Georges GUSDORF
Professeur lUniversit de Strasbourg
Professeur invit lUniversit Laval de Qubec
(1974)
Introduction
aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines
et leur dveloppement
Nouvelle dition, 1974.
Un document produit en version numrique par Pierre Patenaude, bnvole,
Professeur de franais la retraite et crivain, Chambord, LacSt-Jean.
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Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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Fondateur et Prsident-directeur gnral,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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[email protected]Georges Gusdorf
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Paris : Les ditions Ophrys, Nouvelle dition, 1974, 522 pp.
[Autorisation formelle le 2 fvrier 2013 accorde par les ayant-droit de
lauteur, par lentremise de Mme Anne-Lise Volmer-Gusdorf, la fille de lauteur,
de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]
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Michel Bergs :
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Professeur, Universits Montesquieu-Bordeaux IV
et Toulouse 1 Capitole
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Un grand merci la famille de Georges Gusdorf
pour sa confiance en nous et surtout pour nous accorder, le 2 fvrier 2013, lautorisation de diffuser en accs ouvert et gratuit tous luvre de cet minent
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auprs de la famille ont gagn le cur des ayant-droit.
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Avec toute notre reconnaissance,
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Fondateur des Classiques des sciences sociales
Chicoutimi, le 19 fvrier 2014.
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DU MME AUTEUR,
CHEZ LE MME DITEUR :
LES SCIENCES DE L'HOMME SONT DES SCIENCES HUMAINES, 1967.
AUX DITIONS PAYOT :
LES SCIENCES HUMAINES ET LA CONSCIENCE OCCIDENTALE
I.
DE L'HISTOIRE DES SCIENCES L'HISTOIRE DE LA
PENSE, 1966.
II.
LES ORIGINES DES SCIENCES HUMAINES, 1967.
III. LA RVOLUTION GALILENNE, 2 vol., 1969.
IV. LES PRINCIPES DE LA PENSE AU SICLE DES LUMIRES, 1971.
V. DIEU, LA NATURE, L'HOMME AU SICLE DES LUMIRES, 1972.
VI. L'AVNEMENT DES SCIENCES HUMAINES AU SICLE
DES LUMIRES, 1973.
VII. L'AUBE DU ROMANTISME ET LE CRPUSCULE DES
LUMIRES (en prparation).
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
Georges GUSDORF
Professeur lUniversit de Strasbourg
Professeur invit lUniversit Laval de Qubec
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Paris : Les ditions Ophrys, Nouvelle dition, 1974, 522 pp.
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[513]
Table des matires
Prface ldition italienne, 1972. [i]
INTRODUCTION
LA CRISE PISTMOLOGIQUE
DES SCIENCES HUMAINES [7]
La tentative de Dilthey pour une pistmologie des sciences humaines (1883)
n'a pas russi combler le retard pistmologique de ces disciplines. La mtaphysique universitaire, fascine par les mathmatiques mconnat, les sciences de
l'homme, sciences inexactes. Les ignorances de Lachelier. Dialogue de sourds
entre historiens et philosophes ; d'o une situation aussi ruineuse pour les spcialistes des sciences de l'homme que pour les mtaphysiciens. Les savants, dups
par leurs techniques, cherchent sans savoir ce qu'ils cherchent. Ncessit d'une
conversion pistmologique : la science de l'homme prsuppose une mtaphysique de la condition humaine. La crise actuelle des sciences humaines est une crise
de conscience de l'homme contemporain. La fonction de la mtaphysique est d'assurer, de sicle en sicle, l'unit de la culture. Elle a pour matire les apports de
toutes les sciences. Ncessit d'une rvision de l'orthodoxie tablie. Pour une autre
histoire de la philosophie. Toute histoire est dans l'histoire ; il faut reconnatre le
pass plutt que le juger. Il faut dgager des falsifications positivistes le sens rel
des poques de la culture. Une histoire naturelle du devenir de la pense. L'pistmologie doit tre l'organe d'une prise de conscience philosophique. L'histoire
des sciences humaines est une enqute de l'homme sur l'homme. Il faut dtrner
l'idole du monisme scientiste ; et celle du totalitarisme intellectualiste. La science
de l'homme, dialogue de l'homme avec l'homme, contribue l'dification de
l'homme. Une anthropologie non socratique et non cartsienne.
PREMIRE PARTIE
LA SCIENCE DE L'HOMME JUSQU'AU XVIIe SICLE
Chap. I. LA SCIENCE DE L'HOMME DANS L'ANTIQUIT [33]
La science, ordination en pense de l'univers. Le modle pistmologique de
la cosmobiologie et l'unit du savoir antique. Pas [514] de science de l'homme
indpendante : le microcosme est reli au macrocosme dans l'horizon de la tho-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
logie astrale. Les problmes humains chappent l'homme dans l'espace mental
de la pense grecque. Le gnie d'Hippocrate cre pourtant la premire science
exprimentale de l'tre humain. Aristote, fondateur de l'histoire naturelle et de
l'anthropologie positive. rudition et philologie dans l'cole d'Alexandrie. Le dclin des sciences l'poque romaine : l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien.
Chap. II. LA SYNTHSE THOLOGIQUE DE LA CULTURE MDIVALE. [43]
La restriction de l'horizon politique et intellectuel au Moyen Age. La Romania
mdivale et les origines de la culture occidentale. Le sauvetage de l'intelligence
paenne et les diverses renaissances. La civilisation mdivale comme systme de
scurit base thologique. La rvlation chrtienne, prsuppos dogmatique du
savoir dans son ensemble. L'univers paen sert de dcor l'histoire chrtienne du
salut. L'a priori dogmatique empche le dveloppement d'une science autonome
de la nature ou de l'homme. L'anthropologie astrologique ; l'exprience magique
selon Roger Bacon. Le progrs n'est possible que par la dislocation du systme.
Chap. III. LA RENAISSANCE ET LES ORIGINES DES SCIENCES HUMAINES : L'AGE DES AMBIGUTS. [53]
Relativit du concept de Renaissance. Le renouvellement de l'espace mental.
L'humanit se met vivre dans le temps, chappant au contrle du dogme. Nouvelle valuation de l'homme l'humanisme. Implication mutuelle de la magie et de
la science astrologie et astronomie. L'esthtique gomtrique de Copernic. La
crise d'originalit juvnile de la civilisation occidentale et l'intellectus sibi permissus. La formation de la philologie. La Rforme. Lexploration du monde et la
rvlation des autres hommes. Destruction de la conception ancienne de l'homme
et de l'univers. Dsacralisation du corps : l'anatomie. La libre entreprise dans l'ordre politique et social. L'historiographie renaissante. La philosophie politique.
L'exprience spirituelle de l'individualisme renaissant : l'exaltation humaniste de
l'homme. Le mythe de Promthe. Francis Bacon, le Jules Verne de l'pistmologie. De la Nouvelle Atlantide aux Acadmies. Caractre composite du savoir renaissant : thmes scientifiques et thmes magiques simpliquent mutuellement.
L'ironie et la sagesse sceptique dans la dernire vague renaissante. Lonard de
Vinci ou l'chec de la Renaissance. Esprances et promesses.
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DEUXIME PARTIE
VERS L'ANTHROPOLOGIE MCANISTE
Chap. I. LA NAISSANCE DU MCANISME ET LA LGENDE CARTSIENNE [75]
Le modle pistmologique du mcanisme se trouve l'origine de la science
moderne. L'ide de la science rigoureuse comme systme d'intelligibilit indpendant de tout arrire-plan mythique s'affirme avec Galile. Grandeur et insuffisances de Galile. La lgende dore de Descartes. Les vrais novateurs sont Galile,
[515] Hobbes, Gassendi, Mersenne... Les aspects traditionalistes de la pense cartsienne. Descartes anti-moderne. Quand, comment et pourquoi Descartes est
devenu un des Grands de la philosophie. Les mrites littraires de Descartes. La
nouvelle philosophie est dans l'air au dbut du XVIIe sicle.
Chap. II L'ANTHROPOLOGIE MCANISTE : LE THME DE L'HOMME MACHINE. [85]
Rvision des valeurs pistmologiques : la nouvelle science de la nature implique une nouvelle science de l'homme. Lapparition de la coupure entre l'esprit
et le corps met fin au naturalisme physico-thologique. L'homme rentre dans le
droit commun de la connaissance. Le corps humain, corps parmi les corps. Le
schma de la circulation du sang selon Harvey (1628) prpare le thme cartsien
de l'homme machine, qui a surtout une valeur heuristique. Le mcanisme annexe
le corps vacu par l'me. Divorce existentiel entre l'homme et son corps devenu
inhumain. Vers une biologie et une mdecine positives. La psycho-physiologie
mcaniste.
Chap. III. LA DISLOCATION DU COMPROMIS CARTSIEN : APPARITION DE LIDE DE NATURE. [95]
Descartes associe une physique mcaniste et une mtaphysique spiritualiste,
position intenable. Bossuet cartsien et anti-cartsien. Descartes est all trop loin
ou pas assez. Mcanisme et ontologie chez les successeurs de Descartes. Destruction du dterminisme chez Malebranche : l'intelligibilit selon l'occasionnalisme
et la vision en Dieu. Limmatrialisme de Berkeley. Mais ni les croyants, ni les
incroyants ne peuvent se satisfaire de ces chappatoires. La lumire naturelle selon Bayle. Religion naturelle, droit naturel. Recul du surnaturel. L'homme se dissout dans l'environnement objectif.
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TROISIME PARTIE
LESSOR DE LA SCIENCE DE L'HOMME
AU XVIIIe SICLE
Chap. I. LA FASCINATION NEWTONIENNE. [105]
La physique exprimentale du XVIIIe sicle oppose la physique cartsienne
des principes. Suprmatie du modle newtonien du savoir. Newton accomplit le
mathmatisme galilen, et dfinit une philosophie naturelle qui remplace celle
d'Aristote. Voltaire newtonien. Mais le XVIIIe sicle fait de Newton un positiviste, dli de toute thologie, au prix d'un faux sens sur sa pense. Newton n'est pas
Laplace. L'attraction, ide force du XVIIIe sicle dans les sciences de la nature et
de l'homme.
Chap. II. LE PROGRS DE LA CONSCIENCE MDICALE VERS LA
SCIENCE DE L'HOMME. [113]
Coexistence pacifique de la mdecine et de la philosophie au VIIIe sicle. Le
mcanisme renouvelle l'antique dbat entre l'cole de Cos et celle de Cnide : humorisme et solidisme. Lempirisme mdical de Sydenham et les progrs de l'observation clinique. Le rle des instruments d'observation : Leeuwenhck et le
microscope. Lanatomie de Morgagni. Lcole des Iatromcaniciens :
[516]Borelli, Bellini, Baglivi, Brhaave. Critique du schma mcaniste dans le
solidisme, et du dualisme qu'il prsuppose. Leibniz contre l'homme machine.
L'cole des Iatrochimistes. Van Helmont, Stahl et le monisme animiste. La physiologie de Haller. Bordeu et la doctrine de l'organisme. Le vitalisme de Barthez
dans sa science de l'homme ouvre la voie d'un nouveau positivisme mdical. Vicq
d'Azyr et l'anatomie compare. Promotion sociale et intellectuelle du mdecin au
XVIIIe sicle.
Chap. III. L'HISTOIRE NATURELLE DE L'HOMME ET LES ORIGINES
DE L'ANTHROPOLOGIE MODERNE. [135]
Prestige de l'histoire naturelle devenue science part entire. Reprise de la
tradition aristotlicienne. Pauvret mthodologique des premires classifications.
Le rle du Jardin du Roi. L'uvre de Linn. Le Systme de la Nature. Lordre
cosmique selon Linn. L'homme inscrit au tableau des espces naturelles. La dcouverte des anthropodes et la dfinition de l'homo sapiens. Le fixisme et la
question des mutations. Le gnie de Buffon. L'ide de science chez Buffon et le
rle du calcul des probabilits. De l'histoire de la terre l'histoire de la nature.
Fixisme et transformisme dans les espces vivantes. Lanthropologie de Buffon.
La querelle des fossiles. Popularit de l'histoire naturelle. Les origines de la scien-
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ce anthropologique. Le concept d'anthropologie. Aprs Buffon Blumenbach.
L'oeuvre anthropologique de Kant.
Chap. IV. LA THORIE EMPIRISTE DE LA CONNAISSANCE ET LES
ORIGINES DE LA PSYCHOLOGIE. [163]
L'empirisme, donnant cong l'ontologie, tudie la pense pour elle-mme.
La psychophysiologie mcaniste de Hobbes. La thorie de la connaissance selon
le mdecin et diplomate John Locke. Inventaire critique de l'entendement humain : gense et transformation des ides. La critique du langage et la condamnation de la mtaphysique. La science de l'homme selon David Hume. Il veut tre le
Newton de la gographie mentale. L'analyse de l'entendement et les lois de l'association. L'uvre historique de Hume. La mthodologie rationnelle pour l'analyse
de l'esprit est reprise par Condillac. Le monisme intellectualiste de Condillac :
dduction gntique du savoir partir de l'exprience perceptive. La critique du
langage et le rve de la Langue des Calculs. La mort de Dieu en pistmologie a
pour consquence l'apparition d'une psychologie indpendante. La Psychologie
rationnelle et la Psychologie empirique de Christian Wolf ; la psychomtrie. Le
dveloppement de la psychologie empirique au XVIIIe sicle.
Chap. V. L'VEIL DU SENS HISTORIQUE. [187]
L'enseignement de l'histoire est d'institution rcente. De l'histoire mdivale
l'histoire moderne. L'intelligence historique trangre aux fondateurs du mcanisme. Tradition de l'histoire de France, des Grandes Chroniques de France
Mzeray et Velly. Antihistoricisme de Descartes et de son temps : Pascal, Malebranche, Bossuet. Naissance, pourtant, au XVIIe sicle de la critique historique.
Physique et critique historique, chez Mersenne, au service de la foi. Le contrle
rationnel des traditions et des textes. Les Bollandistes et la rvision de l'hagiographie. [517] L'uvre rudite et critique des Bndictins ; mais c'est une histoire
sans historicit. La critique historique des textes bibliques suppose une rvolution
intellectuelle et spirituelle. Raison et rvlation chez Spinoza, fondateur de l'exgse moderne. Science de l'homme et science de Dieu : la thologie en pril.
L'histoire sainte rduite la raison. Richard Simon dfenseur de la foi et apprenti
sorcier, dpist par Bossuet. Le triomphe de l'esprit critique. L'histoire rvle
l'humanit elle-mme ; l'humanit habite dans le temps. La philosophie de l'histoire ou l'histoire de la, raison. Bayle et Fontenelle, bndictins laques. Apologie
de la certitude historique chez Bayle. Le fanatisme critique procde au dcapage
des traditions et combat pour la lumire naturelle. Fontenelle, cartsien et historien, initiateur de l'ethnologie compare. L'histoire a dsormais un sens. L'oeuvre
historique de Leibniz, son importance. Vrits ternelles et vrits de fait. La logique de l'histoire et la thorie des probabilits. Leibniz prophte d'une histoire de
l'avenir, pour une humanit rconcilie. Voltaire : l'histoire comme anthropodice
culturelle et bourgeoise. Le nouveau contenu de l'histoire. Raison et draison de
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l'histoire. L'histoire devient au XVIIIe sicle un lment essentiel de la culture.
Mais le sens de l'historicit fait encore dfaut.
Chap. VI. LES SYSTMATISATIONS DU XVIIIe SICLE. [229]
A. LEncyclopdie.
Ncessit d'un regroupement des dimensions pistmologiques. Lide d'encyclopdie depuis la Renaissance. L'encyclopdie comme bilan provisoire et
comme attitude d'esprit. Du projet de langue universelle la ralisation d'un dictionnaire. Espoirs et activits de Leibniz : le thme de l'encyclopdie est le foyer
de son uvre. Socits savantes et acadmies. L'Encyclopdie de d'Alembert et
Diderot comme dification d'une science de l'homme par la mise au point de la
carte du monde intellectuel. Empirisme et rationalisme : la critique de la connaissance par l'laboration d'une pistmologie gntique. La mtaphysique, science
des principes ou philosophie gnrale. Les sciences humaines dans l'Encyclopdie
et l'ducation universelle. [229]
B. Les philosophies de la nature.
De l'histoire naturelle de l'homme la philosophie de la nature. Les matrialismes au XVIIIe sicle. Spcificit de la matire organique selon Lamettrie et
d'Holbach. Le matrialisme affirme l'unit de la nature. Continuit de l'animal
l'homme d'aprs Lamettrie. La perspective de l'volution selon Diderot. Le transformisme ducatif d'Helvtius : le dterminisme du milieu ouvre d'immenses
perspectives pdagogiques, [242]
C. Les philosophies de la culture et les philosophies de l'histoire
La culture, seconde nature. L'ide de civilisation, ide force du XVIIIe sicle.
Les origines de la philosophie politique moderne. La doctrine du droit naturel
reconnat la spcificit du domaine humain. L'veil du sens historique oblige les
philosophes prendre au srieux l'ordre des faits humains. La rflexion doit refaire ce que l'histoire a dfait. La mobilisation de l'ontologie fait de [518] l'histoire la
messagre d'une rvlation. La philosophie de l'histoire, produit de remplacement
pour la thologie. Ltude comparative des civilisations chez Vico. La science de
la nature sociale d'aprs Montesquieu. Lessing. La philosophie kantienne de l'histoire. L'histoire, moyen de salut collectif, chemin de la religion rationnelle et de la
rpublique universelle. De la philosophie de la culture la pdagogie. [249]
D. Les sciences humaines et la logique probabilitaire
L'exigence mathmatique dans les sciences humaines. Du probabilisme sceptique la probabilit comme mode de certitude. L'utilisation par Leibniz du calcul
des probabilits : il espre en tirer une logique des sciences morales. Hume et la
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probabilit des associations. Le dveloppement de la statistique. L'arithmtique
politique selon l'Encyclopdie. L'arithmtique morale de Buffon et la mathmatique sociale de Condorcet. Kant et les statistiques. [260]
QUATRIME PARTIE
LA SCIENCE DE LHOMME
SELON L'COLE IDOLOGIQUE FRANAISE
Chap. I. LES IDOLOGUES EN LEUR TEMPS. [271]
Les penseurs de la Rvolution, moment original de la conscience franaise,
hommes politiques, rformateurs. Une philosophie collgiale. Lavoisier idologue. La dchance des anciennes acadmies et la fondation de l'Institut national
foyer de l'Idologie. L'Institut, c'est l'Encyclopdie vivante.
Chap. II. LA MTHODE IDOLOGIQUE. [281]
Une pistmologie gntique dans la perspective ouverte par la thorie condillacienne de la connaissance. Un empirisme exprimental. L'idologie est une partie de la zoologie. Idologie physiologique et idologie rationnelle. Destutt de
Tracy thoricien de l'idologie rationnelle. Du sensualisme l'intellectualisme. La
critique des signes et le rve de la langue des calculs. L'analyse idologique trouve son accomplissement dans la mathmatique sociale de Condorcet et la thorie
des probabilits de Laplace, qui englobe les sciences humaines. Les vues pdagogiques de Tracy et les institutions culturelles de la Rvolution. Place privilgie
faite aux sciences humaines. La dchance universitaire sous l'Empire et la Restauration. Influence de l'Idologie en Allemagne, aux tats-Unis.
Chap. III. L'ANTHROPOLOGIE MDICALE : CABANIS, BICHAT, PINEL. [293]
L'idologie physiologique de Cabanis. Un positivisme mthodologique, fond
sur l'application de l'analyse l'art de gurir. Un dterminisme biologique nuanc
et hirarchique. L'intelligibilit unitaire du physique et du moral fonde la science
de l'homme. La critique de Condillac par Cabanis : l'interdpendance des sens
externes et la dcouverte du sens interne. Le monisme de Cabanis n'est pas un
matrialisme. Amliorer l'espce humaine. Maine de Brian et l'idologie : il essaie
de rconcilier [519] l'idologie rationnelle et l'idologie physiologique. Bichat
dveloppe la doctrine vitaliste : la physiologie irrductible la physique. Les progrs de la connaissance biologique. Pinel fondateur de la nosologie, analyse mthodique des entits morbides, entreprend de fixer la terminologie mdicale. Il
rforme la mdecine mentale par la mise en uvre d'un humanisme hospitalier.
L'cole psychiatrique franaise et les Annales mdico-psychologiques.
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Chap. IV. L'HOMME DANS LE MONDE NATUREL : LAMARCK. [309]
Du Jardin du Roi au Musum d'histoire naturelle. De l'histoire naturelle aux
sciences naturelles. Ncessit de constituer ce domaine pistmologique selon des
normes rationnelles. La Biologie de Lamarck pose dans son ensemble le problme
de la vie. Lhistoire naturelle des insectes et des vers permet de dfinir le minimum vital. Le sens cosmique de Lamarck. Signification du transformisme. La
place de l'homme dans la nature et la gense de l'espce humaine. Le gnie de
Lamarck, naturaliste philosophe.
Chap. V. LES SCIENCES DE LA CULTURE. [321]
Les Idologues se sont intresss l'anthropologie culturelle. La Socit des
Observateurs de l'homme. Les Considrations sur les diverses mthodes suivre
dans l'observation des peuples sauvages de Degrando, premires et trs remarquables instructions ethnographiques. Mthodologie d'une archologie mentale.
Un projet de muse d'ethnographie. Fauriel et la philologie. Luvre de Volney.
Premires bauches d'une philologie compare. Le procs de l'histoire et de ses
poisons. Pour un bon usage de l'histoire. Histoire des peuples et description gographique du milieu. Volney prcurseur de la gographie humaine. Influence des
Idologues sur la pense du XIXe sicle.
CINQUIME PARTIE
LES SCIENCES HUMAINES AU XIXe SICLE
Chap. I. SITUATION DES SCIENCES SOCIALES AU XIXe SICLE.
[335]
Le raz de mare rvolutionnaire travers le monde, et l'urgence de dfinir un
nouvel quilibre europen. L'acclration de l'histoire impose la conscience la
dimension historique. La science de l'homme devient une condition de l'action.
Science de l'homme et recherche de l'homme. Rhabilitation du problme social.
Il faut compenser par des rformes appropries l'inhumanit spontane du systme industriel. La dtribalisation de l'Ancien Monde. Philosophie sociale et philosophie de l'histoire. La Rvolution a fait la preuve de la capacit rformatrice et
formatrice de l'homme.
Chap. II LE DIVORCE DE LA SCIENCE ET DE LA PHILOSOPHIE : DU
POSITIVISME AU SCIENTISME. [343]
Spcialisation des sciences et dsaffection philosophique au XIXe sicle. La
bonne entente traditionnelle de la philosophie et des sciences. La notion de philosophie naturelle travers l'histoire. Chez Newton et au XVIIIe sicle encore, il n'y
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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a pas de rupture [520] entre philosophie et science ; mais la philosophie subit une
restriction critique. Pour les Encyclopdistes, la mtaphysique est la science des
principes. Les origines du positivisme : d'Alembert, Lamarck, Comte. Le vide
philosophique, au milieu du XIXe sicle correspond au passage du positivisme au
scientisme. La mentalit scientiste fausse le dveloppement des sciences sociales.
Protestation de Comte contre l'imprialisme scientiste. Il maintient la spcificit
des faits sociaux. De mme, Claude Bernard estime la biologie irrductible aux
sciences physico-chimiques. Le vitalisme de Cournot. Mais le progrs des sciences de la vie depuis Lavoisier fait rver d'une biologie rduite la physique. La
revanche du laboratoire sur la clinique au XIXe sicle. Le principe de la conservation de l'nergie et les systmatisations scientistes. Les synthses chimiques et les
prophties de Berthelot. Le matrialisme scientifique d'inspiration biologique.
Taine : les sciences de l'homme seront des sciences exactes. L'idole de la science
fera le bonheur de l'humanit.
Chap. III. LA SCIENCE DE L'HOMME DANS LES SYNTHSES SPCULATIVES. [365]
Persistance des grands systmes au dbut du sicle dans la perspective d'un
dveloppement de l'humanit. La science de l'homme selon Saint-Simon. Primat
de l'conomie dans l'organisation politique et sociale. Auguste Comte : de la physique sociale la sociologie. La loi des trois tats, loi de la nature sociale. La religion de l'humanit vient combler un vide au niveau des valeurs. Stuart Mill veut
tre le Bacon des sciences humaines. L'pistmologie des sciences humaines doit
s'aligner sur celle des sciences de la nature. Primat de l'thologie, et mthode dductive inverse dans les sciences sociales. L'histoire, exposant de la vrit selon
Hegel. L'histoire hglienne est rduite la raison, mais l'histoire concrte a refus de se laisser domestiquer. Marx retourne la dialectique pour mettre une philosophie scientifique au service de la rvolution. Les ambiguts du matrialisme
marxiste. La planification marxiste est encore une synthse dductive dans le style
du XIXe sicle, mais il n'appartient pas l'esprit d'imposer ses conditions au rel.
Le progrs des sciences humaines dment le projet unitaire d'une science de
l'homme.
Chap. IV. LA CONSTITUTION DES SCIENCES HUMAINES POSITIVES AU XIXe SICLE : L'PISTMOLOGIE DISCURSIVE ET EXPLICATIVE
[381]
clatement du concept synthtique de la science de l'homme qui fait place
des disciplines spcialises. L'opposition entre l'pistmologie discursive et
lpistmologie comprhensive.
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A. L'essor de l'anthropologie.
