Tome1 These N. Ederle - Vision Strategique
Tome1 These N. Ederle - Vision Strategique
THESE
Pour l’obtention du titre de :
Docteur es Sciences de Gestion
(Arrêté du 30 mars 1992)
Présentée et soutenue publiquement par :
Nicolas EDERLÉ
Jury :
29 Mai 2001
1
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Sommaire :
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SOMMAIRE : 3
REMERCIEMENTS 11
3
VI. SYNTHESE ET CONCLUSION DU CHAPITRE 1 47
4
II.21 Mécanismes d’obtention de la cohérence 89
II.22 Le paradigme organisationnel comme expression d’un pôle dominant 89
5
II.4 Biais éventuels de la méthode : 126
6
III. REPRESENTATIONS INDIVIDUELLES DE LA VISION DE CONSTRUCTEX : 176
III.1 La représentation de T.N., Conseiller du Président : 176
III.11 La vision proprement dite : 176
III.12 Objectifs & stratégies : 179
III.13 Valeurs fondamentales et culture d’entreprise : 180
III.14 Rôle du dirigeant et style de direction : 181
III.15 Politiques de ressources humaines : 181
III.16 Attitude de l’entreprise face au profit financier de court terme : 182
III.17 Dynamisme, innovation et coopération : 182
III.18 Regard global sur la représentation de T.N. 183
III.2 La représentation individuelle de K.Z., Directeur de l’activité B : 184
III.21 La vision proprement dite : 184
III.22 Objectifs & Stratégies : 188
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7
CHAPITRE 8 : LE CAS TELECOMEX 206
8
II.21 Finex 253
II.22 Servex 256
II.23 Analyse globale du groupe 2 259
II.3 Groupe 3 : Des entreprises en restructuration : Electronex, Telecomex, Petrochimex et
Agroalimex 264
II.31 Electronex 264
II.32 Petrochimex 267
II.33 Agroalimex 269
II.34 Analyse globale du groupe 3 272
II.4 Groupe 4 : Les « organisations paradigmatiques » : Caoutex et Consommex 277
II.41 Caoutex 278
II.42 Consommex 281
II.43 Analyse globale du groupe n°4 283
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9
III.11 L’exploitation plus fine des données recueillies 309
III.12 Recueillir des données supplémentaires 309
III.2 La généralisation à un plus grand nombre de cas 310
III.21 Une étude quantitative 310
III.22 La construction d’un outil d’analyse et de diagnostic 310
III.3 Contribuer à une théorie d’ensemble du pilotage de l’organisation 311
BIBLIOGRAPHIE 314
10
Remerciements
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Les remerciements d’une thèse sont à plus d’un titre un moment privilégié . En effet,
ils permettent tout d’abord d’insérer une touche personnelle dans un document de recherche
au côté académique somme toute prononcé. Surtout, en permettant de citer les personnes qui
ont contribué à ce travail, ces pages constituent bien souvent l’occasion du premier regard en
arrière sur cette longue période consacrée à la thèse. Un premier regard peut être plus
émouvant dans mon cas puisque cette fin de thèse coïncide avec la fin de vingt trois années de
cursus scolaire et universitaire, et donc à la véritable entrée dans la vie active. Changement de
monde « intellectuel » qui se double qui plus est, d’un changement de monde
« géographique », cette la fin de ma recherche se conjuguant avec un départ en CSNE loin de
Dauphine, de Paris et de la France. Bref, loin de ce qui fut mon quotidien pendant plus de
quatre ans. Autant de facteurs qui me poussent à m’attarder quelque peu sur cet avant propos.
Puisse le lecteur me pardonner sa longueur.
***
On dit souvent d’un doctorat qu’il s’agit d’un exer cice solitaire qui laisse le
chercheur seul face à son sujet, ses réflexions et ses interrogations. Pourtant, à regarder en
arrière vers ces trois années et demi qui s’achèvent, je perçois la thèse tout à fait
différemment. Je ne ressent point de solitude. Au contraire, ces années de recherche
m’apparaissent marquées par de nombreuses rencontres qui chacune à leur manière ont
contribué à mon cheminement intellectuel, à l’enrichissement de ma réflexion et donc à
l’avancement de ce travail.
11
Parmi les personnes qui ont ainsi marqué ces années de thèse les membres du jury
figurent certainement parmi les plus importantes :
• Le professeur Pierre Romelaer, tout d'abord que je tiens a remercier pour m'avoir
suivi dès mes débuts en DEA et m'avoir proposé de continueren thèse sous sa
direction. Je tiens à saluer sa rigueur dans le travail, son ouverture d'esprit et sa
grande disponibilité. Avec la première il m'a constamment encouragé à préciser
mes définitions et à affiner ma méthodologie, contribuant ainsi à transformer ce
qui au début n'était que de maladroits écrits au style managérial en une véritable
thèse de gestion. Grâce à la seconde il n'a jamais refusé le débat d'idées, même
quand le jeune doctorant qui se tenait en face de lui s'exprimait de façon
relativement directe. Du fait de la troisième enfin, jamais je n'ai trouvé porte
close. Au contraire, malgré un emploi du temps chargé et des responsabilités plus
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Mais ce n'est pas uniquement le directeur de thèse que je tiens a remercier ici. Je
suis également grandement reconnaissant au directeur de l'école doctorale. En
effet, il a eu le courage de me faire confiance en me nommant coordinateur au
moment ou étant pris par le jury d'agrégation il ne pouvait superviser lui même
l'organisation des séminaires. Pour cette confiance et cette liberté grâce à laquelle
j'ai tant appris, sur l'université, sur la façon de gérer et de fairevre
vi un projet, et
en fin de compte sur moi-même, merci !
12
réflexions, il a fait de ces séminaires un rendez-vous incontournable pour les
doctorants.
Cependant, par delà les membres du jury, il me faut également exprimer ma profonde
reconnaissance envers d'autres chercheurs et praticiens :
13
• Le professeur Jean-Gustave Padioleau, la qualité de sa réflexion, la sûreté de son
jugement ont permis à mon travail de gagner en maturité, tandis que la générosité
avec laquelle il m'a aidé a aborder mon terrain, en me fournissant contacts et
conseils a indubitablement contribué à la solidité de ma recherche.
• Le professeur Michel Kalika ensuite, qui, tant par la régularité et la qualité de son
suivi lors des séminaires du CREPA, que par la justesse de ses remarques, a
également participé au renforcement de mon travail.
ont sans cesse alimenté mon travail. Plus particulièrement toutefois, je souhaite
remercier Lotfi Karoui, pour toutes les heures passées à échanger sur nos sujets
respectifs, à discuter de points de la littérature ou tout simplement à confronter
nos réflexions.
Mais parce que le processus de thèse implique largement plus de personnes que le
simple sérail des chercheurs je souhaite également remercier :
• Toutes les personnes que j'ai eu l'occasion de côtoyer lors de mes enseignements
en Gestion des Ressources Humaines. Françoise Lozier tout d'abord, directrice de
l'UV, qui m'a confié la charge ô combien gratifiante d'enseigner en MSG. Mais
aussi tous mes anciens élèves. Leur contact m'a permis d'évoluer et de m'enrichir,
ce qui n'a pas été sans imp
act sur mon travail de thèse.
• Deux personnes qui font vivre un centre de recherche jour après jour, mais qui ne
sont jamais sur le devant de la scène : Laetitia Leclerc et Nathalie Périchon. Merci
à toutes les deux pour votre efficacité et votre soutien.
• Steven Fox a qui je suis redevable d'avoir patiemment relu mon résumé en anglais
et m'avoir prodigué ses conseils pour le rendre compréhensible d'un public anglo
-
saxon, ceci malgré un emploi du temps plus que chargé.
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• Enfin cette thèse ne serait pas ce qu'el
le est sans les multiples « petites mains » qui
patiemment m'ont aidé à retranscrire les interviews : Caroline Fardel, Julie Leiris,
Deborah Sebbag, Emmanuelle Vaast et Guillaume Ortin,
Tout au long du cheminement que constitue la thèse, il arrive aussi parfois que des
relations de travail se conjuguent à une véritable amitié, et que les apports deviennent autant
scientifiques que personnels. Ces années de thèse ont ainsi été marquées par un grand nombre
de personnes que je veux associer à ce travail :
• Deux autres « Romelaer's boys» tout d'abord : Christophe Torset et Serge Perrot.
Je n'oublierai pas le soutien sans faille du premier ni l'humour du second. Merci à
tous les deux pour votre disponibilité : pour les heures passées à discuter de mon
sujet, pour le temps consacré à mes répétitions, au codage de mes grilles ou à la
double validation de ma démarche d'analyse. Merci surtout de m'avoir fait profiter
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de votre bonne humeur durant tous ces bons moments passés ensemble à la fac. et
ailleurs. Merci enfin tout simplement d'avoir été a mes cotés pendant cette
période. Votre présence m'a beaucoup apporté !
• Anne Finkielsztein à qui je suis très redevable non seulement de m'avoir assisté
avec grand sérieux dans la tâche ingrate de l'analyse des entretiens, mais aussi de
m'avoir accordé sa confiance et sa précieuse amitié.
15
• Christophe Bys, dont le regard sur le monde et les conseils de « vétéran du
CREPA » ont été très précieux.
Enfin, je ne pouvais pas terminer ces longs remerciements sans mentionner des
personnes dont l'influence est bien antérieure à ma thèse mais qui ne sont pas étranger à mon
parcours :
• Mes parents tout d'abord. Non seulement par deux fois ils ont accepté le fastidieux
travail de relecture et de correction des fautes d'orthographe mais surtout ils m'ont
accompagné matériellement et moralement tout au long de ces années ;
• Trois enseignants enfin, qui ont profondément marqué mon cursus : Suzanne
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Vandel, qui m'a appris ce que le plaisir d'apprendre et de découvrir voulait dire ;
Gilles Laurent, le premier à me suggérer des études en économie ou en gestion et
enfin Patrick Cohendet, qui par ses qualités pédagogiques et la passion qu'il
mettait dans ses cours a définitivement scellé mon orientation vers la théorie des
organisation et le management stratégique.
Merci à vous tous, dont j'ai tant appris ! Cette thèse est au
ssi la vôtre.
16
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PREMIERE PARTIE :
CONCEPTUALISATION DU
PILOTAGE PAR LA VISION
17
Introduction : « S’il vous plait… dessine -
moi [une entreprise] ! »1
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Cette requête un peu naïve, pourrait bien résumer les origines de cette thèse, car c’est
bien la volonté de pouvoir se représenter le fonctionnement global d’une entreprise, qui, d’une
certaine manière, a présidé à notre recherche. En effet, une question nous taraudait à mesure
que, dans notre cursus universitaire, nous découvrions les multiples facettes de la gestion
(gestions des ressources humaines, critères financiers, aspects organisationnels, etc.) et du
management stratégique en particulier (objectifs, stratégies, portefeuilles d’activités, etc.) :
comment les dirigeants arrivent-ils à articuler les différents aspects de leurs
organisations et à se représenter de manière globale leur entreprise pour orienter les
actions de leur entreprise ?
Si cette question paraît innocente, surtout exprimée comme nous l’avons fait en titre,
y répondre est loin d’être simple et immédiat. En effet, si « le management stratégique était
une discipline construite à l’origine comme un champ intégrateur à l’image du dirigeant aux
talents multiples dont elle était censée représenter la mission exclusive. » (Laroche & Nioche,
1998:6), il semble bien que « le succès même de cette définition accueillante ait facilité une
forme de désintégration sous la pression des exigences académiques et du développement en
profondeur des connaissances. » (Ibid).
1
Librement adapté du « Petit Prince » d’A. de Saint Exupéry, Gallimard 1946 (Réed., Folio, 1986:12)
18
Reprenant une fable de G. Saxe, Mintzberg & al. (1998) comparent même les dix
écoles en management stratégiques à un groupe de cinq aveugles cherchant à appréhender la
nature d’un éléphant. Chacun n’examine qu’une partie de la bête, et, se basant sur les
conclusions de leur examen partiel, chacun soutient respectivement que l’éléphant tout entier
est long, cylindrique et flexible comme sa trompe, pareil un éventail comme son oreille, ou
pointu et effilé comme sa défense.
Or, l’intérêt de pouvoir avoir une représentation globale de l’entreprise n’est pas
seulement de satisfaire la curiosité d’un éventuel petit prince du 2 1ème siècle. Elle intéresse
également à un haut point les praticiens, et doit être une question importante pour les
chercheurs.
2
Le chapitre 5 reviendra en détail sur ce mailing et de manière générale sur la méthode de collecte de
données de terrain dans notre recherche.
3
Le chapitre 5 reviendra en détail sur les modalités de ses entretiens et de manière plus générale sur la
méthode de collecte de données de terrain dans notre recherche.
19
Dès lors, face à ce constat de morcellement de la recherche, comment faire pour
fédérer les différents aspects du pilotage d’une entreprise au sein d’une représentation globale
qui puisse servir au pilotage4 de l’organisation ?
Encadré 1 : La pensée stratégique comme « vision » (source : Mintzberg & al., 1998)
« […] Nous présentons ci-après trois paires de facteurs qui se combinent à un septième pour donner un cadre à la
pensée stratégique. Tout le monde ou presque s’accorde pour affirmer que la réflexion stratégique passe par la
prévision. Mais il est impossible de prévoir l’avenir sans une bonne compréhension des évènements passés.
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Par ailleurs, nombreux sont ceux qui prétendent que la pensée stratégique demande un certain recul qui, seul
permet d’obtenir une vue d’ensemble et d’éviter que les arbres ne cachent la forêt. Mais est -il vraiment possible
d’embrasser du regard tout le paysage en prenant de l’altitud e ? Vue du ciel, une forêt ressemble à un tapis, alors
que le promeneur a une toute autre impression. Le garde forestier enfermé dans son hélicoptère n’a pas une
meilleure compréhension que le stratège isolé dans son bureau.
La découverte du diamant dans sa gangue semble une meilleure image. Le penseur stratégique doit trouver la
pierre précieuse, l’idée qui bouleversera son organisation. Cela suppose un long, difficile et désagréable travail
4
Nous utilisons ici la définition proposée par M.J. Avenier (1988) : « Le mot ‘pilotage’ [désigne] à la fois le
fait que dans l’entreprise on se fixe des objectifs généraux à atteindre, et la conduite de l’entreprise vers la
réalisation de ces objectifs. »
20
d’extraction. Le tableau d’e nsemble n’existe pas : chaque stratège doit construire le sien. Ainsi, la pensée
stratégique se fait aussi par déduction : il faut réfléchir en amont pour apercevoir ce qui se passe en aval.
Cependant, il ne suffit pas d’appréhender les problèmes dans toutes leurs dimensions pour être un penseur
stratégique. Il faut y ajouter la créativité. Le penseur doit voir différemment : il ramasse les pierre précieuses qui
échappent aux autres. Il conteste les idées reçues, les recettes toutes faites, la stratégie traditionnelle, et permet à
son entreprise de se distinguer. Puisque d’aucuns qualifient la pensée créatrice de « réflexion latérale », on
pourrait dire qu’elle est « autre. »
Les idées créatives sont toutefois si nombreuses que l’on est vite dépassé. Il suffit de visiter une galerie d’art
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pour s’en convaincre. Non content de voir différemment, le penseur stratégique doit voir au delà. Il lui faut
replacer l’idée créative dans son conte xte, l’appréhender dans un monde en devenir. Voir au delà n’est pas la
même chose que prévoir. La prévision envisage un avenir attendu grâce à un cadre élaboré à partir des
évènements du passé : c’est intuitivement qu’elle anticipe les ruptures. Voir au de là consiste en revanche à
construire l’avenir, à inventer un monde qui n’existerait pas autrement.
