussent doucement poli et amend ce quil y avait l` de sauvage, e a en confortant et en dveloppant les bonnes semences que la Nae ture y avait produites, en mlant non seulement ` la culture des e a terres et ` lornement des villes les techniques de ce monde-ci, a dans la mesure o` cela et t ncessaire, mais aussi en mlant u u ee e e les vertus grecques et romaines aux vertus originelles de ce pays ! Comme cela et t mieux, et quelle amlioration pour la terre u ee e enti`re, si les premiers exemples que nous avons donns et nos e e premiers comportements l`-bas avaient suscit chez ces peuples a e ladmiration et limitation de la vertu, sils avaient tiss entre eux e et nous des relations dalliance fraternelle ! Comme il et t facile u ee alors de tirer prot dmes si neuves et si aames dapprendre, a e ayant pour la plupart de si belles dispositions naturelles ! 30. Au contraire, nous avons exploit leur ignorance et leur e inexprience pour les amener plus facilement ` la trahison, ` e a a
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la luxure, ` la cupidit, et ` toutes sortes dinhumanits et de a e a e cruauts, ` lexemple et sur le mod`le de nos propres murs ! e a e A-t-on jamais mis ` ce prix lintrt du commerce et du prot ? a ee Les mfaits Tant de villes rases, tant de peuples extermins, passs au l de e e e e de la lpe, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleverse e e e conqute e dans lintrt du ngoce des perles et du poivre... Beau rsultat ! ee e e Jamais lambition, jamais les inimitis ouvertes nont pouss les e e hommes les uns contre les autres ` de si horribles hostilits et ` a e a des dsastres aussi areux. e 31. En longeant la cte ` la recherche de leurs mines, des Eso a pagnols abord`rent une contre fertile, plaisante, et fort peuple. e e e Ils rent a ce peuple les dclarations habituelles : Nous sommes ` e des gens paisibles, arrivs l` apr`s un long voyage, venant de la e a e part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le Pape, reprsentant de Dieu sur la terre, a donn autoe e rit sur toutes les Indes. Si vous acceptez dtre tributaires de ce e e roi, vous serez tr`s bien traits. Nous vous demandons des vivres e e pour notre nourriture et lor ncessaire pour nos mdicaments. e e Vous devez aussi accepter la croyance en un seul Dieu et la vrit e e de notre religion, que nous vous conseillons dadopter. Et ils ajoutaient ` cela quelques menaces. a 32. Leur rponse fut celle-ci : Quant ` tre des gens paie ae sibles, vous nen avez pas lallure, si toutefois vous ltes. Quant ` e a votre roi, sil a des choses ` demander, cest quil doit tre indigent a e et ncessiteux ; et celui qui a fait cette rpartition des terres doit e e tre un homme aimant les dissensions, pour aller donner ` quele a quun quelque chose qui ne lui appartient pas, et le mettre ainsi en conit avec les anciens possesseurs. Quant aux vivres, nous vous en fournirons, mais de lor, nous en avons peu, car cest une chose ` laquelle nous nattachons aucune importance, puisquelle a est inutile ` notre vie, et que notre seul souci consiste ` la pasa a ser heureusement et agrablement. Quant ` lide dun seul Dieu, e a e elle nous a intresss mais nous ne voulons pas abandonner une e e religion qui nous a t utile si longtemps, et notre habitude est de ee ne prendre conseil que de nos amis et des gens que nous connaissons. Quant aux menaces, cest le signe dune faute de jugement que de menacer des gens dont la nature et les ressources vous sont inconnus. En consquence, dpchez-vous de quitter notre e e e territoire, car nous navons pas lhabitude dtre bienveillants ene
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vers des trangers arms. Et dans le cas contraire, on fera avec e e vous comme avec les autres... Et ils leur montraient les ttes e dhommes supplicis qui entouraient leur ville. Voil` un exemple e a des balbutiements de ces prtendus enfants ! Mais quoi quil e en soit, en cet endroit comme en beaucoup dautres o` les Espau gnols ne trouv`rent pas les marchandises quils cherchaient, ils ne e sarrt`rent pas et ne rent pas dincursion guerri`re, quels que ee e soient les autres avantages quils eussent pu en tirer : les cannibales dont jai parl 14 pourraient en tmoigner. e e 33. Des deux plus puissants monarques de ce monde-l` a et peut-tre mme de celui-ci, tant rois de tant de rois les e e e derniers que les Espagnols chass`rent, lun tait le roi du Prou. e e e Il fut pris au cours dune bataille et soumis ` une ranon tellea c ment excessive quelle dpasse lentendement : elle fut pourtant e d`lement paye ; il avait donn par son comportement les signes e e e dun cur franc, libre et ferme, et dun esprit clair et bien fait, et les vainqueurs en avaient dj` tir un million trois cent vingtea e cinq mille cinq cents onces dor, sans compter largent et un tas dautres choses, dont la valeur ntait pas moindre au point que e leurs chevaux ne portaient plus que des fers dor massif. Il leur prit cependant lenvie de voir, au prix de quelque trahison que ce ft, ce que pouvait contenir encore le reste des trsors de ce roi, u e et de proter pleinement de ce quil avait conserv. On laccusa e donc avec de fausses preuves, de vouloir soulever ses provinces pour recouvrer sa libert ; et par un beau jugement, rendu par e ceux-l` mmes qui taient les auteurs de cette machination, on a e e le condamna ` tre pendu et trangl publiquement, non sans lui ae e e avoir vit dtre brl vif en lui administrant le baptme pour se e e e ue e racheter lors de son supplice : traitement horrible et inou quil , supporta cependant sans seondrer, avec une contenance et des paroles dune tournure et dune gravit vraiment royales. Et pour e endormir les peuples stupfaits et abasourdis par un traitement e aussi exceptionnel, on simula un grand deuil, et on ordonna que lui soient faites de somptueuses funrailles. e 34. Lautre roi, celui de Mexico : il avait longtemps dfendu e sa ville assige, et montr pendant ce si`ge tout ce que peuvent e e e e lendurance et la persvrance, telles que jamais un prince et un e e
14. Cf. livre I, chap. 30.
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peuple nen montr`rent. Mais il tait tomb vivant, pour son male e e heur, entre les mains de ses ennemis, ayant capitul sous condition e dtre trait comme un roi (et dailleurs il ne leur t rien voir dans e e sa prison qui ft indigne de ce titre). Comme les Espagnols ne u trouvaient pas apr`s cette victoire tout lor quils staient proe e mis, et apr`s avoir tout remu et tout fouill, ils essay`rent den e e e e obtenir des nouvelles en appliquant les plus terribles tortures aux prisonniers quils dtenaient. Mais ne parvenant ` rien, en face de e a gens plus forts que les pires de leurs traitements, ils furent pris dune telle rage que contrairement ` la parole donne, et en dpit a e e du droit humain le plus lmentaire, ils condamn`rent le roi luiee e mme et lun des principaux personnages de sa cour ` la torture, e a lun en prsence de lautre. Ce grand personnage, succombant ` e a la douleur, et entour de brasiers ardents, tourna sur la n un ree gard pitoyable vers son ma tre, comme pour lui demander pardon de ce quil nen pouvait plus ; alors le roi, plantant `rement et e carrment son regard dans le sien, pour lui reprocher sa lchet e a e et sa pusillanimit, lui dit seulement ces mots, dune voix rude et e ferme : Et moi? Crois-tu donc que je sois dans mon bain? Suisje vraiment plus ` laise que toi? Lautre succomba sur le coup ` a a ses douleurs, et mourut sur place. Le roi, ` demi brl, fut enlev a ue e de l`. Ce ne fut pourtant pas par piti, car quelle piti toucha a e e jamais des mes aussi barbares? Pour obtenir un ventuel renseia e gnement sur quelque vase dor ` piller, ces gens taient capables a e de faire prir par le feu un homme, mme un roi, si grand soit-il e e par son destin et sa valeur ! Mais cest que sa constance rendait en vrit de plus en plus honteuse leur cruaut. Ils le pendirent e e e par la suite, quand il tenta courageusement de se dlivrer par les e armes dune aussi longue captivit et de sa sujtion : il se donna e e ainsi une n digne dun prince dune si grande qualit. e
Une barbarie inutile
35. Une autre fois, ils rent brler vifs ensemble, dans un u mme brasier, quatre cent soixante personnes, quatre cents hommes e du peuple et soixante autres pris parmi les principaux seigneurs dune province, qui taient simplement prisonniers de guerre. e Cest deux-mmes que nous tenons ces rcits ; car il ne se contentent e e pas de les avouer, ils sen vantent, et les publient 15 ! Serait-ce donc pour tmoigner de leur souci de justice, ou de leur z`le envers la e e
15. Gomara, en eet, tait espagnol. e
