Extrait de «
Les fourmis », Boris Vian, 1949
On est arrivés ce matin et on n’a pas été bien reçus, car il n’y avait personne sur la plage que
des tas de types morts ou des tas de morceaux de types, de tanks et de camions démolis. Il
venait des balles d’un peu partout et je n’aime pas ce désordre pour le plaisir. On a sauté
dans l’eau, mais elle était plus profonde qu’elle n’en avait l’air et j’ai glissé sur une boîte de
conserves. Le gars qui était juste derrière moi a eu les trois quarts de la figure emportée par
le pruneau qui arrivait, et j’ai gardé la boîte de conserve en souvenir. J’ai mis les morceaux
de sa figure dans mon casque et je les lui ai donnés, il est reparti se faire soigner mais il a l’air
d’avoir pris le mauvais chemin parce qu’il est entré dans l’eau jusqu’à ce qu’il n’ait plus pied
et je ne crois pas qu’il y voit suffisamment au fond pour ne pas se perdre.
Il m’est arrivé ce matin une sale aventure. J’étais sous le hangar derrière la baraque en train
de préparer une bonne plaisanterie aux deux types que l’on voit très bien à la jumelle en
train d’essayer de nous repérer. J’avais un petit morceau de 81 et je l’arrangeais dans une
voiture d’enfant et Johnny devait se camoufler en paysanne pour la pousser. Mais d’abord,
le mortier m’est tombé sur le pied. Ça, ce n’est rien d’autre que ce qui m’arrive tout le temps
en ce moment, et ensuite, le coup est parti pendant que je m’étalais en tenant mon pied, et
il est allé éclater un de ces machins à ailettes au deuxième étage, juste dans le piano du
capitaine qui était en train de jouer Jada. Ça a fait un bruit d’enfer, le piano est démoli. Mais
le plus embêtant : le capitaine n’avait rien, en tout cas rien de suffisant pour l’empêcher de
taper dur. Heureusement, tout de suite après, il est arrivé un 88 dans la même chambre. Il
n’a pas pensé qu’ils s’étaient repérés sur la fumée du premier coup et il m’a remercié en
disant que je lui avais sauvé la vie en le faisant descendre ; pour moi, ça n’avait plus aucun
intérêt à cause de mes deux dents cassées, aussi parce que toutes ses bouteilles étaient
juste sous le piano.
Je suis toujours debout sur la mine. Nous étions partis en patrouille ce matin et je marchais
le dernier comme d’habitude. Ils sont tous passés à côté, mais j’ai senti le déclic sous mon
pied et je me suis arrêté net. Elles n’éclatent que quand on retire son pied. Elles n’éclatent
que quand on retire son pied. J’ai lancé aux autres ce que j’avais dans mes poches et je leur
ai dit de s’en aller. Je suis tout seul. Je devrais attendre qu’ils reviennent, mais je leur ai dit
de ne pas revenir, et je pourrais essayer de me jeter à plat ventre, mais j’aurais horreur de
vivre sans jambes. Je n’ai gardé que mon carnet et le crayon. Je vais les lancer avant de
changer de jambe et il faut absolument que je le fasse parce que j’en ai assez de la guerre et
parce qu’il me vient des fourmis.