Il reste un dernier élément. A quoi sert tout ce travail de perceptions tous azimuts, s’il n’aboutit pas à des actes ?
Autrement dit, pour que le penseur mérite le qualificatif stratégique, il doit concrétiser sa réflexion.
21
Tous ces éléments mis ensemble font de la pensée stratégique un processus visionnaire. (1998:137-139)
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22
Encadré 2 : Détailler le processus [de formation de la stratégie] (source : Mintzberg & al. 1998)
Les écoles trouvent leur place à l’intérieur et autour du processus unique qu’est l’élaboration de la stra tégie. Au
centre, une boite noire représente cette création telle qu’elle s’opère dans la réalité, le but étant de montrer
comment l’élaboration est traitée, en fait, par la plupart des écoles. Seules l’école cognitive essaie réellement de
pénétrer à l’int érieur […] Les écoles de l’apprentissage et du pouvoir font quelques efforts en ce sens. Toutes les
autres écoles se situent autour de la boite noire, que ce soit au dessus, au dessous, après avant ou au-delà (ce qui
nous ramène au diagramme « la pensée stratégique comme vision » proposé [auparavant])5
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L’école du positionnement regarde en arrière, vers des données certaines (historiques) qu’elle analyse et qu’elle
introduit dans la boite noire de l’élaboration de la stra tégie. De l’autre côté, sortant successivement de la boite
noire on voit les écoles de la planification de la conception et entrepreneuriale. L’école de la planification
regarde en avant mais pas beaucoup en avant, pour programmer des stratégies créées en quelques sortes ailleurs.
L’école de la conception regarde plus loin en avant, en direction d’une perspective stratégique, tandis que l’école
entrepreneuriale regarde au-delà autant que de côté, au dessus des obstacles immédiats, vers une vision
singulière de l’avenir.
Les écoles de l’apprentissage et du pouvoir regardent en bas, perdues dans les détails. Elles s’intéressent aux
arbres plus qu’à la forêt. L’apprentissage regarde par terre, parfois jusqu’aux racines. Le pouvoir, en un sens
regarde encore plus bas (sinon plus profondément) : sous les rochers, quelque fois même sous terre, vers des
choses que les entreprises n’aiment pas toujours montrer.
L’école culturelle, elle, regarde de haut en bas, enveloppée dans les nuages de l’idéologie, tandis que bie n au
dessus de tout cela, l’école cognitive qui s’efforce de regarder à l’intérieur du processus (avec un microscope – à
ne pas confondre avec le télescope de l’école environnementale pris du mauvais bout), l’école de la
configuration le regarde directement, l’entoure de son regard dirons nous. » (1998:377-379)
5
Soulignement ajouté
23
Par ailleurs, les analyses d’articles portant sur la vision, comme celle effectuée par
Tvorik & McGivern (1998) (Cf. Tableau 1 p.30) montrent que ce concept est lié dans la
littérature en gestion avec une variété d’autres notions.
A la lumière de ces travaux, il semble donc que le concept de vision puisse servir à
fédérer les différents aspects du pilotage de l’entreprise. Dès lors la question c entrale de notre
travail de recherche pouvait s’exprimer en ces termes :
souvent à l’illumination soudaine des gourous ou des devins voire à une révélation divine à
l’image des apparitions de Bernadette Soubirous 6.
De même, ni les liens qui relient la vision aux autres éléments intervenant dans le
pilotage d’une e ntreprise (Est-ce la vision qui conditionne les autres éléments ? Est-ce des
liens d’interactions, etc. ?) ni même d’ailleurs la nature de ces différents éléments, ne sont
définis clairement. Ainsi, si Collins & Porras (1996a, 1996b) relient la vision aux valeurs
fondamentales de l’entreprise, à sa raison d’être et à un grand objectif audacieux, pour Lipton
6
Cette dernière allusion revenant très souvent dans la bouche des dirigeants d’entreprises que nous avons
interrogés dans le cadre de cette recherche.
24
(1996) la vision est liée aux stratégies et à la culture de l’entreprise, tandis que Senge (1990)
lie la vision et les processus d’apprentissage organis ationnel.
clair et testable sur le terrain, notre travail est mené dans une optique inductive ou plutôt
abductive. Nous nous sommes appuyés sur une étude de terrain pour faire émerger une ou
plusieurs représentations de la vision et de son rôle dans le pilotage des entreprises étudiées.
Pour cela, nous avons mené une recherche qualitative au sein de onze entreprises
françaises, dans lesquelles nous avons mené un total de soixante-douze entretiens avec
des dirigeants (de niveau direction générale ainsi que direction de filiales ou d’unités)
Dans la pratique, notre recherche s’alimente d’une dialectique permanente entre les
recherches antérieures et le terrain. Si nos lectures nous ont permis de mettre en lumière un
certain nombre d’éléments qui sont autant de balises pour notre étude empirique, le contact
avec le terrain a également fait émerger des lignes de forces dans la littérature. Ces lignes de
force ont été essentielles, à la mise en cohérence des travaux antérieurs, et nous ont
permis a posteriori de comprendre et d’expliquer certaines relations et faits observés.
7
I.e. quelle représentation les dirigeants en font-ils et à partir de là, quelle représentation pouvons nous en
faire en tant que chercheur alimenté par ce terrain et la littérature de recherche ?
25
dialectique ? En d’autres termes, quelle structuration de la littérature adopter ? Fallait-il
présenter uniquement la grille de lecture qui nous avait permis de recenser les éléments ou
présenter l’ordonnancement final de la littérature tel qu’il apparaissait après notre étude de
terrain ?
autres chacune se basant sur les apports de la précédente et tentant de remédier à ses
limites.
26
l’approche cognitive nous permettra également de mettre en lumière les liens entre la vision et
la représentation collective particulière qu’est le paradigme organisationnel. Cette analyse
nous conduira d’ailleurs à présenter les limites de l’alignement culture/stratégie/pratiques
organisationnelles au sein de l’entreprise.
Après une conclusion générale qui sera l’occasion de jeter un regard global sur notre
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Le chapitre 6 sera quant à lui consacré à l’examen de notre processus d’analyse des
données. Il détaillera dans un premier temps les termes de notre analyse au sein de chaque
entreprise. Dans un second temps enfin, il se penchera sur l’analyse globale de chaque
organisation et sur la comparaison entre eux des profils des différentes entreprises étudiées.
Notre méthodologie étant précisée, la troisième partie de notre travail sera consacrée
à la présentation de différents cas d’entreprises représentatifs de certains profils de pilotage
d’entreprise tels qu’ils apparaissent au sein du tissu économique français.
27
Le chapitre 9 poursuivra l’analyse des entreprises en présentant – de manière
toutefois moins détaillée que les chapitres précédents – les profils des neuf cas restants. Ce
chapitre sera également l’occasion d’une synthèse à travers d’une part un regard global sur les
caractéristiques du mode de pilotage des onze entreprises constituant notre échantillon, et
d’autre part un retour sur la littérature.
28
In te rrog a tion in itia le :
C om m e nt a pp ré he n de r e t re p rése nter
d e m an iè re g lo b ale les d iffére nts
a spe cts d e l’o rg an isatio n ?
1 co nstatatio n : In té rê t p ratiq u e :
M o rcellem e n t d u m a na g em e n t R ép o nd a ux pré o ccup a tion d es
stra té g iq u e p raticien s
⇒ P a s d e ré po n se aisé e Té m oin : éch o s a u dé b ut de n o tre
re che rche
In té rê t p ou r le s ch erch eu rs :
M ise e n co rresp o nd a nce d es th éo ries
a vec le s p réo ccu pa tio ns d u m a na g em e nt
(L aro che & N io che , 19 98 )
P ro blèm e :
- d a ns la litté rature : pa s d e co nten u
clair a u con ce pt d e vision
- q u els lie n s a vec le s a utres
m é can ism e s d e pilotag e ?
C on clusion
A p po rts thé o riq u es et m an a gé riau x,
L im ite s e t p e rspe ctives de re ch erch es
29
Tableau 1 : Thèmes liés à la vision d'après la littérature de recherche (Source : Tvorik & McGivern, 1998)
(Ce tableau est mentionné p.24)
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31
Chapitre 1 : Entrepreneur et leadership :
les origines de la vision
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8
S’il semble que l’idée de vision ait acquis une place privilégiée dans certains
travaux récents en gestion, la notion n’est pas contempo raine à ces avancées. En réalité, elle
plonge ses racines jusque dans les fondements de l’économie avec les travaux menés par
plusieurs auteurs de l’école autrichienne, les plus connus étant sans doute Von Mises ou
Schumpeter. Nous ne pouvions donc débuter ce travail de recherche sans nous pencher
d’abord sur ces origines du concept de vision.
Dans cette acception originelle, la vision est à la fois localisée quant à son origine :
l’entrepreneur et indifférenciée dans sa focalisation. En effet, les auteurs admettent qu’elle
peut être à la fois centrée sur l’intérieur de l’organisation : sa manière de faire, les
combinaisons de facteurs de production qu’elle utilise, et sur l’extérieur - l’aval - de
l’entreprise : de nouveaux produits ou de nouveaux marchés.
Cette optique fondatrice, sera ensuite intégrée par les tenants du leadership qui
associeront vision et dirigeant d’entreprise. Ce courant de pensée explorera notamment la
8
La notion de vision autorise différentes acceptions. Il est pourtant possible de proposer une définition
minimale pour démarrer notre travail. Ainsi, en reprenant la définition donnée par Kotter (1990), « la vision
décrit un métier, une technologie ou une culture d’entreprise telle qu’elle devrait être à long terme. » Nous
préciserons et nous élargirons par la suite cette caractérisation à mesure que nous passerons en revue les
différents auteurs ayant traité du sujet.
32
façon dont la vision émerge de l’esprit du leader et les qualités personnelles sur l esquelles elle
se base.
suppose pas l’homo généité des comportements [...] mais simplement que l’action s’accorde à
une vision du monde propre à l’individu et fondée en raison. [...] Deux individus, dans un
même environnement et à ressources équivalentes, n’effectueront pas les mêmes choix. »
(Bonardi, 1998) Par conséquent, du fait de ces biais cognitifs, la découverte de nouvelles
informations est toujours possible. Des « poches d’ignorance » (Kirzner, 1973) subsistent sur
le marché et la fonction de l’entrepreneur est de découvrir ces informations et de les exploiter
(Von Mises, 1989). « Il revient à l’entrepreneur de coordonner « cette nouvelle
information [...] ignorée par les autres firmes parce qu’elle vient du futur, c’est -à-dire
des actions non prédictibles d’autres firmes (ou individus), [.. .] de manière à produire un bien
ou un service nouveau. » (Bonardi, 1998) Ou encore, comme le souligne Glais (1992) :
« L’entrepreneur [est celui qui] réussi à mieux dessiner le portrait robot d’une certaine
catégorie d’acheteurs ou [qui] a été plus convai ncant en mettant en valeurs certaines
caractéristiques des produits ou des services qu’ils offrent. » La vision est donc représentée
ici comme l’idée de nouvelles combinaisons de facteurs de production, de nouveaux
produits et de nouveaux marchés.9
9
Cette définition de la vision, plutôt centrée sur un produit ou un marché, est cohérente avec la réalité de
l’entreprise de l’époque. En effet, celle -ci est encore centrée souvent sur un couple/produit marché unique. Ce
n’est qu’ensuite que la vision a gagné en globalité à mesure du développement du nombre d’activités et de la
sphère d’influence des entreprises.
33
Schumpeter (1934) quant à lui, reprend cette optique mais s’en démarque également
en l’ancrant dans le champ du leadership. Si pour les autres auteurs, l’entrepreneur est un
homme comme les autres, pour Schumpeter il s’agit d’un être charismatique et
forcément hors du commun qui par son action fait évoluer l’économie de manière
incontournable. L’innovation entrepreneuriale est alors discontinue, car fruit d’une action
ponctuelle et exceptionnelle. Ce lien entre vision et leadership va subsister. Comme le note
Varraut (1999) : « C’est par l’intermédiaire [de l’étude] du leadership dans les grandes
entreprises américaines que la […] vision s’est peu à peu hissée au rang de concept. »
Dans ces travaux, le leader est donc vu comme une figure charismatique comme en
témoignent ces propos dithyrambiques de Nanus (1992) :
34
au point qu’ils engagent leurs ressources et leur énergie pour faire que la
vision se réalise. Dans ce but, les leaders efficaces bâtissent des institutions
durables qui changent le monde. » (1992:4)
Dans ces approches, la vision de l’entreprise tout entière se confond avec celle du
chef d’entreprise. (Varraut, 1999) « L’organisation est simplement l’extension de sa propre
personne. » (Mintzberg & al. 1998) « La vision est une représentation mentale de la
stratégie créée ou du moins exprimée dans l’esprit du leader. » (Ibid.) « Le dirigeant se
représente un futur pour l’organisation, ses activités et son environnement. Sa représentation
est personnelle [...]. » (Varraut, 1999) « [Il] crée de la pensée pour les individus en amassant
beaucoup d’information en la rendant cohérente, en l’intégrant dans une vision sensée du
futur et en communiquant cette vision de telle manière que les gens vont vouloir participer à
sa réalisation. » (Snyder & Graves, 1994). Cette vision est d’ailleurs considérée comme
primordiale par le « top management » lui-même. En effet, Coulson-Thomas (1992) note que
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« les trois-quarts des dirigeants considèrent qu’avoir une vision claire [...] est une chose très
importante. » Romelaer (1996) remarque d’ailleurs que « cette représentation est aussi une
attente de l’environnement du dirigeant. » L’auteur cite ainsi l’exemple « [d’un] grand cabinet
de conseil français [où] le PDG nouvellement nommé n’avait toujours pas exprimé une telle
vision générale plus de six mois après sa prise de poste, et quelques uns de ses collaborateurs
ont alors exprimé des commentaires d’inquiétudes et d’hostilité concernant ce manque de
vision. » (Ibid)
Ainsi, « comme son nom l’indique , la vision tend souvent à être une sorte
d’image, plutôt qu’un plan précisément articulé. » (Mintzberg & al., 1998). Si elle est moins
détaillée qu’un plan ou qu’une stratégie planifiée, cette image reste cependant l’expression
d’une orientation délibérée que l’entreprise va s’efforcer de suivre dans l’avenir.
35
III. La vision comme orientation délibérée
Comme le note Nanus (1992) : la vision se focalise sur « un sens de la direction qui
donne du sens et fournit une direction [à toute l’entreprise...] La vision est un panneau
indiquant le chemin à suivre, pour tous ceux qui ont besoin de comprendre ce qu’est
l’organisation et où elle tente d’aller. » « Une vision appartient donc à un processus de
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fixation de cap/de direction. » (El-Namaki, 1992), « [elle] indique la direction que l’entreprise
va suivre. » (Koenig, 1996). De même, pour Mintzberg & al. (1998) elle est une perspective,
un sens de la direction à long terme.