L'laboration du concept d'anthropologie. De la physiognomonie de Lavater
la phrnologie de Gall. Origines de l'anthropomtrie. Le problme des races. L'anthropologie culturelle et les origines de l'ethnographie. La linguistique compare,
la gographie humaine. Boucher de Perthes et la prhistoire. L'influence darwinienne. Luvre de Broca et la constitution dfinitive de l'anthropologie comme
science. [383]
[521]
B. La psychologie scientifique.
La naissance, en Allemagne, de la psychologie scientifique : l'uvre de Herbart. Weber et Fechner ouvrent la psychologie une carrire exprimentale. Les
progrs de la physiologie nerveuse. Wundt assure la psychologie le statut de
science exacte. La psychologie en Amrique : William James. Lcole franaise
de psychologie positive : Ribot. [399]
C. Les sciences historiques.
Le dveloppement de l'historiographie au XIXe sicle. L'influence du mouvement romantique en Allemagne et en France. Lhistoire nationale. De l'histoire
romantique l'histoire positive. Constitution d'une historiographie qui prtend se
prsenter comme une science rigoureuse : la conception de l'histoire chez Langlois et Seignobos. [408]
Chap. V. LE SPIRITUALISME UNIVERSITAIRE EN FRANCE OU LA
DMISSION DES PHILOSOPHES. [425]
Les philosophes franais opposent une fin de non-recevoir aux dveloppements des sciences humaines. Sociologie et stratgie de la mtaphysique universitaire de Cousin Lachelier. Un dirigisme hirarchique pse, de tout le poids de
l'appareil administratif, sur l'orientation des tudes philosophiques. Le spiritualisme officiel, philosophie de l'vasion et de l'absence, abandonne la ralit humaine concrte aux positivismes et aux scientismes de toute observance.
Chap. VI. L'HERMNEUTIQUE COMPRHENSIVE ET L'HISTORISME. [437]
La recherche en Allemagne d'une mthodologie spcifique des sciences humaines. La raction contre l'Autklrung : romantisme et nationalisme. Fondation
de l'Universit de Berlin (1810). La thorie romantique de la connaissance et le
sens de la vie. La Naturphilosophie ; l'ide d'organisme et la biologie romantique.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
17
Philologie et philosophie dans la culture allemande. Coexistence pacifique de la
philosophie et de la thologie. Dcentralisation intellectuelle. Dfinition de l'hermneutique. La pense religieuse de Schleiermacher. Le dveloppement des
sciences philologiques, sciences de l'expression humaine. Naissance de la linguistique compare. F. A. Wolf, Ast, Bckh. De l'idalisme l'historisme : Humboldt, Savigny. Le Volksgeist. La comprhension de l'histoire : Droysen. La mthodologie des sciences humaines : Dilthey. La critique de la raison historique. La
comprhension comme dialogue : c'est la socit qui est notre monde. La philosophie de la vie et le primat de la biographie. La thorie des conceptions du monde et la philosophie de la vie. Lpistmologie historique aprs Dilthey : Rickert,
Max Weber. La prise de conscience et l'laboration du prsuppos humain.
Lintuition des essences chez Husserl et la mthode phnomnologique. Sa mise
en uvre par Scheler : sociologie de la connaissance et philosophie des valeurs.
Solidarit de l'explication et de la comprhension. La vrit comme vise eschatologique.
CONCLUSION.
POUR UNE CONVERSION PISTMOLOGIQUE. [471]
D'un nouvel obscurantisme : l'inflation scientifique et technique actuelle est
une des formes les plus pernicieuses du nihilisme contemporain. L'exprience
sudoise. Dsarroi des sciences humaines. La psychologie de Ribot et de Dumas
incapable de se dfinir elle-mme. L'anthropologie en pices dtaches. La dissolution de l'objet historique. La spcificit mthodologique des sciences humaines.
L'histoire des sciences n'est pas une logique des sciences. Non-sens du physicalisme. Aucune axiomatique ne se suffit elle-mme. Les sciences de l'homme
chappent l'espace mental des sciences de la matire. Le positivisme scientiste
n'est que la dernire phase de l'ge mtaphysique. La mise au point d'une pistmologie spcifique des sciences humaines implique une mutation intellectuelle et
spirituelle : le cas de Lvy-Bruhl. Ncessit d'une restauration mtaphysique dans
les sciences de l'homme. Toutes les sciences sont des sciences de l'homme, mais
chacune des sciences humaines met en jeu la ralit humaine dans son ensemble,
sans pouvoir prtendre l'puiser jamais. Il faut ici, la fois, expliquer et comprendre. L'homme est le matre des significations qu'il transforme son gr. quivoque et ambigut de la prsence humaine : le droit de l'homme disposer de luimme. Ncessit d'une comprhension de l'tre humain, qui intervient comme une
rvlation naturelle au fondement de toute science de l'homme. Le fait humain
total. Les sciences humaines ne sont pas des sciences inexactes, mais des sciences
d'un type diffrent. La vrit n'est pas distincte du cheminement de l'homme vers
la vrit : science et recherche. Science et conscience de l'homme. Le moi n'est
plus hassable. Connaissance en premire personne. Le procs de l'historisme :
l'homme est le chiffre de l'histoire. Il faut reprendre la ngociation entre la raison
et l'vnement. D'une anthropologie une axiologie. Le monde humain se dploie
comme un ordre de relations symboliques. Critique du matrialisme : pas de cau-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
18
salit du matriel au spirituel, mais seulement du spirituel au spirituel. Les sciences humaines veulent dfinir et lucider les programmes de valeurs qui justifient
le dploiement de l'activit des hommes sur la face de la terre. Mais l'horizon dernier ne peut tre atteint. Signes d'un renouveau anthropologique dans la mdecine,
la sociologie, l'conomie actuelles. Les sciences de l'homme, sciences de la libert.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
19
[i]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
PRFACE
POUR LDITION ITALIENNE 1
Retour la table des matires
Cet ouvrage a t publi en France en 1960, dans une conjoncture
intellectuelle fort diffrente de celle d'aujourd'hui. L'auteur lui-mme
a pris du recul par rapport son livre ; il s'est avanc sur la voie o il
ne faisait alors que s'engager. Les crits d'un homme sont aussi des
moments de sa vie, des tapes de son dveloppement. L'Introduction
aux Sciences humaines tait une introduction. Il me semble qu'elle
doit garder ce caractre ; vouloir la modifier, je la falsifierais. Habent sua fata libelli ; les livres ont leur destin. Comme les enfants, une
fois ns, ils chappent leurs crateurs et doivent courir leur chance
pour leur propre compte.
Mais, tout en respectant l'intgrit de l'uvre, il est possible l'auteur de se retourner vers elle, de s'interroger son sujet, et de prciser
les cheminements qui ont conduit le penseur vers la formation de cette
pense. N'importe qui n'crit pas n'importe quoi n'importe quel mo1
Introduzione alle scienze umane, trad. Rolando Bussi, Bologna, Societa editrice II Mulino, 1972.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
20
ment. Les livres de science et de pense, en leur objectivit apparente,
peuvent donner croire qu'ils possdent une validit intemporelle,
mais ils sont aussi les fruits des temps et des circonstances, des humeurs et des passions. On peut donc essayer de prciser leur inscription existentielle.
J'avais publi en 1956 un Trait de Mtaphysique, dont le titre
avait une valeur de dfi. Il n'y tait nullement question de la philosophia perennis ; il ne s'agissait en aucune faon d'une rflexion sur
l'Etre, sur l'Absolu, o lEtre exclut les tres, et o le souci de l'Absolu
fait obstacle toute comprhension de la ralit.
Il n'y a pas d'autre monde que ce monde-ci ; la mtaphysique a
pour tche essentielle de dresser l'inventaire des significations du
monde. La philosophie retrouve ainsi sa fonction sculaire, qui est de
justifier l'existence, comme la plnitude de la prsence de l'homme
lui-mme, au monde et Dieu. Les penseurs de toujours, lorsqu'ils
s'efforaient de dmontrer les articulations de l'tre, trouvaient l une
expression conforme leurs aspirations dans le monde de leur temps.
Nos exigences s'affirment autrement, mais, dans un langage diffrent,
elles rpondent sans doute une intention identique.
Le mtaphysicien classique cherche tablir le signalement d'une
vrit transcendante ; l'opration ontologique du Cogito est le tour de
passe-passe qui lui permet de mettre entre parenthses le monde
comme il va, de telle sorte que son affirmation doctrinale n'aura pas
craindre le choc en retour des circonstances d'ici-bas et leurs vicissitudes. Il obtient ainsi en toute scurit une thorie rigoureuse dont le
seul inconvnient est qu'elle ne s'applique rien ni personne.
[ii]
Mon ami Merleau-Ponty, dans sa Phnomnologie de la Perception, avait fait voir que la perception est la terre natale de la vrit, le
point de dpart et le point d'arrive de toutes les investigations de la
connaissance. Ainsi s'ouvrait la perspective d'une philosophie qui,
grce l'application de la mthode phnomnologique, serait un immense examen de conscience de l'homme percevant, sentant et pensant, mais sans jamais rompre le contact de la prsence au monde,
sans jamais se dmettre ou se dsincarner. Telle tait bien, me semblait-il, la voie suivre ; l'entreprise mtaphysique reprsente le seul
accs direct la ralit vcue.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
21
Seulement, Merleau-Ponty est mort prmaturment, sans avoir
men bien la tche entreprise dans la Phnomnologie de la Perception, il n'a publi, aprs son grand ouvrage, que des crits de circonstances, des essais et chroniques, comme s'il s'tait heurt, dans la voie
o il s'tait engag, d'insurmontables difficults. La raison de ce
demi-chec est peut-tre que, si l'on considre la conscience qui vient
au monde comme un commencement radical, elle devient une sorte
d'absolu originaire, aussi insaisissable et inpuisable que le Cogito des
mtaphysiciens intellectualistes. La recherche de l'absolu dans le
concret devient une poursuite aussi dcevante que la chasse de l'Etre
selon l'ordre des ides dans l'ontologie traditionnelle. Consciemment
ou non, Merleau-Ponty s'est dcourag devant la ncessit de repartir
toujours zro, de reprendre toujours la mme initiative, avec la seule
certitude de n'aboutir jamais. Avant lui dj, son inspirateur, Husserl,
avait connu le mme dcouragement.
Pour ma part, j'admettais la phnomnologie comme la seule voie
d'approche vers la ralit humaine ; mais je ne pouvais accepter, chez
Husserl, une sorte de mtaphysique de l'intuition des essences, exprime dans un langage dont l'hermtisme me rebutait. J'admettais l'pistmologie, mais je refusais l'ontologie, qui dgnrait si vite en une
scolastique rserve l'usage de quelques initis. Je me mfiais de la
prtention phnomnologique la navet, l'vidence ; je refusais
l'ide d'un degr zro de la connaissance, auquel il serait possible de
revenir en pense grce une procdure idale quelle qu'elle soit. Il y
a eu des poques o la stabilit des structures politiques, sociales,
conomiques et intellectuelles permettait au penseur de croire la stabilit de la vrit. Mais nous vivons, nous autres modernes, sous le
rgime de l'acclration de l'histoire ; le monde sous nos yeux, ne cesse de se transformer dans ses dimensions matrielles et spirituelles. A
tout moment se ralise une remise en jeu des significations. Les transformations de l'image du monde sont corrlatives d'une transformation
de la conscience de l'homme.
Mais l'homme, en dpit des apparences, ne dispose pas d'un accs
direct sa ralit intime. Chacun, pour s'approcher de soi-mme, doit
faire le long dtour de sa propre histoire. Il en est de mme pour une
mtaphysique considre comme l'examen de conscience de l'humanit. Les objets sur lesquels elle porte ne sont pas des ralits transcendantes, dfinies une fois pour toutes, mais des ensembles de reprsen-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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tations dont l'tat prsent, toujours provisoire, caractrise un certain
moment de la conjoncture pistmologique et spirituelle. C'est ainsi
que la voie d'une pistmologie consquente m'est apparue comme
devant emprunter le long dtour des sciences humaines. Il faut renoncer l'espoir de retrouver jamais le dialogue premier et dernier d'un
sujet absolu avec un objet absolu. La dfinition traditionnelle de la
vrit comme la [iii] concidence entre l'esprit et la chose suppose un
troisime terme, un observateur plac lui-mme en dehors de la
confrontation, avec la possibilit de servir d'arbitre. Ce rle revient
tout naturellement au Dieu du rationalisme. Husserl n'avait pas renonc pour sa part faire la philosophie de Dieu. Celui qui cherche la
voie d'une philosophie l'chelle humaine doit accepter de penser la
confrontation au sein mme de la confrontation. La vrit qu'il cherche est une vrit qui le dpasse, parce qu'elle l'englobe, et parce
qu'elle ne cesse de le remettre en question au gr des renouvellements
de la situation vcue.
Ces indications ne manqueront pas de choquer les tenants d'une vrit monolithique et millnaire. O allons-nous, objecteront-ils, si la
vrit doit composer avec le temps et les hommes, avec la diversit
des poques et la multiplicit des penseurs ? Les accusations de psychologisme et d' historisme sont toutes prtes ; la vrit n'est plus
la vrit si elle n'est pas immuable ; ce serait une contradiction dans
les termes. A quoi je rpondrai qu'il n'y a de contradiction qu'entre des
termes qu'on a poss arbitrairement. Ce serait plus commode, bien sr,
si nous pouvions poser la vrit nos propres conditions, mais ce serait prsupposer cela mme qui est en question. On peut mpriser le
devenir de la culture et de l'humanit, si l'on en possde d'avance le
dernier mot. Mais si l'on ne dtient pas ce secret surhumain et inhumain, le sens de la vrit devient celui d'un chemin vers la vrit. Le
penseur doit se frayer un passage travers la diversit des circonstances, en dchiffrant de son mieux les significations des vnements.
On ne peut pas philosopher vide. Le rve de l'origine radicale ou
de la structure dfinitive n'est qu'une mystification, dont les checs
rpts, tout au long de l'histoire, auraient d servir de leon ceux
qui s'obstinent reprendre leur compte les rveries de la pierre philosophale, but jamais atteint de tous les nostalgiques de la pense pure. Le thme de la philosophie de l'esprit, qui serait seulement la
connaissance de l'esprit par lui-mme, ou plutt la digestion de l'esprit
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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par lui-mme, est un produit tardif de la spculation occidentale. La
philosophie ancienne rflchissait partir de la ralit divine et humaine ; depuis les Prsocratiques jusqu' Aristote, elle s'est propose
de mettre au point un cosmos des penses, susceptible de rendre raison du monde rel. Au moyen ge, la scolastique trouve son origine et
sa fonction propre dans une mditation et rflexion de la Rvlation ;
elle s'efforce de concilier les exigences divergentes de la Parole de
Dieu et de l'intellect humain.
l'origine des temps modernes, la rvolution mcaniste, dont Galile fut le grand initiateur, met en honneur la nouvelle autorit de la
science rigoureuse, qui prend conscience d'elle-mme dans la mthode
mathmatique, et se lance la conqute de l'univers, grce la thorie
physique naissante.
Cette priptie dcisive a eu pour effet de fausser le dveloppement de la conscience occidentale, qui s'est mise rver l'application
au domaine humain dans son ensemble des procdures qui avaient si
bien russi dans un domaine particulier. Comme si les normes qui
avaient fait leurs preuves dans l'ordre des mathmatiques et de la physique devaient avoir pleine juridiction sur l'espace vital de l'humanit
dans son ensemble.
Le gnie de Newton se trouve l'origine du malentendu positiviste.
Newton, achevant l'uvre de Galile, met au point, la fin du XVIIe
sicle, un schma systmatique de l'univers physique. Aprs lui,
pendant [iv] plus d'un sicle, les thoriciens vont rver de faire rgner
dans tous les domaines de la connaissance, en psychologie, en biologie, en mdecine, en sociologie, un ordre analogue celui qui a prvalu dans le ciel et sur la terre. Cent ans aprs la publication du grand
ouvrage de Newton, Kant soutient que la mtaphysique doit pouvoir
se prsenter comme une science rigoureuse, et que le caractre distinctif de la science est la prpondrance de la mthode mathmatique.
Il ajoute mme, non sans quelque imprudence, que la psychologie,
parce qu'elle n'est pas rductible au calcul, ne pourra jamais prtendre
la dignit d'une science digne de ce nom.
Le triomphe du positivisme et du scientisme, au cours du XIXe sicle, a rejet au second plan l'apparition d'une nouvelle forme de
connaissance qui, ds le milieu du XVIIIe sicle, connat en Europe un
prodigieux dveloppement. Cette connaissance s'attache la ralit
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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humaine, considre comme un objet d'enqute objective, et traite
selon les exigences de mthodologies spcifiques. Le XVIIIe sicle n'a
pas invent les sciences humaines ; elles s'taient dj annonces, ici
ou l, travers la diversit des espaces-temps culturels. Mais c'est au
XVIIIe sicle que prennent vraiment conscience d'elles-mmes les
sciences historiques et philologiques, l'ethnographie, l'conomie politique, la psychologie...
De toute vidence, la constitution des sciences humaines nous touche de plus prs que le dveloppement des disciplines physicomathmatiques. Or il ne semble pas que l'on nait jamais accord aux
sciences de l'humanit le mme intrt qu'aux sciences de la ralit
matrielle. Tout se passe comme si l'intelligence humaine, en retard
sur le devenir de la connaissance, n'tait pas parvenue se librer des
schmas mcanistes mis au point depuis le dbut du xvii' sicle. Les
sciences rigoureuses dfinissent le prototype de toute vrit ; leur prminence est atteste chaque jour par le dveloppement de la civilisation technique, dont dpendent nos conditions de vie. L'esprance cyberntique (ou plutt la dsesprance), sous ses formes multiples, reprsente la dernire en date, et non la moins dangereuse incarnation de
ce primat intellectuel de la machine.
Si l'on s'en tient ce point de vue, les sciences humaines, pour autant qu'elles chappent encore la juridiction des machines lectroniques, demeurent des sciences inexactes et approximatives, sciences
fort peu scientifiques en ralit. Renan, l'un des tmoins franais du
mouvement des sciences historiques en Allemagne, aprs avoir luimme glorieusement consacr sa vie la philologie et l'histoire des
religions, finissait par douter de la valeur de ces disciplines. Il les traitait de petites sciences conjecturales, qui se dfont sans cesse aprs
s'tre faites, et qu'on ngligera dans cent ans . Et Renan, sensible au
prestige de son ami Berthelot, regrettait de n'avoir pas choisi la voie
droite et utilitaire de la chimie, science du rel et bienfaitrice de l'humanit. Autrement dit, on ne sait pas trop si les prtendues sciences de
l'homme mritent cette appellation, ou si elles ne sont pas en ralit
des disciplines littraires et approximatives, simple domaine de culture, dont le seul intrt serait de perptuer les rves et les erreurs des
gnrations disparues.
Tel fut peu prs le point de dpart de mes rflexions sur le renouvellement de la mtaphysique. Pourquoi la mtaphysique devrait-elle
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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demeurer prisonnire d'un moment dpass de l'histoire du savoir ? Il
n'y a pas lieu d'en vouloir Descartes s'il difie une mtaphysique de
la physique, des mathmatiques. Le systme cartsien reflte l'image
du nouveau monde mcaniste, tel qu'il est sorti de la rvolution de
1630.
[v]
Mais il serait absurde de perptuer jamais la vrit pistmologique des annes 1630. La mtaphysique en tant qu'examen de conscience de l'humanit, doit tre recommence au fur et mesure des
renouvellements de la conscience que l'humanit prend d'elle-mme.
Depuis le XVIIIe, sicle, l'homme est devenu pour l'homme un objet
de connaissance objective ; du mme coup, l'tre humain a dcouvert
que rien ne lui est plus tranger que sa propre nature. La pense humaine ne peut se drober devant la responsabilit de prendre comme
objet d'enqute le rgne humain dans son unit et dans ses diversits.
La condition de l'homme est de vivre dans un monde humain, dont
les seules sciences humaines peuvent nous livrer les diffrents aspects.
L'homme, qui tablit la vrit des choses, relve d'une intelligibilit
spcifique, dont les modernes sciences de l'homme s'efforcent de retrouver les configurations. Il faut dnoncer l'antique malentendu perptu par le mot mme de mtaphysique. Ce vocable, enfant du hasard, est un mot mal fait. cause de physique, comme si toute vrit
humaine devait ncessairement se situer dans la perspective de la
connaissance de la nature matrielle, qui se voit ainsi reconnatre une
injustifiable primaut sur la ralit humaine. De plus, le prfixe mta
est galement dangereux, car il donne entendre que la vrit de l'tre
vient aprs celle du monde et de la nature, correspondant ainsi un
autre domaine, indpendant du premier. Or la vrit philosophique
n'est pas une vrit ultrieure, intrinsquement diffrente des vrits
initiales de la nature et de l'homme. Son contenu, c'est la totalit des
indications que fournit travers les espaces-temps historiques l'inventaire de la condition humaine, ralis par l'ensemble des savants qui
travaillent dans tous les secteurs de la connaissance. L'entreprise mtaphysique correspond l'effort pour lier la gerbe des savoirs travers
lesquels s'annonce la ralit de l'homme et la ralit du monde.
C'est ainsi que j'en vins l'ide de tenter l'entreprise d'une thorie
des ensembles culturels, attache rvler les renouvellements des
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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significations de la conscience. Mais la prise en charge des sciences
humaines par la philosophie entrane une reconversion des sciences
humaines. Les sciences de l'homme ont suivi jusqu' prsent la ligne
de plus grande pente de l'histoire du savoir. Peu nombreuses l'origine, elles se sont parpilles au fur et mesure de l'parpillement de
l'espace pistmologique. Prises au pige de leur propre technicit,
victimes de leurs procdures et de leur langage, elles sont devenues de
plus en plus sciences et de moins en moins humaines ; elles ont perdu
en cours de route l'intention d'humanit qui les animait au dpart.
Cette msaventure du savoir est l'un des drames majeurs de la
culture contemporaine. Le philosophe peut retrouver ici un rle sa
mesure : face aux spcialistes de toutes les spcialits, il peut devenir
le spcialiste de l'humanit. Il lui appartient de remonter la, pente de la
dgradation de l'nergie pistmologique, et de regrouper ce que l'analyse a dissoci. Le philosophe doit reprendre l'immense recueil des
informations accumules au cours des sicles par toutes les disciplines
humaines, afin d'y dcouvrir le visage de l'homme.
La situation actuelle des sciences humaines n'est qu'un moment
dans une enqute jamais inacheve. Ces sciences ne nous apportent
pas une photographie d'un rel extrieur et dfinitif ; elles interviennent comme des facteurs dynamiques dans le mouvement de la civilisation. Les sciences de l'homme contribuent l'dification de l'humanit. Celui qui court aprs son ombre ne la rattrapera pas ; mais il se
transforme [vi] lui-mme au fur et mesure des rsultats acquis et du
chemin parcouru.
C'est pourquoi le philosophe ne doit pas se laisser captiver par la
plus rcente actualit. Il y a des modes dans le domaine des sciences
humaines comme ailleurs ; un certain snobisme s'imagine toujours que
la dernire ide ou la prochaine enqute vont arrter la recherche
tout jamais, et rvler la solution. Si la suite des temps a dissoci les
sciences humaines, la recherche historique permettra de retrouver le
sens de l'unit perdue, et peut-tre d'indiquer le sens de l'unit retrouver.
Telle m'apparaissait, vers 1957, la tche entreprendre. Tche de
philosophie, mais qui aurait pour matire l'pistmologie et l'histoire.
Le projet tait de suivre la trace cette connaissance de l'humanit par
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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elle-mme, poursuivie par tous ceux qui ont essay de dchiffrer le
mystre de l'existence travers les aventures de la culture.
*
*
Les sciences humaines ont l'homme pour objet. La mthodologie
physique ou mathmatique est aussi dplace dans le domaine humain
que le serait dans les sciences physiques ou mathmatiques, une mthodologie de type psychologique. La physique positive est ne lorsque Galile a dblay le champ exprimental des significations trop
humaines qui y tranaient depuis les origines de l'humanit. Mais si les
significations humaines sont dplaces en physique, il est stupide de
soutenir qu'elles ne sont pas leur place en psychologie, en histoire ou
en conomie... L'anthropomorphisme, qui est un obstacle pistmologique dans l'ordre des sciences de la nature, devient le fondement
mme de l'pistmologie dans le domaine humain.
On peut faire une anatomie et une physiologie du sourire, en dcrivant des circuits sensori-moteurs, des rseaux de nerfs, des systmes
de muscles mis en mouvement par une excitation extrieure dclenchant une rponse du sujet. On peut tenter de calculer le sourire en
intensits lectriques ; on peut mesurer la tension artrielle et analyser
les urines. On tablira ainsi que le sourire met en oeuvre un appareillage extrmement compliqu, si bien que la production d'un sourire
apparatra comme un phnomne hautement improbable, moins que
l'on ne dispose d'un ordinateur de taille moyenne. Puis viendra un cybernticien, qui construira un modle lectronique du sourire, lequel
permettra une calculatrice grand rendement de dbiter plusieurs
millions de sourires la seconde. Je ne dis pas que tout cela soit sans
intrt ; il se pourrait que l'on ajoute ainsi quelque chose notre
connaissance du sourire. Mais un sourire est un fait humain qui appartient la ralit humaine. Le sourire de la fille amoureuse, le sourire
de la mre son enfant, le sourire de la Joconde ont leur sens et leur
valeur dans l'ordre des significations humaines, irrductible la physiologie ou l'lectronique. Pour comprendre un fait de ce genre, il
faut s'tablir dans le domaine humain, dont toutes les implications se
trouvent ds le dpart prsupposes.