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religion ? Certes non. Ce sont des procds trop contraires, trop e e opposs ` une si sainte n. Sils avaient eu pour but de propager e a notre foi, ils auraient compris que cela ne se fait pas par la possession des territoires, mais des hommes ; et ils se seraient bien contents des meurtres que causent les ncessits de la guerre sans e e e y ajouter une telle boucherie comme sil sagissait de btes saue vages, et si gnrale, autant quils ont pu y parvenir par le fer et le e e feu, nen ayant volontairement conserv que le nombre ncessaire e e pour en faire de misrables esclaves, ` travailler et servir dans e a leurs mines. Au point que plusieurs de leurs chefs, dailleurs souvent dconsidrs et dtests, ont t punis de mort sur les lieux e ee e e ee de leurs conqutes, par ordre des rois de Castille, oenss ` juste e e a titre par lhorreur de leur comportement. Dieu a fort justement permis que ces grands pillages soient engloutis par la mer pendant leur transport, ou ` la suite de guerres intestines pendant a lesquelles ils se sont entre-tus, et la plupart de ces gens t ene ee terrs en ces lieux sans quils aient pu retirer aucun fruit de leur e victoire. 36. Le butin ainsi amass, mme plac entre les mains dun e e e prince conome et sage 16 , rpond fort peu ` lesprance quon e e a e en donna ` ses prdcesseurs, et ` la premi`re abondance de ria e e a e chesses quon dcouvrit dabord : mme si on en tira beaucoup, ce e e ntait rien en eet par rapport ` ce que lon pouvait en attendre. e a Cest que lusage de la monnaie tait enti`rement inconnu l`-bas, e e a et que par consquent tout lor quils possdaient fut trouv ene e e tass, ne servant qu` la parade et aux dmonstrations, comme e a e un meuble conserv de p`re en ls par des rois puissants, qui exe e ploitaient toujours compl`tement leurs mines pour accumuler un e grand monceau de vases et de statues destins ` lornement de e a leurs palais et de leurs temples. Chez nous, au contraire, lor est employ pour la monnaie et le commerce : nous en faisons de mee nus morceaux, nous lui donnons mille formes, nous le rpandons e et le dispersons. Pouvons-nous imaginer un instant que nos rois aient ainsi amoncel tout lor quils auraient trouv au cours des e e si`cles, pour le garder ` ne rien faire? e a 37. Les habitants du royaume de Mexico taient plus civie liss et plus avancs dans leurs techniques que ne ltaient ceux e e e
16. Philippe II dEspagne, mort en 1598.
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des autres nations de l`-bas. Cest pourquoi ils pensaient, comme a nous, que lunivers tait proche de sa n ; et ils en prirent pour e signe la dsolation que nous y avons apporte. Ils croyaient que e e ltre du monde se divise en cinq ges marqus par cinq soleils e a e successifs, dont les quatre premiers avaient dj` fait leur temps, et ea que celui qui les clairait tait le cinqui`me. Le premier prit avec e e e e toutes les autres cratures dans une inondation universelle. Le see cond, par la chute du ciel sur la terre, qui toua tous les tres e e vivants : ils situent ` cet ge lexistence des gants, dont ils rent a a e voir des ossements aux Espagnols, et dapr`s lesquels la taille e de ces hommes devait faire environ vingt paumes 17 Le troisi`me e prit par le feu, qui embrasa et consuma tout. Le quatri`me, sous e e leet dune agitation de lair et du vent, qui abattit mme plue sieurs montagnes ; les hommes nen moururent point, mais furent changs en singes (jusquo` peut aller la crdulit humaine ! 18 ) e u e e Apr`s la mort de ce quatri`me soleil, le monde fut vingt-cinq e e ans dans de perptuelles tn`bres ; ` la quinzi`me anne de cette e e e a e e priode, lhomme fut cr, ainsi quune femme, et ils rerent la e ee race humaine. Dix ans plus tard, un certain jour, le soleil nouvellement cr leur apparut, et le compte de leurs annes commence ee e depuis ce jour-l`. Le troisi`me jour depuis son apparition, les a e dieux anciens moururent, et les nouveaux sont ns depuis lors, e petit ` petit. Lauteur o` jai pris cela ne ma rien appris sur la a u faon dont ils pensent que ce dernier soleil prira ` son tour. Mais c e a le nombre de leurs annes comptes depuis le quatri`me changee e e ment rejoint la grande conjonction des astres qui se produisit il y a huit cents ans, dapr`s les estimations des astrologues, et provoe qua plusieurs grands changements et nouveauts dans le monde. e ` propos de la pompe et de la magnicence, qui mont 38. A amen ` parler de tout cela, ni la Gr`ce, ni Rome, ni lEgypte ne ea e peuvent, tant du point de vue de lutilit que de la dicult, come e
