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BIBLIOTHEQUE
THÉOLOGIQUE
DU XIX- SIECLE
PATHOLOGIE
Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from
University of Toronto
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BIBLIOTHÈQUE
THÉOLOGIQIIE
DU Xir SIÈCLE
Rédigée par les principaux Docteurs des Universités catholiques
ENCYCLOPÉDIE, APOLOGÉTIQUE
INTRODUCTION A L'aNCIEN ET AU- NOUVEAU TESTAMENT
ARCHÉOLOGIE BIBLIQUE HISTOIRE DE L'ÉGLISE PATROLOGIE DOGME
. , .
HISTOIRE DES DOGMES, DROIT CANON, LITURGIE, PASTORALK
MORALE, PÉDAGOGIE. CATÉCHÉTIQUE ET HOMILÉTIQUE
HISTOIRE DE L.V LITTÉRATURE THÉOLOGIQUE
TRADUCTIO.N DE I/ABBÉ P. BÉLET
TOME I
PATROLOGIE
PAlt LE »' AIZOG
Professeur de Théologie à l'Université de Fiibourg
PARIS
SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLlOrE
PA B I S BRUXELLES
VICTOR PALMÉ G. LEBROCQUY
Editeur des Bollandistes , Direcleur gênerai Dircit. de la succursale do Belgique et Hollande
33, FtLE PF GniiNÈLI.F.SAIM GERMAIN S, P'I.ACK DF. lOWAIT
1877
HE IKSTiTUTE OF FEDiAEVAL STUDIES
fO "LMSLEV PLACE
TC.îONTO 5, CANADA,
DEC . .ai
5 307
BIBLIOTHÈQUE
THÉOLOGIQUE
DU XIX« SIÈCLE.
v^^yv^A. W•*/^.''/V^^''/^-^A.' A \'\^A*v^,%aVVVV-^VVV^AVV'A''A,'VVVV".'\.''A''A''A^A-^AVV-^A VV'^A'WA.'VAV\ W"A "V-V.
PATROLOGIE.
INTRODUCTION A L'HISTOIRE
DE LA LITTÉRATURE CHRETIENNE.
PENDANT LA PÉRIODE DES PERES.
§ l<^ IVotion et objet de l'histoire de la littérature clirétienile.
Les renseig-iiemeiits que les anciens auteurs ecclésiastiques
nous ont transmis sur la littérature chrétienne se bornent à
de courtes notices et à l'énumération des ouvrages. Les
matières qu'ils traitaient dans leurs écrits se renfermaient le
plus souvent dans un cadre restreint et ne tendaient qu'à un
but particulier il s'agissait ou de concourir à quelque recueil
:
de canons ecclésiastiques, ou de coordonner ce qu'on appelait
alors des chaînes dogmatiques et exégétiques. C'est au dix-
septième siècle seulement, et grâce aux travaux de Dupin et
de Cave, l'un catholique, l'autre anglican, que l'histoire de la
littérature chrétienne s'est constituée à l'état de science pro-
prement dite. Lorsque, à la suite de ces travaux, on a créé, en
faveur de la littérature des premiers âges du christianisme, ce
1. — PATROLOGIE. 1
"2
PATHOLOGIE.
qu'on a appelé la Patroîogie, cette science ne présentait encore
que des notions fort vagues et ses limites étaient loin d'être
fixées. Comme la Patrologie ne renfermait que la biographie
et rénumération des écrits de l'auteur, on fut obligé de la
compléter par la Patristique, qui s'occupait de la partie dog-
matique et morale. La Patrologie, dans le principe, ne traitait
pas seulement des Pères de l'Eglise, mais encore des écrivains
ecclésiastiques, et même des hérétiques ; et quant à la tâche
assignée à la Patristique, remplie en grande
elle se trouvait
partie déjà par les preuves traditionnelles employées dans le
dogme et dans la morale. Nous échapperons à ces incon-
vénients en comprenant sous le titre à' Histoire de l'ancienne
littérature chrétienne les matières qui rentrent à la fois dans la
Patrologie et dans la Patristique.
Notre travail comprendra l'histoire de la littérature chré-
tienne dans ses origines, dans ses progrès, dans son apogée
et dans sa décadence pendant la première époque gréco-
romaine. JDans ce développement de la littérature chrétienne
nous distinguerons quatre périodes la première comprendra
:
l'origine de la littérature chrétienne ou le temps des apôtres ;
la SECONDE, le progrès et le perfectionnement de cette litté-
rature (littérature apologétique) ; la troisième, l'apogée de la
httérature patristique, depuis le premier concile œcuménique
de Nicée jusqu'à la mort du pape Léon le Grand (^325-461) la ;
quatrième, la décadence de la littérature des Pères dans l'em-
pire romain jusqu'à la restauration sous une forme nouvelle
de la littérature chrétienne chez les peuples germains et
romains.
§ 2. Lés Pères de l'Egalise, les écrivains eoclésiastii|iies
et les docteurs de rEglise.
C'était en Orient une coutume admirablement justifiée, et
qui existait aussi jusqu'à un certain point en Occident,
d'exprimer les rapports des maîtres et des élèves par les
dénominations de pères et de fils ou enfants. On sait
qu'Alexandre le Grand donnait le surnom de père à son pré-
cepteur Aristote. Cette locution est aussi employée dans
.
l'Ecriture sainte. Elisée appelle Elle son père, et les disciples
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 3
du prophète prennent le titre de fds \ Dans un sens plus
rigoureux, on appelait Pères de l'Eglise les écrivains dogma-
tiques qui, eu dehors du corps des évêques, légitimes suc-
cessem's des apôtres, passaient pour les témoins de la doctrine
transmise par l'antiquité ecclésiastique, qui est indubitable-
ment le plus sur garant de la doctrine primitive de l'Eglise.
Pour conférer le titre de Pères de l'Eglise, on exigeait les
conditions suivantes l'antiquité, l'orthodoxie de la doctrine,
:
la sainteté de la vie et l'approbation de l'Eglise, expresse ou
tacite % soit qu'on étabhsse la doctrine de l'Eglise par le té-
moignage de leurs écrits, ou que les conciles leur accordent ce
titre dans quelques circonstances particulières. Dans l'Eglise
latine, la série des Pères s'arrêtait au pape saint Grégoire le
Grand (mort en QOi), et dans l'Eglise grecque, à saint Jean
Damascène (mort après 754), parce qu'ils sont les derniers et
les principaux représentants de la science antique en Orient
et en Occident.
L'EgUse se montrait très-difficile pour la collation de ce titre
d'honneur; elle l'a refusé à plusieurs écrivains célèbres qui
avaient rendu à l'Eglise de signalés services, tels que Tertul-
lien, Origèné, Lactance, Eusèbe, évêque de Césarée, Théodo-
ret, évêque de Cyr, etc., uniquement parce que, malgré leur
valeur littéraire et leur piété, ces auteurs n'ont pas constam-
ment et partout expliqué et défendu la doctrine chrétienne
selon l'esprit de l'Eglise. On ne leur a donné que le titre d'au-
teurs ecclésiastiques, scriptores ecclesiastici , et on ne les a
traités que comme de savants témoins.
Plus tard, les écrivains qui joignirent aux qualités des Pères
de l'Eglise l'éminence de la écience et se signalèrent dans les
luttes de l'orthodoxie, furent appelés doctem's de l'Eglise,
doctores Ecclesise. Il fallait donc, pour jouir de ce titre, réunir
les conditions suivantes une science éminente, une doctrine
:
orthodoxe, la sainteté de la vie et la déclaration expresse de
l'Eglise. —
Ici, Yantiquiié est remplacée par la supériorité du
savoir, eminens eruditio.
Cette distinction entre les Pères et les docteurs de l'Eghse
se trouve déjà dans les actes du cinquième concile œcumé-
^ IV Rois,II, 12 ibid., vers. 3-5, Cf. Ps. xxxiii, 12; Prov., iv, 10; Malth.,
;
XII, 27; surtout Gai., iv, 19; / Cor., iv, 14. — * Fessier, Inslitut. Patrolo-
giee, t. I, p. 26-29.
144
.B5
4 PATHOLOGIE.
nique, et fut sanctionnée par un décret de Boniface VIII , de
i298, où ce pape donne surtout le nom
grands docteurs
de «
de l'Eglise » aux quatre Pères latins saint Ambroise, saint
:
Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire et ordonne qu'ils ,
recevront dans l'Eglise un culte particulier, « afin que, dit-il,
ils se sentent d'autant plus honorés par l'Eglise qu'ils ont
eux-mêmes donné à l'Eglise plus de lustre que les autres » :
%it ab ea (Ecclesia) tanlo propensius honorari se sentiant,
quanto ipsam prge cseteris excellenthis illustrarunt.
Outre les quatre noms que nous venons de citer, on comp-
tait parmi les doctem's, tacitement ou expressément reconnus,
les auteurs grecs suivants saint Athanase, saint Basile, saint
:
Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome et saint Jean Da-
mascène et parmi les Latins saint Léon le Grand, saint
; :
Thomas d'Aquin, saint Bonaventm-e, saint Bernard depuis
1830, saint Hilaire depuis 1852, et saint Alphonse de Liguori
depuis 1871. Il en est d'autres qui ne sont appelés docteurs et
traités comme tels que dans l'office litm'gique ce sont saint ; :
Pierre Chrysologue, archevêque do Ravenne; saint Isidore,
évêque de Se ville; saint Pierre Bamien depuis 1828; saint
Anselme, archevêque de Cantorbéry, etc. On récite le Credo
à la messe de leur fête, et l'introït commence par ces mots :
bi medio Ecclesiœ aperuit os ejus, et implevit eum Dominus
spiritu sapientiœ et intellectus.
§ 3. De rautorltc des Pères dans TEg-lise catholique.
Ainsi, l'Eglise catholique décernait le titre vénérable de
Pères à ceux de ses maîtres qu'elle considérait comme les
propagateurs et les apologistes véritables de sa doctrine. Elle
voyait en eux les organes dont Jésus-Christ et l'Esprit saint
s'étaient servis pour perpétuer lem- action au sein de l'EgUse :
Ut in eis timeas non ipsos, sed illwn qui ea sibi utilia vasa
formavit et sancta templa construxit, dit saint Augustin. C'est
pourquoi le premier concile œcuménique de Nicée (325) disait
que, selon le témoignage des Pères, le Fils de Dieu devait être
appelé « consubstantiel au Père, » bien que cette expression
ne fût pas dans l'Ecriture*. Le deuxième de Constantinople
(381) obhgeait les hérétiques macédoniens à déclarer fran-
^ Gomp. Athanas., E^isU ad Afros, n. 6.
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 5
chement : Num Patnim qui flo-
vellent necne stare judicio
ruerint antequam nascerenhir hœreses de quibus arjehatur^.
illse
Le troisième concile œiîuméniqiie d'Ephèse (431) exigeait qu'on
établît la vraie doctrine en citant les maximes des Pères et en
déclarant qu'il fallait croire quod sacra sibi consentiens Patrum
temdsset antiquitas^. Le concile de Chalcédoine, en 451, in-
sistait sur l'obligation « d'être fidèle à la croyance des saints
Pères et de se servir d'eux comme de témoins pour défendre
sa foi » Ut sanctortim Patrum fidem servemus, risque utamur
:
testibus ad nostrse fidei firmitatem. Le cinquième concile, tenu
à Constantinople en 553, faisait cette solennelle profession de
foi « Nous confessons que nous embrassons et prêchons la
:
foi qui a été donnée dans l'origine aux saints apôtres par
notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ, qui a été annoncée
par eux dans l'univers entier, qui a été professée et expli-
quée par les saints Pères » Confitemur nos fidem tenere et
:
prœdicare ab initio donatam a inacjno Deo et Salvatore nostro
Jesu Christo sanctis apostolis, et ab illis in universo mundo
prœdicatam, quam
et sancti Patres confessi sunt et explana-
runt. En sixième concile œcuménique de Constanti-
680, le
nople énonçait la même doctrine lorsqu'il disait Sanctoriim :
et probabilium Patrum inoffense recto tramite iter consecutum,
iisque consonanter definiens confitetur rectam fidem. Enfin, le
dernier concile œcuménique, célébré à Trente au seizième
siècle, emploie souvent l'une pour l'autre et dans un sens
identique les expressions de « doctrine de l'Eglise, » et de
« consentement unanime des saints Pères. »
Ce consentement unanime doit se prendre dans le sens que
lui donne saint Vincent de Lérins, dans son fameux Commo-
nitorium : « Ce que tous ou plusieurs am'ont confirmé dans
un seul et même sens, manifestement, fréquemment, persé-
véramment, ou ce qu'ils auront reçu, embrassé, transmis par
une sorte de consentement tacite des maîtres, tout cela, nous
le tenons pour indubitable, pour certain et définitif » Quid- :
quid vel omnes, vel plures imo eodem sensu manifeste, fré-
quenter, pe?'severanter, vel quodam consentiente marjistrorwn
concilio, accipiendo, tenendo, tradendo firmaverint, ici pro
indubitato, certo, ratocpie /iaôea^tw (Common., cap. xxxix),
^ Socrate et Sozomène, flfsf. cccles., ad an. 381. — ^ Concil. Eph., actio i ;
llard., Coll. concil., t. I.
6 PATHOLOGIE.
conformément à ces deux caractères qu'il assigne à la vraie
tradition, l'universalité durée Qiiod. semper , quod
et la :
ubique, quod ah omnibus creditum est. Il montre dans le
môme ouvrage, ch. xlu, par les actes du troisième concUe
œcuménique d'Ephèse, comment la preuve traditionnelle doit
être présentée.
Voici comment saint Augustin lui-même a développé cette
preuve contre Julien, sectateur de Pelage, liv. I, n. 7 :
« Voyez, lui disait-il, dans quelle assemblée je vous ai intro-
duit. Voilà Ambroise de Milan, que votre maître Pelage
a comblé de tant de louanges voilà Jean de Constantinople,
;
voilà Basile et tous les autres, dont l'accord si unanime devrait
vous toucher. Vous voyez réunis des hommes de tous les
temps et de tous les pays, de l'Orient et de l'Occident, et ils
n'arrivent point en un lieu où les hommes soient forcés d'a-
border, mais à un livre qui puisse aller à tous les hommes. —
Quant à celui qui s'éloigne duconsentement unanime des Pères,
celui-là s'éloigne de l'Eglise » Hic est Mediolanensis Am-
:
brosius, quem maqister tuus Pelaqius tanta prœdicatione lau-
davit. Hic est Constantinopolitanus Joannes, hic est Basilius,
hic sunt et cœteri, cjuorum te movere deberet tanta consensio.
Hos itaque de aliis atciue aliis temporibus atque reqionibus ab
Oriente et Occidente congregatos vides, non in locum quo
navigare cogantur homines, sed in libruni qui fiavigare possit
ad homines. —
Qui (vero) ab unanimi Patrum consensu
discedit, ab universa Ecclesia recedit. (Cont. Jiil., 1. II, n. 37.)
Les Pères de l'Eglise forment donc comme le fleuve de la
vie divine dont la som"ce est en Jésus-Christ; ce sont eux qui,
avec l'enseignement verbal du ministère infaillible qui réside
dans l'EgUse, perpétuent par leurs écrits, d'une manière
ininterrompue, le dépôt do la doctrine chrétienne; en sorte
que leurs ouvrages constituent une partie de la tradition
écrite' (Trapâ^o-ri; Èz/./>;7iaa-Ttxy;).
« Il faut savoir, dit Bossuet, distinguer les conjectures des
Pères d'avec leurs dogmes, et leurs sentiments particuliers
d'avec leur consentement unanime. Après qu'on aura trouvé
On trouvera de longues explications sur l'importance des saints Pères
^
dans Melchior Ganus, Do locis iheologicts, lib. YIII Noël Alex., Disserl.,
;
16; Perrone, Prœlect. theol., in tract. De locis Ihcol.^ part, i, sect. 2, et
dans son grand ouvrage, tome IX.
INTRODUCTION A L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 7
dans leur consentement universel ce qui doit passer pour
constant, et ce qu'ils auront donné pour dogme certain, on
pourra le tenir pour tel, parla seule autorité de la religion *. »
[Préf. de l'Apoc, t. II, p. 319.) C'est à cause de cette impor-
tance des Pères, et par conséquent de l'ancienne littérature
chrétienne considérée comme deuxième source de la foi,
que la première période la période patristique
, mérite ,
d'être traitée avec plus de soins et de détails dans l'étude de
la théologie catholique. Dans la seconde et dans la troisième
période, au contraire, l'histoire littéraire du christianisme
peut se rattacher plus facilement à l'histoire ecclésiastique.
Une remarque importante qu'il convient de faire siu" les
écrits des saints Pères, car elle est d'une haute valeur, c'est
qu'ils touchent de près aux mille incidents de la vie pratique ;
la plupart sont le fruit ou d'une expérience personneUe ou
des nécessités de la vie journalière il s'agissait ou de réfu-
;
ter des hérétiques, ou d'abohr un abus, ou d'insister sui' le
sérieux de la vie chrétienne, ou enfm de pousser à quelque
grande résolution tandis que les auteurs des époques sui-
;
vantes n'ont souvent pris la plume que pom' consigner
lem's propres réflexions ou pour établir quelque théorie
scientifique.
§ 4. Bdcs rapports de Thistoire littéraire du ohristianisiuc avec
les autres branches de la tliéolog'ie.
De toutes les branches de la théologie, c'est la dogmatique
qui a le plus de rapport avec l'histoire littéraire du christia-
nisme, obligée qu'elle est de prouver l'origine chrétienne de
chaque dogme particulier par la Bible en même temps que par
la tradition, c'est-à-dire par les écrits des Pères. Une démons-
tration basée sur les Pères sera d'autant plus victorieuse
qu'elle s'appuiera davantage sur l'histoire de la littérature
chrétienne traitée scientifiquement, c'est-à-dire, 1, qu'elle
n'invoquera à son secours que des ouvrages authentiques,
et 2. qu'elle n'assoiera pas sa preuve dogmatique sur des
textes isolés mais sur tout lenseml^le de la doctrine ré-
,
pandue dans les ouvrages des Pères.
L'histoire ecclésiastique trouvera dans l'histoire littéraire
^ Addition du traducteur.
8 PATROLOGIE.
du christianisme scientifiquement élaborée, ses sources vraies
et authentiques, comme aussi le secret d'interpréter les plus
remarquables phénomènes de la science chrétienne. A ceux
qui s'occuperont de morale, d'exégèse, de droit ecclésiastique
et de pastorale, l'histoire de la littérature chrétienne fera
connaître les hommes qui se sont particulièrement adonnés à
ces diverses branches. EUe fom'nira aussi, pour le côté pra-
tique de la vie chrétienne, d'excellents modèles à imiter; car
les biographies des plus éminents auteurs du christianisme,
notamment celles des écrivains des deux premiers siècles,
sont de véritables vies de saints.
Représentants de la tradition chrétienne et de la vie ascé-
tique, les saints Pères ont une valeur à la fois théorique et
pratique qui intéresse toutes les époques.
§5. Les règ'ics de la critique.
Jamais la critique n'a eu plus d'occasions de s'exercer que
sur le terrain qui nous occupe. N'a-t-on pas vu naître, dès les
premiers temps de l'ère chrétienne, à côté des Evangiles et
des Actes des apôtres par saint Luc, des évangiles et des actes
apocryphes? et dans le second et le troisième siècles, une
pieuse fraude n'a-t-elle pas attribué aux apôtres jusqu'à
quatre-vingt-cinq canons et huit livres de constitutions?
Il importe donc de rechercher avec soin si les documents
qu'on a sous les yeux sont ou authentiques et intacts (authen-
tica, (jenuina, intégra}, ou apocryphes et supposés (spuria},
ou douteux et incertains (dubia); s'ils n'ont pas été falsifiés
par des additions ou des retranchements (corriipta interpola-
tione sive mutilatione) Les règles qu'a établies la critique
.
pour résoudre ces questions reposent sur des raisons intrin-
sèques et sur des Les premières se
raisons extrinsèques.
tirent principalement des renseignements fournis sur l'auteur
et sur ses écrits par l'époque où il a vécu ou par les époques
suivantes les secondes sont fondées sur l'examen de la doc-
;
trine et des sentiments de l'auteur, sur son style, sur son
siècle, sur son école et sa nationalité, sur le caractère et sur
les institutions de son époque *.
' Fessier, Inslilut. PatroL, t. I; Héfelé, Revue de Tiibingue, 1842, p. 437.
INTRODUCTION A L HISTOIRE DK LA LITTERATURE. 9
Il faut établir aussi la crédibilité des témoins et peser la va-
leur des témoignages contraires.
§ 6. Editions des écrivains ecelésiasti<iiies. — Leurs collections.
Dès les premiers temps de l'imprimerie, des libraires à
la foisentreprenants et doués d'un vaste savoir, Robert et
Henri Estienne à Paris, Aldus Manutius à Venise, Froben,
Oporin, etc., à Bâle, s'appliquèrent d'abord à reproduire les
saintes Ecritures, les classiques grecs et romains, puis les
(Euvres des saints Pères. Le célèbre humaniste Désiré Erasme
(mort en 1536) prit une part active à l'édition des saints Pères
qui fut publiée à Bàle dans le commencement du seizième
siècle. Ce fut donc à Bàle que parurent les premières éditions
de la plupart des saints Pères elles étaient loin d'atteindre à
:
la perfection, car elles étaient incomplètes * et la correction
laissait à désirer.
Ces éditions furent reléguées au second rang par les tra-
vaux des bénédictins réformés de Saint-Maur, des oratoriens
((îallandi), des jésuites (Pétau, Corder, Rader, Gretser,
Fronton-le-Duc, Garnier, Chifflet, Sirmond, Hardouin), et des
dominicains (Combéfis et Lequien). Grâce aux ressources que
ces religieux trouvèrent dans leurs ordres, au zèle persévé-
rant qu'ils déployèrent sur ce terrain, et qui se continue de
nos jours, ils surpassèrent tous leurs devanciers. Les excel-
lentes éditions publiées par leurs soins contiennent : 1 . la bio-
graphie détaillée des saints Pères; 2. une indication de leurs
ou^Tages plus complète, disposée souvent par ordre chrono-
logique et signalant les écrits apocryphes; 3. le résumé de
leur doctrine ; 4. l'explication de certains passages difficiles;
.j. des tables mieux soignées, car elles sont à la fois alphabé-
tiques et méthodiques ce sont les seules à consiûter pour les
:
travaux scientifiques. La plupart des éditions originales pa-
rurent à Paris et furent réimprimées à Yenise.
On sait que les premières impressions sorties des célèbres ateliers
*
de Mayence, Strasbourg, Rome, Paris, Venise, Augsbourg et Baie furent
appelés Incunables. La plupart des bibliographes terminent à l'an 1500
l'époque des Incunables: quelques-uns cependant retendent jusqu'en
1320, et môme jusqu'en lo36. —
Voir sur les Incunables V Encyclopédie de
Ersch et Gruber.
10 PATROLOGIE.
Cf. Hei'bst, Services rendus à la science par les bénédictins de Saint-
Maur et les oratoriens [Theol. Quart. -Schrift, 1833-1835). Ces éditions,
toutefois, ont encore bien des défauts; les ouvrages y sont incomplets,
et la critique qui a présidé à l'établissement du texte laisse à désirer.
(Cf. Ang. Mai, Nova Mblioth. Pair., t. I, p. xvn, et Valarsi dans la pré-
face de son édition des (Euvres de saint Jérôme.)
Outre ces éditions des saints Pères, on a encore publié les
collections suivantes :
1. Maxima bibliotheca veterum Patrum et anliquorum
scriptonim ecclesiasliconim, etc. Lugd., 1677, 27 vol. in-fol.
Le premier volume contient la table des ouvrages réimprimés
(les ouvrages grecs ne contiennent que la traduction latine),
et un index generalis materiarum. Cette collection s'étend
jusqu'au quinzième siècle, et ne renferme que des auteurs
d'ouvrages peu volumineux. On doit au bénédictin Le Nourry
un Apparatus ad Biblioth. maxim., Lugd., 1703-1715, eu
2 vol., avec de longues et savantes dissertations sur les Pères
des quatre premiers siècles.
2. Bibliotlieca veterum Patrum, antiquorumque scriptorum
ecclesiasticorum, de Toratorien André Gallandi. Yenet., 1765,
14 vol. in-fol. Cette collection ne renferme également que des
œuvres peu étendues on y trouve surtout des apologies et un
;
recueil des plus anciennes épigraphes apocryphes. Les
ouvrages grecs sont reproduits dans le texte original, avec
accompagnement d'une traduction latine, d'excellentes disser-
tations, de plusieurs corrections de texte, d'explications de
passages obscurs et difficiles.
3. Assemani Bibliotlieca orientalis démentino- Vati-
J.-S.
cana (recueil de morceaux syriaques, arabes, persans, turcs,
hébreux et arméniens). Romœ, 1719, 4 vol. in-fol.
4. La plus complète collection des autem*s latins et grecs a
paru dans le Cursus complétas Patrologiœ, éd. Migne, Paris,
1843 et suiv. Les Latins commencent à Tertullien et finissent
au pape Innocent III, 217 volumes in-4°. Les tomes 218-221
contiennent les tables générales et les tables spéciales. Les
Grecs, depuis les Pères apostoliques jusqu'à Photius, occupent
104 volumes de la première série la seconde série s'étend
;
jusqu'au quinzième siècle (de Photius à Bessarion, 890-1453),
tomes 105-162^ Paris, 1862-1867. La traduction latine mise en
regard n'est guère qu'une réimpression des excellents travaux
.
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. Il
des bénédictins, dont les tomes et les pages sont indiqués;
cependant les éditions nouvelles y sont aussi signalées, et
on y trouve des corrections de texte, des dissertations et des
éclaircissements '
Cette collection des Pères grecs et latins renferme aussi la
plupart des morceaux détachés ou des ouvrages récemment
découverts appartenant à divers auteurs ecclésiastiques, et
reproduits par le théologien anglican Grabe, dans le Spicile-
gium sanctorum Patrum et haereticorum, dans les Reliquiée
sacrœ des deuxième et troisième siècles, de Routh, ainsi que
dans les trois collections suivantes du célèbre bibliothécaire du
Vatican, Angelo Mai Scriptorum xieterum nova collectio,
:
Romœ, in-4-°; Spicilegiwn romanwn, Romse,
1823-1838, 10 vol.
1839-18ii, 10 vol. in-8°; Nova Patrum bibliotheca, Romae,
1852 et seq., 7 vol. in-i", et enfm dans le Spicilef/ium Soles-
me7ise, du bénédictin français DomPitra, Parisiis, 1852 et seq..
< Comme la collecliou grecque, à partir de Photius, manque de tables
générales et spéciales, nous donnons ici, d'après le P. Gams, la liste des
historiens ecclésiastiques grecs depuis Photius jusqu'à Bessarion (890-
1453), tels qu'ils figurent dans la seconde série de la Palrolocjie grecque
de Migne (t. CV-CLXIII, Paris, 1882-1867), soit parce que cette seconde
série est encore peu connue, soit parce que ces historiens ne sont pas
d'un facile accès.
Tome CV, Paris, 1862, Nicetœ Paphlagonis, qui et David, Nicetse
Byzantin! Opéra, S. Joseph) Ihjinnographi, Theognosli monachi , Ano-
nymi Vila S. Nkolaï Studitss (aun. 890-900). —
Tome CVI, Andrese,
Caesarese archiepiscopi, et Arethse, discip. ejus et successoris. Op.
omnia. Acced. Josephi Christiani , Nicephori philoS. Christ., Joannis
Geometrœ, Cosmse Vestitoris, Leonis Patricii, Athanasii, Corinth. episc,
Scripla vel fragmenta. Opusc. scripturislica, litiirgica, moralia incerlie
setatii. Paris, 1863 (ann. 900-915). —
Tome CVII, Leonis Sapientis (mort
en 971), Opéra omnia, uunc primum in unum corpus collecta. —Tome
CVIII, Theophanis Chronographia ; Leonis grammatici, auct. inc. Vila
Leonis Arment, Anastasii bibliothecarii historiarum sut temporis qux
supers. (990-940). —Tome CIX, Ilislorise byzantinœ scriptorcs post Theo-
phanem, ex edit. Combefisii; ace. Jos. Genesii Historia de rébus cons-
tantinopolitanis (ann .81 3-948). —
Tome CX, Chronicon Georgii monachi
cogn. Hamartoli (ann. 914). —
Tome CXI, Nicolaï, Constant, archiep.
Epislolae ( ace. Basilii Neopatrensis melrop., Basilii Minimi, Gregorii,
Cœsarœ presb., Opusc, vila S. Clemenlis Bulgarorum episcopi ; Moyses
Syrus, Theodor. Daphnopata, Nicephorus pr. Constantinop enfin Eu-
,
tychii Alexandrin! patriarchœ Annales ad an7ws usque Hejirse islamiticse
(ann. 92o-956). — Tomes CXII, CXIII, Paris, 4864, Constantin! Porphyro-
geniti (mort en 859) Scripta, nunc primum in unum collecta, 2 vol. —
Tomes CXIY-CXVI, Symeonis Logothetse, cognom. Metaphrasta?, Opéra
omnia, ascelica, parienetica, canonica, historica, 3 vol. —
Tome CXVIIL
Leonis diaconi hisloriw , lib. X
(ann. 9o9-97o), e recens.; Carol. Ben.
,,
12 PATROLOGIE.
4 vol. Le Spicilegîum Liberianum, de Fr. Liverani, Florent.,
1865, n"a pas encore été utilisé dans les collections de Migne.
Auctuarium novum fjrseco-latinae Patrum bibliothecœ
.5.
Auctuarium novissimmn bibliothecœ greeco-
Paris, lf548, puis
rum Patrum, Paris, 1672, ensemble 4 vol. in-fol., par le domi-
nicain Combéfis.
6. Collectio nova Patrum et scriptorum grœcorum, Paris,
1706, 2 vol. in-foL, par le bénédictin Montfaucon.
7. Spicilegium. veterum aliciuot scriptonmi, par le bénédictin
L. d'Achéry, Parisiis, 1655-1677, 13 vol. in-4". Nova edit.,
Paris., 1783, 3 vol. in-fol.
8. Veterum Analecta, de Mabillon, Parisiis, 1675 et seq.
4 vol. in-8° editio 2% 1723, in-fol. Le même, et Mich. Germain
; :
Muséum Italicum, éd. 2% Parisiis, 1721, 25 vol. in-4°.
9. Petr. tloustant, ord. S. Bened., Epistolss rom. Potitificum
ab anno Christi 67 ad amium 440. Parisiis, 1721 in-foL Edit.
Hase. Menologium Basilii — jussu éd. —Ace. Hyppolyti Tliebani, Geor-
gidis monachi, etc., Scripta. —
Tomes CXVIII, CXIX, Œcumeuii Opéra
omnia, juxta edit. parisiensem anni 1631, 2 vol. —
Tome CXX, Joannis
Xiphilini, Symeonis junioris Opéra. Ace. Joannis Eucîiaitse, Theodori
Sconii, etc., Scripta. — Tomes CXXI, CXXII, Gregorii Cedreni mon.
(vers. 1037), Compendium histariarum ab 0. C. jusqu'en 1037 Joannis
;
ScylitzEe Curapalalse, Michaelis Pselli (mort vers 1110), Opéra, t. II. —
Tomes CXXIII-CXXVI, Theophylacti, Bulgar.' archiep. (mort en 1107).
Of. quai reperiri pot. omnia. Accedit Marite Bern. de Rubeis Disserlatio
(Venet., i vol. in-folio., 17of-). —Tome CXXVII, Nicephori Historia7-um
lib. IV. Constantini Manassis Chronicon; Nicolaï, etc.,qu8e supersunt. —
Tome CXXVIII-CXXXI. Euthvmii Zigabeni (mort après 1118) Opéra
onmia (ed C. F. Matlhœi. Lips.,'l792, 3 vol.). —
Tome CXXXII, Theo-
pbanes, Homilias in Evanxjclia dominicalin et fcsta tolius anni, ex editione
Francise! Scorsi. — Tome CXXXIII, Cinnami (vers. 1183) Historiariim
lib. VII (ann. 1118-1176) ex editione du Gangii acced. Arsenii, Lucse
;
CbrysobergcB, etc., qufe supersunt. Par., 1865. —
Tomes CXXXV,
CXXXVI, Zonarte (mort vers 1130) Opéra omnia. Accedunt Eustathii
Tbessalonicensis Scripta. —
Tomes CXXXVII, CXXXVIII, Tbeodori
Balsamonis (mort en 1205), patriarcbse Antiocb., Opéra omnia, ace. Joan-
nis Zonarse et Aristeni Comment, in canon, sanct. aposl., etc. —
Tomes
GXXXIX, CXL. Nicelii3 Opéra omnia. Preemittunt. Joelis, Isidori Nicelse
Maroniensis, Joannis Gitri, Marci Alexandrin! Scripta, quse supersunt. —
Tome GXLI, J. Vecci (mort vers 1285), Op. omnia, quibus nune priumm
aecensetur Hefalatio libri Pholii de proccssione Spirittis sancti, edilore et
.interprète D' J. Hergenrœtber, etc. —
Tome GXLII, Nicepbor! Blem-
midœ (vers 1255) Opéra omnia; prsemitt. Gregorii Cyprii Atbanasii ,
Scripta varii ctrçjumenti. —
Tomes GXLIII, GXLVI, Epbrœmus Gbrono-
graplius, Tbeoleptus Pbiladelpbiens. metrop., Georgii Pacliymeraj Hist.
Mich. Palseoloqi (ann. 113-1332) et Andronici Palseoloiji, etc.; Theod.
Metochita, Mattbeeus Blastares. —
Tomes CXLV-GXLVII, Nicephori
INTRODUCTION A t/HISTOIRE BE LA LITTÉRATURE. 13
Schsenemann, Gotting., 1796, iii-8% continué par Thiel. Lips.,
1867, sur les manuscrits laissés par Constant.
10. Des éditions portatives d'anciens auteurs ecclésiastiques,
reproduites d'après les meilleures éditions, ont été données
parOberthur, Opéra Patrum cjrsecorum, grsec. etlat., Wirceb.,
1777-1792, 21 vol. in-S" (Justin, Clément d'Alexandrie, Origène);
par Richter, Opéra Patrum latinorum, ibid. 1780-1791
,
(Cyprien, Arnobe, Firmin Materne, Lactance, Hilaire, Optât de
Milève) insérés de nos jours dans la Bibliotheca Patrum grœ-
;
corum (selecta), Lips., 1826 et seq., par Gersdorff, Bibliotheca
Patrum latinorum, Lips., 1826 et seq. Deux ouvrages qui
témoignent de l'intérêt que les protestants eux-mêmes
attachent à la littérature patristique. Sanctorum Patrum
opuscula selecta, éd. Hurter, Soc. Jes., (Eniponte, 1868 et
suiv., 24 vol. in-16. On fonde de grandes espérances sur la
publication du Corpus scriptorum ecclesiasticorum, par l'Aca-
Callisti Hislorix, lib.XVIII. Prœmitt. Syntagm. Matlhxi Blastaris conlin.,
et Theoduli monachi Orat. et Epistolœ (1332-1333). — 4 alii Callistus,
Nicephorus monaciius, Maximus Planudes. —Tomes CXLVIII, CXLIX,
Nicephori Gregorse Byzanlinse historise, lib. XXXVII (ann. 1340); Scripta
alia Nicepli. Nilus Cabasilas, Theodor. Meliteniota, Georg. Lapitha
(ann. 1349). —
Tomes CL, CLI, Gregorii Palmse Opéra omnia, acced.
Gregorii Sinaitse, Constantini Armenopiili, Marcarii Chrysocephali, Joan-
nis Calecse, Tlieophanis Nicœni, Xicolai CabasilsB;, Gregorii Acindyni,
Barlaami de Seminai-ia, quse supersunt (ann. I343-13o0;. — Tome CLII,
Paris., 1866, Manuelis Calecœ Opéra, ace. Joannis Cyparissiotae, Matthsei
Cantacuzeni (eximperatoris, mort vers 1380) Opéra omnia, accedit Joann.
Palaeologi, etc., Scripta, — Tome CLV, Symeonis Thessalonic. archiep.
Opéra omnia. —
Tome CL VI, Manuelis II Palseologi (mort en 1423)
Opéra omnia, acced. Georgii PhranzEe (mort après 1477) Chronicon; 1239-
1477). — Tome CLVII, Georgii Codini Opéra omnia. Accedit Ducse
Historia bijzantina, a Joanne Palœologa, anno Christi 1341 ad ann. 1462.
— Tome CLVIII, Michaelis Ghycae (sasc. XII, ant. 13), Opéra omnia. Accé-
dant Josephi patriarchse (mort en 1439 à Florence). Joann. diaconi, etc.,
Epistolœ. —
Tome CLIX, Laonici Chalcocondylœ (1470) Historia de ori-
gine atque rébus Turcorum et imperii Grascorum interitu, lib. X, 1298-1462.
Accedunt Josepbi Metlionensis (vers. 1439) Scripta, Leonardi Chiensis,
Isidori (de Rievo), EpistoLv historicse. —
Tome CLX, Genuadii, qui et
Georg. Scholarius (vers 1438), Opéra omnia. Accedunt Nicolai V, Gregorii
Mammse, Georgii Gemisti Plethonis, Mattheei Camaristse, Marei Ephe-
simi, Opuscula et epistolse. —
Tome CLXI, Bessarionis (mort en 1472)
Opéra omnia, accedunt virorum doctorum suppellectili litteraria selecta
qusedam. —
Tome CLXII, Michaelis apostolici Op. supplcmenta (série
d'auteurs du troisième au seizième siècle, la plupart réimprimés sur la
Nova bibliotheca du cardinal A. Mai); voir le rapport d'Hergenrœther sur
la seconde série de la Patrologie grecque dans Bonner-theolog. Literalur
blatl, 1867, p. (337) 440-447.
44 . PATROLOaiE.
demie impériale de Viemie. Trois volmnes ont paru depuis
1866 (Sulpice Sévère, Minucius Félix et saint Cyprien).
11. Une traduction allemande des Pères de l'Eglise (et non
des auteurs ecclésiastiqu.es) commencée à Kempten en 1831,
est parvenue au 37" volume in-8°, et comprend jusqu'à saint
Ephrem de Syrie inclusivement. (Sans valeur.)
Déjà précédemment, le protestant Rœsler avait publié, sous
le titre de Bibliothèque des Pères de l'Eglise, des extraits
traduits en allemand. Ce travail, estimable pour son temps,
s'étendait jusqu'aux écrivains qui ont vécu pendant la querelle
des iconoclastes, au huitième siècle. Lips., 1776-1786, dix
parties. Tout récemment (Ehler a publié en traduction alle-
mandC; avec texte original, un choix des Œuvres des saints
Pères sous le titre de : Bibliothèque des saints Pères. Lips.,
1858, tome I-IV.
La plupart de ces collections et d'autres encore sont indiquées
dans le catalogue de J.-G. Dowling, intitulé : Notitia scripto-
rum SS. Patnim aliorumque veterum ecclesiasticorum momi-
mentoriim, quœ in collectionibus anecdotorum post annum
Christi ilOO in lucem editis continentur. Oxoniae, 1839. (11 y
manque le Spicilége d'Ang. Mai, sa Nova Patrwn Bibliotheca,
et le Spicilegium Solesmense de Dom Pitra.)
§ 7. Travaux eutrcfiris sur l'histoire Ac la littérature
chrétienne.
Les premiers débuts d'une Histoire de la littérature chré-
tienne, avec de courtes notices biographiques et l'indication
des ouvrages des auteurs, se rencontrent :
l.Dans saint Jérôme, natif de Stridon, en Dalmatie (mort
en 420) De viris illustribus, seu catalogus de scriptoribiis eccle-
:
siasticis. L'ou\Tage, divisé en 135 chapitres, contient 135
écrivains ecclésiastiques, commençant par les apôtres Pierre,
Jacques le Mineur, etc., et finissant à l'auteur lui-même, saint
Jérôme.
Plus tard, sous le même titre ou sous des titres analogues,
mais dans le même esprit, cet ouvrage a été successivement
continué par Gennade, prêtre de Marseille (vers 490) par ;
Isidore, évêque de Séville (636) par Ildefonse, archevêque de
;
Tolède (mort en 667); puis, après un long intervalle, par
INTRODUCTION A l'hISTOIBE DE J.A l.ITTÉRATURE. 45
llonorius, prêtre d'Autun (mort en 1120), ci Sigebert de
Gemblûurs (mort en 1112); par Henri de Gand, en Flandres
(mort vers 1293) par Pierre, religieux du Mont-Cassin, avec
;
un supplément de Placide par Tritlieim, abbé des bénédictins
;
de Sponlieim (entre Trêves et Mayence), et ensuite du couvent
des Ecossais de Saint-Jacques, faubourg de Wurzbourg (mort
en lolG), et enfin par Le Mire, chanoine de la cathédrale d'An-
vers (mort en 1G40) jusqu'au milieu du dix-septième siècle. Au
commencement du dix-huitième, saint Jérôme, y compris tous
ses continuateurs jusqu'à Le Mire, a été réédité avec des re-
marques historiques et critiques par Je protestant J.-Alb.
Fabricius, professeur au gymnase de Hambourg, sous le litre
de Bibliotheca ecclesiastica. Hamb., 1718, in-fol.
:
2. Dans l'Eglise grecque, Photius, patriarche de Consiauti-
nople (mort en 891), a rédigé un ouvrage semblable sous le
titrede Mu^stoÇtS/iov
: Bi^ltoOi./.vi, cité ordinairement sous le nom
r,
de Photii Bibliotheca. 11 a été édité en grec et en latin par
Hœschel Rothomagi, 1653, in-fol. en grec, par
et Schott, ;
Emmanuel Becker, BeroL, 1824, 2 vol. in-i"; par Migne, série
grecque, tomes CIH-CIY. C'est un mélange bigarré de 280
auteurs chrétiens et païens tels qu'on les lisait alors, sans ordre
clironologique ; ils sont souvent très-bien caractérisés. On y
trouve aussi quantité d'extraits d'auteurs dont la plupart des
ouvrages sont aujourd'hui perdus.
3. Un ouvrage qui rentre dans le genre de celui de saint
Jérôme a été publié au commencement du dix-septième siècle
par le cardinal Bellarmin, sous ce titre
Libei' de scriptoribus
:
depuis les auteurs de l'Ancien Testament jusqu'en
ecclesiasticis,
1500, Rome, 1613. 11 a été élaboré et complété par son confrère
Labbe. Ou beaucoup servi et il a eu de nombreuses
s'en est
éditions. Oudin,moine apostat de l'ordre des Prémontrés, l'a
complété à son tour dans son Supplementum de scriptoribus
ecclesiasticis a Bellarmino omissis, ad annum 1460, Parisiis,
1686.
4. Les travaux des bénédictins de Saint-Maur et des autres
ordres religieux ayant développé le goût des études patris-
tiques au-delà de toute prévision, les résultats épars des
recherches faites par ces savants furent recueillis par N. Le
Nom-ry, bénédictin français, dans son Apparatus ad Biblio-
thecam maximum veterum Patrum, etc., Parisiis, 1703-1715,
16 PATROLOGIE.
2 vol. in-fol. ;
— par l'abbé Tricalet, en sa Bibliothèque portative
des Pères de l'Eglise, Paris, 1757-1762, 9 vol. in-8°. Cet ouvrage
renferme la vie des auteurs, leurs meilleurs écrits, un aperçu
dé leur doctrine et des sentences ;
—
en latin sous ce titre :
Tricaletti BibUotheca manualis Ecdesiœ Patrum, Bassani,
1783, 9 vol. ;
— par Schramm, bénédictin allemand de Banz :
Analysis fidei Operum sanctorum Patrum et scriptorum eccle-
siasiicorum, Aug. Yind., 1780-179o, 18 vol. in-8° ;
— par un
religieux du même monastère. Placide Sprenger : Thésaurus
rei patristicœ, seu dissertationes prœstantiores ex^. LeNourry,
(jallandi, etc., 3 vol. in-1% \\lrceb., 1782-1791 ;
—
par Lumper,
prieur des bénédictins de Saint-Georges, à Yillingen : Historia
theologico-critica de vita, scriptis et doctrina sanctorum Pa-
trum aliorumque scriptorum ecclesiasticorum triumprimorum
saecidorum, 13 vol. in-8°, Aug. Yind., 1783-1799. Ce travail
d'élaboration, souvent traité avec indépendance, est parfaite-
ment exécuté.
Outre ces divers ouvrages, l'histoire de la littérature chré-
tienne a suscité, comme l'histoire ecclésiastique, des travaux
qui se distinguent surtout par leur caractère' scientifique.
En France.
5. Ellies Dupin, docteur de Sorbonne et professeur de philo-
sophie au Collège royal, a publié une Nouvelle Bibliothèque
des auteurs ecclésiastiques , contenant leur biographie, le
catalogue, la critique, la chronologie de leurs ouvrages, le
sommaire de ce qu'ils renferment, un jugement sur leur style
et leur doctrine. On trouve à la fm l'indication des conciles, et,
pour quelques siècles, le récit des faits qui intéressent parti-
culièrement l'histoire ecclésiastique jusqu'à son temps (il
mourut en compléta son œuvre par la Bibliothèque
1719). 11
des auteurs séparés de la communion de l'Eglise romaine des
seizième et dix-septième siècles, continuée jusqu'au dix-neu-
vième siècle, par l'abbé Gouget, Paris, 1686 et suiv., 3° édit.,
1698, 47 vol. in-8°; Amsterdam, 1693-1715, 19 vol. ln-4°. La
traduction latine, Paris, 1692 et suiv., 3 vol. in 4°, ne va que
jusqu'à saint Augustin et n'est pas exacte. Dupin a fait preuve
de talent et de goût, mais il travaillait trop vite et ne portait
qu'un médiocre intérêt aux auteurs du moyen âge, dont il
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. il
n avait pas lintelligcnce et qui d'ailleurs souriaient peu aux
gallicans. L'oratorien Richard Simon, dans sa Critique de la
Bible de M. Dupin (^Paris, 1730, 4 vol. in-i"), a fait une censure
outrée des bévues de Dupin sur les anciens auteurs, et parti-
culièrement sur les écrivains de la Bible.
6. Un ouvrage plus complet et plus exact que son devancier,
c'est VHistoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques
du bénédictin Remy Ceillier, Paris, 1729-1763, 23 volumes
in-i".Ce travail s'étend jusqu'à Innocent III et jusqu'à Guil-
laume, évèque de Paris (mort en 1244). Les matières sont les
mêmes que dans Dupin, avec cette différence, indiquée par
l'auteur lui-même, vol. XXIII, p. 11 « Les analyses des au-
:
teurs ecclésiastiques font Vobjet principal de notre ouvrage. »
Sa diction est moins agréable que celle de Dupin. La librairie
Vives en a donné, en 1860, une nouvelle édition en 15 vol.
in-4°, enrichie d'additions et de notes nombreuses, miais qui
laissent à désirer.
7. Nous devons également mentionner ici l'ouvrage qu'a
pubhé Tillemont sur l'iiistou^e de l'Eglise sous le titre de ,
Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique , ainsi que
VHistoire littéraire de la Finance ', par la congrégation des bé-
nédictins, Paris, 1733, 20 vol. in-4°.
8. Caillau a donné une sorte d'aperçu général sous le titre
d' Introductio ad sanctorum Patruni lectiones (vita, opéra,
prsecipuee editiones, modus concionandi).
9. D'autres ouvrages destinés àun cercle de lecteurs plus
étendu ont paru récemment en France Etudes sur les Pères :
de l'Eglise, par Charpentier beaucoup de phrases et peu de
:
fond. —Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle,
par Yillemain beaucoup de rhétorique aussi, avec une plus
:
grande connaissance des détails. Cours d'éloquence sacrée,
Paris, 1857-1868, par l'abbé Freppel, professeur à la Sorbonne,
aujom'd'hui évêque d'Angers, 12 vol. Détaillé et attrayant.
(Les Pères apostoliques, les apologistes grecs du deuxième
siècle : saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, Clément d'A-
lexandrie, Origène.) Quelques-uns de ces volumes ont eu
deux éditions.
^ La
maison Victor Palmé, à Paris, en a publié une nouvelle édition en
16 vol. in-4o sous la direction de M. Paulin Paris, de rinstitut.
(Note du traducteur.)
I. — PATROLOGIE. ^
iS PATHOLOGIE.
En Allemagne.
En Allemagne, si l'on excepte les ouvrages de Schramm,
Sprenger et Lumper, mentionnés plus haut, les travaux sur
la Patrologie ne sont que des compilations de traités particu-
liers, provoquées par la commission impériale des études de
Vienne, tels que :
10. Patrologia ad iisiis academicos, par Wilhelmus Wil- 1
helm; production misérable, Frib. Brisg., 4775, suivie des
travaux, également insignifiants, de Tobenz,Yienne, 1779, et
de Macaire de Saint-Elie, Gratz, 1781.
11. Winter, dans son Histoire critique des plus anciens té-
moi?i§ du christianisme, ou Patrologie, Munich, 1784 (sur les
trois premiers siècles), a fait un effort vers la critique, mais il
est tombé dans l'excès.
Les Institutiones patrologicœ de Wiest, Ingolst., 1795, sont
12.
très-superficielles.La Bibliographie des Pères de l'Eglise, de
Goldwitzer, Landshut, 1828, et sa Patrologie unie à la patris-
iique, Nuremb., 1833-1834., 2 vol., sont sans critique et sans
valeur.
ouvrages suivants ne valent pas beaucoup mieux
13. Les :
Manuel de patrologie, par Annegarn, Munster, 1839 Manuel ;
de patrologie, par Locherer, Mayence, 1839. Par contre, \Es-
quisse de l'histoire de la littérature chrétienne, jusqu'à la fin
du quinzième par Busse, Munster, 1828, 2 vol., est
siècle,
utile à consulter. La Patrologia genercdis (1" vol.), et la Pa-
trologia specialis (2° vol.), en deux parties, sur les cinq pre-
miers siècles, de Permaneder, est trop superficielle et trop
informe, par conséquent peu utile. Quant au nouveau travail
du vicaire Magon, Manuel de patrologie, Ratisb., 1864, 2 vol.,
il n'atteste aucune connaissance littéraire et scientifique, et
est par conséquent rempli de fautes.
Voici les ouvrages les plus marquants pubUés dans ces der-
niers temps :
14. Patrologie ou Histoire de la littérature chrétiemie, de
Mœhler, pubhée par Raithmayr, Ratisb., 1840. Malheureuse-
ment, il n'a paru qu'un seul volume, sm* les trois premiers
siècles; —
Institutiones patrologicœ, par Fessier, Œniponte,
1850-1851, 2 vol., jusqu'à Grégoù-e le Grand; Esprit de la —
tradition chrétienne , où l'on essaie de présenter, selon leur
INTRODUCTION A L HISTOIRE DE I,A LITTÉRATURE. 19
rapport intrinsèque, les œuvres des principaux auteurs, et d'en
domier l'intelligence à l'aide de courts extraits, par Deutinger,
Ratisb., 18o0-1851, 2 vol. (jusqu'à saint Athanase inclusive-
ment).
15. Quant aux U^avaux particuliers entrepris sur les saints
Pères, siu'tout au point de vue philosophique, nous trouvons
chez les protestants V Histoire de la philosophie chrétienne,
:
de Ritter, Hamboui'g, .1811 1" et 2" vol.; chez les catho-
,
liques V Histoire de la philosophie de l'ère patristique , par
:
Stœckl, Wurzb., 1853, 2 vol.; la Philosophie des Pères de
l'Eglise, par Huber, Munich, 1854. L'un et l'autre s'appuient
fréquemment sur Ritter.
11 serait à désirer qu'on nous donnât une introduction à
l'étude des auteurs ecclésiastiques qui entrât plus avant dans
le cœur du sujet et qui fût véritablement pratique. Ce qu'on
trouve à ce sujet dans le Petit traité de la lecture des Pères,
par le chartreux Noël Ronavcnture, Argonensis, Paris, 1688 ;
en latin : De optima methodo legendorum Ecclesias Patrum,
Taur., 1742, et Aug. Yind., 1756, in-8'', et dans les ouvrages
patrologiques de Permaneder et de Fessier, est trop superficiel
et trop indigeste.
Parmi les protestants.
Outre les travaux de Fabricius et de Rœsler, déjà mention-
nés, nous citerons encore :
1. Historia litteraria scriptorwn ecclesiasticorum, jusqu'au
quatorzième siècle, par Cave, Lond., 1689; Basil., 1741 et
seq.; édit. 3% Oxon., 1740, 2 vol. in-fol. Les notices qu'elle
renferme, tout en n'ayant souvent qu'un caractère extérieur,
sont la plupart rédigées avec soin. Ce sont, du reste, les pro-
testants anglicans qui ont montré le plus d'ardeur pour
l'ancienne littérature chrétienne, grâce au trente-quatrième
article de leur hvre de prières. L'ouvrage de Cave a été con-
tinué jusqu'au seizième siècle par H, Wharton et Rob. (ie-
rens.
2. Commentarius de scriptoribus ecclesiasticis, Lips., 1722,
2 vol. jusqu'au quinzième siècle inclusivement, par
in-fol.,
Casimir Oudin. Cet ouvrage a d'excellentes parties.
3. Bibliotheca theologica selecta, par Walch, à laquelle ou a
20 PATROLOGIE.'
ajouté plus tard : Bibliotheca patristka, lense, 1757-1765 et
1770. Editio nova ab J. T. Lebr, Danzio, lenae, 1834.
A. Bibliotheca liistorico-litteraria Patrwn latinorum a Ter-
tulliano ad Gregorium M. et hidorum Hispalensem, Lips.,
1792-1794, en 2 vol.
5. Bœhr a composé : 1. les Poètes et les Historietis chrétiens;
2. la Théologie clii'étienne romaine; 3. la Littérature clirétiennc
et romaine de V époque carlovingienne, Carlsr., 1830, 3 vol.,
Suppléme7its à son Histoire de la littérature païenne romaine.
Comme philologue, l'auteur se renferme exclusivement dans
la partie historique littéraire et esthétique
, il ne s'occupe ;
point de théologie.
6. A cette classe d'écrivains se rattache, au moins partielle-
ment, le théologien suisse et protestant Bœhringer, par son
Histoire de l'Eglise en biographies, Zurich, 1842, 2 vol., jus-
qu'au seizième siècle. Une seconde édition en a paru depuis
1801. y a là quantité d'exceUentes choses gâtées par
11 un ra-
tionalisme fanatique et effréné, et par des bévues.
Le professeur Ueberv^^eg, à Kœnigsberg, a donné un ex-
7.
cellent travail sur la littérature des Pères dans son Esquisse
de l'histoire de la philosophie au temps des Pères et de la sco-
lastique (Berhn, 1864). La troisième édition est de 1868.
DE L'INFLUENCE DES LITTERATURES GRECQUE ET ROMAINE
SUR LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE.
Cf. Mœhler, Patrologie, 1" vol., pag. 27-48.
Pour donner une idée exacte des origines et des développe-
ments successifs de la littératm'e chrétienne, il nous semble
nécessaire de caractériser, au moins dans ses traits généraux,
le génie de la littérature grecque et romaine, son influence
sm' la littérature chrétienne, puis la différence qui en est
résultée entre la littérature chrétienne chez les Grecs et la
littérature chrétienne chez les Romains.
INTRODUCTION A L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 21
§ 8. L.a lang^uc et la littérafnrc romaine. — La laugue c( la
liU«'ratiire gfrccc|iic.
La langue hébraïque n'était guère propre à servir de véhi-
cule à une religion aussi universelle que le christianisme.
Comme les langues sémitiques, elle était généralement trop
pauvre et marquée d'une empreinte de nationalité trop exclu-
sive. Elle était, de plus, trop allégorique, trop vague, et
n'avait jamais été employée aux investigations abstraites de
la science. La preuve de cette impropriété a été fournie plus
tard par les cabalistes, qui furent obligés de recourir aux
images les plus étranges pour donner à leurs pensées une
forme trop défectueuse. Dans la suite, il est vrai, le syriaque
et surtout l'arabe finiront par se plier aux exigences de la
science, mais ce ne fut pas sans une intervention manifeste
de la langue grecque cela est vrai surtout des Arabes maho-
:
métans c'est la littérature grecque qui leur a donné, à eux et
;
à leur langue, les instruments de la science.
Il était donc très-naturel que les chrétiens se servissent
d'abord de la langue grecque, et lui empruntassent le vête-
ment dont ils avaient besoin pour leurs idées nouvelles. Par
la richesse de ses formes et la tïexibihté de son génie, cette
langue se prêtait admirablement aux besoins multiples de la
théologie chrétienne. Le peupie grec, doué à la fois du talent
spéculatif et du sens pratique, joignant à un goût très-vif
pour le beau dans la nature un amour ardent pour sa nation,
avait formé une littérature d'une richesse incomparable ;
nous allons y jeter un rapide coup d'œil.
Le dernier écrivain qui ait retracé l'histoire de la littérature
grecque, Bernhardy', la divise dans les six périodes sui-
vantes 1. des éléments de la littérature grecque jusqu'à
:
Homère; 2. depuis Homère (950 ans avant Jé.sus-Christ) jus-
qu'aux guerres des Perses, ou littérature des thfférentes
tribus; 3. depuis les guerres des Perses (490 ans avant Jésus-
Christ) jusqu'à Alexandre le Grande apogée de la littérature
attique 4. depuis Alexandre le (îrand (336-323 avant Jésus-
;
Christ) jusqu'aux empereurs romains; o. depuis Auguste
jusqu'à Justinien ou à la littérature des sophistes, ou fm de la
^ Esquisse de la liUerature grecque, avec une revue comparative de la
lillc' rature romaine, 2» édit. Halle, 18o2, un vol. (eu allemand).
22 PATROLOGIE.
philosophie spéculative et de la littérature païenne chez les
Grecs; 6. depuis Justinien (527-566 après Jésus-Christ) jusqu'à
la prise de Constantinople (1453), ou littérature byzantine
chez les chrétiens.
Dans les différents domaines de cette littérature, le point
culminant a été atteint, en philosophie, par Platon et Aristote,
en histoire par Hérodote, Thucydide et Xénophon, en élo-
quence par Démosthène et Isocrate, eu poésie par Pindare,
Eschyle, Sophocle et Euripide. Tous appartiennent à la
troisième période. A partir de là, la httérature perd de son
éclat, surtout depuis que, à la suite des conquêtes d'A-
lexandre, le théâtre des grands succès de l'éloquence eut été
transporté d'Athènes à Alexandrie, où la littérature grecque
allait encore recevoir des Ptolémées une dernière et énergique
impulsion.
On ne saurait nier, toutefois, que la langue hébraïque n'ait
eu sur la littérature chrétienne une influence considérable.
Plusieurs siècles déjà avant Jésus-Christ, les Juifs, devenus
un peuple commerçant, entretenaient de fréquentes relations
avec les nations étrangères, surtout avec les Grecs. Or il était
naturel qu'ils se ressentissent de leur contact avec la langue
et la civilisation grecque. Non-seulement les nombreuses
colonies juives qui s'étaient fixées dans des villes greccpies ou
seulement grécisées, adoptèrent la langue grecque, mais dans
leur patrie même, dans l'ancienne et orthodoxe Judée, les
Juifs eurent une peine infinie à détourner les dangers que
l'hellénisme faisait courir à leur croyance.
Les Juifs et les Syriens qui séjournaient à l'étranger ap-
prirent surtout le grec dans leurs relations extérieures; et
ainsi se forma parmi eux un dialecte vulgaire rempli d'hé-
braïsmes et conservant les propriétés du dialecte alexandrin.
Alexandrie était effectivement le siège principal de lémigration
juive. Ce dialecte, appelé helléniste, y prévalut aussi dans la
littérature, et 28 i ans avant Jésus-Christ, l'Ancien Testament
y fut traduit en grec, par les Septante, dans cette forme
hébraïsante; on écrivit même dans ce dialecte les autres livres
de la Bible qui furent composés plus tard, tel que le livre de
la Sagesse et deux livres des Machabées. Plus tard encore,
lorsque les deux savants juifs PhUon et Flavius Josèphe, celui-
là né vers l'an 20 avant Jésus-Christ, celui-ci 37 ans après
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 23
Jésus-Christ, écrivirent dans cet idiome, la langue hellénique
avait déjà pris une place durable dans la littérature. Les apôtres
eux-mêmes et leurs disciples étaient d'autant plus portés à
s'en servir que leurs prédications s'adressaient de préférence
aux communautés juives hellénisantes des villes où ils péné-
traient. C'est là aussi ce qui explique pourquoi dans la suite
la littérature grecque chrétienne fut surtout composée dans
cet idiome', et pourquoi enfin on trouvait si peu de chrétiens
grecs qui écrivissent purement le grec. Outre Alexandrie, il y
avait encore trois autres centres importants de littérature
hellénistique c'étaient Antioche, capitale de la Syrie et de la
:
Macédoine, puis Pergame et Tarse.