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L'homme ne peut tre compris qu'en langage humain ; cette constatation fut pour moi la clef d'un savoir nouveau. Un jour, comme je
feuilletais Les Ruines, le curieux livre de l'idologue franais Volney,
une note me frappa, qui suggrait aux autorits rvolutionnaires de
Paris la cration d'un Muse de l'Homme, et ajoutait qu'une institution
de ce genre existait dj Saint Ptersbourg. Puis je trouvai chez
l'Ecossais David Hume l'expression science de l'homme , et la suggestion [vii] d'une gographie mentale . Ces formules me frapprent comme ayant un accent neuf en leur temps. L'homme de la mtaphysique traditionnelle, crature de Dieu gare en ce bas monde,
mais bnficiant d'un statut ontologique, n'est pas un objet de science.
Pour parvenir l'ide d'une science de l'homme, il fallait surmonter
une contradiction dans les termes et remettre en question avec l'intrpidit de Hume, les vidences les plus sacres.
Je tenais deux anneaux d'une chane. Hume, c'tait la tradition de
l'empirisme anglo-saxon, depuis Francis Bacon et Locke ; c'tait la
philosophie exprimentale d'inspiration newtonienne, qui devait susciter en France le mouvement de l'Encyclopdie. Mais Hume est aussi le
contemporain de Linn, qui fait figurer l'espce humaine dans son tableau gnral des espces animales, ouvrant ainsi la possibilit d'une
histoire naturelle de l'homme. Quant Volney, il appartient l'quipe
des Idologues, continuateurs de l'Encyclopdie, qu'ils s'efforcent de
faire passer l'acte dans la France rvolutionnaire. Or l'idologie, selon son thoricien Destutt de Tracy, veut tre une branche de la zoologie, et l'ide de science de l'homme se trouve au cur de la proccupation idologique.
Ces penses parses trouvrent leur premire expression dans un
article Pour une histoire de l'ide de science de l'homme ; publi en
janvier 1957 par Diogne, la revue de l'U.N.E.S.C.O. Ce texte qui protestait contre le retard de la recherche dans un domaine capital pour la
culture occidentale, tait un manifeste en faveur de la spcificit irrductible des sciences humaines. J'avais, l'poque, plus de bonne volont que de connaissances relles ; mais je disposais dsormais d'un
programme de travail ; je savais de quel ct trouver la matire de la
rflexion mtaphysique. Car le philosophe qui, tel Montaigne dans sa
tour ou Descartes en son pole, croit disposer d'un accs direct la
connaissance de soi, dcouvre au profond de lui-mme une individualit conforme aux normes de son poque. Montaigne exprime le dclin
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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des grandes esprances renaissantes ; Descartes incarne de tout son
gnie la passion baroque de l'aventure intellectuelle. Celui-l mme
qui croit rompre avec les normes tablies, ne les domine qu'en leur
obissant. La philosophie, en tant que connaissance et jugement de
l'homme par l'homme, prsuppose donc une histoire de l'humanit de
l'homme, un inventaire des formes successives de cette premire
conscience et valuation de soi, que la culture rgnante propose chaque individu, et qui se transforme insensiblement de gnration en
gnration.
tudiant les origines et les dveloppements des sciences humaines,
j'entreprenais un inventaire chronologique de la conscience de soi particulire l'homme d'Occident. Ce serait un travail historique, portant
sur le dveloppement corrlatif de l'pistmologie et de la mtaphysique. Jusque-l, l'histoire de la philosophie ne m'avait jamais tent. J'y
voyais un labeur d'rudition, dont les servitudes philologiques me paraissaient peser beaucoup plus lourd que les bnfices ventuels. Mais
subitement, le problme qui s'tait impos moi me passionna, et je
me mis parcourir avec des enthousiasmes d'explorateur les magasins
abondamment garnis de la Bibliothque Nationale et Universitaire de
Strasbourg.
Il ne s'agissait plus, en effet, d'une histoire de la philosophie au
sens traditionnel, c'est--dire d'une analyse logique des systmes successifs, o l'on s'ingnie dsarticuler les doctrines pour les recomposer, le fin du fin tant de mettre un auteur en contradiction avec luimme [viii] et avec ses voisins. L'espace de ma recherche n'tait plus
le no man's land des thories ; c'tait le domaine de la pense humaine
en qute d'elle-mme, sous toutes les formes que peut prendre l'entreprise de la connaissance. L'histoire des ides, troitement associe
l'histoire des hommes, prenait le pas sur l'anhistorisme mtaphysique.
Mdecins, philologues, historiens, anthropologistes, juristes et conomistes, thologiens sont les tmoins, et ensemble les artisans, de la
conscience culturelle de l'humanit. Leurs dcouvertes jalonnent
travers les sicles le renouvellement des valeurs.
Je m'aperus alors que les instruments de travail pour une telle enqute faisaient regrettablement dfaut. L'histoire des mathmatiques,
de l'astronomie, de la mcanique, de la physique ont donn lieu, en
langue franaise, des recherches nombreuses, et parfois de grande
valeur ; l'histoire des sciences humaines restait encore crire. Il exis-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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tait bien des notices, des rsums, o tel ou tel spcialiste donnait en
quelques paragraphes, en quelques noms et en quelques dates, une
esquisse de ce qu'il croyait tre le dveloppement de sa science. Mais
on dcouvrait assez vite que ces abrgs se recopiaient les uns les autres, et que d'ailleurs leurs auteurs, en rgle gnrale, ne connaissaient
ni les livres ni les hommes qu'ils mentionnaient. Il s'agissait seulement
d'une sorte de folklore corporatif, en forme de distribution des prix :
Un Tel a dcouvert ceci ; un Autre a rvl cela, et force de vrits
ainsi accumules, telle ou telle discipline est parvenue la situation
brillante o on la voit aujourd'hui, grce aux bons offices des spcialistes contemporains.
Cette carence bibliographique atteste le peu d'intrt dont bnficiaient en France l'histoire et l'pistmologie des sciences humaines.
Ce domaine inexplor n'tait nulle part matire d'enseignement ou
d'examen. Aussi bien serait-il injuste d'incriminer ici seulement les
philosophes, comme si leur incombait le travail mthodologique
propos de toutes les disciplines. Chaque science devrait approfondir sa
propre gnalogie. Un savant sans histoire est un homme sans pass.
cet gard, la plupart de nos spcialistes sont des amnsiques. Le
savant ne peut lgitimement prtendre une connaissance complte et
profonde de sa science, crivait Georges Sarton, s'il en ignore l'histoire. 2. Et Blainville, l'ami d'Auguste Comte, observait en 1845 :
L'histoire de la science est la science elle-mme. 3. La dimension
historique est une voie d'approche vers chaque savoir spcialis. Selon
lord Acton, l'histoire n'est pas seulement une branche particulire de
la connaissance, mais un mode particulier et une mthode de connaissance dans les autres branches (...). La pense historique est plus que
le savoir historique. 4.
Aucune science de l'homme n'est isolable de toutes les autres ; les
ides, les thmes, les doctrines, et mme les savants, circulent d'un
compartiment l'autre, si bien que l'unit et la continuit d'une quelconque branche de l'ensemble rsultent d'une illusion d'optique. Chacune des sciences humaines ne trouve sa signification vritable que
2
3
4
Georges SARTON, L'Histoire de la Science, Isis, no 1, Gand 1913, p. 33.
H. DE BLAINVILLE, Histoire des Sciences de l'Organisation, Paris, 1845,
t. I, p. VIII.
BUTTERFIELD, Man on his Past, Cambridge University Press, 1955, p. 6.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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par rfrence une science de l'homme, unitaire et gnrale. Pour bien
comprendre l'histoire d'une discipline, il faudrait connatre l'histoire
[ix] de toutes les autres. L'histoire de l'historiographie n'est pas seulement l'histoire des historiens ; l'histoire de la biologie ne se limite pas
l'histoire des biologistes, et l'histoire de l'conomie politique se passe en majeure partie en dehors de la vie conomique. Rien n'est plus
vain que les recueils collectifs o, sous le titre fallacieux d'Histoire de
la Science ou, plus modeste, d'Histoire des Sciences, un certain nombre de savants exposent le dveloppement de leur discipline travers
les ges. En dpit de leur bonne volont, ils sont d'ordinaire dpourvus
de formation historique et d'esprit historique ; il leur manque surtout
le sens du champ unitaire du savoir. leurs yeux, la Science est la
somme des sciences, chacune d'entre elles se dveloppant indpendamment des autres.
*
*
L'Introduction aux Sciences humaines prtendait tenter quelque
chose qui n'avait pas t tent. C'tait un livre infaisable. Il ne s'agissait ni d'un trait d'pistmologie, ni d'un livre d'histoire des sciences
ou d'histoire de la philosophie, mais d'un peu de tout cela la fois.
Dans cet essai d'histoire des ides, ou plutt d'histoire de la culture,
les philosophes figurent cte cte avec les savants, et pour cause,
parce que longtemps les savants ont t philosophes, et les philosophes savants. La science de chaque poque est relie l'art, la religion, la philosophie, au style de vie tout entier, au sein d'un mme
contexte culturel. Chaque vnement de la science est un avnement
de la conscience, et un largissement de l'horizon humain.
Pour mener bien un tel ouvrage, il aurait fallu tre spcialiste de
toutes les spcialits, mdecin et biologiste, anthropologiste, ethnologue, conomiste, historien, philologue, etc. ; il aurait fallu, au surplus,
tre un spcialiste de la gnralit. Sans doute ces qualifications multiples ne sont-elles pas compatibles entre elles. De l les dfauts de ce
travail, ses insuffisances et ses invitables lacunes. Son principal mrite tait sans doute d'exister, et de manifester, par son existence mme, les lettres de noblesse des sciences humaines. Je n'esprais pas
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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convaincre les spcialistes, prisonniers de routines invtres ; j'esprais faire rflchir les jeunes, les nouveaux venus dans le domaine des
sciences ou de la philosophie. Ceux-l pourraient tre invits prendre conscience de l'unit humaine, comme un sens et comme une exigence. Car cette unit est un tat d'esprit. Et si elle ne s'affirme pas au
dpart de la recherche, on peut tre certain qu'elle ne se trouvera pas
l'arrive.
Le domaine de la pense interdisciplinaire est un no man's land.
Mon livre tentait de nier la division du travail intellectuel, de remettre
en question les limites, les frontires, les fondements ; il ne respectait
pas les chasses gardes et les interdits, il gnait tout le monde. Les
spcialistes de l'histoire, de la psychologie, de la sociologie, de la mdecine considrent chacun leur propre discipline comme prpondrante et, l'intrieur de cette discipline, leur tendance particulire comme
exclusive de toutes les autres. On ne modifie pas sans peine les habitudes mentales, solidement tayes par les intrts bien entendus. Car
le domaine des sciences humaines est aussi une fodalit, un rseau de
seigneurs de toute envergure, grands princes et petits barons, dont
chacun rgne sur un territoire qu'il est rsolu dfendre contre tous les
empitements, avec le concours vigilant de ses vassaux de tout grade.
La recherche scientifique et le haut enseignement universitaire dissimulent derrire leurs nobles faades des conflits souvent sordides, des
[x] rivalits sans merci pour la conqute du pouvoir intellectuel et de
l'argent.
Dans ces conditions, un franc-tireur, qui ne respectait pas les rgles
du jeu ne pouvait gure esprer recevoir un bon accueil de la part des
autorits en place. J'ai cru qu'il fallait persvrer dans la voie o s'engageait, en 1960, l'Introduction aux Sciences humaines. En cherchant
complter mon information, j'en vins rver d'une sorte de philologie gnrale de la culture. Je me trouvais conduit prparer une histoire gnrale des significations humaines, qui engloberait la fois
l'histoire des diffrents savoirs, l'histoire des littratures, des religions
et des ides, l'histoire du savoir humain et de la pense en tant qu'tablissement de la communaut humaine dans l'univers o elle fait rsidence. Il y a d'ge en ge une conjoncture intellectuelle et spirituelle,
qui sert de foyer de rfrence commun aux tentatives des savants, des
artistes, des philosophes. L'histoire de la culture serait cette histoire
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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fondamentale des reprsentations et des valeurs, dcor de la pense et
de l'existence, centre de gravitation de toute intelligibilit.
J'ai persvr, depuis 1960, dans la voie o m'engageait cette Introduction, avec l'espoir de rendre ainsi la rflexion philosophique
son sens et son authentique vocation. Car la dissociation de la philosophie et des sciences humaines est contraire la grande tradition de
la pense, telle que la reprsentent un Aristote, un Leibniz, un Kant,
un Hegel, entre beaucoup d'autres. L'idalisme, le spiritualisme, qui
poursuivent une mditation solitaire et vide de tout contenu, me paraissent une perversion de la fonction de la pense. Ce sparatisme
mtaphysique, sans doute hrit de la thologie catholique, est un caractre particulier de la culture franaise. Rien de tel en Allemagne,
o le travail fcond des universits, depuis deux sicles et demi, maintient les liens entre la philosophie et l'histoire, la thologie, la philologie, l'archologie, etc. Dans les pays anglo-saxons, la tradition de
l'empirisme exprimental depuis Francis Bacon et Locke jusqu' Hume, Bentham et Stuart Mill, assure un meilleur contact entre la rflexion philosophique et le contenu concret de la ralit humaine.
L'espace de la connaissance constitue un domaine unitaire. Depuis
un sicle, les vnements intellectuels majeurs, dont les philosophes
eux-mmes ont d tenir compte, en dpit de leurs rsistances opinitres, ont t le fait de chercheurs qui n'taient ni des mtaphysiciens ni
des universitaires, mais qui ont renouvel notre connaissance de l'tre
humain. Marx est d'abord un conomiste, conduit par ses recherches
des vues d'ensemble sur le devenir de l'humanit. Darwin est un biologiste qui, renouvelant le sens du concept traditionnel d'volution, a
ouvert des perspectives fcondes dans tous les secteurs de la connaissance. Freud enfin, neurologue et psychiatre, a fourni des instruments
pistmologiques pour la comprhension de la ralit humaine dans
l'ensemble de ses manifestations.
Freud, Darwin, Marx, en dehors de tout dogmatisme troit, ont
transform les significations du savoir humain. Tout en travaillant
chacun dans son domaine propre, ces trois grands noms ont t les
matres de cette pense interdisciplinaire dont il faudrait maintenant
laborer le statut. Leur exemple prouve que les grandes dcouvertes,
niant la division du travail intellectuel, se rpercutent de proche en
proche travers l'espace mental dans son ensemble. Il n'y a l rien de
surprenant si l'tre humain est le point de dpart et le point d'arrive
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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de toutes les interprtations qui le concernent. La science de l'homme
[xi] est le foyer de toutes les sciences humaines, qui sans cesse communiquent et communient dans leur projet.
Ce que je souhaitais, ce que souhaite, c'est l'entreprise d'une recherche fondamentale dans le domaine des sciences humaines. Les
disciplines actuellement existantes prsupposent un dcoupage de notre espace mental, dont il faudrait essayer de dgager la cohrence interne et les rythmes d'ensemble. La nouvelle recherche s'efforcerait de
dfinir l'unit de l'homme dans sa spcificit ; elle aurait pour tche
d'laborer une thorie des ensembles culturels.
*
*
Depuis 1960, des faits nouveaux sont intervenus dans la vie intellectuelle. Ils ne me paraissent pas de nature modifier la position que
j'avais adopte.
Des tudes plus nombreuses que nagure sont consacres l'histoire des sciences humaines : psychologie, ethnologie, linguistique, etc.
Certains de ces travaux sont fort estimables ; d'autres ne sont gure
que des notices de seconde main, qui ne se donnent pas la peine de
remonter aux sources. Mais le dfaut le plus frquent de ce genre de
livres est qu'ils sont d'ordinaire l'uvre de spcialistes qui entreprennent d'clairer les origines de leur discipline. Celle-ci leur apparat
comme un devenir autonome et continu dans la suite des temps. Il
s'agit l d'une illusion d'optique ; une science quelle qu'elle soit, ne
s'appartient pas elle-mme ; son devenir est, tout moment, solidaire du devenir gnral du savoir, auquel elle est lie par la mutualit
des significations, des valeurs, des schmas emprunts et reus. Si
bien que le spcialiste qui ne connat que sa spcialit, et la referme
sur elle-mme, ne connat pas sa spcialit.
En dehors de ces histoires particulires, une forme nouvelle de recherche interdisciplinaire s'est dveloppe en France ces dernires annes. Les penseurs dits structuralistes ont prsent une conception
originale de la pense, qui s'applique l'histoire des sciences humaines. Claude Lvi-Strauss et Michel Foucault, en particulier, mettent
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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l'accent sur la logique interne qui rgit l'ordonnancement des reprsentations individuelles en un certain moment de l'histoire. A l'ide d'une
vision du monde consciente, que chaque homme adopterait, en accord
avec les prsupposs rgnants dans le milieu culturel (Weltanschauung), les structuralistes substituent la conception d'un systme
inconscient, principe rgulateur s'imposant souverainement toutes
les dmarches de la pense. Cette pense de toute pense est une pense sans pense, d'une parfaite rigueur logique, condition de toute rflexion, mais non objet de rflexion pour ceux qui sont soumis passivement l'influence de ce premier moteur de la connaissance.
L'pistmologie structurale est valable travers l'espace mental
d'une poque donne, sans distinction de compartiments spcialiss.
Le systme du savoir dploie un rseau de relations rigoureusement
articules, qui constituent le code du savoir, la manire d'une
axiomatique interdisciplinaire. Celui qui se rendrait matre de ce code
dtiendrait la science suprme, clef de toute intelligibilit dans quelque domaine que ce soit ; la biologie et la mdecine, la linguistique,
l'conomie, la sociologie, etc. se tirent dductivement des principes
suprmes, une fois ajoutes les quelques variables relatives au territoire considr. L'ordre des structures dfinit un inconscient collectif,
d'autant plus parfaitement cohrent qu'il chappe l'arbitraire des initiatives individuelles. La pense sauvage des primitifs, analyse
par Lvi-Strauss, rvle une [xii] merveilleuse algbre, une combinatoire dont les ressources surpassent en finesse les schmas les plus
retors des logiciens modernes.
Au niveau d'abstraction suprme ainsi atteint, les difficults, incertitudes et contradictions de l'histoire du savoir s'vanouissent d'ellesmmes ; les vicissitudes phnomnales se rsorbent dans l'ordre essentiel, dont la contemporanit idale n'a pas tenir compte des dates
et des noms propres, des incohrences apparentes. La suite des accidents importe peu, car la vrit est manifeste dans son autorit anhistorique ou transhistorique, d'autant plus et d'autant mieux souveraine
qu'elle chappe, en principe, aux prises de la conscience rflchie.
Nous apprenons nanmoins qu'il existe des coupures pistmologiques ; il arrive qu'un systme en remplace un autre, sans qu'on
sache trop pourquoi, en vertu d'une sorte de tremblement de terre pistmologique. La configuration de l'espace mental se trouve subitement
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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transforme ; les structures constituent un nouvel ordonnancement,
sans doute ni plus vrai, ni moins, que le prcdent.
Il est difficile de se prononcer sur ces conceptions ; d'ailleurs, par
hypothse, la pense humaine se trouve exclue de la vrit ; elle se
dploie, semble-t-il, en dehors de la vrit, ou l'envers de la vrit.
L'intervention de la conscience ne peut que troubler l'ordre du systme, dont l'inaltrable validit ne saurait admettre le choc en retour des
fantaisies et illusions des subjectivits individuelles. L'homme n'est
qu'un empchement la vrit, si bien que Michel Foucault est
conduit, en toute logique, prononcer que l'homme n'existe pas. Les
philosophes de l'ge des Lumires ont invent de toutes pices ce fantasme, propre seulement troubler le bel ordre cyberntique de l'appareillage conceptuel. Les sciences de l'homme se rsorbent en un univers du discours dont la circonfrence est partout et le centre nulle
part ; les sciences de l'homme parvenues leur apoge seront des
sciences sans l'homme.
*
*
La mort de l'homme, proclame par les nouveaux prophtes, est la
consquence logique et ontologique de la mort de Dieu, annonce
l'Occident depuis bientt un sicle et demi par toute une srie de penseurs. Mais il ne s'agit plus ici seulement d'pistmologie, de thorie
de la science. Ce qui est en question, c'est la destine mme de l'humanit dans le moment prsent de la civilisation. La doctrine de la
mort de l'homme convient parfaitement un sicle qui a invent les
fascismes, les totalitarismes de toute espce, au sicle d'Hitler et de
Staline, des camps de concentration et de la bombe atomique. En dehors mme de toute rfrence ces paroxysmes eschatologiques, il est
clair que le dveloppement incontrl des dterminismes techniques et
conomiques ne peut considrer la personne humaine comme un centre d'intrt et de valeur. La mort de l'homme s'inscrit chaque jour
sous toutes sortes de formes dans les journaux.
Le problme serait alors de savoir si la fonction du philosophe se
rduit s'incliner devant le tragique quotidien, en lui confrant de sur-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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crot la bndiction de la logique. Une telle attitude revient une dmission de l'existence humaine devant la force des choses ; le domaine humain n'est qu'un jeu d'illusions et de fantasmes, ainsi que l'enseignaient dj les matrialismes scientistes la mode du XIXe sicle. Or
il est absurde de soutenir que les intentions et significations, les projets de l'humanit sont sans effet aucun sur l'ordre des choses ; toute
[xiii] l'histoire de la civilisation s'inscrit en faux contre cette thse.
L'instauration de la puissance technique affirme le droit de reprise de
l'ingnieur sur les dterminismes qu'il utilise ; la mdecine accrot les
possibilits de la vie. De gnration en gnration, l'homme ne cesse
de transformer la nature en lui obissant, en reprenant son compte
des mcanismes de mieux en mieux connus. Il faut un singulier aveuglement, une volont d'automutilation pousse jusqu'au suicide, pour
refuser de telles vidences.
Selon Novalis, le monde de l'homme est maintenu par l'homme,
comme les particules du corps humain sont maintenues par la vie de
l'homme. Les sciences humaines constituent des affirmations du
vouloir-vivre propre la communaut humaine ; le fait qu'elles sont
mal comprises et mal utilises ne doit pas dissimuler qu'elles sont aussi susceptibles d'un bon usage, qui peut contribuer prserver l'humanit des maux dont elle souffre, et dont elle risque de prir.
La connaissance interdisciplinaire doit assumer la tche de constituer une anthropologie fondamentale, regroupant les donnes fournies
par les disciplines particulires. Elle doit dgager la forme humaine
d'ensemble, et dfinir les schmas de condensation autour desquels
s'organise toute comprhension de la ralit humaine. Bien entendu, il
ne s'agit pas de crer de toutes pices une anthropologie doctrinale a
priori, une philosophie de plus, aussi vaine que toutes les philosophies. La science de l'homme, est une science qui cherche l'homme, et
non une science qui l'a trouv. Elle se perd elle-mme ds qu'elle croit
s'tre trouve ; mais elle ne se chercherait pas si elle ne s'tait dj
trouve.
La connaissance de l'homme et du monde est la tche de l'homme.
La connaissance de l'homme et du monde est ensemble l'dification de
l'homme et du monde. Dans l'enqute des sciences humaines, c'est
l'homme qui fait les demandes et les rponses. Mais celui qui a trouv
la rponse n'est pas le mme que celui qui a pos la question ; car la
position de la question est dj une prise de conscience, et la recher-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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che, puis ventuellement la dcouverte, de la rponse, entranent modification de l'interrogateur.
Le drame de la culture moderne, c'est que, sous la pression de dterminismes et d'intrts contradictoires, l'image de l'homme s'est
brouille. C'est cette image dissocie qu'il s'agit de restaurer, selon le
langage de notre poque. Il faut reconnatre aujourd'hui l'anthropologie cette priorit de signification que la scolastique accordait la
thologie. Aux exigences mthodologiques des sciences humaines
particulires, l'exigence anthropologique doit superposer une rclamation, toujours la mme, et qui pourrait s'exprimer par la formule :
Qu'as-tu fait de ton frre ? .
[xiv]
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
39
[7]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
INTRODUCTION
LA CRISE PISTMOLOGIQUE
DES SCIENCES HUMAINES
Retour la table des matires
C'est en 1883 que Dilthey publiait son Introduction aux sciences
de l'esprit 5. Cette critique de la raison historique , selon le mot de
son auteur, peut tre considre comme la premire tentative d'ensemble pour une pistmologie la mesure des sciences humaines, dont le
dveloppement tait, depuis prs de deux sicles, l'un des aspects essentiels de la culture occidentale. Dans un esprit nouveau, la ncessit
tait nettement affirme de donner un statut mthodologique l'ensemble des disciplines venues largir l'horizon intellectuel. Les sciences positives qui, jusque-l, s'taient consacres surtout la connaissance de la nature se donnaient dsormais, et de plus en plus, l'homme
lui-mme comme objet d'tude. Une vritable rvolution spirituelle
s'accomplissait ainsi, marque, ici et l, par des rsistances violentes
et des polmiques, mais sans que les tmoins directs puissent prendre
conscience de l'ampleur du phnomne. Les incidents, les pisodes,
5
Einleitung in die Geisteswissenschaften ; traduction franaise par Louis
SAUZIN sous le titre assez inexact : Introduction l'tude des sciences humaines, P.U.F., 1942.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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masquaient le fait dcisif d'un renouvellement du monde et de l'homme, aussi complet, et davantage peut-tre, que celui qui se ralisa,
dans l'effondrement de la civilisation mdivale, au moment de la Renaissance.