Senge (1990) note que ce futur décrit par la vision doit être attractif, « la vision se
réfère à quelque chose de mieux que ce qui existe actuellement. [...] Elle est une image
mentale d’un état futur et désirable. » (Bennis & Nanus, 1985). Nanus note ainsi que « la
vision n’a aucun pouvoir d’inspiration [...] et ne fournit pas d’énergie, si elle n’offre pas une
représentation d’un futur qui est clairement meilleur pour l’o rganisation, les employés ou la
société que le présent. [...] En résumé, la vision doit être attractive et être un challenge
audacieux qui en vaille la peine pour ceux qui acceptent de le tenter. » (Nanus, 1992) La
simple volonté de se départir d’une mauva ise situation présente ne suffit donc pas (Schmidt,
1993) ;
En conséquence, pour Hamel & Prahalad (1995) la vision est la matérialisation d’une
« ambition disproportionnée » que l’entreprise s’efforce de concrétiser. « [Contrairement à]
tous les éléments composant la stratégie qui sont l’expression de contraintes, la vision, elle,
est l’expression d’une volonté, d’un rêve qui affirme que le futur de l’entreprise peut -être
délibérément construit. » (Greffeuille, 1994)
10
Si cette conception, est celle de l’école entreprene uriale, elle a été reprise par de nombreux auteurs par la
suite, y compris ceux se réclament d’approches alternatives comme la théorie des ressources et compétences.
36
Pourtant, si cette ambition est « disproportionnée » par rapport au présent (Hamel &
Prahalad, 1995), elle n’est cependant pas totalement déconnectée de la situation présente.
Ainsi, Snyder & Graves (1994), notent que « la vision est la capacité de voir le présent tel
qu’il est et de formuler u n futur en tenant compte de ce présent. » Mais, comme le souligne
Morris (1991), « la vision ne s’extrapole pas [pour autant] du présent. ». De manière générale,
la vision se construit en alliant différents ingrédients et différentes perceptions de
l’envir onnement présent et de son évolution, que le paragraphe suivant s’attache à examiner.
Afin de construire cette image, le décideur fait souvent appel à son intuition.
Ainsi, dans une étude menée après de 100 dirigeants français, Lebraty11 (1996) constate d’une
part, que « le recours à l’intuition s’élève à mesure que l’on monte dans l’échelle
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hiérarchique. [...] la catégorie des cadres dirigeants possède un niveau d’intuition élevé et
même supérieur à la moyenne des autres catégories de personnel. » et d’autre part que
« l’intuition est utilisée quand le décideur [veut avoir] une vision globale des problèmes. [...]
L’intuition est [donc] souvent utilisée [...] dans le cas de décisions stratégiques, c’est à d ire
lors de problèmes de nature qualitative. » (Ibid.) L’auteur rapporte par exemple que 92% des
dirigeants interrogés déclarent utiliser l’intuition pour orienter leurs décisions importantes.
Enfin, comme le note Koenig (1996) : « cette [...] intuition [...] prend parfois les allures d’une
véritable illumination ». Mintzberg & Westley (1989) rapportent par exemple la vision de
l’appareil photo instantané par Edwin Land, le CEO de Polaroid en ces termes :
« Un jour de 1943, alors que nous étions en vacances à Santa Fe, ma fille
Jennifer, alors âgée de 3 ans, me demanda pourquoi elle ne pouvait pas voir
la photo que je venais juste de prendre d’elle. Pendant que je me promenais
dans cette charmante ville, j’entrepris de résoudre l’énigme qu’elle m’avait
posée. Dans l’heure qui suivit, l’appareil photo, le film et la solution
chimique nécessaires sont devenus tellement clairs qu’avec une excitation
intense, j’accourus chez un ami pour lui décrire en détail un appareil photo
instantané qui lui développerait ses photos immédiatement après la prise.
11
Lebraty a mené une enquète auprès de 100 dirigeants français. Il utilise pour son étude le questionnaire mis
au point par W.H. Agor (1989).
37
Le tout était tellement réel dans mon imagination que ma description prit
plusieurs heures. » (1989:19)
Cependant, pour ces deux auteurs, cette illumination n’est qu’une des 5 manières
pour la vision d’émerger dans l’ esprit du leader. Chacune est propre à un profil de
leadership appelés respectivement : « le créateur » (à l’image d’E. Land) ; « le prosélyte » ;
« l’idéaliste » ; « le bricoleur » et enfin « le devin » (Cf. Encadré 3 p.38) Toutefois, si la
typologie à le mérite d’exister, notons tout de même que ces 5 profils se ressemblent forts.
Les différentes valeurs prises par les items caractérisant les différents profils sont souvent
perméables, ou au moins très proches les uns des autres. Par exemple : la vision émerge de la
même façon pour le « créateur » et pour le « devin ». De même il existe des points communs
entre le devin et le bricoleur : le fait que leur vision soit largement inductive notamment. A la
décharge des auteurs reconnaissons cependant que rendre compte de la façon dont se construit
une vision est une tâche ardue tant ce processus, en grande partie inconscient, est difficile à
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appréhender au niveau cognitif. Comme le remarque Mintzberg & al. (1998) : « ce processus
est au mieux semi-conscient. »
Encadré 3 : Les 5 profils de dirigeants visionnaires (d’après Mintzberg & Westley, 1989) :
Le créateur : « Le visionnaire « créateur » est caractérisé par deux qualités : l’o riginalité de son idée ou
invention et la soudaineté et la globalité de sa réalisation. La vision du créateur se produit durant des moments
d’inspiration qui surviennent de manière soudaine et qui deviennent une préoccupation insistante, une
focalisation unique [...]. Une telle vision semble souvent être l’émanation d’une source extérieure [...]. » (p.24)
Le prosélyte : « Le prosélyte partage avec [le créateur] sa capacité d’inspiration, voire même de créativité. Et il
partage avec l’idéaliste un idéalisme et un attachement à ses idéaux qui ultimement peut limiter son leadership.
[... A la différence du créateur], le prosélyte doit créer un marché de toute pièce et convaincre les gens
collectivement de soutenir son idée. (ex. Steve Jobs a dû convaincre toute l’industrie informatique (et non pas
uniquement les consommateurs) de la viabilité du Macintosh, pour que celui-ci ait des applications, des
périphériques, etc.) De plus, le prosélyte s’avérerait moins capable de survivre à la transition d’une organisatio n
entrepreneuriale à une organisation établie, que le créateur. [...] Il s’agit certainement du style de vision le moins
indépendant des 5 styles de vision. [... Le prosélyte] ajoute de la valeur à la périphérie plutôt qu’au cœur de la
vision. » (p.25)
L’idéaliste : « L’idéaliste est quelqu’un qui spécule sur un idéal, qui rêve intensément de perfection et qui
minimise voire ignore le flot de contradictions du réel. En tant que visionnaire, son idéalisme doit susciter un
appel et cristalliser les rêves [...] Mais [... comme] le créateur, la source d’inspiration de l’idéaliste est
introspective et non interactive : [ce sont] des idées, les siennes ou celles déjà crées. [...] Pour mettre en œuvre sa
vision, il doit convaincre les gens [...] non seulement d’exé cuter un plan, mais également d’accepter les valeurs
qui sous tendent ce plan. Ce processus peut à certains égards ressembler à une conversion. [...] Dans la
réalisation de tels idéaux, le tout est supérieur à la somme des parties. » (pp. 26-27)
38
Le bricoleur : « A la différence du créateur voire même de l’idéaliste, le génie du bricoleur réside non pas dans
une capacité d’introspection, d’invention ou d’imagination mais plutôt dans sa sagacité et sa
clairvoyance : reconnaître l’essence d’une situation pour comprendre et traiter avec les gens et projeter ces
éléments dans le futur [...] Le bricoleur est [donc] plus un apprenti que les autres stratèges [...] et ses stratégies
sont plus émergentes que délibérées. [Il] est inductif. La périphérie comme le cœur de la vision émergent au
cours du temps et se cristallisent souvent uniquement après coup en une vision identifiable. » (p.28)
Le devin : « La capacité la plus visible du « devin » est intérieure. [...] Comme le créateur : ses idées sont
claires, inédites et lui viennent à l’esprit comme une Visitation. Cependant, à la différence du créateur, les
pensées du devin tendent à se focaliser sur les processus plutôt que sur le produit final. [...] En fait, de par sa
capacité à construire des organisations le devin ressemble au bricoleur. [...] Ce dernier type de vision est
largement inductif, la vision - tant le cœur que la périphérie - est largement émergente, suivie par une période de
mise en œuvre plus clairement délibérée. » (pp.28-30)
Nous pouvons toutefois retenir de ces travaux que chaque processus de construction
d’une vision personnelle peut varier selon ses sources d’informations : personnelles ou issues
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39
l’idée qui bouleversera son organisation. Ainsi la pensée stratégique se fait
aussi par déduction. [...] Cela suppose un long, difficile et désagréable
travail d’extraction : il faut réfléchir en amont pour apercevoir ce qui se
passe en aval. Cependant, il ne suffit pas d’appréhender les problèmes dans
toutes leurs dimensions [...] Il faut y ajouter la créativité. Le penseur [...]
conteste les idées reçues [...] Les idées créatives sont toutefois si
nombreuses que l’on est vite dépassé [...] No n content de voir différemment,
[... il] faut [... aussi] replacer l’idée créative dans son contexte [...] Il s’agit
de voir ce qui n’existe pas encore, et de raisonner au delà de la simple
prévision. Il reste un dernier élément : à quoi sert tout ce travail de
perception tous azimuts s’il n’aboutit pas à des actes ? Autrement dit, [il
faut orienter la réflexion vers l’action.] » (1998:137-139)
Ainsi, la vision fait appel autant à un certain recul qu’à une créativité mêlée de
clairvoyance. Enfin elle est orientée vers l’action.
40
deux critiques plus fondamentales. Nous détaillerons chacune de ces critiques dans les pages
suivantes.
• D’autre part, il apparaît justement que le modèle de la décision sous -jacent à cette
école est dépassé : l’entreprise est une collectivit é et en ce sens, la théorie se doit
de rendre compte de cette réalité et de dépasser la simple perspective top-down.
Par ailleurs, et quand bien même le dirigeant de l’entr eprise serait visionnaire, cela
ne garantit en rien la pertinence de sa vision. Une personne seule peut-elle se forger une
vision réellement claire de l’avenir ? Nous serions tentés de répondre par la négative. Laisser
à une seule personne le soin de définir la vision pour toute l’organisation présente des risques.
41
La complexité de l’environnement actuel conduit à une augmentation du nombre de
paramètres à prendre en compte. Or, les capacités mentales d’un individu, sont limitées
(Simon & March, 1962). Le cadre mental du dirigeant sera donc forcément partiel, même en
tenant compte de la grande expérience de son métier qu’il peut acquérir. La littérature
économique a d’ailleurs produit de nombreux travaux sur les biais cognitifs des individus
(Ancori, 1993) Dès lors, rien ne garantit que les éléments qu’il omet ne sont pas primordiaux
pour l’avenir de son entreprise. Ainsi, Kiesler & Sproull (1982) montrent par exemple, que la
perception du changement est très problématique, pour les managers qui ont tendance à
favoriser l’information déjà acquise et à minimiser si ce n’est ignorer les signes de
bouleversements imminents.
Ce risque est d’autant plus important que nous avons vu plus haut que le dirigeant est
prompt à lier ensemble des éléments disparates et à généraliser à partir d’un petit nombre de
cas (Mintzberg & Westley, 1989). Or, comme le souligne Lesca & Caron (1995) : « ce
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regroupement est subjectif. Il se fait [...] compte tenu des préoccupations majeures de
l’individu. » Ce faisant, il ne porte pas attention aux autres signaux. Or ceux-ci peuvent être
primordiaux pour le futur de l’organisation.
Il existe donc un véritable risque de biais cognitif lié aux schémas mentaux du
dirigeant (Schwenk, 1984 ; Barr & al., 1992). Laroche (1991) distingue même 7 types de
biais cognitifs possibles (Cf. Encadré 4 p.43)
De plus, comme le souligne Nanus (1992) « si l’on reste isolé et si l’on présente une
vision [toute faite] à l’organisation [...] on ne récolt era que scepticisme et résistance. [...] De
plus on apprend toujours des collègues et des autres [...] de ce qui est considéré comme
12
Si le recours à une élaboration collective est préférable, il pose toutefois également des contraintes en
terme de gestion et de synthèse de l’information. Ces problèmes sont notamment abordés par la li ttérature sur la
veille stratégique (Voir Lesca & Caron, 1995 par exemple) qui propose des outils pour gérer un système
d’information collectif.
42
acceptable ou attractif pour les stakeholders. [...] Il existe peut être déjà d’excellentes visions
au sein des profondeurs de l’organisation. Pour cela, on peut par exemple interroger [...] ou
mettre sur pied une task-force chargé de l’élaboration de la vision. » (1992:167)
« [Cependant], on s’aperço it vite que les biais cognitifs sont innombrables, que leur
liste n’est jamais close. [...] Si en plus on accepte d’inclure les biais liés aux émotions [...]
alors l’approche en terme de biais se perd dans des amendements sans fin. Cela amène
logiquement à mettre en doute l’intérêt de maintenir ce modèle rationnel comme référence
pour la décision stratégique. » (Laroche & Nioche, 1994)
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• l’ignorance d’événements réels qui ne sont pas conformes aux schémas d’interprétation préétablis ;
• la reconnaissance d’événements illusoires parce qu’ils sont conformes aux schémas d’interprétation ;
• l’incapacité à en registrer l’information qui induit une remise en cause personnelle. » (1991:87)
43
Force est tout d’abord de constater que l’entreprise est plus qu’un sommet
stratégique tout puissant qui dicterait ses stratégies à l’entreprise. O n ne peut pas amalgamer
le décideur et son entreprise.
Notre propos ici n’est pas de nier le rôle important du dirigeant dans l’organisation.
Des études empiriques telle celle de Hegarty & Hoffman (1987)13 montrent bien l’influence
primordiale du somment de l’organisation sur les décisions stratégiques 14. Nous tenons
uniquement à souligner que le reste de l’organisation ne se contente pas d’exécuter quasi
aveuglément les directives du dirigeant.
Comme le constate Koenig (1996) : « Tant que les entreprises étaient de petite taille,
et que les marchés mettaient en présence de nombreux acteurs, il pouvait être acceptable
d’identifier le système de décision au seul chef d’entreprise. A une époque où les entreprises
peuvent compter plusieurs centaines de milliers de salariés, où les marchés évoluent vers des
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situations de petit nombre et où l’entreprise doit non seulement se positionner sur divers
marchés mais encore se préoccuper de son insertion dans la société, l’hypothèse que le
pouvoir de décision est concentré entre les mains d’une seule personne est de moins en moins
satisfaisante. »
L’organisation doit donc être considérée comme une entité composée de multiples
parties prenantes. Les recherches de Cyert & March (1963) mettent ainsi en lumière
l’existence de coalitions dominantes, le pilotage des organisations résultant d’un arbitrages
entre les intérêts des différentes factions. De même, les travaux de Mintzberg (1986) révèlent
l’existence de luttes de pouvoir entre « jeunes turcs » et « vieille garde » tandis que les études
de Crozier & Friedberg (1977) insistent sur l’importance des processus politiques au sein de
l’organisation. Le décideur n’est donc que très rarement le seul véritable maître à bord.
L’unicité d’intérêts n’existe pas forcément et les membres de l’organisation ont une
capacité d’action propr e.