Quand fit son apparition, la période
la littérature chrétienne
de fécondité passée chez les Grecs païens. En dehors de
était
la cohue des grammairiens, des rhéteurs et des sophistes, on
ne voit plus paraître d'historiens qu'à de rares intervalles, tels
que Polybe et Diodore de Sicile; seules, les mathématiques,
la géographie et l'astronomie fournissent encore des œuvres
sérieuses. A la fin cependant on vit surgir encore, sous l'in-
fluence incontestable du christianisme, les philosophes néo-
platoniciens, qui, au sixième siècle après Jésus-Christ, dispa-
raissent de l'histoire de la littérature grecque, et avec eux
l'érudition païenne.
Après les Grecs, ce sont les Romains, si puissants au point
de vue matériel et politique qui jouent le principal rôle
,
dans le christianisme. La littérature romaine se divise com-
munément en cinq périodes^ la première commence à la
:
construction de Rome et s'étend jusqu'à Livius Andronicus,
environ l'an 515 de Rome, après l'heureuse issue de la pre-
mière guerre punique débuts poétiques insignifiants, maigres
:
chroniques, peu de recueils de lois. La seconde période s'étend
depuis rintroduction de la littérature grecque et la naissance
d'une littérature romaine d'imitation, jusqu'à Cicéron (an 648
Winer a fait connaître de nos jours les propriétés de cet idiome dans
^
sa Grammaire de l'idiome du Nouveau Testament, Leipz., 1832; 0'- édit.,
IJ^oo. Cf. Beelen, Grammalicu çjrxcitatis N. Testam., quam ad G. Wineri
librum composuit. Lov., 1837. Clavis N. Testam., édit. Walh, Lips., 1829.
Lexica, de Bretschneider, Lips., 1820. Schirlitz, 1822. Wilke et Loch,
Ratisbonne, 1838.
» Ba-'lir, Hisl. de la litter. rom., 3" édit., 1813, 4 vol.; l'f vol., p. 28-7i.
Bernbardy, Esquisse de la liller. rom., i' édit, Braunscbw., 1863.
24 PATROLOGIE.
de Rome) ou jusqu'à la mort de Sylla (an 676 de Rome). Ses
principaux écrivains sont Livius Andronicus, Naevius, Ennius,
:
Pacuvius, Attius; parmi les poètes comiques Plante, Térence, :
Cœcilius Statius, L. Afranius, S. Turpilius, Fabius Dosse-
nus, etc., le satirique Lucilius, le poète Lucrèce, Caton le
Censeur, etc., outre des annalistes et des orateurs dont les
œuvres, comme celles de la plupart des auteurs nommés, ne
nous sont point parvenues. La troisième période, sm-nommée
l'âge d'or, comprend le temps qui s'est écoulé depuis Cicéron
à la mort d'Auguste (an 16 après Jésus-Christ). Ici, la forma-
tion de la langue sur des modèles grecs paraît achevée;
malheureusement, la sève nationale et romaine est tarie, et
l'on ne voit plus se développer de poésies vraiment patrio-
tiques. En général, et dans toutes les branches de la science,
la littérature tourne à la rhétorique et à l'emphase et comme
;
les Romains ont un goût très-prononcé pour les choses pra-
tiques, ils se portent de préférence vers les sciences d'une
application immédiate. Cicéron avouait lui-même que c'était à
la philosophie qu'il était redevable de sa gloire et de son
talent d'orateur, et que s'il l'avait cultivée, c'était surtout en
vue de ce résultat'.
Les principaux auteurs qui fleurirent dans cette période
sont Varron, Cicéron, J. César (outre Hirtius et Oppius), Cor-
:
néUus Népos, Virgile, Horace, Ovide, Catulle, Tibulle, Pro-
perce, Tite-Live, Salluste, Yitruve, Laberius, P. Syrus, Cor-
nélius Severus, Manilius, Gratius.
Quatrième période, ou âge d'argent. De nos jours, cette
période a été prolongée à juste titre jusqu'à la mort de l'em-
pereur Trajan (117 ans après Jésus-Christ), et même jusqu'au
règne d'Antonin le Pieux (138 après Jésus-Christ); elle ren-
ferme les auteurs suivants Phèdre, Quinte-Curce, Velleius
:
Paterculus, Yalère Maxime, Celse, Scribonius Largus, les
deux Sénèques, Perso, Lucain, Asconius Pedianus, Columella
(Palladius), Pomponius Mêla, Pétrone, Quintilien, les deux
Plines, Juvénal, Suétone, Tacite, Fromentin, Flore, Valérius
Flaccus, Silius Italicus, Martial, Justin, Aulu-GeJle, Teren-
tianus, Sulpicia. Cependant ces auteurs n'étaient guère qu'un
écho des âges précédents. II est vrai que sous quelques em-
pereurs, tels que Yespasien, Trajan, Adrien, Antonin le Pieux
^ Tusciilan., disp. i, § 6.
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 25
et JMarc-Aurèle, on fit beaucoup pour la culture des sciences
en instituant des bibliothèques et des écoles publiques, au
lieu des établissements privés qu'on avait eus jusque-là, en
rémunérant les sophistes et les grammairiens; mais on ne
parvint pas à leur donner une nouvelle splendeur. Les histo-
riens qui ont suivi Tacite, si l'on excepte Ammien, ne sont
que de fades compilatem*s, et l'éloquence, après l'extinction
de la vie publique, dégénérera comme chez les Grecs en un
vain étalage de paroles recherchées et prétentieuses.
La cinquième période s'étend depuis Ântonin le Pieux jus-
qu'à Honorius et à la conquête de Rome par Alaric (4i0 après
Jésus-Christ). Arrivée là, la littérature romaine païenne
marche à grand pas vers sa décadence.
§ 9. Dos rapports de la liUcrafnre païenne avec la IHléradire
ebréfienne chez les firccs et les Romains.
Les langues orientales et les langues celtiques ayant dis-
paru presque complètement de l'empire romain les deux ,
langues grecque et romaine se présentaient naturellement
pour servir de canal à la pensée chrétienne. Mais tandis que
le latin n'était parlé que dans le centre et dans le nord de
l'Italie, dans la moitié occidentale du nord de l'Afrique, dans
l'Espagne et la Gaule, puis dans les régions hautes et
moyennes du Danube non-seulement le grec dominait dans
;
toutes les autres parties de lempue romain, et, dans plu-
sieurs provinces, existait simultanément avec la langue latine,
dans le sud de la Gaule, par exemple mais c'était lui encore
;
qui défrayait les relations des peuples dans le monde entier :
Grœca lerjuntur in omnibus fere gentibus, latina suis finibus,
exiguis sans coniimntur, disait Cicéron en son discours pro
Archia poeta. A Rome même, la langue grecque conserva la
prépondérance dans le commerce journalier et dans la Ut-
térature jusqu'au commencement du cinquième siècle, cir-
constance importante pour la patrologie, car nous verrons
des hommes tels que saint Clément, Hermas, Hippolyte,
Cassius, etc., écrire en grec dans la capitale même de l'em-
pire romain. Minutius Félix et TertuUien, sur la fin du
deuxième siècle, sont les premiers auteurs chrétiens qui aient
écrit en latin.
,
26 PATROLOGIE.
C'est à coup sur par un dessein providentiel que les deux
plus illustres peuples de l'antiquité païenne sont parvenus,
avant la prédication de l'Evangile, à élever leur langue à un
si haut point de perfection. Pour apprécier ce fait à sa juste
valeur, il suffit de jeter les yeux sur un ordre de choses
entièrement opposé, sur l'état encore barbare des Germains,
à qui il fallut un laps de plusieurs siècles pour former une
littérature chrétienne.
La religion chrétienne trouva dans ces deux vieilles langues
de quoi contenir toute la plénitude de sa nouvelle doctrine,
et c'est là qu'elle devait puiser dans la suite des âges les
formes qui répondraient le mieux à ses idées ; car les termes
les plus nécessaires manquaient encore pour exprimer les
doctrines et les idées fondamentales qui sont comme le noyau
du christianisme; aussi les païens trouvaient-ils ces doctrines
nouvelles et étranges. Le christianisme révéla dans cette cir-
constance l'énergie vitale dont il était doué en imaginant,
pour rendre complètement sa pensée, des expressions nou-
velles, telles oue "piàç, ojTÎa, jirô'na.TLç, TZfjÔTomo-J biiooitcnoç, Biozôy.rji;
,
èvKV^/pojTrïjTt; , -:vayyi/iov ,
/âpt.; ,
y.yjzcpio'j , zxTvzuofpOTiJVYt , trinitas,
redemptio, gratla, sacramentum , etc.
Ce qu'on peut dire de l'idiome helléniste par rapport à la
langue grecque, c'est-à-dire qu'il aida à la formation d'une
langue sans perdre son caractère, peut se dire aussi du dia-
lecte africain en ce qui concerne la langue latine. Comme les
premiers et les plus marquants des auteurs chrétiens qui
écrivirent en latin étaient Africains, leur dialecte a marqué
de sa ^Ive empreinte les formes de langage adoptées dans
TEgiise occidentale'.
pour cette raison que le christianisme a le mé-
C'est aussi
l'ite puissamment contribué au maintien comme au
d'avoir
progrès de la langue et de la littérature ancienne. Le chris-
tianisme s'étant servi pour propager ses idées des deux
langues grecque et latine, et dautre part, la pratique de ces
deux httératures étant le meilleur auxiliaire de la culture in-
tellectuelle, ces deux langues sont restées constamment en
usage. Ajoutez à cela que les chrétiens, en multipliant les
copies des classiques païens et en les transmettant aux âges
'
Léopokl, Des cau?,e& de la corruption du latin, surtout dans les saints
Pères; Revue de théologie histor., de Illgen, 8' vol., p. 12-38.
INTRODUCTION A LHISTOIRE DE 1. A LITTÉRATURE. 27
suivants, en ont empêché un grand nombre de se perdre. Le
christianisme a rafraîchi le génie des anciens peuples et lui a
communiqué comme une jeunesse nouvelle, car leur littéra-
ture décUnait au temps de Jésus -Christ, et, à en juger par
l'histoire des autres nations sa décadence eût été irrémé-
,
diable. C'est à l'Eglise qu'ils doivent d'avoir pu produire une
littérature chrétienne, égale à l'ancienne sous bien des rap-
ports, et supérieure à d'autres égards. Désormais l'histoire
do la Uttérature clu"étienne et l'histoire des productions intel-
lectuelles des Grecs et des Romains vont se trouver étroite-
ment liées ensemble, tantôt au détriment, tantôt à l'avantage
de la première ; car si la littérature grecque, en se présen-
tant à l'Eglise avec les données de l'ancienne philosophie,
l'aidait à résoudre plus promptement les problèmes relatifs à
l'origine du monde, à la création et à la destinée de l'homme,
si elle excitait les chrétiens à se vouer aux travaux littéraires,
il faut avouer aussi qu'elle fut une source de déceptions pour
un grand nombre d'esprits qui, fascinés par certains rapports
plus apparents que réels entre la philosophie païenne et le
christianisme, arrivèrent à les confondre et provoquèrent dans
la suite ces vives accusations qui fiu^ent dirigées contre le
platonisme des Pères. De là naquit l'inévitable besoin de pré-
ciser rigoureusement les rapports de la philosophie grecque
avec les enseignements du christianisme.
Le christianisme s'appuie sur des faits historiques indubi-
tables, sur des doctrines nettement formulées et garanties
par une révélation divine ; il est né dans une époque histo-
rique où la fable n'avait aucune part. Sa littérature n'a donc
pas commencé, comme tant d'autres, par la poésie, mais par
la prose. Ce ne fut qu'après les siècles des persécutions, et
lorsque le goût des arts commença à se propager insensible-
ment parmi les chrétiens, que l'on vit paraître des essais de
poésie.
Relativement à la forme de la littérature chrétienne, nous
avons déjà expliqué plus haut pourquoi le grec, au lieu de se
conserver dans toute sa pureté, dégénéra parmi les chrétiens
en un idiome helléniste. Comme cet idiome était la langue
même de l'Ancien et du Nouveau Testament, bases de la lit-
térature chrétienne il exerça naturellement une grande
,
influence sur la traduction latine de la Bible, et cette influence
.
28 PATROLOGIE.
se fit également sentir dans la littérature latine des chrétiens.
Ajoutons que les prédicateurs de l'Evangile étaient beaucoup
plus épris de la vérité de la doctrine que des séductions du
langage ils étaient tellement persuadés que la littérature
;
chrétienne devait pour porter du fruit, être accueillie et
,
goûtée par des hommes spirituels, qu'ils oubliaient les agré-
ments de la diction. Je suis plus occupé d'être compris du
peuple que d'éviter les reproches des grammairiens, disait
saint Augustin'. Le pape saint Grégoire le Grand faisait encore
moins de cas de la correction du style Ipsam loquendi ar- :
tem ... servare despexi, disait-il dans une lettre à Léandre, à
propos de son Commentaire sur Job Non metacumi colli- : . . .
sionem furjio, non harharismi collisionem devito, quia indi-
gnnm vehementer exisiimo ut verba cœlestis oraculi restingam
sub regidis Donati. Et dans une lettre à Désiré, évêque de la
Gaule, lib. XI, Epist. liv Pervenitadnos, rjuod sine verecundia
:
memorare non possumus, fraternitatem tuam f/rammaticam
quibusdam exponere ..., quia in uno se ore cumJovis laudibus
Christi laudes non capiunt-
Enfin, la décadence de la littérature païenne, qui depuis le
commencement de l'ère chrétienne jusqu'au quatrième siècle,
où elle eut à subir le mauvais goût des rhéteurs, envahit de
plus en plus le fond aussi bien que la forme des ouvrages,
puis la décadence des arts et des sciences pendant l'émigration
des peuples, paralysèrent le développement de la littérature
chrétienne. Cependant dans toutes les périodes de cette litté-
rature, chez les Grecs comme chez les Romains, quelques
écrivains se rencontrèrent encore qui surent donner à la vé-
rité chrétienne l'élégante parure de l'antiquité païenne.
Quant au domaine qu'embrassait la littérature chrétienne,
nous ferons remarquer que les premiers fidèles, dans l'amour
et l'intérêt qu'ils portaient aux vérités révélées, s'occupaient
surtout à les répandre par la parole et par l'écriture ; de là
vient que pendant les trois premiers siècles leur littérature
fut exclusivement religieuse. C'est à partir du quatrième
siècle seulement que la grammaire, la rhétorique, la dialec-
tique, l'histoire nationale et mihtaire, l'histoire natiu'elle, la
' StTepe enim et veiba non latina dico,,ut vos me intelligafis. Aug., De
doct. christ., III, m, vu. Cf. Enarr. inps. cxxin, 8. — ' Op. S. Greg., éd.
Bened., t. I, p. 6; t. II, p. 1140.
INTRODUCTION A l'hISTOIRE DE LA LITTÉRATURE. 29
jurisprudence, la médecine et d'autres matières encore, en-
trent dans le programme scientifique des chrétiens.
Sur le latin et le grec des auteurs ecclésiastiques, consulter : Suiceri,
Thésaurus ecclcs. e Patribus grœcis, Amst., 1728 (1682), 2 vol. in-fol.
C. Du Fresne, Dom. du Gange, Glossarium mediœ et infimœ grœcitatis,
Lugd., 1088, 2 vol. in-fol. Du même Glossariu7n mediœ et infimœ lati-
:
nitatis, Paris, 1078, 3 vol. in-fol. Editio auctior studio et opéra monach.,
Bened., Paris, 1733 et seq., vol. in-fol., Cum supplem. monach. ord.
S. Bcned., P. Carpentarii [Glossar. novum ad script, medii œvi. Par.,
1076, 4 vol. in-fol.). Adelungi Glossar. manualc ad scriptores med. et
infim. latin., Hal., 1772 et seq., 6 vol. in-8°. Ed. G. Henschel., Par.,
1840, 7 vol. in-4°.
Nous indiquerons à leur place respective les glossaires sur le style de
chaque auteur en particulier.
^ 10. DifTcrcnces de la liUcraturc chrétienne chez les Grecs
et chez les Romains.
Les mêmes dilférences que nous avons déjà remarquées
dans la littérature païenne chez les Grecs et chez les Romains,
reparaissent dans la littérature chi^étienne de ces deux peu-
ples. Un fait qui mérite surtout d'être signalé, c'est que, chez
les Grecs, la littérature clu'étienne, même en exceptant les
travaux des apôtres, est presque d'un siècle plus ancienne que
la littérature chrétienne des Latins. Dans les travaux des Grecs
devenus chrétiens, ce qui domine c'est le génie spéculatif;
chez les Latins, au contraire, c'est l'esprit pratique. Les Grecs
traitent leurs sujets surtout au point de vue philosophique ;
les Latins préfèrent le point de vue oratoire, et cette seule
qualité compense largement les brillants avantages de la lit-
térature chrétienne chez les Grecs. Grâce à ce sens profond
des choses pratiques, les Latins restèrent davantage suï le
terrain de l'orthodoxie et de la réalité, et l'on sait que le
christianisme s'appuie beaucoup plus sur la pratique que sm*
la spéculation.
L'ÈRE PATRISTIQUE.
ÉCRITS DES GRECS, DES ROMAINS ET DES ORIENTAUX.
PREMIÈRE PÉRIODE.
ORIGINE DE LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE JUSQU'A L'AN ISO.
LES PÈRES APOSTOLIQUES.
§11. Moiubre des Porcs apo.«>toliqncs. — Les rares écrits qu^ls
out laisses sont réiligés sous forme île lettres et seiileiuent en
g^rec.
Parmi les Pères apostoliques qui ont été disciples des
apôtres on compte Clément, évoque de Rome; Rarnabé;
:
Ignace, évêque d'Antioche Polycarpe, évêque de SmjTne,
;
l'auteur de la lettre encyclique des fidèles de Smyrne Sur le
martyre de saint Polycarpe; l'auteur inconnu de VEpître à
Diognète; Papias, évêque d'Hiérapolis, et Hermas, l'auteur du
Pasteur, bien qu'il ait dû écrire à Rome dans le milieu du
deuxième siècle.
Tous n'ont laissé qu'un petit nombre de monuments écrits,
et en voici sans doute la raison comme le christianisme ne
:
s'annonçait point pour une production de l'esprit humain,
mais pour une révélation divine, et qu'il s'accréditait par des
miracles, il réclamait la foi on n'exigeait point de démons-
;
tration, on s'apphquait de toutes ses forces à fah'e pénétrer
dans les habitudes de la vie les grandes vérités du christia-
nisme. Dans les premiers temps de sa propagation, du reste,
le christianisme s'adressait surtout à la classe inculte, chez
laquelle la recherche scientifique n'était pas un besoin et
n'aurait pas trouvé d'écho.
Dorné aux simples relations de la vie commune, le mouve-
ment littéraire se révélait sous forme de lettres, où l'on se
transmettait les événements de la vie quotidienne, des conseils
LES PITRES APOSTOLIQUES. 31
et des exhortalions à persévérer dans la foi et dans la charité,
des avertissements à fuir les fausses doctrines. Dans cet état
de choses, il est à remarquer que la plupart des épîtres
émanées des Pères apostoliques offrent, pour le fond comme
pour la forme, de grandes analogies avec les épîtres du
Nouveau Testament, dont souvent elles ne font guère autre
chose que développer la doctrine. Hermas, dans son Pasteur,
est le seul qui s'écarte de cette forme épistolaire du reste, il ;
ne fait point partie des Pères apostoliques.
Nonobstant ces modestes débuts de la littérature chrétienne,
il est étonnant, selon la juste remarque de Mœhler, qu'on
voie déjà se dessiner dans ses productions les formes diverses
que revêtiront plus tard les différentes branches de la théo-
logie. Ce sont, dans YEpUre à Diofjnète, les débuts de l'apolo-
gétique chrétienne en face des incroyants (Demonstratio evan-
fjellca]; dans les lettres de saint Ignace, les premières assises
de la démonstration catholique contre les hérétiques (Demons-
tratio catholica) ; dans les lettres de Barnabe, l'interprétation
aUégorique des vérités de l'Ancien Testament dans leur
rapport avec le Nouveau; dans les lettres de Clément de
Rome, les origines du droit canon dans la lettre des fidèles
;
de Smyrne, un essai d'histoire ecclésiastique; dans lE^/jy/^o-siç
de Papias, les commencements de l'exégèse apphquée au
Nouveau Testament, et, un peu plus tard, dans le Pasteur
d'Hermas, la première tentative d'une morale clii'étienne.
L'usage exclusif de la langue grecque dans la littérature
chrétienne jusqu'à la fin du deuxième siècle vient, ainsi que
nous l'avons montré plus haut, de ce qu'elle était la plus per-
fectionnée de toutes les langues anciennes, et que c'était elle
qui se prêtait le mieux au service de la religion du Verbe
divin (/.ôyoî) c'était aussi la langue la plus propagée et la plus
;
connue de cette époque.
La principale édition des Pères apostoliques, celle qui a servi de
modèle à toutes les autres, est due à Cotelier [societatis Sorhon. theolo-
gusj : Patnim apostolicorum opéra vera efsuppositicia, una ciim Clementis,
Ignatii, Polycarpi actis atque martyriis, Paris, 1672; éd. 2** auctior
(mais non plus correcte), par l'Arminien Le Clerc. Avec des rechei-ches
et des explications nouvelles, dans la Bibliotheca de Gallandi et dans
Migne, séné grecque, 1. 1 et II; éd. Jacobsou, Oxon. (1830 et 1840); éd. 3*,
1864; éd. Hèfelé, Tubing., 1839, éd. 4", 1837, éd. o*, cura Funkii,
32 PATROLOGIE.
Tubing., 1875, avec les textes grecs récemment retx'ouvés, comme dans
Dressel; éd. Dressel, Lips. (1857) 1863, avec des compléments dans le
texte grec, empruntés à la lettre de Barnabe et au Pasteur de Hermas.
Traduits en allemand par Karker, excepté les lettres de Clément, Ignace,
Polycarpe, qui ont été traduites et commentées par Vocher, Tub.,
1829-1830. De même que Cotelier et Le Clerc avaient reproduit les
opinions du dix-septième siècle sur les Pères apostoliques, Hilgenfeld a
exposé celles des écrivains modernes [les Pères apostoliques, etc. Halle,
1853, en allem.).
§ 12. Saint Clément de Rome.
Voir les Prolégomènes de Cotelier, Gallandi, Jacobson, Héfelé et
Dressel. — Consulter sur saint Clément : Iren., Adv. hœres., III, m;
Tertul., De 'proescri'pt. hœres., c. xxxii; Clem. Alexandr., Stromat., IV,
xviii; Origen., De princip., II, m; Euseb., Hist. eccl., III, IV, xv, xvi,
xxxiv, XXVIII ; Epiph., Hœres., XXVII, c. vi; Hieron., Catal., c. xv;
Rufin., Prœf. in Clem. Recogn.; Optât. Milev., De schism. Don., lU). III,
c. in; Aug., Ep. lui ad Generos.
Des écrivains fort anciens rapportent que le personnage
dont saint Paul a fait l'éloge et qu'il dit avoir travaillé avec
'
lui, est l'auteur d'une lettre aux Corinthiens. Nous ne savons
rien de précis sur les détails de sa vie on suppose seulement, ;
d'après le passage de saint Paul que nous venons d'indiquer,
qu'il était d'origine païenne et natif de Philippes. Il est vrai
que Tillemont et d'autres auteurs, s'appuyant sur un passage
même de sa lettre (« votre père Jacob, Abraham, » ch. iv et —
xxxi), ont prétendu qu'il était d'origine juive mais cette ;
opinion ne semble pas admissible. D'après des données plus
récentes, basées sur les écritures pseudo-clémentines, Clément
aurait été fds d'un sénateur romain. Toutefois, l'antiquité
chrétienne atteste unanimement qu'il fut évèque de Rome (de
92 à 101, Eusèbe, difficilement depuis 08 à 77), et, selon
dit
toute probabilité, le successeur de Lin et d'Anaclet, lesquels,
ainsi qu'on le croyait autrefois, dirigeaient l'Eglise romaine
du temps de saint Pierre et pendant son absence. D'après des
renseignements moins anciens et peu autorisés, rapportés pai"
Siméon le Métaphraste (sur le 2i nov.). Clément aurait été
sous Trajan banni de Rome et relégué dans la Chersonèse-
' Phii, IV, 3,
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. CLÉMENT DE ROME. 33
Taurique ', où, après une vie de travaux couronnés des plus
beaux résultais, il aurait subi le martyre dans les flots de la
mer. On lui attribue les ouvrages suivants :
l . Ouvrages certainement authentiques :
La première Ep/frc aux Corinthiens, 'f.-i7to).à tt^oô; Korvivî/tov;
divisée en cinquante-neuf chapitres*. Cette lettre, au
îf.owTï),
témoignage d'Eusèbe et de saint Jérôme, était lue dans les
Eglises chrétiennes dès la plus haute antiquité. Les efforts
tentés récemment pour affaiblir lauthenticité de cette lettre,
démontrée par de si puissants témoignages, et pour l'attribuer
au martyr Flavius Clément, de la famille de Tempereur
Domitien, sont aussi vains que les doutes élevés précédem-
ment sur son intégrité.
Cette lettre fut écrite à l'occasion des disputes qui avaient
éclatéparmi les fidèles de Corinthe, et qui existaient déjà du
temps de saint Paul. Les Corinthiens avaient poussé l'audace
jusqu'à déposer leurs .supérieurs ecclésiastiques et à exiger
que Clément, évèque de Rome, approuvât leur conduite.
Clément, au nom des fidèles de Rome, leur répondit par la
présente lettre et leur adressa de vifs reproches sur ce qui
s'était passé. « Soumettez-vous aux prêtres, leur dit-il, et
recevez la correction dans un esprit de pénitence ; fléchissez
les genoux de vos cœurs, apprenez enfin à obéir et quittez la
hardiesse vaine et insolente de vos discours. » Dans le Nouveau
Testament, leur dit-il, l'institution de la hiérarchie ecclésias-
tique n'est pas moins divine que sous l'Ancien il leur montre ;
les tristes conséquences des dissensions et des schismes, et,
après de sévères réprimandes ich. xxix et xlvj, il reprend un
accent plus affectueux et les exhorte à rétablir la concorde
pai'mi eux. S'il y a quelqu'un parmi vous qui soit généreux,
tendre et plein de charité, qu'il parle et qu'il dise Si je suis :
cause de la sédition, si je sers à entretenir le schisme et Ja
division, je me retire, je m'en vais où vous voudrez, trop
heureux si à ce prix la paix de Jésus-Christ règne entre le
troupeau et les chefs qui le dirigent (ch. xxxiv)... Pour nous
servir aus.si d'exemples profanes, on a vu plusieurs rois et
'
Anjunrd'iuu la Crimée. (Noie du tradiicl.J
'•'
Dans le Codex Alexandrinus, la lettre débute ainsi :
'H 'Exx),r|iTta toù 0£oy, ?) Trapotxoùira (Pwiir,v), if, 'Exy.).riCTÎa toy Osoù Trj uapoi-
xo'Jar) KôpivOov.
1. — PATHOLOGIE. 3
34 PATHOLOGIE.
plusieurs princes qui, dans un temps de peste et de calamité
publique, ont eux-mêmes livré leur vie pour sauver celle de
leurs sujets. » Le ton un peu âpre qui règne dans certains
passages de cette lettre l'a fait appeler par saint Irénée une
épître « forte, massive -» (r/.avwrâTfl). Photius la qualifie de
« simple, énergique, » empreinte du véritable esprit ecclé-
siastique, » Biblioth., cod. 113. Elle fut sans doute rédigée
vers l'an 90, car l'allusion qui y est faite à une persécution
violente qui venait davoir lieu s'applique mieux à la persé-
cution de Domitien qu'à celle de Néron. Les indications con-
tenues dans les chapitres xl et xli ne signifient pas absolu-
ment que le temple de Jérusalem subsistait encore. Du reste,
saint Clément affirme lui-même, au chapitre xliv, que les
successeurs des apôtres avaient déjà institué des prêtres qui,
eux-mêmes, « depuis longtemps, jouissaient d'un crédit >»
universel, p.2/x«pTupv3pi£voi tto/Xoîç
xi^^'^'^'-^
'-"^° Trâvrwv. Cette lettre, si
souvent mentionnée dès la plus haute antiquité, fut inconnue
dans tout le moyen âge et l'était encore au seizième siècle. En
4628, Cyrille-Lucar, patriarche de Cpnstantinople, fit présent
à Charles I", roi d'Angleterre, d'un très-ancien manuscrit de
l'Ancien et du Nouveau Testament, auquel était annexée, avec
cette lettre qu'on croyait perdue, la deuxième de saint
Clément.
Parmi les lettres de saint Clément, on considère comme
douteuses :
1 La seconde Epître aux Corinthiens, 'Ettitto/ïj tt^ôî
. Ko|3tveîouî
SvjTioa.. Cette lettre, composée de douze chapitres, ne commence
et ne finit point avec les formules accoutumées du genre
épistolaire et ne roule point sur un sujet précis, ce qui a fait
supposer que c'était un fragment d'homélie ecclésiastique. Sou
authenticité était déjà niée par saint Jérôme, Eusèbe et Photius.
Gallandi, dans ses Prolégomènes, a fait de grands efforts pour
l'établir par des raisons intrinsèques et extrinsèques. D'autres,
prenant le parti opposé et sacrifiant le titre, d'ailleurs insigni-
fiant : n/io? Kopivôic-vç, ont rappelé ce fait consigné dans saint
Epiphane', qu'il circulait de son temps des Lettres encycliques
de Clémefit, renfermant une doctrine antiébionite, et qu'on
dans les communautés chrétiennes. C'est là ce qui a fait
lisait
^ Hœres., Ijb, XXX, c. xv. Cf. Hieron.,.*^ dve/'s. Jovinian., lib; I, c. xii.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. CLÉMENT DE ROME. 35
croire que notre lettre pouvait bien être une de ces lettres
ne portait pas l'adresse des
circulaires, d'autant plus qu'elle
destinataires.Quant à l'absence d'une conclusion, elle s'ex-
plique suffisamment par la brusque interruption du texte.
Après une étude plus attentive de cette question, Hagemann
a essayé d'établir que ce fragment servait de lettre d'accom-
pagnement au Pasteur de Hermas, avec lequel il présente de
nombreuses et grandes analogies'.
Consulter Hagemann, Tub. Theol. Quart.-Sch., 1861, p. :509-o31, et
Hilgenfeld, les Pères apostoliques, p. 118-121.
2. Epistolœ II ad virgmes, seu de lande virgmitaù's. Ces
épîtres, en traduction syriaque, ont été découvertes au dix-
huitième siècle par AYetstein,et publiées avec une traduction
latine.On trouve
lesaussi dans Gallandi, Biblioth., 1" vol., et
dans Migne, série grecque, 1" vol. Beelen en a donné récem-
ment une édition plus correcte, à laquelle on serait tenté de
reprocher trop d'appareil critique. Louvain, 185.5, in-4°. Elles
ont été traduites en allemand par Zingerle, Vienne, 1827.
Saint Jérôme et saint Epiphane citent deux témoignages
extérieurs en faveur de leur authenticité. Le premier rap-
porte, Adversîis Joviniannm, cet ennemi de la \irginité, que
Clément avait écrit Ad Eiinuchos deux lettres qui roulaient
presque inclusivement sur la pureté virginale. Saint Epiphane,
Adv. hxres., XXX, xv, disait, à propos des Récognitions des
ébionites Saint Clément réfute les ébionites dans les lettres
:
encycliques qu'on lit à l'église on y trouve une croyance et
;
une doctrine tout autre que celles des Récognitions. Contrai-
rement à eux, il y enseigne la virginité, fait l'éloge de David,
d'Elie, de Samson, etc. Or, tout cela se rapporte parfaitement
à nos deux lettres. La première exalte la virginité, dont elle
assigne la raison et le but la seconde donne des prescriptions
;
et des conseils pour la vie ascétique. Cette recommandation de
la virginité se rattache fréquemment aux textes de saint Paul,
/ Cot\, vu, 25 et suiv. Mais comme l'auteur va au-delà, qu'il
semble dépeindre la vie religieuse telle qu'elle existait au
moyen âge, plusieurs ont cru que Clément avait une origine
moins ancienne,
< Visio If, c. IV ; voir ce qui sera dit plus loin.
36 PATROLOGIE.
3. Ouvrages interpolés.
i. Epistolâe II decretales,T[)\a.céeii en tête des décrétâtes du
faux Isidore. Pour prouver qu elles sont apociyphes, il suffit
de dire que la première rapporte la mort de saint Pierre à
l'année 67 ou 68, tandis que saint Jacques, évèque de Jérusa-
lem, était déjà mort en 62. Quant à des Epîtres décrétales, il
n'en existait pas avant le pape Sirice (385-398). Ces lettres
n'en sont pas moins fort belles on y trouve de pressantes
;
exhortations à différents membres de la hiérarchie et à des
princes chrétiens, des conseils sur diverses pratiques reli-
gieuses.
2. —
85 Canones apostolorum el constitiiliones , o^râ^m,
apostolorwn, libri VIII, gr. éd. Uelzen, Schvverin et Rostock,
1853; gr. éd. de Lagai'de, Lips., 1862. Le même a édité un
texte syriaque un peu plus court, Didascalia apost., Syr.,
Lips., 1854. Ces prétendues Constitutions apostoliques appar-
tiennent encore moins à Clément de Rome , bien que le
Ca7io apostolorum 85 les assigne un Clément, sans autreîi
indication'. Ils sont le plus ancien recueil des prescriptions
liturgiques et canoniques, des coutumes religieuses de la lin
du deuxième siècle et du commencement du troisième; ils
furent probablement compilés par plusieurs auteurs de Syrie
jusqu'à l'an 320. (^Les livres I-VI forment un corps d'ouvrage
complet et sont intitulés AioaTxa/.r^. y.7fjouv,r,. Les matières ne
sont pas ordonnées en un tout systématique, et se succèdent
dans l'ordre suivant questions de morale générale (livi'e I"
: i
;
devoirs et qualités des prêtres (livre II); des veuves, du bap-
tême et de l'ordination (livre III i; des martyrs et des jours de
fête (Y), des hérésies, du célibat, où l'on attrii)ue aux apôtres
des règlements particuliers. Au livre YI, tous les apôtres sont
réunis en concile pour donner des instructions à leurs succes-
seurs; c'est probablement à cette partie seulement que les
auteurs ont voulu rattacher le titre de l'ouvrage, au lieu
d'attribuer l'ouvrage tout entier aux apôtres. Les livres YII et
YIII, sur le culte divin et les cérémonies à observer dans l'ad-
ministration des sacrements, ont été ajoutés plus tard. La
description de la liturgie des apôtres ^célébration de 1 Eucha-
ristie) est assurément la partie la plus agréable et la plus
^
Pbolins. Bihliuth., cod. 11"2 et 113.
. ,
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. CLÉME> T DE ROME. .'37
intéressante. Il en faut dire autant des Canons des apôtres;
les règlements des constitutions y figurent sous forme de
canons, qui en sont un extrait.
Voyez les excellents travaux de Drey, intitulés : Nouvelles
recherches sur les constitutions et les canons des apôtres
Tubingue, 183iî, et Biekell, Histoire du droit ecclésiastique,
Giessen , I8i3-I8i0, t. 1, p. ,V2 et suiv. On trouvera d'autres
renseignements dans Haneberg, Canones sancti Hyppob/ti
arabice, Munich, 1870. Ces Canons sont identiques en partie
pour le texte et totalement pour le fond au huitième livre des
Constitutions apostoliques
3. Homiliœ démentinse- XX, éd. Dressel, Gottingue, 1853,
et dans Migno, t. II. La vingtième homélie et la fin de la
dix-neuvième ont été récemment découvertes à Rome, dans
un Code Qttobon., par Dressel; éd. Lagarde, Clementina,
Berol, 1865.
i. Recognitiones liôri X. Il n'en existe qu'une traduction
latine. On les trouve aussi dans Gersdorf Bibliotheca Patrum :
latinorum, t. I, et YEpitome Clementinoruni de actibus, pere-
(/rinationibus et preedicationibus sancti Pétri ad Jacobum Hie-
rosolym. episcopum, éd. Dressel, Lips., 1855; éd. 2% curante
Wiseler, extrait des deux précédents ouvrages.
Ces trois écrits, qui ont été commentés de nos jours à dif-
férents pouit de vue. ne sont que des recensions diverses d'un
ouvrage religieux et identique contenant l'histoire de Clément
à la recherche de la vraie religion.
Dans première homélie, saint Clément, qui était issu
la
d'une famille considérable de Rome, raconte ce qui suit :
« Dès ma première jeunesse j'ai été tourmenté par des doutes
qui avaient envahi mon àme. je ne sais comment cesserai- :
je d'exister après ma mort et personne ne se souviendra-t-il
plus de moi quand le temps infini aura plongé dans l'oubli
toutes les créatures humaines? Tout sera aussi bien que si je
n'était pas né. tjuand le monde a-t-il été créé et qu'y avait-
il avant que le monde fût? S'il est de toute éternité, il durera
aussi éternellement. S'il a eu un commencement, il aura aussi
une fin. Et qu'y aura-t-il de nouveau après la fin du monde,
sinon peut-être le silence de la mort? Ou bien y aura-t-il
quelque chose qu'il est maintenant impossible de concevoir?
» Tandis que je portais conslamment avec moi ces sortes de
38 PATROLOGIE.
pensées, sans savoir d'où elles venaient, j'en étais fort tour-
menté, j'en devenais pâle, je maigrissais ..., et ce qu'il y a de
plus affreux, c'est que, quand je voulais me débarrasser de ce
soin comme d'une chose inutile, cette souffrance se réveillait
au fond de moi-même avec une vigueur nouvelle, et j'en éprou-
vais une grande tristesse j'ignorais que cette pensée était un
;
guide excellent qui me conduisait à la vie éternelle, ainsi que
l'expérience me l'a montré plus tard; et alors j'en rendis grâce
à Dieu qui dirige toutes choses
,
car cette pensée qui me ,
torturait dans le principe m'obligea à m'enquérir des choses
et à trouver la paix. Et quand cela fut arrivé, je plaignis le
malheur de ces hommes que dans le principe je courais risque
d'estimer heureux dans mon ignorance.
» Après avoir vécu dans ces pensées depuis mon enfance,
je fréquentai les écoles des philosophes afin d'avoir quelque
chose de certain mais je ne vis autre chose qu'édifier, puis
;
renverser des doctrines, des luttes et des contre-luttes la vic- ;
toire appartenait tantôt à celui qui démontrait que l'âme est
immortelle, tantôt à celui qui disait qu'elle est mortelle. Quand
la première thèse l'emportait, je me réjouissais quand c'était ;
la seconde, j'étais abattu. Ainsi ballotté de çà et de là par des
doctrines contraires, je dus constater que les choses ne pa-
raissent pas telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles
qu'elles sont exposées par celui-ci ou par celui-là. Mon ver-
tige ne fit que s'accroître et je soupirais du fond de mon âme.
» Incapable d'arriver par ma raison à une conviction
ferme et certaine, je songeais déjà à me rendre en Egypte,
ce pays des mystères, pour y chercher un magicien et lui
demander si, pom- une grande somme d'argent, il pourrait
m'évoquer un esprit. L'apparition d'un esprit m'aurait donné
la preuve sensible de l'immortahté de l'âme et une certitude
que j'aurais acquise par une vue personnelle; nulle démons-
tration n'aurait pu désormais l'ébranler. Cependant les repré-
sentations d'un philosophe avisé m'empêchèrent de chercher
la vérité par des moyens illicites, qui n'auraient pu me pro-
curer la paix de l'âme.
» Tandis que j'étais sans cesse agité de ces pensées et
d'autres semblables, cette nouvelle retentit sous le règne de
l'empereur Tibère avec une précision croissante : Dans la
Judée est apparu, investi d'une doctrine di\ine et de la vertu
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. CLÉMENT DE ROME. 39
des miracles, un prophète, le Fils de Dieu, qui promet la vie
éternelle à ceux qui mènent une vie pieuse et sainte qui ,
quittent le mal et pratiquent le bien, et annonce aux autres
des châtiments sans fin. Je me résolus aussitôt, dès que j'au-
rais mis ordre à mes affaires, de me hâter vers la Judée. Mais
quand je me embarqué, poussé par des vents con-
fus enfin
trah'es, j'arrivai à Alexandrie au lieu d'arriver en Judée. Im-
patient de trouver quelqu'un qui aurait vu le Fils de Dieu, je
fut conduit à un Hébreu de la Judée, Barnabe de nom, qui ra-
contait, et qui m'apprit ù moi-même, non dans un discours
habile, mais dans un simple récit, ce qu'il avait vu et entendu
de la doctrine et des actions du Fils de Dieu, sans se laisser
interrompre par les railleries et les injures des philosophes.
Et moi, me tournant vers eux, animé d'un zèle invincible, je
leur dis C'est avec raison que Dieu ne vous permet pas de
:
connaître son impénétrable volonté il a prévu que vous en :
seriez indignes, » etc.
Barnabe étant parti lendemain, Clément ne tarda pas à le
le
suivre. A Césarée de Straton, Barnabe
le présenta à Pierre, le
plus excellent des disciples du grand Prophète, qui l'instruisit
aussitôt sur les questions qui l'inquiétaient le plus si l'âme :
est immortelle, si le monde a été créé, s'il restera tel qu'il est
ou s'il sera transformé en un monde meilleur, ce qui est juste
et agréable à Dieu. Le reste, il l'apprendra le lendemain, quand
Pierre discutera avec Simon le Magicien. Ce dernier ayant
renvoyé la discussion au lendemain, Clément fut instruit avec
seize autres personnes. Cette instruction , ici comme plus
en bien des points de la vraie doctrine chré-
loin, s'écarte
tienne; cependant Simon y est traité de faux docteur et de
charlatan.
Dans la discussion suivante, Homél. in, on démontre contre
Simon qu'il n'y a pas plusieurs dieux, mais un seul Dieu
véritable, c[ui a créé le monde que le Fils de Dieu, envoyé par
;
lui, est le vrai prophète sans lequel nul ne peut arriver à la
doctrine du salut. Simon, se voyant vaincu, prit la fuite.
Viennent ensuite les instructions, les colloques religieux de
saint Pierre avec Apion, à Tyr, à Tripolis et autres villes de la
Phénicie. Dans le cours de sa mission à Antarade, Pierre pré-
sente à Clément, d'une manière inopinée, sa mère Mattidia.
gravement éprouvée et en proie à de vives souffrances, qu'il
40 PATHOLOGIE.
guérit miraculeusement ;
puis à Laodicée les deux frères
Faustin et Faustinien, qu'on croyait morts, et enfin leur père
Faustus, qui avait disparu sans laisser de traces, Homél. iv-xv.
Après plusieurs entretiens avec les membres réunis de cette
famille, Pierre soutient encore à Laodicée une conférence d'un
jour avec Simon le Magicien, Homél. xvi-xix. Après quelques
conversations privées, nous arrivons au récit final, Homél. xx.
où il est dit que Faustus, encore chancelant, sous prétexte
de visiter deux amis d'Antioche, s'aboucha avec Simon,
qui lui aurait couvert la figure d'un enduit magique, afin
qu'il ne fût pas persécuté par les autorités du lieu, car Simon
avait excité à Antioche un grand soulèvement contre Pierre.
Quand Faustus s'en retourna avec un tel visage, sa femme et
ses fils effrayés ne voulurent ni le reconnaitre ni le recevoir
avant que Pierre leur eût affirmé que c'était leur père
Faustus. Sur son aveu et son repentir, Pierre lui promit de
lui -rendre sa première figure s'il voulait, avec son visage
actuel, déclarer devant les Antiochiens ameutés, que Simon
avait menti à Pierre, par conséquent qu'ils devaient déposer
la colère qu'ils avaient contre celui-ci, car il était le véritable
apôtre du grand Prophète envoyé de Dieu pour le salut du
monde. parvenait à trouver créance auprès des Antiochiens
S'il
et à leur faire désirei le retour de Pierre, il lui enverrait un
messager Pierre se hâterait d'aller à lui et de lui enlever son
;
faux visage. Pierre retourna effectivement à Antioche, et ainsi
se termine le roman.
Les Récognitions, dont nous n'avons maintenant que la
version ou l'élaboration latine de Rufin d'Aquiléc et depuis
peu une version syriaque, sont pleinement d'accord avec ces
doctrines, ces noms, ces heux et ces événements, d'après la
confrontation faite par Uhlhorn'. Quant au titre, il a été pro-
bablement choisi conformément à cette explication donnée
par Aristote dans son Art poétique, que dans un drame il faut
appeler récognition, «vayvwoiTv-ôç l'entrevue d'amis ou de
,
parents qui ont été longtemps séparés ce qui indiquerait que
:
Clément a revu ses parents et ses frères.
Malgré l'accord étonnant qui règne entre ces deux ouvrages,
• Les Homélies el le^ Hi-coijnitwns de Ciémcal de Rome, Goetlingeii.
18bi, p. 386.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. CLÈMEM DE ROME. 41
on y trouve des divergences très-importantes. Quant à la
priorité d'origine et de valeur, on l'assigne tantôt au premier,
tantôt an second. Aujoiirdhni, après de nombreuses hési-
tations, on l'attribue aux Homélies, qui ont ici le sens de
AripityiiaTa et Stoù.tlti;\ Un titre plus exact encore serait celui-ci :
Extrait des sermofis de saint Pierre par Clément. Le style des
Homélies est plus précis et plus original celui des Réeofjnitions ;
plus diftus et plus embarrassé, ainsi qu'il arrive quand on
veut imiter les pensées d'autrui. Yoici une autre raison plus
décisive dans les Homélies, c'est la doctrine qui occupe le
:
premier rang; dans les Récognitions, c'est le récit, bien qu'il
ne dût ser^^r que d'enveloppe le fond du récit se détache
;
librement des discours, en sorte que les discours intercalés
dans les Homélies font prest[ue totalement défaut. Cependant
l'opinion d'Uhlhorn est que les Homélies elles-mêmes ne sou!
pas tout-à-fait originales, mais qu'elles ont été élaborées sur
un canevas qui aurait disparu (vers loO"*.
En ce qui est de la doctrine, on admet assez généralement
qu'elle n'est pas chrétienne dans une foule d'endroits des
Récognitions, mais qu'elle est plus orthodoxe et plus saine
dans les Homélies. Non-seulement l'auteur y enseigne un
anthropomorphisme grossier, Hom. xvu, nie l'éternité des
peines pour les damnés, Ho7n. m, ch. vi, place la révélation et
les moyens de salut sous la loi mosaïque au même rang que
les moyens de salut de la loi nouvelle, mais il est prouvé par
de nouvelles recherches qu'en dehors du gnosticisme égyp-
tien (philonien) et syrien ;
persan f, qu'on connaissait déjà, sa
doctrine recèle un système gnostique à la fois judaïque,
stoïcien et panthéiste, parfaitement accusé, l hlhorn a cbessé
dans un tableau une excellente revue de sa théorie des
syzygics, et il a prouvé que les formules de l'auteur sont
empruntées aux stoïciens.
Relativement au but que se prupusait linvenleur, d'après
son système, aujourd'hui parfaitement connu, système qu'on
a qualifié de gnosticisme ébionite, il est assez évident qu'il a
travaillé au service
pour la diffusion de l'ébionitismc, et
et
qu'il a attribué son factum à Clément de Rome, pour en mieux
assurer le succès. Contrairement à une opinion (|ui était
'
Voye/C huiiu'liv i, cb. xx..
.
42 PATHOLOGIE.
autrefois presque universellement admise, Uhlhorn pense que
ces fragments proviennent non de Rome, mais de la Syrie
orientale, et quant au canevas qui, selon Lehmann', a servi
pour les trois premiers livres des Récognitions, il aurait été
composé vers l'an 150, puisqu'on y combat déjà le mar-
cionisme, que les Homélies se sont répandues après 160 et les
Récognitions après 170.
Les ouvrages récents sur ce sujet sont indiqués dans
l'excellent travail de Uhlhorn.
On comprend par ce qui précède que les orthodoxes comme
les hérétiques aient publié, sous le nom de Clément de Rome,
des ouvrages provenant de Rome et d'autres provenant de la
Syrie.
Doctrine et style de la première Epître aux Corinthiens.
Cette lettre nous présente un bel exemple de la méthode
d'enseignement usité dans les premiers âges du christianisme.
Les doctrines et les conseils y sont ordinairement appuyés par
des traits historiques ou par de longs passages dont la plupart
sont empruntés à l'Ancien Testament confirmé par le Nouveau
et par différents points du dogme catholique.
1 Sur l'inspiration des Ecritures divines : « Scrutez avec
soin, dit l'auteur, les saintes Ecritures, ce sont les vrais oracles
de l'Esprit saint » (ch. xlv").
2. Au chapitre xlu, il énumère successivement les trois
personnes de la sainte Trinité : « Dieu, le Seigneur Jésus-
Christ et le Saint-Esprit, » au chapitre xlvi « N'avons-nous
et :
pas un Dieu et un Christ qui a été répandu sur nous
? L'esprit
n'est-il pas un esprit de grâce et une vocation en Jésus-
Christ ? »
3. Dans l'application qu'il fait à Jésus-Christ du passage de
saint Paul aux Hébreux, i, 3; iv, 13, il dit du Christ qu'il est
« la splendeur de la majesté divine, » et élevé au-dessus de
tous les anges.
i. Il déclare que Jésus-Christ a souffert pour nous, et qu'il
possédait la nature humaine dans toute sa plénitude : « C'est
pour l'amom' de nous, dit-il, que Jésus-Christ Notre-Seigneur
i
Lehmann, les Ecritures CUmenlmes, Gotha, 1869.
LES PÈRES APOSTOLlOrES. — S. CLÉMENT DE ROME. 43
a donné son sang- pour nous, sa chair pour notre chair, son
âme pour notre âme. » « Jetons donc les yeux sur le sang de
Jésus-Christ, et considérons combien il doit être précieux
devant Dieu, puisqu'il a été répandu pour notre salut et qu'il
a procuré à l'univers la grâce de la pénitence. » De plus, ce
aucune
n'est point par notre sagesse, par notre piété, ni par
œuvre sainte, mais par la vocation et par la grâce de Dieu,
que nous sommes justifiés. S'ensuit-il que nous devons
renoncer à la charité? Non. Hâtons-nous plutôt d'embrasser
toutes sortes de bonnes œuvres (ch. xxxu et xxxni).
0. Il inculque les œuvres delà pénitence et la confession des
péchés (ch. vn, vni, li-lvh) « car il est meilleur à l'homme de
;
confesser ses fautes que de tomber dans l'endurcissement du
cœm' » (ch. li). « Yous donc qui avez été les fauteurs de la ré-
volte, soumettez-vous aux prêtres et acceptez la correction
comme une pénitence (ch. lvh). >^
6. Le dogme de la résurrection des corps est confirmé, ainsi
que dans saint Paul, par un grand nombre d'exemples puisés
dans la nature, et surtout par le prétendu rajeunissement du
phénix au bout de cinq siècles (ch. xxiv-xxvi).
7. L'auteur, d'après le but qu'il se proposait, traite surtout
de l'EgUse et de la hiérarchie divine. L'Eglise, aux yeux de
saint Clément, est le corps unique et indivisible du Chi'ist ; il
n'est point permis de le lacérer ni de le désunir ceux qui '
;
demeurent séparés de lui sont voués à la damnation^;
l'Eglise se compose du clergé et des laïques « Au pontife :
suprême sont confiés des fonctions particulières les prêtres ;
ont reçu une place distincte, et les lévites ont des offices
spéciaux à remphr; le laïque est assujéti aux prescriptions
des laïques» \ch. xl). Saint Clément, il est vrai, emploie encore
indistinctement les termes d'évèques et de prêtres (iTrîTx.oTrot,
no-.TZ-j-iooi) ; mais il n'en admet pas moins trois ordres hiérar-
chiques distincts les uns des autres et comprenant les évèques,
les prêtres et les diacres (ch. xlh et xliv ; cf. ch. XLvn et Lvn),
'
qui correspondent aux trois ordi'es de l'Ancien Testament
' "Iva Tt 5i£Xxo(A£V xat o:'}.rsT:ii>\i.vi xà ai/r, tov Xpia-ovi, /.ai ni7.'j'.i(,o\iv4 Tipo; lè
7wixa iSiov, c. XLVL
* "Ajxeivôv ÈTctv Ou.ïv bt tw 7:ot[xvt'w toÙ Xp'.TCOÎi li.'.y.ço'jç xal :>,>,OYÎ[Aoy; £vpïW,vai.
•?; /a9'y7t£poy_T)v ôoxoûvTaç èxpi^tiva'. D.ttîoo; aOtov, c. LVII.
'
Il est vrai qu'à coté de r;YoOjA£-/o', et de nporiyoûj^.evo'. ilmmoi^Q'.), ou trouve
44 PATHOLOGIE.
indiqués au chapitre xl. La hiérarchie n'est point d'origine
humaine, mais d'origine divine il ne saurait donc être permis
;
de déposer les chefs légitimement appelés et accrédités
(ch. xsxix). Ces chefs, au temps de saint Clément, étaient
nommés avec le concours des fidèles, rj-j-jvjBw.r.iù.'jr.i; -»;; 'Ex.z/yjTto:;
îrâoTjî, consentiente wiiversa Ecclesia (c. xliv).
8. Enfin, l'invitation faite par les Corinthiens à l'EgUse de
Rome, de mettre un terme à leurs dissensions dans un temps
où l'apôtre saint Jean vivait probablement encore, de même
que la réponse de l'évêque saint Clément, est une preuve
décisive de la primauté de l'évêque de Rome sur toute
l'Eglise.
Le style de cette lettre semblait à Photius plein de simplicité
et de force, et tout-à-fait dans la manière ecclésiastique
[Bibliotli., cod. 113).
§ 13. L'Epîtrc ratiioliqne de saint BaruaW^.
Voir les Prolégommes de (jutt'lk'r, Gallaiidi, JacubsoD, Héfelc el Dressel.
La lettre catholique de saint Barnabe ce-itto).;; -MMuTt-r,]^ en
vingt -deux chapitres, était demeurée jusqu'ici incomplète ; le
commencement, c'est-à-dire quatre chapitres el demi, n'exis-
tait que dans une traduction latine gravement altérée, lorsque
Tischendorf découvrit le texte grec complet dans un manu-
scrit qui a été reproduit par Dressel, avec des variantes iPatrcs
apost., éd. 2% Lips., 186:]').
Dès la plus haute antiquité chrétienne, cette lettre avait été
attribuée à un pcrsoimage souvent mentionné dans les Actes
et dans les Epitres de saint PauP, à Barnabe, compagnon et
aussi, ch. I Tîp s<78û-c£poi ; mais il est difficile que dans ces deux
el XXII,
endroits désigne les chefs de rEudise: il s'applique plutôt à
7rp£.7oÛTEpoi
des personnes âgées, pnr opposition aux jeunes personnes, vio-.:, men-
tionnées dans le contexte. —
Sur l'explication du diflicile passage qui
commence le chapitre xliv concernant les relations des apôtres et des
chefs institués yiar eux Kai [xîTaH-J £7t'.voaf,v SsowxaTiv (àTiÔTTo/oi", consulter
:
Nolte dans la Reçue de théolorj. cath.. par Scheiner, Vienne, 1853, p. ilî^!.
el lléfelé, les Pères opisloliquc^s.
' Clem. Alex., Siroiii., 1!, vi, vu. xv. xx V, vni, x, xvii Orig.,
xvn, : ;
Contra Cels.,ï, lxiu; Deprincip.. III, ii Euseb., Hist. eccl., III, xxv VI,
; ;
XIV Hieron Calai., c. vi.
; ,
—
- Hilgenfeld l'a aussi reproduite avec les
variantes dans son A"or»»i Testamciilum extra cannnew. fascic. it. ^ Act., —
IX, 27; II, \2, 2o; xiv, 13; xv, 2: I Cor.,- ix. 6: Gulat.. ii. 1. 13: Col. iv.
10; P/t/Ze/H., 2[.
LES PÈRES APOSTOUOTIKS. — S. BARNABE. io
coUaboraleiir de saint Paul, et qualifié aussi du litre d'apôtre.
Originaire de Chypre et connu d'abord sous le nom de Joses,
il avait reçu des apôtres h\ surnom de Barnabe (FUs de la
CoiisoJathn ou du Discours inspiré). Comme saint Marc, son
cousin et son compagnon, après s'être d'abord séparé de saint
Paul, se trouvait de nouveau avec lui en l'an 62 ', on a sup-
pose que Barnabe était déjà mort à cette époque. D'après le
calcul de Mazochius, sa mort ne serait arrivée qu'en l'an 70,
tandis que, selon les données obscures et incertaines d'actes
de martyrs d'une date postérieure 'Acta eA passio Barnahœ in
Cypro), elle aurait eu lieu dès l'an 53, Tkî ou o7*.
Les célébrités scientifiques de l'Eglise au troisième siècle,
Clément d'Alexandrie et Origène, nhésitent pas à attri-
buer cette lettre au Barnabe dont nous parlons, sans toutefois
la placer au même rang que les écrils des apôtres. Eusèbe
lui-même et saint Jérôme n'ont pas révoqué en doute son au-
thenticité; si le premier la classée parmi les «vTiXsyôr/sva, et le
second parmi les écritures apocryphes, cela signifie simple-
ment quelle n'a point dautorité canonique, qu'elle ne fait pas
partie des écritures canoniques du iSouveau Testament. Saint
Jérôme avouait lui-même qu'elle contribuait « à l'édification
de l'Eglise, » ad xdificationem Ecclesiœ. Dans le manuscrit du
Sinai retrouvé par Tischendorf, elle figure, au contraire,
après les écritures canoniques.
Si favorables que soient ces témoignages extrinsèques,
l'authenticité de notre lettre a été contestée, dans les temps
modernes, par des cathoUques et par des protestants, no-
tamment par Noël Alexandre et dom Cellier, Hug et Héfelé*
Reithmayr et Kayser, et l'on soutenu comme probable
a
qu'elle avait été écrite après coup par un juif christiani-
sant d'Alexandrie, son homonyme. Voici les arguments que
l'on invoque 1 Non-seulement, cette épître n'a pas été in-
: .
sérée au canon du Nouveau Testament, mais elle a été traitée
quelquefois d'apocryphe. 2. Dans certain passage, il est dit
formellement ^ch. xvi) qiî'elle a été composée après la ruine du
temple de Jérusalem (an 70 après Jésus-Christ), alors que
l'apôtre Barnabe était sans doute déjà mort. 3. L'auteur, dans
Coloss., IV, 10; cf. I Pierre, v, 15; // Tim., m, \\.
'
~ » Cf. Héfelé,
Lettre
circulaire de Barnabe, p. 31-37 (en allemand). — 3
Héfelé, l'Epilre de
Barnabe, nouvellemont examinée et commentée. Tub., 1840.
46 PATROLOGIE.
l'explicationallégorique de quelques passages de l'Ancien
Testament, dont quelques-uns même sont apocryphes, comme
au chapitre xxn du IV^^ livre d'Esdras, a critiqué et tourné en
que
ridicule des institutions juives dignes de respect, tandis
le Barnabe de saint Paul, son compagnon de voyage, s'est
au contraire montré trop indulgent envers les judaïsants,
Gai, n, 13. 4. Enfin, cette lettre contient un grand nombre
d'allégories et de récits fabuleux empruntés à l'histoire
natui-elle (tels que l'histoire du renard, de la hyène, de la
belette), allégories ineptes et par trop étrangères à la sim-
plicité de la diction apostolique.
Mais on peut dire aussi, sans faillir au respect dû aux plus
anciens témoignages, que le fond de cette lettre offre de grandes
analogies avec TEpître aux Hébreux elle se propose, comme ;
celle-ci de rattacher définitivement au christianisme les
,
judéo-chrétiens', toujours fort entichés delà lettre de l'an-
cienne loi, en citant et en interprétant les points de l'Ancien
Testament qui ont trait à son sujet. Dans ce but, il s'efforce
de démontrer que lAncien Testament n'était, par son ca-
ractère même, qu'une préparation à Jésus-Christ; puis il
commente, d'après le système d'interprétation allégorique
usité depuis Philou, les textes qu'il allègue à lappui de sa
thèse*.
Nous avons déjà répondu plus haut aux deux premières
objections. Quant aux difficultés qui font l'objet de la troi-
<
Kayser soutient que la lettre est adressée à des païens christianisants,
p. 39-Sl. C'est aussi le sentiment de Reithmayr, IntroducL à l'Epitre de
Barnabe, dans la traduction des Pères apostoliques de Mayer. Cepen- —
dant, on ne comprend guère que si l'auteur se fût adressé à des païens,
il fût entré, au sujet du judaïsme, dans des détails que les païens de-
vaient ignorer.