Le rare mrite de Dilthey est d'avoir pleinement compris, mieux
qu'Auguste Comte ou que Stuart Mill, que le vin nouveau ne devait
pas tre vers dans les vieilles outres. Les sciences humaines, en pleine expansion, dessinaient les contours d'un nouveau monde intellectuel qui appelait une rflexion selon de nouvelles structures de pense.
La prpondrance abusive des sciences de la matire et de la nature se
trouvait dmentie, dans le domaine humain, par un autre type d'intelligibilit, fond sur l'affirmation du primat du temps sur l'espace. Dans
les sciences de l'esprit, l'homme a affaire l'homme ; il s'efforce de
comprendre l'autre, mais ne peut le faire qu'en se comprenant luimme. Toute intelligence vritable apparat ici comme une interprtation de la vie ; elle doit tre la fois historique et biographique. Dilthey a travaill sans relche l'laboration des catgories de la comprhension humaine, dont il a mis en pleine lumire la spcificit.
Malheureusement, son influence, assez forte parmi les philosophes
allemands, ne s'exera gure en dehors de son pays d'origine, et d'ailleurs ne trouva pas d'cho bien rel parmi les spcialistes de ces disciplines auxquelles Dilthey avait consacr le meilleur de sa rflexion.
Au surplus, l'Introduction aux sciences de l'esprit est reste inacheve : la publication de 1883 s'annonce [8] comme une premire moiti , mais la seconde ne vit jamais le jour, et les immenses recherches
du grand humaniste prsentent rtrospectivement, un aspect fragmentaire. Il ne pouvait gure en tre autrement ; l'entreprise avait quelque
chose de prmatur. Les sciences humaines ont ralis, depuis trois
quarts de sicle, d'immenses progrs. L'histoire, rpondant, sans le
vouloir, la prophtie de Dilthey, est sortie de l'ge positiviste o la
maintenaient Bernheim, en Allemagne, Langlois et Seignobos, en
France. La gographie s'est humanise ; la psychologie, l'ethnologie,
la sociologie, la dmographie, l'conomie politique, la biologie humaine et la mdecine ont radicalement chang de visage. Mais ce dveloppement s'est accompli au hasard, sans plan d'ensemble, sans que
les philosophes s'y intressent d'une manire systmatique, et sans que
les spcialistes aient prouv, d'ordinaire, le besoin de dborder l'hori-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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zon immdiat des questions prcises qu'ils se posaient, pour prendre
conscience des solidarits intrinsques de l'ordre humain.
On ne saurait trop s'tonner de ce retard pistmologique des
sciences humaines. Alors que les sciences de la matire, les sciences
de la nature, dont l'ventail se dploie, dans une obissance plus ou
moins stricte la discipline mathmatique, de la physique la chimie
et la biologie, avec les intermdiaires de la chimie physique et de la
chimie biologique, jouissent d'une armature conceptuelle bien dfinie
et sans cesse rexamine, les sciences de l'homme progressent en ordre dispers, sans souci de l'apparentement qui devrait maintenir entre
elles un dnominateur commun. Lunit de la physique sociale
dans la classification d'Auguste Comte (1830) a dfinitivement clat
en un nombre indtermin de fragments plus ou moins incohrents, et
le tableau des sciences noologiques prsent en 1843 dans l'uvre
d'Andr Marie Ampre n'a plus qu'un intrt rtrospectif, tout de mme que les essais, dans le mme sens, de Stuart Mill et de Spencer.
Dilthey avait conscience de composer le Novum Organum des sciences humaines, mais celles-ci attendent toujours leur Discours de la
Mthode.
Cette enfance mthodologique explique sans doute, si elle ne la
justifie pas, la mfiance des philosophes l'gard de la science de
l'homme. Quarante ans aprs l'ouvrage de Dilthey, Lon Brunschvicg
demande la physique seule, et la mathmatique, l'attestation des
progrs de la conscience humaine. Paradoxe trange, ni la biologie, ni
l'histoire, ni la sociologie n'entrent en ligne de compte lorsqu'il s'agit
de mettre en lumire l'avancement de la connaissance que l'esprit peut
prendre de lui-mme grce l'examen rflchi de son travail d'laboration scientifique. Le grand penseur qu'tait Brunschvicg hsitait
reconnatre aux sciences humaines le statut de sciences part entire ;
elles demeuraient des parentes pauvres, misrables sciences conjecturales , selon le mot de Renan. Cette attitude d'indiffrence ou
d'hostilit reste celle de bon nombre de philosophes de notre temps.
Pourtant l'historiographie n'est-elle pas aussi une odysse de la conscience ? et l'anthropologie, la sociologie, la mdecine ? Le fait que ces
disciplines nous touchent de trs prs, nous mettent personnellement
en cause, ne devrait pas en dtourner l'attention des mtaphysiciens,
bien au contraire.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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Nous nous heurtons ici un prjug qui intervient la manire
d'un obstacle pistmologique insurmontable aux yeux de beaucoup
d'excellents esprits, fidles la tradition de Platon et de Descartes.
Cette famille spirituelle demeure persuade que les sciences dites
exactes bloquent en elles l'essentiel de la recherche de la vrit.
L'entreprise de la connaissance ne saurait se raliser de plusieurs manires diffrentes ; ses premiers succs dfinissent le prototype jamais de toute certitude. Les sciences non mathmatiques, parce qu'elles ne correspondent pas au modle strotyp de [9] l'axiomatisation
euclidienne, ne sont pas des sciences rigoureuses, et donc ne mritent
pas d'tre prises tmoin par l'enquteur soucieux de dcouvrir la vrit de l'tre humain.
Ce parti pris apparat intenable l'examen ; il postule un ralisme
mathmatique naf, en vertu duquel le langage de lintelligence calculatrice manifesterait la parole cratrice d'un Dieu gomtre. Or rien
n'autorise affirmer que les quations mathmatiques constituent le
dernier mot de la ralit. Il est vrai que l'oeuvre des gomtres reprsente l'une des plus parfaites russites dans l'oeuvre de la connaissance ; mais les mathmatiques ne sont pas sacres pour autant, et la langue des calculs peut devenir elle-mme matresse d'illusion si elle
s'impose partout tort et travers. La mathmatique nous livre l'pure
d'une des tentatives de l'esprit humain, parmi toutes les autres ; et
lorsqu'elle se veut exclusive, elle risque de n'tre plus qu'une vaine
caricature.
Lpistmologie contemporaine a mis en pleine lumire cette relativit du langage mathmatique. Elle n'y voit plus la rvlation d'une
surralit, mais plutt une sorte de rserve indfinie de formes et de
structures mises la disposition des savants spcialiss dans tel ou tel
ordre de phnomnes, qui peuvent y choisir des formulaires leur
convenance. Les mathmatiques pures, crivait rcemment Lon
Brillouin, sont construites sur des abstractions, sur des rves irralisables : le point immatriel et sans dimensions, les lignes sans paisseur,
les plans et surfaces infiniment minces, l'espace continu, etc. (...) La
rigidit logique de ces structures fantastiques s'allie avec une fragilit
de cristal. Le physicien ne peut plus admettre ces mthodes irrelles.
Toute la science atomique moderne est en complte opposition avec
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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les mathmatiques pures 6 . Le mathmaticien, chercheur d'absolu,
apparat ainsi aveugle la ralit. Dans le domaine physique, la thorie mathmatique, loin de livrer l'essence des choses, n'en fournit
qu'une approximation plus ou moins lointaine, fort utile certes, mais
dont il ne faut pas tre dupe. Une thorie physique, crit encore
Lon Brillouin, n'est qu'une carte d'une portion du monde extrieur.
Gardons-nous de lui donner plus d'importance qu'elle n'en possde
rellement. Tt ou tard, il faudra se dbarrasser des abstractions illusoires des mathmatiques pures. Le physicien doit reprendre contact
avec la terre... 7
La protestation du physicien contre l'imprialisme mathmatique
autorise, bien plus forte raison, celle du philosophe. La mtaphysique, aujourd'hui, ne peut plus accepter d'tre l'humble servante de la
mathmatique ; elle ne doit plus lui confier toute son esprance, comme si elle avait ncessairement partie lie avec elle, et avec elle seule.
L'exercice de l'esprit dans l'ordre de larithmtique, de la gomtrie ou
de la topologie peut sans doute fournir, l'examen, des indications
utiles sur certains mcanismes intellectuels ; mais il serait absurde
d'imaginer qu'il nous rvlera jamais le sens, et encore moins la solution, des grandes questions qui se posent l'homme soucieux d'clairer sa condition dans le monde. La fascination mathmatique s'explique sans doute par le fait que l'esprit semble port, dans ce domaine,
sa plus haute puissance par l'exercice d'une activit qui n'obit qu'
elle-mme en toute rigueur. Mais cette validit plnire n'est possible
que parce que l'intelligence fonctionne vide, ayant lch la proie de
l'existence pour l'ombre du calcul. Le mtaphysicien qui se laisse
prendre ces mirages se rend coupable, sans le savoir, d'un vritable
abandon de poste ; il a dsert [10] le rel pour se rfugier dans un de
ces arrire-mondes plus propices au confort intellectuel, et dont Nietzsche dnonait l'illusion.
Le sparatisme de l'intellect, tentation de tous les rationalismes de
stricte observance, campe sur les positions pistmologiques du mathmatisme cartsien. Or Descartes formait son idal du savoir en
6
7
Lon BRILLOUIN, Posie mathmatique et thorie physique, Nouvelle
revue franaise, aot 1957, p. 316.
Ibid., p. 322 ; cf. dans le mme sens : Louis ROUGIER, Trait de la
Connaissance, Gauthier-Villars, 1955, passim.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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fonction de l'tat actuel de la connaissance. Il ne pouvait prendre en
considration les sciences humaines, pour l'excellente raison qu'elles
n'existaient pas encore. S'il mprisait l'histoire, c'est que les historiens
de son temps ne lui en offraient qu'une caricature : on comprend quil
ait nglig Mzeray, mais en un autre sicle, il aurait sans doute reconnu limportance d'un Ranke ou d'un Lucien Febvre. Nous vivons
en un temps o les sciences humaines existent ; leur influence pse
d'un poids sans cesse croissant sur la vie sociale, conomique et politique des peuples de la terre ; l'existence quotidienne de chacun d'entre
nous en est profondment marque. Il serait absurde de se boucher les
yeux devant un phnomne aussi gnral, dont les rpercussions proches et lointaines mettent en cause les structures mmes de notre civilisation.
Il faut souligner cette indiffrence des philosophes qui, pour la
plupart, se refusent reconnatre l'vidence. Aujourd'hui encore, lorsqu'on parle de philosophie des sciences , on se rfre d'ordinaire au
seul domaine des sciences dites exactes : mathmatiques, physique,
chimie et biologie. La trs estimable Introduction l'pistmologie
gntique, de Piaget, atteste la persistance de cet tat d'esprit, selon
lequel la seule mthodologie des sciences de la matire et de la nature
serait apte fournir des indications pour le bon usage de la pense.
Les sciences humaines, sciences inexactes, ne pourraient, semble-t-il,
donner la mditation que de mauvais exemples. Le paradoxe est
alors que les disciplines qui alimentent la connaissance de lhomme
rel ne sont pas prises tmoin lorsqu'il s'agit pour l'homme de tirer
au clair le sens de l'existence humaine. La fonction de l'pistmologie
consiste raliser une prise de conscience, aprs-coup, des dmarches
de l'intelligence scientifique ; elle les rpte en esprit pour en dgager
la signification. Les sciences de l'homme ne se contentent pas de donner carrire un esprit dsincarn ; elles ont pour objet les attitudes,
les conduites de la personnalit concrte et, par l, elles sont seules
rvlatrices du phnomne humain dans sa plnitude. Une philosophie
des sciences appliques aux sciences humaines serait donc, en quelque
sorte, une science de la philosophie.
Nous sommes loin de compte. Et l'indiffrence coupable des mtaphysiciens l'gard des sciences de l'homme entrane par contrecoup
l'hostilit plus ou moins agressive des spcialistes envers la philosophie. Cette non-reconnaissance mutuelle est ds lors prjudiciable aux
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
45
deux camps : non seulement les mtaphysiciens se perdent en leurs
labyrinthes d'abstractions sans porte, mais les historiens, les psychologues, les sociologues et autres techniciens de l'humain, refusant de
prendre conscience des tenants et aboutissants de leurs recherches,
paraissent littralement aveugles ce qu'ils font. La saine raison y
perd sur les deux tableaux.
Cette affirmation n'a malheureusement rien de fantaisiste ; il est ais d'en fournir des exemples saisissants. L'ignorance et l'incuriosit
des philosophes vis--vis de l'essor des disciplines anthropologiques
apparat comme une caractristique constante dans lcole franaise
depuis Royer Collard et Victor Cousin jusqu' Brunschvicg et Alain,
en passant par Ravaisson, Lachelier et Lagneau ; la mme attitude se
retrouve d'ailleurs, sans distinction d'cole, dans la pense existentielle de Gabriel Marcel et dans l'ontologie phnomnologique de JeanPaul Sartre. Mais les penseurs allemands, un Husserl, dans son souci
de faire de la philosophie une science rigoureuse , un Heidegger,
tenacement hostile tout humanisme o se dgraderait [11] l'unit et
l'universalit de l'tre, apparaissent tout aussi hostiles l'enseignement
de Dilthey 8.
Lachelier, par exemple, qui rgne sur une longue priode de la philosophie universitaire franaise, publie en 1885, dans la Revue philosophique, un article rest classique, sous le titre : Psychologie et Mtaphysique. L'tude conclut que la science authentique de l'esprit n'est
pas la psychologie, mais la mtaphysique. Les premiers mots du texte
disent : le nom de psychologie est rcent ... 9 , affirmation premptoire que vient temprer un peu plus loin la correction suivante : il
importe peu de savoir qui la psychologie doit le nom qu'elle porte
aujourd'hui ... 10 Une discipline condamne ne mrite sans doute
pas d'tre examine avec une prcision excessive. On s'tonnera
nanmoins que le penseur scrupuleux qu'tait Lachelier n'ait pas pris
la peine de s'informer davantage. Il aurait dcouvert sans trop de peine
que le mot de psychologie , loin d'tre en 1885 un nologisme,
8
9
10
On trouvera dans notre Trait de Mtaphysique (Colin, 1957, p. 167 209)
une longue tude consacre cet escamotage de l'homme dans la philosophie .
Dans : uvres de Jules Lachelier, t. I, P.U.F., 1933, p. 169.
Ibid., p. 170.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
46
avait dj ses lettres de noblesse. Le terme Psychologia apparat ds
les dernires annes du XVIe sicle dans le titre d'ouvrages allemands.
On le retrouve, un sicle plus tard, dans les notes de Leibniz 11, et il
devient bientt d'un usage courant. Christian Wolff, qui fut une sorte
de Lachelier dans la philosophie allemande du XVIIIe sicle, consacre
cette discipline des traits considrables, une Psychologia empirica
en 1732 et une Psychologia rationalis en 1740. Toute une littrature
d'tudes et de manuels fleurit dans le sillage de ces ouvrages. En Angleterre, David Hartley emploie le mot psychology dans ses Observations on man, parues en 1749, et traduites en franais en 1755. Enfin
le trs clbre Charles Bonnet publie en 1754 un Essai de psychologie
o le mot s'affirme sous sa forme franaise.
Lachelier ignore ddaigneusement ces donnes historiques relatives une discipline qu'il juge d'emble sans intrt. Il ne remonte pas
au del de Victor Cousin, en lequel il voit le fondateur de la psychologie franaise. Seulement il est permis, ds lors, de se demander ce que
vaut la condamnation porte par un juge aussi mal inform. C'est en
dehors de la tradition du spiritualisme universitaire que dbute en
1843, l'instigation de Baillarger, la publication des Annales mdicopsychologiques ; ds l'origine, s'y affirme avec une lucidit prophtique le programme d'une science de l'homme, sain ou malade, selon
l'esprit la fois positif et philosophique de la glorieuse cole parisienne de mdecine et de psychiatrie, institutrice de l'Occident, envers laquelle la postrit se montre si ingrate. La philosophie franaise
conserve pieusement dans ses archives Psychologie et mtaphysique
de Lachelier ; elle a oubli, ou plutt elle n'a jamais pris en considration, le manifeste des Annales mdico-psychologiques, non plus que
l'uvre sculaire qui s'en est suivie.
Le mme Lachelier, en prsence des dveloppements contemporains de l'anthropologie, qui s'accordent mal avec des postulats spiritualistes, n'a pas d'autre attitude que de se voiler la face. Ayant lu, par
11
Opuscules et fragments indits de Leibniz, p.p. COUTURAT, Alcan 1903,
p. 526. Couturat, qui dit le texte postrieur 1696, suggre qu'il s'agit d'un
mot nouveau , pour expliquer une erreur d'criture de Leibniz. Pas si
nouveau pourtant, ds 1696. On trouvera toutes les prcisions utiles sur
les origines de la psychologie en Allemagne dans : Max DESSOIR, Geschichte der neueren deutschen Psychologie, t. I, 2e dition, Duncker Verlag,
Berlin, 1902.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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hasard, une tude sur la famille prhistorique, d'o il ressort que celleci ne se conformait [12] pas exactement aux prceptes de l'impratif
catgorique, il communique son motion son ami mile Boutroux,
autre penseur de la mme obdience : Tout cela est effrayant, et
quand cela serait rellement arriv, il faudrait dire, plus que jamais,
que cela n'est pas arriv, que l'histoire est une illusion et le pass une
projection, et qu'il n'y a de vrai que l'idal et l'absolu ; l est peut-tre
la solution de la question du miracle. C'est la lgende qui est vraie, et
l'histoire qui est fausse 12. Ce texte tonnant donne la clef de l'attitude fondamentale du mtaphysicien l'gard des sciences humaines. Si
la mathmatique et la physique mritent considration, c'est qu'elles
ne mettent pas en question l'idal et l'absolu. Mais ds que la ralit
humaine risque d'tre manifeste telle qu'elle est, dmentant les spculations du sage, celui-ci se cache la tte dans le sable, pratiquant la
politique intellectuelle de l'autruche pour sauvegarder ses bons sentiments. Fiat philosophia, pereat mundus...
Sans doute le mtaphysicien se figure-t-il avoir, ce prix, prserv
l'essentiel. Seulement sa mditation se poursuit ds lors dans une sorte
de vide humain, elle concerne tout le monde et personne, dessinant les
configurations abstraites d'un no man's land o les hommes rels ne
pntrent jamais. De l l'imprcision essentielle du langage philosophique, par del son apparence de rigueur. Dans un monde en voie de
constant renouvellement, seuls les concepts philosophiques demeureraient inaltrables : temps, espace, raison, libert, droit, devoir, tre,
devenir, etc., tous les termes du langage sauvegarderaient leur identit
travers les millnaires, ce qui autoriserait le mtaphysicien continuer ses fonctions de paisible conservateur de momies. Il est pourtant
clair que le sens des mots s'tablit dans une relation l'poque et
l'vnement ; le sens change avec l'poque, de sorte que le mme mot
peut tre appel poser et rsoudre des questions essentiellement
diffrentes. Pour ne prendre qu'un exemple, l'ide de libert assume
des significations trs diverses selon qu'elle est mise en cause par un
clerc du Moyen-ge, par un humaniste du XVIe sicle, par un nouvel12
Lettres de Jules Lachelier, dition hors commerce, 1933, mile Boutroux,
21 juillet 1876, p. 113-114. Il faudrait ici rappeler ou plutt apprendre
tous les philosophes qui ne l'ont jamais su que Leibniz, passionn de minralogie, est un prcurseur de la gologie, et que Kant est un des fondateurs
de la gographie moderne. Ces mtaphysiciens-l avaient le sens du rel.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
48
liste du XVIIIe, par un rvolutionnaire de 1793, un militant socialiste
du XIXe sicle, un propagandiste communiste du XXe ou un paisible
professeur d'universit. Et lorsqu'il s'agit d'une aire culturelle loigne
de l'Occident, celle de la Chine traditionnelle, ou de l'Inde, celle de tel
ou tel peuple d'Afrique ou d'Ocanie, le sens du concept de libert ne
peut tre retrouv que grce des transpositions plus ou moins hasardeuses.
Toute mditation philosophique se situe en un temps donn ; elle
est la mesure d'un monde et son rayon d'action se trouve limit par
l'expansion d'une culture. A vouloir ignorer ces prsupposs, on ne
fait en ralit que leur obir davantage. Il y a une alination philosophique, analogue celle d'Archimde, poursuivant dans l'abstrait ses
calculs, sans mme s'apercevoir que la place est prise et qu'il est inutile dsormais de tirer des plans pour sa dfense. Sans doute le penseur
peut-il faire illusion, en recourant pour son compte, aux consolations
de la mtaphysique. Mais il n'en impose pas autrui, et singulirement aux spcialistes des sciences de l'homme. Ceux-ci ne sauraient
admettre que leur labeur soit nul et non avenu aux yeux de celui qui se
prtend l'arbitre suprme de la condition humaine. Le philosophe, qui
devrait les aider, leur fournir des lments d'intelligibilit, des structures pour la comprhension de leurs objets particuliers, [13] les regarde
de haut, avec un ddain qui n'a d'gal que son incomptence. C'est un
fait que les philosophes, lorsqu'ils invoquent l'Histoire, par exemple,
traitent d'un concept si gnral qu'il n'entretient aucun rapport avec les
tudes historiques relles : jamais un vnement prcis, un fait, une
date, un personnage proprement historique, seulement un fantme
idologique assez dsincarn pour autoriser des gymnastiques verbales, de brillantes dialectiques o l'historien militant ne reconnat plus
son bien. Homme de savoir probe et minutieux, il a horreur des illusionnistes, et prfre s'en tenir ses certitudes modestes et ses incertitudes propres, dont il mesure du moins peu prs exactement la porte. Les livres des philosophes, d'ailleurs illisibles le plus souvent, ne
contiennent rien qui puisse lui tre utile.
Situation dsastreuse, qui aboutit un vritable dialogue de sourds,
galement prjudiciable aux deux parties en prsence. Peu de temps
avant sa mort, en 1941, Charles Seignobos, historien honnte qui avait
beaucoup rflchi la mthodologie de sa science, selon l'esprit positif en honneur la fin du XIXe sicle, confiait un confrre sa dcep-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
49
tion : J'ai l'impression, crivait-il Ferdinand Lot, que, depuis un
quart de sicle peu prs, le travail de pense sur la mthode historique, trs actif depuis 1880 et surtout 1890, atteint un point mort. Je
n'ai plus rien lu de nouveau, rien que des morceaux de philosophie de
l'histoire, c'est--dire de mtaphysique 13. Le propos, trangement
injuste, n'en est que plus rvlateur : Seignobos considre comme sans
intrt pour le travail historique proprement dit les recherches allemandes de Dilthey et de ses successeurs, l'uvre italienne de Benedetto Croce ; il nglige rsolument les ouvrages du philosophe Raymond
Aron aussi bien que les mouvements de pense, dans le domaine de
l'histoire militante, dont un Henri Berr et un Lucien Febvre furent, en
France, les initiateurs.
L'historien doit donc, de l'avis de Seignobos, se garder de toute
curiosit mtaphysique. L'historiographie ne pose pas de problmes
qu'elle ne puisse elle-mme rsoudre. Les faits historiques, consigns
dans les documents, s'offrent nous de la mme manire que les phnomnes matriels se prsentent l'investigation du chimiste ou du
physicien. Ils sont seulement un peu plus compliqus, ce qui demande
au chercheur une plus grande sagacit, mais ne modifie nullement les
conditions du problme pistmologique. Comme l'histoire, crit
Seignobos, opre sur des faits beaucoup plus difficiles constater
exactement, et avec des moyens plus dfectueux qu'aucune autre
science, dpourvue de tout instrument d'observation, rduite aux forces de l'esprit humain, naturellement confus, vague, htif, la mthode
consiste rsister la dmarche spontane et procder en sens oppos la nature, avec prcision et prudence 14.
peu prs exactement la mme poque, un autre historien minent, dont la comptence scientifique n'est nullement en cause, Louis
Halphen, rdige une petite Introduction l'histoire o s'affirme la
mme indiffrence candide aux prsupposs de la connaissance. La
bonne volont, la patience, la sagacit viennent aisment bout de
toutes les difficults : Dans la pratique, la plupart des faits ressortent
avec une clart suffisante du simple rapprochement des tmoignages
recueillis, pourvu que le dossier en ait t tabli avec soin (...). Il suffit
13
14
La dernire lettre de Charles Seignobos Ferdinand Lot, juin 1941, Revue
historique, juillet-septembre 1953, p. 3-4.