13
Hegarty & Hoffman (1987) ont interrogés par questionnaire 407 dirigeants (à la tête de différentes
fonctions de l’entreprise), d’entreprises manufacturières, afin de déterminer leur influence dans le processus de
décision stratégique.
14
Par décision stratégique nous entendons toutes les décisions qui traitent de l’avenir de l’entreprise. Nous
considérons donc que la vision fait partie de cette catégorie de décision.
44
En conséquence, le dirigeant est rarement aussi influent que l’école entrepreneuriale
ne le laisse croire, hormis peut être le cas des structures simples ou lors de redressements. Il
doit donc dans une certaine mesure tenir compte de l’influence et des actions des autres
membres de l’organisation. L’intentionalité au niveau de l’entreprise tout entière est illusoire.
« Les flux d’intentionalités [issus des différents acteurs de l’entreprise] ne peuvent [...] être [à
priori] rassemblés en une intention globale. » (Laroche & Nioche, 1998). Une personne seule
ne peut pas anticiper les événement futurs, gérer toutes les interactions et leurs conséquences
et ainsi développer une stratégie entièrement planifiée. (Mintzberg, 1994) La vision est autant
le fruit d’actions délibérées que de stratégies émergentes (Mintzberg & Waters, 1985).
Comme le souligne Weick (1983) : « Les productions des organisations sont suffisamment
surdéterminées pour qu’il soit naïf de soutenir que la pensée et la réflexion délibérée son t
leurs principaux déterminants. ».
Cette constatation nous amène à une seconde critique de fond de cette approche : le
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modèle de la décision qu’elle sous -tend est déficient. En effet, dans ce modèle, la décision et
sa mise en œuvre sont largement déconnec tées. La première précède la seconde et cette
dernière est orientée vers une direction unique. En résumé, la vision est donc ici
conceptualisée comme un processus en trois phases. Dans un premier temps, le décideur
identifie un problème. Dans un deuxième temps, il élabore des solutions à ce problème.
Solutions qui se matérialisent sous la forme d’une vision. Enfin dans un troisième temps, cette
solution est mise en œuvre par l’organisation tout entière. Remarquons, qu’ici une des seules
concessions faites aux modèles de la décision tel le modèle LCAG etc., portent sur le degré de
conscience du processus. Il est admis que la recherche de solutions et la réponse aux
problèmes se font au moins en partie de manière inconsciente.
45
Or, une multiplicité de travaux tendent à montrer que l’on ne peut ni mettre en
lumière de véritable processus de résolution de problème, ni dissocier décision et action au
Encadré 5 : décision et stratégie dans l'organisation : recensement des problèmes, d'après Laroche (1991)
• Les choix adviennent plus qu’ils ne sont recherchés ;
• la production de choix n’est pas l’act ivité principale des organisations, elles produisent d’abord de l’action ;
• la séquence ordonnée classique « problème/action/choix » est largement illusoire, d’autres sont possibles ;
• les acteurs n’ont qu’un faible contrôle sur les processus et sur les acti ons ;
• les acteurs n’ont qu’une conscience partielle, ou biaisée des processus et de l’action :
• les décisions et les stratégies sont des construits subjectifs produits ex post par les acteurs ou par les
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observateur.
sein de l’entreprise. Laro che (1991) recense ainsi 8 problèmes auxquels la théorie de la
décision et l’étude des stratégies sont confrontées. (Cf. Encadré 5 p.46).
Nous pouvons ainsi résumer ces critiques en disant que l’entreprise n’est pas
réductible à la seule personne du dirigeant. Elle est peuplée d’acteurs ayant un certain
degré de liberté tant sur le plan cognitif que sur le plan des actions qu’ils mènent. Ce qui
nous amène à tirer deux conclusions :
• Un dirigeant qui veut mettre en place une orientation délibérée et globale pour son
entreprise a intérêt à mettre en place des moyens pour convaincre l’organisation
46
de le suivre15. Le partage de la vision est donc un élément essentiel de la tâche
dévolue au leader ;
Loin d’être un e notion nouvelle en science de gestion, elle est née dans les années
vingt et trente avec les premiers écrits sur les entrepreneurs. Nous avons également montré
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que dans ces travaux, la perspective adoptée par la vision était indifférenciée quant à son
objet. Elle était aussi bien organisationnelle (i.e. centrée sur l’intérieur de l’organisation) que
stratégique (i.e. portant sur son environnement). Reprise ensuite par la recherche sur les
dirigeants d’entreprises, la vision va être la caractéristique pers onnelle du leader. Fruit de son
intuition et de l’expérience qu’il a accumulée, la vision se manifeste le plus souvent sous la
forme d’une image dans l’esprit du dirigeant.
Ainsi pouvons nous pour l’instant définir la vision comme étant : la perception d’u n
futur attractif de l’organisation et ou de son environnement. Perception personnelle du leader,
elle fait appelle tant à un certain recul qu’à une créativité mêlée de clairvoyance et d’intuition.
Enfin, elle est orientée vers l’action.
15
A notre sens, le charisme et l’intelligence du dirigeant - les deux leviers principaux mis en avant par
l’approche du leadership - ne peuvent pas suffir à générer des actions de la part de l’organisa tion.
47
les nouvelles perspectives organisationnelles dans lesquelles décisions et actions
s’entremêlent dans les jeux d’acteurs aux intérêts non toujours convergents.
Dès lors nous devons introduire une dimension collective dans l’étude du concept de
vision. Cette dimension sera au centre des propos que nous développerons dans les chapitres
suivants. En effet, dans le chapitre 2 nous examinerons comment le leader peut susciter le
partage de cette vision, alors que dans le chapitre 3 nous appréhenderons la vision comme une
représentation collective émergeant des interactions des membres de l’entreprise.
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48
Chapitre 2 : D’une vision partagée à une
vision co-crée
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Pour elle, une manière de répondre à cette objection consiste à mettre l’accent sur le
partage de la vision par le personnel. Une vision conçue dans l’esprit du leader ne suffit p as
pour assurer la performance de l’organisation. Il faut rassembler l’entreprise toute entière et
l’orienter dans la direction de la vision. Comme le souligne Schmidt (1993) « La vision ne
peut jouer [un] rôle dynamique positif que lorsque la direction suivie par l’entreprise a un sens
pour chacun. » Se pose la question de la manière dont le dirigeant peut générer ou du moins
stimuler, ce partage de la vision. Tel est l’objet du présent chapitre.
Nous montrerons tout d’abord que l’importance de cette prob lématique du partage
est accrue du fait d’un changement d’optique en management stratégique : d’une approche
parfois perçue comme statique et en tout cas focalisée sur le secteur d’activité, la stratégie est
passée à un point de vue dynamique centrée sur la firme. A une réalité organisationnelle
dissociée des actions stratégiques, succède une vision du monde où ressources
organisationnelles et stratégie s’entremêlent.
49
Dans ce cadre, un certain nombre de travaux postulent que le partage de la vision
peut être simplement obtenu en communiquant sur l’objectif lui -même. Devenir le leader de
son secteur, est mobilisateur en soi. Le contraste entre cet objectif et la réalité présente va
créer une tension mobilisatrice, elle-même à l’origine de l’apprentissage qui va conduire
l’entreprise à atteindre le futur décrit par la vision.
• un but organisationnel plus large, sorte de grand idéal, de dessein qui présiderait à
la création de l’entreprise.
Ainsi, d’une vision dépeignant une direction à suivre par l’entreprise nous passons à
une vision dessinant un cadre dans lequel s’insérera l’action organisationnelle.
16
A l’ instar de Koenig (1994) nous définirons l’apprentissage organisationnel comme « un phénomène
collectif d’acquisition et d’élaboration de compétences qui plus ou moins profondément, plus ou moins
durablement modifie la gestion des situations et les situations elles-mêmes. »
50
les problèmes nés de l’utilisation à outrance des concepts de Porter. Ces
initiatives ont en effet conduit à négliger les ressources internes et la culture
de la firme à cause de l’influence d’une foca lisation rigide sur les
problèmes de mise en œuvre de la stratégie et d’analyse de
l’environnement. [...] On suppose que la performance organisationnelle est
un sous ensemble de l’efficacité des stratégies globales de l’organisation.
La nouvelle tendance est [cependant] de considérer la vision [...] comme
interdépendante du - et comme précédant le - développement des « business
strategy ». [...] Cette [tendance] a rendu inadéquate l’approche
traditionnelle de formation de la stratégie. Celle-ci et son processus de
mesure ne fournit plus à l’organisation la capacité de réagir, de s’adapter
ou de prédire son succès [face à un environnement en changement
rapide]. » (1998:241-242)
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De leur côté, Hamel & Prahalad (1989, 1995) font un constat simple de cet échec de
l’analyse concurrentielle classique : durant la décennie 80, les entreprises qui ont réussi ne
sont pas celles qui ont suivi des stratégies génériques mais celles qui ont poursuivi des
buts ambitieux, disproportionnés par rapport à leurs capacités et à leurs ressources.
Certes, cette constatation émane d’une littérature qui se veut plus managériale que
véritablement scientifique, et si les auteurs l’illustrent d’exemples tirés d’entreprises dans
lesquelles ils ont été amenés à intervenir, leurs écrits ne sont pas étayés par une véritable
étude empirique. Toutefois, la littérature scientifique en gestion constate également une
évolution dans la conceptualisation du management stratégique :
Ainsi, d’une focalisation sur le secteur (part de marché par rapport aux
principaux concurrents etc.) l’intérêt se déplace vers l’entreprise elle -même (Koenig,
1996). De plus, alors que l’analyse classique raisonne sur les forces et les faiblesses de
l’entreprise à un moment donné, la nouvelle approche est dynamique. Enfin , dans cette
nouvelle conception du management stratégique, la firme est appréhendée comme un
ensemble de ressources. Le développement futur de l’organisation passe par le maintien
de ses compétences clés actuelles et par l’acquisition de nouvelles capacités. Cette
perspective s’oppose à celle du « design » fondée sur les postulats de l’organisation « boite
noire » ». (Castro & al., 1998)
51
vision est simple : « [Partagée, elle] guide le développement des compétences
fondamentales de l’entreprise qui lui permettront de s’imposer. » (Métais & Roux-
Dufort, 1997). En effet, l’apprentissage organi sationnel ne peut que difficilement provenir
d’un processus d’intrapreneurship non dirigé : « [le partage] est la condition nécessaire pour
créer l’enthousiasme et la dynamique permettant à l’organisation de se dépasser et d’aller au
delà de ses capacités intrinsèques. » (Greffeuille, 1994) Opinion corroborée par les études
rapportées par Coulson-Thomas (1992) qui constatent que 71% des échecs dans la mise en
17
œuvre d’une vision proviennent d’un manque de partage .
Pour Hamel & Prahalad (1989, 1995) la mobilisation de l’entreprise toute entière,
l’engagement de l’organisation vers le futur qui est nécessaire à l’accomplissement de la
vision se fait par « la [seule] communication portant sur la valeur intrinsèque de
l’objectif. » (Hamel & Prahalad, 1989) Cet objectif capable de mobiliser l’entreprise à lui
seul, prend la forme « [d’une] obsession du leadership global poursuivie pendant 10 ou 20
18 19
ans ». Les auteurs l’appellent « intention stratégique ». Cette intention « décrit
17
Coulson-Thomas (1992) reprend les résultats de 3 enquêtes effectuées auprès des dirigeants d’entreprises
principalement anglaises au cours de l’année 1991.
18
Le terme utilisé par Hamel & Prahalad est « strategic intent ». Pour traduire le terme « intent » le Robert &
Collins propose : « dessein », « projet » et « intention ». La traduction française de l’ouvrage de Hamel &
Prahalad (1995) choisi « dessein stratégique ». Si nous sommes d’accord avec le sens de cette traduction, nous
préférons toutefois utiliser la traduction littérale « intention stratégique ». En effet, si le terme dessein présente
l’avantage de souligner la proximité conceptuelle entre le « strategic intent » et la vision, il risque toutefois d’être
confondu avec le concept de « corporate purpose » (concept qui sera abordé dans la suite de ce chapitre), et que
l’on peut traduire par raison d’être de l’organisation ou… dessein.
52
[notamment] une position de leader désiré, [...] elle capture l’essence de la victoire [... et]
fournit aux employés le seul but qui est susceptible de les faire s’engager : détrôner le
meilleur ou le rester, mondialement. ». (Ibid.) Ainsi, comme le note Varraut (1999) « Hamel
& Prahalad s’inscrivent dans une perspective téléologique. » : l’action de l’entreprise tout
entière est guidée par un but : la vision20.
L’i ntention stratégique fournit alors une tension visible pour l’organisation. « [Elle]
la force a être plus inventive, à fabriquer plus de ressources. Tandis que la [...] stratégie
[traditionnelle] se focalise sur le degré d’adéquation entre les ressources e xistantes et les
opportunités, l’intention stratégique crée une inadéquation extrême entre les ressources et les
ambitions. La direction de l’entreprise défie ainsi l’organisation afin qu’elle comble
l’espace. » (Ibid.) « [En conclusion,] il s’agit moins d e fixer des objectifs compatibles avec les
ressources disponibles, comme l’enseignent les principes de la planification stratégique que
de fixer des objectifs ambitieux desquels découleront les ressources. » (Mathé & Chagué,
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1999)
19
Comme le note Messeghem & Varraut (1998) dans un article traitant de la vision des dirigeants de PME
« Certains utilisent les notions de vision et d’intention stratégique sans les différencier implicitement ou
explicitement. ». Toutefois, ces deux auteurs, traduisant eux le terme « intent » par « intention », différencient
les deux concepts de vision et d’intention. Cette différenciation pousse les auteurs à placer la vision en aval de
l’intention dans un modèle proche de celui proposé par Shapero (1982). L’intention stratégique est alors définie
comme « un état mental qui dirige l’attention du di rigeant vers la recherche et la mise en place de moyens
particuliers dans le but de réaliser un objet stratégique spécifique, [une vision par exemple] », et la vision
stratégique du dirigeant comme « sa représentation mentale, à la fois du présent et du futur, de son organisation
et de son environnement. ». Cette conceptualisation est intéressante, toutefois, devant l’absence de validation
empirique du modèle proposé par Messeghem & Varraut (1998) et donc de leurs définitions des termes, nous
avons préféré garder sur le même plan vision et intention.
20
Pour Hamel & Prahalad (1989, 1995) « l’intention stratégique » fait partie d’une nouvelle « architecture
stratégique » de l’entreprise. Celle -ci comprend d’une part l’intention stratégique qui est un état ment al dans
lequel le dirigeant se représente le futur de son organisation, et d’autre part, la mise en œuvre de moyens pour
atteindre ce futur désiré. Les auteurs précisent également dans leur article de 1989, que l’intention stratégique
décrit une position de leader désiré à long terme. En ce sens elle correspond à une description de l’avenir de
l’organisation. Nous pouvons donc considérer l’intention stratégique comme un cas particulier de vision (car
uniquement centrée sur le futur de l’entreprise.) qui se focaliserait uniquement sur les visions dont le but est
d’être leader ou de le rester.
53
Cette idée n’est cependan t pas nouvelle, déjà Cyert & March (1963) associent aux
objectifs de l’entreprise - et donc à la vision - un certain niveau d’aspiration ou d’ambition.