* La plus forte allégorie est dans l'explication du nombre 318, au cha-
pitre IX. Ce nombre 318 est rapporté par l'auteur au chapitre xvii, 26,
27, de la Genèse, où il est dit qu'Abraham circoncit 318 personnes de sa
maison. « Considérer, dit l'auteur, quelle lumière il avait sur cela pre- :
mièrement, il y a 18 et ensuite 300. —
10 se marque par un iota et 8 par
un deux lettres forment le commencement du nom de Jésus
éta, et ces ;
et parce que sa croix, source de toute grâce, a la figure d'un tau, qui
sert aussi à exprimer le nombre de 300 c'est pour cela qu'Abraham
,
emploie ce nombre de 300. Ainsi, les deax premières lettres expriment
le nom et la troisième sa croix. » Héfelé [Lcllre circul. de Bar-
de Jésus,
nabe, p. après avoir cité l'allégorie outrée dont Barnabe se sert pour
84),
exphquer le chiffre 318 (c. ix\ en rapporte une autre de Philon plus
excessive encore.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. BARNABE. 47
sième, il que les anciens
esl étrange, dirons-nous d'abord,
théologiens, tels que Clément d'Alexandrie, Origène etc., ,
n'en aient point été frappés, ou du moins qu'ils y aient moins
insisté que les modernes. Il nous semble, ensuite, que si l'on
l'auteur avait
y regarde de près, si l'on considère le but que
en vue, on sera moins choqué de certaines particularités. Sur
la quatrième difficulté, relative aux excès de l'interprétation
allégorique, nous dirons 1 qu'on en voit déjà des exemples
: .
dans VEpitre aux Galates, iv, 22-20, et dans plusieurs endroits
de YEpitre aux Hébreux de saint Paul; 2. qu'il faut avoir
égard aux lecteurs familiarisés avec l'exégèse allégorique et
vague de Philon. Ou remarque en effet, dès l'introduction,
que l'auteur a surtout voulu se placer au point de vue de ces
sortes de lecteurs : « Je me propose, dit-il, comme l'un d'entre
vous, de vous offrir quelques courtes explications « (ch. i) ;
puis
il ajoute d'un ton légèrement satirique : « Je ne vous écris
avec autant de simplicité que pour me rendre intelligible »
(ch. vi). Et ailleurs « Passons encore à une autre méthode
:
d'enseignement et d'instruction » (ch. xvnij. *
Ces diftérents endroits s'éloignent tellement de la simplicité
qui règne dans la préface (ch. i-v) et dans la conclusion
(ch. xvui-xxi) où l'on reconnaît si bien la manière et le cachet de
,
l'auteur, qu'on croit entendre, malgré soi, deux voix entière-
ment différentes, et que Schenkel a cru à une interpolation
des passages intermédiaires, qui font avec le reste un si éton-
nant contraste'.
Enfln, nous croyons pouvoir fortifier encore notre opinion
par cette remarque, évidemment satirique, qui termine le
chapitre ix, où après avoir interprété le passage suivant
,
d'après la méthode d'interprétation allégorique poussée aux
dernières limites : « Abraham circoncit trois cent dix-huit
personnes de sa maison, » l'auteur ajoute « Jamais personne :
n'a reçu de moi une doctrine plus véritable; je sais du reste
que vous en êtes dignes » et à la fin du chapitre x « Nous
; :
qui avons l'intelligence parfaite des commandements, nous
vous prêchons les propres pensées du Seigneur. »
Quant aux récits fabuleux d'histoire naturelle, sur lesquels
l'auteur insiste si fort, ils ne passaient point pour tels à cette
' Ullmann, Etudei et critiques, 1837, p. 632-686.
48 PATROLOGÎE,
époque; car ils sont admis comme vrais dans les ouvrages
d'histoire natm'elle , tels que ceux de Pline et de Clément
d'Alexandrie.
On objecte encore contre l'authenticité de cette lettre le
passage suivant, où l'auteur dit (ch. v) en parlant des apôtres :
((Le Soigneur a choisi des hommes souillés de toutes sortes
de péchés, » eJorjit Dominns liomrnes onmi peccofo iniquioros.
Mais saint Paul lui-même a tenu im semblable langage ^ Une
telle expression n'est guère explicable que dans la bouche
d'un homme apostolique, qualifié lui-même du titre d'apôtre ;
un simple chrétien ne se serait point permis de parler de la
sorte. On voit par là à quoi se réduisent les doutes élevés
contre l'authenticité de cette lettre. Nous dirons de plus que
les parties qui sont écrites dans le goût de l'auteur renfer-
ment beaucoup de passages dont la beauté rappelle celle des
Epîtres des apôtres.
« mes chers fils et mes chères fdles, dans la
Je vous salue,
paix et au nom
de Jé.sus-Christ,qui nous a aimés. Sachant que
ï)ieu par sa miséricorde vous a donné avec abondance ses
dons excellents, et que vous avez été assez heureux de rece-
voir la grâce nécessaire pour marcher dans le bien, je suis
comblé de joie, et je ne cesse de me féliciter moi-même dans
la ferme espérance que je conçois de mon salut; puisque je
vois que l'Esprit saint vous a été donné par Celui même qui
est la source féconde de tous les dons. Ainsi, dans la pleine
conviction où je suis qu'en vous prêchant l'Evangile, j'ai eu
le bonheur de vous faire entrer dans les voies droites du Sei-
gneur, je m'efforce, si je le puis, de vous aimer plus que
moi-même, parce que la grandeur de la foi, l'amour et l'es-
pérance de la vie futui'e sont des dons que vous avez reçus de
Dieu même. Pensant donc que si je vous faisais part des
grâces et des lumières que j'ai reçues, je pourrais me faire un
trésor de mérites devant Dieu en m'acquittant envers vous du
ministère dont il m'a chargé, je me suis hâté de vous écrire
en peu de mots pour vous affermir de plus en plus dans la
foi, et vous faire entrer dans l'intelligence des mystères de
Jésus-Christ. Dieu a établi trois moyens pour le salut des
hommes : l'espérance d'une vie éternelle et bienheureuse, le
^ ICoi-., XV, iO; / Thn., i, l.!. 14.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. BARNABE. 49
commencement d'une vie sainte, et la consommation de nos
travaux dans car Dieu nous a fait connaître par ses
le ciel ;
prophètes qui nous ont précédés ce qui doit arriver un jour.
Puis donc qu'il a parlé, cherchons à nous avancer de plus en
plus dans la connaissance de ses mystères sublimes pour moi ;
je vaisvous en développer ici un petit nombre, qui vous
combleront de joie ce que je ferai, non en m'érigeant en
:
maître des autres mais comme étant Tun d'entre vous
,
(ch. 1").
» Puis donc que les jours sont mauvais et que l'ennemi de
notre salut exerce son empire sur le siècle présent, nous de-
vons rechercher avec soin les voies du Seigneur. Or, la crainte
et la persévérance sont comme les gardiennes de notre foi la :
patience et la continence nous soutiennent dans le combat si ;
elles nous conservent intacts pendant que nous défendons les
intérêts de Dieu, la sagesse, l'intelligence et la science seront
notre partage. Or, Dieu nous a fait connaître par tous ses pro-
phètes qu'il ne retire aucune utilité de nos victimes, de nos sa-
crifices et de nos oblations, lorsqu'il « Qu'ai-je à faire de
dit :
cette multitude de victimes? dans un autre endroit
» Et il dit :
« Qu'aucun de vous ne fasse tort à son prochain et n'emploie
contre lui aucun faux sei'ment. » Nous devons donc com-
prendre, selon les lumières que nous avons reçues, quelles
sont les vues de miséricorde que Dieu, notre père, a sur nous,
puisqu'il nous parle en la personne des Juifs, dans le désir
qu'il a, qu'étant comme eux engagés dans l'erreur, nous
cherchions les moyens de nous approcher de lui car c'est à ,
nous-mêmes qu'il dit « Un cœur brisé de douleur est un sa-
:
crifice digne de Dieu, et il ne méprisera pas un cœur contrit
et humilié. » Nous devons donc nous avancer de plus en plus
dans la connaissance des choses du salut, de peur que l'en-
nemi ne trouve le moyen d'entrer dans nos cœurs, et qu'il
ne nous séduise (ch. n).
HT. » Dieu leur dit encore sur cela « Pourquoi vos jeûnes
:
sont-ils accompagnés de querelles et de procès? le jeûne que je
demande dit le Seigneur, ne consiste point à faire qu'un
,
homme afflige son àme pendant un jom", car quoique vous
fassiez comme un cercle de votre tête en baissant le cou, que
vous preniez le sac et la cendre, votre jeûne ne sera pas
agréable au Seigneur. » —
Mais voici ce qu'il ajoute « Lorsque :
I. — PATROLOGIE. 4
50 PATHOLOGIE.
VOUS jeûnerez, rompez les chaînes de l'impiété , déchargez
de tous les fardeaux ceux qui sont accablés, renvoyez libres
ceux qui sont opprimés sous la servitude, faites part de votre
pain à celui qui a faim lorsque vous veiTez un homme mal
;
vêtu, revêtez-le, et ne méprisez point votre prochain. Alors
votre lumière éclatera comme l'aurore vous recouvrerez ,
bientôt votre santé ; votre justice marchera devant vous et la
gloire du Seigneur vous protégera. Alors vous invoquerez le
Seigneur et il vous exaucera, vous lui parlerez encore et il
vous dira Me voici si vous ôtez la chaîne du miUeu de vous,
: ;
si vous cessez d'étendre la main contre les autres, de dire
contre eux des paroles désavantageuses et que vous assistiez
le pauvre avec effusion de cœur, » c'est en cela, mes frères,
que Dieu a fait éclater ses soins charitables et sa miséricorde,
en permettant que le peuple qu'il a acquis à son Fils bien-
aimé crût en lui avec simplicité; et ainsi, il nous l'a montré à
tous, afin que nous n'allassions point cormne des prosélyles
embrasser la foi des Juifs.
lY. » Il est donc à propos que je vous marque avec soin les
choses qui peuvent nous servir de remèdes aux maux dont
nous sommes menacés ainsi éloignons-nous de toute injus-
:
tice, haïssons l'erreur et le mensonge du siècle présent, et
n'ayons d'ardeur que pour les biens de l'autre vie ; soyons
attentifs à éviter la société des impies et des péchem's, de
peur que nous ne les imitions dans leurs crimes.
» C'est pourquoi ne perdons point de vue les derniers
jours car tout le temps de notre \ie et la foi même ne nous
;
serviraient de rien si nous vivions dans l'iniquité et dans tous
les crimes qui régneront alors, comme dit le Fils de Dieu :
« Fuyons toute iniquité et haïssons-la. »
» Le Seigneur ne fait acception de personne dans les juge-
ments qu'il porte contre le monde chacun recevra selon ses ;
œuvres celui qui aura fait le bien en sera récompensé celui
; ,
qui aura fait le mal en recevra la punition.
n Sachez encore, quand vous verrez des signes et des pro-
diges parmi le peuple juif, que le Seigneur l'a rejeté. Pre-
nons donc garde que nous ne soyons peut-être du nombre de
ceux dont il est dit Il y a beaucoup d'appelés,
: '<
mais peu
d'élus. »
» C'est pour cela que le Seigneur a bien voulu livrer son
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. BARNABE. 51
corps à la mort, afin que nous fassions sanctifiés par la rémis-
sion de nos péchés, qui s est faite par lelfusion de son sang.
Il a paru dans le monde revêtu d'une chair mortelle et a
souffert pour accomplir les promesses qu'il avait faites à nos
pères, pour se former un peuple nouveau et lui faire com-
prendre qu'après être ressuscité il viendrait juger le
monde. »
Les derniers chapitres xix, xx et xxi sont consacrés à dé-
crire lesdeux voies de la lumière et des ténèbres l'une pré- :
sidée par les anges de Dieu, l'autre par les anges de Satan.
XIX. « Yoici quelle est la voie de la lumière si quelqu'un :
veut arriver au lieu destiné, il n'y peut parvenir que par ses
œuvres, et voici les mo) eus qu'il faut prendre. Vous aimerez
Celui qui vous a fait; vous glorifierez Celui qui vous a ra-
cheté de la mort; vous serez simple de cœur et riche des
dons de lEsprit; vous ne vous joindrez point à ceux qui
marchent dans la voie de la mort vous détesterez tout ce ;
qui est désagréable aux yeux de Dieu vous haïrez toute hy- ;
pocrisie vous ne violerez point les commandements de Dieu
;
;
vous ne vous élèverez point, mais vous serez humble vous ;
ne vous attribuerez point de gloire vous ne formerez point
;
de mauvais desseins contre votre prochain vous ne vous ;
confierez point dans vos propres forces vous ne commettrez ;
ni fornication, ni adultère, ni aucune autre impudicité vous ;
ne vous servirez point de la parole que Dieu vous a donnée
pour exprimer quelque impureté que ce soit vous ne vous ;
prévaudrez point en reprenant quelqu'un d'une faute vous ;
serez doux, paisible, plein de frayeur des paroles que vous avez
ouïeS; sans douter si elles auront leur effet ou non vous par- ;
donnerez à votre frère vous ne prendrez point en vain le
;
nom du Seigneur vous aimerez le prochain plus que votre
;
propre vie; vous ne ferez point périr un enfant ni avant ni
après sa naissance vous ne lèverez point la main de dessus
;
votre fils ou de dessus votre fille, mais dès les plus tendres
années vous les instruirez dans la crainte du Seigneur vous ;
ne porterez point en^'ie au bien du prochain, et vous ne serez
ni avare, ni voleur; votre cœur ne sera point attaché aux
grands du siècle, mais vous rechercherez la compagnie des
hum'oles et des justes vous recevrez comme des biens les
;
accidents qui vous arriveront vous ne serez double ni de
;
52 PATHOLOGIE.
cœur ni de langue, car la duplicité de la langue est un
piège qui conduit à la mort vous serez soumis au seigneur
;
et aux princes comme à l'image de Dieu, et vous aurez pour
eux de la crainte et du respect vous ne commanderez point
;
avec aigreur à votre esclave, ou à votre servante, qui ont
en Dieu la même espérance que vous, de peur que vous ne
perdiez la crainte de Dieu, notre maître commun, qui, sans
avoir égard aux mérites de personne, est venu chercher ceux
dont son esprit avait préparé les cœurs vous ferez part au ;
prochain de tous les biens que vous possédez, sans vous ima-
giner que rien vous appartienne en propre car si vous êtes ,
en société pour les choses incorruptibles, combien plus y
devez-vous être pour des biens corruptibles et périssables?
Vous ne serez point prompt à parler, car la bouche est un
piège de mort; vous serez chaste selon vos forces, et même
au-dessus si cela se peut
, évitez d'ou^Tir les mains pour
;
recevoir et de les fermer pour ne point donner vous chérirez ;
comme la prunelle de vos yeux tous ceux qui vous annoncent
la parole du Seigneur jour vous aurez devant les
et nuit ;
yeux le jour du jugement tous les jours vous chercherez à ;
voir les fidèles, et ^'ous vous appliquerez à les consoler par
vos discours et par vos visites, mettant tous vos soins à con-
tribuer au salut des âmes, et vous travaillerez de vos mains
pour racheter vos péchés. Donnez sans hésiter et sans mur-
murer à quiconque vous demandera, et vous verrez que Dieu
saura bien vous récompenser vous garderez les biens que
;
vous aurez reçus de sa providence, sans les augmenter ni les
diminuer. Que le méchant vous soit toujours en horreur;
vous jugerez selon la justice; vous ne mettrez point la divi-
sion parmi vos frères, mais vous procurerez la paix entre ceux
qui sont en contestation; vous confesserez vos péchés, et
vous ne vous présenterez point devant Dieu pour le prier
avec une conscience impure et souillée. Voilà la voie de la
lumière.
XX. » Mais la voie de ténèbres et d'aveuglement est
oblique et pleine de malédiction. Car c'est le chemin qui con-
duit au supplice et à la mort éternelle. Là sont les maux qui
perdront les âmes; l'idolâtrie : l'audace, l'esprit d'élévation,
l'hypocrisie, la duplicité du cœur, l'adultère, le meurtre, le
vol, l'orgueil, l'apostasie, la tromperie, la malice, l'impu-
,
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. BARNABE. 53
dence ,
rempoisonnement , la magie . l'avarice , le mépris de
Dieu.
» Ceux qui uiarchent dans
cette voie persécutent les bons
ils haïssent la vérité;aiment le meusong-e; ils ne con-
ils
naissent point la récompense de la vertu ils ne s'attachent ;
point à faire le bien ils ne rendent point j ustice à la veuve et
;
à l'orphelin ils veillent, non pour marcher dans la crainte de
;
Dieu, mais pour pratiquer le mal. Loin d'eux est la douceur
et le patience ils aiment les choses vaines
; ils cherchent ;
leur intérêt n'ont point pitié du pauvre et ne se mettent
; ils
point en peine de celui qui souffre ils sont toujours prêts à ;
médire; ne connaissent point rAuteurde leur être; ils sont
ils
les meurtriers de leurs propres enfants; ils corrompent et
défigm^ent l'ouvrage de Diuu; ils détournent leur vue des
misérables; ils accablent celui qui est affligé; ils sont les
défenseurs des riches et des puissants de la terre, les juges
injustes des pauvres, et se livrent eux-mêmes à toutes sortes
de crimes.
XXI. donc juste qu'étant instruits des précei)tes du
» Il est
Seigneur, que nous vous les avons fait voir en parlant de
tels
la voie de lumière, nous les observions avec fidéhté car celui :
qui les aura gardés sera couronné de gloire dans le royaume
de Dieu, et celui au contraire qui les aura méprisés périra
avec ses œuvres, comme il paraîtra au jour de la résurrec-
tion, où chacun recevra selon le bien ou le mal qu'il aura
fait. Je vous conjure, vous qui êtes destinés à conduire les
autres, de leur faire part de ce que vous trouverez de plus
utile dans ce que je vous ai écrit, et de ne les point abandon-
ner, puisque le jour approche auquel tout sera détruit avec
le mal. Le Seigneur s'avance, et il tient sa récompense entre
ses mains. Je vous conjure encore instamment établissez :
parmi vous des règles sages n'agissez que par les conseils ;
que vous dictera la piété, et bannissez d'entre vous toute
hypocrisie. Que Dieu, qui est le souverain Seigneur de l'uni-
vers, vous donne la sagesse, la science, liutelligence, la con-
naissance de ses mystères et la persévérance dans le bien.
Soyez les fidèles disciples de Dieu ; examinez les choses qu'il
demande de vous et praliquez-les afin que vous soyez
, ,
sauvés au jom' de son jugement et s'il est utile de se rap- ;
peler le souvenir du bien, méditez ce que je vous écris, et
54 PATROLOGIE.
souvenez-vous de moi, afin que, par votre ardeur et votre
vigilance, vous vous afTermissiez dans la pratique de la vertu.
Je vous conjure donc, et vous demande cette grâce; et si
votre salut vous est cher, ne méprisez aucune des choses
que je vous ai dites; approfondissez-les sans cesse, et obser-
vez tous les commandements du Seigneur, car ils sont dignes
de louanges. C'est pourquoi, autant que je l'ai pu, je me suis
pressé de vous écrire, afin de vous remplir de joie et de con-
solation. Je vous salue, vous qui êtes des enfants de charité
et de paix que le Seigneur de la gloire et de toute grâce soit
:
avec vous. Ainsi soit-il. »
Principaux passages de saint Barnabe sur la doctrine
catholique.
L'auteur, d'après le but qu'il s'est proposé dans sa lettre,
s'applique surtout à mettre en relief et à démontrer la foi en
la divinité de Jésus-Chiist, source unique de notre salut. Il le
fait souvent avec une touchante simplicité.
La divinité de Jésus-Christ est proclamée dans une foule
de passages pleins de simplicité et d'éloquence. Dans l'expli-
cation allégorique du psaume ci, verset 1 [Matth., xxn, 43-45),
l'auteur s'écrie « Voyez comme David l'appelle son Seigneur
:
et le Fils de Dieu, à qui tous les peuples doivent obéir et à
qui sont redevables de tout » (ch. xii). Dans le chapitre v,
ils
(( Seigneur est le souverain de l'univers, et le soleil l'œuvre
le
de ses mains, » et au chapitre vn, « c'est le Fils de Dieu, ce
maître et ce juge des vivants et des morts. "
Le but de l'incarnation du Fils de Dieu est décrit avec beau-
coup de simplicité et de clarté « En paraissant lui-même, il
:
se proposait de délivrer des ténèbres nos cœurs déjà dévorés
par la mort et voués à l'injustice de l'erreur, et d'établir avec
nous par sa parole une alliance nouvelle » fch. x, ij. « Le Sei-
gneur a livré son corps à la destruction, afin que nous fus-
sions sanctifiés par la rémission des péchés ..., par l'effusion
de son sang (ch. v) afin que ses blessures nous rendissent la
;
vie » (ch. vu).
La justification des fidèles, selon saint Barnabe, est une
création nouvelle, une rénovation complète : « En nous régé-
nérant par la rémission des péchés, Jésus-Christ nous a donné
LES PÈRES APOSTOhlOrES. — S. BARNABE. 5o
une forme nouvelle, une àme d'enfants en un mot, il a
;
—
transformé nos esprits ..., car il voulait habiter en nous.
La demeure de notre cœur est un temple saint dédié au Sei-
gneur » [di. vij. « Nous sommes entrés dans leau pleins de
péchés et d'ordures, et nous en sommes sortis en portant des
fruits. »
Il parle aussi de la résurrection et du jugement « Jésus, :
dit-il, est apparu dans pour affaiblir la mort et prou-
la chair
ver la résurrection des morts ..., pour montrer pendant son
séjour sur la terre qu'après la résurrection il fera les fonc-
tions déjuge » (ch. v).
La foi doit avoir la charité pour compagne « C'est dans :
l'amour du prochain que réside la grandeur de la foi et l'e-spé-
rance d'une vie sainte et pure » (ch. i). « Chacun recevra
selon ses œuvres s'il a été bon, il sera précédé de sa bonté
:
;
mauvais, la récompense de sa malice le suivra » (cli. iv).
<>Tous ceux qui me voient et veulent entrer en participation
de mon royaume, doivent me conquérir dans la privation et
dans les souffrances » (ch. xu).
L'auteur, car c'était là le but essentiel qu'il se proposait,
insiste principalement sur l'abolition de l'Ancien Testament
par Nouveau.
le
Le xXouveau Testament est la transfiguration et le com-
mentaire de l'Ancien. Tout ce qui constitue le fond du chris-
tianisme a été préfiguré dans l'ancienne alliance, de même
que tout ce qui semblait important aux Juifs se retrouve dans
le christianisme sous une forme plus élevée. C'est pourquoi
quiconque soupire après la rédemption ne doit pas considé-
rer l'homme, mais Celui qui habite et demeure en lui (c'est-
à-dire le lieutenant de Jésus-Christ même), en s'étonnant de
n'avoir jamais entendu personne prononcer de telles paroles
et ne présumant pas entendre jamais rien de semblable. —
Voilà le temple spirituel tel qu'il est édifié au Seigneur
(ch. xvi).
Il est visible que l'auteur a imité l'Epître de saint Paul aux
Hébreux. Sans doute, il est loin d'atteindre à sa hauteur;
cependant le style ne manque pas de dignité apostolique, et
le fond s'accorde parfaitement avec la situation de l'Eglise
naissante. L'auteur, convaincu de son insuffisance, invoque
plusieurs fois l'indulgence du lecteur.
56 PATHOLOGIE.
Comme les Epîtres du Nouveau Testament, la lettre de saint
Barnabe renferme une partie dogmatique (ch. i-xvn), et une
partie parénétique ou morale, ch. xvni-xxi. (Cf. Weizssecker,
Critique de l'Epitre de Barnabe, reproduite d'après le manu-
scrit du Sinaï (en allemand), Tubing., 1863, programme.)
§ II. Saint Ignace, «véiiiie d^Antioche
(mort entre les années 105 à 117).
Voir les Prolégomènes dans Cotelier, Gallandi , Jacobson , Héfelé et
Peterman. Zahn, Ignace d'Antioche, Gotha, 1873.
Ignace , surnommé eiofôpo; , était probablement Syrien
d'origine; d'après les Actes de son martyre, dont l'authenticité
a été de nos jours niée par les uns, avouée par les autres *, et
d'après la chronique d'Eusèbe (ad ann. Christi 101), il était
disciple de l'apôtre saint Jean. Consacré évèque d'Antioche par
successeur de saint Pierre et d'Evode, il exerça son
les apôtres,
ministère sous le règne de Domitien avec une vigueur tout
apostolique.
Lorsque Trajan, enivré du succès de son expédition contre
mit à persécuter les chrétiens, il ordonna, pen-
les Scythes, se
dant sa nouvelle expédition contre les Arméniens et pendant
son séjour à Antioche, qu'on lui amenât Ignace. Voici le
fameux dialogue qui s'engagea dans cette circonstance :
L'empereiu' : « Qui es-tu, mauvais démon, pour oser non-
seulement enfreindre mes ordres, mais encore persuader aux
autres d'en faire de même et de périr ainsi misérablement ?
» Personne, répondit Ignace, n'a jamais appelé Théophore
Marlyriuvi sancli Ignalii , dans Cotelier, Gallandi, Jacobson, Dressel
'
et Héfelé, éd. A, p. 2i-i; ProlAjom., lxviii-lxxiv. Sur les Actes du mar-
tyre de saint Ignace, publiés pour la première fois par Dressel en son
édition des Pères apostoliques, d'après un manuscrit (8661 du Vatican,
voyez Nolte, dans la Rcctic de Vienne, par Scheiner, 1860. Les plus an-
ciens Actes sont en grec il en existe trois recensions difl'érentes
: celle :
du Codex Colberlinus, à Paris, celle de Siméon Métapliraste et celle de
Dressel, Codex VaLicanus, lesquelles jusqu'à ce jour ont été assez géné-
ralement considérées comme authentiques. Cependant, après queUhlhorn
et Hilgenfeld eurent conçu des doutes, Héfelé lui-même commença à
suspecter leur authenticité, et enfin Zahn a cru pouvoir, d'après les con-
tradictions qui existent entre ces Actes et les lettres authentiques du
saint, conclure avec évidence que c'est un récit fait après coup sur les
données de la tradition et arrangé en guise de légende, Inen qu'il ait un
fond historique.
LES PÈRES APOSTOLIOl-l'-S. — S. IGNACE. .S7
un mauvais démon, car les démons tremblent devant les ser-
viteurs de Dieu et prennent la fuite. Que si vous me donnez
ce nom pour m'être rendu formidable à ces mauvais génies et
parce que je leur fais du mal, je me ferai gloire de le porter car ;
j'ai reçu de Jésus-Christ, le Roi du ciel, le pouvoir de renverser
tous leurs desseins. — Et qui est Théophore? » ajouta l'em-
pereur. Ignace : « Celui qui porte le Christ dans son creur. —
Te donc que nous n'ayons pas aussi dans nos cœurs
sernble-t-il
les dieux qui nous aident à vaincre? —
Si vous appelez dieux
les démons des nations, repartit Ignace, vous vous trompez.
Il n'est qu'un Dieu, qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce
qu'ils renferment. Il n'est qu'un Jésus-Christ, son Fils unique.
Puissé-je parvenir à son royaume Qui nommes-tu là ?
î —
reprit aussitôt Trajan. Quoi ce Jésus que Ponce-Pilate fit
!
attacher à une croix ? —
Dites plutôt, répliqua Ignace, que ce
Jésus attacha lui-même à celte croix le péché et son auteur, et
qu'il donna des lors à ceux qui le portent dans le sein le pou-
voir de fouler aux pieds toutes les tromperies des démons et
toute leur malice.
— Tu portes donc le Crucilié au milieu de toi? interrompit
l'empereur. — Oui, sans doute, répondit Ignace: car il est
écrit : J'habiterai en eux et j'y marcherai. »
Trajan, irrité des reparties vives et pressantes du saint,
prononça Nous ordonnons qu'Ignace, qui se
cette sentence : «
fait mis aux fers et con-
gloire de porter en lui le Crucifié, soit
duit par des soldats en la grande Rome, pour être dévoré par
les bêtes et .«ervir d'amusement au peuple. » A ces mots le
saint martyr s'écria dans un transport de joie "Je vous rends :
grâces. Seigneur, de ce que vous avez daigné m'honorer d'un
parfait amonr pour vous, d'être lié des mêmes chaînes de fer
que votre apôtre Paul. En achevant ces paroles, il s'achemina
>'
lui-même tout joyeux, pria pour l'Eglise, la recommanda au
Seigneur avec larmes, et se mit entre les mains des cruels
soldats qui devaient le conduire à Rome pour être la pâture
des lions.
Pendant le voyage, Ignace eut déjà beaucoup à souffrir des
soldats. « De la Syrie jusqu'à Rome, écrivait-il, je lutte contre
des bêtes féroces sur terre et sur mer, attaché jour et nuit à
des léopards, je veux dire aux soldats qui me gardent, car les
bienfaits reçus ne font que les rendre plus méchants. Par les
58 PATHOLOGIE.
sévices qu'ils exercent contre moi , j avance dans mes
épreuves, mais je ne suis pas pour cela justifié » [Ep.ad Rom.,
cap. v).
Le vaisseau qui le portait aborda plusieurs fois au rivage,
et commerenommée de ses travaux apostoliques et de son
la
courage magnanime s'était répandue au loin, il trouva sur
tous les lieux où mit pied à terre des délégués envoyés par
il
les communautés chrétiennes pour lui témoigner leur sym-
pathie et lui adresser leurs félicitations. Ce fut dans ces cir-
constances qu'il écrivit de Smyrne ses lettres aux Ephésiens,
aux Magnésiens, aux Tralliens et aux Romains; de Troade,
ses lettres aux PhiladelpJiiens aux Smyrnéens et à leur ,
évêque, Polycarpe*. 11 supplie, en termes onctueux et émou-
vants, les fidèles deRome de ne lui point ravir la couronne du
martyre en intercédant pour lui auprès de l'empereur Je : ((
vous écris plein de \ie, mais amoureux de mourir. ]\ion amour
est crucifié ce qui sagite en moi, ce n'est point le feu de ce
;
monde, mais leau de la vie, qui me crie Viens à mon Père. :
Je suis le froment de Dieu que je sois moulu par la dent des
;
lions, afin détre trouvé en Jésus-Christ un pain sans tache! —
Ne m'empêchez point d'aller à la vie, ne veuiUez point que je
ne meure. Puisque je veux être à Dieu, ne me parlez pas du
monde. Laissez-moi jouir de la lumière pure; quand je serai
là, alors je serai homme de Dieu. Je ne suis sensible ni à la
nourriture coiTuplible, ni aux plaisirs de celte vie. Je désire le
pain de Dieu, le pain céleste, qui est la chair de Jésus-Christ,
le Fils de Dieu. ->
Depuis le cinquième siècle, le jour do la mor! de saint
^ Quand Volkinar de Zurich, dans son Origine de nos Evangiles d'après
les nouvelles recherches, Zurich, 1866, lance contre Tischendorff ce pro-
pos burlesque « 11 faudrait donner sur les doigts à ceux qui osent
:
encore invoquer les lettres d'Ignace et qui ne veulent pas savoir que le
voyage de ce mart^'r n'a aucune consistance, même sous le rapport
chronologique quand il ajoute que pas un iota d'Ignace n'est authen-
;
tique; que toute cette fiction a été imaginée après Polycarpe; »
quand il déclare enfin, avec la même assurance, qu'Ignace est mort
à l'amphithéâtre d'Anlioche, du 13 au :20 décembre Ho, par suite
d'un tremblement de terre, il faut qu'il se résigne à s'entendre dire par
Zahn, un chercheur aussi solide qu'impartial « Rien de plus comique :
et de plus désopilant que de le voir, après des objections en partie très-
solides, persister à soutenir que le voyage d"Ignace à Rome est une
fiction, et, par ce moyen facile, nier l'authenticité de toutes les lettres
qui portent sou nom. » Voy. Ignace d'Antioc/tCj p. 06.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. IGNACE. 59
Ignace, martyr, est tîxé au 20 décembre; on a présumé,
d'après des recherches laborieuses et stériles pour la plupart,
qu'il était mort entre les années 10.3 et 117 ',
Ignace devint la proie des lions dévorants, et ses principaux
ossements furent envoyés à Antioche comme de précieuses
reliques.
Le texte de ses mentionnées déjà par saint Polycarpe,
lettres,
saint Irénée, Origène, Eusèbe, saint .Jérôme, etc. % a subi,
aux
cinquième et sixième siècles, de nombreuses interpolations. A
partir de cette époque, il en a circulé deux rédactions l'une :
plus longue l'autre plus courte la première était la plus
, ;
connue en Occident. En 16-44, Usher, évêque anghcan
d'Armagh, en Irlande, trouva une traduction latine du texte
abrégé; en 1646, Isaac Yoos, le célèbre philologue de Lcyde,
découvrit l'original grec de six lettres, et enflii le bénédictin
Ruinart exhuma à Florence, en 1689, l'original grec de la
septième lettre, la lettre aux Romains.
Dans cet état de choses, on n'aurait plus songé sans doute à
^La difficulté d'établir l'année de sa mort provient de l'incertitude des
jugements portés sur l'authenticité ou la non authenticité des Actes de
sou martyre. 1° Si l'on admet avec quelques savants que Trajan était à
Antioche quand saint Ignace fut condamné, il devient impossible de bien
établir la chronologie des expéditions de Trajan; car l'unique source de
son histoire, Dion Cassius, olTre ici des lacunes, et nous n'avons à la
place que les extraits décousus de Xiphilinus. Les dates, les monnaies
qu'on invoque, ne font qu'augmenter les contradictions.
2o D'autres ont fixé l'année de la mort de saint Ignace vers lOi, dans
le deuxième consulat de Sénécion et de Sura; mais cette date soulève
bien des objections. Il en est de môme de l'opinion selou laquelle il au-
rait été condamné la neuvième année du règne de Trajan (la quatrième,
d'après la traduction latine), car on ne peut établir la présence de cet
empereur en Orient. De là vient que Kraus, après un long examen des
Actes « sur le mart3're de saint Ignace à Antioche, » en latin, en grec, en
syriaque, en copte et en arménien, pense que le saint a été condamné
et est mort à Rome en lOi: les lois n'auraient pas permis, dit-il, que s'il
eilt été condamné à Antioche on le déportât à Rome, Rev. de Tub. Mais on
n'a pas tardé à prouver que cette hypothèse reposait sur une connaissance
incomplète de la jurisprudence romaine. On pourrait donc s"en tenir à
l'opinion suivante de Zahn :« Il nous reste la tradition estimable de l'E-
glise d'Antioche, qui rem.onte jusqu'au commencement du troisième
siècle; selon cette tradition, Ignace aurait été le second évêque de l'E-
glise d'Antioche. Au commencement du quatrième siècle, au plus tard,
il était également admis que son martyre tombait dans la persécution de
Trajan, qui n'a pas commencé dès les premières années de ce prince. »
' Polyc, Epist. ad Philip., cap. xiii Iren., Adv. hxres., v, 18; Euseb.,
;
Hisl. ceci, III, XXXIV Ov'ig., Prolegom. in Cant., et Hom. vi in Luc:
;
Hieron., Cotai, cap, xvi.
60 PATROLOGIE.
suspecter lauthenticité de ce texte abrégé, si la doctrine qu'il
contient, notamment celle de la pFééminence de Tévêque de
Rome dans l'Eglise apostolique, n'eût embarrassé les protes-
tants. De là les nouvelles attaques dont ces lettres ont été
l'objet de nos jours. Â cette première cause de dissension, il
en faut ajouter une seconde. Parmi les lettres de saint Ignace,
il en existe trois (les lettres à Polycarpe, aux Ephésiens et aux
Romains) dont l'anglais H. Tathamy a découvert dans un
couvent d'Egypte une traduction syriaque. Ce texte, plus
court encore que les précédents, a été édité par William
Cureton, en 1815. Aussitôt après, Bunsen publia Les trois :
lettres aullientiques et les quatre lettres non authentiques
d'Ignace d'Antioche, Hamb., 1847 (en allem.), suivies de :
Ignace d'Aiitioche et son temps, Hamb., 1847. Parmi les nom-
breux adversaires de Cureton et de Bunsen, nous citerons
surtout Uhlhorn, Héfelé et Denzinger' ces auteurs ont démon- ;
tré victorieusement que la nouvelle production en langue sy-
riaque n'était autre chose qu'un extrait du texte grec décou-
vert par Voss et Ruinart, fait dans un but ascétique et moral.
Hilgenfeld a reconnu lui-même que ce texte portait des traces
évidentes d'abréviations et de réductions, qui enlevaient à ces
lettres,surtout à la letire aux Ephésiens, toute saveur et toute
énergie-. Que si, DresseP croit trouver une
malgré cela,
nouvelle objection dans ce que les formules de salutation
fait
sont conservées dans les lettres syriaques, on peut lui ré-
pondre que l'abréviatenr a voulu indiquer la source où il
: 1 .
avait puisé son travail, et ^. qu'il ne voulait point sacrifier
les idées spirituelles exprimées dans ces longues formules,
particulièrement dans les deux Epîtres aux Piomains et aux
Ephésiens.
La plus longue recension contient encore huit autres lettres
souvent attribuées à saint Ignace et qui sont indubitablement
^ Nous devons encore Petermaun, professeur h Berlin, Sancti
citer
Igiiatii aposloL, feruntur, epistolœ (13) »no cum ejusdem martyris.
quœ
Collutis éd. grsecis versionibusque syriaca, urineniacu, latines, denito re-
Petermann, Lips., I8i9. Mœsinger,
censuil notasque criticas adjecil J. H.
Supplementum corporis Iqnut.,n Curetone editi, Œniponte, 1872. Les — "^
Pères (iposlol.,-p. 225, 279. Cf. Dictionnaire encyclnped. de Ut tliéol. cath.,
éd. Gaume. Merse, Melelemata ignatiana (contra Lipsius, elo.), critica de
Epistolarum ignatianarum, versione syriaca, commentatio Hall., 1861. ,
Tubing. Theol. Quarl.-Sch., 1863. 2« livr. —
Prolegom.. p. xxix.
^
I.ES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. IGNACE. 61
apocryphes. Cinq sont en grec et trois en latin. Elles .sont in-
titulées Ad Marlam cassobolitanam ;
: ad Tarsenses;— ad —
Antiochenos ; — ad Eieronem diaconum, antiocJtenum — ad ;
Philippeiises ; — ad Joannem apostolum — ad beatam virgî- ;
tiem Mariam. Le falsificateur en a emprunté les matériaux
aux huit lettres authentiques notamment aux instructions ,
que saint Ignace donne contre les judaïsants et les docètes ;
mais il y met de la superfétation et de l'enflure. Il semble
aussi qu'il ait utilisé les six premiers livres des Constitutions
apostoliques. —
Zahn, dans son Saint Ignace, p. et suiv., 1 U
croit avoir découvert que le falsificateur fut le fameux arien
Acace.
Par son caractère, saint Ignace rappelle tout-à-fait l'apôtre
saint Jean amant passionné de Jésus-Christ et porté à la con-
;
templation, il s'est approprié toutes les grandes idées du dis-
ciple bien-aimé; on retrouve chez lui jusqu'à cette formule :
« L'amour de l'Eghse vous salue, » c'est-à-dire les fidèles unis
entre eux par le lien de l'amour', et il donne le nom d'agape^
à la société des fidèles unis par les liens de la charité. Ajoutons
qu'il a le premier désigné l'apostolat ou l'épiscopat comme la
colonne fondamentale sur laquelle l'Eglise est bâtie. Il n'est
donc pas étonnant qu'il soit le premier aussi qui ait employé
l'expression d'Eglise catholique. « Partout où paraît l'évèque,
dit-il, là troupeau comme aussi là où
doit se trouver aussi le ;
est Jésus-Christ, là est l'Eglise catholique \ » Jésus-Christ est
donc représenté et dans l'apostolat et dans l'épiscopat; et de là
vient que, dans toutes ses lettres, saint Ignace rappelle que
l'épiscopat e.st le centre de l'Eglise universelle.
Le style de saint Ignace, à raison de l'abondance accu-
mulée des pensées, est souvent obscur et difficile ses périodes ;
sont trop longues et trop compliquées. Cependant sa diction
est le plus souvent énergique, et quelquefois, comme dans
sa lettre aux Ephésiens, elle prend un vol hardi « Trois mi- :
racles éclatants sont demeurés cachés dans les conseils de
Dieu le virginité de Marie, son enfantement et la mort du
:
Seigneur. Comment furent-ils révélés au monde ? Une étoile
parut dans le ciel plus brillante que toutes les étoiles sa lu- ;
mière était ineffable et sa nouveauté faisait l'étonnemeut de
'
Cf. Rom., c. vu; Trall., c. xiii ; Philad., c. xi; Smyrn.., c. xii, —
* Rom., CI.—' Ad Smyrn., c. viii.
62 patrologif;.
tous. Tous les autres astres, de concert avec le soleil et la lune,
lui faisaient cortège, et elle répandait sa lumière sur toutes
choses. Pendant que les hommes cherchaient la cause d'une
nouveauté si étrange, la magie fut détruite, l'ignorance dis-
sipée, l'ancien empire abattu. Dieu s'étant manifesté dans
l'homme pour nous communiquer une vie nouvelle et inter-
minable. On vit s'accomplir alors ce qui avait été préparé en
Dieu; tout se releva, parce que tout était menacé de mort. »
L'objet de ces lettres, si on excepte l'Epître aux Romains,
écrite dans les circonstances marquées plus haut, puis l'Epître à
Polycarpe, où prédomine, comme dans les Epîtres de saint
Paul à Timothée et à Tite, l'esprit pastoral, c'était d'abord de
remercier les fidèles de la sympathie qu'ils lui avaient témoignée
à Smyrne et à Troade en lui envoyant des délégués, et aussi
de les prémunir contre deux hérésies entièrement opposées
l'une à l'autre celle des ébionites, qui soutenaient que Jésus-
:
Christ n'était qu'un pur homme et celle des docètes
, qui ,
ne voyaient en lui que le côté divin et soutenaient que tout ce
qui tombait sous les sens n'était qu'apparence trompeuse'. A
l'exemple de son maître saint Jean, Ignace évite à dessein de
les appeler par leur nom, et se contente de dire t« Sk ovépaTa
:
«jTwv 6-jzu «TTicTa, o>/ ïSocj y.oL zyypdyM [ad Sinyrn.). Le moyen
d'éviter Ihérésie qui lui paraît le plus excellent, c'est de rester
attaché à l'évêque qui est établi de Dieu et qui représente
Jésus-Christ. Il ne faut point disputer avec les hérétiques tou-
chant les Ecritures ; car, avec les faux-fuyants perpétuels et
les objections sans cesse renaissantes, on n'obtient point le ré-
sultat que l'on espère. Si on leur ditque la doctrine qu'ils
contestent se trouve dans les saintes Ecritures, ils répondent :
« Elle y est, » r.w/.n-a.i {ad Philadelph., cap. vni).
Importance de la doctrine contenue dans les Lettres de
saint Ignace.
La valeur de cette doctrine a été reconnue dès la plus haute
antiquité. Saint Polycarpe, écrivant aux Philippiens, leur di-
^ Contrairement à Pearson et à d'autres, qui croient qu'il s'agit de deux
hérésies, plusieurs autres pensent qu'il n'est question que d'une seule,
celle des docèles judaïsants. Celle opinion ne nous paraît pas fondée.
"Vovez Héfelé, les Pcrea apostoliques, 4' édit.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. IGNACE. 63
sait : « Les lettres d'Ignace, que je vous envoie, ont pour objet
la foi et la patience, c'est-à-dire tout ce qui contribue à affer-
mir dans dans l'amour de Noire-Seigneur. » Eusèbe
la foi et
fait la même déclaration dans son Histoire ecclésiastique,
livre m, cil. xxxvi « Ignace, dit-il, pour plus de sécurité, a
:
confirmé par des témoignages écrits et par des lettres la tra-
dition des apôtres et la tradition verbale, » comme le prouve
surabondamment la lecture de ses écrits.
i Ignace s'occupe souvent et d'une manière particulière de
.
la sainte Trinité et de la divinité du Saint-Esprit Soyez, : <'
dit soumis à lévêque comme à Jésus-Christ, comme les
-il,
apôtres étaient soumis à Jésus-Christ, au Père et au Saint-
Esprit' » ( adMagn., c. xni; adEph., c. ixi.
i2. Il l'humanité réelles de Jesus-Christ,
établit la divinité et
contre les judaïsants, les ébionites et les docètes. Contre les
judaisants, qui tenaient Jésus-Christ pour un pur homme,
saint Ignace rappelle cette doctrine apostolique, que ce Jésus-
Christ était auprès de son Père même avant la création du
monde, ad Macjn., c. vi; qu'il est le Yerbe éternel, insépa-
rabledu Père, qui s'est manifesté par lui dans l'Ancien Tes-
tament, ch. VIII, qu'il est Dieu même, Eph., ch. xviii, et infi-
niment élevé au-dessus des prêtres de l'ancienne alliance,
car tous les mystères de Dieu lui ont été confiés. 11 est la voie
par laqueDe on va au Père c'est par là que sont entrés Abra-
:
ham, Isaac, Jacob, les prophètes et les apôtres. Contre —
les docètes, il enseigne non moins expressément la véritable
incarnation du Verbe de Dieu « Jésus-Clirist Notre-Seigneur
:
est un médecin en chair et en esprit il est né et a été bap- ;
tisé, afin que l'eau fût purifiée par ses souffrances, » ch. xvui.
Quelques impies (ou incrédules), disent qu'il n'a souffert qu'en
apparence, —
ce sont eux plutôt qui sont des apparences, —
pourquoi porté-je des chaînes, pourquoi désiré-je combattre
avec les bêtes? C'est donc en vain que je meurs, et ne mens-
je pas contre le Seigneur \ad TralL, c. xi? Il a vraiment
souffert comme il s'est vraiment ressuscité lui-même, et non
pas, comme quelques-uns le croient, en apparence seulement;
ce sont eux qui sont des apparences, a-jrot tô ^ozstv ojtî; [ad
Smyrn., cap. ii). Je sais aussi qu'il a été dans la chair après la
Voy. Mirsclil, la Théologie de saint Ignace, Passau, 1868, en allemand.
I
64 PATHOLOGIE.
résuirecliou et je crois qu'il y est encore, car lorsqu'il se pré-
senta à Pierre et à ses compagnons, il dit Voyez et sentez :
que ne suis pas privé d'un corps {ad Sinijrn., cap. m).
je
3. L'Eglise, aux yeux de saint Ignace, fondée sur la foi et
maintenue par le lien de la charité, est la société de tous les
lidèles qui persévèrent dans une unité inviolable [Ephes.,
cap. IV Magn., cap. vi); elle est dirigée par l'évoque, repré-
;
sentant visible de Dieu le Père et de Jésus-Christ. « Qui honore
l'évèque est honoré de Dieu; qui fait quelque chose contre
l'évéque est le minisire de Satan » iSmijrn., cap. ix; cf.
Magn., cap. ni, etc.). Il voit dans l'évèque de Rome l'héritier
de la prééminence de Pierre, de là le nom de 'KpoY.aBa[t.iv-n tjjî
«7^.77/;;, H présidente du lien de la charité', » qu'il décerne à
l'Eglise.
Quand il traite de la hiérarchie, saint Ignace l'envisage
toujours dans la subordination de ses trois degrés : « Obéissez
à l'évèque, aux prêtres et aux diacres, qui sont étabUs selon
l'ordre de Dieu » {Pldladelph., cap. i). « Que l'évèque préside
à la place de Dieu, les prêtres à la place du sénat apostolique,
et les diacres comme les dépositaires du ministère de Jésus-
Christ [ad Magn., cap. vi; cf. TralL, cap. ii; Smyrn.,
»
cap. Sans ces trois choses réunies, il n"y a point d'Eglise;
viii).
vous en convenez, je crois (TralL, cap. m). « Jengage ma
>^
vie pour ceux qui sont soumis à l'évèque, aux prêtres et aux
diacres » {Polyc, cap. vi). Il n'est pas permis aux prêtres et
aux diacres de baptiser à l'insu de l'évèque, de célébrer l'Eu-
charistie, ni en général d'administrer les sacrements {Smyrn.,
cap. VIII). Il est nécessaire de ne l'ien entreprendre sans l'é-
vèque {TralL, cap. ii).
4. Saint Ignace voit dans l'Eucharistie le « vrai corps » et le
« vrai sang de Jésus-Christ, qui a souffert sur la croix pour nos
^
Le sens si expressif des mots àYâTcr, et Trpoy.a69i(TTai ne permet pas de
voir dans cette phrase une simple allusion « à l'esprit de bienfaisance
qui caractérisait l'Eglise romaine » (Eusèbe, llisL eccles., lib. IV, c. xin),
et de traduire «distinguée par la charité. »0n lit de m^me dans l'Epître
:
aux Magnésiens, c. vi 7ipoy.a8ri(A£vou toû imaxÔTzoM el; tôttov 0£où. Du reste
:
le verbe accompagné d'un génitif ne peut avoir d'autre sens que celui
que nous lui avons donné; dans le cas contraire, saint Ignace, selon la
remarque de Wocher, aurait dit èv àyàTiri, ou xarà ttiv àyiTzri^, il n'aurait
:
pas sans doute employé ce verbe. (Voir des passages semblables dans
Héfelé. relativement aux Eglises d'Antioche et de Constautinople.)
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. IGNACE. 65
péchés ;
» les docètes s'en tiennent éloignés, parce qu'ils ne
reconnaissent pas qu'elle est la chair de notre Rédempteur
Jésus-Christ. ajoute que c'est un remède d'immortalité, un
11
gage, que nous ne mourrons point, mais que nous
«vTt-îorov,
posséderons la vie éternellement '. Réunissant ensemble l'In-
carnation et l'Eucharistie, il dit « Nous avons en Jésus-Christ :
le renouvellement de la vie éternelle et l'union immédiate
avec Dieu. Tous les fidèles reçoivent Jésus-Christ, c'est pour-
quoi on les nomme Porte-Christ, Xot<rTO'^ô,oot ou QtofôiJOL, bien
qu'ils soient encore voyageurs sur la terre, o-yvo^ot. »
5. La conclusion du mariage chrétien doit se faire « selon la
volonté et avec l'approbation de l'évoque, » par conséquent au
for de l'Eglise, paroles qui, dans la pensée de l'autem^ devaient
aussi probablement désigner le caractère sacramentel du ma-
riage^ {Pobjc, cap. vj. Saint Ignace, dans le même endroit,
exalte aussi l'humble condition des vierges chrétiennes « Si :
quelqu'un peut persévérer dans la chasteté pour honorer la
chair du Seigneur, quil le fasse en toute humilité mais celui ;
qui s'enorgueillit est perdu. »
6. Envisageant le martyre à son point de vue le plus élevé,
il appelle les témoins du Christ des branches de la croix du
Rédempteur {TralL, cap. xi).
7. Sur la foi, notre saint enseigne qu'elle doit opérer dans la
charité « La foi, dit-il, est un feu, et la charité est le chemin
:
qui conduit à Dieu. —
La foi commence, la charité consomme »
{Eph., cap. IX et xiv).
Tout en inspirant une horreur profonde pour l'hérésie,
8.
une plante vénéneuse, une potion empoisonnée,
qu'il appelle
une brute déguisée sous une forme humaine {TralL, cap. vi et
xi; Smyr?i., cap. iv; Eph., cap. vu), saint Ignace n'en re-
commande pas moins d'user envers les hérétiques d'une sage
tolérance, et de leur opposer la douceur, l'humilité et la
prière : « Une chose, dit-il, reste encore à faire, c'est de prier
pour les égarés ;
peut-être pourra-t-on encore les amener à la
pénitence ,
quoiqu'il y ait à cela de très-grandes difficultés »
[Smyrn., cap, iv; Eph., cfip. x).
'
E'jy^apioTÎa; àTTÉYOVTat, ôià là (xrj ôjaoXoy^îv, ttiv eOy^aptattav (jàpxa eîvat toû
ffwTYjpo; r,iJiâ)v 'Ir,ao'j XpiffToû [Smyrn., c. vu). — "Eva àp-:6v xXwvte;, 5; èctiv
çâpjxaxov àôavaaîaç, àvxiSoTOv toù \).r\ àTtoôaveïv (Ephcs., C. XX).
* ripÉTrît ûè Toî; yajxoûai xal Tat; yaixouixévai;, (jieTà yytâ[i.r,ç, toù ÈTîKTXÔTtoy t?|v
ïvioffiv 7ioi£Î56ai, îva 6 Y*{^o? 'Ç '^ctTà 0eôv, xal p-^i xai' iiti6y(j.îav.
l — PATROLOGIE. 5
66 PATROLOGÎE.
§ 15. Saini Polycarpe, évêqiie de Sihyrne (mort en 168).
Voir les Prolégomènes dans Coteliev, Gallandi, Jacobson, Héfelé et
Dressel, surlout Le Nourry, dans Apparatus ad Bibl. max. Patrum, t. I;
Hilgenfeld, Polycarpe de Smyrne, dans la Revue de théol. scientif., 1874.
Saint Polycarpe était étroitement lié avec saint Ignace, mais
nous n'avons également aucun détail précis sur sa famille, sa
patrie et le jour de sa naissance. Au témoignage de son dis-
ciple saint Irénée, il était disciple de l'apôtre saint Jean et
avait été institué évèque de Smyrne par les apôtres eux-
mêmes De sa carrière épiscopale nous savons que, lors de la
'.
déportation de saint Ignace, il passa quelques jours avec lui;
que dans la suite (162), principalement au sujet de la question
de la Pâques, il entreprit le voyage de Rome et en conféra
avec le pape Anicet. On croit qu'il y ramena à l'Eglise catho-
lique plusieurs partisans de Valentin et de Marcion, tandis
que Marcion lui-même laurait qualifié de « premier-né de
Satan. » Pendant la persécution de Marc-Aurèle, Polycarpe, à
l'instigation de la multitude païenne, fut recherché et destiné
à servir de pâture aux bêtes. Mais comme le temps du spec-
tacle était déjà passé, il fut brûlé vivant, ainsi qu'il l'avait
prédit à la suite d'une vision. Selon Eusèbe et saint Jérôme,
ce serait l'an 167 d'après les nouvelles recherches de Wad-
;
dington et de Lipsius^ en 156. Sommé de renoncer à Jésus-
Christ et de jurer par la fortune de l'empereur, Polycarpe fit
cette réponse magnanime « Il y a quatre-vingt-six ans que
:
je sers Jésus-Christ mon
il ne m'a fait de
maître, et jamais
mal; comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sau-
veur? »
Suivant saint Irénée, mentionné par Eusèbe ^ saint Poly-
carpe aurait écrit plusieurs lettres à des communautés voisines
et à des particuliers chrétiens elles ne nous sont point par-
:
1 Iren., Adv. hœres., lib. III, c. m;
Euseb., Chron. olymp., 219, 3; Hisl.
eccl, lib. III, c. XXXVI ;xiv et xv; lib. V, c. xx et xxiv; Hier.,
lib. IV, c.
Calai., c. XVII. Tertul., Prsescript. hœres., cap. xxxii Smyriieorum Ec- :
clesia Polycarpum ab Joanue oonlocatum refert. « Polycarpus, Joauuis
apostoli discipulus et ab eo Srayrnse epi.'^copus ordinatus, tolius Asise
princeps fuit. » ^ —
Lipsius, le Marl\ire de sainl Polycarpe, Reçue de
théol. scientif., 1874. — * Hist. eccles., xx.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. POLYCARPE. 67
venues. De plus, il envoya à quelques pieux chrétiens de
Philippes, qui les lui avaient demandées, les lettres de saint
Ignace, avec les éloges rapportés ci-dessus, et par la même
occasion sa Lettre aux Philippiejis, 'EttittoXà tz^oz ^ùm-it-fidiov^, par-
tagée en quatorze chapitres. Cette lettre existe encore, et saint
Irénée la qualifie « dexcelleutc on peut, à sa lecture, juger
; >>
du caractère de sa foi et de la manière dont il annonçait la
vérité.
Le texte grec manque aux chapitres x, xi, xn et xiv ;
mais nous en avons, ainsi que du reste, une ancienne traduc-
tion latine. L'authenticité des Epîtres de saint Polycarpe,
comme celle des lettres de saint Ignace, a été principalement
mise en doute à cause de leur portée dogmatique, autrefois
par les centm-iateurs de Magdebourg, par Dallée, Semler et
Kœsler de nos jours, par Schwegler, Kistlil et Hilgenfeld.
;
Les uns prétendent quon y trouve un gnosticisme trop dé-
veloppé pour l'époque d'autres se fondent sur ses détails
;
chronologiques. Aux auteurs
cités, il faut ajouter Schwe- :
gler, Ritschl, Yolkmar, Keirn et Scholten *. Son authenticité
est défendue par Pearson, Mosheim, Tillemont, Ittig, Lucke,
Mœhler, iléfelé et Uhlhorn'.
A Texemple d'Ignace, saint Polycarpe exhorte les Phi-
lippiens à devenir des modèles de la vraie charité » (ch. i),
((
à fuir le verbiage et l'erreur des docètes, u car quiconque —
ne reconnait point que le Christ est venu dans la chair est un
antechrist » (ch. vnj. 11 les invite à marcher en toutes choses
selon le précepte du Seigneur, et surtout à persévérer dans
l'innocence « car il est beau de sortir de ce monde exempt
;
de ses convoitises. Les diacres doivent être irrépréhensibles
devant le Seigneur, car ils sont les ministres de Dieu en Jésus-
Christ, et non les serviteurs des hommes (ch. v) ; les prêtres
doivent témoigner à tous de la compassion et de la misé-
ricorde, ramener les égarés, surveiller les faibles, visiter tous
les malades, ne pas négUger les veuves, les orphelins et les
pauvres, éviter toute colère et toute impartiahté, fuir la
' Volkmar, Origine de nos Eounyiles, p. i " Plus d'un s'est brùlo les
:
doiglïjen louchant à saint Ignace et à la lettre de saint Polycaqoe où il
est parié de lui, » ch. xiii. —
Cependant Hilgenfeld maintient que Poly-
carpe Ciaii d.sciple de Tapôlre saint Jean et du voyant de l'Apocalypse,
' Voir l'indication des ouvrages dans Héfelé, les Pères apostoliques.
68 PATHOLOGIE.
cupidité, éviter la sévérité au tribunal de la pénitence, en se
souvenant qu'ils sont eux-mêmes pécheurs » (eh. vi).
Voici en outre les autres points de doctrine qui méritent
d'être signalés dans cette épître :
1. Exhortation à « demeurer attaché aux enseignements qui
ont été transmis dès l'origine » (ch. vu), suivant ce conseil
de saint Paul aux Thessaloniciens (II, u, 14, 15) State et tenete :
traditiones quas didicistis sive per sermonem, sive per episto-
lam nostram; sur quoi saint Chrysostome a fait cette re-
marque Hinc perspicumn est quod non omnia tradiderunt
:
(apostoli) per litleras. Il recommande surtout d'obéir aux
prêtres et aux diacres comme à Dieu et au Christ (ch. v).
2. Divinité et humanité de Jésus-Christ « Jésus-Christ, le :
Fils de Dieu, le grand-prêtre éternel et le roi (ch. xn), est
vraiment apparu dans la chair » (ch. vu).
3. Nous avons pour « gage de notre justification, dit Poly-
carpe, Jésus-Christ, qui a pris nos péchés en son propre corps
sur la croix (ch. vni) sa mort expiatoire a été un sacrifice
;
pur et sans tache; car il n'a commis aucun péché, et nulle
imposture n'a jamais été dans sa bouche » (ch. v).
4. Il exhorte les fidèles à la pratique des vertus chrétiennes,
puis il ajoute : « Priez pour tous les saints (les chrétiens), ainsi
que pour les rois, les potentats et les princes, pour vos persé-
cuteurs et pour les ennemis de la croix , que votre fruit
afin
se manifeste en tous et que vous soyez parfaits en lui »
(ch. xu).
5. Enfin, « celui qui nie la résurrection et le jugement futur
est le premier-né de Satan » (ch. vn).
On peut juger de l'époque où cette lettre fut écrite par son
début et sa conclusion. Elle fut écrite peu de temps après le
départ de saint Ignace pour Rome, car Polycarpe ne connais-
sait pas encore la fin tragique du saint évèque.
§ 16. Lettre encyclique de TEg-Iise de Sniyrnc sur le martyre de
saint Polycarpe (Epistola encyclica Ecdesix smyrnensis de martyrio
PohjcarpiJ.
Voir les Prolégomènes de Cotelier, Gallandi, Jacobson et Héfelé.