Ibid., p. 6.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
50
alors de se laisser en quelque sorte porter par les documents, lus l'un
aprs l'autre tels qu'ils s'offrent nous, pour voir la chane des faits se
reconstituer presqu'automatiquement. 15 Les [14] faits parlent d'euxmmes ; il faut s'effacer devant eux, et toute la mthodologie culmine
dans la ralisation d'une histoire sans historien. Cet effacement suprme dfinit l'objectivit la manire d'un suicide du chercheur. Reste savoir si l'historien peut en fait parvenir abstraire son esprit de
sa personnalit propre et de son poque, s'il peut se dsolidariser de
toutes les perspectives dans lesquelles il est pris, pour oprer dans
l'absolu d'un pass fig une fois pour toutes, tel qu'en lui-mme enfin l'ternit le change... Question redoutable, et qui met en cause
toute une mtaphysique de la connaissance. Halphen lui-mme a peuttre entrevu la difficult, mais il l'esquive en quelques mots, o la
contradiction implicite se dissimule sous un ton premptoire : Sortir
de soi pour accder de plain-pied au pass ou, si l'on prfre, recrer
en soi selon le cas, l'tat d'esprit d'un contemporain de Pricls, de
Charlemagne ou de Louis XIV est la condition mme d'une science
historique pleinement consciente de ses devoirs... 16
Que signifie au juste cette condition ? Peut-elle tre remplie,
dans quelle mesure, et quel prix ? N'y a-t-il pas contradiction entre
l'ide d'une objectivit plate, quasi-matrielle, et celle d'un dpaysement spirituel, entre l'impersonnalit de la premire et la dpersonnalisation suppose par le second ? L'historien de stricte observance
recule, horrifi, devant ces spectres philosophiques dresss sous ses
pas. Il se contente de collectionner des faits, duement vrifis, qui
composent ses yeux une histoire sans philosophie, l'historien disparaissant modestement derrire sa matire. C'est ainsi que le considrable Manuel de politique trangre d'mile Bourgeois, sur lequel peinrent tant de gnrations d'tudiants, rduisait l'histoire diplomatique
en une poussire quasi-impalpable de dates et d'vnements, dont la
densit masquait le rel bien plutt qu'elle ne rvlait. La matire de
ces pais volumes tait peu prs l'histoire elle-mme comme les
molcules et les lectrons sont la ralit de l'tre vivant qui se ralise
travers eux. La plus haute exactitude apparaissait ici comme la ngation mme de la vrit.
15
16
HALPHEN, Introduction l'histoire, P.U.F., 1946, p. 37-38 et 43.
Ibid., p. 14.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
51
On n'chappe pas la philosophie, la pire philosophie tant celle
qui s'ignore elle-mme. Le spcialiste qui ne veut pas tre induit en
tentation de penser, d'largir tant soit peu la porte de sa rflexion,
demeure prisonnier d'une mtaphysique implicite et d'autant plus tyrannique. Ainsi en est-il d'un Seignobos ou d'un Halphen, captifs inconscients de l'idologie positiviste en faveur la fin du XIXe sicle.
La mtaphysique, correctement conue, consiste simplement dans
l'exigence de penser ce qu'on pense ; elle impose le souci d'une sorte
de recul, du sens apparent et donn jusqu'au sens du sens. L'historien
devrait tre le premier savoir que les vidences elles-mmes sont
historiques : une science de l'homme sans prsuppos obit en ralit
aux prsupposs du sens commun, c'est--dire qu'elle admet sans critique la philosophie de Joseph Prudhomme, les ides de tout le monde, parfois rebaptises plus ou moins pompeusement.
De l cette impression gnante que les techniciens de telle ou telle
discipline, historiens, gographes, conomistes, psychologues, ignorent trs souvent de quoi ils parlent, bien qu'ils en parlent trs savamment. Leur science se dploie sur un fond d'ignorance rsolue ; ils ne
comprennent pas que, s'ils ne savent que ce qu'ils savent, ils ne savent
pas ce qu'ils savent. Il m'est arriv de demander deux minents spcialistes, en des secteurs diffrents, de l'histoire du moyen ge, quelques informations sur les historiens mdivaux : qui taient-ils ? de
quelle catgorie sociale ? pour qui crivaient-ils ? quel tait leur public ? pourquoi crivaient-ils ? en fonction de quelle intention secrte
ou avoue ? Mes interlocuteurs parurent [15] surpris par des questions
qui, visiblement, ne les avaient jamais proccups ; et tous deux finirent par me renvoyer la classique Histoire de l'historiographie, de
Fueter, qu'ils ne devaient gure avoir pratique, puisqu'ils ignoraient
qu'elle ne prend la question qu' partir du XVIe sicle 17...
17
J'assistais rcemment, au cours d'un colloque de spcialistes de la Renaissance, un expos sur la devotio moderna, mouvement de rnovation spirituelle qui se dveloppe en Europe la fin du XVe sicle. J'eus la curiosit de
demander au confrencier quelle pouvait tre la devotio antiqua, laquelle
s'opposaient les tenants de la spiritualit nouvelle. D'autre part, quelles
taient les rsonnances prcises de cette modernit , quelles valeurs affirmait cette dsignation, qui devait sans doute revtir la signification d'un
mot d'ordre, ou d'un programme. Les minents historiens europens runis
cette occasion reconnurent l'intrt de ces questions ; mais personne ne put
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
52
Philippe Aries, historien lui-mme, observait, dans un essai rcent :
Les mathmaticiens, les physiciens, les chimistes, les biologistes, les
naturalistes n'ont pu se passer de justification philosophique. Les historiens sont peu prs les seuls refuser cette mditation sur le sens
de leur discipline (...) Au-del des difficults techniques, jamais rien ;
aucun sens de l'apport des sciences du pass la connaissance de la
condition humaine et de son devenir 18. Le propos est excessif ; il y
a des exceptions, celle, par exemple, d'un Lucien Febvre et de son inlassable combat pour une autre histoire, dont il voulait qu'elle ft
proprement une science de l'homme. Mais, quelle qu'ait t, quelle
que demeure l'influence de Lucien Febvre, on doit reconnatre qu'elle
n'est pas parvenue dtruire une certaine mentalit historienne
moyenne, laquelle obissent encore bon nombre de ceux-l mmes
qui se rclament des nouvelles tendances. Ils demeurent, dans leurs
travaux, fidles l'idal d'une rudition sans curiosit, et qui se refuse
dpasser l'horizon troit de sa technologie.
Seulement cette attitude n'est pas particulire aux historiens ; les
mmes reproches pourraient tre adresss chacune des sciences de
l'homme en son particulier. La mme hostilit toute mtaphysique y justifie un scientisme courte vue, comme si la rigueur de la
mthode suffisait garantir la valeur d'une recherche. La technicit,
considre comme une vertu majeure, se suffit elle-mme, sans
qu'on se proccupe l'ordinaire d'assurer les fondements de la
connaissance, ni mme de prciser clairement les concepts essentiels.
J'ai gard le souvenir, observe Fernand Braudel, d'un conomiste de
renom, qui dfinissait l'conomie politique comme l'tude des
changes titre onreux . Tout tait dfini. Restait seulement prciser l'onreux : le mot avait concentr en lui toute l'obscurit du dbat 19. Un autre savant minent, Gabriel le Bras, note pour sa part :
18
19
rpondre. Il apparut qu'on n'y avait jamais pens. Pareillement, la plupart
des concepts historiques essentiels : peuple, nation, tat, classe, dmocratie,
rvolution, etc., sont employs d'ordinaire sans aucune puration critique,
selon l'acception du sens commun. Le vocabulaire historique n'est pas encore constitu.
Philippe ARIES, Le temps de l'histoire, d. du Rocher, Monaco, 1954, p.
276.
Fernand BRAUDEL, La gographie face aux sciences humaines, Annales,
Economies, Socits, Civilisations, 1951, p. 488.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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Un des maux dont me parat souffrir la sociologie, c'est qu'elle rpond presque toujours et je parle prcisment de la sociologie religieuse des questions quelle n'a pas poses, ou quelquefois rien
du tout. On entre dans le vif de la sociologie religieuse, on aborde les
dbats les plus compliqus, mais les termes mmes du dbat..., il est
rare qu'ils aient t poss d'une faon satisfaisante pour l'esprit 20.
[16]
On pourrait faire aux diverses sciences de l'homme le mme reproche de pcher par la base, et de se laisser duper dans une certaine mesure par leur mthodologie propre. La psychologie de laboratoire, par
exemple, celle qui rgne sur la vnrable publication de l'Anne psychologique, se dveloppe comme un dialogue hermtique entre initis,
et d'autant plus savant qu'il se formule d'une manire plus exacte en
quations, courbes et graphiques. Le postulat fondamental, jamais
clairement affirm, est que l'on serre la vrit humaine d'autant plus
prs que l'on utilise un langage chiffr plus rigoureux. En vertu de
quoi, on calcule pour calculer, sans trop savoir au juste ce qu'on calcule. Or absolument rien ne permet de penser que la ralit de l'homme
dans sa spontanit vcue se conforme aux normes de la formalisation
mathmatique. Les techniciens se contentent de suivre la voie ouverte
par la fameuse loi de Weber-Fechner, qui assure la premire correspondance entre la mathmatique et la perception. Or le principe de
Fechner, affirm dans des ouvrages aux titres pittoresques : Nanna,
oder das Seelenleben der Pflanzen (1848), Zend Avesta, oder ilber die
Dinge des Himmels und des Jenseits (1851), apparat d'abord comme
le fruit d'une intuition mystique et quelque peu dlirante, sur laquelle
ses lointains disciples prfrent jeter le voile de No. Encore faudraitil, pour remplacer ce fondement mtapsychique inavouable, trouver
autre chose... De mme, on a travaill pendant des dizaines d'annes
sur le schma du rflexe conditionnel construit et mis au point par Pavlov dans son laboratoire ; on l'a produit en grande srie, on l'a compliqu plaisir, on s'en est servi toutes fins utiles, sans se soucier de
savoir s'il s'agissait l d'autre chose que d'une vue de l'esprit, trangre
l'anthropologie concrte.
20
Gabriel LE BRAS, L'Explication en sociologie religieuse, Cahiers Internationaux de Sociologie, XXI, 1956, p. 60-61.
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54
Le retard pistmologique des sciences de l'homme est pourtant
prjudiciable leur dveloppement. C'est un fait, par exemple, qu'il
n'existe l'heure actuelle, en franais, aucune histoire de la psychologie, ni de la philologie, aucun expos satisfaisant du dveloppement
de la gographie, aucune histoire de l'anthropologie. La meilleure histoire de la mdecine demeure celle de Daremberg, parue en 1870. Cette indiffrence pour la recherche rtrospective trahit le ddain des spcialistes l'gard des tenants et des aboutissants du travail immdiat.
Chacun s'enferme dans sa routine, et considre avec mfiance le
confrre qui serait tent d'largir l'horizon, mettant ainsi en cause le
confort intellectuel de tous. Pas d'ides ! surtout pas d'ides ! : celui qui en a fait aussitt figure de trouble-fte. Ainsi d'un Boucher de
Perthes ou d'un Darwin au sicle dernier ; ainsi, plus rcemment, d'un
E.F. Gautier, d'un Frobenius, d'un Spengler ou d'un Toynbee, d'un
Teilhard de Chardin, ou mme d'un Lucien Febvre. Le cas de Freud
est peut-tre le plus significatif, dans la mesure o ses ides apportaient un largissement et un renouvellement des positions traditionnelles. Du coup il se heurta l'opposition rsolue des mdecins, des
psychologues et des sociologues, hostiles une conception d'ensemble
de l'tre humain, qui choquait non seulement les prjugs, mais encore
et surtout les routines mthodologiques.
Inertie d'autant plus trange que les sciences de l'homme ont pris
au XXe sicle une immense importance : elles psent dsormais d'un
poids dcisif sur les destines de l'humanit, assumant ainsi, qu'elles
le veuillent ou non, la fonction qui revenait la thologie dans la civilisation mdivale et chrtienne. Sociologie, anthropologie, conomie
sont appeles orienter la vie des individus et la vie des nations ; c'est
elles qu'il appartient de faire en sorte que les planifications ncessaires cessent de ressembler aux dlires d'un ilote ivre ou aux bauches
maladroits d'un apprenti sorcier. Nous sommes loin de compte, et le
dsordre prsent est l'une des consquences [17] de ce hiatus entre la
science des choses et celle de l'homme , dont parlait un gographe :
nous savons dsintgrer l'atome, ajoutait-il, et nous ne sommes gure capables de rsorber le chmage. Les sciences humaines sont tonnamment en arrire, et de ce dcalage rsulte la confusion du temps
prsent, qui est l'origine de nos maux 21. L'conomie politique,
21
Maurice LE LANNOU, La gographie humaine, Flammarion, 1949, p. 8.
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l'organisation du travail sont, elles aussi, des sciences de l'homme.
Combien de temps a-t-il fallu pour que les spcialistes le reconnaissent ?
L'entreprise est considrable ; elle ne peut aboutir que grce l'effort concert d'un grand nombre de chercheurs. Elle prsuppose une
vritable conversion pistmologique, un changement radical dans
l'tat d'esprit qui prvaut aujourd'hui encore chez la plupart des spcialistes des sciences humaines comme chez la plupart des philosophes. L'ide d'une science de l'homme devrait servir d'horizon commun et de lieu de rencontre aux techniciens des disciplines intresses, dont chacun se contente d'ordinaire de rclamer, au dtriment du
voisin, la meilleure part, l'historien se mfiant du psychologue, le
gographe prtendant constituer pour sa part une sociologie qui suffirait ses besoins, etc. Par del ces querelles de voisinage, qui ne peuvent se rsoudre que dans la collaboration et la fdration, la science
de l'homme s'affirme ncessairement comme un schma mtaphysique
de la condition humaine. La prise de conscience des facteurs constituants de son existence implique pour l'homme une option en valeur,
celle-l mme que le positivisme croyait pouvoir conomiser. La fuite
devant la philosophie est une fuite devant soi-mme, et donc la pire
philosophie qui soit. Chacune des sciences humaines ne gagne rien,
elle a tout perdre, se dissimuler qu'elle est un examen de conscience de l'humanit portant sur tel ou tel point particulier de sa ralisation
prsente ou passe.
Tout se passe pourtant comme si, plutt que de regarder la ralit
en face, savants et philosophes se rfugiaient dans la contemplation de
leurs chimres respectives. Les spcialistes cultivent le petit jardin de
leur rudition, satisfaits d'une technologie courte vue, et sans doute
obscurment conscients que s'ils voulaient aller plus loin, poser les
vraies questions, le terrain se droberait sous eux. Les textes, les documents, les statistiques, les tests, interprts d'une manire toute matrielle et du point de vue de la seule correction formelle, deviennent
un asile d'ignorance. Quant aux philosophes, dans leur majorit, ils
mettent le mme enttement refuser ce modle pistmologique
d'une science de l'homme, qui pourtant restituerait la mtaphysique
sa pleine actualit, sa fonction originaire de rassembleuse et d'arbitre.
Le philosophe ne voit pas que les sciences humaines lui fournissent
une investigation socratique de l'homme d'aujourd'hui. A la science de
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l'tre, il prfre une mditation sur le devoir tre. Il s'en tiendra donc
l'ide btarde de sciences morales et politiques , de sciences de
l'esprit , o l'aspect normatif l'emporte sur l'investigation positive. La
matire mise en oeuvre par les sciences normatives est une substance
intellectuelle et subtile, et qui se conforme docilement aux exigences
conjugues du Vrai, du Beau et du Bien, idoles mtaphysiciennes dont
la vertu majeure est de demeurer, dans leur splendide isolement, tout
fait indiffrentes la rvolte des faits. Les faits ont toujours tort, et la
mtaphysique classique a prcisment pour fonction de fournir
l'homme de l'esprit, gar ici-bas, les consolations appropries,
La spcificit de la science de l'homme n'est donc admise ni par les
uns, ni par les autres. Elle renvoie un domaine intermdiaire dont la
reconnaissance exigerait au pralable une rvision complte de la division du travail pistmologique traditionnellement admise, qui se
fonde sur la sgrgation [18] du fait et du droit, de la ralit et de la
valeur. Une fois accepte l'implication, et non plus l'exclusion rciproque, des deux domaines, un paysage neuf s'ouvre la recherche, o
le penseur redoute de s'aventurer, toutes scurits perdues, par crainte
de ne pouvoir aboutir. Or le mtaphysicien, dans sa perspective, peut
toujours aboutir et fermer sur lui-mme un systme de concepts.
L'Ethique de Spinoza constitue jamais un domaine formel parfaitement clos ; cercle vicieux, peut-tre, mais qu'importe ? puisqu'il suffit
assurer la tranquillit d'esprit du sage. Pareillement, une lie spcialise peut toujours tre mene bonne fin, condition de restreindre
suffisamment le problme pos. Une investigation historique, une enqute sociologique ou psychotechnique fournissent, moyennant un
labeur suffisant, la date exacte, le pourcentage statistique ou le temps
de raction cherch. La question ici prsuppose en quelque sorte sa
rponse, elle ne met pas en question les conditions mmes de la question. L'exigence d'une science de l'homme suppose l'abolition des
cloisonnements pistmologiques ; elle opre la jonction entre les
conditions gnrales de l'existence et de la pense et les proccupations plus ou moins triques des spcialistes. De sorte que, dans la
situation prsente, chacun reste chez soi, tant il parat difficile d'assumer des tches contradictoires et peut-tre sans espoir.
Nous ne sommes pourtant pas libres de nous maintenir dans un cadre pistmologique depuis longtemps prim. Les sciences humaines
s'affirment depuis plus de cent cinquante ans ; elles ne cessent d'ap-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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porter la rflexion philosophique des matriaux nouveaux. Imperturbables, les philosophes persistent penser comme si rien ne se passait alentour, sous leurs yeux, imitant leur manire les architectes du
XIXe et du XXe sicle qui continuaient btir en style byzantin ou
gothique basiliques et cathdrales. Compltement trangers aux possibilits nouvelles, aux vertus du bton, du verre et de l'acier, les responsables de la basilique de Lisieux, par exemple, offrent la parfaite
image de cette sclrose spirituelle qui se refuse voir les temps nouveaux dont un Perret ou un le Corbusier furent, avec quelques autres,
les pionniers. Pareillement les sciences humaines se trouvent places,
qu'elles le veuillent ou non, dans une situation rvolutionnaire ; elles
dmentent en fait les opinions mthodologiques de la plupart de leurs
techniciens. Les sciences anciennes se fondaient sur des prsupposs
aujourd'hui dpasss. Il ne suffit pas, pour les fonder en vrit et en
humanit, de prolonger la classification des sciences, en quelque sorte,
sur sa lance antrieure. Il faut trouver un sol nouveau pour y fonder
un savoir dont la structure sera intrinsquement diffrente de celle qui
assurait les sciences traditionnelles.
Si l'on veut mesurer la difficult d'une pareille conversion pistmologique, et l'ampleur des rsistances auxquelles elle se heurte, il
suffit de se reporter au prcdent de la rvolution non euclidienne
dans le domaine de la gomtrie. Dans ce cas aussi, il ne s'agissait pas
de mettre en lumire certaines consquences nouvelles des principes
traditionnellement reus ; les principes eux-mmes se trouvaient mis
en question, c'tait toute l'armature de la mathmatique tablie qui
craquait. Or la lutte contre les vidences familires occupe tout le
XIXe sicle ; la nouvelle conception du monde mathmatique triomphe seulement, dans toute son ampleur, avec les Grundlagen der
Geometrie, le grand ouvrage de Hilbert en 1899, et certains des grands
savants qui se consacrrent l'investigation du nouvel esprit scientifique s'usrent la tche, jusqu' y perdre la raison, tel le jeune et gnial
Johannes Bolyai. L'illustre mathmaticien allemand Gauss, mis au
courant des recherches de Bolyai par le pre du jeune homme, lui
crivit qu'il avait lui-mme obtenu, longtemps auparavant, les mmes
[19] rsultats, mais sans pouvoir se rsoudre les publier : Mon intention tait de ne rien faire connaitre de mon vivant de mes propres
travaux, dont la vrit je n'ai encore confi que peu de choses au papier. La majorit des hommes ne saisissent pas de quoi il s'agit, et j'ai
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trouv bien peu de gens qui coutassent avec un intrt particulier ce
que je leur en communiquais. Pour cela, il faudrait avoir vivement
senti ce qui manque, et la plupart n'en ont encore aucune clart 22.
Les sciences de l'homme en sont encore traverser leur crise non
euclidienne, et la partie, en ce qui les concerne, est loin d'tre gagne.
Lorsque Raymond Aron, introducteur en France de l'historisme allemand, soutenait, en 1938, ses thses en Sorbonne, il se heurta l'opposition rsolue de Fauconnet, gendre et hritier intellectuel de Durkheim. Le reprsentant de la sociologie orthodoxe se dclara pouvant
par l' esprit ngateur d'un travail qui ne pouvait tre le fait que
d'un satanique ou d'un dsespr . Fauconnet concluait ainsi sa critique : Je termine par un acte de charit, en vous redisant mon admiration et ma sympathie ; un acte de foi dans la valeur des thses que
vous condamnez, et un acte d'esprance, l'esprance qu' l'avenir la
jeunesse ne vous suivra pas 23. Ce texte passionn trahit clairement
l'intensit des rsistances, et les situe sur leur vritable terrain, car on
ne voit pas comment la foi, l'esprance et la charit pourraient faire
fonction de juges en matire d'pistmologie... Mais telle est prcisment la nature propre des sciences de l'homme qu'elles mettent en
cause l'existence personnelle ; elles s'enracinent au niveau des prjugs, des prfrences instinctives, elles dbouchent directement sur le
drame de chaque destine. Les ractions tenaces l'anthropologie
freudienne attestaient, par leur violence mme, qu'il s'agissait bien,
par del les schmas pistmologiques, d'une vritable lutte pour la
vie. Pareillement, les dbats sculaires autour de la philologie biblique
et de la critique des textes sacrs font bien voir que l'exgse met en
scne un combat dchirant de la conscience religieuse : quelle que soit
l'attitude prise, il est bien difficile de rester indiffrent.
La crise actuelle des sciences humaines est donc ensemble une crise de l'homme contemporain. Dans la pense contemporaine, l'image
de l'homme s'est trouble, et ce trouble se manifeste plein dans chaque science de l'homme, qui est aussi, qu'elle le veuille ou non, une
science pour l'homme. Ds lors il ne sert de rien au spcialiste d'invo22
23
Lettre cite dans GONSETH, les Fondements des Mathmatiques, Blanchard diteur, 1926, p. 78-79.
Compte rendu dans la Revue de Mtaphysique et de Morale, juillet 1938,
Supplment, p. 29.
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quer l'alibi de sa spcialit : comme tous ses chemins particuliers mnent l'homme, il est d'avance assur de n'arriver nulle part s'il est
incapable de toute prise de position anthropologique. Cette condition
au dpart fait l'unit des sciences humaines.
Il serait d'ailleurs injuste d'affirmer que tous les spcialistes
s'aveuglent sur le sens de leur propre recherche. Bon nombre d'entre
eux prennent conscience de l'impossibilit de limiter troitement le
cahier des charges de leur discipline. Varagnac, spcialiste du folklore, constate la crise de croissance que subissent actuellement les
sciences de l'homme. Tard venues dans l'activit scientifique gnrale,
elles demeurent des disciplines d'accumulation ; c'est--dire qu'elles
ne sont pas encore des sciences vritables 24. Et Varagnac rclame
des vues d'ensemble, des perspectives hardiment ouvertes sur le devenir de la civilisation. Fernand Braudel, historien, souligne [20] qu'il
existe aujourd'hui conjointement une crise de la gographie, une crise de l'histoire, une crise de la sociologie ou de l'conomie politique.
La vie actuelle remet en cause toutes les sciences humaines la fois,
solidaires les unes des autres, inextricablement mles 25. Les diverses sciences de l'homme ne jouissent que d'une autonomie trs relative : l'histoire est assez naturellement, comme la sociologie, une vue
globale du social. Mais toutes les autres sciences du social sont galement condamnes tre globales ou ne pas tre. L'conomique,
l'historique, le gographique se diffusent dans tout le social () Tout
cloisonnement des sciences sociales est une rgression 26.
Ainsi l'homme est le point focal qui assure la convergence de toutes ces disciplines. C'est ce que constate de son ct le sociologue
Georges Gurvitch : la ralit que toutes ces sciences tudient est la
mme : la condition humaine, considre sous un clairage particulier
et construite dans un objet particulier par une mthode spcifique 27.
S'il en est bien ainsi, toute recherche de cet ordre, qui ne procde pas
d'une vue d'ensemble de la condition humaine, pour en partir et pour y
revenir, est fondamentalement vicie : celui qui l'entreprend ne sait
24
25
26
27
Andr VARAGNAC, De la prhistoire au monde moderne, Plon, 1954, p. 5.
Fernand BRAUDEL, article dj cit, Annales..., 1951, p. 496.
Ibid., p. 492.
Georges GURVITCH, Rflexions sur les rapports entre philosophie et sociologie, Cahiers Internationaux de Sociologie, XXII, 1957, p. 10.
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pas, la lettre, ce qu'il fait. Or le spcialiste de l'homme par del toutes les spcialits, c'est le philosophe. Il est donc absurde que le technicien de l'humain se voile la face devant le thoricien de l'humain.
Georges Gurvitch met en pleine lumire sur un point particulier les
consquences funestes de ce divorce entre philosophie et sociologie . Il empche, observe-t-il, tout dveloppement de la thorie sociologique, car la thorie de n'importe quelle science et tout particulirement des sciences de l'homme, est impossible sans collaboration
avec la philosophie. Le sociologue sans orientation mtaphysique
pralable marche l'aveuglette : faute de cadres conceptuels purs
et clarifis, les enqutes empiriques s'enlisent dans des dtails sans
grand intrt et sont souvent parfaitement inutilisables (...) Soixantequinze pour cent des enqutes sociologiques amricaines ne sont jamais dpouilles, mais reposent pour toujours dans des tiroirs 28. Et
comme la fuite devant toute philosophie explicite n'conomise pas le
recours une philosophie, on aura recours une philosophie inavoue, sans critique, la plus mauvaise qui soit.