Les deux auteurs notent alors que l’apprentissage provient d’un écart ponctuel ou continuel
entre ce niveau d’aspiration et le niveau réel de performance. Cet écart crée alors une tension
qui pousse l’entreprise à l’apprentissage.
Par ailleurs, cette analyse est quelque peu rapide. Métais & Roux-Dufort (1997)
distinguent quant à eux, plusieurs niveaux de tension selon l’écart entre la vision et les
ressources présentes dans l’entreprise. Selon ce niveau de tension, la forme d’apprentissage
varie également comme résumé dans le tableau ci-dessous. L’apprentissage pourra ainsi
prendre deux formes. Si la tension est modérée, l’apprentissage sera simple et consistera en
une adaptation des ressources existantes ou en une imitation des concurrents. Cet
apprentissage est qualifié d’apprentissage « simple boucle ». Si l’écart est fort, la tension
incitera à l’inventi on de nouvelles solutions, à la transformation en profondeur des processus
tel-00160803, version 1 - 8 Jul 2007
54
Senge (1990) ainsi que Snyder & Graves (1994) insistent sur un point : la vision en
elle même n’est pas suffisante pour induire une tension créatrice. Une représentation du
présent est également nécessaire. « La tension naît de l’écart entre les deux. [... De même]
sans vision, il n’y a pas de tension créatrice. Elle ne peut pas être générée par la réalité
uniquement. » (Senge, 1990)
Nous pouvons donc conclure de ces propos que « la clé du succès n’est pas une
sorte d’image figée du futur, elle réside au contraire dans le maintien d’une tension
créatrice qui condamne le système entreprise à fonctionner loin de l’équilibre, pourvu
qu’il oscille entre les pôles sous tension sans jamais en éliminer un. » (Martinet, 1990)
Créer ce différentiel entre présent et futur constitue un enjeu actuel majeur pour le
management (Abell, 1993) et permet à l’entreprise de s’engager dans un processus
d’apprentissage dont le degré varie suivant le niveau de tension créatrice. La Figure 2 (p.60)
illustre le concept de tension créatrice.
Tant dans les travaux de Hamel & Prahalad (1989, 1995), que dans ceux de Senge
(1990) et de Métais & Roux-Dufort (1997), le partage découle du challenge créé par l’objectif
lui-même. Cependant, à l’instar de Varraut (1999) nous pensons que cette approche est
incomplète. La mobilisation efficace ne peut pas être obtenu uniquement par une
communication sur la valeur de l’objectif, aussi ambitieux soit -il.
55
III. La seconde approche : vision et idéologie : d’une stratégie
entrepreneuriale à une stratégie idéologique
« Nous pensons que les leaders trouveront plus facile de créer de l’enthousiasme et
de l’engagement chez leurs employés s’ils choisissaient une raison d’être liée à un grand
idéal. » (Campbell & Yeung, 1991a). Schmidt (1993) abonde et écrit que : « dénuée
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d’objectifs plus larges [...] une vision exclut toute tentative de fidélité. ». De même pour
Nanus (1992) : « Les employés ont la volonté de s’engager volontairement et complètement
dans quelque chose de vrai et qui en vaille la peine, quelque chose qui rend la vie meilleure
pour les autres ou qui représente un progrès significatif pour leur communauté ou leur pays,
ou encore, quelque chose qui permet la croissance et le progrès de leur organisation. »
Comme le constate Lipton (1996), une vision motive les individus si elle est liée au
dessein de l’organisation. « Les gens doivent sentir qu’i ls participent utilement à un projet
qui en vaut la peine. [… Une telle] vision les autorise à voir comment leurs efforts participent
à un tableau de plus grande envergure » (Ibid). Par ces travaux, le concept de raison d’être
est ainsi lié à celui de vision.
56
III.11 Le concept de raison d’être : une définition
• les entreprises qui existent pour satisfaire toutes les parties prenantes ;
• les entreprises qui ont identifié « une raison d’être qui est plus profonde que les
besoins combinés de toutes les parties prenantes. Il s’agit de quelque chose auquel
tous peuvent se sentir fier de contribuer. Bref, elles poursuivent un idéal plus
grand. » (Ibid.)
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Ils ajoutent d’ailleurs : « Nous pensons que les leaders trouveront plus facile de créer
de l’enthousiasme et de l’engagement chez leurs employés s’ils fournissent une raison d ’être
liée à un grand idéal. [...] Les desseins exprimés en terme d’intérêts des différentes parties
prenantes mettent l’accent sur les intérêts particuliers de chacun [alors que] les desseins
animés d’un idéal plus grand tendent à nier ces intérêts partic uliers ou au moins à en diminuer
la légitimité. Il est alors plus facile de rassembler l’organisation. » (Campbell & Yeung,
1991a) C’est pourquoi, cette dernière acception du terme est la plus souvent retenue dans les
écrits portant sur la vision.
Collins & Porras (1996a), appellent ce dernier type de raison d’être, le « dessein
central22 de l’organisation ». « [Celui-ci] capture l’âme de l’organisation 23
[...] C’est la
21
Lipton assimile toutefois la raison d’être (purpose) et mission de l’entreprise alors que Campbell & Yeung
différencient les deux concepts. Pour eux, la raison d’être n’est qu’un des 4 éléments de la mission les 3 autres
étant la stratégie, les standards de comportements et les valeurs fondamentales. Pour notre part, nous retenons
cette dernière définition et assimilons la mission au projet d’entreprise (i.e. « mission statement » en anglais).
Nous reviendrons ultérieurement dans notre exposé sur les concepts de valeurs fondamentales et de projet
d’entreprise.
22
Les auteurs l’appellent « core purpose ». Campbell & Yeung (1991a, 199b) la nomment simplement
« purpose ». Quant à nous, nous l’appellerons soit « raison d’être » soit « dessein. » termes que nous considérons
comme synonymes.
23
« It captures the soul of the organization » (1996a:68)
57
motivation idéaliste qui pousse les employés à faire ce travail. », et ajoutent « [qu’auc un] des
desseins centraux n’est de maximiser la part des actionnaires. Le but principal du dessein est
de guider et d’inspirer. [...] Maximiser le dividende constitue le dessein standard et prêt à
l’emploi des organisations qui n’ont pas su identifier leur véritable raison d’être. Ce n’est
qu’un mauvais substitut. »
Ainsi, ces auteurs définissent-ils la raison d’être comme étant « les raisons
fondamentales de l’organisation pour exister au -delà du simple fait de faire de
l’argent 24 25. » (Collins & Porras, 1996b) :
important, mais ce n’est pas une fin en soi pour beaucoup d’entreprises
visionnaires. La rentabilité est comme l’oxygène, l’eau ou le sang pour
l’organisme ; ces éléments ne sont pas l’objectif de l’existence mais sans
eux aucune vie n’est possible. » (1996:82-83)
Comme le souligne Senge (1991), cette raison d’être fait donc référence à un « but
ultime [...] pour lequel chacun pense être sur terre. ». C’est un but abstrait, d’ordre spirituel et
métaphysique (Le Saget, 1992). La raison d’être de l’organisation ne sera ainsi jamais
totalement atteinte. Elle demeure un guide permanent plus qu’un objectif à atteindre. C’est
une sorte de « fil rouge » qui guide la trajectoire stratégique de l’entreprise. « Une entreprise
visionnaire est en perpétuelle quête mais ne parvient jamais pleinement à son
aboutissement. » (Collins & Porras, 1996b). Aspect intemporel, que Collins & Porras (1996a)
24
Et les auteurs ajoutent pour préciser : « Une étoile perpétuellement à l’horizo n, à ne pas confondre avec des
objectifs spécifiques ou des stratégies économiques. » (1996b:115)
25
Pour déterminer la raison d’être d’une organisation, Collins & Porras proposent plusieurs méthodes. Dans
la première, ils recommandent à ses dirigeants de partir d’un descriptif des activités de la société et de se
demander cinq fois de suite pourquoi il font cela. La répétition de ces pourquoi permettant d’aller au delà des
justifications. La réponse au dernier pourquoi rendra compte du dessein pour lequel l’organisation a été crée.
Dans la seconde, appelée « Random Corporte Killer », la raison d’être sera la réponse à la question « Si vous
aviez la possibilité de vendre l’entreprise pour un très bon prix mais que l’acheteur la dépèce, accepteriez -vous
cela ? Sinon pourquoi, qu’est ce qui serait perdu ?
58
soulignent en disant qu’elle ne doit pas se confondre avec les objectifs ou les output s de
l’entreprise.
Nous pouvons ainsi définir la raison d’être de l’entreprise en ces termes : une raison
d’être est « ce pourquoi l’entreprise existe. » Elle est lointaine, n’a pas d’horizon
temporel, ne peut pas être directement traduite en un enjeu chiffré. Enfin elle est
tournée vers l’extérieur de l’entreprise. La raison d’être de l’entreprise est donc différente
d’un simple objectif 26 stratégique.
vision, est représentée par une étoile en haut à droite du schéma. Nous avons choisi cette
représentation puisque la vision est censée être une représentation brillante (d’où le symbole
de l’étoile) et attractive de l’avenir (donc un idéal plus élevé que la situation présente). Elle
est en outre alignée avec la raison d’être de l’entreprise qui a guidé (flèche en pointillé) la
trajectoire de l’organisation depuis la création de celle -ci. Pour atteindre cette vision
l’entreprise met en œuvre des stratégies (flèches blanches) centrées sur des objectifs
intermédiaires (cercles blancs). Dans la conceptualisation du pilotage par la vision qui est
celle du chapitre 1, ces stratégies et ces objectifs sont élaborés par le dirigeant et mis en œuvre
par les membres de l’organisation.
Mais, pour un certain nombre d’auteurs (Kotter, 1990, Collins & Porras, 1996a,
1996b, Lipton, 1996), lier la vision à un noble idéal traduit en une raison d’être
n’apparaît pas toujours suffisant pour que cette vision soit partagée. La raison d’être
parce qu’elle est lointaine ne serait pas en mesure de guider l’action au quotidien. C’est
pourquoi, ils soulignent également que la vision, le futur envisagé pour l’entreprise,
gagne à être lié aux valeurs fondamentales de l’entreprise
26
Nous définissons ici le terme objectif en reprenant la définition donnée par Alain Desreumaux (1992) qui
écrit : « Les objectifs correspondent à des résultats que l’entreprise se propose d’atteindre à une da te donnée. »
59
III.2 Vision et valeurs fondamentales : guider et encadrer l’action
Toutefois, trouver une définition cohérente de ce que sont ces valeurs fondamentales
au sein de l’organisation est très difficile. Si tous les auteurs utilisent le concept, bien peu le
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60
définissent précisément. Pire, quasiment aucun ne propose une opérationalisation de la
notion27.
D’après Schmidt toujours (Ibid), si la vision est une réponse au « quoi faire ? » et la
raison d’être une réponse au « pourquoi le faire ? », les valeurs fondamentales répondent,
elles, à la question « comment l’accomplir ? »28
Pour Collins & Porras (1996a), les valeurs sont « les fondements essentiels et
résistants de l’organisation, un ensemble restreint de principes généraux directeurs ; à ne pas
confondre avec les pratiques opérationnelles ou les cultures spécifiques. » Généralement une
entreprise aura de 3 à 6 valeurs fondamentales. En outre, ces deux auteurs spécifient bien qu’il
n’y a pas de lot universel de valeurs.
Humble & al. (1994) quant à eux, définissent les valeurs fondamentales, comme
étant :
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27
Seuls Collins & Porras (1996a) proposent une méthode pour mettre en lumière ces valeurs fondamentales.
Encore celle-ci demeure-t-elle relativement artisanale et floue. Les auteurs proposent en effet de constituer un
groupe d’employés représe ntatifs de la diversité de l’entreprise (ce qu’ils appellent le « code génétique » de
l’organisation.) Il s’agit ensuite pour ce groupe de se poser les questions suivantes :
• Quelles valeurs centrales apportez-vous à votre travail ? (valeurs qui sont si fondamentales que
vous les garderez toujours qu’elles soient récompensées ou non ?)
• Quelles sont les valeurs que vous présenteriez à vos enfants comme étant celles de votre travail ?
Quelles sont les valeurs que vous voudriez qu’ils aient plus tard ?
• Si vous aviez assez d’argent pour arrêter de travailler, continueriez -vous à appliquer ces valeurs ?
• Si vous deviez bâtir une nouvelle organisation (quelque soit le secteur d’activité) quelles valeurs
centrales auriez-vous ?
Si cette méthode peut avoir une certaine utilité pratique , remarquons toutefois le caractère quelque peu
tautologique de la première proposition. Pour définir les valeurs de l’organisati on on examine les valeurs de ses
membres sans savoir ce que recouvre ce terme.
28
Notons que pour Collins & Porras (1996a) les valeurs répondent à la question « pourquoi est-on ici ? »
alors que tous les autres auteurs réservent cette question à la définition de la raison d’être. Collins & Porras eux -
mêmes proposant d’ailleurs eux -mêmes la méthode des « 5 pourquoi » pour définir ce dessein (Cf. note n°25)
61
• « Le petit nombre de croyances qui sont tenues comme importantes pour le succès
d’une organisation donnée.
Selon le Robert, les valeurs sont « ce qui est vrai, beau, bien selon un jugement
personnel plus ou moins en accord avec la société de l’époque ». Une valeur définit donc le
« bien » à l’échelle de l’individu ou, ici, de l’organisation. La définition du mot « principe »,
fait également progresser notre réflexion. Un principe est ainsi « une règle d’action
s’appuyant sur un jugement de valeur, et constituant un modèle, une norme, un but [... ou] les
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règles morales auxquelles une personne ou un groupe est attaché. » Campbell & Yeung
(1991a) soulignent également cette dimension morale : « les valeurs sont des croyances et des
principes moraux qui soutiennent la culture d’entreprise. » Et pour Thévenêt (1984), « les
valeurs peuvent s’édicter [...] en terme de « il faut » ou « il ne faut pas ».
Les valeurs ont donc ici deux objets : d’une part la façon de conduire l’existence et
d’autre part la finalité de l’exist ence. On distingue ainsi les valeurs instrumentales des valeurs
terminales30 . Par ailleurs, ces valeurs instrumentales sont soit des valeurs qui transposent au
plan de l’entreprise des valeurs morales individuelles : honnêteté ; justice etc., soit des valeurs
de compétences qui donnent à une fonction ou à un domaine particulier de la gestion une
place primordiale : le service clientèle d’IBM ou la ponctualité à la SNCF. (Antoine, 1996)
29
« A value is an enduring belief that a specific mode of conduct or end-state of existence is personally or
socially preferable to an opposite or converse mode of conduct or end-state of existence. » (1968:103)
30
Pour notre part, nous nous considérerons les seules valeurs instrumentales, les valeurs terminales étant
incluses d’aprè s nous dans la raison d’être de l’entreprise.
62
« Les valeurs donnent [donc] du sens aux normes et aux standards de comportements
[...] et jouent le rôle « d’hémisphère droit » d’une organisation. » (Campbell & Yeung,
1991a:15) Les principes, les valeurs, induisent donc une certaine normativité : ils orientent la
pensée, la perception et l’action de l’entreprise. « Les valeurs servent de référence lors des
choix que fait l’entreprise. [Ceux-ci pouvant concerner] de grandes décisions stratégiques
mais aussi la conception, l’utilisation et le développement d’outils de gestion. Elles ne se
caractérisent pas par le type de décisions qu’elles permettent de fonder : pour une entreprise,
ces valeurs seront prégnantes lors de choix financiers, organisationnels, commerciaux ou
sociaux. » (Thévenêt, 1984:95).