Cette lettre, en vingt-deux chapitres, a été rédigée par un
nommé Evareste et insérée presque tout entière dans V Histoire
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. POLYCARPE. 69
ecclésiastique d'Eusèbe (liv. IV, cli. xv). Elle était adressée
« à toutes les communautés de la sainte Eglise catholique en
tous lieux, » car les fidèles de Smyrne étaient persuadés que
la chrétienté tout entière, unie par la conformité de la vie et
de la charité, s'intéressait vivement au sort de son héroïque
évèque Poly carpe. L'auteur dépeint avec une touchante sim-
plicité la persécution qui vient déclater, le courage qu'y ont
déployé un grand nombre de chrétiens, la chute du Phrygien
Quintus, les divers incidents de la captivité de Polycarpe, sa
confession généreuse, la constance qu'il a montrée dans la
mort, sa prière où respire la confiance et la résignation, et le
soin qu'ont mis les chrétiens à recueillir ses ossements. L'au-
thenticité de cette lettre n'a été attaquée que de nos jours, et
l'attaque n'a porté d'abord que sur quelques parties. Elle l'a
été ensuite pour le tout par Stritz, Schutz et Keim, lequel y
trouve « tout un monde de légendes fantastiques; » par
Lipsius, à cause de la partie miraculeuse, la vision de saint
Polycarpe, sur la mort, ch. lu la voix qui descend du ciel à
;
son entrée dans l'amphithéâtre, ch. ix la flamme qui enve- ;
loppe son corps comme une voile, et même à cause de la
colombe qui s'échappe de son corps, » ch. xvi, 6.
Hilgeufeld, au contraire, surtout dans le texte d'Eusèbe, qui
est probablement l'original, n'y trouve nullement un monde
de légendes fantastiques, et quant au merveilleux, il lui paraît
tout-à-fait conforme à la croyance des premiers chrétiens.
Aussi le récit tout entier produit-il sur lui l'impression de la
pleine vérité historique'. Quant au miracle de la colombe,
ch. xxii, on peut très-bien supposer que le texte a été modifié
dans la suite* et admettre sans hésiter que ces paroles de la
fin, ch. xxu : Eyoi Bi 7râ).iv ntôvto; ... «fifiv, sout d'une date posté-
rieure.
Pour la lettre même, elle est du plus haut intérêt ; c'est un
'
Voyez Revue de tht'ol. scientif., 187-t.
» CommeEusèbe, Ruîin et Nicéphore ne disent point qu'une colombe
se soit élevée du liane de saint Polycarpe. Le Moine suppose qu'su lieu
de « colombe, » lïEpiTTîpâ, le texte doit porter £7î'âpi(TT£pâ, a ninistra, :
èlfjXSe, TtXTjÔo; ai;xa-o; wcttî efftuxH n ninistra lanla sangui-
xaTaioÉffai x6 Trùp :
nis copia ut igncm exLingueret. Le docteur Nolte admettait cette version ;
â5r,).5£ irîpkepa atiiato; naxà ïwÀyjOo; scintillnrum instar sangttinis spargcbntur
:
versus mulliludinem, ou, d'après une autre conjecture : t^tpl T-rjpav.». Voy-
Héfelé, les Pères apostoliquen.
70 PATROLOGIE.
véritable monument. Elle offre en même temps quelques points
de doctrine caractéristiques, dont nous allons rapporter les
principaux :
« L'Eglise de Smyrne à l'Eglise de Dieu qui voyage à Phila-
delphie et à toutes les communautés de la sainte Eglise catho-
lique, miséricorde, paix et amour de Dieu le Père et de Notre-
Seigneur Jésus-Christ.
» Frères, nous vous écrivons les merveilles relatives aux
saints martyrs et principalement au bienheureux Polycarpe,
qui, par son martyre, amis pour ainsi dire le sceau à la persé-
cution. Presque tout ce qui s'est passé a eu heu afin que le
Seigneur nous attestât du haut du ciel ce qu'est un martyre
conforme à l'Evangile. Polycarpe, à l'exemple du Seigneur,
aspirait à être immolé, afin que nous devinssions ses imi-
tateurs, et que nous n'eussions pas en vue seulement notre
propre salut, mais encore celui du prochain. Car c'est une
marque de l'amour fort et véritable, de vouloir sauver non-
seulement soi-même mais encore tous ses frères.
» Tous les genres de martyres ont été heureux et pleins de
gloire, parce qu'ils sont arrivés selon la volonté de Dieu. Si,
en effet, nous avons une véritable conviction religieuse, nous
devons reconnaître la puissance de Dieu sur toutes choses.
Aussi bien qui n'admirerait leur magnanimité leur persé- ,
vérance, leur amour de Dieu? Déchirés à coups de fouet, au
point que leurs os étaient découverts et qu'on voyait le dedans
du corps jusqu'aux veines et aux artères ils excitaient la ,
compassion des assistants. Quant à eux, telle était leur con-
stance que nul ne poussa ni un cri ni un soupir, comme s'ils
eussent été étrangers à leurs corps ou que Jésus-Christ fût
venu les consoler par sa présence. Ceux qui fin-ent condamnés
aux bêtes souffrirent longtemps en prison diverses tortures ;
le tyran se flattait de pouvoir les contraindre à nier le Christ,
mais les ruses de l'enfer furent vaines.
» Celui qui se signala le plus par son courage et qui soutint
les autres par son exemple, fut le valeureux Germanicus. Au
moment du combat, le proconsul l'exhortait à prendre pitié
de sa jeunesse; lui, sans rien dire, s'élance au-devant des
bêtes, afin de sortir plus promptement de ce monde impie.
Surpris et irrité de ce courage héroïque, le peuple s'écria tout
dune voix A bas les athées Qne l'on cherche Polycarpe
: ! !
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. POLYCARPE. 74
» Cependant un homme imprudent et téméraire, Quintus,
Phrygien de naissance, ternit de ce côté la gloire du nom
chrétien. 11 s'était de lui-même présenté au proconsul et en
avait entraîné d'autres à sa suite quand il aperçut les bêtes et
;
entendit leurs rugissements, il pâlit de frayeur et se laissa per-
suader, aux sollicitations du proconsul, de jurer par la fortune
de César et d'ofTrir des sacrifices. C'est pourquoi, frères, nous
n'approuvons pas ceux qui se présentent d'eux-mêmes aux
juges, car ainsi n'enseigne pas l'Evangile, Matth., x, 23.
» Quant à l'admirable Polycarpe, il apprit les clameurs du
peuple sans s'émouvoir. Son intention était d'abord de rester
dans la ville mais il céda aux prières d'un grand nombre et
;
se retira dans une petite ferme voisine avec quelques per-
sonnes. Là, toute son occupation, nuit et jour, était de prier,
suivant sa coutume, pour toutes les Eglises du monde. Trois
jours avant quil fût arrêté, il eut une vision dans la prière il :
luisembla voir son chevet tout en feu. Il comprit aussitôt le
sens mystérieux de ce songe prophétique, et dit à ses com-
pagnons « Je dois être brûlé vif. » Comme on continuait les
:
poursuites, il passa dans une autre maison de campagne.
Ceux ([ui le cherchaient y arrivèrent aussitôt. Ne le trouvant
pas, il arrêtèrent deux domestiques. L'un d'eux, appliqué à la
torture, promit de tout découvrir.
» 11 en annes
se mit à la tête des soldats, qui sortirent
comme pour prendre un assassin. Arrivés à la maison vers le
soir, ils trouvèrent le saint reposant dans une chambre haute ;
il aurait pu se sauver ailleurs, mais il ne le voulut pas et dit :
« La volonté de Dieu soit faite » 11 alla à leur rencontre et
î
leur parla sans rien perdre de son calme. Ses manières affables,
son air majestueux, la douceur de ses paroles leur inspirèrent
pour sa personne un si profond respect que, surpris et hors
d'eux-mêmes, ils ne pouvaient concevoir pour quelle raison
les magistrats s'étaient donné tant de mouvement pour
prendre un vieillard de cet âge et de ce mérite. Pour lui, il
leur fit servir à boire et à manger autant qu'ils voulurent, et
les pria permettre de se retirer pendant une heure pour
de lui
prier librement. Il l'obtint et prolongea sa prière non-seule-
ment une hem-e, mais deux, avec une si grande ferveur que
tous ceux qui l'entendaient en étaient émerveillés et que plu-
sieurs regrettaient d'être venus prendre mi si divin vieillard.
I
72 PATHOLOGIE.
» L'heure du départ venue, ils le conduisirent à la ville
monté sur un âne. On était au samedi de la semaine sainte.
Hérode l'irénarque et son père Nicétas vinrent au-devant
et le prirent dans leur charriot. Hérode tâcha, ainsi que son
père, de le gagner par.de douces paroles, lui disant entre
autres « Quel mal y a-t-il de dire
: Seigneur César, de :
sacrifier et de se sauver? » Poly carpe ne répondit rien
d'abord, mais comme ils le pressaient toujours davantage :
« Non, dit-il résolument, je ne ferai point ce que vous me
conseillez. » Alors, ils lui dirent des injures et le chassèrent
de leur charriot avec tant de précipitation qu'il tomba et se
blessa la jambe. Le saint ne s'en émut point, mais comme s'il
n'eût rien souffert, il marcha gaiement au milieu des soldats
et se laissa conduire à l'amphithéâtre. Le bruit y était si
grand qu'on ne pouvait rien entendre.
» Lorsqu'il y entra, une voix descendit du ciel disant :
« Courage, Polycarpe tiens ferme! » Personne ne vit celui
;
qui parlait mais tous les nôtres qui étaient présents, enten-
;
dirent sa voix.
» On le présenta au proconsul, qui lui demanda s'il était
Polycarpe; il répondit que oui. Le proconsul l'exhorta de
renier Jesus-Christ , d'avoir pitié de son âge et conclut par
ces paroles : « Jure par la fortune de César! Reviens à toi,
et dis : A bas les athées ! Injurie le Christ ! » Polycarpe ré-
pondit « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et jamais
:
ilne m'a fait de mal; comment pourrais-je blasphémer mon
Roi et mon Sauveur ? »
» Le proconsul répéta avec plus de force « Jure par la :
fortune de César! » —
« Si vous feignez de ne pas savoir qui
je suis, répliqua le saint, je le dirai librement, écoutez-le : Je
suis chrétien ! Que
vous désirez connaître la doctrine chré-
si
tiemie, donnez-moi un jour et vous l'apprendrez. » Le pro-
consul lui dit d'en rendre raison au peuple « Pour vous, :
reprit le saint, je veux bien le faire car on nous enseigne à ;
rendre aux principautés et aux puissances établies de Dieu
l'honneur qui leur est dû et qui ne nous nuit point mais ;
pour ceux-là, je ne les crois pas dignes que je me défende
devant eux. «
« » Le proconsul redoubla de menaces « J'ai des bêtes, je :
t'y exposerai si tu ne changes pas. Faites-les venir; car —
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. POLYCARPE. 73
nous ne changeons point de bien en mal; mais il est bon
de passer du mal au bien. —
Je te ferai consumer par le feu
si tu méprises les bêtes et si tu ne changes. Vous me —
parlez d'un feu qui brûle une heure et qui ensuite s'éteint,
parce que vous ne connaissez point le feu du jugement à
venir et du supplice éternel réservé aux impies. Que tardez-
vous, du reste. Faites ce qu'il vous plaira. »
» Etonné de tant de hardiesse, le proconsul envoya son
héraut crier trois fois au milieu de l'amphithéâtre « Poly- :
carpe a confessé qu'il était chrétien » A ces mots toute la!
multitude des païens et des Juifs, saisis d'une indomptable
fureur, s'écrièrent à haute voix « C'est ici le docteur de l'im-
:
piété, le père des chrétiens, le contempteur de nos dieux.
C'est lui qui enseigne à tant de gens de ne point sacrifier aux
dieux et de ne les point adorer. » Et en criant de la sorte ils
demandaient à l'asiarque Philippe de lâcher un lion contre
Polycarpe. Philippe répondit que cela ne lui était pas permis,
parce que les combats de bètes étaient achevés. Ils reprirent
tous d'une voix et demandèrent que Polycarpe fût brûlé vif,
car il fallait bien accomplir sa prophétie.
» dit, aussitôt fait. Tout ce peuple courut en foule
Aussitôt
prendre du sarment et d'autre bois dans les boutiques et
dans les bains les Juifs, selon leur coutume, étaient les plus
;
zélés.
» Quand le bûcher fut prêt, les bourreaux se disposèrent
à le clouer au poteau qui s'élevait au milieu. Polycarpe leur
dit : « Laissez-moi ainsi Celui qui me donne la force de
;
souffrir le feu m'en donnera aussi pour demeurer ferme sur
le bûcher sans la précaution de vos clous. » Ils se conten-
tèrent de lui lier les mains derrière le dos. Polycarpe, tel
qu'un noble bélier choisi dans tout le troupeau pour être
offert à Dieu en holocauste, leva les yeux au ciel et fit cette
prière « Seigneur Dieu tout-puissant. Père de votre Fils
:
béni et bicn-aimé, Jésus-Christ, par qui nous avons reçu la
grâce de vous connaître Dieu des anges et des puissances,
;
Dieu de toules les créatures et de toute la nation des justes
qui vivent en votre présence, je vous rends grâces de m'avoir
fait arriver à ce jour et à cette heure où je dois prendre part,
au nombre de vos martyrs, au calice de votre Christ, pour
ressusciter ù la vie éternelle de lame et du corps dans l'in-
74 PATROLOGIE.
corruptibilité du Saint-Esprit. Que je sois aujourd'hui admis
en votre présence, comme une victime agréable, ainsi que
vous l'avez préparé, prédit et accompli, vous qui êtes le vrai
Dieu, incapable de mensonge. C'est pourquoi je vous loue
de tontes choses, Je Vous bénis, je vous glorifie avec le
Pontife éternel et céleste, Jésus-Christ, votre Fils bien-aimé,
avec qui gloire soit à vous et au Saint-Esprit, et maintenant
et dans les siècles futurs. Amen. »
» Quand il eut achevé sa prière, on mit le feu au bûcher.
Une grande flamme s'étant élevée , nous vîmes alors un
miracle surprenant : le feu s'étendit autour du martyr comme
une voûte ou comme une voile de navire enflée par le vent.
Il était au milieu, sem])lable, non à de la chair brûlée, mais à
de l'or ou à de l'argent dans la fournaise. Il exhalait en outre
une odeur comme d'encens ou de quelque autre parfum
précieux.
Les profanes, voyant que son corps ne pouvait être con-
»
sumé par la flamme, commandèrent à un de ceux qui, dans
les amphithéâtres, donnaient le dernier coup aux bêtes sau-
vages, de lui plonger son épée dans le sein. Il en sortit
aussitôt une si grande abondance de sang que le feu s'éteignit
et que tout le peuple s'étonna de voir une telle différence
entre les infidèles et les élus. Du nombre de ces derniers fut
certainement, de nos jours, le glorieux martyr Polycarpe,
docteur apostolique et prophétique, car tout ce qu'il a prédit
ou accompli ou s'accomplira un jour.
s'est
Mais l'ennemi dos justes, l'envieux démon, lui voyant,
»
après un illustre martyre et une vie toujours sans reproche,
sur la tête la couronne d'immortaUté et à la main les palmes
de la victoire, s'efforça du moins de nous ravir la consolation
d'avoir son corps et de communiquer avec ses saintes re-
liques. Il mit dans l'esprit de Nicétas, père d'Hérode, de pré-
venir le proconsul de ne pas nous donner son corps, de peur
que les chrétiens n'abandonnent le Crucifié pour adorer
celui-ci. Ils ignorent, les insensés, que jamais nous ne pour-
rons abandonner Jésus-Christ, qui est mort pour le salut de
tout le monde, ni adorer un autre à sa place. Pour lui, nous
l'adorons parce qu'il est le Fils de Dieu; mais les martyrs,
nous les aimons, ainsi qu'il convient de le faire, comme les
disciples et les imitateurs de leur Maître, à cause de leur
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — S. POLYCARPE. 75
affection invincible pour leur Roi et leur Seigneur. Puissions-
nous un jour devenir leurs compagnons et leurs disciples !
» Le centenier, voyant l'empressement des Juifs, fit brûler
le corps du saint martyr; puis, nous retirâmes ses os, plus
précieux que les pierreries, et nous les mîmes en un lieu con-
venable. Dieu nous fera la grâce de nous y assembler tous les
ans, autant que possible, pour célébrer dans la joie la fête
de sa naissance immortelle par le martyre. >
Principales doctrines enseignées dans cette lettre.
1. C'est d'abord le conseil donné aux chrétiens de ne point
courir au martyre avec une sorte de jactance « Nous ne:
louons point, mes frères, ceux qui se présentent d'eux-
mêmes : cela est contraire à la doctrine de l'Evangile » (ch. iv).
2. Le jour de la mort des martyrs est appelé le jour de leur
naissance, natalitia rnartyrum, car c'est alors qu'ils naissent
pour le ciel (ch. xvui).
3. Nous rencontrons ici, pour la seconde fois dans la litté-
rature chrétienne, l'expression à' Eglise catholique.
4. L'adoration de Jésus-Christ et le culte des saints sont
distingués de manière à prévenir toute confusion. « Nous re-
connaissons le Christ, nous l'adorons parce qu'il est le Fils de
Dieu; les martyrs, au contraire, nous les aimons comme ils le
méritent comme des disciples et des imitateurs de leur
,
amour invicible pour leur Roi et leur
Maître, à cause de leur
Seigneur; car nous désirons aussi devenir leurs compagnons
et leurs condisciples. »
De même que la di^dnité du Christ, la Trinité est attestée
surtout dans la dernière prière de saint Polycarpe.
5. Sur les rehques des martyrs, on lit le passage suivant :
« Nous avons ramassé ses os (de saint Polycarpe), plus pré-
cieux que les pierreries et plus purs que l'or, et nous les
avons renfermés dans un lieu convenable (à l'autel). C'est là
que nous nous assemblerons avec grande joie, s'il nous est
permis (c'est-à-dire si les persécutions ne nous en em-
pêchent pas), et Dieu nous fera la grâce d'y célébrer le jour
natal de son martyre, tant en mémoire de ceux qui ont com-
battu pour la foi que pour exciter ceux qui ont à soutenir uq
pareil combat » (ch. xvin).
,
70 PATHOLOGIE.
§ 17. Paplas, évéqne d'HiérapIes (dans la Petite-Phrygie).
Cf. Hieron., Catalog,, cap. xviii ; Gallandii Prolegomena, cap. x, et
p. 316-319; HalloiXjFîto sancti Papiœ{i[lusir. Eccles. orientalis scriptor.
sseculi primi vitee et docupienta. Duaei, 1633, in-fol.); Seitz, Papias,
dans VEncyclop. de théol. protest ., -par Herzog.
Papias a été souvent qualifié de disciple de l'Apôtre ou de
Jean, prêtre d'Ephèse; l'antiquité chrétienne le mentionne
fréquemment.
un disciple de saint Jean et un ami
Saint Irénée l'appelle
de saint Polycarpe Selon une parole d'Eusèbe*, peu justifiée,
'.
il aurait mis plus de zèle que de talent à recueillir de la
bouche des apôtres et de leurs disciples la tradition verbale,
les discours et les actes de Jésus-Christ. « Très-ancien auteur,
mais que Bossuet lui-même le
très-petit esprit, » c'est ainsi
caractérise'. Eusèbe l'a jugé tout autrement, mais c'est pré-
cisément dans un endroit de son Histoire ecclésiastique
liv. III, ch. XXXVI, dont lauthenticité est douteuse.
Papias a consigné le fruit de son travail dans les Explica-
tions des discours du Seirjneur, en cinq livres {"Eçrr/r,7îLi loyi^v
/.ujsta/.'iv), dont il n'existe plus que des fragments cités dans
Y Histoire ecclésiastique d'Eiisèbe et dans le traité des Hérésies
de saint Irénée. Grabe les a recueillis dans son Spicilegimn,
Routh dans ses Reliquiœ sacrœ, tome I, et Gallandi dans sa
Bibliotheca. En 1218, si nous en croyons Gallandi, lEghse de
Nîmes conservait encore l'ouvrage tout entier.
Nous y voyons comment était formé le canon des Ecritures
du Nouveau Testament nous y trouvons des renseignements
;
sur les Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc, et un
exemple de première méthode suivie dans l'interprétation
la
de l'Ecriture. Comme
Papias touchait de près à lère aposto-
lique, il est singulièrement instructif d'apprendre de sa
bouche qu'il préférait la tradition verbale des premiers té-
moins de Jésus-Christ à la tradition écrite; « car, ajoute-t-il, il
me semble que les livres ne fournissent pas le même avantage
que la parole vivante celle-ci se grave plus profondément \ »
:
Adi\ hmres., lib V, c. xxxiii. Zahn, dans ses Eludes et critiques, 1866,
*
a prouvé que Papias était un disciple de l'apôtre saint Jean. ' Euseb.. —
Hisl. eccles., III, xxxix. —
' Bossuet, l'Apocal., c. xx. l'Addit. du Irad.) —
* Dans Eusèbe, toc. cit.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — PAPIAS. 77
De là vient qu'il dit au même endroit : « Je recueillerai avec
soin pour vous, et je vous expliquerai ce que j'ai appris
autrefois des prêtres et ce que j'ai bien retenu dans ma mé-
moire, afin d'en confirmer la vérité. Car je ne me suis pas
attaché, comme font la plupart, à ceux qui débitaient beau-
coup de paroles, mais à ceux qui enseignaient la vérité non ;
à ceux qui produisaient ces doctrines étrangères, mais à ceux
qui enseignaient des vérités que le Seigneur nous a données
pour notre foi et qui naissent de la vérité même. Quand je
rencontrais quelqu'un qui avait conversé avec les prêtres, je
m'informais avec soin de leurs discours Qu'a dit André ou :
Pierre, Philippe ou Thomas, Jacques, Jean ou Matthieu, ou
tout autre disciple du Seigneur? Que disent Ariston et le
prêtre Jean, disciples du Seigneur ? » '
Une chose digne de remarque au point de vue de l'histoire
primitive de TEghse, c'est que Papias est probablement le
premier auteur chrétien qui ait émis l'opinion que, durant
mille ans (tnillénarisme) , Jésus-Christ régnerait « dans une
Jérusalem terrestre magnifiquement rebâtie, où la gloire de
Dieu éclaterait d'une manière admirable, où Jésus-Christ ré-
gnerait avec ses martyrs ressuscites*. » Cette opinion avait
indul)itablement sa source dans une fausse intelligence de
saint Matthieu, xxiv, xxix et xxxiv de saint Paul, / Thess., v,
;
2; cf. // Thess., u, 2; et surtout de V Apocalypse, xx, 2-4.
Ce sentiment a été embrassé par saint Justin, saint Irénée,
TertuUien, Lactance, etc.; mais lem's idées, beaucoup plus
modérées, n'ont rien de commun avec les superfétations ju-
daïques de l'hérétique Cérinthe, suivant ce qu'atteste le prêtre
romain Cajus, dans Eusèbe, Hist. eccles., III, xxvni; VII, xxv.
< Outre les nombreuses recherches, anciennes et nouvelles, qui ont été
faites sur ce passage reproduit par Eusèbe, nous citerons parmi les mo-
dernes Riggenbacb, Seitz, Zahn, Weizsecker, Holzmann, Hiigenfeld et
:
Zirs Eclaircissement du passage de Pcipias, Darmstadt, 1869; Weissen-
:
bach, Sur le fragment de Papias dans Eusèbe, Gressen, 1874. Voy. Hii-
genfeld, Introd. au Nouv. Test., p. 52.
» Cf. Bossuel, loc. cit. (Cit. du trad.J
,
78 PATROLOGIE.
§ 18. L'auteur Inconnu de la lettre à Diog-nète.
Voir les Prolégomènes dans Gallandi, ch. xi; Héfelé et Otto, Epistola
adDiognet., éd. \\^, Lips., 1862; Holenberg, LeMre à Diognêtc, Berlin,
18o3; Nolte, Recension et correction du texte, dans la Revue de Scheiner,
Vienne, 1854, t. VI.
Cette lettre remarquable avait été, jusqu'aux temps mo-
dernes, classée parmi les écrits de Justin, martyr et apolo-
giste du milieu du deuxième siècle, Tillemont, le premier, a
prétendu qu'elle remontait à une époque plus ancienne
puisque l'auteur se qualifie lui-même de disciple des apôtres
(ch. xi). De nos jours, Otto et Hoffmann * ont encore essayé
de défendre l'ancienne opinion en interprétant largement
l'expression de « disciple des apôtres, » et en considérant
comme une addition postérieure la dernière partie (ch. xi,
xu), où se trouve cette expression.
A quoi nous répondons : 1. que le sujet de la lettre n'est
pas encore épuisé au chapitre x; 2. que les développements
contenus dans les chapitres xi et xu sont au contraire un ex-
cellent résumé de l'ensemble et le terminent parfaitement;
3. que le style de la dernière partie concorde de tout point
avec ce qui précède, et qu'il serait difficile de coudre à la
suite d'un morceau si achevé un lambeau qui s'adaptât à la
forme et au fond 4. que, supposé que Imnen ajouté après le
;
chapitre x, dans un seul manuscrit (Codex Argent.), fût
authentique, on pourrait prouver, par des passages analogues
de saint Paul et de saint Clément de Rome [Epist. I ad Cor.,
cap. XLiii), que les morceaux de l'Ecriture ne finissent pas
toujours par amen. De plus, et pour ne citer que ce fait, les
opinions de notre auteur sur paganisme,
le judaïsme et le
analogues à celles de saint Barnabe, diffèrent notablement de
celles de saint Justin; car celui-ci trouve dans le judaïsme et
le paganisme infiniment plus de coutumes respectables et
utiles que le rédacteur de la Lettre à Diogtièie. Enfin, non-
seulement le style et legenre d'exposition de notre lettre dif-
fèrent de la manière de saint Justin, mais il y a entre l'un et
l'autre un véritable contraste*.
Pr.j(/ra«H)ie du gymiiaxc calholiqur de Ncisac en Si/('iiie, aniiHe 1851
< —
*Voir sur ca sujdt les e.Kplioatiouâ délailléHS de id. Hél'eie ilaus la Hevue
de Tubingue, p. 4G0-470, 1864.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 79
On ne saurait voir autre chose qu'une fantaisie oiseuse
dans la supposition émise récemment parlanglaisDonaldson,
à savoir que cette lettre aurait été fabriquée par des réfugiés
de Constantinople en Italie, ou plus tard par Henri Estienne,
de Paris, comme un modèle de style et de déclamation. Au
neuvième siècle déjà, Photius l'invoquait contre les païens et
les Juifs, et parlait de sa valeur, tant pour le fond que pour
la forme. On ne fera entrer dans l'esprit de personne qu'une
lettre où il est dit que les chrétiens versent lem* sang, où le
christianisme apparaît comme une religion nouvelle aux
yeux des païens et des Juifs, puisse appartenir à une époque
où l'Eglise chrétienne était tolérée, ou plutôt favorisée.
L'occasion où elle fut écrite est indiquée dans l'introduction
même, qui est un modèle de style « Puisque vous voulez
:
savoir, illustre Diognète, quelle est la rehgion des chrétiens,
et que vous cherchez avec ardeur à connaître clairement quel
est le Dieu en qui ils mettent leur confiance et auquel ils
rendent leur culte et leurs adorations, au point de mépriser le
monde entier et la vie même; pourquoi ils ne regardent
point comme des dieux ces divinités sacrilèges que les Grecs
adorent, et pourquoi ils refusent de s'assujétir aux pratiques
superstitieuses des Juifs ; d'où procède cet amour quïls ont
les uns pour les autres, et pourquoi enfin cette classe
d'hommes, cette secte jusque-là inconnue n'a commencé à
paraître que de nos jours, puisque vous voulez être instruit
de ces vérités sublimes, après avoir donné des éloges à votre
zèle, je prie Dieu qu'il délie ma langue pour annoncer ces
merveilles, et qu'il ouvre votre cœur, afin que vous puissiez
les comprendre. Je le conjure de conduire mes paroles de
telle sorte qu'elles opèrent un changement heureux dans
votre cœur, et quant à vous, mon cher Diognète, puissiez-vous
m'écouter de manière à ne pas devenir un sujet d'affliction
pour celui qui vous parle. )>
Diognète, un païen illustre (l'auteur l'appelle K/jîztig-to;), puis-
samment ébranlé par les du christianisme, avait
résultats
manifesté à l'auteur le désir de savoir pom- quelles raisons les
chrétiens avaient déserté le judaïsme et le paganisme, quel
pouvait être le Dieu qu'ils adoraient maintenant et à qui ils
étaient dévoués au point de soufi'rir pour lui le martyre, de
mettre en lui toute leur espérance et de mépriser le monde.
80 PATROLOGIE.
Que si tout cela vient de la force de leur religion, pourquoi le
christianisme n'est-il jias voiuplus tôt?
L'auteur inconnu adjure d'abord Diognète de délivrer son
esprit de toutes les préventions qui l'ont séduit jusqu'à pré-
sent :
« écarté, comme un obstacle à la con-
Quand vous aurez
naissance de ces vérités salutaires, les impressions trompeuses
de la coutume et de l'habitude, que vous serez devenu un
homme nouveau, semblable à celui qui vient de naître, puisque
vous devez entendre un langage qui vous est inconnu, comme
vous l'avez avoué vous-même, considérez par la vue de l'esprit
autant que par les yeux du corps de quelle nature et de quelle
forme sont ces chimères que vous appelez des dieux et que
vous regardez comme tels. L'un n'est-il pas formé d'une
pierre semblable à celle que l'on fouleaux pieds ? l'autre d'un
airain qui n'a rien de plus précieux que celui dont on fait des
vases pour notre usage ? celui-ci d'un bois sujet à la cor-
ruption et à la pourriture ? celui-là d'argent? Et comme il est
plus précieux que les autres, vous êtes obligés de lui donner
des gardes, de peur que les voleurs ne vous l'enlèvent.
Quelques-uns sont d'un fer couvert de rouille, d'autres d'une
terre de même nature que celle dont on fait les vases destinés
aux usages les plus vils; tous enfin ne sont-ils pas d'une
matière à se cori-ompre et formés par le secoui's du fer et du
feu?
» Tous ces dieux enfin que l'art a fabriqués, ne sont-ils pas
sourds, aveugles, sans âme, privés de tout sentiment, in-
capables de se mouvoir et tous les jours en proie à la corrup-
tion et à la pom'riture ? Ce sont cependant là ceux que vous
appelez les dieux, et dont vous faites l'objet de votre culte et
de votre adoration, pendant que vous leur devenez entièrement
semblables en vous dégradant jusqu'au point d'adorer de viles
créatures et les chrétiens ne vous paraissent dignes de votre
;
aversion que parce qu'ils refusent de reconnaître de tels
dieux. Mais vous qui admettez ces divinités monstrueuses, ne
les traitez-vous pas avec encore plus de mépris que ne font
les chrétiens ? Ne leiu* faites-vous pas plus d'outrages, et ne
les rendez- vous pas plus ridicules lorsqu'on vous voit enfermer
pendant la nuit vos dieux d'or et d'argent, et leur donner des
gardes durant le jour, de peur qu'on ne les enlève, au heu
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 81
que vous ne prenez aucune de ces précautions k l'égard de
ceux qui ne sont que de pierre et de terre ? Les honneurs que
vous leur rendez sont plutôt des injures et des outrages car ;
s'ils ont quelque sentiment, le sang et la graisse des victimes
que vous mettez sur leurs autels doivent être pour eux un
spectacle desagréable; et si, au contraire, ce ne sont que des
statues inanimées, vous nous fournissez vous-mêmes des
armes pour combattre la grossièreté de votre erreur. Qui de
vous pourrait supporter la vue de pareilles offrandes, ou per-
mettre qu'on les lui présentât, à moins qu'il n'y fût contraint :
parce que tout homme a de la raison et du sentiment, au lieu
que vos dieux de pierre ne les supportent que parce qu'ils sont
inanimés et sans vie, comme vous le faites assez voir pas votre
conduite à leur égard.
» A présent je vais vous faire voir en quoi les chrétiens
diffèrent des Juifs dans le culte qu'ils rendent à Dieu, ce que
vous désirez principalement de savoir. Ceux-ci donc n'adorent
ni le bois, ni la pierre, et quoiqu'ils fassent profession de ne
reconnaître qu'un seul Dieu, le maître et l'arbitre de l'univers,
si cependant ils lui rendent un culte semblable à celui dont
nous venons de parler, ils sont dans l'erreur car si les Grecs
;
font voir leur extravagance et leur folie en offrant le sang des
victimes immolées à des dieux sourds et privés de sentiment;
les Juifs, en offrant à Dieu les mêmes choses, dont ils
s'imaginent qu'il a besoin, ne lui rendent point des hommages
dignes de l'Etre suprême, mais prouvent plutôt toute l'extra-
vagance et la grossièreté de leur culte. Si Dieu, en effet, a fait
le ciel, la terre et toutes les créatures, et si c'est lui qui nous
donne abondamment toutes les choses nécessaires à la vie,
comment se peut-il qu'il ait besoin des biens qu'il accorde à
ceux qui s'imaginent eux-mêmes les lui donner. Ceux donc
qui, par le sang des animaux et par les holocaustes, croient
offrir à Dieu des sacrifices qui lui soient agréables et qui
l'honorent ceux-là me paraissent ne différer en rien de ceux
,
qui rendent ces mêmes hommages à des statues inanimées,
qui, étant privées de sentiment, ne peuvent prendre aucun
plaisir à ces honneurs. Quelle erreur peut être plus mons-
trueuse que de s'imaginer pouvoir donner quelque chose à Celui
qui, maître absolu de toutes les créatures, tient tout de sa
souveraine puissance ? Quant à leurs précautions craintives et
I. — PATROLOGIE. 6
82 PATROLOGIE.
scrupuleuses sur l'usage des viandes, à leurs superstitions sur
le sabbat,à l'avantage qu'il prétendent tirer de la circoncision,
à leur opinion chimérique sur les jeûnes et les nouvelles
lunes, je ne crois pas devoir vous rapporter des choses qui,
par leur ridicule, sont indignes de trouver place dans cet écrit.
Les chrétiens n'ont point de villes qui leur soient parti-
»
culières, de langue qui leur soit propre, rien enfin dans leur
genre de vie ou dans leur extérieur qui porte le moindre
caractère de singularité. Ils habitent leur propre patrie, mais
comme étrangers. Ils ont tout en commun les uns avec les
autres, se regardant tous comme citoyens d'une même ville.
Ils souffrent tout de la part do leurs ennemis, comme n'ayant
point de demeure fixe sur la terre. Ils trouvent partout leur
patrie et partout ils se regardent comme étrangers. Ils
épousent des femmes comme les en ont des enfants,
autres ; ils
mais ils n'en sont point les homicides. Ils prennent leur repas
en commun, mais ils n'ont pas leurs femmes en commun. Ils
sont revêtus d'un corps de chair, mais ils ne vivent point selon
la chair. Ils vivent sur la terre, mais leur patrie est dans le
ciel. Ils obéissent fidèlement aux lois qui sont établies, et sont
eux-mêmes au-dessus des lois par la pureté et la sagesse de
leurs mœurs. Ils aiment tous les hommes également, et le
monde entier les persécute et pour tout dire enfin, ces
;
hommes admirables sont dans le monde de la manière que
l'àme est dans les corps. Elle y est comme répandue dans
toutes les parties qui le composent, et les chrétiens sont dis-
persés dans toutes les villes du monde. Elle est dans le corps
sans en tirer son origine, et ils sont dans le monde sans être
du monde. L'âme, quoique invisible, habite un corps sensible,
où elle est établie en sentinelle, comme dans une forteresse;
les chrétiens sont aperçus des yeux pendant qu'ils séjournent
dans le monde, mais leur cuUe et leur religion sont invisibles.
La chair, sans avoir reçu aucune injure de la part de l'àme,
lui livre une guerre continuelle, parce qu'elle met un frein à
ses mouvements hcencieux et qu'ehe l'empêche de jouir des
voluptés. Le monde, sans aucune raison, déteste et persécute
les chrétiens, parce qu'ils combattent ses penchants criminels.
L'âme aime le corps qui la combat, elle chérit ses membres
toujours soulevés contre elle; les chrétiens n'ont que des sen-
timents d'amour pour ceux qui les accablent de haine.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 83
qu'ils ont reçue n'est pas de la terre. Ce n'est
La doctrine
pas un extravagant de mystères nés du caprice et de la
tissu
fantaisie des hommes. Ce ne sont pas enfin de ces dogmes
humains et peu durables, dont ils croient devoir prendre la
défense jusqu'à les sceller de leur propre sang ; mais Dieu lui-
même, qui est tout-puissant, invisible aux yeux et qui a créé
l'univers, épuisant sonamour pour ses créatures, a fait
descendre du en terre sa vérité, qui n'est autre chose que
ciel
son Verbe saint et incompréhensible il l'a envoyé parmi les
;
hommes, et a voulu qu'il eût dans leur cœur une demeure
fixe et permanente, non comme quelques-uns pourraient
,
faussement se l'imaginer, en députant aux hommes quelque
ministre, quelque ambassadeur, quelque prince ou quelques-
uns de ces esprits qui veillent à la conduite du monde ou qui
président au gouvernement des choses célestes mais en leur
;
envoyant Celui-même qui a donné l'être à toutes les créatures,
par le ministère duquel il a formé les cieux et donné des bornes
à la mer Celui-mème qui par sa puissance entretient l'har-
;
monie et la concorde parmi tous les éléments Celui dont le
;
soleil reçoit la loi pour remplir dans sa course certains espaces
durant le jour Celui à qui la lune obéit, pour prêter son
;
flambeau à la nuit Celui dont les astres reconnaissent la voix,
;
pour suivi'e la lune dans sa course lumineuse Celui qui a ;
arrangé toutes les créatures dans un certain ordre, qui leur a
prescrit des bornes et des limites auquel obéissent les cieux,
la terre, la mer, et tout ce qui est renfermé dans leur vaste
enceinte, le feu, l'air, les abîmes, tout ce qui est au plus haut
des cieux, dans les profondeurs de la terre ou au milieu des
airs c'est enfin Celui-là même que Dieu a envoyé aux hommes,
;
nou, comme on pourrait le croire, pour leur inspirer la terreur
ou exercer sur eux un empire tyrannique, mais dans la seule
vue de leur ouvrir l'inépuisable sein de sa bonté et de sa clé-
mence, et comme un roi qui veut traiter avec des peuples leur
envoie son fils, qui est l'héritier de son trône. Dieu a envoyé
son Verbe comme étant Dieu lui-même il l'a fait descendre
;
jusqu'à des hommes qui étaient l'objet de sa colère, pour les
sauver, pour leur insinuer sa doctrine dans l'esprit et dans le
cœur, et non pour les contraindre de s'y soumettre car la ;
violence n'est point en Dieu. Il a envoyé son Verbe aux
hommes comme le gage le plus précieux de son amour, pom*
SA ϻATR0L0G1E.
les rappeler à lui, et non pour les punir mais un jour il
;
enverra de nouveau ce même Fils pour les juger et leur de-
mander compte de l'usage qu'ils auront fait de tant de grâces ;
et qui pourra soutenir sa présence ?
» Tels sont les chrétiens, ces hommes
admirables dont on
s'est formé une idée si expose
odieuse. On
tous les jours à
les
la rage et à la fureur des bêtes pour les obliger de renoncer à
la foi de leur Dieu, et ils triomphent de tous les tourments
qu'on met en usage pour vaincre leur fermeté généreuse. Ne
voyez-vous pas au contraire que plus vous en immolez à votre
haine, plus leur nombre s'augmente ? Ces prodiges de con-
stance sont au-dessus de toutes les forces humaines ce sont ;
des effets merveilleux de la puissance de Dieu et des preuves
incontestables qu'il est venu sur la terre. Quel homme en effet
pourrait s'élever jusqu'à la connaissance de l'Etre suprême
avant qu'il se fût manifesté d'une manière sensible ? et la droite
raison peut-elle se croire satisfaite par les opinions vaines et
ridicules de ces faux sages du monde, dont les uns ont fait un
Dieu du feu qui doit un jour les dévorer, les autres ont com-
posé son idée de l'eau, plusieurs enfin de divers éléments
auxquels il a donné l'être par sa puissance? Cependant, si
quelqu'une de ces opinions pouvait être admise comme véri-
table, ces savants du siècle pouvaient également avancer de
toutes les choses créées qu'elles étaient Dieu même mais tous ;
ces discours ne sont que des mensonges et des impostures,
dont se servaient les philosophes pour séduire et tromper le
monde car aucun homme n'a jamais vu Dieu et ne l'a jamais
;
connu; mais il s'est manifesté lui-même, et s'est manifesté
par la foi, à laquelle seule il est donné de le voir.
» Dans son éternité, il a conçu un dessein aussi sublime
qu'ineffable, au-dessus de toutes les pensées humaines, et ne
l'a communiqué qu'à son Fils.
Dans ce long espace de siècles qui avait précédé, il nous
»
au gré de nos désirs et de nos passions, qui
avait laissé errer
nous tenaient plongé dans un abîme profond de désordres et
de voluptés monstrueuses, non que Dieu put se plaire à nous
voir ainsi marcher dans les voies de l'iniquité, mais il tolérait
nos égarements et bien loin d'approuver ce temps où régnait
;
le crime et l'injustice, il créait un esprit de justice, afin
qu'après nous être convaincus nous-mêmes par une longue et
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 8o
funeste expérience de rimpuissance et de l'inutilité de nos
propres œuvres, que nous étions indignes de la vie, dans ces
jours de salut Dieu nous la fit mériter par sa bonté. Lors donc
que nous étions parvenus au comble de la malice et do la cor-
ruption, que nous ne devions attendre que la mort et les
supplices éternels, comme la juste récompense de nos crimes,
et qu'enfin on ne pouvait plus douter que nous ne touchassions
au temps que Dieu avait marqué dans sa sagesse pour exercer
sa bonté envers les hommes et faire éclater sur eux la toute-
puissance de sa grâce, comment peut-on concevoir qu'il n'ait
écouté en notre faveur que cet amour immense qu'il a pour
nous ;
qu'après nous avoir rejetés il ne nous ait pas rendus les
justes victimes de sa haine et de son courroux, qu'il n'ait pas
conservé le souvenir de nos fautes et de nos égarements, mais
qu'au contraire il les ait supportés, et que contre les hommes
rebelles il n'ait employé d'autres armes que sa douceur et sa
patience, jusqu'ànous faire annoncer par ses prophètes qu'il
s'étaitchargé de nos langueurs et de nos péchés ? En effet, il
a livré pour nous son propre Fils comme le prix de notre ré-
demption il a livré le Saint pour ceux qui vivaient sans loi au
;
gré de leurs désirs; Celui qui était sans tache pour les
méchants; le Juste pour les injustes; Celui qui était incor-
ruptible pour des créatures sujettes à la corruption Celui enfin ;
qui par sa nature possédait l'immortahté, pour des hommes
mortels.
» changement heureux! 6 artifice impénétrable des
richesses de sa miséricorde, ô bienfait qui surpasse toute
attente, que l'iniquité de plusieurs soit comme absorbée et
anéantie en la personne d'un seul juste.
» Si donc, mon cher Diognète, vous sentez en vous un désir
ardent de vous soumettre au joug de la foi, et que vous ayez
le bonheur de l'embrasser, vous devez commencer par con-
naître Dieu le Père, car il a aimé les hommes.
» Après que vous aurez connu Dieu le Père, l'auteur de tant
de bienfaits ,
quels torrents de délices vont inonder votre
cœur! Alors, quoique esclave d'un corps mortel, vous com-
prendrez que du haut du ciel Dieu gouverne le monde par des
lois invisibles ; les mystères de sa sagesse se dévoileront à vos
yeux, vous en parlerez le langage, et vous ne vous sentirez
pas moins pénétré d'amour que frappé d'admiration pour ces
86 PATHOLOGIE.
chrétiens généreux toujours prêts à sceller de leur propre
sang la foi qu'ils ont reçue de Dieu. Bientôt le monde s'avilira
à vos yeux; vous en condamnerez l'erreur et l'imposture, dès
que vous serez devenu capable de soupirer après cette véri-
table vie dont on ne jouit que dans le ciel.
» Ce ne sont point de ces opinions chimériques et au-dessus
de la raison que j'avance ici; disciple des apôtres, j'ai appris
dans leur école à instruire les nations, et je publie les mystères
qu'ils m'ont enseignés à ceux qui se sont rendus dignes d'être
les disciples de la vérité.
» dans cette vue que Dieu le Père a envoyé son Verbe
C'est
afin qu'il se manifestât au monde. Ce Yerbe, quoique méprisé
et rejeté des Juifs, a été prêché par les apôtres et cru par les
nations. C'est ce Fils de Dieu qui était dès le commencement,
qui dans le temps a paru sur la terre, qui s'engendre conti-
nuellement dans le cœur des saints, qui a toujours été et ne
cessera jamais d'être le Fils de Dieu ce Fils qui a fait la ri-
;
chesse de l'Eglise, qui l'a inondée de ses trésors, et par lequel
la grâce, répandue dans les justes avec abondance, reçoit
chaque jour de nouveaux accroissements.
» C'est de cette grâce que vous apprendrez ce que vous
devez savoir, et si vous ne lacontristez pas, elle vous instruira
dans le temps que lui prescrira sa sagesse, et par le ministère
de ceux qu'elle voudra choisir.
») Lorsque vous lirez ces vérités sublimes et que vous les
approfondirez avec l'ardeur qui leur est due, vous compren-
drez ce que Dieu accorde à ceux qui l'aiment avec un cœur
droit et sincère. Vous qui, par l'eflusion de sa grâce, êtes de-
venu ce paradis de délices, et qui, par une heureuse fécondité,
avez fait germer en vous cet arbre de vie qui produit toute
sorte de fruits. C'est dans ce lieu de délices qu'ont été mis
l'arbre de la science et celui de la vie.Le premier est la source
de la sagesse et de l'intelligence, et il n'y a que l'esprit d'in-
dépendance et de révolte qui puisse nous priver d'un si grand
bien. On ne doit point trouver d'obscurité dans ce que disent
les Ecritures, que Dieu en créant le monde avait mis au mi-
lieu du paradis terrestre l'arbre de vie, voulant nous apprendre
que, par le secours de l'arbre de la science, nous pouvions ob-
tenir la vie dont nos premiers pères avaient été privés par
l'imposture et la séduction du serpent, en pimition de l'abus
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 87
et du mépris qu'ils en firent ; car la vie ne peut subsister sans
la science, et la science nous expose au péril lorsqu'elle ne
marche point à la lueur de la véritable vie. C'est pour cette
raison que ces deux arbres lurent plantés l'un auprès de
l'autre, et c'est pourquoi l'Apôtre, en parlant de la science qui
n'a pour objet que des connaissances humaines et stériles, sans
être fondée sur l'amour de la loi, ajoute ces paroles : ... La
science enfle, mais la charité édifie.
» Remplissez donc votre cœur de cette science, et cherchez
les sources de la vie dans les paroles dictées par la vérité
même. Si vous vous attachez à cet arbre, et que vous soyez
empressé de vous nourrir de ce qu'il produit. Dieu comblera
sans cesse vos désirs, et vous fera recueillir ces fruits, sur les-
quels le serpent ne porte point sa dent venimeuse, où l'impos-
ture n'ose étendre la main, et que la malheureuse Eve ne peut
corrompre, et, lorsqu'enfm le voile sera entièrement levé de
dessus vos yeux, quelle suite de mystères ne découvrirez-vous
pas? Une Vierge reconnue pour Mère de Dieu un Dieu sauveur ;
donné aux hommes des apôtres fidèles ministres de son
; ,
FAangile, remphs d'intelligence; cette Pàque mystique du
Seigneur substituée à celle qui n'en était que l'om^bre, et cé-
lébrée avec la pompe qui lui convient les saints triomphant ;
dans les tran.sports de leur joie, et puisant l'intelligence de
ces mystères dans le sein du Verbe même, par lequel Dieu le
Père est giorilié. Que la gloire lui en soit rendue dans tous
les siècles. Ainsi-soit-il. »
Quoique l'auteur soit inconnu, sa doctrine et la manière
dont il la présente montreraient sulfisamment, quand même
il ne le dirait pas, qu'il était disciple des apôtres (ch. xi) ; car, à
l'exemple des autres Pères apostoliques, il appuie sa démons-
tration sur des textes de lAncien et du Nouveau Testament,
et surtout sur saint Jean et saint Paul, qu'il commente sans
les citer textuellement.
Sa langue, pure et fleurie, prouve, selon la remarque de
Photius', qu'il était maître de son style son récit, admirable-
;
ment coordonné, est relevé par des transitions habiles et par
des antithèses frappantes.
Les condamnations à mort de chrétiens, auxquelles il fait
<
Photius, Bibiiolh., cod. 1:23.
88 PATROLOGIE.
de fréquentes allusions, donnent lieu de présumer que notre
lettre a été écrite sous le règne de Trajan (98-117).
Cette lettre est la première apologie chrétienne qui ait été
opposée au paganisme et au judaïsme. Indiquons maintenant
les ressources qu'elle offre à la patrologie pour la démonstra-
tion du dogme catholique.
Vérités importantes contenues dans FEpître à Diognète.
1. Aucun homme ne possède de lui-même la parfaite con-
naissance de Dieu ; on ne l'obtient que par la révélation divine
du Verbe (ch. v et vm). « Nous ne sommes point parvenus à
cette doctrine par la réflexion ou par la recherche d'hommes
curieux, car quel est Ihomme qui sût ce que c'est que Dieu
avant que lui-même fût venu? Ou bien partageriez-vous peut-
être les opinions vaines et insensées de ces philosophes qui se
contredisent mutuellement, dont quelques-uns soutiennent
que Dieu est un feu, d'autres de l'eau, d'autres encore que
c'estun des éléments que Dieu a créés? » Du reste, quand les
hommes ont dû embrasser la religion divine, la connaissance
chez eux a dû marcher de pair avec la conduite car il n'y a ;
point de vie sans connaissance, et il n y a point de connais-
sance solide sans vie véritalde ce qui suffirait à le prouver,
:
c'est que, dans le paradis, « l'arbre de la science et l'arbre de
vie étaient l'un à côté de l'autre » ^ch. xn).
2. Divinité de Jésus-Christ. « Jésus-Christ, le fils propre et
unique " de Dieu (ï^io;, uo-joyi-jr,;}, le -Verbe « immortel »
(àSâva-o:), ch. IX, inacccssible à la raison humaine (àTrcoivd/îTo?),
du Dieu tout-puissant et invisible, est élevé de beau-
le Fils
coup au-dessus des anges (ch. vn, viii) c'est lui qui a créé le ;
monde, qui le gouverne et qui un jour le jugera (ch. ix).
3. Incarnation du Fils de Dieu. Celui qui existe depuis'( le
comm-encement de toute éternité) est maintenant apparu ; il
s'est montré au monde sous une forme visible et accessible, et
a révélé à ses apôtres les mystères de Dieu» (ch. xi). Outre cet
enseignement siu'naturel, l'incarnation avait encore pour but
de nous procurer la rémission de nos péchés par le sacrifice
de la croix. Le Fils de Dieu était seul capable d'eflacer par un
sacrifice expiatoire la dette contractée par l'humanité tout en-
tière, Ev Tivt (îtx«tw5i;vaf, iîvv«7Ôv tovç àvripLoy: "^/^«î zaî àTîêîtç, ch. IX.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A lilOGNÈTE. 89
4. Le chapitre vi traite, avec beaucoup de précision et dans
un magnifique langage, de l'essence de la nature humaine,
de la dualité des éléments et de l'immortalité de l'àme. « Tout
en habitant dans le corps, l'àme n'est point du corps tout en ;
y étant enfermée, ce n'en est pas moins elle qui maintient
l'unité du corps {T\tvé/ji). L'âme, invisible et immortelle, réside
dans une tente périssable. L'àme se perfectionne quand elle
estmal servie par la nourriture et la boisson de même que ;
les chrétiens visités par les persécutions se multiplient jour-
nellement. »Au chapitre x, l'auteur mentionne les préro-
gatives que Ihomme a reçues de Dieu, de pi'éféreuce à toutes
les autres créatures. « Dieu lui a donné la raison et l'intelli-
gence, Vjyov xat voOv, l'empire sur toutes les créatures ; il a donné
à son corps une attitude droite, il l'a créé à son image et des-
tiné pour le ciel. »
5. A propos de la justification et de la grâce sanctifiante,
l'auteur enseigne qu'elle opère deux choses : elle détruit le
péché et confère la sanctification intérieure ,
parce que le
Yerbe, saint et incompréhensible, se lève dans le cœur des
fidèles, s'y affermit (ch. vu), renaît continuellement dans leurs
âmes (ch. xi) et les inonde d'une joie surabondante (ch. vi, tîvoî
ot'ci nlr.p'j>f)r,<7S7z'y.i //y.pi;]. Cousolanto doctrine, qui arrache à l'au-
teur cette exclamation : « changement admirable et mys-
tère incompréhensible (ch. ix) » Quant aux hommes vicieux
!
qui n'auront pas été justifiés par le Christ, l'auteur leur prédit
à la fin du chapitre x un éternel châtiment M/j zo «twvtov, et non
plus seulement TTûo zb TzpoTy.o'.ipov).
6. L'Eglise, contrairement aux hérésies qui n'ont ni con-
sistance ni limites, ofîre seule une règle de conduite sûre et
certaine; elle seule conserve la croyance de l'Evangile et la
tradition des apôtres, pai-c.e qu'elle esl seule accompagnée de
la grâce (ch. xi). C'est ainsi qu'elle se montre le continuateur
de Jésus-Christ, qui est venu au monde f<
plein de grâce et de
vérité. »
7. Le dessein que Dieu avait conçu de toute éternité, mais
dont l'accomplissement, plein de sagesse et d'amom*, n'a eu
lieu que dans la suite des temps, le plan divin de la rédemp-
tion de l'humanité, révèle de la façon la plus admirable que
Dieu est amour par nature, «; Tr;ç 'jntpoai.yio-j'nn: 'j)i/av9ow-i«î lûv.
OLyÔLTro (ch. IX).
,
90 PATHOLOGIE.
On développement de ces différentes doc-
voit aussi, par le
trines, que l'auteur
visiblement d'imiter, en les fon-
s'efforçait
dant ensemble, le style et les idées de saint Paul el de saint
Jean. Sa conclusion nous en fournit une nouvelle preuve
(ch. xn) en disant qu'il faut unir la pratique à la science pour
;
être en mesure de bien comprendre la révélation, il rappelle
saint Jean, vu, 17; il fait souvenir de saint Paul lorsqu'il se
répand en effusion de joie sur la conversion d'un grand
nombre de païens'.
§ 19. Le « l'astenr v de Hrrnias (vers iOO ou loO).
Voir les Prolégoinènes dans Cotelier, t. I, p. 73-74; dans Gallandi, t. I,
ch. II ; dans Héfelé et Dressel, edit. 2". Hilgenfeld, Hermœ Pastor, grœce e
codic. Sin. et Lips., Scriptorumqiie eccles. excerptis coUatis versionibus
latina utraque et cethiopica, etc., restituit, commentario critic. et annot.
m$friixit,Li[)s., t866. On peut consulter aussi les ouvrages allemand.s
de Gaab, Zahn et Mayer.
Les plus anciens auteurs ecclésiastiques saint Irénée ,
Clément d'Alexandrie, etc., parlent de ce livre remarquable
avec un grand respect. Origène dit qu'il est « fort utile, p
valde utilis, et le « croit même divinement inspiré, » et, ut
pulo, divinitiis inspirata, tout en remarquant ailleurs qu'il
n'est pas généralement reçu et qui! est méprisé de quelques-
uns. recommandait la seconde partie (les
Saint Athanase
commandements) pour l'enseignement catéchélique. Eusèbe
et saint -Jérôme ne le jugent pas favoralilement saint Jérôme ;
assure que de son temps il était à peu près inconnu des
Latins'. La première rédaction a été faite en grec; mais, de
nos jours, .si l'on excepte quelque» fragments, il n'existe plus
qu'en une ancienne tiaduclion latine. Une seconde Aversion
latine plus étendue que la première
, a été trouvée par ,
Dressel dans la bibliothèque du Vatican et publiée dans son
édition des Pères apostoliques. Quant au texte grec récem-
ment produit par le grec Simonides. i^el habile falsilîcateur de
'
fio/rt., XI, 30, 36. — ^ heu., Adv. hseren., lib., IV, c. xx; Clem. Alex.,
Sirom., lib. I, xxix;
c i, ix et xii; Terlull
c. xvii et De orat.,
lib. I, ,
c. XII De pudlc, c. x et xx; Oiig-, Hoin. viii in Num., Nom. x
; Jos., ef m
çsepe Euseb., Hi$l. eccl., lib. 111. cap. ni et xxv: Hieron
: Cntal.,c. x: ,
cf. Gallandi. î. I, p. Sl-58.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEIR DE HERMAS. 9i
documents, et édité à Leipsig par Dindorf et Aiiger, Tis-
chendorf crut d'abord que ce n'était qu'une traduction du
latin provenant, sauf les additions de Simonides, du quator-
zième Ce texte a été réimprimé dans l'édition des
siècle.
Pères apostoliques de Dressel (Lips., 1857) avec les éclaircisse-
ments de Tischendorf. Mais lorsque ïischendorf eut découvert
lui-même, dans Codex sinaiticus, l'original grec du pre-
le
mier du second livre depuis le chapitre i"
livre tout entier, et
jusqu'au chapitre iv, il modifia son opinion et déclara que
le texte de Simonides émanait réellement du texte original,
mais qu'il contenait des altérations dues sans doute aux tra-
vaux exécutés sur ce livre pendant le moyen âge'. En i860,
d'Abbadie en publia une traduction éthiopienne. Nous avons
donc du Pasteur cinq recensions qui ouvrent un vaste champ
à la critique. Hilgenfeld, dans son édition, reprenant tous ces
matériaux, les a compaiés et passés au creuset de la critique.
— Yoy. le docteur Nolte dans la Revue tliéol. de Vienne, 1860.
Origène, Eusèbe, saint Jérôme et d'autres écrivains ecclé-
siastiques présument que l'auteur du Pasteur est ce même
Hermas dont il dans l'Epître de saint Paul aux
est question
Romains, xvi, li l'auteur lui-même se donne pour un con-
;
temporain du pape saint Clément « Vous ferez deux copies
:
de ce livre, dit-il vous enverrez l'une à Clément et l'autre à
;
Graple (ime diaconesse); Clément l'enverra à d'autres villes.
car cela rentre dans son ministère^. » Cependant des raisons
intrinsèques et extrinsèques nous portent à croire quil est dû
à laplume d'un jeune Hermas, frère du pape Pie I" (Ii2-157),
vers le milieu du deuxième siècle, comme M. Héfelé* a essayé
de le démontrer d'après des données fournies par le Frag-
mentuni de canone Muratorium et d'après la seconde lettre
de Pie 1" à Juste, évêque de Vienne Suivant cette opinion, le
'".
second Hermas, usant d'une pieuse fraude, aurait rédigé son
livre sous le nom du premier, ce qui s'accorde assez peu avec
l'alTection que l'auteur témoigne pour le troisième comman-
dement Aime la vérité et que la vérité seule sorte de ta
: <'
bouche » 'Mandat. III).
De plus, cet autein" postérieur, en découvrant aussi naïve-
'
Gazelle unlcerselle, i859, p. 1788. — ' Vision H, c. iv. —
Tiibing.
'
Iheol. Quarl.-Srhrift, 1839, p. 169-177. — * Recension du Ponleur de Her-^
itias, par Jachraann. Leipsi^f, 1838.
L
92 PATHOLOGIE.
ment sa propre imposture, en disant qu'il écrivait pour Clé-
ment, évêque de Rome, mort depuis cinquante ans, Visio?! II,
ch. IV, aurait enlevé à son livre tout crédit et toute autorité.
Gaab, au contraire, prétend « que le contenu de notre Pasteur
est tout autre que celui du livre attribué au pape Pie I", » et
il s'est appliqué à sauvegarder la première tradition relative
à la paternité du Hermas apostolique, en écartant les nom-
breuses objections tirées du contenu de l'ouvrage '. Après lui,
Zalin entreprit, avec de nouveaux matériaux et des raisons
encore plus convaincantes, surtout en invoquant la ressem-
blance qui existe entre la persécution de l'Eglise dépeinte
dans le livre avec la persécution de Domitien (depuis 93), de
prouver que le Pasteur avait été rédigé à la fin du premier
siècle, et d'expliquer l'opposition partielle que ce livre a
rencontrée en Orient et en Occident. Les quelques détails que
nous avons de sa vie nous sont fournis par son livre même.