On ne peut nanmoins s'en tenir l. Car enfin le refus de la philosophie, plutt qu'une attitude de principe, une objection de conscience
fondamentale oppose la ncessit de penser ce qu'on pense, correspond ici une sorte de constat de carence. Si les philosophes prenaient cur le devoir de fournir les premiers principes, les fondements d'une science de l'homme concret, la situation serait tout fait
diffrente. Mais pour le moment il est difficile de reprocher aux techniciens des sciences humaines leur refus de prendre en considration
quelque chose qui n'existe pas.
Il faut donc reprendre le procs de l'optique traditionnelle en matire de philosophie. La fonction de la mtaphysique est de fournir,
d'ge en ge, par del la dispersion des connaissances et des techniques, une image du monde et de l'homme. Cette fonction de regroupement de la culture et de l'action, laquelle un Aristote, un Thomas
d'Aquin, un Descartes, un Leibniz, un Kant se consacrent de tout leur
gnie, il semble que les penseurs contemporains l'aient tout fait perdue de vue. Bien plutt que de marcher avec leur poque et d'quilibrer en esprit sa culture, ils paraissent [21] soucieux d'chapper leur
poque, comme s'il y avait incompatibilit radicale entre le rationnel,
28
Ibid., p. 6.
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l'ternel, et le temporel. Au lieu d'tre attention au rel, lucidation du
rel, la mtaphysique est devenue une cole de fuite devant le rel.
Elle se constitue en technique spcialise et se contente de poursuivre
l'exgse de son propre discours.
Lucien Febvre, dans un texte de 1938, s'tonnait, en historien, de
l'impermabilit l'histoire des prtendus historiens de la philosophie,
s'appliquant repenser pour leur compte des systmes parfois vieux
de plusieurs sicles, sans le moindre souci d'en marquer le rapport
avec les autres manifestations de l'poque qui les vit natre. Et qui,
devant ces engendrements de concepts issus d'intelligences dsincarnes, puis vivant de leur vie propre en dehors du temps et de l'espace,
nouent d'tranges chanes aux anneaux la fois irrels et ferms... 29. La perspective de l' historien de la philosophie ne fait
que prolonger vers le pass l'attitude adopte dans le prsent par le
mtaphysicien, spcialiste des entits ontologiques. De sorte qu'il faut
transposer dans l'actuel le vu de Lucien Febvre, souhaitant que les
philosophes songent non pas seulement au jeu des ides pures, ni
mme leur filiation logique, mais leur gense et leurs rapports
avec le mouvement gnral du sicle qui les vit natre 30.
Le malentendu perptue ici, en la sclrosant, une lente perversion
de l'exigence mtaphysique. La philosophie, autrefois toute puissante,
s'est vue peu peu chasser de partout par l'essor des sciences de la
nature, puis des sciences de l'homme. Elle contrlait jadis la totalit
du savoir, mais elle a d assister la constitution successive de domaines autonomes de connaissance, qui chappaient sa juridiction.
Mathmatique, physique, chimie, biologie, histoire, sociologie se sont
affirmes en dehors d'elle, c'est--dire contre elle, dans la mesure o
chacune pour sa part faisait la dmonstration de l'inefficacit, de l'inutilit de la mtaphysique. Le domaine de celle-ci s'est rtrci la manire d'une peau de chagrin ; et, finalement, vacu, vid de toute
substance, il s'est trouv rduit au paysage lunaire de l'ontologie dogmatique, dont la morne contemplation occupe les titulaires des dernires chaires d'universit consacres cet office. Ces penseurs compensent tant bien que mal leur sentiment d'infriorit devant le rel en g-
29
30
Lucien FEBVRE, Combats pour l'histoire, Colin, 1952, p. 278.
Ibid., p. 283.
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rant le monopole de l'absolu qu'ils se sont attribus, et que personne
ne leur conteste.
Auguste Comte, devant l'tendue du dsastre, avait propos une
autre solution. Il prtendait remplacer la dfunte mtaphysique, voile
jet sur le rel et que les sciences positives avaient dchir chacune
son tour, par une philosophie gnrale , qui serait une rflexion
systmatique sur les mthodes et les prsupposs du savoir. Ce qui
aurait permis au philosophe de rcuprer, en seconde lecture, tout le
terrain perdu, pourvu qu'il ait la longue patience, et l'intelligence, de
se mettre l'cole des disciplines mancipes. C'tait sans doute trop
demander : au lieu d'tre le spcialiste de toutes les spcialits, le mtaphysicien a prfr se faire le spcialiste de la non-spcialit. C'est
ainsi que la ligne officielle de la philosophie franaise au XIXe sicle
se rsume par la triade administrative Cousin-Ravaisson-Lachelier.
Seigneurs de l'Universit, ils avaient d'autant moins de peine faire
prvaloir leur point de vue qu'ils contrlaient rigoureusement les approches du sanctuaire.
Ce repli dans la scurit du ghetto universitaire a eu pour consquence une rvision gnrale du concept mme de philosophie et une
dformation systmatique de son histoire. Quand le mtaphysicien se
penche sur son [22] pass, il y cherche le reflet, et la confirmation, de
ses certitudes prsentes, ngligeant systmatiquement tout ce qui ne
s'inscrit pas dans ce cadre prfabriqu. La falsification s'opre sans
mauvaise foi, et d'une manire quasi inconsciente, facilite par le caractre corporatif de la philosophie franaise qui fut constitue de toutes pices par l'Universit de la Restauration, en raction contre le
groupe des Idologues, suspects de sympathies rvolutionnaires. Une
tradition s'est tablie, impose par des esprits honntes et mdiocres,
incapables seulement de sauter par dessus leur ombre. On rpte toujours la mme chose, on traite les mmes sujets 31, on lit les mmes
livres ; les auteurs invoqus se vrifient, peu de chose prs, les uns
les autres ; ils se font cho en un cercle indfiniment vicieux.
31
L'agrgation de philosophie a t cre en 1766, et supprime une premire
fois en 1791. Si l'on examine la liste des sujets donns au concours pendant
cette priode, avant la Rvolution, on dcouvre que les thmes sont ceux-l
mmes qui sont proposs aux candidats d'aujourd'hui. Seule diffrence : les
questions concernant Dieu sont sensiblement plus nombreuses. (Cf. LIARD,
L'Enseignement suprieur en France (1789-1889), Colin, 1888, t. I, p. 59).
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Ainsi s'explique la carence de la mtaphysique actuelle en face des
sciences de l'homme : elle n'a rien dclarer, parce qu'elle s'est voulue
trangre leur mission et leur dveloppement. Une autre philosophie voquerait aussitt une autre histoire de la philosophie. Mais il y
faudrait un renouvellement intellectuel, ou mme une vritable mutation, dont le point de dpart serait une rvision de la tradition rgnante, qui naurait pas de peine mettre en lumire bon nombre d'indications mconnues. Il faut d'abord ragir contre la conception d'une histoire de la philosophie considre comme une entit autonome, qui se
poursuit dans un temps indpendant du temps historique, sous la seule
impulsion des gnies de grand format slectionns par l'inscription au
tableau d'honneur du programme d'agrgation. Il en est de cette histoire comme de la politique internationale, o seuls comptent les Grands,
tandis que la masse des petits reste dans l'ombre. Du mme coup, les
gnies, un Platon, un Descartes, un Spinoza, un Kant, dlests du
contexte de leur poque, prennent un caractre insulaire : l'archipel
des grands hommes, grens dans le temps comme autant de blocs
erratiques en leur superbe isolement, aligne des figures entirement
originales. On ne distingue plus, au sein de leur affirmation, les thmes d'poque des ides vraiment personnelles, de sorte que le sens
authentique de leur pense demeure mconnu. Inversement, certaines
priodes sont oublies compltement, priodes creuses o le regard du
mtaphysicien ne voit rien glaner. En France, les philosophes ignorent d'ordinaire le Moyen Age, contamin par la thologie, mais ils
ddaignent assez gnralement le XVIe sicle, dont les normes ne correspondent pas aux prjugs rgnants. Enfin Descartes jaillit tout arm
de l'ternit. Aprs lui, Malebranche ; mais on oublie peu prs tout
ce qui se passe entre Malebranche et Maine de Biran ou Comte. Ce
vaste domaine est abandonn aux historiens de la littrature, au prix
d'une surprenante division du travail : Montaigne appartient aux littraires, de mme que l'Encyclopdie, et les philosophes du XVIIIe
sicle, en totalit. Quant aux Idologues, moins brillants crivains que
Voltaire ou Diderot, ils n'intressent personne.
Si l'on veut chapper ces schmas systmatiquement fausss,
pour parvenir des vues moins partiales et partielles, il faut faire accueil sans discrimination pralable toutes les gnrations philosophiques, toutes les coles. Il faut reconnatre le droit l'existence des
philosophes de second plan et de second rayon, dont le rle est essen-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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tiel comme transmetteurs, inventeurs ou transformateurs d'ides. Il
faut renoncer la vision rtrospective [23] qui, partant du prsent pour
en rechercher les antcdents, ne tient pas compte des tentatives sans
suite, anticipations trop hardies qui paraissent finir en cul-de-sac,
fausses pistes o l'esprit humain effectue nanmoins son apprentissage
par la mthode des essais et des erreurs.
Autrement dit, il est ncessaire de substituer une histoire doctrinaire une histoire historienne, qui serait une histoire de la connaissance vivante, une histoire des ides plutt qu'une histoire de la philosophie au sens troit et exclusif du terme. Aussi bien, cette philosophie autonome et slective n'a-t-elle jamais exist... Il y a d'autres lignes de force, d'autres vecteurs culturels que le rationalisme mtaphysique dont on se contente d'ordinaire de relever le sillage, et qui fait
volontiers alliance avec la mathmatique ou les sciences dites exactes . La perspective trique de l'ontologie intellectualiste a dform
d'ailleurs, plus ou moins inconsciemment, les systmes mmes qu'elle
prtend restituer, en les projetant dans un cadre qui leur est tranger.
C'est ainsi que Lon Bloch soutient en 1908 une importante thse de
doctorat sur La philosophie de Newton, prsente comme une tude
d'histoire de la philosophie. Lors de la soutenance, Gabriel Sailles
reprochait au candidat d'avoir fait de Newton le tenant d'un rigoureux
positivisme mathmatique, en ngligeant l'aspect mystique et thologien de sa personnalit. Vous faussez la pense de Newton, disait
Sailles (...) L'effort de Newton, c'est de faire saisir sur le vif l'action
divine (le bras divin qui lance les plantes sur les trajectoires de leurs
orbites) (...) La thorie de l'espace absolu se rapporte cette possibilit de saisir Dieu sur le fait. Dieu est prsent partout (...) Newton
considre que ces assertions font partie de la philosophie de la nature,
entre laquelle et la science exprimentale il y a continuit. Vous faites
bon march de cette mtaphysique. A cette objection, le candidat se
contentait de rpondre : Il n'y a pas de purs savants en ce temps. Je
n'ai fait aucune allusion aux ouvrages thologiques et mystiques de
Newton. Ce serait ncessaire pour connatre la pense intime de Newton. Mais ce n'est pas ce que je me proposais : je voulais seulement
dgager l'esprit scientifique impliqu dans ses travaux de savant 32.
32
Compte rendu de soutenance dans la Revue de mtaphysique et de morale,
mars 1908, Supplment, p. 40.
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Ainsi l'historien de la philosophie qui s'occupe de la philosophie
de Newton n'a pas tenir compte de la pense intime de Newton . Il lui suffit de situer l'illustre savant aux origines du positivisme
mathmatique moderne, ft-ce en dnaturant compltement ses ides,
dgages de leurs rsonnances personnelles et de tout le contexte intellectuel et spirituel de leur poque. L'exemple est d'autant plus significatif que la thse de Lon Bloch demeure, aprs cinquante ans, l'ouvrage franais le plus complet sur l'oeuvre de Newton. Il n'a pas t
remplac, de sorte que nous connaissons un Newton sans Newton,
revu et corrig par Laplace, Berthelot et quelques autres. On sait que
Lon Brunschvicg, historien lui aussi de la philosophie, s'est vu reprocher maintes reprises le parti pris systmatique en vertu duquel il
dformait les doctrines des grands penseurs pour les rendre conformes
ses propres perspectives intellectuelles, un peu htivement identifies une vrit dfinitive qui permettrait au jugement dernier du
philosophe de s'exercer rtrospectivement sur ses prdcesseurs.
Nous nous heurtons ici, propos d'un cas particulier, l'un des
obstacles pistmologiques majeurs de la recherche historique. Le dchiffrement de l'histoire ne peut s'affranchir d'une certaine relativit
l'historien ; la lecture implique le lecteur. Brunschvicg projetait sur sa
galerie des philosophes les postulats de son positivisme spiritualiste,
qui pour lui n'taient pas des [24] postulats, parce qu'ils exprimaient la
vrit mme. Le pire prsuppos est celui au nom duquel on admet la
possibilit d'une histoire sans prsuppos. On aboutit ainsi une oblitration du sens du pass, dont le remde ne peut consister que dans
un vritable dcrassage intellectuel. La condition pralable en est le
renoncement l'idole d'une vrit objective qui pourrait tre une fois
et dfinitivement mise en lumire. Il n'y a pas, en histoire, de vrit
absolue, pour la bonne raison que toute histoire est dans l'histoire. Et
la simple prise de conscience de cette situation de l'historien implique
dj le dpassement des prsupposs abusifs.
L'histoire la plus authentique sera donc celle qui, au lieu de se hter de juger le pass, se proccupe surtout de le reconnatre, c'est-dire de ressaisir, autant que faire se peut, la pluralit de ses significations. L'historien doit commencer par une sorte d'autocritique, afin de
mesurer l'importance que peuvent avoir sur sa recherche les partis-pris
de son temps. Il ne lui appartient pas de les rejeter tout fait, mais il
peut tout au moins les dfinir et les localiser ; en mesurant ses limites,
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il cesse d'en tre le prisonnier. L'historien de la connaissance pourra
ds lors entreprendre l'tude de l'horizon mental et des possibilits intellectuelles propres chaque poque. C'tait une des thses favorites
de Lucien Febvre que de souligner la ncessit d'une histoire des sentiments et de l'affectivit, qui retrouverait de sicle en sicle le renouvellement du sens de la vie, la manire de Huizinga voquant, dans
son Automne du Moyen Age, l' pre saveur de l'existence pour les
hommes du XVe sicle en Occident. L'intelligence elle-mme et la
science sont prises dans le mme mouvement, en dpit de leur prtention un privilge d'exterritorialit. Il est absurde d'imaginer que le
sens de la vrit n'a pas d'histoire, alors que l'homme en a une, c'est-dire que la vrit serait une part, dans l'homme, qui ne serait pas de
l'homme, la manire de l'me immortelle des anciens philosophes.
Le sens de la vrit est un rapport la vrit, et ce rapport varie
avec la position mme de l'tre humain, sa place dans l'univers. La
vrit, la raison, en de certaines poques se donnent l'homme sous
les espces d'une rvlation divine ; en d'autres temps, elles apparaissent comme une conqute et une construction de l'esprit humain, parfois mme comme une ralisation technique. Le sens de la vrit n'est
pas le mme pendant les sicles de la Romania occidentale, ou bien en
Orient, au XVIIIe sicle ou dans le cadre de la civilisation marxiste.
La tche la plus urgente, avant l'tude des doctrines, est donc l'exploration de l'univers culturel dans lequel elles s'affirment, l'tude des
dimensions intellectuelles selon lesquelles elles se dveloppent. Il
existe bien quelques travaux de ce genre, par exemple le Problme de
l'incroyance au XVIe sicle, de Lucien Febvre, ou bien l'ouvrage de
Cassirer : Individuum und Kosmos in der Philosophie der Renaissance. Mais ces enqutes demeurent trop rares, et il faut reconnatre que
la plupart des philosophes sont loin de leur accorder la considration
qu'elles mritent. De l procde l'erreur si frquente qui fait de Newton, de Kepler, de Tycho Brah ou de Giordano Bruno, par exemple,
des pionniers de la science exprimentale et positive, alors que leur
pense se dploie sur l'arrire-plan des croyances de leur temps, dont
ils partagent la sensibilit intellectuelle. Kepler a bien formul les lois
de Kepler, premier triomphe de l'astronomie scientifique moderne ;
mais le mme Kepler est un astrologue rput et ses uvres abondent
en spculations devant lesquelles les scientistes ne pourraient que se
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
67
voiler la face, s'ils se donnaient jamais la peine d'en prendre connaissance.
Autrement dit, l'histoire de la philosophie, si elle veut tre fidle
sa vocation authentique, devrait cesser d'tre une gymnastique abstraite sur des montages d'ides, pour devenir une histoire naturelle de la
pense humaine [25] travers les renouvellements de la culture. Ce
changement de perspective permettrait l'histoire de la philosophie de
constituer un examen de conscience de l'humanit, et donc une sorte
de philosophie de la philosophie. Mais cet inventaire rtrospectif de la
condition humaine dans sa recherche de la vrit ne devrait pas s'en
tenir au mince filon que dessinent travers le temps les affirmations
des mtaphysiciens. Ceux-ci ne possdent nullement le monopole du
savoir, trop soucieux qu'ils sont de prendre leurs pieux dsirs d'absolu
pour la ralit. Ce sont les savants qui dfinissent, pour chaque poque, la mesure du monde et de l'homme, et les mtaphysiciens d'ailleurs dans leurs spculations les plus aventureuses tiennent compte de
l'image globale du rel qui se dgage de leurs travaux. L'pistmologie est donc le lieu de passage oblig de la philosophie dans son dialogue avec elle-mme ; elle fournit des rfrences privilgies dans la
mesure o la science d'une poque reflte les valeurs rgnantes. Elle
les conditionne et se trouve son tour conditionne par elles.
Auguste Comte, l'ge de vingt et un ans, crivait son ami Valat : Ce n'est point a priori, dans sa nature, que l'on peut tudier l'esprit humain et prescrire des rgles ses oprations ; c'est uniquement
a posteriori d'aprs ses rsultats, par des observations sur ses faits, qui
sont les sciences. C'est uniquement par des observations bien faites
sur la manire gnrale de procder dans chaque science, suc les diffrentes marches que l'on y suit pour accder aux dcouvertes, sur les
mthodes en un mot, que l'on peut s'lever des rgles claires et utiles
sur la manire de diriger son esprit. Ces rgles, ces mthodes, ces artifices composent dans chaque science ce que j'appelle sa philosophie.
S'il y avait des observations de ce genre sur chacune des sciences reconnues comme positives, en retenant ce qu'il y aurait de commun
dans tous les rsultats scientifiques partiels, on aurait la philosophie
gnrale de toutes les sciences, la seule logique raisonnable 33. Ce
33
Lettre du 24 septembre 1819, dans Lettres d'Auguste Comte M. Valat,
Dunod, 1870, p. 90.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
68
texte remarquable n'est pas seulement la prophtie de tout le systme
de Comte, et peut-tre l'acte de naissance du positivisme. Il dfinit
aussi le programme, toujours valable, d'une connaissance plnire de
l'homme par l'homme.
Encore faut-il que ce retour sur soi de l'esprit se ralise sans exclusive, selon les cheminements divers du savoir. La vrit n'habite pas
seulement l'histoire des mathmatiques et de la physique, qui portent
sur des pures plus ou moins abstraites du monde matriel. Les sciences exactes n'engagent qu'indirectement l'tre humain, inexact par essence ; elles doivent leur privilge de rigueur la distance o elles se
tiennent de la ralit concrte. La biologie, la mdecine, la psychologie, les sciences historiques, la sociologie, bref toutes les sciences de
l'homme, dans leur inexactitude mme, portent un tmoignage qui
nous touche de plus prs. Mais les philosophes ne se sont pas soucis
jusqu' prsent d'tendre ces ordres nouveaux de la connaissance la
mme mthode de rflexion sur l'pistmologie que Brunschvicg et
Bachelard ont applique l'histoire des mathmatiques et de, la physique.
Une telle mditation entrane une vritable rvision des valeurs
tablies. Elle met en lumire un vecteur de l'histoire de la philosophie
gnralement mconnu par les penseurs anims d'un parti-pris d'intellectualisme formel. Cette nouvelle lecture permet de regrouper dans la
perspective d'une continuit saisissante tous ceux, thoriciens ou techniciens, qui ont contribu cette nouvelle comprhension de l'homme
dans le monde. Ainsi rapparaissent certaines des parties caches dans
l'histoire de la philosophie, [26] ainsi s'affirment riches d'avenir certains sicles obscurs, certains penseurs injustement oublis : les humanistes, les voyageurs, les historiens de la Renaissance, l'quipe des
Encyclopdistes et celle des Idologues, qui la relaie dans le temps.
Mdecins, biologistes, historiens, philologues, conomistes, sociologues apportent leur tmoignage cette vaste enqute de l'homme sur
l'homme qui se poursuit depuis quatre sicles dans la culture de l'Occident. Pareillement se trouve remise en honneur la tradition de l'empirisme, qui, s'efforant de serrer l'exprience au plus prs, passe souvent pour une petite philosophie aux yeux des tenants de l'ontologie systmatique. Des solidarits se dessinent entre les diverses lignes de la pense occidentale, dialogues et disputes, dont l'enjeu est
le sens mme de notre civilisation.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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L'enqute pistmologique voit ainsi s'ouvrir devant elle un monde
fort peu explor jusqu' prsent. Pour retrouver ce continent perdu,
des tudes approfondies et spcialises seraient ncessaires, dont on
s'tonne qu'elles ne tentent pas davantage les jeunes philosophes en
qute de sujets de thses de doctorat. Ce ddain est sans doute la
consquence du prjug dfavorable qui pse sur des disciplines
considres comme des sciences au petit pied : un monisme scientiste,
d'autant plus dangereux qu'il est pass dans les murs intellectuelles
de l'poque, discrdite les domaines o la planification intellectuelle
selon le modle pistmologique de la mathmatique ne trouve gure
matire s'exercer. L'Ecole de Vienne, dernier en date des systmes
de logique, se prsente souvent sous le nom de physicalisme , qui
est en mme temps un slogan. Or il est bien clair que si la physique
mathmatique dfinit le modle de la vrit, le physicalisme ne saurait
tre un humanisme. Il n'existe pas diverses sciences, affirme Carnap,
des sources distinctes de connaissance ; il n'y a que la Science. Toutes
les connaissances y trouvent leur place, et ces connaissances sont toutes de mme nature ; leur diversit apparente n'est que le reflet de la
diversit des langages employs dans les diffrentes branches du savoir.
Dans une pareille perspective, le langage idal est celui des sciences rigoureuses, les autres dimensions de la connaissance, et singulirement les sciences humaines et la mtaphysique, se dveloppant en
forme de pseudo-langages o ne saurait s'accomplir aucune vrit.
L'imprialisme de la syntaxe logique les frappe, peu prs, de nullit.
Reste savoir si cet imprialisme est vraiment justifi. Auguste Comte, dj, protestait de la manire la plus nette contre la vaine prsidence scientifique, provisoirement laisse l'esprit mathmatique :
il s'lve contre la prtention de chercher aveuglment une strile
unit scientifique dans la vicieuse rduction de tous les phnomnes
quelconques un seul ordre de lois 34. Chaque ordre de connaissances possde sa spcificit propre, de sorte qu'il est contraire au dveloppement mme de la vrit dans sa structure de rduire successivement la physique aux mathmatiques, puis la chimie la physique, la
biologie la chimie et la sociologie la biologie. La positivit vrita34
COMTE, Cours de philosophie positive, Conclusions gnrales, t. VI, 1842,
p. 845.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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ble respecte l'mergence des normes nouvelles mesure qu'apparait
une nouvelle forme de savoir. La science la dernire venue, la plus
complexe de toutes, est aussi la plus rvlatrice de la ralit totale ;
elle claire rtrospectivement les domaines intellectuels prcdemment organiss. C'est pourquoi, au tmoignage de Comte, l'tude de
l'homme et de l'humanit a t constamment regarde comme constituant, par sa nature, la principale science 35.
Comte, l'un des affirmateurs de la science de l'homme, fait clater
par [27] avance l'insuffisance du physicalisme contemporain. Non que
la logique des mathmatiques soit mpriser ; mais il faut la maintenir dans la dimension qui lui est propre. Le langage mathmatique ne
peut exprimer vraiment que la ralit mathmatique. Il est absurde
d'imaginer que par une prdestination providentielle, il puisse manifester l'essence mme de la ralit humaine, et rsoudre les problmes
humains. C'est d'ailleurs ce que reconnat sa manire l'un des principaux thoriciens, avec Carnap, de l'cole de Vienne, Hans Reichenbach. Celui-ci identifie la logique des sciences exactes avec la philosophie, mais admet que cette philosophie demeure trangre la vie
personnelle dans ses options fondamentales. Il ne sert rien, crit-il
de demander au philosophe de justifier une hirarchie des valeurs. Et
il ne peut pas fournir d'chelle qui permette de distinguer entre valeurs
plus ou moins leves. Cette chelle en soi est un jugement de valeur,
non un jugement cognitif 36. Les problmes de valeurs se situent
donc en dehors de la philosophie scientifique, car on ne peut les rsoudre par des moyens scientifiques. Ils font partie de la psychologie... 37. Reste alors justifier comment et pourquoi le discours
scientifique est seul valable, et ce problme de valeur suffit, paradoxalement, dpouiller la science de sa prrogative, puisqu'elle apparat
son tour comme dpendante de cette psychologie au statut incertain. Le monisme scientiste repose donc en fin de compte sur un cercle vicieux.