Ainsi, pour résumer cette discussion nous retenons que : les valeurs
fondamentales de l’organisation peuvent s’appréhender comme des règles s’édictant en
terme de « il faut » ou de « il ne faut pas ». Elles sont soit des valeurs morales soit des
valeurs de compétences. Elles se placent en amont des comportements et forment un
référentiel commun, un élément de rationalité, de cohérence dans la perception et les
manières de procéder au sein d’une organisation. Par ailleurs, pour être qualifiées de
valeurs fondamentales, elles doivent être reliées à la réalité des actions, objectifs et/ou aux
modes de gestion de l’organisation.
Pour Collins & Porras (1996b), l’ensemble composé des valeurs fondamentales
de l’organisation et de la raison d’être forment ce qu’ils appellent l’idéologie de
l’entreprise.
63
activités, challenges et desseins, et ainsi aider à créer un cadre de pensée et de conscience
défini comme la culture organisationnelle. » En ce sens également nous nous devons de les
intégrer à notre conception de la conduite de l’entreprise.
« La culture organisationnelle inclut les valeurs mais est également plus étendue afin
de recouvrir d’autres dimensions qui détermine comment les gens agissent dans
l’organ isation, par exemple : les croyances, les attentes, les rituels, le cadre de
communication, les symboles les héros et la structure de récompense. » (Nanus, 1992) Pour
Pettigrew (1979), « une approche potentiellement [...] fructueuse est de regarder la culture
comme une famille de concepts : [...] les symboles31, l’idéologie, les croyances, rituels 32,
mythes33 etc. ».
31
D’après A. Cohen (1974) « les symboles sont des objets, des actes, des relations ou des formes
linguistiques qui sont ambiguës, évoquent des émotions et incitent l’homme à l’action. »
32
Pour Bocock (1974) le rituel est défini comme étant « l’utilisation symbolique de mouvements du corps et
de gestuelles dans une situation sociale pour exprimer et articuler une signification. »
33
P. Cohen (1969) défini les mythes d’après leur structure interne et la fonction qu’ils assurent « Ils
contiennent une narration d’événements souvent avec une qualité mise en exergue qui explore sous une forme
dramatique l’origine et la transformation [de l’organisation]. Ce faisant, ils ancrent le présent dans le passé et
fournissent des explications et par là une légitimité à des pratiques sociales. »
34
Nous raisonnons ici au niveau global, celui de la représentation que se font les dirigeants de leur entreprise
et de sa culture. Notons toutefois que les recherches menées depuis de nombreuses années sur la culture de
l’entreprise, montre que le concept de culture recouvre un ensemble de sous -concepts (valeurs, mythes,
croyances, etc.) et qu’il existe des sous cultures dans l’entreprise (au niveau d’une unité, d’une fonction, d’une
filiale nationale, etc.)
64
perceptions de la réalité interne et externe de l’entreprise qui constituent le savoir que tout
membre du groupe doit posséder pour être intégré. » (Schein, 1985)
65
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Sur le même principe que dans la Figure 2 (p.60) la description du futur (i.e. la vision
au sens strict) est représentée par une étoile en haut à droite du schéma. Nous avons opté pour
cette représentation puisque la vision est censée être une représentation brillante (d’où
l’étoile) et attractive de l’avenir (donc d’un idéal plus élevé que la situation présente). Elle est
en outre alignée avec la raison d’être de l’entreprise qui a guidé (flèche en pointillé) la
trajectoire de l’entreprise depuis sa création. Pour atteindre cette vision, l’organisation met en
œuvre des stratégies (flèches blanches) centrées sur des objectifs intermédiaires (ce rcles
blancs). Elles sont encadrées par les valeurs fondamentales de l’entreprise (flèches fines de
part et d’autre du schéma) ce qui a pour effet de les orienter en direction de la vision
stratégique. Ainsi, la littérature examinée ici prône un alignement36 entre les stratégies, la
vision, la raison d’être et les valeurs fondamentales de l’entreprise.
35
Dans cette figure comme dans les suivantes, la vision est présentée comme une résultante des actions de
l’entreprise. Toutefois, il est bien évident que dans le processus de réflexion engagé par l’entreprise la vision est
supposée être le premier élément duquel découle tous les autres et notamment les stratégies. Si nous avions donc
à représenter ce processus de réflexion stratégique la vision serait donc le point de départ et se situerait à gauche
sur le schéma.
36
C’est -à-dire que ces mécanismes contribuent à ce que les actions de l’organisation et de ses membres soit
orientées dans la même direction : ici celle de la vision.
66
Ces valeurs fondent également la culture et l’identité de l’entreprise, c’est pourquoi
les flèches les représentant sont orientées vers le disque représentant la culture et l’identité à
l’instant t. Cette culture différencie l’entreprise de son environnement c’est pourquoi nous
l’avons représentée par un disque. Elle sert également de creuset aux actions de l’entreprise,
nous l’avons donc placée en bas à gauch e du schéma. Enfin, ces valeurs fondamentales et la
raison d’être on été instillées dans l’entreprise par le fondateur et actualisées par les dirigeants
passés et actuels. Ce sont également ces derniers qui ont défini la vision et les stratégies
poursuivies actuellement par l’entreprise.
Toutefois, en liant ainsi vision, raison d’être et valeurs fondamentales nous risquons
de confondre vision et « projet d’entreprise », c’est pourquoi, nous précisons les différences
entre ces deux concepts dans l’ Encadré 6 (p.67)
La notion de vision et celle de mission (exprimée dans le projet d’entr eprise) sont très voisines. Nous pouvons
toutefois distinguer un certain nombre de différences :
La première différence tient à la temporalité des 2 notions. La vision se réfère à un état futur alors que le projet
d’entreprise exprime l’identité de l’entre prise au moment actuel même si cette identité peut persister dans le
futur. (Campbell & Yeung (1991b). Plus précisément il apparaît une différence en terme de stabilité dans le
temps. La vision au sens strict est amenée à changer une fois qu’elle a été att einte. La mission formée de la
raison d’être et des valeurs, est supposée plus permanente : elles varieront peu voire pas du tout dans le temps.
Ainsi, une entreprise aura au cours de son cycle de vie plusieurs visions mais vraisemblablement toujours la
même raison d’être et les mêmes valeurs, à moins d’une ou plusieurs crises graves ou révolutions.
Une seconde divergence apparaît quant au contenu de ces notions. La vision est plus focalisée sur les objectifs
stratégiques de l’entreprise. La mission est ava nt tout centrée sur l’identité de la firme. Comme le note Schmidt
(1993) « Elle [...] réduit l’acteur [au rôle] de porteur d’identité et [... agit] sur l’élément visible de l’identité
collective, la culture émergée de l’entreprise, les « productions symboliques ». » Ainsi, la mission se focalisera le
plus souvent sur les valeurs de l’entreprise, les standards de comportements, la raison d’être de l’organisation et
le métier sur lequel elle opère (Campbell & Yeung, 1991a ; McGivern & Tvorik, 1998).
L’articulation entre vision, valeurs, raison d’être et culture proposée par la littérature
examinée dans ce chapitre, est cohérente et appuyée par des résultats de recherches
conséquents, et nous paraît donc acceptable. Toutefois, l’approche développée ici tout comme
celle défendue dans le chapitre précédent, n’est pas exempte de critiques.
67
• La première à trait au statut de la littérature. Celle-ci est souvent uniquement
conceptuelle, voire managériale et manque souvent d’appuis empiriques ;
Un des problèmes les plus importants que pose la littérature à laquelle nous faisons
référence dans ce chapitre est son statut scientifique. En effet, la majeure partie de cette
littérature est uniquement basée sur de la réflexion conceptuelle et ne prend pas appui sur des
études empiriques solides. (La seule étude empirique sur la vision qui ai été publiée à notre
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connaissance est celle de Collins & Porras (1991, 1996b) Ainsi, l’ouvrage de Hamel &
Prahalad (1995), s’il propose un certain nombre de concepts intéressants, tel celui d’intention
stratégique, ne se base du point de vue empirique que sur des illustrations issues des
interventions que les auteurs ont été amenés à faire en entreprise, et non pas sur une recherche
empirique avec un protocole rigoureux de recueil de données. De même, la plupart des autres
articles comme ceux de Lipton (1996), Campbell & Yeung (1991a&b), Snyder & Graves
(1994), s’ils ont été publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture (Long Range
Planning, Sloan Management Review…), n’en demeure pas moins uniquement des réflexions
théoriques de leurs auteurs.
Par ailleurs, la plus grande partie de cette littérature est hautement normative. Elle est
en grande partie composée de recommandations à l’adresse du dirigeant pour que celui -ci
mette en place une bonne vision et que celle-ci soit correctement partagée par les membres de
l’organisation.
68
V.12 Un alignement pas toujours réalisé dans la réalité :
Toutefois, dans la suite de notre partie théorique, pour ne pas surcharger notre
conceptualisation, nous supposerons que cet alignement est effectivement réalisé. La
dernière partie de notre travail, traitant des résultats de notre étude empirique, nous
fournira l’occasion de présenter des entreprises où cette alignement idéal n’est pas
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réalisé.
D’autres chercheurs se sont donc penchés sur les origines de cette idéologie pour
tenter de comprendre les leviers dont dispose le dirigeant. Pour Thornberry (1997)
69
l’idéologie 37 de l’entreprise est souvent présente depuis l’origine de l’entreprise . La
raison d’être est souvent l’idéal que voulait poursuivre le fondateur en créant sa société. De la
même façon, « les valeurs de l’e ntreprise portent le plus souvent la marque des fondateurs et
traduisent la philosophie qui guida leur action. Elles se diffusent par l’action quotidienne
des premiers dirigeants. » (Schmidt, 1993)
« Cette idéologie peut apparaître plus tard : « Dans certains cas, comme
chez Sony, l’idéologie provient des origines, de la fondation. Dans d’autres
comme Merck, elle est née lors de la seconde génération. Dans d’autres
encore, comme Ford, l’idéologie s’est assoupie pour être ramenée à la vie
plusieurs années plus tard. » (Collins & Porras, 1996b:92)
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Ainsi, si la vision (au sens de description du futur) peut être envisagée comme
l’œuvre du top management voire du seul PDG, il n’en va pas de même pour les valeurs
fondamentales et la raison d’être. Le dirigeant, ou de manière général le porteur de la
vision est donc dans une large mesure tributaire des valeurs existantes.
Il s’agit dès lor s moins de faire partager une nouvelle idéologie, que de mettre en
place une vision qui puisse être cohérente avec les valeurs existantes, ou de faire évoluer
progressivement ces dernières. C’est pourquoi la définition d’une vision consiste à faire
émerger les valeurs de l’organisation (Cf. la méthode proposée par Collins & Porras
(1996a) que nous détaillons dans la note n° 27 p.61) plutôt qu’à définir des principes d’actions
entièrement nouveaux. Or ces valeurs sont des éléments que les membres de l’organisation
s’approprient et donc modifient marginalement à mesure qu’elles sont utilisées dans les
pratiques quotidiennes de l’organisation. En ce sens, nous pouvons dire que la vision (au
sens large, c’est-à-dire liée aux valeurs fondamentales) est en partie une co-création de
l’organisation.
Le renouvellement d’une partie des valeurs est toutefois possible. Cependant, comme
tout cadre culturel, cette modification prend du temps (en tout cas plus de temps que n’en
37
Pris au sens de Collins & Porras (1996b) : l’ensemble formé des valeurs fondamentales et de la raison
d’êtr e de l’entreprise. (Cf. p. 63)
70
nécessite la modification de la description du futur) et mobilise de l’énergie. Elle ne peut donc
être envisagée que dans le cadre d’une action à long terme.
71
Toutefois, les travaux examinés ici ne précisent pas comment se fait cette
convergence d’intérêt. Est -elle le fruit d’une réflexion consciente ? Comment les valeurs
« jouent-elles le rôle d’hém isphère droit » (Campbell & Yeung, 1991) « Comment servent-
elle de référence ? » (Thévenêt, 1984) Les membres de l’entreprise sont -ils conscients de leurs
objectifs et de ceux de l’entreprise et capables de mesurer l’écart entre les deux, (ce qui
implique un processus de choix préalable à la décision) ou non ?
Une réponse à ces questions semble émerger en filigrane. Une vision du futur liée à
des valeurs fondamentales et à une raison d’être fournit une véritable représentation de
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Ainsi, nous avons abordé jusqu'à présent plusieurs concepts: intention stratégique,
raison d’être, valeurs fondamentales etc. Dans un souci de clarté, l’ Encadré 7 en rappelle les
principales définition.
72
Encadré 7 : Vision, mission, intention etc. : état des lieux, état du vocabulaire :
Le sens des termes variant souvent selon les auteurs, nous livrons ci-dessous, les définitions que nous utiliserons
dans la suite de notre recherche.
• vision (au sens strict) : une description d’un état futur et désirable de l’organisation et/ou de son
environnement. ;
• raison d’être (ou dessein) : la (les) raison(s) fondamentale(s) pour laquelle (lesquelles) une entreprise existe
au-delà du simple fait de faire de l’arge nt ; elle n’est pas limitée dans le temps et ne peut pas être traduite en
un objectif chiffré et est tournée vers l’extérieur de l’entreprise.
• valeurs fondamentales : des règles fondamentales de l’organisation pouvant s’édicter en terme de « il faut »
ou de « il ne faut pas » et qui se placent en amont des comportements ;
• idéologie (ou idéologie centrale) : ensemble formé par les valeurs et la raison d’être.
• mission (exprimée dans le « Mission Statement » ou le projet d’entreprise) : l’ensemble formé de la raison
d’être de l’entreprise, des valeurs fondamentales et des standards de comportements qui leurs sont liés ;
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• intention stratégique : type particulier de vision définie en termes concurrentiels : rester le leader sur le
marché ou le devenir ;
• vision (au sens large) : ensemble formé par la description du futur, la raison d’être, les valeurs ;
• culture : l’ensemble des valeurs, normes, règles du jeu collectif, hiérarchie officieuse, rituels, tabous, mythes
et histoires engendrées par le corps social.
73
Chapitre 3 : La vision comme
représentation collective
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Dans le chapitre un, nous critiquions l’école entrepreneuriale car elle avait
tendance à amalgamer l’entrepreneur et l’entreprise. Ce qui nous conduisait dans le
chapitre 2 à développer un certain nombre d’approches qui tentaient d’amender cette
perspective notamment en insistant sur le nécessaire partage de la vision au sein de
l’entreprise.
Or, de nombreux travaux en gestion (Laroche, 1991 ; Mintzberg & al. 1995)
mettent cette perspective en défaut en montrant bien que c’est « la notion même de
décision [qui] pose problème : elle ne constitue que la sélection arbitraire d’une séquence
de quelques événements. » (Mangin, 1995) D’autant que « si la stratégie se forme de
manière délibérée par l’exercice d’une volonté des dirigeants, la cond uite de manoeuvres et
l’application de plans, elle surgit également de manière émergente, par le jeu des
événements inattendus et des opportunités, auxquels s’ajoutent les gauchissements et les
74
distorsions que les acteurs imposent volontairement aux intentions initiales » (Mintzberg &
Waters, 1985).
fait face et contribue à apporter les réponses appropriées. Elle constitue les hypothèses de
base de l’organisation, guide la pensée et l’action collective et assure la cohérence du
groupe social qu’est l’organisation. » (Ibid.)