Esclave grec, son premier maître l'emmena à Rome dans la
maison « d'une certaine Rhode. » Après son affrancliisse-
ment, il parvint à la richesse par des entreprises heureuses,
sinon toujours loyales {Précepte m), et négligea l'éducation
des enfants que lui procura un mariage mal assorti. Ceux-ci
en vinrent jusqu'à accuser leurs parents chrétiens devant
l'autorité païenne, menèrent une vie de désordre et com-
mirent toutes sortes de méfaits. Hermas devint-il prêtre dans
la suite, plusieurs en doutent et on ne peut l'établir sûrement
d'après ces paroles qui terminent la deuxième vision « Tu :
bras ce livre aux prêtres qui gouvernent l'Eglise de cette
ville. » Ce fut sur les bords du Tibre et le long de la route de
Campanie que lui furent communiquées les vLsions rappor-
tées dans son livre, avec les exhortations à faire pénitence, à
persévérer dans la justice et la sainteté, à montrer dans les
périls une foi inébranlable. L'ange de la pénitence lui apparaît
d'abord sous la forme d'un berger (livre II, proœm.), et lui
donne sur la vie morale des conseils qu'il rapporte fidèlement
dans son livre. S'il a donné à ces visions le titre de Pasteur,
îioiy-ri-j, c'est parce que fange s'est révélé à lui sous les dehors
d'un berger. Le premier et le deuxième livre offrent de l'ana-
logie avec YApocabjpse, cependant le côté moral y prédo-
•
Voyez la recension de Jacbmann, le Pasteur de Hermas. Tubiugue.
Leipsig, 1838. Gaab. loc. cit., p. 5i et suiv.
,
LES PÈRKS APOSTOLIQUES. — LE PASTEUR DF HERMAS. 93
mine, surtout vers la fm (X" Similit.j; on pourrait même
pom' ce motif considérer ce livre comme le premier traité de
morale chi'étienne. L'auteur exhorte les fidèles tombés dans
le relâchement à revenir à des mœurs plus austères, et il
invoque à l'appui de ses conseils les révélations qu'il a reçues
sur l'imminence de la persécution et sur le prochain avène-
ment de Jésus-Christ pour juger le monde.
Dans les quatre visions qui composent le premier livre,
Hermas en prière voit le ciel s'ouvrir et aperçoit une femme,
qui commence par lui faire des reproches. Elle lui rappelle
dans la première vision, qu'il l'avait vue quand elle se baignait
dans le Tibre et lui avait tendu la main pour l'aider à sortir
de l'eau, qu'il avait ouvert son cœur à de coupables désirs :
que c'était là un péché de la part d'un homme juste et que
Dieu en était irrité, ainsi que de son amour déréglé pour ses
enfants, qu'il ne corrigeait point. Elle renouvelle le même
reproche dans la seconde vision et l'avertit en outre de répri-
mer l'intempérance de la langue de sa femme. Elle les exhorte
tous à faire pénitence, car le temps accordé aux justes pour
expier leurs fautes est fixé. Tu avertiras donc ceux qui
«.
gouvernent l'Eglise de marcher dans les sentiers de la jus-
tice, afin que, revêtus d'une gloire éclatante, ils reçoivent
l'effet des promesses dans toute leur plénitude. »
Dans la troisième vision cette femme lui montre une
,
grande tour que l'on bâtit sur les eaux avec des pierres
carrées et tout éclatantes de lumière; elle est construite par
six jeunes hommes, et plusieurs milliers d'autres apportent
des pierres. « Cette tour que tu vois bâtir, c'est moi-même,
l'Eghse » (eh. m). Sur la demande réitérée de Hermas, elle
luien explique les diverses parties.
Dans la quatrième vision, Hermas aperçoit un tourbillon de
poussière, et dans ce tourbillon une bête énorme qui vomit
de sa gueule des sauterelles de feu. Il n'échappe au danger
qu'en s'armant de la foi et en s'exposant hardiment à cette
bête. .( Va, lui dit la femme, raconter aux élus les merveUles
que le Seigneur a opérées en ta faveur; dis-leur que cette
bête est la figure des tribulations qui doivent leur arriver ;
Si vous vous disposez à la soutenir, vous pourrez en sortir
sains et saufs. >^ Cette fois, l'Eghse n'apparaît plus comme
une matrone, mais comme une fiancée (ch. ii), qui explique à
94 PATHOLOGIE.
Hermas le sens des quatre couleurs, noire, rouge, jaune et
blanche, qu'on voyait sur la tête de la bête.
Le deuxième livre renferme douze commandements (man-
data), que l'auteur a également reçus de l'ange de la
pénitence. Ces commandements ont pour objet i la croyance : .
en Dieu; 2. la .simplicité, l'innocence, l'aumône; 3. la
fuite du mensonge et la pénitence imposée à Hermas pour
expier sa dissimulation ; 4. la chasteté et la fidélité conju-
gale; 5. l'égalité d'humeur 6. le bon ange et et la patience ;
le mauvais ange; 7. la crainte de Dieu; 8. la continence;
9.1a confiance en Dieu; iO. la tristesse du cœur, sœur du
doute et de la colère 1 l'esprit du monde et l'esprit de Dieu
; 1 .
;
d2. la répression des mauvais désirs et l'accomplissement des
préceptes divins.
Le troisième livre contient dix similitudes, dont la plupart,
comme les paraboles de l'Evangile, sont rendues sensibles
par des comparaisons empruntées à la vigne, à l'ormeau,
aux arbres pendant l'hiver et l'été, aux saules, aux rochers, à
une tour, etc. Cependant la neuvième et la dixième ne sont
point des similitudes ; la neuvième n'est que la répétition
plus développée de la vision troisième, où l'achèvement de
l'Eghse est figuré par la construction d'une tour. La dixième,
après avoir insisté encore sur la nécessité d'accomplir les pré-
ceptes divins, contient cet avertissement adressé à Hermas :
« Remplis généreusement le ministère que je t'ai confié, an-
nonce à tous les hommes les merveilles de Dieu, et Dieu t'as-
sistera de sa grâce. »
Ces dernières indications, de même que certains indices
contenus soit dans l'original grec du manuscrit sinaïtique, à
la fin des visions, soit dans la version latine du Vatican, avant
la dixième similitude, montrent suffisamment combien l'an-
cienne division du livre est défectueuse. Mieux vaudrait,
comme le manuscrit du Sinai, insérer dans
premier livre la le
cinquième vision, où figure l'apparition de l'ange. On étendrait
ensuite le second livre jusqu'à la huitième similitude, pour
ne commencer le troisième qu'avec la neuvième similitude,
qui débute ainsi : << Après que j'eus écrit les préceptes de ce
pasteur, messager de la pénitence, il vint à moi, et me
dit*, » etc.
1
Cf. Dressel, Pair, apost.; Proleg., p. xu el 443.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEUR DE HERMAS. 95
L'origine et le but de ce livre ont donné lieu aux opinions
les plus hétérogènes. Selon quelques-uns, Thiersch, Hilgen-
feld, le Pasteur aurait une origine et une tendance judaïques;
selon d'autres, une tendance à la fois païenne et chrétienne;
selon Borner et Bauer, « le Pasienr serait le précurseur du
montanisme ; selon Cotelier, Héfelé et d'autres, il en serait
l'adversaire, et l'auteur n'aurait pris la forme de révélation
qu'afln de combattre plus efficacement les révélations hétéro-
doxes des prophétesses de Montan. Le Pasteur, s'il faut en
croire Cotelier, aurait été le boulevard de la foi catholique en
face de l'opiniâtreté de Montan, propugnacidum fidei calhoUc3B
adversus Montani duritinm. Cependant, comme la polémique
de l'auteur n'est pas dirigée contre le rigorisme de Montan
touchant le martyre et le jeune, Hagemann a essayé de don-
ner à son livre une portée plus générale ce ne serait pas lui
:
seulement, mais encore tous les fidèles déchus, que l'auleiu'
aurait voulu exciter au repentir de leurs fautes et à la péni-
tence. Pour donner plus de force à.sa parole, plus de poids à
ses révélations, Hermas revêtues d'une forme apo-
les aurait
calyptique, à la manière des prophéties sibyllines, des préten-
dues révélations divines des hérétiques Valentin et Marcus,
et un peu plus tard des montanistes. Les circonstances exté-
rieures qui auraient donné lieu à cet écrit seraient les
événements de l'époque, et surtout la famine horrible qui
avait éclaté sous Anlonin le Pieux, la destruction du cirque
romain, im violent tremblement de terre, les ravages exercés
par un débordement du Tibre. Ce sont là, aux yeux de Hermas,
autant de signes avant-coureurs de la dernière et affreuse
persécution, qu'il dépeint aussi, et des temps qui précéderont
immédiatement laseconde arrivée de Jésus-Christ.
D'autres, tels que Uhlhorn, Gaab et Zahn, ont considéré cet
ouvrage comme un reste de ce ministère prophétique qui, au
temps des apôtres, n'était attaché à aucune fonction et à aucun
état particulier, bien qu'il faille toujours se méfier de toute
forme prophétique qui s'écarte de la forme usitée sous l'An-
Nouveau Testament.
cien et sous le
Malgré cette divergence de sentiments, le Pasteur, presque
aussi étendu que tous les éci-its des Pères apostoliques pris
ensemble, n'en demeure pas moins une des plus remar-
quables productions de la littératui'e chrétienne au deuxième
.
96 PATHOLOGIE.
siècle, à raison de sa haute antiquité, ou du moins à cause des
renseignements nombreux et précis qu'on y trouve sur la
croyance, les mœurs et la discipline de l'Eglise romaine. Le
côté pratique y prédomine sans doute, et ressort avec beau-
coup phis de netteté que l'enseignement dogmatique mais ;
il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d'une exhortation à la
pénitence.
11 est encore intéressant par les indications qu'il fournit sur
les livres qui composaient le canon du Nouveau Testament.
Hermas connaissait les Evangiles selon saint Jean, saint
Matthieu et saint Marc, première Epître de saint Jean et
la
son Apocalypse, les deux Epîtres de saint Pierre, TEpître de
saint Jacques, les Epîtres de saint Paul aux Corinthiens, aux
Ephésiens et aux Hébreux. Les dernières et vastes recherches
de Hagemann, Gaab et Zahn sont sur bien des points peu fa-
vorables à notre livre. Mais on ne peut nier que si la forme
en est souvent choquante, il règne dans l'ensemble un esprit
vraiment religieux et une grande austérité morale.
Doctrine contenue dans le Pasteur de Hermas '
l. En théologie, Hermas place en première hgne la doctrine
de l'unité de Dieu, qu'il accentue vivement : « Je crois avant
tout qu'il existe un Dieu qui a tout créé, tout ordonné et tout
tiré du néant. 11 renferme tout en lui-même et possède seul
l'immensité de l'être ; l'esprit n'est pas plus capable de le com-
prendre que la parole de le définir » (Mandat. I).
11 enseigne également la pluralité des personnes divines.
S'il dit dans la cinquième Similitude (ch. vi que le Père a i
créé et achevé toutes choses, dans la neuvième Similitude
(c. xn), il distingue nettement entre le Fils et le Père « Le :
Fils subsiste avant toutes les créatures, et quand il s'agit de
tirer le monde du néant, il assistait au conseil de son Père. »
C'est aussi la parole du Fils qui a fondé l'Eglise, laquelle n'a
qu'un esprit qu'un corps qu'une couleur. 11 l'a rachetée
, ,
par ses souffrances, et c'est pour cela que Dieu l'a exalté
{Simil. V, c. VI j. Quant au Saint-Esprit, sa distinction d'avec
<
Cf. Lumper, Hisloria critica, t. I ; Dorner, de la Personne de Jésus-
Christ, 2' éd.; Kikûm, Doctrine, dogm. et orthodoxie du Pasteur, dans le
Programme du collège Auyustiniamiin de Gaesdonck.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEUR DE HERMAS. 97
le Père et le Fils n'est pas aussi bien marquée, bien qu'il ne
soit pas difficile de la reconnaître. D'après la cinquième Simi-
litude, le Saint-Esprit serait associé aux conseils du Père avec
le Christ. Mais, lorsque l'auteur dit de « l'esprit saint »
(Mand. Xel XI) et de « l'esprit de Dieu, » qu'il opère diver-
sement dans les fidèles, qu'il leur donne la conviction qu'une
vertu divine aide l'homme à vaincre le monde, il n'est pas
croyable, comme le veut Mœhler et d'autres avec lui, qu'il ait
entendu désigner la troisième personne de la sainte ïiinité.
D'autre part, ces paroles que nous lisons dans la Similitude V,
c. V « Le Fils est le Saint-Esprit, » Filius autem Spiritus
:
sancttis est, ne tendent pas à confondre ces deux personnes
divines, ni à les représenter comme identiques ces termes dé- ;
signent simplement la nature divine du Christ, de même que
^oO/o;, serviteur, désigne sa nature humaine. Nous ignorons,
du reste, si ce passage est authentique, car il manque dans le
manuscrit latin du Vatican et dans le texte grec de Simonides ;
peut-être n'cst-il qu'une simple glose sur la Similitude V,
c. vr, ou sur la Similitude IV, c. i. Saint Paul lui-même
emploie le terme TrvtOaa, « esprit, » dans le même sens {Héô)\,
IX, 1-4 Rom., i, 4 / Tim., m, 16).
; ;
2. Sur la personne du Christ et sur son œuvre, Hermas est
exactement conforme aux textes de la Bible relatifs à ce sujet.
D'après ce qui été dit plus haut (Similit. V et IX), le Christ
est vraiment Dieu, 7rv£û7.a t6 âytov, aussi bien que le Père, et
vraiment homme, Sc-'Ao; et (rûpl, comme il est dit avec plus de
précision encore dans la Similitude IX, c. xii « Le Fils de :
Dieu est la pierre et la porte; la pierre est ancienne, parce
que le Fils de Dieu subsiste avant toute créature, et qu'il assis-
tait aux conseils de son Père lors de la création du monde; la
porte est récente, parce qu'on ne l'a vue que dans les der-
niers temps, afin que ceux qui doivent être sauvés entrent
par cette porte dans le royaume de Dieu. » Cette porte,
comme on le voit, figure l'avènement de Jésus-Christ en tant
qu'homme. Dieu, en paraissant sur la terre, se proposait « de
soufi'rir pour effacer les péchés des hommes, de leur moutrer
le chemin de la vie en leur donnant la loi qu'il avait reçue de
son Père, et de nous encourager par l'exemple d'une vie
agréable à Dieu » [Similit. V, c. vi).
3. L'Eghse est fondée sur la pierre, Jésus-Christ, le Fils
I. — PATHOLOGIE. 7
98 PATROLOGIE.
de Dieu, et l'unique porte du royaume de Dieu, où doivent
entrer tous les peuples de la terre {Simil. IX, xii). C'est pour
l'Egliseque le monde a été créé {Vis. Il, vi). Elle est une,
c'estpourquoi tous ses chefs, évêques, prêtres, docteurs et
diacres doivent demeurer, unis entre eux, conserver la paix et
la pureté de cœur, et ne jamais aspirer aux premières places
(Vis. III, V et IX Similit. VIII, vu; Mandat. XI); car lors-
;
qu'un ministre de Dieu devient esclave de la cupidité mau-
vaise, elle le dévore d'une façon cruelle (Mandat. XII).
4. De toutes les questions traitées dans le Pasteu?', celle de
V anthropologie est la plus développée l'auteur l'examine
:
sous toutes ses faces. Comme toutes les créatures en général,
l'homme est sorti des mains de Dieu pur et parfait, a afin de
régner sur tout ce qui est ici- bas » {Mandat. XII, c. iv). Il
pouvait par sa seule raison, et sans le secours d'une révéla-
tion divine, arriver à la connaissance de Dieu par la contem-
plation de ses œuvres et si les païens sont damnés (Simili-
;
tude IV), c'est parce qu'ils n'auront pas voulu connaître Dieu
leur créateur (cf. Rom., i, 19-21). L'auteur ne dit pas expres-
sément que c'est le péché originel qui a ravi à l'homme sa
perfection native, mais il le suppose " Les hommes, dit-il,
:
ne pouvaient pas entrer dans le royaume de Dieu, avant
d'avoir déposé dans l'eau baptismale la mortalité de leur vie
précédente et reçu le sceau des enfants de Dieu » [Similit. X,
c. xvi).
Hermas rappelle, en différents endroits, que l'homme jouit
de la liberté avant comme après sa justification en Jésus-
Christ. Après avoir dit [Mand. VI. c. iv) qu'il a été donné à
l'homme deux anges qui se disputent l'empire sur lui, l'em- —
pire du bien et l'empire du mal, —
il exhorte son lecteur à
résister au mauvais ange, qui le tente par le mirage des plai-
sirs mauvais, et à se confier aux avertissements de son bon
ange, ainsi qu'à ses bonnes œuvres, et à lui obéir. Aillem's,
ill'exhorte de nouveau à ne pas craindre Dieu, mais seule-
ment le démon. « Si vous craignez Dieu, vous dominerez
dit-il,
ledémon, car il na aucun pouvoir. Le démon peut bien
>^
combattre, mais il ue saurait vaincre. « Si vous lui résistez
avec foi, il s'enfuira confondu » (Mand. XII, c. v). L'homme
peut doue dominer ses mauvais désirs et les employer à son
service, s'il le veut loyalement, s'ilporte le Seigneur dans son
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEUR DE HERMAS. 99
cœur non pas seulement sur ses lèvres {Mandat. XII, c.
et i
Le dogme de la prédestination, dont l'auteur s'occupe
et iv).
particulièrement dans la Similitude VIII, c. vi, ne supprime
pas la liberté de l'homme et n'exclut pas son concom's. « Sa-
chez, dit-il, que la bonté et la miséricorde de Dieu est grande
et digne de respect aux uns, le Seignem" a accordé la péni-
:
tence, parce qu'il a prévn qu'ils am'aient le cœur pur et le
serviraient de toutes leurs forces. Quant aux autres, dont il a
reconnu la duplicité et l'hypocrisie, il leur a fermé tout retour
à la pénitence, de peur quils n'insultassent encore à sa loi par
d'horribles blasphèmes. »
Mais tout en accordant que l'homme est libre, qu'il déploie
Ubrement ses facultés, Ilermas n'en reconnaît pas moins la
nécessité d'un secours surnaturel, c'est-à-dire d'une grâce qui
l'illumine, le sanctifie et le fortifie. C'est Dieu, dit-il, qui est la
cause première de notre justification - La miséricorde s'est :
répandue sur vous, afin que vous soyez sanctifiés et purifiés
de toute mahce et perversité » [Vis. III, c. ix). « Je n'ai pu
échapper à la bête féroce (la persécution) que par la vertu de
Dieu et par sa miséricorde spéciale » [Vis. IV, c. ii). Mais
cette grâce qui opère en lui la justice, il faut que l'homme la
sollicite « Cessez de prier uniquement à cause de vos péchés
: ;
priez aussi pour obtenir la justice (la sainteté), afin que vous
y participiez dans cette maison » {Vis. III, c. i). De là cette
prière pleine de confiance « Seigneur, je suis fort dans tous
:
vos commandements, tant que vous êtes avec moi » [Mayid. XII,
c. VI, sub fin.). La foi elle-même, c'est par la grâce que nous
l'obtenons « Vous voyez donc bien que la foi descend d'en
:
haut et vient de Dieu » ^Mandat. IX). " Quand vous avez ap-
pris par la révélation divine qu'il vous avait fait miséricorde
et avait renouvelé votre esprit, vous avez déposé vos fai-
blesses ; votre force sest accrue et vous avez été fortifiés dans
la foi » L'ange de la pénitence est aussi en-
[Vis. III, c. xii).
voyé pour affermir dans la foi ceux qui font sincèrement pé-
nitence [Mandat. XII, c. vi). La pénitence est un don de la
grâce divine Le Seigneur a accordé la grâce de la pénitence
: *<
à ceux dont il a prévu qu'ils le serviraient de tout leur cœur
et avec un esprit pur » (Sim. VIII, c. vi cf. c. xu, et Sim. IX). ;
5. Pai'nii les sacrements, il n'y a que le baptême qui soit
envisagé au point de vue spécial du caractère sacramentel; la
100 PATHOLOGIE.
pénitence et le mariage ne sont considérés qiie sous leurs
rapports pratiques.
Nous avons déjà donné une idée (n° 3) de l'importance et de
l'efficacité que Hermas attribue au baptême. Le baptême dé-
livre do la mort et du péché, ouvre l'entrée du royaume des
cieux, imprime sur l'homme le sceau et le nom du Fils de
Dieu. Les justes eux-mêmes qui sont morts avant l'avènement
de Jésus-Christ ne pouvaient entrer en société avec lui que
par le baptême. « C'est par l'entremise des apôtres et des doc-
tciu's qu'ils ont reçu la vie et qu'ils ont connu le Fils de Dieu ;
ils sont descendus morts dans le tombeau, et ils en sont sortis
vivants, pour entrer dans la construction de la tour, c'e.st-à-dire
de l'Eglise » (SiniU. IX, c. xvi).
Mais quand les hommes qui ont été baptisés « oublient les
commandements du Dieu vivant, ils tombent dans les plaisirs
et les vains amusements, et sont corrompus par l'ange de
malice, les uns jusqu'à la mort, les autres jusqu'à l'afTaiblisse-
ment les uns sont voués à une ruiné éternelle, les autres ne
;
peuvent revenir à la vie que par la pénitence. Quand ils se
sont convertis, ils célèbrent Dieu comme un juge équitable
qui les ajustement visités et corrigés par les souffrances, au-
tant qu'il était nécessaire » {Siniil. VI, c. n et ui). Une fois
les péchés complètement effacés par une vraie pénitence, les
pénitents sont de nouveau admis par des vierges (par les es-
prits purs) dans l'édifice de l'Eglise, comme des membres vi-
vants {Sf'mil. IX, c. x-xni).
Contrairement au rigorisme de quelques maîtres d'alors, qui
disaient que le péché ne pouvait être elfacé que par le baptême,
et qu'après lui il n'y avait plus de pénitence possible, l'ange
de la pénitence déclare que « personne, eùt-il même été séduit
par le démon, ne périra, s'il retourne au Seigneur son Dieu »
[Simil. IX, c. xxxi); les fidèles eux-mêmes reçoivent la ré-
mission des péchés par le pouvoir qu'il m'a transmis. Ils ont
donc encore un moyen de faire pénitence mais s'ils pèchent ;
de nouveau (d'une manière grossière), la pénitence qu'ils fe-
ront ne leur servira plus de rien, car difficilement vivront-ils
pour Dieu [Mandat. IV, c. m); « la pénitence des justes a ses
limites [Vis. II, c. ii). Persévérez donc dans votre résolution,
afm que votre semence ne soit point extirpée à jamais »
[Simil. IX, c. xxiv).
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEUR DE HERMAS. 101
Dans le mariage, il faut garder la chasteté et n'ouvrir son
cœur à aucune pensée d'adultère ou de fornication. Le lien
matrimonial est indissoluble tant que les deux époux demeu-
rent en vie, même en cas d'adultère. Si la partie coupable ne
fait pas pénitence, la partie innocente peut se séparer miais ;
dans le célibat, autrement elle romprait elle-
elle doit rester
même le mariage {Mandat. IV, c, i). Quant au mariage après
la mort du premier époux, l'auteur enseigne, contrairement
à un rigorisme qui perçait à celte époque, que celui qui le <(
contracte ne pèche point, mais que, s'il reste hbre, il acquerra
un grand honneur devant Dieu » {Mandat. IV, c. iv). De là
vient que Tertullien, dans son rigorisme montaniste, appelait
lePasteur de llermas Pas^o;* rnœchornm^. Tandis que saint
Paul conseillait seulement aux époux de s'abstenir quelquefois
pour vaquer à la prière, Hermas exige d'eux, surtout des plus
âgés, qu'ils vivent constamment comme frère et sœur {Vis. Il,
c. II ; voy. Vis. I, i, et Simil. IX et Xf). Ce dernier passage,
du reste, étant sous forme de figure, ne doit s'entendre qu'au
figuré et perd ainsi ce qu'il a de choquant.
G. Ce qui caractérise le Pasteur, ce sont les exhortations de
plus en plus pressantes à pratiquer les bonnes œuvres, à tendre
à la perfection chrétienne. Il recommande avec de grandes
instances la prière, le jeune, l'aumône, en général les œuvres
de charité envers le prochain, et le renoncement à soi-même.
« Celui qui observe les commandements vivra » c'est là une ;
vérité qu'il ne cesse d'inculper avec une sorte d'emphase à
propos de chaque vertu. Il faut même poursuivre au-delà de
ce qu'exigent les commandements « Si vous faites plus que :
ce que les commandements de Dieu demandent de vous, vous
arriverez à une dignité plus haute, et vous serez plus honorés
devant Dieu qu'auparavant « {Simil. V, c. m). La récompense
du ciel sera proportionnée aux mérites de la terre. « Ce que
vous aurez fait pour le nom du Seigneur, vous le retrouverez
dans votre patrie » (Sijnil. I). La plus belle et la plus haute
recompense est réservée à ceux qui auront conservé l'inno-
cence, qui seront restés sans tromperie, comme des enfants,
«
et qui auront subi la mort du martyre pour le nom du Sei-
gneur » {Simil. IX, c. xxviii et xxix). Par contre, l'auteur
insiste avec une grande force sur les dangers des richesses :
<
Deorat., c. xiij De pudU., c. x et xx.
102 PATROLOGIE.
« Homme insensé et misérable, ne voyez- vous pas que tout
cela est une propriété étrangère, que ce sont d'autres qui le
possèdent? Au lieu d'acheter des terres, rachetez des âmes de
leur infortune assistez les veuves et les orphehns
; pour : c'est
de tels que le Seigneur vous a enrichis » (Simil. I)>
offices
Quand le pauvre reçoit du riche ce qui lui est nécessaire, il
prie le Seigneur pour le riche et comme la prière du pauvre
;
en faveur du riche est exaucée, les trésors du riche s'augmen-
tent (Simil. II). Cette manière si agréable à Dieu d'user de ses
richesses, est recommandée avec d'autant plus d'empressement
que le jour de la venue du Seigneur n'est plus éloigné car ce ;
n'est que lorsque les hommes seront détachés du monde et
de la vanité de ses richesses, que le royaume de Dieu leur
sera accessible {Simil. IX, c. xxxi). C'est tout-à-fait à tort
que certains écrivains entre autres Jachmann, ont accusé
,
Hermas d'avoir enseigné une morale judaïsante. Sans doute,
à l'exemple d'autres Pères apostoliques, il inculque fortement
la nécessité des bonnes œuvres mais ;
il n'oublie ni la pureté
du cœur, ni l'obligation de fuir le péché et d'accomplir les
commandements, dans lesquels il fait consister le véritable
jeûne, plutôt que dans l'abstinence dans le boire et le manger
i Simil. V, c. i).
7. Hermas rattache souvent ses prédications de la pénitence
à l'idée de la fin prochaine du monde nous devons donc
; dire
un mot de sa doctrine sur ce dernier point. A l'exemple de saint
Paul, dont il adopte le sentiment exprimé dans la première
Epître aux Thessaloniciens (v, 1-6), il croit h l'imminence do
la venue de Jésu.s-Christ : < La fm arrivera dès que la tour
sera construite, et elle ne tardera pas à l'être {Vis. III, c. vni,
sub mais elle sera précédée d'une calamité effroyable,
fin.);
figurée par une bête terrible » Ccf. Mat th., c.xxiv: // Tkess.,
c. n). Hermas est chargé de l'annoncer aux élus, afin qu'ils se
tiennent prêts, que, pendant les jours qui leur restent, ils
servent Dieu avec un cœur pur et irréprochable (Vis. IV).
Quant à ceux qui ont péché, ils doivent faire une pénitence
sévère, afin qu'ils deviennent des pierres propres à être em-
ployées à la tour que l'ange construit, avant que la tour soit
achevée car dès qu'elle le sera, quiconque n'y sera pas en-
;
core placé sera rejeté {Vis. III, c. v, et Simil. IX, c. xiv et
xxvi). tiendra ensuite le jugement do Dieu, suivi immédiate-
.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEIR DE HERMAS. 103
ment de la fin du monde :
(• Yoilà que Dieu, qui a créé le
monde avec une une haute sagesse, qui,
force invisible et
dans sa toute-puissance, a fondé sa sainte Eglise et qui l'a
bénie, transportera le ciel et les montagnes, aplanira toutes
choses devant les élus, afin que tout ce qu'il a promis dans
la joie saccomphsse dans la gloire » {Vis. I, c. ni). La chair
ressuscitera aussi « Ne croyez pas ceux qui vous disent que
:
ce corps sera anéanti et qu'on peut en abuser pour satisfaire
de grossières convoitises en profanant votre corps vous
; ,
profanez en même temps le Saint-Esprit... Tout corps qui sera
trouvé pur et sans tache recevra sa récompense » [Simil. V,
c. VI et viii). Ceux qui auront subi victorieusement l'épreuve
verront Dieu éternellement; ils participeront à la joie et à la
magnificence du Christ et des anges {Simil. VIII, c. m IX, ;
c. XII et XXIX V, c. ii Vis. IV, c. m); mais ceux qui se se-
; ;
ront détournés du Dieu vivant et qui auront encouru sa colère
seront voués au feu et à la damnation éternels VIII, c. vi et (
VII Simil. IV, VI, en; VIII, c. vi).
;
D'après sa théorie de l'Eglise, figurée par une tour dont les
fidèles sont les pierres et Jésus-Christ le fondement, et après
ce que l'auteur dit de la pénitence, il est une autre pensée qui
domine dans le Pasteur : cette pensée, c'est que personne ne
peut être véritablement justifié que dans l'EgUse et par
l'Eglise. « Personne n'arrive à Dieu sans passer par le Fils >>
(la Porte de l'Eglise, IX, c. xni).
Pendant toute la période du moyen âge, ou a considéré comme des
productions de l'ère apostolique et attribué à Denis, ce membre de l'a-
réopage dont il est parlé dans les Actes des apôtres, xvu, 34, les célèbres
ouvrages : des Noms divins (tltfi Oeîwv ôvojAâTuv), de la Hiérarchie céleste
(Ilept Tîi; Upapxîa; oOpavta; y., t. )..), de la Théologie mystique {Ilepl (j-uatari;
ôeoXoYia:), et d'autres encore. Aujourd'hui, douteux que cesil n'est plus
écrits remarquables et dont l'influence a été si grande, datent seulement
de la fin du cinquième siècle. Nous en parlerons donc quand nous serons
arrivés à cette époque. Au surplus, ils n'ont absolument rien de cette
.simplicité qui caractérise les Pères apostoliques '
'
Ceci est trop absolu et la démonstration n'est pas péremptoire.
Mer Darboy a écrit des choses remarquables sur les œuvres attribuées à
saint Denis. Si elles sont de la fin du cinquième siècle, comment expli-
quer que saint Grégoire de Nazianzeles cite? (Note de Védtt.)
104 PATROLOGIE.
DEUXIÈME PÉRIODE.
LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE, DE 150 A 325.
OUVRAGES APOLOGÉTIQUES ET POLÉMIQUES.
§ 20* Progrès de la littérature chrétienne qnant an fond
et à la forme.
L'ère apostolique ne nous offrait que de rares productions
faous forme de lettres. Maintenant le champ de la littérature
chrétienne s'agrandit considérablement, soit pour le fond des
idées, soit pour la manière dont on les a exprimées. La
première impulsion lui vint des attaques que les païens et les
juifs dirigèrent contre le christianisme ; la seconde, des
hérésies à la fois si nombreuses et si diverses qui déchirèrent le
sein même de l'Eglise. Les attaques du dehors furent re-
poussées par toute une phalange d'apologistes grecs et latins;
cellesdu dedans, par un nombre non moins imposant de polé-
mistes, qui se chargèrent de venger la doctrine catholique. Ce
double elfort donna naissance à la première université chré-
tienne de philosophie et de théologie, à l'école catéchétique
d'Alexandrie, où l'on cultiva largement, outre les études
théologiques, l'exégèse et particulièrement la critique biblique,
occupée alors à fixer le nombre des livres canoniques.
Les persécutions, avec leur armée de martyrs, les disputes
soulevées autour des doctrines chrétiennes, la question de la
Pàque, la manière de traiter ceux qui étaient tombés pendant
la persécution, fournirent aussi à l'histoire ecclésiastique de
nombreux et intéressants matériaux.
Chez les Latins, dès la fin du deuxième siècle, les deux
Africains Minucius Félix et Tertullien prêtèrent leur concours
à la littérature chrétienne, et, avant eux déjà, P. Victor et le
sénateur Apollonius avaient écrit à Rome sur des questions
religieuses.
Cf. Hieron., Catal., c. xxxiv et xui: Euseb., Hist. eccl.. lib. V, c. ixi
et XXIV.
LE» APOLOGISTES GRECS. — JUSTIN. i05
CHAPITRE PREMIER.
AUTEURS GRECS.
LES APOLOGISTES GRECS.
Principale édition des apologistes grecs du deuxième siècle (Justin,
Tatien, Athénagore, Théophile et Herinias), par le bénédictin Prudence
Maran, Paris, 1742, in-fol.; Gallandi, Biblioth., t. I et II; Otto, Corpus
apolog. christ., éd. 2", lenae, 1847 et seq., 9 vol. Reproduit en grande
partie avec l'appareil littéi'aire dans Migne, série grecque, t. VI.
Après à Diocpiète, écrite par un des disciples des
la Lettre
apôtres, au rapport d'Eusèbe' et de saint Jérôme*, Qw^idï'at,
évèque d'Athènes, et Aristide, philosophe athénien, adressèrent
à l'empereur Adrien des écrits en faveur du christianisme
méconnu et persécuté. Des écrits analogues furent présentés
par Méliton, évèque de Sardes, à l'empereur Antonin; par
Miltiade et par Apollinaire, évèque d'Hiéraple, en Phrygie,
à l'empereur Marc-Aurèle. Ces apologies, à part quelques
fragments sont aujourd'hui perdues celle de Méliton a
, ;
été publiée dernièrement eu une version syriaque' par
l'Anglais Cureton, et traduite en allemand parWelte'. Comme
pour le fond comme pour la forme
cette dernière, différente
du fragment qui se trouve dans Eusèbe ', ne renferme que des
idées générales sur la confusion que les païens faisaient du
vrai Dieu et des créatures, des avertissements à l'empereur de
ne se point faire illusion, et de reconnaître, lui et ses fils, le
Dieu unique, père de toutes choses, qui n'a point été créé,
mais par qui tout subsiste, afm que D'.eu le reconnaisse aussi
dans l'autre vie, c'est à Justin que nous sommes obhgés de
demander le premier modèle complet d'une apologie chré-
tienne**.
§ 21. Jasiin, philosophe c( martyr (mort en 166).
Voir les Prolégomènes dans Maran, Gallandi et Otto, vol. I-V. Dans
Migne, série grecque, t. VI. Héfelé, dans l'Encyclopédie de la théol cath.,
éd. Gaume, Paris.
' Hist. eccl., V, XXH et xxiv.— ' Calai, cap. xxxiv et xui.— ' Londres,
l8o5. — ^ Tub. Quart.-Srhr., 1863, p. 393-409. -
' Hht., lib TV, c. xxm.
— " Tous ces fragments ont été réunis par Otto, Corpus apolog., t. IX,
106 PATROLOGIE.
Justin, (irec de nation, naquit d'une famille païenne, à Fla-
via-Neapolis (l'ancienne Sichem, aujourd'hui Naplouse), vers
l'an 100 après Jésus-Christ, et fut élevé dans le paganisme.
Poussé vers la philosophie par le désir de s'instruire, ainsi
qu'il le raconte dans son Dialogue avec le juif Tnjphon, ch. ii-
vui, il fréquenta successivement l'école dun stoïcien, d'un
péripatéticien et d'un pythagoricien, et crut enfin avoir trouvé
dans Platon Un jour qu'il se promenait
la science véritaljle.
sur le rivage demer, plongé dans ses méditations philo-
la
sophiques, un vieillard entre en conversation avec lui, lui
parle de la nécessité d'une révélation divine, des prophètes de
l'Ancien Testament et de Jésus-Christ. Cet entretien le déter-
mina à de nouvelles recherches et fut suivi de sa conversion
au christianisme (de 133 à 137). Quoique baptisé, il garda
cependant le manteau des philosophes, et, sans être investi, à
ce qu'il paraît, d'aucune fonction ecclésiastique, il prit dans
ses paroles et dans ses écrits la défense du christianisme
contre les païens, les juifs et les hérétiques. On ignore s'il
était prêtre on n'a pas de raison décisive de le nier. Pendant
:
lesdeux séjours qu'il fit à Rome, où il vit et dépeignit la statue
érigée à Simon le Magicien, il combattit contre Crescent le
Cynique, qu'il convainquit d'ignorance et d'immoralité, et se
consacra à l'en.seignement (Tatienfut son disciple) ; à Ephèse,
il discuta avec le juif Tryphon. termina sa vie, comme il Il
l'avait pressenti, par la mort du martyre, et fut décapité, pro-
bablement en l'année 166, sous le préfet Rusticus, avec six
autres chrétiens, après avoir fait cette déclaration : « Nous
ne désirons rien de plus que de soufTrir pour Notre-Seigneur
Jésus-Christ car cela nous préparera une grande confiance et
;
une grande joie devant le tribunal redoutable de Dieu. »
Selon Eusèbe, Hist. eccL, XIY, xvui, le nombre de ses écrits
était très-considérable; il n'en reste pas la moitié. On lui attri-
bue plusieurs traités, les uns douteux, les autres apocryphes.
Ouvrages certainement authentiques de saint .Justin.
Iren., Adr. hœres., I, xxxi ; Terlul., Adv . VuL, c. v ; Chran. pasc
éd. Hindorf, i, 482. Voir son Martyrologe (authentique) dans Maran,
p. S85. Voir des détails sav lui dans Eùsèbe. IV, xvi-xviii; saint Jérôme.
CaML, c. xx/ii; Photius, Bibl., cod. 125.
LES APOLOGISTES GRECS. — JUSTIN. 107
Première apohvjie des. chrétiens à Ântonin le Pieux, è
1.
son Vérissime (Marc-Aurèlei, à son fils adoptif Lucien
fils
Vérus au sénat et au peuple romain en soixante-huit
, ,
chapitres. Ddi-n^^ ?>on Dinlofjue contre le juif Tryphon, ch. cxx,
Justin déclare lui-même que cet écrit a été réellement remis à
son adresse (en 138 ou 139), malgré sa noble hardiesse. Son
but est d'amener l'empereur à renoncer à la procédure inique
suivie contre les chrétiens et à la remplacer par une procédure
régulière ; de démontrer que les chrétiens ne sont point des mal-
faiteurs, et qu'il n'est pas permis de les mettre à mor( unique-
ment à cause de leur nom. Justin montre combien sont futiles
les accusations des païens lorsqu'ils reprochent aux chrétiens
d'être des athées et de se livrer à la débauche dans leurs assem-
blées rehgieuses. Pour les anéantir, il développe la morale de
l'Evangile, et prouve par les mœurs des chrétiens, surtout
par leur chasteté, qu'ils vivent conformément à ses préceptes.
((Quant à ceux, dit-il, dont la conduite n'e.st pas trouvée con-
forme aux enseignements du (Ihrist, ils ne sont pas chrétiens,
quoiqu'ils confessent de bouche sa doctrine » (ch. xvi). Après
avoir exposé la croyance des chrétiens, Justin montre les vertus
qu'ils pratiquent. « Plusieurs personnes des deux sexes qui
ont vécu soixante ou soixante-dix ans, et qui dès leur enfance
ont été élevées dans le christianisme, sont restées pures, et je
me glorifie de pouvoir en montrer de telles dans toutes les
conditions humaines. Et que dirai-je de la foule innombrable
de ceux qui se sont convertis de l'impureté et se sont élevés
jusqu'à ce niveau (ch. xv) Dieu nous a avertis de travailler
i*
avec patience et douceur à ramener tous les hommes du dès-
honneur et des mauvais désirs. Nous pouvons prouver que
nous l'avons fait sur un grand nombre de ceux qui autrefois
vous appartenaient (ch. xvfi. Les chrétiens sont également
de bons et inolTensifs citoyens, occupés d'abord à payer les
tributs et les impôts (ch. xvii). Mais le crime dont ils méritent
le moins d'être accusés, c'est celui d'athéisme ;au lieu d'ho-
norer de prétendues divinités, ils adorent le Père de la vérité
et de la justice, le Créateur de toutes choses, aussi bien que
son Fils et le Saint-Esprit. Cette véritable manière d'adorer
Dieu, c'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'a enseignée ; c'est
pour cela qu'il est né et a été crucifié sous Ponce-Pilate. De là
cerfe autre accusation que les païens intentent aux chrétiens.
108 PATHOLOGIE.
de placer à côté du Dieu éternel, Père de toutes choses, un
homme crucifié; mais ils ne comprennent point ce mystère »
(ch. xni). Contrairement au christianisme, qui a été annoncé
par les prophètes, le paganisme est une œuvre satanique,
pleine d'immoralité. Ce" sont encore les démons qui, ennemis
de tout ce y a de bon dans l'univers, ont persécuté le
qu'il
Christ et ses sectateurs, y compris même les philosophes
païens. Saint Justin conclut en déclarant que, dans le culte
des chrétiens, il ne se pratique rien d'injuste ni d'immoral,
mais que tout se passe d'une façon pieuse et sainte. 11 en
appelle précisément aux parties du culte qui réunissent les
plus grandes assemblées, comme le baptême solennel des
adultes et la célébration de l'Eucharistie.
A cette apologie se trouve annexé un décret d'Adrien sur le
traitement des chrétiens devant les tribunaux. Deux autres
additions : douteux de l'empereur Anloniu à la commu-
l'édit
nauté d'Asie, et une lettre de Marc-Aurèle sur le miracle de la
Légion fulminante, ont été annexées par des copistes posté-
rieurs.
Deuxième apologie en faveur des chrétiens, adressée au
2.
sénat romain, en quinze chapitres. Scaliger et Papebrock
estiment que cette apologie servait d'introduction à la pre-
mière. Suivant eux, elle occupe la première place dans les
anciens manuscrits et dans l'édition princeps. Tillemont a
prouvé que c'était une erreur. Grabe et BoU ont prétendu que
cette apologie, n'ayant ni titre ni conclusion, était un appendice
ou un fragment de la première, d'autant plus que Justin y fait
allusion par trois fois, en se servant de la formule : « comme
nous lavons dit. » Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle se
rattache à la première et qu'elle la complète, en ajoutant aux
un fait particulier qui venait de se passer
griefs des chrétiens
à Rome. Trois chrétiens avaient été injustement condamnés à
mort par le préfet Rusticus. Justin en prit occasion pour
montrer que les chrétiens n'étaient persécutés que parce qu'ils
enseignaient la vérité et pratiquaient la vertu; lui-même ne
s'attend à rien autre chose qu'à se voir arracher la vie par ses
ennemis et surtout par Crescent, le philosophe cynique. Il ré-
pond ensuite à ces questions ironiques des païens Pourquoi :
ne vous tuez- vous pas vous-mêmes pour aller vers votre Dieu?
Pourquoi Dieu ne vous déhvre-t-il pas de vos persécuteurs ?
LES APOLOGISTES GRECS. — JUSTIN. 109
— La constance des premiers chrétiens, ajoute Justin, prouve
qu'ils possèdent la véritable vertu, qu'ils aspirent sérieuse-
ment aux biens éternels et que leur vie n'est pas ce que
croient les païens. « Pour moi, dil-il, lorsque, étant encore
platonicien, je vis conduire les chrétiens à la mort et à tout
ce qu'il y a dafTreux, je reconnus qu'il était impossible qu'ils
vécussent dans le mal et dans les plaisirs sensuels » (ch. xn).
Il fin, avec la même fermeté généreuse qu'il
déclare à la
l'avait fait au commencement de sa première apologie « Si :
ce que je vous ai dit vous semble conforme à la vérité et à la
raison, protégez-le; si vous n'y voyez qu'un vain bavardage,
rejctcz-le. Seulement, ne tuez pas des hommes qui n'ont fait
aucim mal comme vous tuez des ennemis car, nous vous le ;
disons d'avance, vous n'échapperez pas au futur jugement de
Dieu, si vous persistez dans votre injustice mais nous, nous ;
ne cesserons de nous écrier Que la volonté de Dieu soit
:
faite ! »
3. Dialof/iie avec le juif Tri/phon, divisé en cent quarante
deux chapitres. Son authenticité, pleinement garantie par des
raisons internes et externes, n'a été contestée que de nos jours,
mais les arguments qu'on allègue ne semblent pas valables. 11
en est de même de ce qu'on dit des interpolations et des
lacunes. Ce dialogue est évidemment le résultat d'une con-
férence que l'auteur eut à Ephèse avec le juif Tryphon, après
l'année 139 de Jésus-Christ (cf. ch. i et cxx), et qui dura deux
jours entiers. 11 y examine le caractère obligatoire des lois
cérémoniales usitées chez les juifs, notamment de la circon-
cision, et démontre qu'elles n'obligent pas tous les hommes,
attendu qu'elles n'étaient que locales et temporaires. Les
prescriptions de la loi n'ont point d'autre valeur que de con-
tribuer à la justice et à la piété. Elles ne sont que des figures
de Jésus-Christ, de ses doctrines, de ses actes et de sa vie.
« Pour moi, dit-il, j'ai lu qu'il y aurait une loi nouvelle et par-
faite, une alliance plus solide que tout autre alliance, et que
tous les hommes qui soupirent après Ihéritage du Seigneur
seraient tenus d'observer » (ch. xi). Jésus-Christ a consommé
l'ancienne alliance, —
supprimée. Examinant ensuite la
il l'a
personne de Jésus-Christ et son caiactère messianique, Justin
étabht que les prophéties de l'Ancien Testament se sont
accomplies en lui et par lui, et qu'en adoptant cette doctrine
ilO -
PATROLOGIK.
on u'adopte nullement les divinités fabuleuses du paganisme,
puisque l'Ancien Testament lui-même enseigne la pluralité
des personnes divines. « Je veux essayer de vous montrer
qu'en dehors et au-dessous du Créateur de l'univers, il existe
encore un autre Dieu et Seigneur, auquel on donne aussi le
nom d'ange » (ch. lvi). Or, c'est précisément cette seconde
divinité qui est apparue en Jésus, né de la Vierge et mort sur
la croix car « le Pèi-e de l'univers a voulu que son Christ se
;
chargeât, en vue du salut des hommes, de la malédiction de
tous » (ch. xcv). Justin déclare, en finissant, que « celui qui ne
croit pas au Christ ne croit pas davantage aux prédictions des
prophètes qui le publient et l'annoncent à tous les hommes >>
(ch. cxxxvi).
Ouvrages douteux de saint Justin.
Ces ouvrages. qu'Eusèbe et Photius attribuent à saint Jus-
tin, sont :
i. Le Discours aux Grecs, comprenant cinq chapitres. Ce
petit écrit traite de l'absurdité et de l'immoralité de la mytho-
logie païenne, et invite les Grecs à la remplacer par la reli-
gion des chrétiens, si pure et si sainte. Eusèbe attribue à
Justin deux autres discours aux Grecs, dont le second aurait
été aussi intitulé "EXsyxo;; il lui donne la première place.
:
Ainsi s'évanouirait l'objection capitale qu'on élève contre le
Discours, à savoir qu'il n'y est point question de la « nature
des démons, contrairement à ce que dit Eusèbe. Les autres
»
arguments apportés par Otto contre leur authenticité, n'ont
aucun fondement.
2. Discours moral aux Grecs, composé de trente-huit cha-
pitres. Cet écrit, dit Eusèbe, « traite longuement la plupart
des matières qui font l'objet de nos recherches et de celles
des philosophes paiens, et il explique la nature des dé-
mons'. » L'auteur y démontre que la vérité, en ce qui con-
cerne les dieux, ou les démons, comme dit Eusèbe, ne peut
se trouver ni chez les poètes, ni chez les philosophes païens,
car ils sont souvent en contradiction. Beaucoup plus anciennes
sont les sources où les chrétiens puisent leurs doctrines, no-
'
Il est remarquable que ce passage, où il est parlé d'un écrit de longue
haleine, [Aaxpèv xaraTeivaç tôv Wyov, a toujours été jusqu'ici attribué au
petit discours eu ciuq ciiapitres adresse aux Grecs.
LES APOLOGISTES GRECS. — JUSTIN. 114
tamment les écrits de Moïse et des prophètes c'est à eux que :
les païens ont emprunté tout ce qu'ils ont su de vrai touchant
la divinité. L'auteur s'applique surtout à démontrer la doc-
trine de l'unité divine, qu'il a trouvée dans Orphée, dans la
Sibylle, dans Homère, Sophocle, Pythagore et Platon (ch. xiv,
xxv). Les Eg}'ptiens et les traducteurs alexandrins de la Bible
avaient contribué à propager cette connaissance. Cette idée se
concilie parfaitement avec ce que nous savons de la doctrine
de Justin sur le îôyo; Tnipuo^n-M;, quoique cette doctrine ne soit
pas reproduite ici.
Les arguments contre l'authenticité de ce discours ne sont
pas sérieux. On a dit, entre autres choses, que les chapitres v
et VII contiennent des inexactitudes sur la philosophie plato-
nicienne, et qu'au chapitre viii l'auteur attribue à Hermès
une pensée de Platon contraire à ce qui est dit au chapitre x
de la seconde Apologie. jM. Héfelé, qui a développé les plus
importants de ces arguments, ne les croit pas décisifs '.
3. Un autre ouvrage, analogue pour le fond, est intitulé :
de la Monai'chie, en six chapitres. Après une remarque sur
l'origine de l'idolâtrie, l'auteur essaie de démontrer, avec des
textes souvent interpolés', que les plus grands poètes et phi-
losophes païens ont enseigné le monothéisme, et qu'ainsi
la doctrine de l'unité et de l'immutabilité de Dieu est la seule
admissible. Comme il est rapporté dans Eusèbe que, dans cet
écrit, Justin a démontré l'unité de Dieu à l'aide des auteurs
païens et de la Bible, et qu'on ne trouve ici aucun texte
biblique, on en a conclu que ces qu'un
six chapitres n'étaient
fragment de l'œuvre originale, d'autant plus que l'étendue de
l'ouvrage ne répondait pas à l'importance du sujet.
Mais il y a dans la difTérence du style et dans cette asser-
tion (ch m) que les dieux des païens ne sont que des hommes
à qui on a décerné les honneurs divins, tandis qu'ailleurs
Justin les appelle des démons, » de graves raisons contre
<>
son authenticité.
' Voir Diction, encyclop. de la ihéol. calh., éd. Gauuie.
' Il
y avait déjà à cette époque divers ouvrages émanés de juifs alexau-
drins, où l'on faisait professer l'uni lé de Dieu au plus grand nombre
j)ossible lie philosophes et de poètes païens.
112 PATHOLOGIE.
Ouvrages perdus de saint Justin.
Ce sont : 1. un traité 2. sur l'A)ne, 3. un Aperçu
du Psautier,
sur toutes les Hérésies, dontlui-même au chapitre xxvi
il parle
de sa première Apologie^. 11 est possible que le beau frag-
ment sur la résurrection, en dix chapitres, que saint Jean
Damascène nous a conservé sous forme de parallèles, soit
tiré de cet Aperçu '.
Le récit, élevé en plusieurs endroits ne dépasse pas, en ,
somme, le ton de la conversation familière. Le style est sou-
vent incorrect et diffus. L'auteur n'a pas mis à profit sa vaste
connaissance des classiques païens. Il n'est pas moins vrai que
Justin a fait faire à la littérature chrétienne un progrès sen-
sible, étonnant même, soit par l'étendne de ses écrits, soit
par les doctrines qu'il y soutient, soit par l'originahté de ses
vues.
Doctrines et opinions particulières de saint Justin.
Ceillier dit à ce sujet « Aucun des Pères de l'Eglise de la
:
première époque n'a montré autant de connaissance, de soli-
dité et de précision '. »
1. Dieu: « Ce titre n'est pas un vain nom, c'est l'image
gravée dans la nature humaine d'un être indéfmissable ,
>>
2. Quand il traite de la sainte Trinité , il est contraint
de sortir des limites ordinaires de la discipline de l'arcane :
a Quel homme raisonnable oserait dire que nous sommes des
athées?... C'est pour enseigner la véritable manière d'honorer
Dieu que Jésus-Christ est né, qu'il a été crucifié sous Ponce-
< Cf. Iren., lib. IV, cap. xiv.
« Sont cerlainemiiit apocryphes Epistola ad Zenam et Serenam; Expo-
;
rcctx confcssionis [ai:)vés
sitio concile de Nicée); Responsiones ad orllio-
le
doxos (après le concile de Constantinople); Quaesllones citrislianse nd
Grwcos, et Qu.'eslioncs grœcœ ad chrislianoa, où il esl déjà parlé des mani-
chéens; Quurunidam Aristotelis dogmatum coiifulalio, ignoré de tous les
anciens.
' Hisl. génér. des nuteurs ecch's., nouvelle édition, Paris, 1863, t. I,
p. 430. — * //• Apol., c. VI. Ici, de même que dans les chapitres lxi et
LXiii de la /'' Apologie, il ne cile point les anges à côté de la Trinité,
comme au chapitre vi, /" Apologie; d'où Ton peut conclure qu'il n'a pas
Toulu les égaler aux trois personnes divines.
,
J.KS APOLOGISTES GRECS. — JUSTIX. 113
Pilate; c'est lui qui nous a appris qu'il est le vrai Fils de Dieu.
Nous l'honorons en seconde ligne, iv rhvTipa. yy^v.^ et l'Esprit
prophétique en troisième lig'ne, » èv t^oitïi râ^Et'. Saint Justin
enseigne également en termes précis la distinction per-
, ,
sonnelle du Verbe et du Père, é'tjisoî ©sôî'.
11 est moins explicite sur les relations du Verbe avec le Père
avant et après la création du monde'; car il semble croire
qu'il fut engendré une seconde fois lors de la création *. En
tout cas, cette seconde génération, trop vaguement caracté-
risée, ne doit point s'entendre dans le n-poyoptxdj sens du "/ôyoç
de Philon, expression qui n'est pas, du reste, employée par
Justin ^
Le Verbe s'est fait homme, c'est Jésus-Christ, le Fils de
la Vierge"; c'est lui qui a supprimé la loi mosaïque et a fait
place à une nouvelle loi morale \ de sorte qu'il est devenu
un nouveau législateur ^
3. La doctrine du îoyo? aj:ipi/.xzLy.oç est particulière à saint
Justin. Suivant cette doctrine, le monde, avant Jésus-Christ,
n'était pas dépourvu de toute connaissance de la vérité
puisque saint Jean enseigne que le Verbe divin a lui dans les
ténèbres et y a répandu des semences de vérité. Ces semences
sont éparses dans la philosophie des païens et plus encore
dans des juifs. C'est le Verbe qui les a répandues ^ De
la loi
là cettehaute estime que Justin professe pour la philosophie,
surtout pour la philosophie platonicienne, sans méconnaître
combien elle diffère du christianisme, et combien celui-ci
l'emporte sur toute doctrine humaine. Cette connaissance
partielle de la vérité divine a rapproché du christianisme,
d'une manière pour ainsi dire invisible, les meilleurs d'entre
les païens « Tous les hommes qui vivent avec le Verbe ou
:
en conformité avec le Verbe, sont chrétiens, quoiqu'on les ait
pris pour des païens tels furent chez les Grecs Socrate
; et
Heraclite '". »
4. Sur la création Justin pense que Dieu a d'abord tiré
,
du néant une matière informe, qu'il a ensuite ordonnée,
creatio prima et secunda^\ Les hommes sont le dernier ou-
' /" Apol, c. XIII.— « Dial., c. LV. — ' Dial., c. lxi. — //• Apol., c. V\
— « Cf. Schwane, HisL des dogm., vol. I, p. 94 et suiv. — ^ Dial., c. xlviii.
— ' Cap. XI et seq. — » Dialog., c. xviii. ^ I" ApoL,— c. x; Dial., c. i et
n — ^^ /'• Apol., c. XLVi. —
'1 CohorL, c.
xsii.
I. — PATROLOGIE. 8
H4 PATROLOGIE.
vrage de la création visible et la Providence divine s'exerce '
par l'intermédiaire des anges-.
La liberté humaine n'est pas supprimée par la prévision
divine, ni anéantie parce que Dieu punit quelquefois le mal
aussitôt qu'il est commis. Il supporte en patience la malice
des méchants, afin de leur laisser le temps de se convertir et
d'assurer la récompense des bons.
5. En anthropologie, Justin est dichotomiste. Sous le nom
de troisième principe, « l'esprit, » il entend probablement la
vie de la grâce \ Il exalte tellement la liberté morale, qu'on a
voulu l'accuser de pélagianisme. Quant à l'immortalité de
l'âme, elle n'est, selon lui, qu'un don particulier de Dieu, ce
n'est point une qualité essentielle de lame '\
6. Sur le péché originel, saint Justin n'a point l'occasion de
se prononcer, sinon peut-être dans ce passage, dont le sens
est controversé : « 11 (Jésus-Christ) s'est assujéti à la nais-
sance et au crucifiement, non parce qu'il y était forcé, mais à
cause de la race humaine, vouée depuis Adam à la mort et à
la tromperie du serpent, sans parler (Kv.pà) de la dette que
*
chacun contracte en péchant personnellement » (Dialog.,
c. Lxxxvni).
7. Sur la Rédemption, Justin enseigne que Dieu sauve par
Jésus-Christ « tous ceux qui font des actes dignes de malédic-
tion ^ » Le Christ ou Messie est le « Dieu humilié ', » et sa mort
est le '< mystère du salut ^ On nous a annoncé que le Christ
est roi, prêtre, Dieif, Seigneur, envoyé, homme, qu'il est né
comme un enfant, et que c'est seulement alors qu'il a été
assujéti aux souffrances qu'il est ensuite retourné au ciel,
;
qu'il reviendra entouré de majesté et qu'il possède un ,
royaume éternel. » Et ailleurs « Un seul est frappé, et tous :
sont guéris le juste est déshonoré, et les criminels sont réta-
;
bhs dans leur honneur. Cet innocent subit ce qu'il ne doit
pas, et il acquitte tous les pécheurs de ce qu'ils doivent. Car
'
Dialog. j c. v. — ^ //' Apol., c. v. —
De resurrecl., c. x. Cf. Schwane,
'
Hisl. des doqm., l. I, p. 412. — Dial., c. vi.
*
' 'AXX'yTTÈp Toû ys'vou; xo\> twv àvôpwTiwv, ô aTiô xou 'A5à[x inzb ôâvaTOv xal n),àvr|V
T^iv toû ôçetA); èusuKÔxîi, Trapà t/iv i6tav aîxtav éxâo-Tou aÛTwv ïtovïipeuffajjLévov.
Si, comme on peut le faire, on traduit Ttapà par « à cause, » l'allusion au
péché originel disparaît.
* Dial., c. XGiv. — ^ Ibid., c. Lxviii. — ' Ibid., c Lxxiv. — ' Ibid.,
c. XXXIV.
LES APOLOGISTES GRECS. — JUSTIN. 115
qu esl-ce qui pouvait mieux, couvrir nos péchés que sa jus-
tice? Comment
pouvait être mieux expiée la rébellion des
serviteurs que par l'obéissance du Fils? Liniquité de plu-
sieurs est cachée dans un seul juste, et la justice d'un seul
faitque plusieurs sont justifiés '. »
8. Touchant la nécessité de la grâce, saint Justin s'exprime
ainsi Si nous avons été créés dans le commencement, cela
: *<
ne dépendait point de nous. Mais que nous fassions ce qui
hii plaît en employant les forces spirituelles (|u'il nous donne,
c'est ce qu'il nous persuade et nous induit à croire. Et nous
croyons de tous les hommes que non-seulement ils ne sont
pas empêchés d'embrasser (la foi), mais qu'ils y sont con-
duits. »
Avec Papias, saint Justin partage les opinions des millé-
9.
naires. Voicicomment il s'est exprimé dans le Dialogue avec
Tryphon « Je vous ai déjà déclaré que je croyais avec plu-
:
sieurs autres que la chose arriverait en cette manière qui est
connue parmi vous, mais qu'il y en avait plusieurs, de la
pure et religieuse doctrine des chrétiens, qui n'étaient pas de
ce sentiment. » 11 croyait donc que ce sentiment qu'il par-
tageait avec plusieurs chrétiens, était tenu pour indifférent
dans l'Eghse'.
10. En matière de culte, Justin sortant des étroites limites
de la discipline de l'arcane, traite du baptême, du culte et de
l'Eucharistie avec plus de détails que tous ses devanciers.
Sur le baptême « Ceux qui sont persuadés de la vérité de
:
notre doctrine et qui promettent d'y conformer leur vie, nous
leur apprenons à prier, à jeûner et à demander à Dieu la
rémission de leurs fautes pas.sées. Ensuite, nous les amenons
où est l'eau, et ils sont régénérés comme nous l'avons été
nous-mêmes; car ils sont lavés dans cette eau au nom du
Seigneur Dieu, père de toutes choses, et de notre Sauveur
Jésus-Christ et du Saint-Esprit ^ »
« Les prières achevées, nous nous saluons par le baiser,
et on présente à aux frères du pain et une
celui qui préside
coupe de vin et d'eau. Il les prend, donne louange et gloire
au Père par le nom du Fils et du Saint-Esprit, et lui fait
une longue action de grâces, que tout le peuple ratifie en
^ Epist. ad Diog. (Git, du trad.) — = Cit. du trad. — ' /" Apol., c, lxi;
cf. LXII et LXIV.