Le seul moyen d'chapper d'insolubles difficults est donc d'envisager rsolument la conversion pistmologique dont Auguste Com35
36
37
Ibid., p. 816.
REICHENBACH, l'Avnement de la philosophie scientifique, trad. Weil,
Flammarion, 1956, p. 272.
Ibid.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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te annonait la ncessit, et que Dilthey s'effora par la suite de mener
bien grce une rvision des structures du savoir. Nous nous proposons, dans cet essai, de suivre le mouvement de pense qui mne,
travers la culture moderne, vers une intelligibilit spcifiquement humaine, esquissant ainsi sommairement cette autre histoire de la
philosophie dont nous pensons qu'elle mrite d'tre tente. L'apparition et le dveloppement, depuis le XVIe sicle, d'un ensemble de disciplines positives, consacres la mise en lumire de la ralit humaine sous ses aspects les plus varis, entrane petit petit une nouvelle
valuation de la condition humaine. Lethnographie, la mdecine,
l'histoire, la philologie, la critique religieuse, l'anthropologie, la sociologie, nes un peu au hasard et d'abord sans prsuppos de mthode,
dgagent peu peu leur pistmologie ; puis, ces technologies s'affirmant, elles entranent par contrecoup des rpercussions d'ordre philosophique. Dans un premier moment, les spcialistes dcouvrent qu'ils
sont en train de constituer des sciences de l'homme, ce qui suppose
une rvolution intellectuelle, car l'association de ces deux termes implique d'abord contradiction. Puis on passe des sciences de l'homme
disperses l'ide d'une science de l'homme regroupant tous les apports particuliers. Et cette science de l'homme serait la philosophie
mme, mais une autre philosophie que celle qu'on enseigne dans les
coles.
On peut dire que cette dcouverte a t un des thmes majeurs de
la pense du XVIIIe sicle ; elle est le noyau de l'Encyclopdie ; les
Idologues, hritiers de ce grand dessein, s'efforcent de le raliser
dans les faits, grce aux possibilits offertes par la Rvolution. Mais la
Rvolution est un chec ; Saint-Simon, puis son lve Auguste Comte,
reprennent l'ide de science de l'homme, qu'ils transmettront Stuart
Mill, Spencer, Renan, Taine. Le dveloppement extraordinaire
des sciences historiques et philologiques qui s'opre d'abord dans l'Allemagne romantique marque ensuite de son [28] empreinte ce mouvement, n de la rencontre entre l'empirisme anglais et l'intellectualisme franais. Et l'uvre positive des savants au cours du XIXe sicle
vient sans cesse solliciter, provoquer, enrichir la mditation des penseurs : Claude Bernard, Virchow, Darwin, Berthelot, Freud apportent
la science de l'homme des lments nouveaux, qui obligent repenser les rsultats acquis. Un immense travail se poursuit, sans que ses
promoteurs prennent toujours une exacte conscience de ce qu'ils font,
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
72
en sorte que la notion d'une science de l'homme domine notre civilisation, en fait et en droit. L'anthropologie commande aujourd'hui une
mise en perspective du domaine humain dans son ensemble.
L'indiffrence des philosophes devant cet tat de choses semble
ds lors scandaleuse. Toute exprience, quel que soit le champ pistmologique considr, doit tre comprise comme une mise en question, o l'homme interroge le monde et s'interroge lui-mme. C'est
pourquoi la mthodologie de chaque science, y compris celle des mathmatiques, relve de l'anthropologie. Le malentendu sur ce point
remonte loin ; il est li la position mme, ds l'origine, du problme
philosophique. Ou plutt, il prend naissance dans l'obstination du mtaphysicien conserver rigoureusement l'attitude prise par ses devanciers, malgr la transformation radicale du monde et de l'homme.
Socrate, pour s'interroger sur lui-mme, donne cong aux mythes
tablis. Il n'a pas tenir compte des sciences de l'homme, pour la bonne raison qu'elles n'existent pas. Son entreprise est pense de la pense, conscience de la conscience, de sorte que la question prsuppose
sa rponse ; elle confie la rflexion la prrogative d'arbitrage, le
droit de nouer et de dnouer les contradictions humaines. Celui qui
affirme : je pense, donc je suis , pose en principe qu'il est essentiellement pense. L'tre, c'est la pense ou ce qui se rsout en pense, de
sorte que l'analyse philosophique ne pourra qu'approfondir sans fin la
pense de la pense. Ds lors, une entreprise qui refuse l'accs direct
de la rflexion de conscience la vrit se condamne elle-mme, parce qu'elle ne joue pas le jeu, ainsi que le rptent sans se lasser les mtaphysiciens intellectualistes.
Il faut pourtant en prendre son parti. L'homme est encore autre que
la pense rigoureuse, de sorte que l'on doit situer non pas l'homme par
rapport la pense, mais la pense elle mme par rapport l'homme.
Toutes les sciences humaines, de l'histoire la sociologie, de l'ethnographie la psychologie, dnoncent l'illusion de la fausse transparence
qui donnerait chacun l'accs direct la connaissance de soi. Le long
chemin de la connaissance indirecte rvle la duperie des vidences
les mieux institues : l'absolu, le ncessaire, l'universel varient dans
l'espace et dans le temps, comme l'avaient affirm les sceptiques
grecs, et comme le rvlrent nouveau les missionnaires chrtiens,
compagnons de route des explorateurs, partir du XVIe sicle. La
science de l'homme concret, tel que le dcouvrent les voyageurs, les
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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prtres, les mdecins, les alinistes, les juges donnent de lui une image
toute diffrente de celle qui s'impose au sage lorsqu'il fait retraite dans
sa tour d'ivoire.
De plus, si l'tonnement est le commencement de la mtaphysique,
une mtaphysique nouvelle doit commencer avec l'tonnement du
penseur devant son semblable, dont un Montaigne est, parmi bien
d'autres, le tmoin passionn. Au moment o l'homme devient un objet de connaissance, il apparat que l'autre n'est pas le mme, et la dcouverte des nouveaux mondes entrane par contre coup un changement des horizons intrieurs. Les Voyages de Gulliver ont pour
contrepartie un nouveau style du Voyage autour de ma Chambre.
Toute science de l'homme est en mme temps conscience de l'homme,
ouverture et enqute de soi soi. C'est--dire que la science de [29]
l'homme ne se rduit pas au simple constat d'une ralit devant laquelle je pourrais prendre l'attitude du spectateur pur. Connaissance de
l'homme par l'homme, elle tablit un dialogue au cur de la ralit
humaine ; elle poursuit une ngociation qui dgage des significations
nouvelles, elles-mmes remises en question par le renouvellement des
circonstances, car l'tre humain ne saurait tre immobilis dans une
dtermination une fois donne, fix comme un papillon dans sa bote.
La science de l'homme apparat ainsi comme une contribution
l'dification de l'homme. L'objet de l'enqute se trouve en fin de
compte modifi par l'enqute. En deux sicles, la dure moyenne de la
vie humaine a plus que doubl, et le rythme de cette augmentation
s'est encore acclr dans des proportions considrables depuis une
dizaine d'annes. L'homme qui, aujourd'hui, pilote des avions supersoniques, dirige des centrales atomiques et se prpare aux expditions
interplantaires n'a plus, ne peut plus avoir les mmes dimensions intellectuelles et spirituelles que le clerc du Moyen Age, prisonnier de
l'univers du discours scolastique, ou le serf de la mme poque, attach la glbe et cantonn dans l'horizon le plus rapproch. Une philosophie qui, par souci de l'ternel, nglige le temporel, dnature la
fois l'ternel et le temporel. Car les structures politiques, conomiques
et sociales sont aussi, en leur temps, des structures mentales, qui
concourent dcomposer et recomposer l'homme, sans cesse remis
en question par l'histoire.
Tel est le point de dpart de cette anthropologie non socratique et
non cartsienne, dont l'laboration s'impose aujourd'hui. Il ne s'agit
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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pas d'opposer aux sciences de la nature des sciences de l'esprit, en
perptuant ainsi l'alternative classique de la substance pensante et de
la substance tendue. Toute science de la nature est aussi une science
de l'esprit, toute science particulire apporte sa contribution cette
Science de l'Homme, dont l'unit peut seule regrouper dans une mme
perspective tous les aspects du savoir. Mme dans le cas des disciplines scientifiques et techniques les plus rigoureuses, qui paraissent se
fermer sur elles-mmes en un systme formel parfait, la science de
l'homme intervient comme un arrire-plan mtaphysique dont la ncessit s'impose pour rattacher le domaine axiomatique la ralit
humaine. Alors se prsentent des questions relatives aux valeurs et
aux applications, car le systme formel ne peut assurer par ses propres
moyens sa mise en place dans la totalit du rel. La fonction mtaphysique d'arbitrage fournit ainsi la dernire instance, dont la juridiction
sauvegarde la prrogative de l'tre humain, qui peut chercher le sens
de son destin et contribuer son achvement.
uvre de longue haleine, et par essence inacheve. Car le pire
chec serait pour l'homme de se prendre au pige de l'une de ses ralisations. Toute forme une fois trouve devient une formule, et toute
formule atteinte se trouve par l dpasse. La science de l'homme est
une science douteuse : elle ne nous prsente jamais qu'une perspective
de fuite, et comme un jeu de miroirs o notre image, en se multipliant
l'infini, se drobe nous tout autant qu'elle se rvle. Plutt que d'un
savoir nouveau sur le modle des anciens savoirs, il s'agit ici d'une
nouvelle attitude, et d'un autre regard, d'un renouvellement de la conscience. Cette rflexion sur la connaissance a son utilit pour l'homme
en qute de lui-mme ; elle se propose aussi l'attention des spcialistes des diverses disciplines mises contribution, qu'elle voudrait aider, pour une meilleure comprhension de leurs propres cheminements.
En somme, il s'agissait de reprendre, aprs plus d'un demi-sicle
l'entreprise de Dilthey, comme une indispensable introduction la
culture de l'Occident. Ceci n'est qu'une bauche et un essai, l'esquisse
d'un grand [30] ouvrage sans doute irralisable. Ils taient une grosse
quipe, vers 1750, pour raliser l'Encyclopdie ; et le savoir d'alors
n'avait pas l'ampleur de celui d'aujourd'hui. Les spcialistes me reprocheront sans doute des lacunes, des omissions. Mais enfin si les spcialistes se proccupaient eux-mmes de leurs pistmologies particu-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
75
lires, ce travail serait certainement moins imparfait. Paul Hazard,
aprs la publication de sa Crise de la conscience europenne, se vit
adresser par les rudits toutes sortes de reproches : il tait coupable,
en effet, d'avoir crit un ouvrage riche et suggestif, qui n'existait pas,
et dont on avait besoin 38.
38
Julien Freund, qui avait lui-mme entrepris, puis abandonn, une tude sur
l'pistmologie des sciences humaines, m'a libralement communiqu le rsultat de ses recherches. Qu'il en soit ici remerci.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
76
[31]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Premire partie
LA SCIENCE DE L'HOMME
JUSQU'AU XVIIe SICLE
Retour la table des matires
[32]
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
77
[33]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Premire partie :
La science de lhomme jusquau XVIIe sicle
Chapitre I
LA SCIENCE DE L'HOMME
DANS LANTIQUIT
Retour la table des matires
Lorsque s'ouvre, ds les origines humaines, l'aventure de la
connaissance le savoir s'affirme comme la recherche d'une consolidation du rel. Il permet de regrouper la diversit des tres et des choses,
dans l'espace et dans le temps, de manire faciliter l'tablissement de
l'homme sur la terre. Il faut tout de suite mettre au point un statut de
l'exprience qui dsigne, parmi la multiplicit des vnements, certains lments stables d'intelligibilit. A la donne brute du paysage
immdiat se substitue une image du monde, c'est--dire une ordination
en pense. L'univers du discours soigneusement revu et corrig des
philosophes et des savants sera la transposition abstraite, au prix d'une
puration millnaire, de cette premire et rudimentaire mise au point
de l'existence grce laquelle les premiers groupements humains ont
pu mener bien leur lutte pour la vie.
La consolidation la plus rudimentaire de l'exprience suppose le
recours une ralit plus que relle, qui porte en elle-mme sa garantie, et dont la commune reconnaissance fournit aux hommes les pre-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
78
miers principes de l'objectivit. C'est ainsi qu'aux origines prhistoriques de l'humanit, l'pistmologie de la conscience mythique ne
comporte pas de science au sens de prise de conscience rflchie et
formalise d'une dimension du inonde. Le mythe dfinit un savoir traditionnel, la fois unitaire et diffus, rgle de vie et d'action en mme
temps que rgle de connaissance, o les thmes humains ont la prpondrance sur les thmes naturels. La norme mythique fonde les
comportements usuels sur des conduites exemplaires et primordiales,
inaugures par les dieux aux origines de l'univers : l'exacte rptition
des prcdents divins garantit l'efficacit des entreprises actuelles ;
elles sont assures d'un heureux dveloppement pourvu qu'elles
saccordent sur les rythmes cosmiques. Ainsi la nature ne s'oppose pas
l'homme comme le non-moi au moi ; ce qu'on a appel l'animisme
primitif signifie que les choses inanimes, les plantes, les animaux
sont compris comme titulaires d'une existence du mme type que celle
du vivant humain, saisie dans sa liaison avec la destine de l'homme.
Les mythes justifient les liturgies rituelles qui assurent l'installation de
la communaut dans le paysage, et la bonne marche de l'univers.
Le passage de la prhistoire l'histoire de la culture se ralise lorsque la conscience prrflchie cde la place une organisation rflchie de la connaissance. Les thmes mythiques s'imposent l'individu
comme autant de donnes traditionnelles parses dans le milieu ; la
synthse de ces thmes est assure d'elle-mme par le genre de vie ;
l'unit ne fait pas problme [34] car, la pense n'tant pas individualise sous ce rgime d'intgration communautaire, chacun participe sans
difficult l'unanimit ambiante. Lavnement de l'exigence rationnelle correspond avec la formation d'un nouveau milieu de civilisation. L'existence grande chelle de l'ge des Empires suppose un
remembrement de l'espace vital et ensemble de l'espace mental. Le
rassemblement de tribus diffrentes sous l'autorit d'un seul souverain
implique la dfinition de normes politiques prcises, et de normes
d'intelligibilit. Tout se passe comme si l'largissement des frontires
de la communaut se redoublait en esprit, sous la forme d'un largissement du rayon d'action de la pense, oblige de prendre du recul par
rapport son objet et de lui donner des rgles de plus en plus gnrales. La premire thologie formule la loi de Dieu au moment o la
premire lgislation s'applique codifier la vie sociale ; au mme
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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moment, le savoir s'organise en dfinissant les premires lois de la
nature, qui prfigurent les futures lois scientifiques.
Alors seulement l'ordre de la connaissance se constitue dans sa
spcificit. Le mythe est une pense incarne ; on ne peut sans le dfigurer le dgager de l'exprience vcue dont il fournit le sens immanent. Un mythe interprt, ou simplement racont, se trouve du mme
coup vid de sa substance ; il nest plus que l'ombre de lui-mme. Le
savoir rflchi s'affirme au contraire selon l'ordre du discours, qui lui
permet de s'organiser en explication systmatique. Nanmoins la premire rationalisation conserve la matire des reprsentations hrites
de l'ge mental prcdent. L'explication apparait comme une mise en
forme du paysage mythique ; les traditions trop nombreuses et comme
miettes se trouvent regroupes et fdres en une image totalitaire
du monde. Un mme, rythme vital s'impose au ciel des dieux et la
terre des hommes selon l'ordonnance grandiose d'une cosmobiologie,
dont le panorama rgit non seulement la pense antique, mais encore
la philosophie mdivale et la majeure partie des doctrines renaissantes.
Ce premier schma totalitaire du savoir semble d'ailleurs correspondre une tape trs gnrale dans le dveloppement de l'esprit
humain. Avant de prvaloir en Occident, il s'affirme en Orient et en
Extrme-Orient 39, mais on le retrouve dans lAmrique prcolombienne et mme, d'une manire moins systmatise, dans certaines
cosmologies primitives. Si l'on rduit l'essentiel ce modle pistmologique, on peut dire qu'il offre le schma d'une biologie, c'est-dire d'une ordonnance vitale, englobant dans ses cycles de renouvellement l'ensemble des tres et des choses. La solidarit organique du
rel total reoit de haut en bas ses impulsions directrices : les astres
sont les dieux, ils exercent la causalit souveraine d'o procdent tous
les vnements d'ici-bas. La trajectoire des astres-dieux sur la vote
du ciel reprsente donc la premire figure de l'ontologie ' rationnelle.
Le savoir consiste dans la mise en lumire de cet ordre transcendant,
qui se ralise en nous et hors de nous, le microcosme humain se trouvant de toute ncessit accord sur le macrocosme sidral, dont il subit la loi. Lastronomie, premire science rigoureuse, est indissociable
de l'astrologie. Ce monde-ci, affirme Aristote, est li en quelque sor39
Cf. Ren BERTHELOT, La pense de l'Asie et l'astrobiologie, Payot, 1949.
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te, et d'une manire ncessaire, aux mouvements locaux du monde
suprieur, en sorte que toute la puissance qui rside en notre monde
est gouverne par ces mouvements ; cela donc qui est, pour tous les
corps clestes, le principe du mouvement, on le doit considrer comme la cause premire 40.
On ne saurait trop admirer la parfaite cohrence, la rigueur de cette
reprsentation du monde. L'ide du retour ternel des situations et des
vnements [35] d'ici-bas, command par le retour des mmes constellations astrales, dfinit un cadre d'intelligibilit merveilleusement
adapt au dveloppement d'une physique mathmatique. Les structures de l'univers peuvent s'exprimer en structures de pense ; l'homme,
soumis la loi, peut prendre conscience de la loi. Lessor de la science grecque s'inscrit dans le cadre de cette conception du monde qui
unit indissolublement la science de la nature et la science de l'homme
dans la mme obissance une thologie transcendante. Au IIe sicle
aprs Jsus-Christ, le grand astronome Ptolme, dont le systme rsume et promeut les acquisitions du gnie grec, ddie son frre son
uvre, qui a gard de ses traducteurs arabes le titre d'Almageste :
Rien mieux que l'astronomie, crit-il, ne saurait frayer la voie la
connaissance thologique ; seule en effet elle a le pouvoir d'atteindre
avec sret l'Energie immobile et abstraite, en prenant pour point de
dpart l'tude approximative des nergies qui sont soumises aux sens
et qui sont l fois mouvantes et mues ; d'atteindre les essences ternelles et impassibles qui rsident sous les accidents, et cela, partir de
la connaissance approche des dplacements qui dterminent les divers mouvements et des rgles qui les ordonnent. Mieux que toute autre occupation, elle prpare des hommes qui sachent, dans la pratique
et dans les murs, discerner ce qui est beau de ce qui est bien ; par la
contemplation de la constante similitude que prsentent les choses clestes, de la parfaite ordonnance, de la symtrie, de la simplicit qui y
rgnent, (...) elle habitue l'me acqurir une constitution qui leur ressemble, et, pour ainsi dire, elle lui rend naturelle cette
tion 41.
40
41
ARISTOTE, Mtores, livre I, ch. II.
PTOLME, Ddicace de l'Almageste (La grande composition mathmatique de l'Astronomie, 142-146 aprs J.-C.), cit dans DUHEM, le Systme du
Monde, t. I, Hermanix, 1913, p. 496.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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Cette page admirable met en pleine lumire l'unit de la science
divine : le fondement de toute raison est cette loi de Dieu, loi physique
du ciel aussi bien que loi morale de l'action humaine. Mtaphysique,
physique, thique se dveloppent selon le mme rythme d'une thologie astrale qui est ensemble une astrobiologie et une astropsychologie,
car la synthse dogmatique assure sans difficult le concordat, pour
plus d'un millnaire, entre la cosmologie, l'anthropologie et la thologie. L'autorit et l'intelligibilit viennent d'en haut ; les lois clestes
imposent l'ordre des choses comme la vie personnelle un mme
principe de conformit. Toute la spiritualit stocienne, par exemple,
consiste aligner la conduite humaine sur l'ordre divin de l'univers, en
vertu de l'identit fondamentale entre la loi morale et la loi du ciel
toil, dont Kant retrouvera, dans une formule clbre, la concidence
profonde et l'unit d'intention.
L'admirable russite du schma mis au point par l'intellectualisme
hellnique a pour contrepartie l'impossibilit d'une science de l'homme, considr en lui-mme et pour lui-mme, en dehors de la totalit
plnire de l'univers. Le microcosme ne s'appartient pas ; il est sous
l'entire dpendance des puissances transcendantes qui se composent
pour lui fixer son destin. Toute science valable doit consister dans
l'application particulire des prsupposs ontologiques tel ou tel
domaine dans la ralit. La physique aristotlicienne, dont il est peine besoin de remarquer qu'elle n'a rien de commun avec la physique
moderne, dveloppe une interprtation de la nature selon le schma de
l'astrobiologie. Nanmoins, dans ce cadre, et par une rencontre singulirement heureuse, la pense grecque sous l'influence des doctrines
pythagoriciennes, prolonges par le gnie de Platon, affirme l'intelligibilit privilgie des relations mathmatiques pour l'organisation de
l'espace mental. Par exemple, ds le dbut du IIIe sicle avant [36] Jsus-Christ, les Elments d'Euclide fournissent le prototype achev du
savoir rationnel, et prfigurent les systmes axiomatiques de l'pistmologie moderne. Mais les premiers triomphes de la science rigoureuse, avec Euclide et Archimde, ne sont que des ralisations partielles,
restreintes un domaine localis, et d'ailleurs lies dans l'esprit des
crateurs au contexte mental des thmes mythiques qu'ils partagent
avec leurs contemporains. Nul ne peut, en ce temps, s'vader de cet
horizon de la thologie astrale, dans lequel s'inscrivent toutes les en-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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treprises de pense et d'action, comme aussi toutes les crations des
artistes.
Ainsi les problmes humains chappent l'homme : ils se posent et
se rsolvent dans un ordre transcendant. Ce qui arrive est ncessaire,
note Marc Aurle, et contribue l'intrt gnral de l'univers dont tu
fais partie. D'ailleurs, pour toute partie de la nature, le bien, c'est ce
que comporte la nature universelle et ce qui est propre la conserver.
(...) Il faut enfin comprendre ds maintenant de quel univers tu fais
partie, de quel tre, directeur du monde, tu es une manation 42. La
synthse anthropo-cosmique prtablie empche la constitution d'une
connaissance modestement positive, le droit masque le fait. Autrement
dit, le fait de l'existence humaine dans sa spcificit ne peut tre reconnu que dans le cadre d'une perspective de pense o l'on accorde
de la valeur au donn, l'vnement en tant que tel, o les questions
viennent avant les rponses.
L'ide de science de l'homme prsuppose une interrogation sur
l'homme on ne sait pas, on cherche. Et sans doute, cette interrogation
mme n'est pas possible sans un pressentiment de solution : on ne
chercherait pas si on navait dj trouv au moins un sens, une direction de recherche, le cadre gnral dans lequel viendront s'inscrire les
rsultats de l'enqute. Le progrs de la connaissance est rendu possible
par une rforme de l'entendement, qui elle-mme prsuppose la conscience prise du progrs intervenir. Un dialogue serr s'tablit ainsi
entre les faits et le cadre intellectuel ; ils se conditionnent l'un l'autre,
et permettent cette rectification mutuelle grce laquelle des faits
nouveaux se dessinent dans l'clairage d'une nouvelle pense. Telle
est, travers toute l'histoire de la pense, la condition de possibilit
d'une affirmation inventrice.
Or l'univers spirituel de la pense grecque semble mal prpar
accueillir cette science imparfaite qu'est ncessairement la science de
l'homme. Lespace mental du cosmos se dploie selon les normes a
priori d'une harmonieuse totalit, qui oppose un prjug dfavorable
tout ce qui est inaccompli, technique, empirique. La longue patience
d'une recherche qui risque de demeurer vaine est indigne du sage, aussi bien que le travail de l'artisan ou la peine de l'esclave. Il n'en est que
plus paradoxal de constater qu'en dpit de ces obstacles pistmologi42
Marc AURLE, Penses, II, 3-4, traduction Trannoy, collection Bud.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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ques l'anthropologie positive a bel et bien ses origines en Grce, o
elle a trouv des hommes de gnie pour la concevoir et dj pour l'entreprendre.
Le premier de ces gnies, dont l'influence demeure vivante aprs
vingt-cinq sicles d'histoire dans le vaste domaine de l'anthropologie
mdicale, est Hippocrate de Cos qui vit la fin du Ve sicle et au dbut du IVe sicle avant Jsus-Christ, c'est--dire la mme poque
que Socrate. Le personnage lui-mme est peu connu, et les rudits ne
sont pas d'accord sur la part qui lui revient parmi l'importante collection des textes qui composent le Corpus hippocratique. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que bon nombre de ces traits donnent les principes d'une science de l'homme sain et malade, formuls avec une
admirable sagacit, exempte de tous les prjugs dogmatiques, astrologiques ou magiques dont s'encombreront les praticiens [37] des sicles venir. Selon Hippocrate, rsume un commentateur, la mdecine
n'est un art vritable, elle ne comporte des rgles qui permettent de
prvoir et d'agir, elle ne fait des dcouvertes et ne progresse que parce
que la raison systmatise l'exprience en joignant la doctrine l'observation 43.