Or, ce concept est notamment au cœur des travaux de l’école cognitive dont
certains développements [... visent à] construire un nouveau paradigme, celui de l’action
dans laquelle la décision est au mieux ravalée au rang de représentation sociale de l’activité
des managers. » (Mangin, 1995)
Il nous faut donc examiner plus avant les apports de l’approche cognitive pour
approfondir la perspective esquissée à la fin du chapitre 2 et intégrer l’action émergente à
notre conceptualisation du pilotage. Cet examen se fait en trois temps :
Mais bien appréhender les mécanismes par lesquels la vision encadre l’action
impose également de nous intéresser au concept de paradigme organisationnel ou
stratégique (Johnson, 1988). La section deux de ce chapitre nous permettra d’étudier ce
75
concept et de le rapprocher de celui de vision. Nous mettrons notamment en lumière son
rôle dans la mise en cohérence de l’action de l’entreprise.
paradigme politique semblent s’accorder pour considérer que la décision peut être conçue
comme un processus permettant d’opérer des choix. » Or, de nombreuses recherches
appuyées par des travaux empiriques renient partiellement ou totalement ce postulat. Parmi
ces approches, la plus radicale est sans aucun doute l’approche du « garbage can » (Cohen,
March & Olsen, 1972). Pour ces théories, « la décision ne résulte que partiellement du
choix et des processus de réflexions » (Lauriol, 1995) L’engagement de l’entreprise dans
l’action ne découle pas forcément de progrès cognitifs. Elle peut intervenir « parce qu’il
faut bien agir » (Leroy & Ramanantsoa, 1996 ; Starbuck, 1983) « L’action n’a alors pas
d’autre signification qu’elle même, l’organisation est interprétée comme un générateur
d’actions, un mécanisme programmé pour agir qui éventuellement n’a pas besoin de
s’appuyer sur une démarche réflexive préliminaire. » (Leroy & Ramanantsoa, 1996).
Cette façon d’appréhender la décision est celle retenue par l’approche cognitive des
organisations. Nous le verrons, en effet dans le paragraphe suivant, pour l’approche
cognitive, l’action est conditionnée par les représentations mental es des membres de
l’organisation et non par une analyse consciente, rationnelle et exhaustive d’une situation.
38
Pour parler de cognitif, nous utiliserons la définition proposée par Padioleau (1986) et qui se réfère à
« l’ensemble des activités mentales de perception, de mémoire, de représentation par l’intermédiaire
desquelles les acteurs sociaux enregistrent, élaborent, transforment, utilisent et réactualisent les stimuli
présents dans un contexte d’action. » (1986:48)
76
I.2 Origines et fondements de l’approche cognitive
Le propre des travaux de l’école cognitive est de regarder les individus comme
des agents acquérant, traitant et échangeant des informations. (Ibid.) Ces recherches
trouvent leur origine dans les développements d’un courant de la psychologie cognitive
anglo-saxonne qui postule l’existence d’une structure cognitive chez l’individu. (Allard-
Poési, 1996). L’élément central en est la représentation que se fait un sujet de l’objet à
traiter. (Simon, 1991) « Ces représentations consistent en extractions de faits, détection de
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Avec cette approche, le pas franchi est important. A des décideurs se mouvant
dans une réalité composée de faits objectifs, se substituent des managers immergés
dans une réalité cognitive partiellement autonome. L’environnement d’une entreprise
n’est donc pas une donnée objective mais il est « mis en scène » par les représentations qui
sont tenues pour vraies par les personnes (Weick, 1979a) « [Les individus] produisent
l’environnement auquel ils font face et construisent la réalité dans des actes
« autoritaires » » (Weick, 1995) Les sujets construisent donc le monde plus qu’ils ne le
découvrent (Piaget, 1970, 1988, 1992). « En d’autres mots, la réalité (sociale,
organisationnelle, culturelle etc.) humaine est une production du processus continu de
« sensemaking » (Weick, 1995). Ainsi « Les comportements des sujets [...] ne sont pas
déterminés par les caractéristiques objectives de la situation à laquelle ils font face
mais par la représentation qu’ils s’en font . » (Abric, 1989)
Cette approche va s’étendre au niveau de l’organisation qui dès lors peut ê tre
résumée en ces termes :
77
« Les acteurs [d’une organisation] sont mus par des préoccupations
particulières, des logiques spécifiques, qui vont bien au delà des
divergences d’intérêts ou de missions identifiées par les théoriciens des
processus bureautico-politiques. Ces acteurs, fondamentalement, n’ont
pas la même perception des choses, parlent des langages différents,
jouent à des jeux différents et sont dans une large mesure étrangers les
uns aux autres. Les processus de décision consistent alors en la
rencontre de ces acteurs. » (Laroche, 1991:29)
Au sein de l’approche par les représentations colle ctives le monde est interprété
comme un construit bâti par les individus. Cette structure cognitive collective aide à
interpréter les changements auxquels l’organisation fait face et à apporter les réponses
appropriées. Elle constitue les hypothèses de base de l’organisation, guide la pensée et
l’action collective et assure la cohérence du groupe social qu’est l’organisation. (Ehlinger,
1998).
Si nous nous basons sur les recherches de l’approche socio -cognitive (Abric,
1994 ; Jodelet, 1989 ; Doise, 1985 ; Moscovici, 1961, 1986), les représentations collectives
possèdent quatre fonctions principales :
78
• les fonctions identitaires : elles définissent l’identité et permettent la
sauvegarde de la spécificité des groupes ;
Notons que l’exposé de ces propriétés nous montre bien la proximité entre la
vision au sens large et le concept de représentation collective. En effet, nous retrouvons ici
les propriétés dont sont dotées l’idéologie e t la culture d’entreprise. Ces quelques extraits
du chapitre deux nous le confirme :
79
Toutefois, pour compléter l’exposé des apports de l’approche cognitive, et surtout
ouvrir la voie pour une observation sur le terrain de ces représentations, il nous faut nous
poser la question de la nature de ces « ficelles cognitives », c’est -à-dire déterminer quelle
est la composition des représentations sociales.
sur les schémas cognitifs des membres de l’organisation (Allaire & Firsirotu, 1988,
Smirich, 1983). Ces représentations sociales (Moscovici, 1961 ; Abric, 1994) sont le
produit des interactions entre individus. Elles sont socialement39 élaborées. (Allard-Poési,
1996). Cet esprit collectif émergerait par les actions et la mise en relation de ces actions au
sein d’un système. (Weick & Roberts, 1993). « L’interaction devient ainsi le lieu central
d’élaboration de la vision consensuelle de la réalité des individus. » (Allard-Poési,
1996)
Pour Abric (1994), cela induit que les représentations sociales sont
constituées de 2 éléments dont la nature et la fonction sont bien distincts :
39
Ainsi, ces représentations sont qualifiées de « sociales » non à cause de leur support collectif (ce qui
impliquerait une dichotomie entre le niveau individuel et collectif) mais « en ce que leurs contenus et leur
fonctionnement dépendent étroitement de processus interindividuels » (Codol, 1969)
80
• « Un système périphérique dont la détermination est plus individualisée et
contextualisée, beaucoup plus associée aux caractéristiques individuelles et au
contexte immédiat et contingent dans lequel sont baignés les individus. »
(Abric, 1994) Weick (1995) rappelle ainsi que l’interprétation d’une situation
se fait à la lumière des expériences passées, et que ce n’est pas un acte
interprétatif totalement nouveau. Ce système permet une adaptation, une
différentiation en fonction du vécu, une intégration des expériences
quotidiennes [...] Ces éléments périphériques [...] permettent une modulation
personnalisée des représentations et des conduites qui leurs sont associées. »
(Abric, 1994) Comme le souligne Ehrlich (1985) ces éléments sont surtout
présents pour marquer les détails ou créer une ambiance contextuelle
particulière.
autour du même noyau central peut donner lieu à d’apparentes différences liées à
l’appropriation individuelle ou à des contextes spécifiques et qui se traduiront par des
systèmes périphériques [...] différents. [... Ainsi], l’homogénéité d’une population n’est pas
définie par le consensus entre ses membres, mais bien par le fait que leurs représentations
s’organisent autour du même noyau central. » (Abric, 1994) Une représentation partagée
est donc une représentation dont le noyau est commun à toutes les représentations
individuelles des membres de l’orga nisation, plus qu’une représentation qui est totalement
commune à tous. (Ehlinger, 1998 ; Allard-Poési, 1996b ; Abric, 1994)
• le degré de partage de la vision (au sens large) peut être mesuré par le
nombre de ses composantes présentes au sein du noyau ;
Mais constater que les représentations sociales sont le fruit des interactions amène
assez naturellement à s’interroger sur le poids de chacun des intervenants au sein de ces
interactions. Question d’autant plus importante que l’on s’intéresse aux moyens de
conduire l’entreprise, donc ici aux moyens d’influencer les représentations.
81
I.33 Origines des représentations sociales
Tout d’abord, elle rend compte du processus par lequel se forme l’idéologie de
l’entrepris e et les autres éléments composant notre cadre conceptuel (vision, stratégies
etc.). En effet, même si l’idéologie de l’entreprise est le fruit d’un processus dialectique
impliquant la totalité de l’organisation, cela ne signifie pas que dans la conception de cette
représentation collective, le poids des différents pôles est le même. Nous voyons
relativement clairement que dans l’élaboration de la vision les influences sont
déséquilibrées entre d’une part le sommet stratégique et d’autre part le reste de
l’ organisation. Le véritable rôle de conception de la représentation qu’est la vision revient
d’une part au fondateur de l’entreprise ainsi qu’aux dirigeants successifs, c’est -à-dire de
manière générale au top management. C’est à lui que revient la véritable tâche
d’interprétation. Les membres de l’organisation ne jouent un rôle qu’en s’appropriant cette
82
idéologie et en l’opposant éventuellement à des changements trop radicaux. Mais ils n’ont
que très rarement un véritable pouvoir de changement de cette idéologie.
Par ailleurs, alors que le modèle de la décision sous-jacent aux travaux liant
représentation collective et stratégie dépossède le manager de ses leviers traditionnels : la
définition d’une stratégie strictement délibérée 40, la perspective ouverte par Weick (1979a,
1995) permet de redonner des moyens d’actions aux dirigeants. Ces moyens ont
toutefois changé de nature, puisqu’il s’agit à présent de gérer les représentations et les
éléments symboliques de l’organisation. La partie suivante se penche plus en détail sur
ces nouveaux moyens d’actions à la disposition du dirigeant.
40
Dans ce modèle (Cf. section I p.76), l’action est en effet per çu comme largement émergente au sein de
l’organisation.
83
sens [...] Leur action est de plus en plus idéologique (en prenant « idéologie » dans le sens
de discours sur le monde, ou [...] sur l’action collective.) »
Pour mener à bien cette tâche le dirigeant peut s’en remettre à ses canaux de
communication habituels (discours, notes écrites, lettres internes ou externes). Toutefois,
il semble qu’il doive également s’appuyer sur d’autres vecteurs pour influer sur les
représentations de l’organisation. En effet selon Pfeffer (1981) « les actions symboliques,
les rituels qui comptent pour le développement de paradigmes partagés doivent être
isomorphes avec le développement de pratiques organisationnelles. » (Ibid.)
Starbuck (1983) tout en marquant son accord, va plus loin. Pour lui, l’adoption de
nouvelles pratiques, peut faire apparaître de nouveaux schémas cognitifs. Ainsi,
l’organisatio n qui modifie ses routines et qui utilise le bon système de
récompenses/sanctions, peut façonner de nouveaux comportements qui induiront des
changements cognitifs.
84
Tout d’abord, la représentation de l’entreprise se trouve modifiée et nous rompons
définitivement avec le modèle sous-jacent à l’école entrepreneuriale d’une entreprise boite
noire réductible à un dirigeant omniscient qui prend ses décisions après réflexion. L’action
de l’entreprise peut ici être représentée comme la somme des actions émergentes et
délibérées de ses membres. Actions induites par leurs représentations du monde.
de l’entreprise.
Plus largement nous retenons qu’en tant que représentation sociale la vision
constitue donc un cadre collectif. A ce titre elle joue quatre rôles : elle soude
l’organisation, elle réduit l’équivocité des signaux perçus, elle oriente les conduites de
l’entreprise en direction d’un but précis et elle permet de justifier a posteriori l’action
organisationnelle. (Cf. p.79)
85
1995). Pour Kuhn toujours, le paradigme est basé sur deux supports : la matrice
disciplinaire et l’exemplar.
L’exemplar est quant à lui un type de problème déjà résolu. Il joue un rôle
primordial car c’est par son intermédiaire que les scientifiques ont accès aux concepts,
théories et valeurs qui constituent le paradigme. » (Lauriol, 1995).
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Constatons d’emblée que nous pouvons distinguer ce rôle dans les mythes et les
histoires concernant les succès passés de l’organisation. La partie métaphysique quant à
elle se retrouve dans la raison d’être de l’organisation ainsi que dans les valeurs morales.
Enfin les généralisations symboliques elles font parties intégrantes de la culture de
l’entreprise. Le paradigme organisationnel se rattache donc aux éléments cu lturels de notre
conceptualisation du pilotage.
86
légales, état de l’art en gestion, organisations identiques ou
concurrentes), d’autres peuvent être issues des origines de l’organisation
ou de périodes brillantes de son passé [... comme] des éléments éthiques
(vision du monde, valeurs, culture, etc.), des éléments opérationnels
(routines, procédures, systèmes d’information, tableaux de bord) et des
éléments rhétoriques (justifications des éléments éthiques et
opérationnels au regard des résultats qu’ils permettent de produire) »
(1995:14-15)
87
Le concept défini, il nous faut maintenant nous pencher sur le rôle principal du
paradigme dans l’organisation.
Comme le souligne Laroche & Nioche (1998) « le paradigme ne se limite [...] pas
à une description de l’environnement. Il n’est même qu’accessoirement une description de
l’environnement. Plus fondamentalement, il est l’articulation stabilisée de modes de
représentation et de modes d’action (comme par exemple, de la représentation d’un
marché et de ce qu’il convient d’y faire pour l’atteindre) Cette articulation concerne non
seulement la nature des actions mais également leurs modalités concrètes au sein de
l’organisation (par exemple, à qui il appartient de définir mener et contrôler ces actions )
En d’autres termes, le paradigme [...] règle aussi les rapports de l’organisation à elle -
même et à son action. »
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Dans une organisation, le paradigme, s’il est relativement stable génère des
processus d’action stratégique convergents. « Les actions stratégiques s’ajoutent [ainsi]
aux actions stratégiques précédentes, à l’ensemble plus ou moins bien consolidé des
actions stratégiques passées. L’organisation est [alors] dotée d’une dynamiqu e
relativement constante et homogène, entretenue par le paradigme qui inspire et filtre
les actions stratégiques. » (Laroche & Nioche, 1994) « Cette structure cognitive centrale
garantit à l’organisation une forte stabilité. » (Ibid.) Le paradigme organisationnel
constitue ainsi à la fois un système cohérent et générateur de cohérence. (Mangin,
1995)
En suivant Laroche & Nioche (1994) nous pouvons donc situer le paradigme « au
cœur d’un double mouvement :
88
• d’une part il est une rationalisation dans le sens o ù il résume ce qui a été appris
de manière non systématique et imparfaitement validée sur les lois du monde.