116 PATRÔLOGIÈ.
disant Amen. Ceux que nous nommons diacres distribuent
:
ensuite à chaque assistant le pain, le vin et l'eau consacrés
par l'action de grâces, et en portent aux absents. » Cela a lieu
le jour du soleil (le dimanche), et après que le lecteur a lu les
écrits des prophètes et des apôtres, auxquels le président
rattache une exhortation*. »
Nul ne peut participer à cette nourriture (eucharistique),
«
ne croit la vérité de notre doctrine, s'il n'a été lavé pour la
s'il
rémission des péchés et la régénération, et s'il ne conforme sa
vie aux enseignements du Christ. Car nous ne la prenons
pas comme un pain commun ni comme un breuvage ordi-
naire mais de même qu'en vertu de la parole de Dieu, Jésus-
;
Christ incarné a pris la chair et le sang pour notre salut; de
même nous savons que cette nourriture qui, suivant le cours
ordinaire, deviendrait notre chair et notre sang, étant consa-
crée par la prière qui vient de lui, est la chair et le sang de
Jésus incarné. Car les apôtres, dans les mémoires qu'ils ont
rédigés sous le nom d'évangiles, nous ont transmis que Jésus
leur avait commandé ainsi, lorsque prenant du pain et rendant
grâces, il dit : « Faites ceci en mémoire de moi ; ceci est mon
corps, prenant de même le calice, il rendit grâces et
)) et que,
dit « Ceci est mon sang; » et que c'était à eux seuls qu'était
:
donné ce pouvoir » '
.
Saint Justin mettait d'autant plus de zèle à défendre la nou-
velle doctrine, qu'il en avait ressenti lui-même les salutaires
effets. « Nous aimions
autrefois la débauche, aujourd'hui la
pureté seule fait toutes nos délices. Nous qui employions les
arts magiques, nous nous abandonnons uniquement à la
bonté de Dieu. Nous cherchions surtout les moyens de nous
enrichir, et nous mettons nos biens en commun pour les par-
tager avec l'indigent. Nous nous haïssions jusqu'à la mort,
nous suivions nos coutumes de ne manger qu'avec nos com-
patriotes depuis la venue du Christ, nous vivons famihèrement
;
et prions pour nos ennemis. Ceux qui nous persécutent, nous
tâchons de les convertir, afin que, vivant selon les préceptes
du Christ, ils espèrent du Dieu souverain les mêmes récom-
penses que nous \ » Il disait encore dans le même sens « La :
doctrine du Chi'ist a quelque chose qui inspire le respect, et
'•
/-' Apol-, c. Lxvu. — ' Ibid-, c. Lxvi, — ' I" Apol., c. xiv.
.
LES APOLOGISTES GRECS. — TATIEX l'aSSYRIEN. il7
qui est capable d'ébranler ceux qui ont quitté la droite voio »
{Dial., c. vni) « mais nul ne la peut comprendre si Dieu ne lui
;
ouvre l'intelligence » [Dial., c. lxxxi).
Cf. l'abbé Freppel, Apologistes chrétiens du deuonème siècle, P» partie.
Saint Justin, \ vol. in-8<». Semisch, Justin
Martyr. Bresl., i840; l'ar-
le
ticle Justin dans VEncyclop. de Ersch et Gruber, Bœhringer, Hist. de
l'Eglise en biographies.
% 22. Tatleu l'Assyrien (vers l'an 170).
Voir les Prolégomènes de Maran,Gallandi et Otto (t. VI); l'article Tatien
dans VEncyclopédie de la théologie cath., édit. Gaume.
Tatien naquit en Assyrie vers l'an 130, et fut élevé dans le
paganisme. Il fit de grands voyages, et dans tous les pays
qu'il parcourut il chercha à connaître les doctrines religieuses
et les mystères qui y étaient répandus. Quoique né barbare,
il ne dédaigna point d'étudier la science des Grecs et de se
l'approprier. Cependant leur philosophie, leur poésie et leur
rhétorique ne le satisfirent point complètement le culte im- :
moral absurde des païens, l'ambition et la cupidité des phi-
et
losophes et des rhéteurs lui inspirèrent même du dégoût.
Telles étaient ses dispositions lorsque les saintes Ecritures
des chrétiens tombèrent entre ses mains il reconnut bientôt ;
qu'elles contenaient la vérité où il Rome de
aspirait. Disciple à
saint Justin, il travailla dans le même ordre d'idées, ce qui lui
attira la haine de Crescent, le philosophe cynique, et l'obligea
ne point devenir, comme Justin, vic-
à quitter la ville, afin de
time de son ressentiment. Pendant son séjour à Rome, il avait
eu pour disciple Rhodon.
Déserteur du christianisme par esprit d'orgueil, il fonda en
Mésopotamie, sous le règne de Marc-Aurèle, une secte gnos-
tique qui, tout en adoptant la doctrine des éons, imaginée par
Valenlin, professait des principes sévères, interdisait le vin et
le mariage. Ses sectateurs furent appelés tatianites, encratiles,
hydroparastates '
La plupart de ses nombreux écrits sont perdus, notamment :
• Cf. Tat. Or. adv. Grsec, c. xvi, xxix, xxxv, xlii ; Hippolyt., Philos.,
VII), c. XVI Euseb., Hisl. eccL, IV, xvi, xxviii V, xiir lren.,Adv. haer.,
; ; ;
I, XXVIII Epiph., Hxr,, xLVi Clem. Alex., Strom.. III, p. i83; Hieron..
; ;
In Amos, c. ii Calai., c. xxix.
;
118 PATROLOGIE.
1. son Traité des animaux, qu'il mentionne lui-même dans
son Discours, c. xv; 2. un Recueil de problèmes, où il explique
certains points difficiles des saintes Ecritures'; 3. iiîûî toO v,a.-à
Tôv (TùiTripa. y.cizapri<T[j.o~j^; 4. V Harmonie des Evangiles , où ses
aspirations gnostiques lui ont fait omettre la généalogie du
Christ et tout ce qui concerne son origine et sa naissance hu-
maine. Cet ouvrage, malgré son caractère hérétique, n'était
pas seulement répandu chez les tatianites, mais encore chez
les orthodoxes, et Théodoret, évêque de Cyr, se voyait encore
obligé, au cinquième siècle, de le bannir de ses églises et de
le remplacer par les vrais Evangiles \
Nous avons encore de lui le Discours contre les Grecs, en
quarante-deux chapitres, écrit vers 170, avant son apostasie.
Il y apprécie le paganisme beaucoup plus sévèrement que
saint Justin il n'y voit rien que de démoniaque. Son langage
;
est aussi très-agressif. La tendance de cet écrit est indiquée
dans ce passage de la conclusion « Après avoir connu Dieu :
et ses œuvres, je suis prêt à vous rendre compte de mes prin-
cipes, sans pour cela renoncer au culte du vrai Dieu. »
« Hellènes s'écrie-t-il dès le début, ne haïssez point les
!
barbares et ne méprisez point leurs doctrines. Nommez-moi,
en effet, une seule de vos inventions 'qui ne vienne point des
barbares. » Puis, se moquant des erreurs de leurs philosophes :
c'est avec raison, dit-il, que les chrétiens rejettent leurs doc-
trines et leur idolâtrie. « Je ne veux point adorer ce qui a été
créé pour notre usage. Or, puisque c'est pour notre usage que
le soleil et la lune ont été créés, comment pourrais-je adorer
mes serviteurs ))(ch. iv)? Les chrétiens préfèrent honorer Dieu
et son Verbe, qui a créé le monde. Le Verbe et le Saint-Esprit
ont rendu les hommes immortels mais les démons les ont ;
séduits, et sont devenus ainsi les fondateurs du paganisme,
dont Tatien flagelle impitoyablement les folles extravagances
(ch. vni-x). 11 n'y a point de destin, et tout homme est libre ;
c'est pourquoi « mourez au monde en rejetant sa folie, et vivez
pour Dieu eu vous dépouillant par sa connaissance de votre
première nativité » (dans le péché), c. xi. Gardez-vous des
guérisons et des prophéties des démons ce sont des artifices ;
faux et trompeurs (ch. xvn-xx). Aux railleries des Grecs sur
^ Euseh., Hisl. eccL, lib. V, c. xiii. — ^ Clem. Alex., Slrom., III, p. 160.
— » Hœrel. {ah., lib. I, c. xx.
LES APOLOGISTES GRECS. — TATIEN L ASSYRIEN. H9
'(la doctrine d'un homme devenu Dieu, » Tatien oppose les
absurdités et les platitudes de la mythologie il dépeint les :
immoralités du théâtre et les cruautés du cirque, rappelle les
querelles des philosophes, les vanteries des rhéteurs (ch. xxi-
formes tant exaltées du style attique, du
xxvi), la futilité des
syllogisme , la contradiction de leurs lois (ch.
xxi-xxvm).
« Ouvrez les yeux sur votre avant de songer à celle des
folie,
autres ; il est vrai, votre langue est cultivée, mais vos opinions
sont insensées » (ch. xiv).
« Je ne veux point régner, dit-il, je ne pense pas à m'enri-
chir; je repousse les honneurs du commandement; je hais la
fornication ;
je ne me mettrai point en mer par motif d'a-
varice; je n'aspire point aux couronnes des athlètes ;
je suis
exempt de la manie de la gloire; je méprise la mort; je suis
supérieur à toutes les maladies la tristesse ne me consume
;
pas l'àme. Esclave, je supporte patiemment la servitude ;
hbre, je ne me
vante pas de ma liberté. L'empereur m'or-
donne-t-il de payer le tribut? je suis prêt. Le maître veut-il
que je le serve? je reconnais mon devoir. L'homme veut être
honoré humainement. Dieu seul doit être craint. Si quelqu'un
me commandait de le renier, alors seulement je n'obéirais
point; je mourrais plutôt pour iiètre ni menteur, ni ingrat
Pourquoi vouloir me persuader de dissimuler ma profession?
Et toi, qui te vantes de ne pas craindre la mort, pourquoi
m'engager à la fuir par des moyens honteux ? »
Tatien fait preuve d'un vi'ai courage en s'élevant contre les
philosophes, car ils étaient tout-puissants à la cour d'un prince
qui se piquait de philosophie. « Qu'est-ce que vos philosophes,
dit-il, ont de si merveilleux et de si grands? Ils découvrent
négligemment une de leurs épaules, se font venir de grands
cheveux, une longue barbe et portent des ongles comme des
griffes de bêtes. Ils publient qu'ils n'ont besoin de personne ;
cependant il leur faut un corroyeur pour leur besace, un tailleur
pour leur habit, un tom'iieur pour leur bâton, des gens riches
et un bon cuisinier pour leur gourmandise. Toi, cynique, pareil
à l'animal auquel tu dois ton nom, tu aboies efï'rontément de-
vant tout le monde, comme si tu n'avais besoin de rien ce- ;
pendant si on manque de te donner, tu te venges toi-même, tu
charges d'injures les riches et fais de la philosophie un mé-
tier. Te déclares-tu partisan de Platon, aussitôt un sophiste
420 PATROLOGIE.
épicurien te résiste en face. Veux-tu suivre Aristote, tu seras
en butte aux invectives du disciple de Démocrite. Pythagore,
héritier de la doctrine de Phérécyde, assure qu'il a été Eu-
phorbe; mais Aristote combat l'immortalité de l'âme. Et tou-
tefois, divisés ainsi entre vous par tant d'opinions contraires,
vous osez nous attaquer, nous qui n'avons pour ainsi dire
qu'un esprit et une langue. Tel parmi vous prétend que Dieu
est un corps, moi je crois qu'il est incorporel; tel, que l'uni-
vers est indissoluble; moi, qu'il se dissoudra un jour; tel, que
l'incendie de l'univers arrivera plusieurs fois moi, qu'il n'ar- ;
rivera qu'une seule juges des âmes sont Minos et
; tel, que les
Rhadamanthe moi, que c'est Dieu même tel, que l'âme seule
; ;
est douée d'immortalité moi, que le corps même y aura part.
;
En quoi donc, ô Hellènes, vous faisons-nous tort? Pourquoi,
nous qui suivons la raison de Dieu, nous haïssez-vous comme
les plus scélérats des hommes !
» Quant à votre tentative pour allégoriser les dieux, ce n'est
autre chose que leur destruction. Après avoir observé tout
cela parmi vous, à quoi j'ajoute encore la diversité des lois,
au lieu d'une loi unique, je ne pouvais pas servir plus long-
temps l'erreur et favoriser l'immoralité: je vous tourne le
dos, sans me laisser séduire par l'atticisme du style et la
vraisemblance des syllogismes de la philosophie.
» Tandis que je cherchais, des livres barbares '^lAncien
Testament) me tombèrent comme par hasard entre les mains,
beaucoup trop anciens et divins pour qu'on puisse les com-
parer avec la doctrine et les erreurs des Grecs. Ce qui me
détermina à leur donner créance, ce fut la simplicité du style,
le naturel de la narration, l'explication intelligible de la créa-
tion du monde, la prévision de l'avenir, l'excellence des doc-
trines, et l'empire qu'on y voit exercé sur toutes choses. C'est
ainsi que mon esprit reçut un enseignement divin, que je re-
connus que votre doctrine conduit à la damnation, que celle-
ci, au contraire, abolit l'esclavage dans le monde, nous af-
franchit d'une multitude de maîtres, nous délivre d'une foule
innombrables de tyrans, et qu'enfin elle nous apporte un
présent que nous avions déjà, il est vrai, mais dont l'erreur
nous empêchait de jouir » (ch. xxvni-xxixl.
Tatien prouve ensuite par l'histoire que la sagesse des
chrétiens est beaucoup plus ancienne que celle des Grecs, car
.
LES APOLOGISTES GRECS. — TATIEN LASSYRIEN. iSt
Moïse est antérieur à tous leurs écrivains, y compris Homère
fch. xxxi-XLi). Philosopher chez les chrétiens n'est pas seule-
ment le privilège des riches, les mendiants eux-mêmes y re-
çoivent gratuitement l'instruction (ch. xxxi).
Ce discours, presque toujours orthodoxe, pronostique ce-
pendant les erreurs que Tatien devait professer dans la
suite.
Doctrines et opinions particulières de Tatien.
1 au chapitre cinquième de son Discours que Tatien
C'est
parle le plus longuement de Dieu et du Verbe divin mais, ;
outre qu'il n'est pas toujours clair, on reconnaît visiblement
l'influence des idées de Philon sur le /oyo; hSi.âeizoç et Tzoofopt-Mi.
« Dieu était au commencement quand rien n'existait encore ;
et le commencement des choses, comme la foi nous l'a ensei-
gné, c'est la force du Verbe. Le Maitre de toutes choses, prin-
cipe de tout ce qui est, était, avant la création du monde,
absolument Mais tous les êtres en puissance, tant vi-
seul.
sibles qu'invisibles, ayant en lui leur fondement, ils existaient
déjà en Dieu, d'une certaine manière, par la vertu du Verbe.
Dieu donc, de même que le Verbe qui était en lui, existait dès
le commencement. Cependant le Verbe sortit dehors par la
volonté du Dieu simple mais au lieu de se perdre dans le vide
;
(comme une parole humaine), il devint le premier ouvrage
du Père. Son incarnation fut non une séparation, mais une par-
ticipation. » Tatien enseigne positivement l'incarnation du Fils
de Dieu, lorsqu'il dit que « Dieu est né sous une forme hu-
maine » [Orat., c. xxi), et lorsqu'il rappelle aux Grecs qui se
moquaient de cette doctrine les fables insoutenables de leur
théodicée.
2. monde, Tatien enseigne, contrairement à Platon,
Sur le
« qu'il n'estpas comme Dieu sans commencement, par consé-
quent qu'il n'a pas la même puissance que Dieu. Il a été créé,
et il ne l'a été que par le Créateur de toutes choses » (ch. v).
3. Dans l'anthropologie, Tatien frise souvent le gnosti-
cisme, bien qu'il admette la création de la matière et la liberté
de l'homme, du mal de la liberté
et qu'il fasse dériver l'origine
de la créature Nous ne sommes pas nés pour mourir, dit-
: «
il, mais nous mourons par notre faute. Le libre arbitre nous a
corrompus libres, nous sommes devenus esclaves nous avons
; ;
122 FATROLOGIE.
été corrompus par notre faute. Rien de mauvais n a été créé
de Dieu; cest nous-mêmes qui avons produit le péché. Tou-
tefois, ceux qui l'ont commis peuvent le quitter de nouveau »
{Orat., c. x). Tatien enseigne que notre ressemblance avec
Dieu ne réside pas dans notre àme telle qu'elle est par nature,
mais dans le Saint-Espdt. qui la complète en même temps
qu'il lui confère l'immortalité, et transforme Ihomme de
psychique en pneumatique [Orat., c. xm). Une autre opinion
plus étrange encore, c'est que toute la création matérielle est
animée par l'âme du monde ou par l'àme des étoiles. « Il y a
des âmes dans les astres, dans les anges, dans les plantes,
dans les hommes, dans les animaux, et bien que l'âme soit la
même en tous, elle a cependant des différences' » (ch. xu).
4. A propos de la rémission des péchés, Tatien reconnaît
que celui qui a été vaincu peut vaincre à son tour, en éloi-
'<
gnant de lui la cause de la mort, le péché » (c. xxV Nous pou-
vons l'éloigner par Jésus -Christ, qui nous a enseigné à le faire,
et, par sa passion salutaire, nous a rétablis dans la commu-
nion du Saint-Esprit (ch. v et xuij.
5. Tatien professe égcdement la résmTection éternelle des
corps, et non pas la résurrection temporaire des stoïciens.
« Que je sois noyé dans les fleuves, englouti dans la mer, dé-
voré par les bêtes, je n'en serai pas moins recueilli dans les
trésors du Seigneur » (ch. vi).
Cf. Daniel, Tatien, apologiste. Halle, 1838.
§ 23. Athénag^ore.
Voir les Prolégomènes de Maran, Gallandi et Otto (t. Vil); corap. Nolte,
dans la Revue théolog. de Viem^e, t. VIII; Héfelé, Appendices à l'histoire
de l'Eglise, t. I, p. 60-86.
Nous ignorons absolument les circonstances de la vie d"Â-
thénagore, et sa qualité de philosophe d'Athènes n'est attestée
que par le titre de ses ouvrages manuscrits. Eusèbe et saint
Jérôme ne l'ont point connu, et saint Epiphane, De liserés.,
Lxiv, ne le mentionne que dans un passage d'Athénagore
rapporté par MéL>.ode de Tyr. 11 est faux, comme le prétend
» Cf. Sciiwaae, Hisl. da dogrn.. 1 vol.
.
l.ES APOLOGISTES GRECS. — ATHÉNAdORE. 423
Philippe de Sidètes, qu'il ait été le maître de Clément d'A-
lexandrie '
Son Ambassade pour les cJwétiens (Legatio pro christianis),
en trente-sept chapitres, fut présentée aux empereurs Mare-
Aurèle et à son fils Commode, en t7() ou 177 ^ Âthénagore
commence en demandant pour la religion chrétienne la même
tolérance dont les différents cultes jouissent dans le vaste
empire romain.
Dans votre empire, il est permis à tout le monde, à
«'
toutes les nations, de vivre selon leurs lois, de professer tels
rites, d'honorer tels dieux qu'il leur plaît, ces rites et ces cé-
rémonies fussent-ils ridicules. —
Les Egyptiens vont jusqu'à
prendre pour des dieux les chats et les crocodiles. Aux chré-
tiens seuls il n'est pas permis de professer le nom de chrétiens,,
quoique innocents, ni de vivre selon leurs lois, quoique très-
saintes. Contre toutes les règles de l'équité, il suffit de s'ap-
peler de ce nom et de s'avouer chrétien pour être, sans forme
ni ordre de jugement, l'objet de la haine publique, pour être
maltraité impunément de toutes les manières dépouillé de ,
ses biens, n'avoir plus aucune sûreté pour sa personne et
se trouver dans un péril continuel de la vie.
» Lors donc que nous admirons votre douceur, votre indul-
gence, votre humanité envers tous les autres, il nous semble
incompréhensible que nous, sans avoir commis aucune in-
mais étant animés envers Dieu et envers votre empire
justice,
de pensées pieuses et justes, nous soyons chassés, balayés,
persécutés, uniquement à cause du nom chrétien.
»Nous osons toutefois défendre publiquement notre cause
et vous prier de vous intéresser aussi à nous, afin que nous
soyons délivrés des persécutions, des calomniateurs, qui non-
seulement nuisent à nos biens mais souillent et injurient ,
nos pensées et nos actions, attentent même à notre vie. après
que nous avons librement renoncé aux richesses.
» Si quelqu'un peut nous convaincre d'un déht quelconque,
grave ou léger, nous ne demandons pas à rester impunis :
nous exigeons qu'on nous inflige le châtiment le plus dur et
le plus terrible. Mais si l'accusation ne tombe que sur notre
nom, il vous appartient, pieux et savants dominateurs, de
< Euseb,, Hisl. ecd., lib, V, c. n. — » Voy. les clinp. xviii et xxxviî.
124 PATROLOGIE.
détourner de nous l'injustice, afin que nous puissions aussi
vous témoigner notre reconnaissance et nous réjouir d'avoir
été enfin délivrés des calomnies, privilège dont chacun jouit
dans toute l'étendue de l'empire » (ch. u).
On nous impute trois crimes :l'athéisme, les festins de
Thyeste et l'inceste (ch. iii). Les chrétiens ne sont point des
athées, car ils honorent un seul Dieu s'ils n'en admettent pas
;
plusieurs, c'est qu'ils ont appris de leurs prophètes que cette
doctrine était déraisonnable. Ils honorent encore le Fils et le
Saint-Esprit, puis les anges eux-mêmes, mais seulement
comme des ministres de Dieu (ch. iv-xi). « Quand plusieurs de
vos philosophes et de vos poètes, poussés par un besoin irré-
sistible, ont fait des recherches sur la divinité sans tomber
d'accord sur la vérité, lorsque Platon a affirmé que le Créateur
était un Dieu non engendré, ces philosophes n'ont point passé
pour des athées. Et nous, au contraire, on ne laisse pas de
nous appeler ainsi, quoique notre doctrine ait pour garant le
témoignage des prophètes, par qui le Saint-Esprit a parlé.
Serions-nous soucieux de notre perfection morale si nous ne
croyions pas que Dieu est le maître du genre humain »
(ch. xii)? La principale cause pour laquelle on accuse les chré-
tiens d'athéisme c'est qu'ils n'offrent point de sacrifices
,
d'animaux. Mais il y a quantité de païens qui n'en offrent pas
non plus. Du reste, le Créateur et le Père de l'univers n'a pas
plus besoin du sang et de la graisse des animaux qu'il n'a
besoin de fleurs et de parfums (ch. xui-xvu). Quant à cette ob-
jection, que le culte des idoles se rapporte aux dieux eux-
mêmes, voici comment Athénagore y répond : D'après les
théogonies, les dieux ne sont nés qu'après coup ;
par consé-
quent leur théologie tout entière, et plus encore cette opinion
qu'ils étaient revêtus d'une forme humaine, n'ont aucun fon-
dement de là vient qu'on s'est réfugié dans l'interprétation
;
allégorique et physique (ch. xvui-xxii). Il faut donc attribuer
aux démons les effets merveilleux que produisent quelquefois i
les statues des dieux (ch.xxiii-xxvu). D'autre part, les divinités
païennes ne sont que des hommes divinisés (ch. xxvni-xxx).
« Si nous sommes vraiment coupables d'inceste, n'épargnez
aucun sexe anéantissez-nous jusqu'au dernier, avec nos
;
femmes et nos enfants, si un d'entre nous vit comme les
animaux, lesquels ne s'accouplent que lorsque l'instinct les
l.ES APOl.OliîSTES tiHKC.S. — ATHÉNAGORE. l^ri
y porte et à des temps déterminés, et jamais pour le plaisir
(ch. m).
» Ce qui nous étonne, c'est que, voulant par là nous rendre
odieux au genre humain, ils ne haïssent pas aussi leur Ju-
piter, accusé d'inceste avec Rhéa, sa mère, et avec Proserpine,
sa fille. Quant à nous, nous sommes si loin de violer dans la
génération des enfants les lois de la pudeur, de la nature et
du sang, qu'il ne nous est pas même permis de regarder une
femme avec un mauvais désir. Aussi trouvcrez-vous parmi
nous un grand nombre de personnes des deux sexes qui, dans
l'espérance d'être plus étroitement unies à Dieu, vivent dans
le célibat (ch. xxxi-xxxni).
» Il n'est pas moins facile de repousser la calomnie dont on
nous charge, comme si dans nos repas nous mangions de la
chair humaine. Quon demande à nos accusateurs s'ils ont vu
ce qu'ils avancent; nul ne sera assez impudent pour le dire.
Cependant nous avons des esclaves, les uns plus, les autres
moins; nous ne pouvons nous cacher d'eux toutefois, pas un ;
n'a encore dit ce mensonge contre nous. Comment, en effet,
peut-on accuser de tuer et de manger des hommes ceux qui ne
peuvent, comme on sait, souffrir la vue d'un homme qu'on
fait mourir même justement; d'où vient que nous avons re-
noncé aux spectacles des gladiateurs. » Déjà auparavant,
Athénagore n'avait pas craint de dire « Jusqu'au jour présent,
:
nul chrétien na encore été convaincu d'un seul crime, et nul
chrétien ne peut être un criminel sans mentir à l'Evangile »
(ch. xn).
Il termine en adjurant les empereurs de jeter un regard
favorable sur les chrétiens, d'autant plus dignes de leurs
bonnes grâces qu'ils prient sans cesse pour la prospérité de
l'empire.
Athénagore se place constamment sur le terrain de ses ad-
versaires et se plaît à les réfuter par leurs propres principes.
Son écrit se distingue par la beauté de l'ordonnance, par la
modération, calme et la franchise.
le
Dans son ouvrage sur la Résurrection des morts, il réfute les
objections élevées contre cette doctrine. Dieu étant la cause
de tout ce qui existe, ces objections peuvent se résumer ainsi :
ou Dieu ne peut pas ressusciter les morts, ou il n'en a pas la
volonté. La première supposition est un non-sens; la seconde
126 PATROLOGIE.
est gratuite, car une telle volonté n'implique rien qui soit in-
juste ou indigne de Dieu (ch. t-x). Il passe ensuite aux preuves
directes : 1 . en vue de Dieu et pour
l'homme ayant été créé
contempler à jamais ses divines perfections, ne saurait périr
tout entier ^. la nature de l'homme, composé d'un corps et
;
d'une âme, demande que son corps, détruit par la mort, soit
rétabli la résurrection des morts a. du reste, de nombreuses
;
analogies dans la natm'e extérieure. 3. Dieu étant juste, il n'est
pas convenable que l'àme seule soit récompensée ou punie
dans l'autre monde, puisque le corps a participé à toutes ses
actions, bonnes ou mauvaises, i. Enfin le but suprême de
l'homme n'est ni l'apathie ni les plaisirs sensibles ; il consiste
à contempler, dans une autre vie, l'Etre par excellence et à se
réjouir à jamais dans sa loi. Or, ce but exige que l'homme soit
restauré dans la plénitude de sa nature.
Doctrines et vues particulières d'Athénagore.
1. Dans ces deux traités, Athénagore se rapproche souvent
de saint Justin, surtout par son appréciation modérée du paga-
nisme, où il trouve aussi des semences du Yerbe divin « Vos :
philosophes qui ont recherché les principes des choses s'ac-
cordent tous, à leur insu, à reconnaître l'unité de Dieu... Vos
poètes et vos philosophes n'ont que des conjectures et se con-
tredisent parce qu'au lieu de
> demander la connaissance de
Dieu à Dieu même, chacun a voulu la trouver en soi. Nous,
au contraire, outre les raisonnements qui ne produisent qu'une
persuasion humaine, nous avons pour garants de nos idées et
de nos croyances les prophètes, qui ont parlé de Dieu et des
choses divines par l'Esprit divin » {SuppL, ch. vnj.
2. En repoussant l'accusation d'athéisme, Athénagore dé-
veloppe longuement la preuve rationnelle de l'existence et de
l'unité de Dieu (ch. viu et ixj, puis il s'écrie « J'ai donc suffi- :
samment prouvé que nous ne sommes point des athées, nous
qui reconnaissons un Dieu incréé, éternel, indivisible, impas-
sible,incompréhensible et immense. 11 y a plus nous hono- :
rons un Fils de Dieu mais non à la manière des dieux ridi-
;
cules de la mythologie le Fils de Dieu est le Yerbe du Père
;
en idée et en efficacité, car tout a été fait par lui et sur son
modèle, parce que le Père et le Fils sont un. »
,
LES AI'OLOGISIÎ'.S (iRECS. — ATHKNAGOIU:. 127
Quant au Saint-Esprit, qui agit dans les hommes inspirés,
nous disons qu'il est une émanation de Dieu, et qu'en découlant
do lui il retourne à lui par réiieelion, comme le rayon du soleil.
flQui ne sera donc étonné qu'on nous fasse passer pour athées,
nous qui reconnaissons Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le
Saint-Esprit, nous qui voyons dans leur uniié la puissance, et
dans leur ordre la distinction » (eh. x).
On reconnaît de suite à ce langage avec quel soin Athé-
nagore recherche les meilleures expressions pour établir la
doctrine de la sainte Trinité, et combien il est plus heureux
que Tatien. Pourfant, il y avait à parler de l'union substan-
tielle du Fils avec le Père un danger sérieux auquel il n'a pas
complètement échappé c'était de considérer le F1ls comme un
:
simple attribut du Père, et le Saint-Esprit comme une émana-
tion de Dieu. Atliénagore comprend du reste, l'in-
très-bien,
que de la vie future
suffisance de ses spéculations, et n'attend
la connaissance parfaite de ce mystère « On nous croit pieux
:
(contrairement aux épicuriens), quand nous faisons peu
d'estime de cette vie, et que nous aspirons à la vie future
uniquement pour connaître Dieu et son Yerbe et la manière
dont k Fih est mii au Père, pour savoir ce que c'est que
l'Esprit, quelle est la nature de leur union et en quoi ils
diffèrent » (ch. xn).
3. En repoussant l'accusation d'athéisme, l'auteur, à
l'exemple de saint Justin, parle des anges eu même
temps que
de la Trinité. « Nous savons aussi que Dieu a créé une légion
d'anges et de ministres que le Créateur et l'Ordonnateur de
l'univers a distribués et ordonnés par sou Verbe, pour main-
tenir riiarmonie des éléments dans le ciel, et dans le monde,
et dans ce qui s'y trouve » (cb. x). Toutefois l'auteur n'entend
pas confondre Dieu avec les créatures, car il enseigne ailleurs
que Dieu a créé anges afin qu'ils veillent sur toutes choses
les :
qu'ils peuvent, comme l'homme, tomber dans le péché, chose
impossible à Dieu, comme il est arrivé à quelques-uns, qui
sont devenus des démons (ch. xxiv, xxv).
4. C'est à tort qu'on a accusé Athénagore de montauisme :
l'expression exagérée d'adultère honnête dont pouril se sert
qualifier les secondes noces [vj-Konvr,: ^oi/sta), ch. xxxui
s'exphque par le désir de repousser énergiquement le crime
affreux de l'inceste dont on chargeait les chrétiens. Un vrai
128 PATROLOGIE.
montaniste aurait appelé les secondes noces un véritable
adultère, cdfjy^oà. y-oi/jM*.
5. Si l'essai sur la Résurrection des corps n'est pas égale-
ment réussi dans toutes ses parties, il n'en est pas moins une
des plus remarquables expositions de ce dogme si souvent
attaqué.
Âthénagore est heureux de montrer les merveilleux
6.
effets que le christianisme exerce sur la vie humaine, où il se
révèle, non par des paroles mais par les œuvres. « On trouve
parmi nous dit-il un grand nomljre de personnes qui
, ,
vieillissent dans le céhbat, parce qu'elles espèrent être unies à
Dieu d'une façon plus étroite. Si donc nous sommes persuadés
que l'état de virginité nous unit plus intimement à Dieu, et
que les mauvaises pensées et les mauvais désirs nous en
éloignent, combien plus doit-on croire que nous évitons de
faire ce dont l'idée seule nous effraie » {Legatio, cap. xxxin).
C. Kuhn, Dogmatique, 2" vol., de la Trinité.
§ 2i. Throphlle d'Antioclie (mort en 181].
Voir les Prolégomènes de Maran et d'Otto (t. VIU), et la Synopsis sufpu-
tationis temporum de Gallandi, t. H, p. xvr.
Théophile fut également élevé dans le paganisme et reçut
une éducation classique. Lorsqu'il se mita étudier les dogmes
du christianisme, il ne s'en occupa d'abord que pour les ré-
voquer en doute et les combattre. Ce fut seulement après une
lecture attentive et impartiale des prophètes quïl parvint à la
connaissance de la vérité. Sixième évèque d'Antioche, il suc-
céda à Eros, probablement en 168. Pendant son épiscopat, qui
fut de huit années selon Eusèbe, de douze selon d'autres, il eut
de grands combats à soutenir contre les gnosliques il écrivit ;
un livre contre Marcion et un autre contre Ilermogène mais ,
ils sont perdus l'un et l'autre, de même
que ses Catéchèses.
D'autres écrits, tels que la Genèse dn monde, des commentaires
sur les Evangiles et les Proverbes de Salomon, une harmonie
des Evangiles ne paraissent pas être de lui. Il mourut sous
l'empereur Commode, en 18i, si nous en croyons Nicéphore*.
'
Cf. Maran, Prolégom., c. xiv, et Héfelé, p. 78.
»Voir des détails sur lui dans son livre Ad Autol., I, xiv II, xxviii- ;
XXX; Euseb., IV, ix, xx et xxiv; Hier., Calai, c xxv. et Ep, ad Algas.
.
LES APOLOGISTES GRECS. — THÉOPHILE DANTIOCHE. 129
Ses trois livres à Aulolyque, composés au commencement
du règne de Commode, en 180, furent plusieurs fois inter-
rompus. Ils doivent leur origine aux observations moqueuses
qu'un païen nommé Autolyque personnellement connu de
,
révèque, s'était permises à propos de Dieu et de la résurrec-
tion.
Dès le début de son apologie, on sent qu'on a affaire à un
savant de haute volée, à un chrétien ferme et résolu. Il com-
mence ainsi :
« Une bouche éloquente et un beau langage s'attirent la
gloire et les louanges des hommes vulgaires, dont le sens
corrompu aspire à la vaine gloire. Mais l'ami de la vérité dé-
daigne les ornements du langage pour s'occuper du fond et
de la nature du discours.
» Comme tu m'as accablé d'un vain bruit de paroles en me
vantant tes dieux de pierre et de bois, des dieux coulés en
bronze, taillés dans la pierre ou peints sur la toile, des dieux
qui ne voient ni n'entendent, et que tu m'as appelé chrétien
d'un air de mépris, comme si je portais un méchant nom, je
confesse que je suis vraiment chrétien, et que ce nom agréable
à Dieu, je le porte dans l'espoir de devenir semblable à Dieu ;
car son nom
ne m'est pas à charge, ainsi que tu le penses.
» Que si tu me dis Montre-moi ton Dieu (comme je t'ai
:
montré les miens), je te répondrai Montre-moi l'homme que
:
tu es et je te montrerai mon Dieu. Montre-moi que les yeux
de ton àme voient et que les oreilles de ton cœur entendent.
Tous les hommes sans doute ont des yeux, mais chez plusieurs
ils sont couverts de ténèbres et ils ne voient point la lumière
du soleil. Mais de ce que les aveugles ne le voient point, cesse-
t-ilde briller ? »
Théophile prouve, dans le premier livre, que Dieu ne peut
être vu des yeux du corps, ni décrit quant à sa forme mais ;
nous pouvons, si notre œil spirituel est pur, le voir par ses
œuvres, par la manière dont il dirige le monde nous pouvons ;
le voir aussi dans l'autre monde même qu'on
(ch. ni-vu). « De
ne peut voir de l'homme dans un miroir couvert de
la figure
rouille, ainsi l'homme ne saurait voir Dieu quand le péché est
en lui » (ch. u). Sur la résurrection, Théophile invoque le
témoignage du Dieu qui nous a créés, et signale les analogies
que ce dogme rencontre au sein de la nature et jusque dans
l. — PATHOLOGIE 9
130 PATROLOGIE.
les fables des païens.Quoi s'écrie-t-il, vous croyez que des
<< !
mains d'hommes sont des dieux et opèrent des
idoles faites de
prodiges, et vous douteriez que Dieu votre Créateur ait le
pouvoir de vous rappeler à la vie » (ch. vm) ? Certain de
l'avenir par le passé et le présent, je crois et j'obéis à Dieu.
Obéissez-lui et ne soyez pûint incrédule, de peur que, incrédule
maintenant, vous ne soyez amené à la foi par le tourment des
peines éternelles (ch. vui-xiv).
Autolyque ayant manifesté le désir d'être instruit plus à fond,
Théophile dévoila dans un second livre les absurdités et les
contradictions des païens (ch. n-vui). Quelle difTérence,
s'écrie-t-il, entre leurs philosophes et les prophètes ! Ceux-ci,
en prédisant les événements futurs, ont été « inspirés de Dieu ;
Dieu lui-même a été leur précepteur » (ch. ix); or ils en-
seignent unanimement que « Dieu a tout tiré du néant »
(ch. x). Théophile rapporte ici l'histoire des six jours de la
création (ch. xi-xxni). « Dieu n'est pas responsable de la chute
d'Adam dans le paradis (ch. xxiv) il voulait éprouver son
;
obéissance » (ch. xxv). « Dieu n'a créé l'homme ni mortel ni
immortel, mais capable de l'un et de l'autre ; s'il inchnait du
côté qui le conduit à l'immortalité, il la recevrait de Dieu en
récompense de l'observation de ses commandements; si, par
sa désobéissance, il penchait du côté qui conduit à la mort, il
deviendrait lui-même l'auteur de sa mort. Dieu a fait l'homme
libre et maître de ses déterminations » (ch. xxvn). La suite de
l'histoire des premiers hommes et de leurs descendants ne se
trouve point dans les auteurs païens, mais dans les prophètes,
qui nous ont transmis, avec une parfaite unanimité, une
morale magnifique. Leurs doctrines sont en parties confirmées
par les sibylles et par les poètes, qui enseignent également
l'éternité des peines (ch. xxvui-xxxvui).
Autolyque ne paraissant pas encore pleinement satisfait,
Théophile s'attache à lui prouver, dans le troisième livre, que
« la sainte Ecriture est plus ancienne que les traditions de
Manéthon sur l'Egypte, qu'elle remonte même bien au-delà de
la mythologie grecque, par conséquent que les vérités chré-
tiennes ne datent pas d'hier (ch. - iv et ch. xvi xx[x). Puis il
i -
revient encore aux contradictions des mythologues et des
poètes païens, aux calomnies qui circulent sur les chrétiens
et qu'il renvoie aux païens eux-mêmes. Vos actes et vos
LES APOLOGISTES GttRCS. — THÉOPHILE d'ANTIOCHE. \3i
doctrines, leur-dit-il, sont pires que ce que vous imputez aux
chrétiens, et pourtant vous ne craignez pas de les attribuer
même à vos dieux
v-viii). Les chrétiens, au contraire,
(cli.
enseignent unanimement « qu'il n'existe qu'un Dieu, créateur
de l'univers ils savent que c'est lui et lui seul qui dirige tout
;
par sa providence. Ils ont aussi reçu une loi sainte, dont l'au-
teur est le vrai Dieu, qui leur a appris à pratiquer la justice,
Il développe ensuite, en
la piété et la bienfaisance » (ch. ix).
s'appuyant presque toujours sur l'Ancien Testament, les
devoirs attachés à chaque vertu, la nécessité d'être chaste de
pensées et d'actions, d'aimer ses ennemis (ch. x-xiv). Les
chrétiens sont tellement étrangers aux crimes de l'inceste et
des festins de chair humaine, qu'ils n'assistent pas même aux
spectacles et aux combats des gladiateiu-s. « La tempérance
habite au milieu deux ; ils honorent la continence, ils gardent
l'unitédu mariage. Os embrassent la chasteté, bannissent de
leurs demeures l'injustice, extirpent le péché, exercent la
justice, pratiquent la loi et confessent le vrai Dieu. Chez eux
la vérité domine, la grâce vivifie, la paix protège, la parole
sainte conduit, la sagesse enseigne, la vie triomphe et Dieu
règne » (ch. xv).
Il n'en est pas ainsi chez les Grecs ; ils n'ont point de véri-
table histoire, parce qu'ils s'occupent non pas de Dieu, mais
de choses vaines et inutiles. Us ont beau alléguer souvent
Homère, Hésiode et autres poètes ils ne parlent jamais de la ;
magnificence du Dieu unique et éternel ;
ils le dédaignent
même et persécutent ses partisans jusqu'à la mort. « Lis donc
avec soin nos Ecritures, afin que tu aies un symbole et un gage
de la vérité. »
Saint Jérôme {Catal., ch. xxv) vante la richesse du style et
les agréments de la diction de Théophile.
Doctrines et opiniom particulières de Théophile d'Antioche.
1 . L'homme peut arriver à la connaissance de Dieu par le
spectacle de la nature; mais sa raison et sa volonté, obscurcies
et corrompues par le péché, sont un obstacle à la connaissance
des choses divines, en sorte que l'homme, enfermé pour
«
ainsi dire dans la main de Dieu avec tout le reste de la créa-
tien, n'arrive pas cependant à le connaître » (liv, I, ch. v),
témoins les contradictions et les erreurs de la mythologie,
432 PATROLOGlE.
Nous avons besoin d'une révélation indirecte pour acquérir
de Dieu une connaissance précise et suffisante. « Le Père et le
Créateur de l'univers n'a pas délaissé le genre humain, mais
il lui a donné la loi, il lui a envoyé les prophètes pour l'ins-
truire, afin que chacun rentrât en soi-même et ne reconnût
qu'un seul Dieu » (liv. Il, ch. xxxiv). Voilà le Dieu qu'il faut
croire.
2. Comme la foi des chrétiens en un Dieu invisible et à la
résurrection des morts paraissait choquer Autolyque, Théo-
phile lui répond que la foi n'est pas particulière aux chrétiens,
mais dans la vie commune comme
qu'elle est la base de tout,
dans la science « Pourquoi ne voulez-vous donc pas croire ?
:
Ne savez-vous pas que, dans toutes les affaires humaines, on
commence par la foi ? Le laboureur confie sa semence à la
terre il ne moissonnerait rien s'il ne semait pas de confiance.
;
Le malade ne peut être guéri qu'en croyant au médecin le ;
disciple ne peut s'instruire qu'en donnant sa confiance à un
maître » (liv. I, ch. viu).
3. Dieu, en soi, est caché ; il ne peut ni être renfermé dans
une image, ni conçu par l'esprit, ni vu des yeux du corps.
Les termes de lumière, puissance, providence, souveraineté,
Seigneur, n'expriment pas son essence. Cependant il nous a
été manifesté par son Fils. Théophile, tout en se rattachant à
saint Jean, i, J-3, dans son explication des rapports du Père et
du Fils, se rapproche beaucoup des idées de Philon sur le
Xôyo; èv^tâQîToç et jrpo-fopiy.o;, du Diou caché et révélé, comme lui-
même s'exprime. Sans être toujours parfaitement clair quand
il de la personne ;du Saint-Esprit, cependant il la dis-
traite
tingue nettement du Père et du Fils, sous le nom de Sagesse :
« Dieu a engendré avec la Sagesse le Verbe caché en lui, en
leproduisant hors de son sein avant la création de l'univers.
Lors de la création du monde, les prophètes n'existaient pas
encore, il n'y avait que la Sagesse de Dieu et son saint Verbe,
qui a toujours été avec lui » (Uv. Il, ch. x). Ces paroles :
« Créons l'homme, » Dieu ne les a adressées à personne qu'à
son Verbe et à sa Sagesse (liv. I, ch. vu). Théophile, fait de
l'expression trmùé, dont il s'est servi le premier, un heureux
emploi, etil considère les trois
jours qui précèdent lu création
de la lumière comme des figures de « la trinité de
Dieu, du
Verbe et de la Sagesse » (liv. II, ch. xv).
LES APOLOGISTES GRECS. — HERMIAS. 133
L'auteur dépeint en ces termes l'influence sociale du
4.
christianisme « Comme la mer, si elle n'était point alimentée
:
par l'affluence des fleuves et des sources, serait depuis long-
temps desséchée par les sels qu'elle renferme ainsi le monde, ;
n'avait pas eu la loi de Dieu et les prophètes pour répandre
s'il
sur lui la justice, la douceur, la miséricorde et la doctrine do
la vérité, aurait vieillidans le mal depuis longtemps, et serait
étoufl'é dans la multitude des péchés. Comme il y a dans la
mer des îles habitables, pourvues d'eau douce, fertiles, avec
des rades et des ports propres à servir de refuge à ceux qui
sont battus de la tempête ; de même Dieu a distribué dans
l'univers, comme sur une mer orageuse, les différentes
Eglises comme autant d'îles sûres et commodes où se consei've
le dépôt de la saine doctrine et où se réfugient tous ceux qui
veulent se sauver du naufrage et se dérober aux foudres de la
justice divine » (liv. II, ch. xiv).
§ 23. Herniias le Philosophe.
Voir les Prolégomènes de Maran, Gallandi et Otto (t. IX, cum Meliton.
et alior. apolog. fragm.), et l'édition du Ata(Tup(A6c de Menzel, Lugd,
Batav., 1841.
L'opuscule du philosophe Hermias intitulé les Philosophes :
grecs raillés, en dix chapitres, ou Irrisio gentilium philoso-
phorum, compte parmi les plus anciennes apologies grecques.
La vie d'Hermias nous est complètement inconnue, et l'on n'a
que des conjectures sur l'époque où il vécut. A en juger par
un passage du discours de Tatien, ch. xxv, qu'il semble
avoir eu sous les yeux, et par le tableau animé qu'il fait des
erreurs et de la conduite des philosophes, on est autorisé à
conclure qu'il vivait dans un temps où les philosophes jouis-
saient encore de tout leur crédit, c'est-à-dire au troisième
siècle. Quelques-uns l'ont confondu avec l'historien ecclésias-
tique Hermias Sozomène; mais la différence de style et de
méthode pour condamner ce sentiment.
suffirait seule
Armé de ce texte de saint Paul « La sagesse de ce monde
:
est folie auprès de Dieu » (/ Cor,, ni, 19), Hermias passe en
revue les diverses erreurs des philosophes païens et les raille
avec beaucoup de sel et d'esprit. Voici comment il met en
434 PATHOLOGIE.
saillie et tourne en ridicule leurs plus grossières contra-
dictions : Si nous leur demandons ce que c'est que lame.
Démocrite nous dira que un feu, les stoïciens une sub-
c'est
stance aérienne, Heraclite un mouvement, Hippon une eau
reproductive, Critias du sang, Dinarque une harmonie. Les
uns croient que c'est une vapeur distillée par les étoiles, les
autres un souffle, l'élément des éléments, une unité.
Quelle diversité d'opinions Mais s'ils ne s'accordent pas sur
1
la nature de l'âme, peut-être s'entendrout-ils sur les autres
questions qui la concernent. Eh bien, non. Les uns disent que
l'âme ne survit que peu de temps à la mort, les autres qu'elle
est immortelle, d'autres qu'elle est mortelle ceux-ci la font ;
entrer dans un corps animal, ceux-là la font se résoudre en
une fine poussière, d'autres la font émigrer successivement
dans trois corps d'animaux, et lui assignent dans chacun un
séjour de mille ans. N'est-il pas étrange que des gens qui ne
vivent pas un siècle se portent garants pour trois mille ans !
Comment qualifier de telles opinions ? Faut-il les appeler
niaiseries, fantômes, extravagances, ou tout cela à la fois ?
Incapables de me dire ce qu'est l'âme, les philosophes
peuvent encore beaucoup moins m'enseigner quelque chose de
vrai touchant Dieu et le monde. Heureusement, ils sont armés
d'un tel courage, —
pour ne pas dire stupidité. qu'ils n'en —
sont nullement déconcertés.
Si je tombe entre les mains d'Auaxagore, il me dira Dieu :
est un être intelhgent ; il est la source de tout ; c'est lui qui
ordonne et qui meut ce qui en soi n'a point de mouvement.
Mais voici venir Mélissus et Parménide, dont le dernier prend
la peine de m'exphquer, et de m'expHquer en vers, s'il vous
plaît, que ce qui est, est un être éternel, infini et immobile, et
uniforme à tout. Je change d'opinions sans m'en apercevoir,
et je plante là Anaxagore; aussi bien j'entends Anaximène
me poumons Oui, je vous le proteste, tout
crier de tous ses :
ce qui existe n'est que de lair; dilaté, il devient de l'eau; con-
densé, il devient de l'éther et du feu par sa vraie nature, l'air
;
est un corps fluide.
Tout-à-coup Protagoras me prenant à part La limite et la :
loide toutes choses, me dit-il, c'est l'homme; ce qui tombe
sous les sens est quelque chose ce qui ne tombe pas sous les
;
sens n'existe pas même dans les formes de la nature.
LES APOLOGISTliS GRECS. — HERMIAS. 135
Mais j'entends Thaïes me chuchoter à Foreille : L'eau est
l'élément primitif de toutes choses composé d'humi-
; tout est
dité, tout se résout en humidité et la terre nage dans l'eau.
Thaïes est le plus anciens des Ioniens, pourquoi ne le croi-
rais-jo pas ?
En face de lui, Platon, le grand, l'éloquent Platon, enseigne
que Dieu est le principe de tout ce qui existe, de la matière
comme de la forme. Que faire? Ne dois-je point en croire un
philosophe qui a construit le char même de Jupiter? Mais
j'aperçois derrière lui son disciple Aristote, jaloux de son
maître parce que celui-ci a fabriqué le char de Jupiter. Il y a,
dit Aristote, deux causes fondamentales la cause active et la
:
cause passive. La première est l'éther, qui est incapable de
recevoir quelque chose d'une autre cause que lui la seconde ;
cause se distingue par quatre propriétés : le sec et l'humide,
le chaud et le froid. La combinaison et le mélange de ces pro-
priétés produit la variété de tous les êtres.
Je serais presque tenté de lui donner raison mais j'entends ;
deux philosophes qui le contredisent c'est à en perdre les
;
yeux et les oreilles. Espérons que Démocrite me tirera d'em-
barras en m'apprenant que les essences primitives des choses,
c'est ce qui est et ce qui n'est pas, Tespace plein et l'espace
vide. Le plein opère dans le vide par voie de changement et
de transformation. —
Combien j'aimerais à rire avec ce bon
Démocrite, si Heraclite ne me protestait pas, les larmes aux
yeux, que le feu, par cela même qu'il a la propriété d'épais-
sir, d'amincir, d'unir et de séparer, est la cause de tous les
êtres.
Je suis saturé, et la tète me tourne comme si j'étais ivre.
Que ferai-je ? Epicure me supplie en grâce de ne point dé-
daigner son admirable système des atomes et de l'espace vide,
lorsqu'il est interrompu par Pythagore et ses disciples, qui
s'avancent dans un silence solennel, comme s'ils avaient de
grands mystères à m'apprendre. Et de fait, c'est bien le plus
profond de tous les mystères que celui auquel ils m'initient.
Il l'a dit, le commencement de tout, c'est la monade (l'unité) ;
ses figures et ses nombres divers sont les éléments, et c'est
par ces éléments qu'ils expliquent la nature, la forme et la
mesure. Pythagore est vraiment le géomètre de l'univers.
C'en est fait désormais. Adieu patrie, femmes et enfants! Je
436 PATROLOGIE.
vais prendre la mesure de Pythagore, monter dans l'éther et.
parcourant toutes les régions de la terre, mesurer et compter
tout, afin que Jupiter ne soit plus le seul qui sache et con-
naisse toutes choses. Ce monde parcouru, j'en explorerai un
second, un troisième, un quatrième, un centième, un mil-
lième, et ensuite? Tout n'est-il pas ténèbres, ignorance, trom-
perie grossière ? Faut-il que j'énumère encore les atomes dont
se composent les mondes, qui sont eux-mêmes innombrables?
Non, je crois qu'il y a quelque chose de meilleur et de plus
utile'.
Pour achever le tableau de l'apologétique grecque, nous
devons rappeler ici les ouvrages correspondants de Clément
d'Alexandrie et d'Origène, qui seront étudiés aux §§ 32 et 33.
§ 26. Ecrits interpolés et falsifiés euiployés dans les apolog-ies.
i. Alb. Fabricius, Codex apocryphm Nov. Test., Hamb., 1719, vol. II,
tertio vol. auct. éd. 2*, Hamb,, 1743; Codex apocryph. N. Test., op. et
stud. J. C. Thilo, t. 1, Lips., 1 832 ; Tischendorf AdaApost. apoc, Lips.,
,
1851, et Evang. apocr., Lips., 1853.
1, Evangiles et Actes des apôtres apocryphes, où l'on a pré-
tendu combler les lacunes des Evangiles et des Actes des
apôtres, et exphquer le merveilleux qu'ils renferment par des
récits habiles quelquefois, mais le plus souvent imaginaires
et fastidieux. Il y a là quelques pièces d'une haute antiquité,
comme le protoévangile de saint Jacques, qui paraît avoir été
connu de saint Justin et de Clément, et qu'on cite sous le nom
d'Origène'.
2. Les oracles sibyllins, prédictions attribuées à des femmes
connues des païens sous le nom de sibylles (de ^i^o, dialecte
éolien, au lieudeôeoo, et de .SuXvj, au lieu de povkei, pour 7T|OoocTtç,
qui annonce les desseins de Dieu). Suivant Varron, l'ami de
Cicéron, on en comptait dix celles de Perse, de Lybie,
:
de Delphes, des Cimériens, d'Erythrée, des Sabins, de Cumes,
de l'Hellespont, des Phrygiens et des Liburnes. Leurs oracles
< Deutinger, Esprit de la tradition chrétienne, 1 vol., p. 133.
» En allemand par Borberg, Stuttg., 1840, 2 vol. Voir les articles de
Mo vers dans VEncyclop. de la Ihe'ol. cath., édit. Gaume, intitulés Litté- :
rature des Apocryphes, et les Pseudoépigraphes de Hofinann,dans la Réal-
Bncyclop. de Herzog, 12' vol.
r.ES APOLOGISTES GRECS. 137
jouissaient d'un grand crédit. Nous le savons entre autres
par les exigences de la sibylle de Cumes, qui demanda à Tar-
quin la somme de neuf cents pièces d'or pour neuf livres
d'oracles, somme qu'elle pour trois livres
obtint plus tard
seulement, les six autres ayant été brûlés Malgré l'aversion *.
des chrétiens pour les oracles du paganisme, des auteurs
estimés, tels que Justin, Théophile d'Anlioche, Lactance, saint
Jérôme, saint Augustin, etc., n'ont pas craint de dire qu'ils
parlaient « sous l'inspiration d'une divinité supérieure , »
summi numinis afflatu; aussi leurs prédictions ont-elles été sou-
vent comparées et confrontées avec celles de l'Ancien Testa-
ment. L'Eglise elle-même s'est rangée à cette opinion en in-
sérant dans le Dies irse le fameux Teste David ciim slbylla.
Les oracles des sibylles ont été détruits par divers incendies
du temps de Marius et de Sylla ceux qui avaient échappé à
;
ce premier fléau l'ont été sous Néron. Comme ces oracles an-
nonçaient souvent les destinées futures de l'empire romain,
les empereurs essayèrent de les restituer en s'aidant de la
tradition verbale et des allégories éparses çà et là de leur ;
côté, les apologistes chrétiens les ont souvent invoqués à
l'appui de leurs doctrines, notamment pour démontrer que le
Sauveur du monde avait été annoncé aux païens aussi bien
qu'aux Juifs, et que son apparition réalisait les deux ordres
de prophéties. Ceux qui subsistent encore aujourd'hui, aug-
mentés des découvertes d'Angelo Mai, comprennent quatorze
livres ou plutôt douze car le neuvième et le dixième
, ,
manquent; il sont en hexamètres grecs. Du premier au troi-
sième siècle, les Juifs et les chrétiens les ont ou amplifiés ou
interpolés; et déjà avant Jésus-Christ, les Juifs les avaient
altérés dans le sens de leurs idées messianiques '. Parmi
ces pièces, on remarque surtout le fameux acrostiche : 'Urroxa
Xpiarbi 0soO uî6? o-wrijp (Tztx'jpbq, liv. VIII, 217-250, relatif à « la
venue de Jésus-Christ pour le jugement dernier. » La littéra-
ture chrétienne souvent cité et commenté '. On ne fut pas
l'a
moins frappé de cet oracle de la sibylle d'Erythrée « Réjouis- :
'
De instit., lib. I, c. vi.
Cf. Lactant,,
' Oracula sibyllina, éd. Friedlieb, Lips., i853, renfermanf le résultat
Cf.
de nombreuses recherches historiques, avec des remarques et une tra-
duction en mètres allemands.
' Aug., De civ. Dei, lib. XVIII, c. xxiii et xxvii
,
138 PATROLOCHK.
toi, fille, Celui qui a fonde le ciel et la terre habitera en toi et
te donnera une lumière immortelle. »
,3. Un autre prophète païen cité fréquemment par les apo-
logistes, Hydaspes, aurait également annoncé Jésus --Christ '.
D'après Lactance, il vivait avant la guerre de Troie; selon
d'autres, contemporain de Zoroastre. Les oracles qu'on
il était
lui attribue évidemment interpolés. Les apologistes men-
sont
tionnent aussi Hermès l'Egyptien, auquel les prêtres de ce
pays font honneur de tout leur savoir. On l'a surnommé
Trismégiste, à cause de ses trois fonctions de roi, de prêtre et
de docteur. Les écrits publiés sous son nom n'ont pas été
rédigés par lui; on ne lui attribue que le fond des idées. Les
chrétiens citaient principalement le dialogue Asclepius (ou
.Vo'/ô? -ziltioz), ainsi que le Pœmander. Ce dernier se compose de
quatorze traités sur toutes sortes de sujets, reliés les uns aux
autres. Le premier, véritable système de philosophie, com-
posé d'abord en grec, n'existe plus maintenant qu'en une
traduction latine. Les analogies chrétiennes et les citations de
l'Ancien Testament, de même que le mot ô/zooJTtoî, surtout
dans le Pœmander, prouvent évidemment que ce morceau a
a été interpolé par des chrétiens.
Voir VAscleinas dans l'édition Operum Hermetis, par Ficin, Venet.,
1483, souvent réimprimé. Hermetis trismeg. Pœmander, éd. Parthey.
Berol., 1834. Mœhler, Patroîogie, p. 953. Kellner, Hellénisme et Christia-
nisme, p. 238.
4. TestamentumXlI patriarcharum. Habilement rédigé dans
l'idiome helléniste, et remarquable par ses descriptions, cet
ouvrage peut remonter à la fin du premier siècle ou au com-
mencement du deuxième siècle de l'ère chrétienne. Une cita-
tion de saint Paul % et la ruine de Jérusalem présentée comme
le plus grand châtiment des Juifs, révèlent un auteur chré-
tien. A l'exemple de Jacob ' expirant, l'auteur met dans la
bouche des douze prophètes, à l'adresse de leurs survivants,
des exhortations et des sentences prophétiques conformes au
caractère que l'Ancien Testament et la tradition juive leur
attribuent. Les prophéties ,
particulièrement expressives
§ur l'apparition du Christ en tant qu'Agneau de Dieu, Sau-
^
Justin, Apolog., I, c. xliv; Clem. Alexand., Siromal., lib. VI, c. v. —
5 / Thess-, II, 16. — ' Gen., c. xux.
,
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRÉNÉE. 139
veur du monde, premier-né sur sa passion et sa résur- ,
rection, sur la rupture du voile du Temple, montrent que l'au-
teur visait à faciliter l'introduction du christianisme parmi les
Juifs, comme les sibylles l'avaient fait parmi les païens.
Editeurs : Grabe, dans le Spicilegium, tome I; Fabricii Codex apocry-
phus, t. I ; Gallandi Biblioth.. t. I; Migue, sér. grecq., t. II. Voir des ex-
traits dans Deutinger, Esprit de la trad. chrét., i vol., p. 40.