17. On discute toujours pour savoir si la paume en question est celle qui fait 10 cm, ou sil sagit de lempan qui en fait au moins 20, ou enn la palme italienne qui valait de 22 ` 30 cm... Mais si une taille de 2 m ne a semble pas vraiment gigantesque pour nous aujourdhui, noublions pas que Montaigne, comme beaucoup de ses contemporains dailleurs, tait petit. e Il le dplore lui-mme. e e 18. Cette remarque ne manque pas de sel, venant de Montaigne qui raconte par ailleurs sans smouvoir les histoires les plus abracadabrantes du e moment quelles ont t rapportes par Plutarque ou Pline ! e e e
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parer aucun de ses ouvrages dart au chemin que lon peut voir au Prou, construit par les rois de ce pays, depuis la ville de Quito e jusqu` celle de Cuzco, long de trois cent lieues 19 , droit, uni, a large de vingt-cinq pas, pav et revtu de chaque ct de belles et e e oe hautes murailles, le long desquelles, ` lintrieur, coulent constama e ment deux beaux ruisseaux bords de beaux arbres nomms mole e lis . Quand ils ont rencontr des montagnes et des rochers, ils e les ont taills et aplanis, et ils ont combl les fondri`res avec de e e e ` la pierre et de la chaux. A chaque tape il y a de beaux palais e garnis de vivres, de vtements, darmes, tant pour les voyageurs e que pour les armes qui ont ` y passer. Dans lapprciation que e a e jai faite de louvrage, jai tenu compte de la dicult, qui est e particuli`rement importante en ces contres. Ils btissaient avec e e a des pierres carres qui ne faisaient pas moins de dix pieds de e ct, et ils navaient dautre moyen de les charrier qu` la force oe a de leurs bras, en les tra nant. Ils ne connaissaient pas lart des chafaudages, et ne disposaient pas de moyens plus labors que e e e celui qui consiste ` faire une leve de terre contre leur btiment, a e a au fur et ` mesure de sa construction, et lenlever ensuite. a ` 39. Et pour en revenir ` nos voitures... A leur place, et ` la a a place de tout autre moyen de transport, ils se faisaient porter par des hommes, sur leurs paules. Le dernier roi du Prou, le jour e e o` il fut fait prisonnier, tait ainsi port sur des brancards en or, u e e assis sur une chaise en or, au milieu de son arme en bataille. e Et ` chaque porteur que lon tuait pour le faire tomber (car on a voulait le prendre vivant), un autre prenait la place du mort, si bien quon ne put jamais le jeter ` bas, quelque massacre que lon a f de ces gens-l`, jusquau moment o` un cavalier alla le saisir ` t a u a bras-le-corps et le jeta ` terre 20 . a
19. Il y a 1600 km a vol doiseau entre ces deux villes sur nos cartes dau` jourdhui. 20. Rappelons que ces dtails, comme tous ceux qui prc`dent, on t pris e e e e e par Montaigne dans le livre de Francisco Lopez de Gomara [23].
Chapitre 7
Sur les inconvnients de la grandeur e
1. Puisque nous ne pouvons latteindre, vengeons-nous en disant du mal de la grandeur . Et apr`s tout, ce nest pas tout e a ` fait mdire de quelque chose que dy trouver des dfauts : il y e e en a en toutes choses, si belles et dsirables quelles soient. En e gnral, la grandeur a cet avantage vident de se rabaisser quand e e e cela lui pla et davoir ` peu pr`s le choix entre lune ou lautre t, a e des apparences. Car on ne tombe pas de nimporte quelle hauteur ! Il en est dont on peut descendre sans tomber, et ce sont les plus nombreuses... Cette grandeur, il me semble bien que nous la faisons trop valoir, et trop valoir aussi la rsolution de ceux que e nous avons vu prtendre ou dont nous avons entendu dire quils e lavaient mprise, ou quils sen taient dfaits de leur propre e e e e chef. Apr`s tout, elle nore pas davantages si importants que e la refuser soit une chose extraordinaire. Si je trouve bien dicile de supporter nos maux, se contenter dune destine mdiocre et e e renoncer ` la grandeur ne me semblent pas demander de gros efa forts. Cest une vertu ` laquelle, moi qui ne suis quun homme a quelconque, je pourrais parvenir sans beaucoup de dicult, il me e semble. Mais que dire de ceux qui veulent tirer parti de la gloire qui accompagne un tel refus ? Elle peut receler plus dambition encore que le dsir mme de la grandeur et de ses plaisirs... Daue e tant plus que lambition ne se dirige jamais mieux, selon moi, que par une voie dtourne et peu frquente. e e e e 2. Jaiguise mon courage par la patience, et je laaiblis par le dsir. Jai autant de souhaits quun autre, et je leur laisse e
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autant de libert et de dmesure ; mais pourtant, il ne mest jae e mais arr