La rationalisation qu’opère le paradigme écarte le sentiment d’impuissance.
En suivant Laroche & Nioche (1998) nous pouvons dire que « le paradigme
constitue avant tout une mise en ordre du monde de telle sorte que ce monde soit
compréhensible, mais il n’en donne pas une représentation détaill ée, systématique, à
l’instar d’une carte routière. [... Ou alors,] le paradigme [serait] une carte routière qui
n’indiquerait que la route à suivre [...]. N’y figure que les repères importants, les
événements du parcours. Le reste est terra incognita. [...] L’itinéraire cohérent [ainsi] tracé
[...] permet de rétablir des liens logiques là où règne l’ambiguïté, d’anticiper sur des effets
lointains et probablement jamais clairement discernables. » (Ibid.) Ainsi, la cohérence
obtenue n’est pas une cohérence absolue. Elle est surtout le fruit d’une réduction de
l’éventail des possibles.
L’étude des travaux portant sur le paradigme renforce notre confiance dans le
modèle interprétatif dominant.
En effet, Johnson (1988) souligne que le paradigme stratégique est loin d’être
effectivement partagé par tous les membres de l’organisation. En effet, il n’est pas le fruit
de la collectivité organisationnelle, mais reflète la répartition du pouvoir au sein de
l’organisation. Pour Laroche & Nioche (1998) il est même bien souvent l’expression d’un
pôle dominant :
89
« La représentation du monde dont le paradigme est porteur n’est pas
neutre par rapport aux acteurs qui peuplent ce monde : [...] il consacre
[...] un groupe dominant [...] Le paradigme définit une manière
politiquement correcte d’agir [... même si] celle -ci n’apparaît pas au
grand jour. [...] Il constitue un système de légitimation dans la mesure où
il donne aux dominants une base apparemment objective pour asseoir
leur pouvoir. Comme une idéologie il a une fonction de « voilement » : il
masque le jeu des passions et des intérêts. » (1998:353)
Le paradigme peut donc être considéré comme « une arme à double tranchant » :
outil de cadrage de l’action collective, il agit également sur les perceptions des dirigeants
en les orientant et en les limitant. Cette constatation induit un certain nombre de limites au
concept.
90
fait que sur-encadrée par un paradigme organisationnel fort, l’organisation a tendance à se
focaliser davantage sur la répétition que sur l’appren tissage de nouvelles pratiques.
Centré sur les pratiques actuelles et passées, sur les croyances et les valeurs
fondamentales de l’organisation, ce cadre tend à rigidifier l’organisation sur sa situation
présente au détriment de son avenir (Schmidt, 1993 ). Le paradigme conduit à un
renforcement des recettes actuelles du succès et à une maîtrise plus grande des
compétences initialement acquises (Argyris, 1985, March ; 1991). « Cette convergence
41
Ainsi, Johnson (1988) constate que lorsque des dissonances avec le paradigme sont constatées, celles-ci
sont traitées comme suit :
1. La dissonance va être gérée de façon symbolique. Les mécanismes symboliques qui sont attachés au
paradigme vont maintenir la légitimité du paradigme face à cette menace apparente.
2. Comme une telle menace peut être un défi politique à ceux associés au plus près du noyau du
paradigme, ceux ci vont résister fortement.
3. Plutôt que de questionner le paradigme, les managers vont chercher une consonance avec ce dernier.
[...] : des contres stimuli (des explications) qui feront sens avec lui. Si nécessaire ils vont procéder à
des ajustements marginaux, en maintenant ses grandes limites. » (1988:85)
91
vers l’essentiel améliore l’efficie nce à court terme, mais diminue la capacité de
l’organisation à se renouveler et à s’adapter. [...] Elle diminue la variété interne du système
organisationnel, réduisant son potentiel d’adaptation et le rendant vulnérable aux
changements environnementaux. » (Laroche & Nioche, 1998) L’organisation, pourtant
prospère s’appauvrit en se simplifiant. (Miller, 1993).
par l’organisation seront alors des actions cohérentes avec le paradigme. Comme le
constatent Collins & Porras (1996) et Laroche & Nioche (1998) « Cette myopie
s’accompagne souvent d’un certain strabisme : les firmes, parce qu’elle s valorisent le
succès et la performance, tirent les leçons de leurs succès mais beaucoup moins de leurs
échecs. » (Laroche & Nioche, 1998)
92
tension entre les stimuli environnementaux et ‘la manière dont nous faisons les choses
ici’ ». Or, - nous l’avons vu - l’influence du paradigme sur l’organisation, diminue l’acuité
des perceptions du manager et focalise davantage ses pratiques sur la répétition plutôt que
sur l’apprentissage de nouve lles pratiques. Ils sont eux-mêmes prisonniers du paradigme et
perdent peu à peu leur influence et leur capacité d’orientation de l’entreprise.
Cette tension se rapproche de la notion de tension créatrice telle que nous l’avons
développée dans le chapitre précédent. (Cf. Chapitre 2 p.4)
42
La logique n’est en effet pas séquentielle : en fournissant sens et cohérence le paradigme fournit une
sorte de « logique naturelle » (Hall, 1984) voire une « logique dominante » (Prahalad & Bettis, 1986)
93
Après avoir constaté à la fin du chapitre précédent que mettre en place un
processus visionnaire de pilotage de l’entreprise équivalait à faire émerger et/ou à
construire une représentation collective de son fonctionnement et des buts qu’elle
s’efforçait d’atteindre, nous avons au cours de ce chapitre développé cet aspect de la vision
comme représentation sociale.
Par ailleurs, la vision joue ainsi fondamentalement quatre rôles (Cf. p.79) au sein
de l’organisation :
Mais ces travaux mettent également en avant la nature de la vision comme reflet
de la structure de pouvoir au sein de l’entreprise : si elle est le fruit des interactions entre
individus, elle reste largement influencée par un groupe dominant qu’elle met d’ailleurs en
exergue. La vision institue ainsi une manière d’agir « politiquement correcte » voilant les
jeux de pouvoirs et constitue un système de légitimation au service de la coalition
dominante. Le management revêt alors une dimension symbolique.
94
Mais nous avons également mis en lumière les dangers de dérive stratégique qui
pouvait découler de la présence du paradigme stratégique seul. A contrario, son couplage,
avec une vision stratégique orientée vers le futur permet un rééquilibrage de l’attention de
l’entreprise et donc l’évitement de la déconnexion de celle -ci d’avec son environnement.
Toutefois, le paradigme seul n’est pas forcémen t suffisant pour générer de l’action
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au sein de l’entreprise. Celui -ci reste en effet souvent centré sur la reproduction des actions
existantes, et si la vision permet une certaine ouverture vers l’environnement, celle -ci n’est
pas toujours suffisante pour maintenir un degré de néguentropie suffisant à la progression
voire à la survie de l’entreprise. La mise en place de dispositifs supplémentaires permettant
à l’entreprise de rester ouverte sur son environnement peut donc s’avérer nécessaire. En
intégrant les apports de travaux s’intéressant à la complexité, le chapitre quatre permettra
d’approfondir cet aspect et de proposer un certain nombre de mécanismes générateurs de
diversité permettant de compenser l’effet négatif du paradigme.
95
Chapitre 4 : Vision stratégique et
diversité
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Nous avons vu dans le chapitre précédent que faire naître au sein de l’entreprise une
vision partagée, des représentations communes de l’entreprise, de ses pratiques et de son
environnement, n’était pas suffisant pour garantir à l’organisation sa pérennité et donc
l’atteinte de sa vision. Une entreprise trop concentrée sur son paradigme courrait en effet le
risque d’une dérive stratégique, son cadre menta l la déconnectant progressivement d’un
environnement changeant.
« Faire ce que l’on a toujours fait est nécessaire dans l’adaptation à court
terme, faire ce que l’on n’a jamais fait est nécessaire dans l’adaptation à
long terme, et tous les deux sont nécessaires simultanément. » (1977:42)
96
premier temps nous étudierons brièvement les principales conclusions de « cette pensée
complexe » sur l’organisation et ses conséquences sur la stratégie.
Nous montrerons ensuite comment l’entreprise peut gérer cette nécessaire diversité :
en introduisant une diversité cognitive au sein de l’organisation, ce qui passe notammen t par
une reconnaissance du droit à l’erreur et des pratiques de gestion des ressources humaines
spécifiques, en favorisant l’expérimentation au sein de l’organisation et enfin en instaurant
des mécanismes de coopération et de partage de l’information.
Sur un autre plan, nous pouvons voir l’organisation comme un ensemble continu
de feed-back d’où les comportements émergent d’un processus dialectique . L’étude de la
complexité précise ces propos : ces boucles de feed-back sont non linéaires. « Chaque fois
que des individus interagissent les actions d’une personne ont des conséquences sur l’autre, le
conduisant à réagir d’une manière qui a des conséquences pour le premier. » (Stacey, 1995)
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Plusieurs théoriciens ont réalisé l’importance de ces boucles et proposé que les systèmes
sociaux et donc les organisations soient fondées non pas sur des hiérarchies statiques mais sur
des boucles d’influences (Weick, 1979, Hall, 1984).
Comme nous l’avons noté au cours du chapitre précédent, pour Weick (1979), le
processus d’organisation était un processus inter actif d’évolution des perceptions, cognitions
et actions des participants. Par exemple, les choix des agents sont basés sur leurs perceptions.
Cela induit une conséquence importante : « leurs réactions sont souvent non proportionnelles.
Ce qui les conduit à des sur ou des sous réactions. » (Stacey, 1995). Les petits changements
peuvent ainsi donner des résultats majeurs. » L’organisation apparaît alors comme
dynamique, composée de boucles formant un ensemble plus ou moins chaotique.
d’entreprise etc., (Johnson, 1988, Schein, 1985) contribuent à ce que les activités
quotidiennes soient effectuées de manière aussi efficientes que possible. Ils participent à la
résistance aux changements et au maintien du statu quo dans l’intérêt de l’efficience à court
terme de l’organisation. En effet, « les organisations ont besoin d’ordre pour assurer leur
mission d’organisation, pour permettre aux acteurs de se situer, de décider, de clore un
système trop complexe pour un décideur cognitivement limité, pour créer de la certitude afin
que les schémas classiques rationnels puissent prendre leur pleine mesure. » (Thiétart &
Forgues, 1993)
Cependant, comme nos propos du chapitre précédent l’ont montré, cette stabilité peut
mettre la compétitivité, voire l’existence même de l’entreprise en péril . La poursuite de la
stabilité et l’évitement de l’incertitude interfèrent avec l’adaptation sur le long terme et
la survie de l’organisation. (Miller & Mintzberg, 1974) car l’environnement change.
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Cette recherche de la stabilité, qui trouve son origine dans la physique newtonienne
est ainsi actuellement remise fondamentalement en question (Stacey, 1995) Ainsi, pour
certains auteurs (Stacey, 1991, 1995 ; Nonaka, 1988 ; Brown & Eisenhardt, 1998) la pérennité
de la performance de l’entreprise passe par une modification de la trajectoire des
organisations. D’un fonctionnement à l’équilibre, où l’on recherche la meilleur adéquation
entre l’entreprise et son environnement, on passe à un fonctionnement basé sur un certain
degré de déséquilibre.
« Le problème majeur qui [...] est alors posé est de savoir comment [maintenir
...] un minimum de stabilité44 permettant [aux organisations] de gérer [leurs activités]
tout en gardant une forte réactivité. » (Thiétart & Forgues, 1993) qui va lui permettre de
s’adapter aux états successifs de l’environnement.
43
« Self Renewing Organization » Certains auteurs parlent également d’auto -organisation. Dans les deux
cas, nous entendons « une organisation qui soit capable de découvrir [notamment] par expérimentation, les
réponses à ses problèmes et les modes de gestion adaptés aux conditions changeantes de fonctionnement
auxquelles elle est soumise. » (Thiétart & Forgues, 1993) Le concept d’auto -organisation trouve notamment son
origine dans les travaux du physicien chimiste belge Ilya Prigogine sur les structures dissipatives.
44
Cette stabilité étant conférée par les divers éléments (paradigme, culture, etc.) de notre processus
visionnaire de pilotage tel que nous avons pu le définir jusque-là.
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II. Stratégie et diversité au sein de l’entreprise
Les paragraphes suivants abordent chacun de ces types de mécanismes et leur rôle
dans le maintien d’une certaine diversité au sein de l’entreprise.
Pour Moscocivi & al. (1984), Johnson (1988) ou Romelaer (1996), une des premières
manières de favoriser l’émergen ce d’une certaine diversité au sein de l’entreprise consiste à
atténuer l’homogénéité des cartes mentales individuelles. Ainsi, pour Moscovici & al.
(1984) la présence d’une minorité s’efforçant d’introduire ou de créer des modes de pensées
ou de comportements nouveaux ou de modifier des visions préexistantes, est une des variables
clés qui peut conduire à l’innovation ou au changement. Johnson (1988) confirme : « Une
entreprise est plus a même d’adopter des stratégies [...] divergentes [... si] elle possèd e une
idéologie organisationnelle plus hétérogène. Romelaer (1996) commentant les recherches de
Barr, Stimpert & Huff, abonde également : « Les entreprises stratégiquement les plus solides
ont des « cartes mentales » plus plastiques que les autres. »
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les éléments périphériques au noyau sont très différents de ceux des autres
représentations individuelles.
Pour maintenir cette hétérogénéité des représentations certains auteurs proposent une
politique de gestion des ressources humaines spécifique : le recrutement de personnes ayant
des profils différents : diversifier les sources de nouveaux embauchés, « intégrer un éventail
hétéroclite d’individus (Hamel & Prahalad, 1995), ne pas se focaliser sur une formation.
(Collins & Porras, 1996b), faire entrer dans l’organisation des personnes avec moins
d’adhérence à la culture organisation nelle (Schein, 1985) afin de maintenir une certaine
hétérogénéité du personnel (Koenig, 1996b). Koenig (Ibid.) recommande également
d’ engager « des individus qui tolèrent l’incertitude et l’ambiguïté. »
de la « pensée unique » en vigueur. Ainsi Laroche & Nioche (1994) estiment-ils que cela
permet d’appréhender l’approche en terme de biais cognitif (Cf. Chapitre 1) sous un nouvel
angle :
Ainsi, comme le font remarquer Hedberg & al. (1976) les membres d’une
organisation qui s’auto -renouvelle, « questionnent sans cesse leurs croyances et leurs
habitudes. » « L’auto-critique favorise le changement venu de soi-même et l’amélioration
avant que le monde extérieur n’en impose la nécessit é. » (Collins & Porras, 1996b) Johnson
(1988) fournit quant à lui d’autres pistes pour une mise en œuvre de ce « questionnement » :
« Cette hétérogénéité peut être bâtie de nombreuses façons [...] la suppression de niveaux
hiérarchiques [...], le challenge délibéré des pratiques. ». Cette dernière remarque recoupant
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les travaux de March & Simon (1955) qui proposaient déjà que les managers établissent des
programmes pour renouveler périodiquement leur organisation.
Quant à Hamel & Prahalad (1995) ils ajoutent « il faut libérer l’initiative : que
l’organisation soit sa première concurrente. » ce que Collins & Porras (1996b) illustrent
par cet exemple :