5. Nous devons encore mentionner ici la correspondance
entre Sénèque et saint Paul, dont il a été question autrefois et
de nos jours, mais dont l'existence ne s'appuie sur aucune
raison solide. Cette correspondance interpolée a été éditée
avec de notables corrections dans le texte, par Kraus, Revue
de Tubmgue, 1867, p. 603, puis dans Opéra omnia Senecas,
éd. Fickert, Leips., 1842, in-fol., 2 vol.; éd. Haase, Leips.,
1852, in-fol., 3 vol. Cf. Fleury, S. Paul et Sénèque, Paris,
1852, 2 vol.; x\ubertin. Etude critique sur les Rapports sup-
posés entre Sénèque et S. Paul, Paris, 1857 ; Holzherr, le Phi-
losophe Sénèque (en allem.), Rastadt, 1848-1859. (Programme
du lycée) ; Siedler, Die rel. sittliche Weltanschauung des Se-
neca, Francf., 1863.
ADVERSAIRES DES HÉRÉTIQUES
REPRÉSENTANTS DE LA SCIENCE CHRÉTIENNE PARMI LES GRECS
§ 27. Saint Ircaée, évêque de Lyon (mort en 202).
Voir trois dissertations en tête de l'édition de saint Irénée, par le bé-
nédictin Massuet, Paris, in-folio, 1712; Venet., 1733; les Prolégomènes
de l'édition de Stieren, Lips., 1853, 2 vol. L'un et l'antre, complétés en
partie, dans Migne, sér. grecq., t. VII.
Saint Irénée naquit dans IxVsie-Minem'c, probablement entre
les années 135 et 140, car lui-même assure qu'il avait assisté,
dès sa première jeunesse, aux leçons de saint Polycarpe, par-
venu alors aux dernières limites de la vieillesse, et qu'il avait
été instruit par lui dans
la vérité chrétienne'. Selon saint
Jérôme, Papias aurait aussi été son maître. On reconnaît à
ses écrits que les philosophes et les poètes païens ne lui
étaient pas moins famiUers que la théologie, omnium doctri-.
'
Euseb., Hist. eccl., V, xx.
140 PATHOLOGIE.
narum curiosissimum expJoratorem, dit Tertiillien *
. Pendant
la cruelle persécution qui sévit sous Marc-Aui'èle, il se trou-
vait dans les Gaules auprès de Pothin évèque de Lyon,
, ,
Pothin et les confesseurs de cette ville l'envoyèrent à Rome,
auprès du pape Eleuthère, muni d'un écrit relatif aux mon-
tanistes, où il était recommandé comme un fervent « zélateur
de la loi du Christ » {177). Quand Pothin eut obtenu la palme
du martyre, Irénée fut choisi pour lui succéder (178). Sa solli-
citude féconde ne se borna pas aux seules Eglises de la Gaule ;
champion infatigable de l'unité de la foi et des traditions
apostoliques contre les fausses spéculations des gnostiques,
il maintint la paix entre l'Orient et l'Occident en intervenant
dans la querelle qui avait éclaté entre le pape Victor et les
évêques asiatiques sur la question de la Pàque et qui avait
failli dégénérer en schisme,, vérifiant ensuite la signification
pacifique de son nom d'Irénée'. « Lien de l'Orient et de l'Oc-
cident, saint Irénée, venu de l'Orient, nous avait apporté ce
qu'il y avait appris aux pieds de saint Polycarpe, dont il était
le disciple le plus grand prédicateur de la tradition parmi les
;
anciens, on ne pouvait pas le soupçonner d'avoir voulu inno-
ver ou enseigner autre chose que ce qu'il avait reçu des mains
des apôtres'. » Martyrisé, avec plusieurs fidèles, pendant la
persécution de Septime-Sévère, il mourut en 202, le 28 juin,
d'après le Martyrologe romain \
De ses écrits, nous exceptons son grand ouvrage contre
si
les gnostiques, ne reste guère que des fragments et des
il
titres mentionnés dans Eusèbe et saint Jérôme. Ce sont une :
lettre ou traité adressé à Florin de Rome, son ancien condis-
ciple, attaché plus tard à la secte des gnostiques ;
— de la
Monarchie, où démontre que Dieu n'est pas l'auteur du
il
mal; —
contre le même. Sur le nombre huit, ou sur les huit
éons de Yalentin ;
—
du Schisme, à Blastus, prêtre romain,
imbu des mêmes idées; de la Science; —
de la Prédication —
apostolique ; et un recueil de traités sur différents sujets.
Saint Irénée avait manifesté l'intention de réfuter Marcion
Ado. Valent., c. v.
^ —
*Euseb., Hial. eccl., V, xxiv., à la fin. ' Bossuet, —
Défense de la trad. et des S. Pères, part, ii, 1. VIII, c. xvii. (Addit. dutrad.J
— * Voir des détails sur lui dans lien., Adv. hseres.,111,
: m
et iv; Terful.,
De testim. anirnse, c. i; Adv. Valent., c. v; Euseb., Hist., V, iv, v, vu,
VIII, XX, XXIV; Hieron.. Caliii, c. xxxv Ep. Liii (xxix): Gieg. Turon
: .
Hisl. Franc I, xxvii el xxix.
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRÉNÉE. lil
dans un ouvrage spécial nous ignorons s'il l'a fait. Quant
: —
aux quatre fragments découverts à la fin du dernier siècle
dans la bibliothèque de Turin, par PfafT, chancelier de l'uni-
versité de Tubingue, avec cette inscription d'hénée, ils lui :
appartiennent difficilement.
Nous n'avons donc que son grand ouvrage en cinq livres,
intitulé Detectio et eversio falso cor/nominatœ gnosis, cité
:
ordinairement depuis saint Jérôme sous le nom de Adversus :
hœreses, libri V\
de l'original que les cha-
11 n'existe
pitres i-xxi du premier livre et quelques fragments détachés,
qui se sont accrus après la découverte et la publication des
Philosophumena d'Hippolyte. Mais nous en avons une traduc-
tion latine complète et très-littérale, peut-être contemporaine
du texte Tertullien s'en servait déjà. Saint Irénée avait pris
:
des mesures pour la conservation de l'original « Comme je :
me trouve parmi les Celtes, disait-il, et que j'ai dû m'habituer
à leur langue, j'ai beaucoup perdu de ce que je savais de
rhétorique et de grammaire grecques. »
Le premier livre expose le gnosticisme de Valentin, dont
le marcosianisme, qui en dérivait, avait envahi le sud de la
Gaule. L'auteur relève jusqu'à seize variations dans la doc-
trine des valentiniens et montre ses affinités avec les an-
ciennes erreurs de Simon le Magicien. Ces détails sont fas-
tidieux, dit-il ; du reste, il suffit d'exposer de telles doctrines
pour les réfuter : Victoria adversus eos manîfestatio senten-
tiarum eoriim^. « Grâce à cette étude approfondie de la
gnose, Dorner, saint Irénée a pu constituer le trésor de
dit
la science chrétienne, et jeter un vaste regard sur l'orga-
nisme de la doctrine. »
Le deuxième livre est consacré à la réfutation. Irénée fixe
le centre de la controverse en prouvant l'unité de Dieu, prin-
cipe fondamental auquel nul autre ne peut être comparé. Puis
il examine chaque point du système de Yalentin,
particulier
le bythos, le plérome, les principaux éons et la doctrine de
Valentin sur chacun d'eux il flagelle surtout de sa verve ;
spirituelle et mordante les étranges contradictions du système
des éons et les abus excessifs de lïnterprétalion allégorique.
11 s'étonne d'entendre les valentiniens soutenir que leurs
' Réville, Revue des Deux-Mondes, 1865, rapports de saint Iréuée avec
les gnostiques. — « Lib. I, c. xxxi.
.
14.2 PATHOLOGIE
trente éons en quinze syzygies se trouvent clairement indi-
qués dans la parabole du père de famille qui s'en alla à la
première, à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la
onzième heure, louer des ouvriers pour sa vigne, Matth., xx,
1-6. En présence de cette exégèse arbitraire, il ne peut s'em-
pêcher de s'écrier « Ne- prenez donc pas un renard pour le
:
portrait d'un roi! » Liv. 1, ch. ix, n" 4. Déjà dans le premier
livre , en développant la notion du gnosticisme il avait ,
faitremarquer que si la mer était le produit des larmes
versées par Sophia-Achamoth, l'eau douce émanait probable-
ment de sa sueur. Il démontre que la doctrine des gnostiques
sur l'éon Jésus est inconciliable avec l'Ecriture. Mais ce qui
prouve l'erreur évidente des gnostiques. « c'est qu'ils n'ont
jamais été capables comme les vrais croyants d'opérer
, ,
des miracles. » Il termine, en réfutant leur théorie sur la
métempsycose, sur la pluralité des cieux et cette assertion
que les prophètes de l'Ancien Testament étaient les ministres
de différentes divinités.
Au troisième livre, saint Irénée établit que la doctrine des
gnostiques n'a rien de communavec le christianisme annoncé
aux apôtres par le Christ, proclamé unanimement dans tous
les temps et les heux par les évèques, successeurs des apôtres.
Tantôt c'est la sainte Ecriture qu'ils rejettent comme étant
falsifiée, tantôt c'est la tradition. Si on leur cite la tradition
telle que les évêques depuis les apôtres l'ont transmise dans
leurs Eglises, ils la repoussent, se croyant plus sages que les
apôtres et les évêques. Saint Irénée expose ensuite la doctrine
des apôtres sur l'unité de Dieu, la génération éternelle du
Verbe, la divinité et l'humanité du Christ ; il insiste surtout, en
face du docétisme des gnostiques, sur la véritable humanité
du Christ et sa naissance d'une Vierge.
Au quatrième Hvre, il démontre l'unité de Dieu et les rela-
tions du Verbe avec le Père, principalement par l'Ecriture. Il
n'y a point contradiction, dit-il, entre l'Ancien Testament et
le Nouveau : l'un et l'autre viennent d'un seul et même Dieu,
quoi qu'en disent les gnostiques. Les vrais croyants ont donc
la même foi que les anciens patriarches et les prophètes,
tandis que les gnostiques ont répudié cette véritable tradi-
tion : l'absence de martyrs chez eux suffirait à le prouver. En
finissant, saint Irénée attaque la doctrine des gnostiques par
<
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRÉNÉE. 143
les différences morales qu'on remarque chez les hommes.
cinquième livre, il établit derechef que Jésus est né
Dans le
d'une Vierge, qu'il a revêtu la nature humaine dans toute sa
plénitude, et non pas seulement en apparence c'est pour cela ;
qu'il a répandu pour nous son vrai sang, que dans l'Eucha-
ristie il peut nous ofTrir sa véritable chair, et qu'il est aussi
ressuscité dans notre chair. L'auteur arrive ainsi à démontrer
notre résurrection future et à résoudre les objections qu'on y
oppose. Après avoir dit que les erreurs qu'il combat sont
tontes postérieures au temps des apôtres et de leurs disciples,
il termine en élucidant les vérités qui se rapportent à la
rédemption.
Sur les éditions de saint Irénée, d'après l'édition princeps d'Erasme
(Basil., 1326, souvent rééditée), Stieren donne des renseignements dé-
veloppés et exacts dans le tome P'', p. xxiv-xxxiv de son édition. Les
plus estimées sont celle du bénédictin Massuet, Paris, 17t2, in-folio,
réimpi'imées à Venise, 1734, avec les fragments découverts par Pfaff et
des éclaircissements; celle de Stieren, Lips,, 1833, in-8°, 2 vol. Ces
deux dernières ont été réimprimées par Migne, sér. grecq.,t. Vlll,avec
de nouvelles notes critiques et littéraires, et complétées par les Selectœ
annotationes variorum. Voir dans Massuet Dissertationes III prœviœ :
1. De hœreticis quos Irenœus recenset ; 2 . De Irœnei vita et îibris; 3. De
Irenœi doctrina.
Doctrines et vuea particulièi^es de saint Irénée \
i. Nous savons que les saintes Ecritures sont parfaites
iperfectse), puisqu'elles émanent [dictas] du Verbe de Dieu et
de sou Esprit*. Pour le Nouveau Testament, ii'énée cite les
quatre Evangiles, les Actes des apôtres, les treize Epitres de
saint Paul, lapremière de saint Jean et l'Apocalypse il fait ;
aussi allusion à lEpitre aux Hébreux, à
de saint Jacques celle
et à la première de saint Pierre. Il insiste principalement sur
l'autorité dont les quatre Evangiles jouissent dans l'Eglise ;
il compare aux quatre parties de la terre et aux quatre
les
vents principaux ^ La vraie et complète intelhgence de l'Ecri-
ture ne se trouve que dans l'Eglise'.
'
Cf. Massuel, lie lien, doctrina; Lumper, Hisl. Iheol. crilicu, t. 111;
Mœhier, PatroL, p. SU ; Dorner, la Doctrine touchant la personne de
Jésus-Christ, 2« édit., p. 463. — * De hxres., lib. II, c. xxvni, n. 2. —
3
Ibid.. lib. III, c. XI, n. 8. — ••
Jbid., lib. IV, c. xxxvin, n. 4.
144 PATHOLOGIE.
2. La tradition^ toujours en vigueur dans l'Eglise, quoique
rejetée des hérétiques, est utilisée par l'auteur comme une
des sources de la théologie scientifique'. La tradition des
apôtres est connue dans le monde ; il suffit d'ouvrir les yeux
pour la reconnaître. « Nous pouvons énumérer les évêques
établis par les apôtres .dans les Eghses, de même que leurs
successeurs, jusqu'à nous. Ceux-ci doivent certainement sa-
voir ce que les apôtres ont enseigné'. » Considérant les
évêques comme les organes de la tradition, saint Irénée est
prêt à étabhr leur légitime succession dans toutes les Eglises
apostohques. Pour n'être pas trop long, il se borne aux
Eglises de Smyrne et d'Ephèse, et surtout à celle de Rome,
fondée et érigée par les deux célèbres apôtres Pierre et Paul.
« C'est donc dans cette Eglise, et non ailleurs, qu'il faut cher-
cher la vérité, puisque c'est là que les apôtres ont déposé,
comme un riche héritage, l'ensemble de la vérité. Quoi donc?
Si une dispute éclatait quelque part sur une question insigni-
fiante, ne faudrait-il pas recourir aux plus anciennes Eghses
pour savoir à quoi s'en tenir? Si les apôtres ne nous eussent
pas laissé les Ecritures, n'aurait-il pas fallu suivre la tradition
qu'ils avaient laissée à ceux à qui ils avaient confié les Eglises ?
ordre qui se justifie par plusieurs nations barbares qui croient
en Jésus Christ sans caractère et sans encre, ayant la loi du
Sauveur écrite dans leurs cœurs par le Saint-Esprit, gardant
avec soin l'ancienne tradition'. » « Ceux qui ont reçu la foi
sans les Ecritures, selon notre langage, sont barbares mais ;
pour ce qui regarde le sens, les pratiques et la conversation
selon la foi, ils sont entièrement sages, marchant devant Dieu
en toute justice, chasteté et sagesse; et si quelqu'im leur
annonce la doctrine des hérétiques, on les verra fermer leurs
oreilles et prendre la fuite le plus loin qu'il leur sera possible,
ne pouvant seulement souffrir ces blasphèmes ni ces pro-
diges, à cause, répondront-ils, que ce n'est pas là ce qu'on
leur a enseigné d'abord '*.
»
Quant aux hérétiques, nous savons qu'ils sont tous posté-
rieurs aux évêques à qui les apôtres ont confié le soin de
l'Eglise « Avant Yalentin, il n'y avait point de valentiniens,
:
avant Marcion point de marcionites, nulle hérésie enfin avant
* Lib. m, c. II, n. 2. — « Lib. III, c. m, n. 1. — » Lib. III, c. m. —
Lib. m, c. IV. (Cit du trad.J
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRKNÉE. 145
celui qui l'inventa. Valentin s'en vint à Home sous le ponti-
ficat d'Hygin, s'accrédita sous celui de Pie et continua jus-
qu'à celui d'Anaclet » (livre III, cli. iv, n. 3).
La valeur de la tradition apostolique est encore relevée
3.
par ce que saint Irénée dit de l'Eglise et de l'impossibilité où
elle est de se tromper « La doctrine de l'Eglise reste uniforme
:
et invariable dans toutes ses parties elle est confirmée par les ;
prophètes, les apôtres et tous les disciples. C'est, en effet, —
dans l'Eglise que, selon saint Paul', Dieu a établi les apôtres,
les propliètes et les docteurs, et toutes les autres opérations
du Saint-Esprit. Car où est l'Eglise de Dieu, là est aussi l'Es-
prit de Dieu, et où est l'Esprit de Dieu, là est aussi l'Eglise, là
sont les grâces. Or, l'Esprit est vérité ceux donc qui se sé- ;
parent de l'Eglise ne peuvent ni participer au Saint-Esprit, ni
prendre sur le sein de cette mère une nourriture vivifiante,
ni boire à cette fontaine très-pure qui jaillit du corps de
Jésus-Clu-ist. Ils repoussent la foi de l'Eglise de peur d'être
séduits, et ils repoussent le Saint-Esprit de peur d'être ins-
truits. Loin de la vérité, ils sont ballottés d'erreur en erreur,
et ne peuvent jamais exprimer une opinion inébranlable'. »
Dans lEglise, au contraire, se trouve l'unité de la foi et l'unité
de la charité. «Cette foi, l'Eglise, quoique répandue par toute la
terre, la conserve avec autant de soin que si elle n'était qu'une
seule famille elle y adhère comme si elle ne formait qu'une
;
âme et qu'un cœur; elle la prêche, l'enseigne et la trans-
met aussi unanimement que si elle n'avait qu'une bouche ^ »
« La voix de l'Eghse retentit par toute la terre, enseignant à
tous la même foi au même Père, à son même Fils incarné et
au même Saint-Esprit, pubhant les mêmes préceptes, étabUs-
sant la même hiérarchie, annonçant le même avènement du
Seigneur, promettant le même salut à l'homme tout entier, à
l'âme et au corps. Partout elle prêche la même voie du salut,
et sa prédication est vraie, uniforme et constante*. » « Comme —
il n'y a qu'un même soleil dans tout l'univers, on voit dans
toute l'Eglise depuis une extrémité du monde à l'autre, la
,
même lumière de la vérité ^ »
Entre les évêques, que l'auteur appelle encore indistincte-
ment cpiscopi et prcf^btjteri, il considère l'évêque de Rome
'
/ Cor., XII, "28. - ' Lib. III, c. xxiv, n. 1. 2. — M. x. n. 2. -" Lib. V,
c. XX, n. 1. — ' Lib. I, c. ii et ni.
I. — PATROLOGIE. 10
146 PATROLOGIE.
comme le principal représentant de la tradition et du gouver-
meut de l'Eglise : « La sainte Eglise romaine, la mère, la
nounùce de toutes les Eglises, doit être con-
et la maîtresse
sultée dans tous les doutes qui regardent la foi et les mœurs,
principalement par ceux qui, comme nous, ont été engendrés
en Jésus-Christ par son ministère, et nourris par elle du lait
delà doctrine catholique"'. » Au lieu, dit-il, d'aller demander
Tinvariable tradition des apôtres à toutes les Eglises fondées
par eux, il suffît de prouver la tradition de FEglise romaine
par la succession de ses évêques depuis saint Pierre.
« Quand nous exposons la tradition que la très-grande, très-
ancienne et très-célebre Eglise romaine, fondée par les apôtres
saint Pierre et saint l'aul, a reçue des apôtres et quelle a
conservée jusqu'à nous par la succession de ses évèques, nous
confondons tous les hérétiques, parce que c'est avec (dan.s) cette
Eglise que toutes les Eglises et tous les fidèles qui sont sur toute
la terre doivent s'accorder (se réunir) à cause de sa principale et
excellente principauté, et que c'est en elle que ces mêmes fidèles,
répandus par toute la terre, ont conservé la tradition qui vient
des apôtres ^
. »
Ad hanc enim Ecclesiam propter potentiorem principalitatem
(le grec portait sûrement : 5tà tv;v tx«vw7£c«v 7:r.ojT£iav, ou, selon
ïSolte : a.\tbvj-zic/.-j, prépotence), necesse est omnem, convenire Ec-
clesiam, hoc est eus qui sunt undique fidèles, in qua semper ab
his qui sunt undique conservata est ea quœ est ab apostolis tra-
dition
Autrefois, le docteur Friedrich n'hésitait pas à entendre « ce
célèbre texte de saint Irénée dans le sens qu'y attache la »
tradition il indique, selon lui, « la prééminence de l'Eglise
;
romaine au temps de saint Irénée, quelque explication que
l'on donne au propter potentiorem principalitatem : c'est le
sens qui résulte du contexte et indépendamment de ce qui suit,
puisqu'il est dit que chaque Eghse doit « nécessairement »
s'accorder, àvy.7/.ï3, avec l'Eglise romaine, c'est-à-dire juger de
sa propre orthodoxie par la sienne, car c'est elle qui est la
^ Lib. III, c. III. — 5 Lib. III, c. III. (Cit. du tracl.J — ' Voyez Hagemann,
l'Eglise romaine, son influence sur la d sapl.ne cl le doyme, l'rib., 187 i,
p. ol4. Schueeiuami, 6>. Irenœi de Ecclesiw ruinunx pnnripidii teslimo-
7iiiim , Frib., 1870. Consliluliun, enseignement et infailliUiLté de tEylise,
2' éd., Kempteu, 1874.
LES POLÉMISTES GRECS. S. IRÉNÉE. 147
gardienne de la tradition apostolique, et cest à ce titre qu'elle
estconnue de toutes les autres Eglises, donc aussi sans doute
de l'Eglise allemande. » De là vient qu'il appelait ce passage
« le supplice des théologiens protestants, » lesquels, malgré
tous leurs essais d'interprétation, ne parvenaient pas à dé-
truire la prééminence de l'Eglise romaine, énoncée en termes
si clairs et si précis.
Mais une fois devenu catholique-protestant, ce même doc-
teur a vu de suite que convenire ad ne pouvait pas se traduire
par « s'accorder avec, » mais qu'il signifie « se réunir, » afin
de pouvoir donner un tout autre sens à ce qui suit. Selon lui,
l'élément conservateur, coiiservata est tradliio, c'est l'Eglise
universelle, « car ce n'est pas porir , mais /j«;' l'Eglise uni-
verselle que conserve dans l'Eglise
la tradition apostolique se
romaine. » —
La même chose avait déjà été soutenue au
siècle dernier par l'anglican Grabe '.
Les dissertations mentionnées ci-dessous de Hagemann,
Schneemann et de l'auteur des articles publiés dans les
Feuilles historiques et politiques, ont expliqué soit dans son
ensemble soit dans ses détails le texte de saint Irénée d'une
manière très-satisfaisante. Schneemann, en particulier, a dé-
montré que la traduction presque universellement adoptée de
convenire ad par « s'accorder » n'est pas absolument fausse,
ni surtout impossible, et il a cité à l'appui de son sentiment
des théologiens catholiques et prolestants de renom. D'après
cela, le rédacteur des Feuilles historiques a montré que la tra-
duction « s'accorder » est probablement la seule quil faille
adopter, que notre passage rend un témoignage parfaitement
recevable en faveur de l'autorité doctrinale et régulative de
l'Eglise romaine, et qu'on ne peut s'en servir contre cette au-
torité suprême. C'est ce que nous avons essayé de montrer
nous-mème dans la neuvième édition de notre Histoire de
l'Eglise, t. I, p. ^227, et c'est le sens qui résulte du contexte.
Voilà pourquoi nous en avons donné ci-dessus la traduction
sous une double forme.
Si donc l'on connaît la foi de cette Eglise, on connait celle
de toutes les autres Eglises apostoliques, suivant ce que disait
plus tard saint Cyprien : « Etre uni à l'évêque de Rome,
'
Voy. Reusch, Theol. Liter.-BlaH, 1870, p. 370.
l-i8 PATROLOGIK.
c est être uni à l'Eglise catholique > ^p/s/. liv, ad Anfonia-
num.
4. En faisant ressortir avec tant de force l'unité de la foi au
sein de l'Eglise, saint Irénée atteste d'abord la foi à la Trinité :
« La foi de l'Eglise dispersée par toute la terre est de croire
en un seul Dieu Père tout-puissant, et en un seul Jésus-Christ,
Fils de Dieu incarné pour notre salut, et un seul Saint-Esprit,
qui a prédit par les prophètes toutes les dispositions de Dieu,
et l'avènement, la nativité, la passion, la résurrection, l'ascen-
sion et la descente future de Jésus-Christ pour accomplir toutes
choses'. » Nous assistons ici à un progrès dans la théologie.
L'auteur ne parle pas seulement de l'unité de nature et de la
trinité des personnes (dans le Père, dit-il, se trouvent toujours
le Verbe et la Sagesse, le Fils et le Saint- Esprit^] ; mais il en-
seigne expressément la coexistence et la consubstantialité du
Fils avec le Père, ainsi que leur pénétration et leur cohabita-
tion réciproque Semper autem coexistens Filius
[^zpiyyrjrtTu;) :
Patri, olim et ah initio semper révélât Patrem^. Deus autem
iotus existens meus et totus existens ; logos, quod cogitât hoc
et loquitur, quod loquitur hoc et cogitât. Cogitatio enim
et
omnis ejus logos et logos mens, et omnia concludens mens ipse
et Pater... In omnibus Pater communicans Filio''. Celui qui
est même nature que celui qui eu-
engendré devant être de
gendre, y a contradiction dans la théorie gnostique à ad-
il
mettre qu'il y a des éons subordonnés qui émanent du Dieu
suprême Necesse est eteum qui ex eo (Pâtre) est logos ...per-
:
fectum et impassibilem esse, et eas quœ ex eo sunt emissiones
ejusdem substantise cum sint, cujus et ipse, perfectas et im-
passibiles et semper simiJes cum eo perseverare qui eas
,
emisif^.
5. Saint Irénée insiste longuement sur l'incarnation de la
personne de Jésus-Christs Le but de l'incarnation, dit-il, était
de rendre à l'homme la qualité d'enfant de Dieu qu'il avait
perdue « Si le Verbe de Dieu s'est fait homme, et si le Fils
:
de Dieu est devenu le Fils de l'homme, c'est afin que l'homme
uni au Verbe de Dieu reçût l'adoption des enfants et devint
fils de Dieu, car nous sommes incapables d'arriver à l'incor-
' Lib. III, X, n. 1 ; V, xx, n. 1. (Cit. du trnd.J —
« Lib. IV, xx, n. i.—
3 Lib. II, c. XXX, n. 9. —
" Lib. II, c. viii. n. 5 et 8. ^ Lib —
II, c. xvn,
n. 7. Cf. Schwane, H.st. dm dngmef;. \ vol., p 121. —'' Lib. III, c. xvi-xxiv.
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRÉiNKE. t i9
ruptibilité et à rimmortalité tant que nous sommes unis aux
objets corruptibles et mortels'. Car il fallait que le Médiateur
de Dieu et de l'homme, par sa parenté avec l'un et l'autre,
per suam ad utrosque domesticitatem, les ramenât tous deux à
l'amitié et à la concorde'-. Il a donc effacé par son obéissance
sur l'arbre de la croix, la désobéissance que nous avions com-
mise en mangeant du fruit de l'arbre et nous a réconciliés
avec Dieu. Et de même que la mort nous a vaincus par un
seul homme, c'est par un seul homme aussi que nous avons
vaincu la mort. » Contrairement à tout ce que l'on voit
ailleurs, saint Irénée fait vivre Jésus-Christ au-delà de quarante
ans*. Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est de l'entendre
marquer, dès cette époque, le rôle de Marie dans l'économie
de la Rédemption « Marie, qui était vierge tout en ayant un
:
époux, devint par son obéissance la cause de son propre salut
et de celui du genre humain \ » « Il fallait que le genre hu-
main, condamné à mort par une vierge, fût aussi délivré par
une vierge '\ » Dans un autre endroit, il appelle Marie « l'avo-
cate vierge de la vierge Eve. » Par Eve, il entend le genre
humain déchu.
6. Sur les anges, saint Irénée enseigne qu'ils n'ont pas un
corps charnel, mais plutôt éthéré", et que les anges déchus
ont péché sur la terre avec les filles des hommes ^ Il est plus
exact lorsqu'il parle de leur immortalité, de la félicité éter-
nelle desbons et du châtiment des mauvais anges ^, châtiment
non pas seulement passager et temporaire, mais éternel, parce
qu'ils sont encore jaloux de l'image de Dieu gravée dans le^
hommes, ont induits à se révolter contre Dieu.
qu'ils
7. Dans l'anthropologie, il adopte l'opinion dichotomique,
bien qu'il semble aussi çà et là se prononcer pour le sentiment
Irichotomique, comme lorsqu'il dit que l'homme parfait se
compose d'une chair, d'une âme et d'un esprits «Le corps,
dit-il, n'est pas plus fort que l'âme ; c'est l'âme, au contraire,
qui anime le corps et le gouverne il : est son principe vital. Le
corps ressemble à un instrument, tandis que l'âme possède
l'intelhgence de l'artiste'". » Il relève ici avec beaucoup de
' Lib. III, c. XXIX, 2-4 — -Lib. Lib. V, c. xxxvr,
111, c. xviir, n. T.
' —
u. 3. — ^ Lib. II, c. XXII. — Lib.
xxii, n. 4.
3 III, c. « V, c. xix. (CH. —
du Irad.) —
Lib. III, c. xx, n. i. —
« IV, xvi, n. 2; V, xx, n. "2. —
Lib. III, c. XXIII, n. 3; lib. IV, c xxviii, n. 2. —
Lib. V, c. vi, n. 1. '*'
150 PATROLOGIK.
force la liberté morale : « Dieu a donné à l'homme , aussi
bien qu'aux anges, la faculté de choisir le bien comme le
mal, afm que ceux qui seraient obéissants possédassent le
bien à juste titre car s'ils le reçoivent de Dieu
;
ce sont ,
eux qui le conservent... Si quelqu'un ne veut pas obéir à
l'Evîingile il est libre assurément
, mais il agit contre ses ,
intérêts'. combat avec la même énergie l'homme psy-
» Il
chique et l'homme pneumatique des gnostiques « Ici, :
nous sommes tous égaux tous enfants de Dieu la dif-
, ;
férence entre le bon et le méchant vient uniquement de la
libre détermination de l'homme, qui fait les uns enfants de
Dieu, les autres enfants du démon'. » Il proclame aussi
l'existence du péché originel « En offensant Dieu dans la
:
personne du premier Adam, et en n'obéissant pas à ses pres-
criptions \ nous avons hérité la mort, » mortem hœreditavi-
mus'". « Les hommes ne sont guéris de l'ancienne morsure
du serpent qu'en croyant en Celui qui, selon la ressemblance
de la chair du péché, a été élevé de terre sur l'arbre du mar-
tyre ^ Il fait une belle description de l'âme humaine créée
))
à l'image de Dieu « Ce n'est pas vous qui faites Dieu, c'est
:
Dieu qui vous fait. Que si vous êtes son ouvrage, attendez la
main de l'Artiste qui fait tout en temps opportun, et qui le fait
pour vous, qui êtes son œuvre. Offrez-lui donc un cœur tendre
et docile (par la foi et la soumission), et conservez la forme que
vous a imprimée l'Artiste. C'est ainsi que vous recevrez en vous
les effets de son art et deviendrez un parfait ouvrage de Dieu. »
8. Après avoir dit, en traitant de l'Incarnation, que le Verbe
a effacé les péchés de l'homme en vertu de la miséricorde di-
vine, qu'il a renouvelé l'image de Dieu et achevé l'œuvre de
la rédemption, il indique par quels moyens l'homme peut se
l'approprier : c'est par les sacrements. Saint Irénée traite sur-
tout du baptême, de la pénitence et de l'Eucharistie. Le baptême
est nécessaire, « car, sans cette eau céleste, nous ne pommions
pas être unis à Jésus-Christ. Par le bain qui doit nous rendre
incorruptibles, nos corps lui ont été unis, et par l'esprit nos
âmes. Tous deux sont donc nécessaires parce que tous deux
développent en nous la vie divine. » Le changement qu'il
opère, saint Irénée le compare à l'olivier amélioré par la
^
Lib. IV, c. xxxiii, n. 4. — * Lib. IV, c. xli, n. 2. — '
Lib. V, c. xx.
n. 3. — * Lib. V, c. i, n. 3. — ^ Lib. jy, c. ii, n. 7.
i
LES POLÉMISTES GRECS. — S. IRÉ.VÉE. i5l
greffe. Il fait de nous des hommes spirituels et nous con-
fère un nom nouveau, symbole de cet heureux change-
ment réclame aussi le baptême des enfants, infantes,
'. Il
qu'il spécifiepar le mot parvuU. A l'égard de la pénitence, le
saint déclare que de son temps on confessait aussi les péchés
secrets*, et que cette confession se faisait quelquefois publi-
quement*.
9. Mais c'est principalement sur l'Eucharistie qu'il entre
dans des détails pleins d'intérêt. L'Eucharistie, dit-il, est lo
corps et le sang du Christ, puisqu'on vertu d'un acte divin
précis (£7ri/),/;7tç) le pain et le vin deviennent le corps et le sang
de Jésus-Christ De ce changement substantiel du pain et du
'*.
vin par la consécration, in quo fficiVcet) pane rjrntise auctx sunt,
il déduit la toute-puissance et la divinité de Jésus-Christ ', de
même qu'il voit dans le corps de Jésus-Christ, en tant qu'il est
la nourriture de notre propre corps, un gage de notre résur-
rection ^. En comparant l'Eucharistie avec l'offrande des pré-
mices dans l'Ancien Testament, il en conclut qu'elle est aussi
un sacrifice, sacrifice très-pur prédit en ces termes par le pro-
phète Malachie : En tout lieu, on offre à mon nom la victime
et le sacrifice sans tache. « Lorsque le Sauveur appela le calice
son sang, il enseigna le sacrifice, oblalio, de la nouvelle
alliance, que l'Eglise a reçu des apôtres et qu'elle offre à
Dieu
dans le monde entier'. » Et ce sacrifice que le Seigneur a
ordonné d'offrir, Verbian Dei quod offertur Deo, est accepté
de Dieu comme un sacrifice pur et agréable, sacrificium pu-
riim et acceptum *.
L'Eglise doit le renouveler sans interruption, fréquenter et
sine intermissione, parce que Jésus-Christ, son chef, étant
entré en union intime avec elle, l'offre continuellement à
son Père dans la même obéissance avec laquelle il lui a été
soumis lui-même jusqu'à la mort de la croix".
10. Mais ces dons si excellents, continue saint Irénée, ac-
croissent les obligations morales des chrétiens de la nouvelle
alliance : « L^ loi de l'ancienne aUiance étant destinée à des
' Lib. III, c. XVII, n. 1-3. —
Lib. 1, c. vi. n. 3 ; lib. I, xiii, 3.
» ' Lib. I, -
xiii, 7. — * Lib. V, II, 3.
5 Lib. IV, xviii, 4. — « Lib. V, ii, 3. — —
"
Lib. IV, I, H, 17, 5. « IV, xviii, 1. — —
^ Lib. IV, c. xviii, n. 6. Cf. Op-
fenmuller, Sanctxis Iren-evs, de Eucharistia ut sacramento et ut sacrificio.
Bamb., 1867,
152 PATHOLOGIE.
esclaves, instruisait 1 ame par des choses extérieures et cor-
porelles, et l'attirait en quelque sorte par uu lien sous l'obéis-
sance de la loi, afin que l'homme apprît à servir Dieu. Mais la
Parole (le Verbe) a affranchi l'àme et enseigné à l'homme de
s'en servir librement pour purifier le corps. Les liens de la
servitude devaient donc être enlevés, afin que le chrétien
Ici, les obligations de la liberté
obéît à Dieu sans contrainte.
s'agrandissent, la subordination au Roi devient plus étroite,
afin que personne ne retourne sur ses pas et ne comparaisse
indigne devant Celui qui l'a établi dans la hberté. Si le respect
et l'obéissance envers le père de famille sont les mêmes chez
les esclaves que chez les hommes libres, la confiance de ces
derniers doit être plus grande, parce qu'il est plus grand et plus
glorieux d'agir dans la liberté que d'obéir dans la servitude.
C'est pourquoi le Seigneur a remplacé ce précepte « Vous ne :
commettrez point d'adultère, » par celui-ci « Vous ne con- :
voiterez point; » et au lieu de dire « Vous ne tuerez point, »
:
il seulement « Vous ne vous fâcherez point, » et au lieu
a dit :
de dire a Vous ne commettrez point d'usure, » il a dit « Vous
: :
distribuerez vos biens aux pauvres, et vous aimerez, non-
seulement votre prochain, mais encore vos ennemis ^ »
H. Sur l'âme humaine, saint Irénée a des vues particu-
lières qui ne concordent pas avec la doctrine générale de
l'Eghse. Il ne pouvait pas concevoir qu'elle fût d'une nature
purement spirituelle Incorporales animae quantum ad com-
:
parationem mortaliwn corporwn. Avec Justin, il croyait que
l'immortalité n'était pas une de ses propriétés essentielles,
mais un pur don de Dieu '.
Sur les fins dernières, en terminant son livre, il se montre
partisan du millénarisme qu'il considère comme une pé-
,
riode de préparation et de purification pour une félicité plus
parfaite. Il invoque l'autorité d'Isaïe, d'Ezéchiel et de Daniel
dans l'Ancien Testament, et dans le Nouveau, saint Matthieu,
XXVI, 26; saint Paul, Rom., viii, 19, et l'Apocalypse, ainsi que
Papias. Toutefois, a cet empire, où le Christ, après son avè-
nement, régnera avec les justes ressuscites, » il ne l'appelle
jamais un règne de mille ans. Il avoue aussi que ce sentiment
est contredit par ceux qui passent pour orthodoxes. Il croit
— Lib. V, c vu, n. 1; xxxiv, L
Lib. IV, n. 2-3.
J
' ' lib. II, c. n. 2,
LKS POLÉMISTES GRErS. — S. IRÉNÉE. 153
notamment que les âmes des justes, au lieu d'entrer au ciel
et de voir Dieu face à face après leur mort et le jugement par-
ticulier, attendent la résurrection générale dans un lieu inter-
médiaire. Il n'excepte que les martyrs ; « de là vient que, par-
tout et toujours, l'Eglise, dans son amour pour Dieu, envoie
d'avance au Père un grand nombre de martyrs*. »
Nous devons signaler encore comme digne de remarque
12.
ce que le saint docteur dit « du but et des limites de la science
chrétienne » nous ne devons point lui demander un agran-
;
dissement du dogme, mais seulement l'explication de certains
problèmes difficiles. « S'il est (parmi nous) des hommes qui
se distinguent plus ou moins par leur savoir, cela ne vient
pas de ce qu'ils ont le droit de changer le fond (de la doc-
trine révélée), et d'imaginer (comme les gnostiques) en
dehors de l'auteur, du créateur et du conservateur de l'uni-
vers, un autre Dieu, un autre Christ ou premier-né cela vient ;
de ce qu'ils interprètent selon les enseignements de la foi tout
ce qui est énoncé dans les paraboles de ce qu'ils expliquent ;
et développent ce que Dieu a fait pour le salut du genre hu-
main, pourquoi il a supporté patiemment la chute des anges
infidèles et la désobéisssance des hommes, pourquoi il a
donné plusieurs Testaments et quel est le caractère de cha-
cun, pourquoi le Verbe s'est incarné, a souffert, et n'a paru
qu'après un si long temps, pourquoi notre corps mortel sera
revêtu de Timmortalité, et notre corps corruptible, de l'incor-
ruptibihté, » etc.; car c'est à ce propos et pour des cas sem-
blables que l'Apôtre s'est écrié : « profondeur de la richesse,
de la de la science de Dieu
sagesse et Que ses jugements !
sont incompréhensibles et ses voies impénétrables'! »
C'est dans ces bornes que se tenait saint Irénée dans ses
exphcations de la foi chrétienne et sa réfutation du gnosti-
cisme. Quoique très-versé dans les connaissances spéculatives,
il préférait généralement la méthode historique, qui est celle
du simple fidèle ; attaché sans réserve aux enseignements de
l'histoire et de la tradition apostolique, il lui arrivait quelque-
foisde qualifier de dangereuse l'application de la philosophie
à la théologie. Peut-être les tristes expériences des gnos-
tiques avaient-elles contribué à l'affermir dans cette persua-
' IV, xxxnr, n. 9. — » Lib. I, c. x, n. 3.
i^ii PATUOLOGIli;.
sion. Le vrai gnostique, à ses yeux, c'est le parfait chrétien,
qui a reçu l'esprit de Dieu et sur qui cet esprit repose celui *
;
qui, exempt de vanité et d'orgueil, a une notion exacte de
toute la création et de son auteur, le Dieu tout-puissant; celui
qui honore toujours le même Dieu, le môme Verbe de Dieu,
n'eùt-il été révélé que maintenant, toujours le même Esprit
qui se répand sur le genre humain depuis l'origine du monde,
bien qu'il ait été tout récemment répandu sur nous '.
Du Nouveau Testament, saint Irénée cite toutes les Ecri-
tures, excepté l'Epître de saint Jude seconde de saint , la
Pierre et la troisième de saint Jean. que les quatre Il dit
Evangiles sont un seul Evangile sous quatre formes diffé-
rentes, mais animé d'un seul Esprit. 11 n'y en a ni plus ni
moins, de même qu'il n'y a que quatre parties de la terre où
l'Eglise soit répandue '.
Somme toute, nous devons constater depuis Justin un pro-
grès très-sensible dans la littérature chrétienne. Un des
grands mérites de saint Irénée est d'avoir exploré à fond les
deux sources de la foi, assigné la tâche de la science chré-
tienne, admirablement saisi et développé la plupart des vé-
rités de la foi, la hiérarchie épiscopale et la prééminence du
Saint-Siège. Nous savons, grâce à lui, « que le torrent du
dogme et de la morale sacrée, qui depuis Jésus -Christ s'est
frayé la voie, avec une force irrésistible, à travers des obs-
tacles de toute nature, est le même que celui qui traverse
maintenant l'Eglise catholique. »
Cf. l'abbé Prat, Hist. de S. Irénée; Bœrhinger, Hist. de l'Eglise en bio-
graphies ,2" éd., i \ol.,Ceillier, éd. l'«,t. n;éd. 2% 1. 1 ; Mœhler, PatroL,
p. 330. Stieren, dans son édition, tome I, p. xxiv-xxxiv, traite longue-
ment et avec beanconp de soin des éditions de saint Irénée faites sur l'é-
dition princeps d'Erasme. La meilleure est celle du bénédictin Massnet,
Paris, 1712, in-fol., réimprimée à Vienne avec les fragments retrouvés
par PfafTet des éclaircissements, par Stieren, Lips., 1853, 2 vol in-S".
Ces deux dernières sont réimprimées dans Migne, sér. gr., t. VllI, avec
des notes critiques et littéraires. De Massnet en particulier, voyez Disser-
tationes III prœviœ. Ed. Havvey, Cantabr., 18b7. Freppel, Saint Irénée
{Revue des sciences ecclésiastiques, t. Vi).
'
Lib. IV, c. xxxm, n. 1 .
— « Lib. III, c. xx, n. 2. — ' Lib. III, cap. xi.
n. 8,
LES POLÉMISTES r.nr.CS. — CAIUS, iSf»
§ 28. Caïas, prêtre romain (mort vers 220).
La Lettre de l'ErjUse de Smyrne sur le martyre de mint Po-
lycarpe ayant parlé de Gains comme d'un disciple de saint
Irénée, Lemoine en a conclu qu'il était orig-inaire de Corinthe
et qu'il était allé à Rome avec saint Irénée. Les auteurs de
Vllistoire littéraire de la France, t. I, le revendiquent au con-
traire pour leur compatriote. Ce qui est certain, c'est qu'il se
trouvait à Rome sous le pape Zéphyrin et qu'il y discuta avec
Proclus. Saint Jérôme lui donne le titre de prêtre, Photius
celui d'évèque, twv s^vwv i7rt(Tzo7ro;. Eusèbe l'a surnommé ).07iw-
Taro; àvvjp, à cause dcs talents qu'il a déployés dans la dé-
fense du christianisme il le vante surtout comme un fou-
;
gueux antagoniste des millénaires. On suppose qu'il mourut
vers 220.
Il ne reste de ses écrits que des fragments conservés dans
Eusèbe, saint Jérôme, Théodoret et Photius.
1. Réfutation du montanisme, conservée dans le Dialogue
contre Proclus, un des coryphées de cette erreur en Orient.
Saint Jérôme appelle ce travail insignis; Photius, qui le qua-
lifie de (TTTo-joata, le cite sous le titre de Ka-à ripo-/),o'j, Contre
Proclus.
2. Théodoret '
lui attribue encore le Parvus labyrinthus
dirigé contre Ihérésie d'Artémon et.de Théodote. Photius
l'appelle ratoy izoïfi-j-ot. ; on a cru, mais à tort, qu'il s'en trouvait
des fragments dans Eusèbe ^ cet historien déclare lui-même
qu'il ne cite que des paroles tirées d'un écrit anonyme contre
Artémon.
D'après les Philosophurnena, complétés par de récentes dé-
couvertes, et d'après les recherches laborieuses faites sur l'au-
teur, quelques critiques ont attribué à Hippolyte l'ouvrage
Sur l'Univers ou sur la cause de l'univers, que Photius assigne
à Caïus. Déjà précédemment on avait rejeté cette opinion,
longtemps accréditée, que Gains était l'auteur du fragment
qui se trouve dans Muratori ^ et qui contient les plus anciens
renseignements que nous ayons sur le canon du Nouveau
Testament.
'
Hseret. fab., II, v. — • Hist. eccL, V, xxviii. — ' Antig. ital., t. III,
p. 8o4 et suiv.
156 PATROhOGlE.
Hug, Introd. auN. Test., l"vol., p. 123, et Kirchofer, Collection
Cf.
des sources de l'histoiredu canon du N. Testam. Les fragments qui ont
été attribués à Caïus et qui ont été conservés se trouvent dans Gallandi,
Biblioth., t. II; dans Routh, Reliq. sacr., t. II, et dans Migne, sér. gr.,
t. X, au commencement, avec des Prolégomènes. Cf. Ceillier, t. II;
Luraper, part, vu, p. 17; Mœliler, Palrol., p. 617.
§ 29. IBippolytc.
Voir les Prolégomènes dans l'édition des Œuvres d'Hippolyte, par Fa-
bricius, Hamb., 1716; Gallandi, Biblioth., t. 11, c. xviii; Migne, série
grecque, t. X.
Ce nom hommes remarquables de
appartient à plusienrs
l'antiquité, que l'on a souvent confondus ensemble, aussi bien
que les renseignements qui les concernent. Celui qui nous
occupe passe généralement pour avoir été évêque de Portus
Romanus. La plupart ont cru qu'il s'agissait de Porto, dans le
voisinage de Rome, ou de Aden, ville maritime romaine de
l'Arabie. C'est seulement depuis que les Philosophiimena ont
été complétés, et depuis les nombreuses recherches dont
ils ont été l'objet, que nous connaissons un peu sa personne
et sa vie*.
Hippolyte aurait été disciple de saint 1 renée, contemporain
d'Origène et de l'anlitrinitaire Bérylle de Bostra. Fixé ensuite
à Rome, il aurait prisactive aux querelles dogma-
une part
tiques de ce temps, car y avait là des représentants de
il
presque toutes les sectes. Mais en combattant les sabelliens et
les noétiens, qui soutenaient le patripassianisme, il tomba
lui-même dans l'excès opposé, le subordinatianisme. Il défen-
dit aussi le point de vue rigoriste contre la pratique mitigée
qui avait prévalu dans le sacrement de pénitence et dont le
pape Zéphyrin s'était fait le promoteur.
Convaincu de l'orthodoxie de ses opinions, hautement es-
timé pour son savoir, après la mort de Zéphyrin il s'éleva, en
qualité d'évêque, contre son successeur Calixte, qui lui était
personnellement odieux et souleva un schisme qui, heureu-
Hieron., Episl. lxx ad Mmju., el C(Halog., c. i.xi; Eusèbe, Hisl. ecd-,
'
lib.VI, c. XX Epiphaiie, Hœres., lib. LVli, u 1 Leont. Byzant., Lectio
; ;
m de Sectis; Zanar., Anal., t. H; G. Syncelli, Chronogr.. ad ami, 213,
dans Sirmond, Op., t. III, p. 376; Nicepb., Hisl., lib, IV, c. xxxi.
l.r.S POl.KMISIKS UREr.S. — HIPI'OLYTF.. 1 î>7
sèment, ae s'étendit pas beaucoup. De là lui est venu, comme
Dœllingcr l'a prouvé sans réplique, la dénomination d'jE/î/sco-
piis Porlm Romani,car si des écrivains grecs lui ont donné
plus tard d'évèque de Rome, les catalogues des papes
le titre
et les auteurs occidentaux ne connaissent point de pape sous
ce nom '.
Son schisme peut avoir duré quinze ou seize ans. Plusieurs
témoignages attestent qu'avant son martyre il se réconcilia
avec le Saint-Siège. Selon toute vraisemblance, il mourut dans
le même temps que le pape Ponlien, vers 235, car les marty-
rologes et les liturgies les citent toujours ensemble. De son
vivant, ou immédiatement après sa mort, ses partisans lui
érigèrent une statue de marbre d'une grande valeur artistique
(c'est le plus ancien exemple que nous ayons en ce genre);
elle fut retrouvée en 15.31, à l'occasion des fouilles pratiquées
près de l'église Saint-Laurent à Rome : conservée jusqu'à ces
derniers temps dans la bibliothèque vaticane, elle est mainte-
nant au musée de Latran. Son cycle pascal (depuis 223 à 333)
et le catalogue (incomplet) de ses écrits, sont gravés sur ce
monument.
Plusieurs écrivains ont rendu hommage à ses connais-
sances : Nescis, dit saint .Jérôme, quid in iiôria ejus primum
admirari debeas, erudilionem sseculi on scientiam Scriptura-
?'itm\ Entre ses ouvrages, nous signalerons surtout :
Travaux d'exégèse.
Contemporain d'Origène, le vrai fondateur de l'exégèse
biblique, Hippolyte n'a rien qui rappelle sa méthode et ses
procédés. Dans ses commentaires sur la plupart des livres de
la Bible, au lieu de poursuivre minutieusement le sens littéral
ou procède plutôt par la réflexion et le
le sens allégorique, il
raisonnement, comme on le voit par les passages cités dans
les Chaînes et rapportés par les exégètes postérieurs. Les plus
importants sont ses commentaires sur les Psaumes, les
Proverbes, le livre de Daniel et sur Fhistoire de Suzanne, qui
lui paraît une allégorie de l'Eglise chrétienne. Dans le Nou-
veau Testament, il a donné des explications sur les Evangiles
' Voyez Dœilinger, Hippohjle et Cnlixte, Ratisbonne, 1833. — * Hier,,
Epist. Lxx nd Magnum.
158 PATROLOGIE.
de saint Matthieu et de saint Luc, sur l'Evangile do saint Jean
et son Apocalypse.
Travaux homilétiquea.
Ses homélies sur différents textes de l'Ecriture et sur des
fêtes de TEglise ontbeaucoup d'affinité avec ses travaux sur
l'exégèse. Nous n'eu possédons non plus que des fragments ;
rhomélie en dix chapitres, est la seule complète.
Et; ôsoyâvsiav,
On dit qu'il prononça, en présence d'Origène (à Rome ou en
Orient ?) une homélie à la louange du divùi Sauveur. U Exhor-
tation à Séverine aurait été adressée, selon DœUinger*, à
Julia Aquilia Severa, seconde femme de l'empereur Hélioga-
bale.
Ouvrages dogmatiques et polémiques.
Demonstratio de Christo et antichristo (dix-sept chapitres),
1.
dédiée à un de ses amis nommé Théophile. Dans ce traité, le
plus ancien qui existe sur l'antechrist Hippolyte expose ,
d'abord que le Verbe a révélé depuis longtemps son incarna-
tion aux prophètes ^ et qu'il est devenu en s'incarnant le
ministre de Dieu pour la rédemption de tous*. « Il cherche à
instruire les ignorants et à ramener dans la droite voie ceux
qui se sont égarés. Ceux qui le cherchent dans la foi le trouvent
facilement; ceux qui frappent à sa porte avec des yeux purs
et un cœur chaste, il leur ouvre aussitôt... Il désire sauver
tous les hommes, les faire tous enfants de Dieu ; il les appelle
tous à la virilité parfaite. Car c'est lui, le Fils de Dieu, qui ré-
génère par le Saint-Esprit ceux qui désirent parvenir à l'état
d'homme céleste et parfait. »
Considérant l'antechrist comme un être personnel, il cherche
temps de son arrivée, ses
à fixer par l'Ecriture son origine, le
séductions et ses impiétés. Il commente longuement les visions
de Daniel, vu, 20, et de Nabuchodonosor, ii, 31 et suiv,, et
trouve dans les dix cornes et dans les dix doigts des pieds un
symbole de l'antechrist. Il emprunte aussi des traits pour son
tableau à Isaie, i, 7, et à l'Apocalypse, ch. xvii et xviu. L'ante-
christ, dit-il, se fera passer pour Dieu et persécutera l'Eghse.
Il finit en exhortant Théophile à s'abstehir de tout péché.
' Hippolyte et Calixle, p. 2-i, — ' Ch. j, ii. — ' Ch. m, iv.
LES POLÉMISTES GRECS. — HfPl'OLYTK. 159
Cependant Hippolyte n'est pas bien sur que tout cela soit vrai,
et il hésite '.
2. La petite Démonstration contre les Jîa'fs {en dix chapitres)
semble plutôt détachée du commentaire sur les Psaumes que
former un travail à part.
3. Adversus Platoncjn de cotisa univers), ou Discours aux
Grecs. Cet écrit, dont il ne reste qu'un fragment, roule sm* les
idées de Platon touchant l'origine du monde.
4. 11 se peut aussi que les dix chapitres Contre Fhérésie de
Noët ne soient qu'un fragment'. L'auteur y combat l'hérésie
patripassianiste de Noët de Smyrne, et lui oppose sa propre
doctrine sur Tincarnation du Fils.
o. Sur
Charismes (Apostolica de charismadbus tra-
les
ditio). Plusieurs croient, non sans vraisemblance, que l'écrit
indiqué sur la statue d'Hippolyte, à Rome, est le même que
celui qui figure dans les Constitutions apostoliques *, et qui
développe la pensée de l'Apôtre, ICor., \\h. YIII, ch. i, n. Seu-
lement, il était peu séant d'y faire parler les apôtres en leur
propre nom et à la première personne.
6. PhilosopJiumena, seu omnium haeresium confutatio, dix
livres. Avant premier livre de cet important ouvrage
ISi'^, le
était seul connu, sous le titre de Philosophumena Origenis''.
Depuis, Mynoides Myna a retrouvé en Grèce les sept derniers
livres, dont le manuscrit est conservé à Paris dans la biblio-
thèque nationale. Le premier éditeur, Miller', le considérait
aussi comme une œuvre d'Origène", tandis que Dunker et
Schneider sont d'un avis contraire'. Maintenant, après tant de
recherches laborieu.ses, on a cessé de croire à la paternité
d'Origène, de même qu'à celle de Caius, de Tertullien et de
C. I et XXIX. Dœilinger, Christian, et
' Eglise. — ' Contra kœresim
Noeti, éd. Lagarde. —
^ Lib. VIII, c. i et ii. — * Orig., Op., t. I, éd. Beiied.
— 5 Oxon., 1«5I.
Grœce et lat., Golting., 1859. Migne, sér. grecq., l. XVI, p. 3.
"
Le manuscrit de Paris (lib. X, c. xxi) contient cette glose marginale
'
:
'ûpiyÉvr,; xai "tiptvivov; 5ô?a. Comme elle se rapporte à un passage signi-
profession de foi de l'auteur, on a soupçonné qu'elle pouvait
ficalif, la
provenir de quelque copiste qui aurait mal entendu cet endroit. On sait
que les copistes se servent du signe l^j wpaïov pour appeler l'attention
sur des passages particulièrement importants. Ce s'gne étant aussi em-
pluyé dcins les écrits d'Oriuène, un copiste aura rendu cette abréviation
par 'QpifÉvr,; au lieu de wpaïov. {Revue autrich, de théol. calh., p. 618.
-160 PATROLOGIE.
Novatien, alléguée peiidaiU la controverse, et Hippolyte a été
généralement reconnu pour l'auteur. Ces obscurités viennent
sans doute do ce que ce livre était peu connu de l'antiquité, et
qu'on n'y guère usage que du dixième livre sans
faisait
nommer l'auteur, comme
a fait Théodoret. Le premier livre
expose les systèmes philosophiques, où l'auteur place le point
de départ des hérésies viennent ensuite les écoles des brahmes
;
indiens, des druides celtiques et d'Hésiode. Le second et le
troisième livres font encore défaut. Le quatrième traite de la
magie, de l'astrologie et des divers systèmes de superstition ;
le cinquième jusqu'au neuvième cite les doctrines de trente-
trois hérétiques, parmi lesquels figure au neuvième hvre le
pape Calixte l'aulenr termine par les écoles juives des essé-
;
niens, des pharisiens et des sadducéens. Le dixième livre est
une longue récapitulation de l'ouvrage, qui se ferme par un
coup d'œil sur la propagation du peuple de Dieu en Palestine
(plus ancien, dit Hippolyte, que les Chaldéens, les Egyptiens
et les par la profession de foi de l'auteur, remplie
Grecs),
d'erreurs, et parune exhortation à reconnaître le vrai Dieu '.
Quoique souvent d'accord avec saint Irénée et les auteurs
grecs qui ont traité des hérésies, Hippolyte fournit souvent
des données toutes nouvelles qui facilitent singulièrement
l'intelligence des systèmes hérétiques : quelquefois même il
les contredit directement ; aussi la publication des Philo-
sophumena a-t-elle modifié bien des vues et des jugements.
Cependant il ne faudrait pas exagérer la valeur de ces données
nouvelles'.
Le cycle pascal d'Hippolyte, gravé sur sa statue, paraît
avoir excité une attention particulièreil disait que tous les
;
seize ans Pâques retombait le même jour, ce qui est faux.
^Voir sur les éditions de Duuker, Sclmeidewin et de Cruice (recen-
variorum suisque instiuxit, Paris 1860), le docteur
suit, latine versit, notis ,
Nolte dans la Revue de Tabing., 1861 et 1862, avec diflPérentes corrections;
sur celle de l'abbé Cruice, Krauss, dans la Reçue autr. de Ihe'ol. cath.,
1862. Ont écrit sur Hippolyte Morelti, Rome, 1752; Ruggieri, De Por-
:
tuensi S. Hippolyli sede dissertât lo, Rome, 1771. Sur l'auteur même :
Fessier, Hergenroetber, Dœllinger, Freppel, Le Normant, Cruice, Pitra,
de Rossi, Armellini, Wordsword, Bunsen, Baur, Jacobi, Volkmar (Hipp.
et ses contcmp. de Rome), Zurich, 18jj. Ces travaux ont élé appréciés par
Dœllinger [Hipp. et Cal., ou l'Eglise rom. dans la prem. moilié du trois'ème
siècle, Ratisb., 1833); par Hergenrœtlier, Hipp, ou Novatirn ? ànns la Revue
autr. de théol. cath., 1863.
» Hilpenfeld, dans la Revue c'dée, 1862.
LES POLÉMISTES GRECS. — HIPPOLYTE. 161
On a publié de nos jours, en d'excellentes éditions, ol attribué à
Hippolyte les ouvrages suivants : Canones (38) S. Hippult/ti arabice e co-
dicibiis romanis cum oersionp latina, annotationibus et prolegomenis, éd.
Haneberg,Monach.,d870.Comp. TheoL Liter.-Blatt, de Bonn, 1870, n. 2.
Nous ne sommes pas bien certains que le SvvtaytJia xarà nadwv alpsffewv
et le Aaêûptveo;', de même que le i;[i.iy.pô; ).a6ûpiv9o;^, soient d'Hippolyte;
il ne nous semble pas qu'ils aient quelque rapport avec les Philosophu-
mènes.
D'autres écrits d'Hippolyte sont entièrement perdus, tels
que : iie/ji ©sov (?) /mi o-apx.o: àva(7Tâ(Tiw; (Jje Deo et caruis resurrec-
lione) ; nspt t «yaOïO xai tto^ôv t6 Y.a-Ao-j i^Be bono et unde malum) ;
d'autres n'ont pas même de titres certains : 'q.^rxL sic Trâo-a? r^a^âç
(Odœ m omnes Scripturasj; peut-être no6; rrao-aç t«? xipi'jin (Adv.
omnes hœreses). Les fragments d'un ouvrage contre Beron et
Hélix (peut-être Karà Wcowo^ v.cn rj/r/twT-djv), Contre Beron et ses
amis, sont évidemment apocryphes*.
Le style d'Hippolyte, un des meilleurs auteurs ecclésias-
tiques, n'est pas d'un atticisme bien piu- il est parfois guindé *.
;
Cependant il appartient pour la forme aux meilleurs auteurs
ecclésiastiques.
Doctrine d'Hippolyte,
1 Sur la Trinité, il professait le subordinatianisme et se servait
.
de la terminologie usitée avant l'apparition de l'arianisme.
Pom' lui, le Logos n'est que la raison impersonnelle du Père ;
par un acte de la volonté du Père, il est devenu une personne
distincte, et Fils de Dieu par l'incarnation seulement. Voici
peut-être l'expression la plus choquante de toute sa théorie du
Verbe Dieu avait voulu faire de vous (ô homme 1) un
: « Si
Dieu, il l'aurait pu; vous en avez une preuve dans le Logos'. »
Le Saint-Esprit, quoique nommé, n'est point une hypostase
particulière de là vient que le pape Calixte a accusé l'auteur
;
et les siens de dithéisme, Stdîoi ii-cz '
!
Hippolyte cependant maintient la Trinité et la prouve par
ses opérations. A cette question rationahste Comment le :
Père peut-il engendrer, et le Fils être engendré par lui ? il ré-
pond : « Vous ne sauriez expliquer vous-même ce qui s'est
< Photius, cod. 38.
» —
Théodoret, Hœrel. fab., iv, 3; cf. Euseb., HisL
ecd., V, XXVIII. -
Dœlliuger, Ilippolyle, p. 318.
^ ' Voir des jugements —
aaciens et nouveaux dans Migne, série grecque, t. X, p. 381 -38i. —
* Philosoph., X, XXXIII. 5
IX, xu. —
1, — PATHOLOGIE, 11
162 patroloCtIE.
passé dans votre génération ; vous qui voyez journellement
l'effet parmi les hommes, vous ne sauriez expliquer le com-
inent, ni pénétrer l'art indescriptible du Créateur. Contentez-
vous de croire que l'homme est l'ouvrage de Dieu. Comment
donc pouvez-vous vous enquérir de la génération du Verbe,
que Dieu le Père a engendré comme il l'a voulu dans ses im-
pénétrables conseils ? Ne "vous suffit-il pas de savoir que Dieu
a créé le monde voulez-vous scruter encore comment il l'a
;
créé ? Ne vous suffit-il pas que le Fils de Dieu soit apparu pour
votre salut, si vous avez la foi ? Voulez-vous sonder aussi la
manière dont il a été engendré de Dieu (et de la Vierge^ ?
Contr. Noet., c. xvi.
De V Incarnation, il dit en termes non moins clairs et
2.
corrects « Nous savons que le Verbe a pris un corps dans le
:
sein de la Vierge et porté le vieil homme en adoptant une
forme nouvelle ; il a parcouru dans sa vie tous les degrés de
l'âge, afin de servir de loi à tous les âges'. » Il insiste princi-
palement sur l'incarnation du Verbe et sur la réalité de son
corps, pOUr dé-
où /a-rà «avra^iav oîù' cùxh'tK y^youivo; avôowrro;^, et
peindre ses travaux, il compare le Christ avec Adam « Le :
Verbe premier-né cherche la première créature Adam dans le
sein de la Vierge celui qui vit à jamais cherche celui qui est
;
mort par la désobéissance; celui qui est du ciel appelle en
haut celui qui est de la terre celui qui est libre a voulu parla
;
servitude affranchir l'esclave '. » C'est pour la même fin
qu'il est mort sur la croix, c'est pour racheter l'homme
perdu*.
3. Voici comment il parle de la création : « Dieu n'avait rien
qui lui fût contemporain, quand il résolut de créer le monde.
Il nous suffit donc de savoir que rien n'était contemporain de
Dieu, qu'il n'existait que lui". »
4. « lui, est un vaisseau en pleine mer,
L'Eghse, selon
ballotté par les flots,
mais qui ne périt point, car il est dirigé
par un pilote habile, Jésus-Christ. Avec le trophée de la croix
du Christ, l'Eglise triomphe de la mort, et avec les autres
moyens dont elle dispose, elle conquiert le monde*"'. » L'Eghse
' Philosoph., X, xxxiii. —
* Cont. Noël., c. xvii. > Serin, de canl. —
magn., ap. Theodoret., Dial. II; Migne, t. X, p. 866. - De Christo et '*
antich-, c. iv. ' —
Philosoph., X, xxxii Cont. XoeL, x. De Christo
; — "^
et antich . L!X
LES POLÉMISTE^ GRECS. — HIPPOLYTE. 163
est aussi « une chaste épouse, à laquelle les hérétiques osent
faire violence', d comme à une nouvelle Suzanne. Les ministres
de l'Eglise sont les évêques, les prêtres et les diacres. Comme
saint Irénée. notre auteur donne aiissi le nom de prêtres aux
évêques'.
5. Hippolyte a quelques beaux passages sur le baptême et
l'Eucharistie. Il nomme le baptême lea'.i jaillissante du salut :
f«Le Logos est desc^^ndu vers l'homme pour le laver dans
l'eau et dans l'Esprit il l'a régénéré à l'incorruptibilité de
:
l'àme et du corps, en lui inspirant l'esprit de vie et en le re-
vêtant d'une armure impénétrable. Celui qui descend avec —
foi dans ce bain de la régénération, renonce au mal et se
dévoue à Jésus-Christ. 11 sort du baptême, resplendissant
comme le soleil, des rayons de la justice •\ »
Eucharistie.Chaque jour son corps précieux et immaculé
«
est consacré et offert sur la table mystique et divine en sou-
venir de cette première table à jamais mémorable où fut
célébré le mystérieux et divin repas. » Dans le commentaire
de ces mots Venite, comedite panem meum, il représente
:
l'Eucharistie comme sacrifice « Il a donné sa chair divine :
à manger, et son sang précieux à boire pour la rémission des
péchés*. »
La législation de l'Eglise sur le mariage ressort nettement
de Taccusation intentée à Calixte par Hippolyte, d'avoir outre-
passé les bornes de la modération".
6. A ceux qui niaient la résurrection des morts, il disait :
a vous croyez avec Platon que Dieu a fait l'àme immortelle,
Si
vous devez croire aussi qu'il a le pouvoir de ranimer le corps
et de lui conférer l'immortalité ; rien n'est impossible à Dieu*'. ^>
Sur ce point, comme d'autres auteurs avant et après lui, l'au-
teur est millénaire.
7. Dans son rigorisme outre, Hippolyte reprochait au pape
Calixte d'offrir à tous les pécheurs la rémission de leurs
péchés. Mais ici, comme
à propos du Logos, c'est la doctrine
du pape qui orthodoxe de là les honneurs qui furent
est restée ;
rendus à son tombeau dans les catacombes.
Voir dans Dœllinger {Hippolyte, p. 1 1 1), la justitication du pape Calixte
' Dan., XIII, IS, H. — • Dœllinger, Op. cit , p. -io9. ' Hotn. in
Tfieopfi.,—
VIII et X. — * Fragm. in proc, ix. 1 Migne, série grecque, t. X, p. 626.
;
— ' Dœllinger, Op. cit.. p. 1.58 et siiiv. — ''
Decama unicersi, c ii et iii.
loi PATROLOCtIE.
contre les accusations d'Hippolyte. Cf. Ceillicr, e'd. t'•^ t. Il, p. 316:
éd. 2% t. I, p. 607; Mœhler, PafroL, p îi8.
§ 30. Arehélans «lo Cascnr (vers 278). — Alexandre l^yeopolltes.
Archélaus, évêque de Cascar vers 278, et selon d'autres de
Carrhes, en Mésopotamie, est connu pour sa discussion avec
Manès ou Manichée), fondateur delà secte manichéenne
(iMani
et de Gnose persane. Corbicius (Cubricus), un esclave af-
la
franchi qui prit dans la suite le nom de Manès, était en pos-
session des richesses littéraires de Scythianus; familiarisé
avec la philosophie grecque et avec le christianisme, il essaya
de fonder, vers le milieu du troisième siècle, une nouvelle
religion imiverselle, qu'il prêcha d'abord en Palestine. Mais il
échoua.
Manès, appuyé par un bienfaiteur non dépourvu de culture,
entreprit de développer ce système religieux et de le propager
dans la Perse, sa patrie. Contrairement aux espérances qu'on
lui avait fait concevoir,il ne parvint pas à convertir un prince
persan, et fut jeté en prison. Il s'évada et se rendit à Cascar,
en Mésopotamie, près d'un chrétien nommé Marcel, qui jouis-
sait d'une grande notoriété. Il ne tarda pas à être connu de
l'évêque de ce lieu, Archélaus. Celui-ci, désireux de s'opposer
aux progrès de la nouvelle hérésie, offrit à Manès de disserter
avec lui dans une conférence publique, à laquelle furent in-
vités des savants de toute espèce, qui devaient être les arbitres
du débat.
Nous avons encore les actes de cette controverse, Acta dis-
putationis cum Mmiete hseresiarcha, la plus ancienne et sans
doute la meilleur source à consulter sur le manichéisme. On
ne sait pas au juste s'ils ont été écrits par Archélaus lui-
même, comme le veulent saint Epiphane' et saint Jérôme', ou
si, comme le prétend Photius ', ils ont été d'abord rédigés en
syriaque, puis traduits en grec. Saint Cyrille de Jérusalem'*,
saint Epiphane' et Socrate" les connaissaient en grec; ils en
donnent des extraits et attestent ainsi leur authenticité.
En dehors de ces fragments grecs, nous n'avons de l'en-
semble qu'une version latine du cinquième ou du sixième
< De hxres., lib. LXVI, c. xxi. — « Calai, lxxh. — ' Biblioth., cod. 83.
— * Catech., vi. — ^ Haeres._. LXVI, c. xxvi. —
® Hint. eccl.. I, ii.
LES POLÉMISTES tiRECS. — ARCHÉLALS. 165
siècle, altérée en bien des endroits, abrégée ou interpolée. Si
Ion en juge par ses caractères généraux et par des substitu-
tions de mots surprenantes, elle doit avoir été faite sur le grec.
Ces Actes offrent un tableau saisissant et agréable de la con-
troverse. Ils commencent par des renseignements sur la
personne de Manés et sur l'occasion de la controverse. On y
trouve en outre une lettre de Manès et d'un de ses disciples
sur les principales doctrines du manichéisme, ch. i-ni. Manès
ouvre le débat en déclarant « qu'il est le Paraclet promis par
Jésus-Christ pour purifier la religion chrétienne des superfé-
tatious juives qui la défiguraient et pour la conduire à sa per-
fection. » Puis développe sa doctrine des deux principes, de
il
la lumière et des ténèbres. Ârchélaus la réfute avec une
grande vigueur de dialectique, montre les contradictions pal-
pables qu'elle renferme, sa futilité et sou inconsistance, et
défie son auteur de pouvoir justifier d'une mission divine qui
l'autorise à l'annoncer ^cli. m-xxxix).
Les juges s'étant prononcés contre lui, Manès se réfugia à
Diodoris, non loin de Cascar, pour y entamer une nouvelle
dispute avec le prêtre Diodore. Celui-ci, moins familiarisé avec
la controverse, demanda à Archélaus des renseigements sur
les rapports de l'ancienne loi avec la nouvelle, et fit un assez
bon emploi des instructions qui lui furent adressées. Mais
ayant entamé ensuite une discussion sur « l'incarnation du
Verbe divin, » niée par Manès, il reçut fort à propos, car il se
sentait mal à l'aise sur ce terrain, la visite d'Archélaus, qui
remporta sur Maiiès une victoire aussi décisive que la précé-
dente. Il lui prouva qu'en niant l'incarnation du Verbe, il
niait également la résurrection et le dernier jugement, ainsi
que la dignité et la liberté morale de l'homme.
Cette critique impitoyable a fourni dans tous les temps
d'excellents matériaux pour réfuter et apprécier le système
du manichéisme. C'est là, avec les renseignements qu'il
donne sur la personne de Manès et sur sa doctrine ce qui ,
constitue la valeur do cet écrit, aussi intéressant qu'instructif.
Uégémonius y a joint en appendice des détails sur la vie sub-
séquente et sm- la fin tragique de Manès, qui fut écorché tout
vif (Ch. XL-XLV*).
'
La première édition de ces Actes a été publiée d'après un manuscrit du
Vatican, par Zacagni. dans les CoUectanea nwnum. vel. Ecoles, gr. el ht..
.
166 PATROLOGIE.
C'est ici le lieu de mentionner Alexandre , évêque de
Lycopolis, dans la province égyptienne de la Thébaide. Il fut
probablement prédécesseur de l'évêque Mélèce, à la fm du
le
troisième siècle. 11 avait été élevé dans la paganisme et fut
quelque temps attaché au manichéisme. Après avoir reconnu
la vérité de la doctrine -catholique et renoncé à cette secte, il
devint évêque de Lycopolis [de là son sermon de Lycopolites),
écrivit un traité Adversus mamchœorum placita, autre source
importante à consulter pour la connaissance du système ma-
nichéen. On y désu-erait seulement un style plus clair et plus
coulant '
§ 31. L'Ecole catéchctif|ae «l'itlexandrie.
Eusèbe, llht. eccL, V, x ; Quericke, De Schola quœ Alexandr. floruif
r.atech.. Halle, 1824. Contre lui, sous le même titre Hasselbach, Stettin, :
1839; Jules Simon, Hist. de l'Ecole d'Alex., Paris, 1843; Vacherot, Hist.
critiq. de l'Ecole d'Alexandrie, Paris, 1851, avec les observations de
l'abbé Gratiy: Redepenning, Vie et doctrine d'Origéne, Bonn, 1841, p. o4
et suiv.
L'école d'Alexandrie, dont les origines sont controversées
parmi les savants ,
parce qu'elle a été citée sous des noms
divers, a exercé une influence considérable sur les progrès et
principalement sur le caractère scientifique de la littérature
chrétienne'.
Eusèbe ayant dit de cette institution qu'il nomme ^larotêii
qu'elle existait à Alexandrie «selon une ancienne coutume, »
et saint Jérôme l'ayant fait remonter jusqu'à Jean-Marc, le
fondateur de la chrétienté de cette ville, il est à croire qu'elle
ne fut d'abord destinée qu'à l'instruction élémentaire des nou-
veaux chrétiens. Centre de l'érudition juive et païenne, foyer
d'opinions philosophiques et d'hérésies nombreuses, Alexan-
drie sentit bientôt le besoin d'une institution scientifique qui
Rome, 1098. Fabricius l'a reproduite eu sou éùitiou Oper. S. HippoUjti.
La meilleure el la plus complète édilion est de Gallandi, BiLliolh., t. III ;
Routh., Relig. sacrse, éd. 2, t. V. Voyez aussi Maiisi, Collect conc, t. I.
^
Photius a le premier mentionné cet auteur dans son Epitonie de
Manich. Voy. Montfaucon^ Biblioth. coisl., p. 34i. Au dix-septième siècle,
Léon Allatius en donna quelques fragments, puis Conibélis le publia en
entier dans son Auct. novissim. Biblioth. Patr., pars. II; de même Gal-
landi, dans Biblioth. vt'<. Pair., t. IV; Migne, sér grecq., t. XIII.
' Voy, Redepenning, p. 57, note 1.
LES POLÉMISTES GKECS. — L ÉCOLE DALEXANDRIE. 167
fournirait aux clercs et aux laïques chrétiens des moyens de
défendre leur croyance contre les attaques des païeas et des
Juifs, et contre les subtilités des hérétiques. Pour répondre
à ces besoins multiples, on s'appliqua surtout à l'étude de
l'Ecriture sainte et à l'exégèse. Grâce à ces elforts et aux
hommes célèbres qui le dirigeaient, cet établissement théolo-
gique, qu'on continua d'appeler l'école catéchétique d'Alexan-
drie, prit un caractère accentué, une direction précise, qui
provoqua bientôt, sur le terrain de la théologie scientifique,
de nombreuses dissidences.
Pantène passe pour avoir été le premier chef de cette école
savante. Né en Sicile, suivant une indication de Clément
d'Alexandrie', partisan, dans sa jeunesse, des doctrines sto'i-
ciennes*, converti ensuite par un disciple des apôtres, il s'ap-
phqua avec ardeur à l'étude de l'Ecriture', jusqu'au moment
où il fut nommé chef de cette école. Sa réputation de philo-
sophe, de théologien et d'exégète se répandit au loin. Du fond
des Indes (s'agit-il des Indes proprement dites, ou de l'Arabie
du sud?) on exprima le désir d'entendre l'Evangile de sa
bouche. Il s'y rendit avec l'agrément de Démétrius, son évêque,
eton prétend qu'il y trouva l'Evangile de saint Matthieu en
hébreu \ De retour à Alexandrie, il continua ses travaux jus-
qu'en 212, .suivant saint Jérôme; selon d'autres indices, il
n'aurait déjà plus été là vers 202. On lui doit, outre ses leçons
verbales, plusieurs commentaires sur l'Ecriture sainte, dont il
ne reste que de maigres fragments'.
Il eut pour successeur , au troisième siècle Clément ,
d'Alexandrie, qui parle souvent de lui avec admiration, puis
Origène, îléraclas, Denis le Grand, Pierius (le jeune Origène),
AchiEas, Théognoste et Pierre le Martyr; au quatrième siècle,
Didyme l'Aveugle et Rhodon. avec lesquels s'éteignit cette
remarquable institution ^
Slromal., I, i. - * Hier., Catalog., c. xxxvi; EuseJb., Hist., V, x.
' —
' Photius, Cod. 118. — * Hieron., Ep. lxx ad Magn. — ' Halloix, Vita
Panlxni, p. 851 Ceillier, "2' éd., t. I, p. 233-239; Tillemont, t. III, p. 170;
;
MœMer, PalroL, p. 399. — « Voyez Reischl, les derniers Maîtres de l'Ecole
rhrt'tieniip d'Alexandrie, dans la Revue théol. d'Hildesheim, I80I, p. 29.3.
168 PATROLOGIE.
§ M. dénient d'Alexandrie (mort vers "211).
Cf. Notifia hist. litterar.inClein. Alex., dans Fabric, B<6Z. grœca, édit.
Harless, t. Vil, et Pottev, Préface de son édition des Œuvres de Clément,
Paris, 1715; réimprimés tous deux, avec les Testimonia vetei-um de Clé-
mente, dans Migne, sér. gr., i. VlII.
Titus-Flavius Clemens, né vraisemblablement à Athènes,
avait parcouru, durant le cours de ses études littéraires, tous
les systèmes philosophiques et religieux sans y trouver
,
l'entière satisfaction qu'il y cherchait. Ce bonheur ne lui échut
que lorsqu'il entendit les leçons de Pantène, chef
de l'école
d'Alexandrie. Désormais, passa du culte criminel du paga-
« il
nisme à la foi au divin Rédempteur et à la rémission des
péchés. » Chrétien et prêtre de l'école d'Alexandrie, il con-
serva cependant le goût des études philosophiques, et, comme
Justin, il retint de la philosophie païenne, de Platon surtout,
tout ce qui lui parut compatible avec le christianisme.
Nommé successeur de Pantène par l'évèque Démétrius
(quand?) il accrut encorda renommée de l'école d'Alexandrie.
Obligé de prendre la fuite en 202, lors de la persécution sus-
citée par Septime-Sévère, il passa quelque temps à Flaviades,
en Cappadoce, auprès de l'évèque Alexandre, son ami, qu'il
suivit à Jérusalem, lorsqu'Âloxandre fut nommé coadjuteur de
l'évèque Narcisse. Clément retourna-t-il à Alexandrie? Nous
l'ignorons. Mort dans une haute vieillesse, vers 217, on lui a
gardé un souvenir reconnaissant'. Dans l'Eglise orientale, il a
été souvent qualifié de saint, et eu Occident Usuard la inséré
dans son Martyrologe. Toutefois il ne figure pas dans la nou-
velle édition du Martyrologe romain, publiée en 1731 sous
Benoît XIV; les raisons en sont indiquées dans la bulle Post-
quam intelleximus, que ce savant pape a placée en tête.
De ses écrits nous possédons les suivants Y Avertissement :
aux Grecs '; le Pédagorfue (trois livres), sorte d'introduction
à la morale chrétienne les Stromates, ou Tapisseries (huit
;
livres), examen approfondi des vérités de la foi, et enfin :
Voir des détails sur lui dans son Pédagogue^ II, x; dans ses Slromales,
1
I, i;Eusèbe, Hist., VI, i, m, vi, xi, xiv; Prsepar. Erang., II, ni; Epiph.,
Hseres., XXXII, vi Hieron., Calai., c. xxxvni; Photius, Codex, 109-111'
;
— » Voir plus haut, § 26.
LES POLÉMISTES GRECS. — CLÉMEM' D ALEXANDRIE. 169
Quel riche sera sauvé? Quis dires salvelur? en quarante-
deux chapitres.
Ce dernier écrit, plein d "attraits, est un commentaire
pratique de ce texte évangélique : « 11 aux riches
est difficile
d'entrer dans le ciel '. » Un y trouve aussi la belle légende de
l'apôtre saint Jean courant à la recherche d'unjeune homme
égaré dans une troupe de brigands*. La (tonclusion de Clément
est que le riche ne doit pas désespérer de sou salut, que la
richesse peut même lui servir de moyen pour l'opérer, que
tout dépend (comme le disait plus tard sainlJérôme si on en )
est le maître ou l'esclave que la perte du riche ne vient point
;
de ses richesses, mais des dispositions avec lesquelles il les a
possédées.
Le plus considérable de ses
écrits perdus sont les Adiimbra-
de certains passages de l'Ecriture et de
fiones, explication
quelques apocryphes ouvrage plein d'erreurs théologiques.
:
au dire de Photius, et rédigé probablement à l'époque de sa
conversion. D'autres ouvrages perdus traitaient du jeûne, de
l'abstinence, de la calomnie, de la;M//e/2ce; il reste quelques
débris de ses traités sur Yànie el sur la Providence. On regrette
surtout la perte de De Paschate et De Canone ecclesiastico, qui
roulent l'un et l'autre sur la fête de Pâques.
Le style de Clément est imagé, tour-à-tour obscur et difTus;
peu logique dans sa méthode, il change souvent de sujet sans
transition. Sa narration est souvent embarrassée par un sur-
croit d'éj'udition.
En essayant de poser les fondements de la science de la foi,
Clément a pris ime place considérable dans la littérature chré-
tienne de là l'intérêt particulier qui s'attache à sou Pédagogue
;
et à ses Tapisseries, et à ses vues sur les rapports de la philo-
sophie avec le christianisme et la règle de foi. Il y a là, de plus,
une richesse d'érudition qui devient quelquefois accablante.
\J Exhortation aux Gentils, en douze chapitres ^ fut rédigée
vers la fin du deuxième siècle. Saint Clément lui-même la
' Malt h., XIX, 21-21. — Eu
grec, par Lindner, dans hibUolh. Pair,
'
commenlariis iUustrata, par Segaar, Ultraj.,
cccles. sélect., Lips., 1862. Edit.
1816. Sur rinlerprétation arbitraire de ce traité, voy. Koessing, Le Jeune
homme riche de l'Ecangile, Frib., 1868.
lu Op. Clemeut., éd. Potier, f. I; Migue, sér. grecq.,
3 t. VIII. Cf. Le
Nnurry, Dissertatio i de cohortnUone ad qentes appanilus ad bibl max.,
l, I, et Migae, sér. greeq., t. IX, p. 797 et suiv.
170 PATROLOGIE.
mentionne au septième livre de
; Eusèbe et ses Strofiiaies
d'autres auteurs en parlent également.débute par une belle Il
et poétique comparaison, quoique trop délayée « Une an- :
cienne fable rapporte qu'Amphion de Thèbes et Arion de
Méthymne étaient tellement habiles à chanter que celui-ci
attirait les poissons et que l'autre faisait venir les pierres
autour de sa ville et en avait formé un rempart. On dit même
qu'Orphée, par sa musique, apprivoisait les bêtes féroces. Ces
chantres, cependant, tout parfaits qu'il étaient, n'en ont pas
moins amolli les hommes, implanté et affermi l'idolâtrie. Il
n'en a pas été ainsi de mon chantre, qui était venu pour ren-
verser en peu de temps l'empire des démons. Lui seul a appri-
voisé les plus féroces animaux que nous connaissions, les
hommes ; il a apprivoisé les animaux ailés, c'est-à-dire les
hommes légers ; les animaux rampants, c'est-à-dire les volup-
tueux ; les lions, c'est-à-dire les hommes vindicatifs ;
que dis-
je ? il a ébranlé jusqu'à la pierre et au bois, je veux dire les
hommes slupides et grossiers , car un homme plongé dans
l'ignorance est plus insensible que le bois et la pierre, réalisant
ainsi cette parole miséricordieuse du Prophète : « Dieu est
assez puissant pour susciter des pierres des enfants d'Abra-
ham» (cil. i).
Mon chantre, le Verbe divin, plus ancien que tous les
chantres du paganisme, s'est toujours intéressé aux hommes
séduits et rendus malbeureux parles démons. Il leur a d'abord
envoyé des prophètes, puis il est venu lui-même pour les initier
à ia vraie connaissance de Dieu.
Pour attirer les païens. Clément leur montre d'abord les
inepties et les contradictions de leur mythologie, l'obscénité,
et la cruauté du culte des dieux ; il cite les différentes espèces
de religions, leur origine mais il leur montre surtout l'ina-
;
nité de leurs mystères, et en cela il fait preuve d'une connais-
sance plus exacte de rcnsemble du paganisme que les précé-
dents apologistes,si l'on excepte Arnobe (ch. u-iv).
De la religion, Clément passe à la philosophie des païens;
plusieurs de leurs philosophes ont enseigné de Dieu des choses
tout-à-fait absurdes, et les meilleurs eux-mêmes, Platon,
Antisthènes, Cléanthes et Pythagore, n'ont que des doctrines
insuffisantes et contradictoires (ch. v-viV Les poètes ont fait
pis encore (ch. vu).
LES POLÉMISTES GRECS. — CLÉMENT F» ALEXANDRIE. 171
Il exhorte ensuite les païens à renoncer à de pareilles erreurs
el à revenir au Dieu unique, que lem-s poètes et leurs philo-
sophes ont signalé çà et là. mais à qui les prophètes, la sibylle
et les saintes Ecritures des Hébreux ont rendu le témoignage
le plus précis, o C'est là qu'on trouve de solides maximes de
couduite, un coui't chemin pour arriver au bonheur, sans
paroles éblouissantes et flatteuses. L'homme est afl'ranchi des
liens du péché, abrité contre de funestes erreurs et conduit
sûrement à la félicité promise. 11 y a plus le Verbe de Dieu :
vous adresse lui-même la parole, afin de vous faire rougir de
votre incréduhté, le Verbe de Dieu fait homme, afin que vous
appreniez d'un homme comment l'homme peut devenir Dieu.
Croyez-en donc, ô hiimmes, Celui qui est à la fois homme
>>
et Dieu. Croyez-en, ô homme, le Dieu vivant qui a souffert et
qui est adoré. Croyez-en, ô vous tous qui êtes hommes. Celui
qui entre tous les hommes est le seul qui soit Dieu, et recevez
le saluten récompense. Le plus beau chant qu'on puisse
adresser à Dieu, c'est l'homme immortel, qui est instruit dans
la justice et dans le cœur duquel habite la vérité. Puisque le
Verbe de Dieu est venu lui-même à nous, nous n'avons plus
besoin de fréquenter les écoles de la sagesse humaine qui se
trouvent à Athènes, dans le reste de la Grèce et dans l'Ionie.
L'univers entier est devenu, grâce à lui, une Athènes et une
Grèce. Le soleil de la justice se répand sur l'humanité entière
comme le soleil matériel éclaire toutes choses. La mort même,
il l'a crucifiée pour en faire jaillir la vie il a arraché l'homme
;
à sa perte et l'a transplanté dans une vie impérissable (ch. vin-
xi). Fuyez-donc les mauvaises habitudes, les pernicieuses
erreurs alors le Verbe de Dieu sera votre guide et le Saint-
;
Esprit vous conduira à la porte du ciel. Vous y entrerez, vous
verrez Dieu face à face et vous goûterez cette félicité dont
nulle oreille n'a entendu parler et que l'esprit de l'homme n'a
jamais comprise. LeternolJésus, le seul grand-prêtre du Dieu
unique, prie lui-même pour les hommes et leur adresse cette
invitation Venez à moi et je vous communiquerai tous les
:
biens que je possède je vous donnerai l'incorruptibilité, la
;
connaissance de Dieu, moi tout entier « ch. xn).
Le Pédagogue est destiné à l'instruction des catéchumènes.
Voici comment il se rattache à V Exhortation qui précède et
aux Stromates qui vont suivre, V Exhortation avait pour but
172 PATHOLOGIE.
d'exciter le désir de connaître la vraie religion et d'initier le
lecteur à la partie théorique du christianisme. C'est alors seu-
lement qu'il pourra bien saisir la doctrine chrétienne exposée
dans les Stromal.es, ou Tapisser ius.
Le meilleur pédagogue ou le maître de la vie morale, c'est
Jésus- Christ même, qui nous vient en aide comme Dieu et
comme homme. L'auteur montre dans ces trois livres combien
sa doctrine morale l'emporte sur les mœurs dégénérées du
paganisme, chez les hommes comme chez les femmes; ces
mœurs, il les étale cà et là dans toute leur nudité. Son but
n'est pas seulement de nous instruire, mais encore d'améliorer
notre àme et de la purifier de tout péché. C'est ce qui a lieu
tout d'un coup, dans le baptême en particulier d'où vient qu'il ;
est appelé grâce, illumination, perfection, bain. Mais nous
devons aspirer de toutes nos forces à conserver la pureté que
nous avons acquise dans le baptême, nous modérer dans le
choix et la jouissance des mets, éviter dans les familles le luxe
superflu et les divertissements bruyants, garder la chasteté
dans le mariage, borner aux fins du mariage la jouissance de
ce qui est permis les femmes surtout doivent s'abstenir de
;
toute parure inutile, des pierres précieuses, des cheveux pos-
tiches ou colorés, des chaussures et des ornements en or,
sinon elles ressembleront à des temples égyptiens. Les bains,
les chrétiens ne doivent eu user que pour la propreté et la
santé, et pour garder celle-ci, les hommes et les femmes
doivent se livrer à différents exercices corporels.
Si cet offre quantité de choses intéressantes pour
ouvrage
la forme fond renferme des imperfections saillantes. Le
, le
récit est souvent embarrassé, sans liaisons et p»i4ant difficile
à comprendre. Les preuves bibliques manquent d'une saine
exégèse et dégénèrent souvent en jeux de mots il est vrai :
que c'était le goût de l'époque.
Les Stromates expliquent au point de vue philosophique et
religieux, suivant ce qu'on pouvait prévoir dans le Pédagogue,
la vraie philosophie chrétienne, notamment dans ses rapports
à la philosophie grecque et au judaïsme, où elle est cachée
comme le noyau sous l'écorce [Strom., 1, i). « A la vérité, dit-
il, plusieurs esprits inquiets pensent qu'il vaut mieux s'en
tenir aux vérit/^s de foi les phis indispensables et négliger
tout ce qui est au-delà ; d'autant plus que la philosophie a
LES poLihiiSTES f.Rïïr.s. — cLibîF.NT d'alexandrie. 173
déjà causé bien des maux. Cependant, on ponl user de tout
aux couleurs
(avec intelligence) et en tirer profit. Ces livres,
diverses et variées, ont précisément pour i)ut de répandre la
semence delà science. Je prouverai ensuite que la philosophie
est l'ouvrage de la divine Providence, Oeix; ioyo-j Tzpo-jrAu^ xa;.
filocro'fioLv [Strom., liv. I, ch. i, fini.
Le solide fondement de toute connaissance, c'est la foi à la
révélation divine, qui nous conduit seule et sûrement à la con-
naissance de la vérité et de la vertu, puis du péché et des
moyens de le fuir, ce que n'ont pu faire Platon ni les autres
philosophes {Stroin., I,xiv), malgré les nomhreux emprunts
qu'ils ont faits aux Juifs. La théologie, par la doctrine de la ré-
vélation divine, est donc la maîtresse, v.-jom ï-ii-r.o.n ôîîwv •/«;.
àvOowTTivwv, t't la philosophie la servante ; elle montre, comme
les sciences humaines , la voie de la vérité et de la vertu
(I, vu) ; elle est nécessaire pour l'intelligence des saintes Ecri-
tures et utile pour la connaissance de la vérité divine (I, ix et
XX), quand on n'en abuse pas, à Ja manière des sophistes et des
hérétiques.
Au deuxièmelivre. Clément continue d'exposer la notion et
le but de la science chrétienne de la foi. Elle procure la con-
naissance parfaite et la vision en Dieu, principe de toutes
choses elle conduit par la pénitence et la purification de l'àme
;
à l'union intime avec Dieu dans l'amour. Le mariage n'y est
point un obstacle, comme le prétendent les hérétiques.
Cette idée sert de transition pour réfuter les nombreuses
erreurs qui circulaient sur le mariage et pour asseoir, au
troisième et au quatrième livres, la notion de la véritable
gnose catholique, par opposition à la fausse gnose des héré-
tiques. La vraie gnose consiste à faire de sérieux efforts vers
la perfection et à donner les plus grandes marques possibles
d'amour de Dieu. Cet amour trouve son expression dans la
chasteté virginale et dans le sacrifice de sa vie par le martjTe.
Toutes choses qui n'ont rien de commun avec la façon de
penser et d'agir des hérétiques. L'auteur développe ce con-
traste.
Au cinquième Clément établit le rapport de la foi et de
livre,
la science, niT-zi.',, en éclaircissant d'abord ces deux
yvwo-u,
notions et en montrant leur concordance. Il prouve que la
première n'est pas, comme le disent les païens, une chose vaine
174 PATROLO(;iE.
ou u'eu peut fournir aucune preuve. Elle n'est ni
et futile, car
une pure hypothèse, OTrô/vjj't,-, ni un simple assentiment avant
la preuve, ékoOtio: tt^q ^xTïohiiîuc (j-jyy.r/.Tô'.bz'Ti;; c'est l'adhésion
V3
qu'on donne à un homme capable et éprouvé, G-uyxaTâôso-t;,
i<T/upw Tivi, car qui ne voudrait pas croire Dieu ?
L'auteur s'élève en même temps contre cette assertion des
hérétiques que la foi et la science sont essentiellement diffé-
rentes. Elles le sont formellement, mais non matériellement.
La gnose concorde avec l'espérance, elle est édifiée sur le fon-
dement de la foi, elle est la meilleure connaissance de la vérité;
elle affermit la foi, écarte toutes les questions et tous les
doutes.
.Jusqu'ici, le principal but de Clément a été de défendre la
vraie gnose contre la fausse gnose des hérétiques et contre la
philosophie païenne, et d'y initier son lecteur, tout en mon-
trant çà et là aux païens les côtés agréables qui peuvent les
attirer, delà se voit évidemment dans les digressions II, ch. i,
et V, IV. Au sixième livre, il les invite plus directement à dé-
serter leur philosophie, d'autant plus qu'elle a emprunté aux
Juifs ses meilleurs éléments. En acceptant l'Evangile, ils arri-
veraient à la pleine possession de la vérité promulguée par le
Yerbe fait homme, qui l'avait annoncée déjà dans le monde
souterrain aux païens et aux Juifs (VI, vi). Pour les y engager
davantage, il leur fait voir comment le gnostique clirétien
étouffe en lui toutes les passions, sans négliger la philoso-
phie, mais en s'y appliquant sans relâche. Cependant, dit-il.
la vraie source de la connaissance, c'est la sainte et divine
Ecriture, expliquée conformément à la tradition ecclésiastique
sous la direction de l'Esprit saint.
Le septième livre achève la peinture du parfait gnostique,
en montrant comment il acquiert la ressemblance du Verbe qui
réside en lui et mérite d'être appelé le frère du Seigneur, de
même qu'il est l'ami et le fils de Dieu (III, x, p. 54-2). Le culte du
vrai gnostique consiste à s'occuper continuellement de son
âme, à s'enquérir de Dieu dans la prière et la contemplation,
puis aussi des affaires humaines, de ce qu'est l'homme, de ce
qui lui est naturel ou non, de ce qu'il doit faire et souffrir, de
ce que sont la vertu et le vice. Tout cela, il le trouve dans la
foi, qui consiste non pas à s'enquérir de Dieu par des re-
cherches, mais h confesser qu'il existe et à l'honorer pour ce
LES FOT.KMISTES GRECS. — CI.ÉMEM l>" ALEXANDRIE. 173
quil est. Il faut donc partir de la foi, y fairo des progrès, et,
par lagrâce de Dieu, s'élever à la science autant qu'il est pos-
sible. Arrivé, ainsi, par le moyen de la foi, de la grâce divine
et des autres purifications et exercices (YIII, n), au repos im-
perturbable de la vision en Dieu, la direction vers la vertu lui
devient sinaturelle que la pesanteur l'est à la pierre.
Enfin, Clément réfute cette objection des païens et des Juifs,
que la multitude des sectes chrétiennes rend la foi catholique
douteuse. La même chose, dit-il, se rencontre chez les Grecs
et les Juifs; cela prouve seulement qu'avant d'embrasser le
chri.stianisme, il faut examiner. Si les hérétiques invoquent
aussi les livres des saintes Ecritures, c'est, ou qu'ils ne les
reconnaissent pas tous, ou qu'ils changent arbitrairement
ceux qu'ils reconnaissent. Or, la tradition et l'Eghse four-
nissent une règle infaillible pour étabhr le nombre des livres
sacrés et pour les bien interpréter. De plus, toutes les héré-
sies et toutes les sociétés qu'elles ont établies sont posté-
rieures à la seule Eglise catholique, avec .sa foi immuable et
sa complète vérité.
Tout cela se succède un peu pêle-mêle, ainsi que Clément
l'avoue lui-même au commencement du sixième livre et à la
fin du septième. Qu'on ne s'étonne point, dit-il, du désordre
*<
qui règne dans ces explications. J'ai écrit dans ces livres ce
qui me venait à l'esprit, de même qu'on place pêle-mêle dans
un jardin des fleurs de toute espèce. Je les ai à dessein dis-
posées de la sorte, à la façon des Grecs, afin qu'on fût forcé
de les lire plus attentivement et d'en extraire ce qu'il y a
de bon. <>
Clément ayant annoncé une suite, dont le commencement,
cité par Photius, concorde avec ce que nous avons de lui, on
doit considérer le huitième livre comme authentique, malgré
tout ce qui a été dit de contraire. C'est l'exposition d'un sys-
tème dialectique d'après la logique d'Aristote et la méthode
de Platon, entreprise dans le but d'exciter les chrétiens à
l'étude de la philosophie, afin qu'ils ne soient pas inférieurs
aux païens.
D'après cette analyse des S tramâtes, Clément est le pre-
mier (saint Irénée avait décliné cette tâche) qui ait essayé eu
Orient de fonder sur ses propres bases une science chré-
tienne de la foi pour l'opposer à la philosophie païenne, et
176 PATHOLOGIE.
d'y faire entrer les moilleiirs ôléments de la philosophie, au
lieu de la repousser avec dédain, comme faisaient Tatien,
Hermias et d'autres son dessein était de faciliter aux savants
;
de la Grèce leur passage au chi*istianisme. Nous croyons donc
utile de faire un exposé sommaire de ses vues.
De l'importance de la science païenne dans ses ^'apports avec
la foi chrétienne.
Convaincu que toute bonne impulsion vient de Dieu, Clé-
ment attribue à l'influence du Yerbe divin, avant l'Incarna-
tion, tous les bons éléments de la philosophie païenne *. Et il
formule cette idée par ce célèbre axiome « Les .Juifs ont :
eu la loi, les Grecs la philosophie avant l'apparition du
Verbe, » quia familiarisé leurs oreilles avec l'Evangile*. De
là le nom de Moïse attique qu'il donne à Platon, à cause des
nombreux emprunts qu'il a faits aux .Iuifs\ La philosophie
est donc le premier degré pour arriver à Jésus-Christ et à sa
parfaite doctrine.
L'étudier lui semble le meilleur moyen de culture intellec-
tuelle. on ne peut bien entendre ni les choses di-
Sans elle,
vines ni les saintes Ecritures de même que la philosophie ',
éclectique ouvre le chemin de la vertu \ Celui donc qui
veut arriver à la sagesse sans la philosophie, sans la dialec-
tique et l'étude de la nature, ressemble à celui qui voudrait
récolter du raisin sans cultiver sa vigne ^ (Test par la philo-
sophie seulement qu'on peut amener les païens au christia-
nisme, car on inspire .surtout de la confiance quand on joint
f(
la connaissance des choses à la réfutation. » Cependant,
comme la philosophie mêle le faux avec le vrai, il faut tirer
la sagesse de la philosophie comme on cueille des roses parmi
les épines '.
Saint Paul lui-même* ne blâme pas tous les phi-
losophes, mais seulement les épicuriens, et en partie les stoï-
ciens ^ La philosophie est un sohde boulevard contre les,
assauts des hérétiques quels qu'ils soient ;
quand elle s'élève
par la foi chrétienne jusqu'à la gnose véritable, elle rempht
le gnostique de délices et le purifie de ses passions. « La
1 D'après Jean, i, 4-5, 9-10. » Lib. VI, — c. vi. — ' Slrom., lib. I, c. xxii,
fin. — Strom., I, ix.
'' ^ —
Strom.. I, vu. — Slrom.. I. ix.
'^ — '
Strom.,
lib. II. c. I, fin. — « Colofts., ii, 4 et 8. - « Strom.. lib. I, c. it.
LES POLÉMISTES GRECS. — CLKMLM i/aLKXANDRIE. 177
guose lui enlève ses passions psychiques, le sanclilie et le
soustrait aux vices c'est le cas surtout d'appliquer cette pa-
;
role : « Vous êtes lavés. » Le parlait guostique est celui qui a
blanchi dans l'étude des saintes lettres, « celui dont la vie
n'est que paroles et actions conformes à la tradition du Sei-
gneur. »
Ainsi, tout en appliquant auK chrétiens initiés à la philoso-
phie le terme vague et captieux de f/nosiique, Clément l'en-
tend aussi dans un autre sens. La gnose, dit-il, n'est pas le
privilège d'une classe particulière (des soi-disant spirituels;,
c'estun don analogue au don de la science que le Seigneur
accorda à Pierre, à Jean, à Jacques et à Paul, Tra^oi^wxêv aÙTotç
La philosophie n'est donc, aux yeux de Clément, qu'une
préparation à la théologie chrétienne, suivant cette maxime
d'Aristote, que toutes les sciences doivent être subordonnées
à la métaphysique', comme des servantes à une reine ; il veut
que la philosophie soit la servante de la \ ancUla théolo-
foi
gien. La théologie l'emporte par le fond de ses doctrines
comme par la sécurité qu'elle procure : « La philosophie des
Grecs, tout en portant le même nom, diffère de la nôtre, soit
par l'étendue des connaissances 'soit par l'évidence des
,
preuves car nous sommes enseignes de Dieu, et c'est par
,
son Fils que nous connaissons les saintes Ecritures *. » D'après
cela. Clément était éclectique en philosophie.
Pour .que la science révélée demeure intacte et conforme à
la croyance traditionnelle de l'Eglise, Clément veut que la
philosophie soit éditiée sur le fondement de la gnose chré-
tienne, de la foi ecclésiastique, et qu'elle se meuve dans ses
limites, ce qui v(!ut dire, selon l'interprétation d'isaïe, vu, M,
par les Septante : Si vous ne croyez pas, vous ne saurez pas,
d'après ce principe : Fides prxcedit intellectum '. Ce principe.
< Citation tirée des Hypotyposes, ouvrage perdu, dans Eusèbe, Hist.
eccL, liv. II, c. I, et Strom., I, i. —
* Aristote, Mélapli., III, ii.
' D'après Gâtâtes, ch. iv. Autrefois, c"est-à-dire avant Jésus-Clirist. la
philosophie était la maîtresse, aujourd'hui elle est la servante; c'est ainsi
qu'Agar, tout en ayant d'abord plus de crédit auprès d'Abraham, dut ce-
pendant, à la tin, devenir la servante de Sara. —'< Strom., I, xx.
^ Par le mot foi, Clément entend tantôt la doctrine môme, tanlOt
l'adhésion à cette doctrine, adhésion qui est à la fois naturelle et surna-
turelle. Par sou côté surnaturel, « la foi est une force pour le salul et une-
puissance pour la vie éternelle, » Strom., II, xu.
I. — patrologie. i2
J 78 PATROLOGIE.
valable seulement pour le gnostique chrétien et non pour l'in-
croyant, est aussi nécessaire que fécond en conséquences;
car, dès que le admet que Jésus-Christ est Dieu et un
chrétien
maître infaillible, absurde de subordonner son adhé-
il serait
sion au christianisme à une démonstration scientifique il :
suffit que Dieu ait répondu aux questions décisives. La foi in-
faillible de l'Eglise est pour nous le critérium de la vérité en ;
adhérant fermement à la doctrine divine et en la gravant
dans sa conduite le chrétien, selon la promesse du Christ,
,
arrive à reconnaître qu'elle est divine'. Aussi «la foi n'est
pas moins nécessaire à la vie spirituelle du gnostique que la
respiration à la vie sensible. » « Ces deux choses, la foi et la
science, sont inséparables. Pas de foi sans la science et pas
de science sans la foi*. >i
Le but de donc pas d'ajouter à la foi, mais
la science n'est
de la développer et « La foi est la connaissance
de l'affermir :
résumée des choses essentielles la gnose, c'est la ferme dé-
;
monstration de ce qu'on a appris par la foi; comme elle est
édifiée sur la foi par la doctrine du Seigneur, la foi devient
ainsi une connaissance inébranlable. » Le simple fidèle adhère
à la foi uniquement parce quelle vient de Dieu le théolo- ;
gien parce
,
qu'elle est nécessaire et forme un tout har-
monieux.
Cette théorie sur les relations de la foi et de la science, Clé-
ment n'y est pas toujours resté fidèle : non seulement il a fait
servir la philosophie à l'explication de la théologie, mais il l'a
confondue quelquefois avec celle-ci; il le dit lui-même au
début des Stromates : « Ces livres contiendront les vérités
chrétiennes mêlées aux doctrines philosophiques, ou plutôt
couvertes et cachées par celles-ci comme l'écorce cache le ,
noyau du fruit; » passage qui, dans la suite, l'a fait accuser de
platonisme. Clément commet la même inconséquence lorsqu'il
décrit l'influence morale du travail scientifique. Quand il re-
présente son gnostique comme privé de sentiment et pareil
à une monade, îU --cj à/rà^îtav Ozo\>uvjo: «vSjOwtto;, à/^pc/.-j7o; fzovafJr/.ôj
/hiza.1, il s'écarte bien loin du point de wlg chrétien et se perd
visiblement dans l'égoïsme des stoïciens.
Nous devons donc l'avouer : cette tentative pour fonder une I
<
Jean, vu, 17. ~- " Sirom., I. i Lib. VIII. Voy. Knittel, Pistis et Gnosia,
dans Clément d'Alexandrie.
LES l'OJ.ÉMISTES GRECS. — CIAMENT D ALEXANDRIE. J79
science de la foi est avortée, malgré l'esprit qui règne dans
ses explications. La faute en revient en grande partie h la
philosophie grecque, qui avait vécu et était devenue scep-
tique. Elle était peu propre à devenir une science auxiliaire
de la théologie*.
Doctrine de Clément d'Alexandrie.
Le but pratique que Clément dit s'être proposé dans son
grand ouvrage ne permet pas d'y chercher un ordre systéma-
tique; en revanche, on y trouve quantité de beaux passages
sur les doctrines de l'Eglise, ses institutions, ainsi que sur la
vie ascétique'.
1. Il rejette les livres apocryphes et admet nos quatre
Evangiles ; il cite tous les autres livres canoniques du Nouveau
Testament, à l'exception de l'épitre à Philémon, de l'épître de
saint Jacques et de la seconde de saint Pierre. Il a aussi des
textes de la plupart des livres de l'Ancien Testament, et même
des livres deutérocanoniques : Esther, Tobie, Sagesse, Ecclé-
siastique, Machabées. Quand il emprunte aux apocryphes, il
ne marque point leur rapport avec les livres canoniques, dont
il atteste l'inspiration par diverses formules.
Outre l'Ecriture sainte, Clément mentionne encore, comme
source de la foi, la tradition qui sert à l'expliquer. « Le par-
fait gnostique, dit-il, est celui-là seul qui a blanchi dans
l'étude des saintes lettres, et qui maintient la règle apostoHque
et ecclésiastique de la foi ;
tôv cnzo'rxonvSn-i v.oà l/.z/vio-tao-Ttxrjv o-w^wv
opeo-ouia-j Quant à ccux qui ignorent ou qui
Twv b'oyfxârwv \
doutent, il les renvoie aux maîtres de l'Eglise, qui interprètent
les saintes Ecritures conformément à l'ensemble de la révé-
lation.
2. La sainte Trinité est proclamée à la fm du Pédagogue
dans la prière suivante : (( Regardez vos enfants d'un œil
Pédagogue Fils et Père, qui n'êtes qu'un Sei-
propice, divin ;
gneur, donnez à ceux qui vous obéissent d'être remplis de la
ressemblance de votre image et de vous trouver selon leur
pouvoir un Dieu et un juge favorable. Faites que tous, tant
que nous sommes, qui vivons dans votre paix, étant trans-
Voy. Kling, Importance de Clément pour iorigmede la théologie. Etudes
'
et critiques,
1811. —
» Permaneder, Patrol.
spécial., t. II. les a troupes
avec soin, —
' Strom., lib. VII,
c. xvi.
180 PATltOLOCilF..
que
férés à votre cité immortelle, après avoir traversé les llols
met péché entre elle et nous, nous nous assemblions en
le
tranquillité par votre Esprit saint, pour vous louer et vous
remercier nuit et jour jusqu'à la fin de notre vie '. »
Ailleurs, il dit expressément « Un seul est le Père de toutes
:
choses, et un seul le Verbe de toutes choses, et un seul le
Saint-Esprit, et un seul et le même partout'. »
11 parle dans le même sens à propos d'un texte analogue
dans le Timée de Platon : '<Je l'entends ainsi, afin de désigner
par là la sainte Trinité, savoir le troisième est le Saint-Es-
:
prit, le second le Fils, par qui tout a été fait selon la volonté
du Père'. » C'est pourquoi il nous invite à louer et adorer le
Père, le Fils et le Saint-Esprit comme un seul Dieu \ «Le Père,
dit-il, est rêtre sans attribut, incompréhensible et ineffable le ;
Fils, au contraire, est la sagesse, la science et la vérité, et tout
ce qu'on peut renfermer dans ces expressions. Le Saint-Esprit
est la lumière de la vérité la vraie lumière
, sans ombre ,
ni obscurité, l'Esprit du Seigneur, qui sans se partager se
communique à tous ceux qui sont sanctifiés par la foi". » Ces
noms de la Trinité, dit ailleurs Clément, nous les employons
d'après l'Ecriture, non pas comme des noms propres, mais
parce que nous ne savons rien de mieux, afin que notre esprit
pense à quelque chose de précis car aucun de ces mots ne ;
désigne Dieu, mais tous ensemble nous rappellent sa vertu
divine*^. iNotre faible esprit ne peut exprimer ni son vrai nom,
ni son essence il ne peut que parler de la vertu et des œuvres
;
de Dieu'. C'est donc à tort qu'on la accusé de sabellianisme
ou de subordinatianisme les obscurité de son style s'ex-
;
pliquent en grande partie par la discipline de Tarcane".
3. Il est surtout intéressant de l'entendre parler de l'Eglise :
« Maintenant je ne nomme pas le lieu, mais l'assemblée des élus
de l'Eglise. » La véritable Eglise, dit-il, est celle qui est la plus
ancienne et qui a précédé toutes les hérésies, l'Eglise une
comme Dieu est un , Eghse catholique, où l'on trouve la pleine
vérité, et non chez les hérétiques, lesquels sont tous posté-
rieurs aux apôtres et n'ont avec eux aucun rapport. C'est par
eux, au contraire, que les saintes Ecritures ont été mutilées,
Cf. Peday., iib. 1, cap. j.
1 —
» Strom., V, xiv. ^ Pedag., — 1, vi. —
* Pedag., III, xn. —
^ Slrom., VI, xi. —
« Sirom.,'V, xii, flu. — "
Strom.,
VI. XIX, -- Hiuber, Philos, des Pères de t'EgUse, p. 140.
LES POLÉMISTES GRKCS. — CLÉMEN r I) ALEXANDRIE. 181
OU rejelées, ou faussement iuterpivtôes; car ils ont renie la
tradition de l'Eglise lorienlale). Leurs maîtres n'ont que des
opinions, tandis que nous avons la tradition divine transmise
par les apôtres et leurs disciples « Pour nous, celui-là seul:
est un (vrai) gnostique qui a blanchi sur les saintes Ecritures,
qui conserve la règle dogmatique des apôtres et de l'Eglise,
qui vit selon l'Evangile, qui puise dans le Seigneur, dans la
loi et les prophètes, les preuves dont il peut avoir besoin. »
i. Si les confesseurs de la meurent en si grand nombre,
foi
comparativement aux hérétiques. Clément l'attribue à la vi-
sibilité de l'Eghse :« Les uns disent que le martyre consiste
dans la vraie connaissance, les autres que c'est un suicide de
confesser Dieu au péril de sa vie; selon d'autres, c'est la
crainte qui inspire de pareils sophismes. Quant à l'Eglise ca-
tholique, elle exige de ses membres, tout en désapprouvant
qu'ils aillent s'offrir eux-mêmes, qu'ils confessent ouvertement
devant l'autorité leur foi au Dieu vivant, qu'ils la défendent
de leur mieux, et, s'il le faut, qu'ils la scellent de leur sang*. »
C'est par là seulement que le martyr arrive avec confiance
auprès de son maître et de son ami, qui le salue du nom de
« frère bien-aimé à cause de la conformité de leur vie
, •>
[ibicL, IV, 4).
5. Des sacrements. —
Le baptême. « Nous y voyons se réa-
liserprécisément ce qui a été figuré par le Seigneur. Baptisés,
nous sommes éclairés éclairés, nous recevons l'adoption des
:
enfants; adoptés, nous devenons parfaits; parfaits, nous de-
venons immortels. Cette opération a didérents noms gi'àce, :
illumination, ablution. Grâce, en tant que nous sont remises
les peines dues au péché illumination, parce qu'il nous est
;
donné de voir cette sainte et salutaire lumière par laquelle
nous connaissons Dieu'. »
La pénitence. « Ce qui est fait est passé, et ne saurait n'avoir
pas été fait. Aussi, en remettant les péchés commis avant la
foi, le Seigneur ne fait point qu'ils n'aient pas été commis,
mais il fait comme s'ils ne l'avaient pas été. » Il en est autre-
ment des péchés commis après le baptême, et qui sont pro-
prement la cause pour laquelle Dieu punit l'homme. « Jl faut
savoir, en effet, que ceux qui tombent dans le péché après le
' Sirom., IV, vu, x. — ' Pedag.. I, vi.
182 PATROLOGIE.
bain (baptismal) ne doivent plus seulement être avertis, mais
châtiés. Ce qui a été fait avant est remis; ce qui a été fait
après doit être effacé par l'expiation '. » Et alors même que le
pécheur fait pénitence et est pardonné, on doit lui faire sentir
sa faute, puisqu'il n'y a pas de nouveau bain pour le laver de
ses péchés'. Pour des fautes très-graves, on ne doit imposer
qu'une fois la pénitence publique. Aussi la vraie pénitence
consiste à ne plus pécher^.
Cette expiation se continue dans le purgatoire ; car si les
justes, à proportion de leurs mérites, entrent dans un heu de
repos, il n'en est pas ainsi de ceux qui ne sont pas entièrement
purs. Quand un chrétien, par une longue pénitence, s'est dé-
barrassé de ses fautes, il passe de là à un châtiment plus
sévère, bien qu'il soit mieux là qu'où il était précédemment.
— Cependant, alors mêmes que les peines y ont cessé et que
l'expiation est accomplie, il lui reste la tristesse de n'avoir pas
été jugé digne d'entrer dans la même bergerie que les autres,
ce qui exige la vraie connaissance et lamour de Dieu*. Le bon
chrétien doit donc (dans ses prières) garder un souvenir com-
patissant à ceux qui, après la mort, ont encore des peines à
souffrir, et qui, maintenant, confessent leurs péchés dans la
douleur \
Eucharistie. « L'Eglise appehe ses enfants et les nourrit de
son lait, — de l'enfant devenu Verbe. — Le Yerbe est tout
pour l'enfant : il est son père, sa mère, son maître, son nour-
ricier. Mangez ma chair, dit-il, et buvez mon sang. Cette —
nourriture toute particulière Seigneur qui vous
. c'est le
l'offre; il vous présente sa chair, il répand son sang; rien ne
manque plus à l'accroissement de l'Eglise. mystère incom-
préhensible'^! Le sacrifice de Melchisédech est la figure du sa-
crificeeucharistique ^ »
Clément préfère la virginité, parce qu'elle est un don de
Si
Dieu, un plus haut degré de perfection, une anticipation de notre
état futur, le mariage ne lui semble pas moins sacré dans son
but, d'autant plus qu'il est d'institution divine. <' L'Ecriture,
dit-il, ne permet pas aux mariés de se séparer, et elle établit
cette loi Vous ne quitterez point votre femme,
: si ce n'est
Slrom., IV, XXIV, à la fin.
' * Ibid., — II, xiii. — ' Ibid., IV, xii, à la fin.
— Strom.. lib. VI, c. xiv, et IV, xxv.
* — •
Ibid., VII, xii. — ® Pedag.. I.
VI. _Strom., IV, xxv, à la fin.
'
LES POLÉMISTES GRECS. — CLÉMENT d'aLEXAXDRIE. 183
pour adultère mais elle croit que c'est adultère à ceux qui
;
sont séparés de se remarier tant que l'un des deux est en
vie'. ')
Clément dépeint avec une grande élévation de langage la
6.
vie religieuse et ecclésiastique'. Etre chrétien et vivre dans
l'impureté païenne ne vont pas ensemble. Celui qui pèche
en pensées, paroles ou actions, pèche contre l'Eglise, contre
son propre corps; la vraie foi doit être une foi vivante, fides
doctrina Domini, caiitate formata; car il vous a été dit :
f( Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait^. »
L'homme n'est pas réellement bon par nature, il le devient par
l'instruction et l'exercice, ov yào m-ô'jtt, y.âovjTst §î, comme le mé-
decin et le pilote', et il le devient par la sagesse de Jésus-
Christ , laquelle humaine par
se distingue de la sagesse
l'étendue de la connaissance, par une démonstration plus
excellente et aussi par la vertu divine qui lui est inhérente*.
A
connaissance ainsi obtenue, il faut joindre la charité,
la
qui consomme le chrétien". C'est pourquoi il ne se contente
pas d'une piété purement extérieure « Etre chaste c'est :
,
avoir des sentiments chastes". Tout en le reconnaissant, le
peuple, oi 75-o),),Qt, et il y a dans ce nombre quantité de gens qui
n'habitent pas la campagne, donne surtout du prix aux choses
corporelles (à l'abstinence extérieure), et non à la direction
de son esprit, bien que, sans l'esprit, le corps tombât en cendre
et en poussière ^. y>
Une chose qui avance singulièrement la perfection chré-
tienne, c'est la prière, qui est un commerce, un entretien
avec Dieu, b-j.ùL'x Trpo; zbyjn, pendant lequel nous élevons
Tov fc)j&v il
au ciel notre tête et nos mains. La prière contribue beaucoup
plus à la perfection que la société des hommes vertueux.
'< Ceux qui sont le plus versés dans la connaissance de JJieu et
qui s'y conforment le mieux par leur vertu, doivent aussi
prier davantage, afin que le bien leur devienne habituel. Le
mercredi et le vendredi, ils doivent joindre le jeûne à la
prière. » Uni à la société des fidèles, c le gnostique prie avec
les anges, auxquels il ressemble déjà; même quand il prie
seul, il est entouré du chœur des saints ^ » « Sa vie tout en-
^ Strom., II, XXIII. (Citai, du Imd.J — ' Ibid., lib. VII, c. xii-xiv —
'Ibid., c. IV. —* Ibid., I, VI. — 5 ibid., I, xx. — « fhid.. VII. x. — ^ find.
V. I. - » Ibid.. III. VI. - " Ibid.. VII, XII.
184 PATROLOGIE,
un hymne et une louange à Dieu. » De là vient
tière doit être
que plusieurs ont coutume de prier à trois heures déterminées
du jour, ou plutôt le gnostique prie en esprit à toute heure,
d'abord pour obtenir la rémission de ses péchés, ensuite pour
ne plus pécher et enfin pour être capable de faire le bien'.
Nons devons des éditions de Clément d'Alexandrie à Sylburg, Heidelb.,
1.592; Potter, théol. anglican ,"Oxon., 1715, t. Il, léimp. à Venise, 1757 ;
Migne, avec de nonvellf^s recherches, sér. grecq., t. VIII et IX. Edition
portative Oberthnr, gr. et lat. (Coîlect. Pair, grœc, t. IV-VI); Klotz, en
:
grec, Lips., 1831-1834