La mdecine hippocratique est ainsi, dans l'histoire de la pense
humaine, et pour longtemps, la premire science exprimentale digne
de ce nom, et cette science, il faut le souligner, est une science de
l'homme. Lun des ouvrages de la collection traite d'ailleurs de la Nature de l'homme ; mais partout se manifeste un art consomm de
l'examen des signes cliniques et de leur interprtation, dont l'ensemble
fournit une comprhension singulirement perspicace de l'tre humain
dans sa totalit. On lit, par exemple, dans le trait des Epidmies :
Pour ce qui est des maladies, voici comment nous les discernons.
Notre connaissance s'appuie sur la nature humaine universelle et sur la
nature propre de chaque personne ; sur la maladie, le malade, les substances administres, celui qui les administre et ce que l'on peut en
conclure en bien ou en mal ; sur la constitution gnrale de l'atmosphre et les constitutions particulires selon les diversits de ciel et de
lieu ; sur les habitudes, le rgime de vie, les occupations, l'ge de chacun ; sur les paroles, les manires, les silences, les penses, les som43
FESTUGIRE, dans l'Introduction son dition du trait De l'Ancienne
mdecine, Klincksieck, 1948, p. VIII.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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meils, les insomnies, les qualits et les moments des songes ; sur les
gestes dsordonns des mains, les dmangeaisons et les larmes ; sur
les paroxysmes, les selles, les urines, les crachats et les vomissements ; sur la nature des maladies qui se succdent les unes aux autres
et sur les dpts annonciateurs de ruines ou de crises ; sur la sueur, le
refroidissement, le frisson, la toux, l'ternuement, le hoquet, le rt, les
gaz silencieux ou bruyants, les hmorragies et les hmorrodes. Ce
sont ces donnes et tout ce qu'elles permettent de saisir qu'il faut examiner avec soin 44.
Ce texte tonnant dfinit le programme d'une mdecine dont la
perspicacit synthtique s'applique ressaisir l'tre humain total, dans
sa psychologie aussi bien que dans sa physiologie, dans son comportement d'ensemble. Il faudra attendre la mdecine psychosomatique la
plus moderne pour retrouver une pareille ampleur de vue. La science
hippocratique est une mdecine en situation, attentive mme aux
conditionnements qui relient l'individu son milieu vital. En effet,
selon le trait Des Airs, des eaux et des lieux, le mdecin doit tenir
compte de l'exposition des villes, de la nature des eaux, de l'allure
des saisons, de la constitution des diffrents terrains, des coutumes et
institutions sociales elles-mmes ; c'est partir de ces donnes que,
bien diffrent du praticien sans exprience, il devra juger chaque chose par un effort de rflexion et de comparaison 45.
On ne saurait donc nier l'existence, dans la pense grecque, d'une
rflexion attentive serrer la ralit humaine d'aussi prs que possible,
et dans toute sa complexit, pour y mettre en lumire les inflexions
d'une intelligibilit positive. L'oeuvre d'Hippocrate constitue un chefd'uvre de l'esprit humain. Il s'en faut pourtant de beaucoup que l'on
lui rende pleine justice. Ou plutt, si l'on s'accorde voir en Hippocrate le patriarche de la mdecine, il n'est pas reconnu comme un patriarche de la pense, et les philosophes se soucient bien davantage de
Parmnide, d'Hraclite, de Znon d'Ele, [38] et de bien d'autres, que
du matre du Cos, qui pourtant, le premier, sut dfinir le programme
d'une anthropologie unitaire, nouant la gerbe de la mdecine et de la
44
45
Epidmies, I, 10. Cit dans BOURGEY, Observation et exprience chez les
mdecins de la collection hippocratique, Vrin, 1952, p. 195-196. On se reportera cet ouvrage pour plus de dtails.
Des Airs, des Eaux et des Lieux, cit ibid., p. 58.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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biologie, de la gographie, de l'ethnologie et de la psychologie. Les
philosophes-potes ont l'avantage de l'obscurit ; leurs textes mutils
retiennent le grouillement des mythes et des magies traditionnelles. Le
savoir lucide et profane d'Hippocrate joue contre lui. Et puis, aprs
tout, ce nest qu'un mdecin, ce n'est pas un mtaphysicien. Dj s'affirme ici le prjug dfavorable oppos par les philosophes la science de l'homme. Il est significatif de constater que le prjug remonte
loin : le savoir mdical, aux yeux mmes d'Hippocrate, ne saurait prtendre lminente dignit d'une science rigoureuse (pistm) ; il se
contente de l'appellation modeste de techn, qui dsigne une connaissance tourne vers la pratique, et donc de second ordre aux yeux des
Grecs.
Le miracle hippocratique n'est pourtant pas compltement isol
dans la culture ancienne. Cinquante ans peine aprs le mdecin de
Cos s'affirme un autre gnie, non moins illustre qu'Hippocrate et peuttre, en un certain sens, aussi mconnu : Aristote, crateur de l'histoire
naturelle, et, au dire d'un des matres de l'anthropologie moderne, le
premier, peut-tre le plus extraordinaire des encyclopdistes 46.
Dans l'oeuvre immense du philosophe, le groupe des livres qui composent les Recherches sur les Animaux demeure d'ordinaire au second
plan. Pourtant Darwin lui-mme se plaisait reconnatre sa dette
l'gard du philosophe antique, en des termes qui mritent de retenir
l'attention : Linn et Cuvier, crivait Darwin, ont t mes deux dieux
dans de bien diffrentes directions, mais ils ne sont que des coliers
par rapport au vieil Aristote 47.
Le rapprochement de ces trs grands noms met en lumire un aspect nglig du gnie aristotlicien, et cette ngligence elle-mme atteste chez les historiens un mme prjug dfavorable l'gard de la
connaissance positive de la vie. On se plat rendre justice au mtaphysicien, parfois mme une justice excessive. Le disciple de Platon,
le matre de la scolastique jouit d'une postrit nombreuse et active,
autant qu'imprvisible, depuis que Thomas d'Aquin a revu et corrig
46
47
TOPINARD, Elments d'Anthropologie gnrale, Delahaye, 1885, p. 10.
Life and Letters of Charles Darwin, New-York, 1905, p. 425. En 1749, dans
le discours De la manire d'tudier et de traiter l'histoire naturelle, qui ouvre son Histoire Naturelle, Buffon observe de son ct : L'histoire des
animaux par Aristote est peut-tre encore aujourd'hui ce que nous avons de
mieux fait en ce genre.
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son systme, promu au rang de philosophie officielle de l'Eglise catholique. Aristote figure, devant la postrit, le mtaphysicien par excellence, au sens le plus traditionnel du terme. Et comme la mtaphysique se situe aux antipodes de la science positive, il y a une sorte de
contradiction admettre que le prcurseur de saint Thomas ait pu tre
aussi le prcurseur de Darwin. On a donc sacrifi le darwinien au
thomiste, et du coup on a fauss le sens du gnie aristotlicien.
La grandeur de ce gnie se trouve justement dans le fait qu'il a su
concilier l'ontologie et l'empirisme. Platon les dissociait rigoureusement ; il choisissait les ides contre le rel, frappant d'infriorit tout
ce qui participe de l'existence matrielle ; sa philosophie abandonne la
terre des hommes pour le ciel des ides. Aristote substitue la pense
qui disjoint une pense qui unit, et cette relation tablie, dans tous
domaines, de la raison l'exprience, est la marque propre de son gnie. C'est ainsi que, tout en conservant les cadres de l'astrobiologie
antique, tout en laborant le systme intelligible du cosmos grec, Aristote, d'une manire assez inattendue, met au point une vue d'ensemble
des tres vivants dans leur structure et [39] dans leurs relations mutuelles dont la prcision et la positivit ne sera pas gale avant le Systema naturae de Linn, en plein XVIIIe sicle.
Louis Bourgey s'est demand comment une telle russite avait t
possible, sans que l'imprialisme des articulations ontologiques nuise
au souci d'exactitude dans l'observation minutieuse du rel. Selon lui,
c'est parce que dans l'ordre chronologique de la connaissance existe
en fait (...) une vritable primaut de la sensation ; d'elle dpendent
nos certitudes les premires et les plus claires, comme Aristote le rpte satit. Le philosophe s'indigne avec une vhmence extrme
lorsque des hommes, mme en restant fidles la rigueur logique, ddaignent la sensation et veulent s'en tenir au seul raisonnement ; il y a,
par exemple, une attitude voisine de la dmence, qui est celle de nier
l'existence du mouvement et d'affirmer l'identit de tous les tres,
comme le font les Elates, sous le fallacieux prtexte d'atteindre la
vrit. Au contraire, le but dernier de la rflexion scientifique touchant
la nature consiste dgager ce qui apparat toujours et fondamentalement conforme la sensation, l'accord avec les faits se trouvant ici
la base et au terme de tout savoir 48. Cette attitude explique pour48
BOURGEY, Observation et exprience chez Aristote, Vrin, 1955, p. 43.
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quoi la science, au sens humble et concret de recherche prcise fonde sur les faits, a t largement pratique par Aristote 49, malgr
l'absence d'un vocabulaire et d'un quipement pistmologique appropris. Sur un terrain encore vierge, Aristote s'affirme en vritable savant positif, et non en simple collectionneur de faits ; il s'aperoit que des rgles prcises et difficiles prsident la toute premire
dmarche de la connaissance rigoureuse 50.
Aristote, naturaliste, se place en face du rgne animal dans son ensemble, et se donne pour tche la description minutieuse des tres vivants dans leur diversit et dans leur unit, s'efforant de rendre compte, autant que possible, des particularits distinctives de chaque catgorie. Linitiative prophtique du philosophe est ici d'avoir fait entrer
l'homme lui-mme dans ce tableau o s'esquisse la premire classification des vivants. L'homme est sans cesse considr comme un parmi
tous les autres ; sa constitution sert de rfrence. Aristote, dpourvu
cet gard de tout prjug de valeur, ne cesse de comparer, pour l'anatomie et la physiologie, la structure de l'homme celle des autres
animaux, qu'il s'agisse des organes des sens ou des modalits de la
reproduction. Les singularits de l'espce humaine sont analyses ;
Aristote est le premier qui ait caractris l'homme, en tant quanimal,
par opposition aux autres animaux ; les traits sur lesquels il insiste
sont ceux-l mmes qu'on relvera par la suite : plus grande importance relative du cerveau, station droite, parole articule, intelligence rflchie. La prminence de l'homme se trouve par l justifie dans
l'ordre naturel ; seul il est capable de s'lever la contemplation des
tres ternels, alors que les animaux se trouvent tout entiers soumis
la gnration et la corruption. Mais cette supriorit humaine ne signifie pas pour autant une rupture radicale. Une page remarquable des
Recherches sur les Animaux, au dbut du livre VIII, esquisse mme
une psychologie animale et souligne l'intrt qu'il y aurait comparer
le dveloppement mental de l'enfant avec celui de l'animal.
Bien entendu, si Aristote ouvre les voies, son entreprise demeure
limite par les insuffisances du savoir de son temps ; les lacunes, les
erreurs sont nombreuses ; Aristote n'est pas, et ne pouvait pas tre
Linn, Buffon, ni Cuvier, mais il a eu le mrite incomparable de
49
50
Ibid., p. 9.
Ibid., p. 113.
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considrer l'homme comme un objet de science. L'anthropologie,
crit Topinard, naquit effectivement [40] Athnes trois sicles avant
notre re, avec Aristote 51. Et la dmarche dcisive, il importe de le
rpter, est celle par laquelle l'homme est considr comme un animal
parmi les autres. Cette dnomination d'animal, crit encore Topinard, qui est le point de dpart de l'anthropologie, sa pense fondamentale, il la rpte satit, navement, sans songer qu'on puisse
mettre un doute cet gard, et qu'un jour elle froisserait quelques-uns
de ceux qui en sont l'objet. En plaant ainsi, d'emble et rsolument,
l'tude de l'homme sur son vritable terrain et n'en faisant pas une exception, Aristote tait en avance de vingt sicles sur l'humanit 52.
Hippocrate et Aristote sont les matres de l'ancienne science de
l'homme, les seuls qui l'aient dfinie nettement, et entreprise avec une
gniale perspicacit. Sans doute, la culture antique, compte aussi des
historiens, des gographes, mais leur uvre, mme dans le cas d'un
Hrodote, d'un Thucydide demeure soumise aux prsupposs mythiques et aux valeurs de l'poque, dont le mdecin Hippocrate et le naturaliste Aristote ont pu s'affranchir dans une large mesure. Nanmoins,
dans sa dernire priode, au IIIe et au IIe sicle avant Jsus-Christ, la
civilisation grecque de l'ge hellnistique apporte une nouvelle et dcisive contribution la constitution des sciences humaines. Les successeurs d'Alexandre la tte des monarchies d'Asie Mineure se donnent pour tche de crer des foyers de culture, o seraient prcieusement recueillis tous les lments du patrimoine culturel, et o les lettrs pourraient librement se consacrer l'laboration d'une sorte d'humanisme conscient et organis, sous la protection de souverains clairs. La Bibliothque et le Muse Alexandrie sont les ralisations les
plus accomplies de ce nouvel ge o le savoir s'accomplit en institutions. Dans ce cadre, des quipes de spcialistes se consacrent une
tche encyclopdique de mise au point et de coordination : pour la
premire fois sans doute se trouve mise en pratique une conception
totalitaire des sciences humaines en tant que sciences de l'expression ;
c'est l'ge des commentaires et des dictionnaires, l'ge de l'exgse et
de la recherche objective du sens. Les sciences d'rudition, la philologie, l'histoire deviennent des disciplines matresses, et l'essor qu'elles
51
52
TOPINARD, Elments d'Anthropologie gnrale, Delahaye, 1885, p. 2.
Ibid., p. 11.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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prennent alors ne sera retrouv et poursuivi, aprs une norme coupure, qu'au moment de la Renaissance, o refleurira un humanisme analogue.
En 47 avant Jsus-Christ, la bibliothque d'Alexandrie et les
400 000 volumes qu'elle contient, disparaissent dans l'incendie qui
s'allume au cours des combats entre les troupes de Csar et la population de la ville. Dsastre culturel irrparable : dsormais l'hgmonie
romaine s'accompagne d'un dclin de la haute culture dans tous les
domaines et particulirement dans la science de l'homme. La supriorit d'un Hippocrate et d'un Aristote clate si on les compare ceux
qui furent, dans le monde romain, leurs continuateurs. Au IIe sicle de
notre re, Galien, le mdecin de Marc Aurle, bon anatomiste, esprit
analytique, n'a pas cette intuition comprhensive de l'tre humain qui
demeure l'admirable privilge de l'oeuvre hippocratique. L'uvre de
Galien constitue d'ailleurs une remarquable synthse de toutes les
connaissances acquises en histoire naturelle, en anatomie et en physiologie. Le schma astrobiologique assure d'une manire parfaitement
rationnelle l'explication des phnomnes de la vie. Cette perfection
mme devient un obstacle pistmologique, dans la mesure o l'esprit
humain devra attendre quinze sicles avant de faire mieux, ou de trouver autre chose. Andr Csalpin, le plus grand biologiste de la Renaissance, qui vit de 1519 1603, demeure fidle l'inspiration de Galien,
non par troitesse [41] d'esprit, mais par intelligence et raison, et parce
que l'uvre du vieux matre fournit encore la meilleure interprtation
de la ralit, telle qu'elle s'offre l'esprit du temps 53. Il en va de mme pour le systme de Ptolme.
Mais si les travaux de Galien reprsentent encore une affirmation
solide et valable de l'intellectualisme antique, il en est autrement pour
l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, qui meurt dans l'ruption du Vsuve en l'an 79 de notre re. Cet ouvrage, en 37 livres, constitue une
norme compilation qui, affirme orgueilleusement son auteur, rassemble 20 000 faits tirs de 200 volumes et provenant de 100 auteurs.
Cette prouesse quantitative est malheureusement le mrite essentiel de
l'oeuvre de Pline, si tant est que c'en soit un. Elle accumule en ordre
dispers toutes sortes de dtails et d'anecdotes relatifs au monde physique et gographique, la mtorologie, l'homme, aux animaux,
53
Cf. CSALPIN, Questions pripatticiennes, trad. Dorolle, Alcan, 1929.
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plantes et minraux de toutes sortes. Le programme est encyclopdique, mais la ralisation de l'entreprise voque beaucoup plutt l'almanach populaire que le livre de science. Ce qui intresse Pline, ce sont
surtout les histoires extraordinaires et les recettes de bonne femme ;
on ne trouve chez lui ni l'observation personnelle du savant, ni la rflexion claire de l'esprit positif. Sans doute, un livre entier, le livre
VII, est consacr l'homme, qui se trouve ainsi plac en tte du rgne
animal : le prcdent aristotlicien assure l'tre humain le statut
d'une ralit naturelle, qui doit tre tudie parmi toutes les autres.
Mais le contenu mme de ce livre VII se prsente comme une affligeante accumulation de notations peu prs sans valeur : particularits ethniques tonnantes, enfantements prodigieux ou monstrueux,
merveilles de la menstruation, historiettes sur les dents, tailles exceptionnelles, force physique extraordinaire, rsistance la douleur.
Aprs les caractres physiques sont numres les qualits morales,
toujours avec le souci un peu infantile du merveilleux. Pline dnombre les grands artistes, ou bien mentionne les prix les plus hauts pays
pour des esclaves exceptionnellement dous. Puis, aprs quelques
considrations sur la mort et sur diverses rsurrections surprenantes, le
livre consacr l'homme s'achve avec des indications sur les grands
inventeurs, sur la date des premiers barbiers et des premires horloges.
Il valait la peine de donner une ide sommaire du fatras que reprsente cette anthropologie. Elle atteste la dgradation de l'hritage hellnique aux mains des Romains : ceux-ci ne surent mme pas conserver ce qu'ils avaient reu. Avant mme le naufrage de la civilisation
classique sous le dferlement des barbares, le projet de science de
l'homme, qui s'tait affirm en des moments privilgis, avait t perdu de vue. L'histoire de l'anthropologie antique est celle d'une occasion manque. Des sicles d'effort seront ncessaires pour que l'entreprise, une fois recommence, puisse tre mene jusqu'au point mme
o elle tait dj parvenue.
[42]
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
91
[43]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Premire partie :
La science de lhomme jusquau XVIIe sicle
Chapitre II
LA SYNTHSE THOLOGIQUE
DE LA CULTURE MDIVALE
Retour la table des matires
Rome a donn l'Occident sa structure politique, administrative et
juridique. Elle a dfini les frontires, l'articulation gographique, le
rseau des communications, mais elle n'a rien apport de nouveau
dans l'ordre intellectuel et spirituel. La culture grecque, ne de la cit,
s'est leve, avec le stocisme et l'picurisme, jusqu' l'chelle de
l'empire. Les Romains n'ont pas ajout ce trsor, qu'ils ont annex
par droit de conqute. Ils ont t en fait des barbares qui ont russi.
Plus dous que ceux qui devaient suivre, ils ont apport l'autorit qui
donne la paix, la technique qui assure la prosprit. Mais le grand
corps romain conserve, pour l'essentiel, une me hellnique.
Avec les sicles ce grand corps se dcompose. Le pourrissement
insensible de l'autorit prpare un nouvel ge de l'histoire, qui s'introduit sans coupure bien nette, au cours de sicles obscurs o l'accroissement des menaces extrieures accompagne la lente monte de
l'anarchie interne. Un beau jour, la communaut vitale de l'Empire
ayant disparu, il ne reste de lui qu'un squelette morcel dans lequel les
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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barbares se sont tablis sans en modifier pourtant l'ossature d'ensemble. La seule innovation morphologique, d'ailleurs considrable, est le
divorce de l'Orient et de l'Occident, introduit par l'Islam, que la
conqute arabe dveloppe tout autour de la Mditerrane. Ce remembrement politique et gographique inscrit sur la face de la terre l'opposition des deux spiritualits qui se partagent dsormais le monde civilis : Mahomet, tmoin de l'Orient, s'oppose Charlemagne, mainteneur de l'Occident, et l'offensive islamique, d'abord victorieuse, suscite la contre-offensive de la croisade, les deux guerres saintes finissant
la longue par se neutraliser, dans une situation d'quilibre.
Le dialogue belliqueux de l'Islam et de la Chrtient atteste le paradoxe des temps nouveaux : dsormais ce sont les valeurs religieuses
qui assurent l'unit des camps en prsence. Les liens politiques, principes de souverainet et de dpendance, ne suffisent plus, eux seuls,
assurer la cohsion des groupements humains ; ils doivent euxmmes passer par la mdiation d'une communaut d'invocation transcendante. Le Moyen Age, dans l'ordre politique, se caractrise par le
systme fodal, qui cristallise en institutions hirarchiques la raction
de dfense contre les menaces en tout genre et l'inscurit gnrale,
une fois abattu le rempart que l'organisation de l'Empire opposait aux
envahisseurs du dehors. L'miettement fodal de l'autorit [44] correspond une restriction considrable de l'espace vital ; l'horizon se
rapproche, le cadre immense de l'Empire, ocan de paix et d'ordre, se
rtrcit jusqu'aux limites prcaires de la seigneurie, lieu de repli et
d'asile, comme un lot battu par des courants menaants.
La diffrence d'chelle est donc considrable entre le monde antique et le monde mdival, o les divers groupements humains font
figure de cantonnements, en situation d'tat de sige, ou tout au moins
toujours sur le qui-vive. Dans le vide hostile qui s'tend au-del du
premier horizon, une seule influence peut venir s'imposer aux particularismes fodaux et leurs hirarchies antagonistes : celle de l'Eglise
de Rome, dont la prpondrance s'affirme lentement et qui, d'abord
auxiliaire du pouvoir imprial, finit par revendiquer l'hritage de ce
pouvoir disparu. La fausse donation de Constantin, par laquelle l'empereur aurait cd sa souverainet la papaut, exprime sa manire
cette vrit rtrospective du passage de la premire la deuxime
Rome, de l'Imperium Romanum la Romania mdivale. Dans l'ordre
politique, il est vrai, la transmission des pouvoirs n'ira pas sans diffi-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
93
cult : l'ambition pontificale, souvent menace par les divisions internes de l'Eglise elle-mme, se heurtera aux prtentions opposes des
seigneurs temporels, des empereurs et des rois. De l cette lutte pour
la suprmatie, dont les vicissitudes alternes seront tantt le guetapens de Canossa (1077), tantt le guet-apens d'Anagni (1303) : la
Renaissance verra l'chec dfinitif de la monarchie pontificale dans
ses esprances d'une souverainet totalitaire.
Mais il en a t autrement dans le domaine culturel : la spiritualit
mdivale tout entire se constitue dans les cadres labors par l'Eglise. La Romania n'est pas un rve, elle dfinit la ralit d'un vaste systme de civilisation qui assure l'unit de l'Occident, fait rgner l'ordre
entre les esprits et dans les curs. Cette russite, rare, au prix d'un effort sculaire, fait du Moyen Age une poque d'unanimit dont les gnrations venir conserveront la nostalgie. En ce temps o n'existent
encore ni la nation, ni l'tat, ni la patrie, au sens moderne du terme, la
spiritualit chrtienne dfinie par l'Eglise, incarne par ses hommes et
codifie par ses institutions, fournit la communaut humaine le cadre d'ensemble de son existence et le lieu de son regroupement en esprit et en vrit. La structure intellectuelle de l'Occident est le rsultat
de cette patiente laboration, aussi dcisive qu'imprvisible.
Les tmoins initiaux du christianisme sont des hommes simples et
obscurs, engags dans une aventure qui parat tout fait disproportionne, si l'on songe la faiblesse de leurs moyens. Parmi ces hommes sans culture, l'aptre Paul, juif et citoyen romain, fait figure de
premier intellectuel et de premier thologien. Mais le christianisme
primitif, qui lutte pour la reconnaissance dans le cadre de l'Empire
l'apoge de sa puissance, demeure tranger la culture rgnante, dont
il remet en question certaines valeurs essentielles. Lorsque le phnomne chrtien devient suffisamment visible pour attirer sur lui l'attention des sages, ce sont les lments d'antagonisme et de rupture qui se
font d'abord sentir. Une polmique s'engage, qui s'chelonnera sur
plusieurs sicles, entre les tenants de l'esprit nouveau et les intellectuels paens, dfenseurs des grandes traditions classiques. Dialogue
pathtique, au cours duquel on verra des professeurs, des publicistes,
des empereurs mme, un Marc Aurle, un Julien, fidles aux trsors
du pass, affronter les premiers Pres de l'Eglise et les docteurs qui
ont reu l'enseignement du Christ.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
94
Le dbat ne trouvera pas sa conclusion sur le plan mme de la polmique ; il sera non pas rsolu, mais dpass, lorsque s'tablira une
situation nouvelle, et aprs les ges de perscution viendra la conversion de Constantin. L'glise, [45] forte du triomphe politique grce
auquel elle a pu s'identifier avec le pouvoir tabli, se laissera son
tour, peu peu, vaincre par sa victoire. la polmique succdent la
ngociation et le compromis ; le christianisme triomphant ne se sent
plus menac dans son existence mme ; il peut sa guise organiser le
terrain conquis. Telle est l'uvre des pres de l'Eglise un Ambroise,
un Augustin, eux-mmes forms aux disciplines traditionnelles et qui,
dous d'une grande envergure intellectuelle, ne rpugnent plus verser le vin nouveau dans les vieilles outres. Ils rendront possible la synthse doctrinale, autour de laquelle va se regrouper l'espace mental de
l'Occident.
La culture qui s'labore est domine dans son ensemble par le prsuppos de la rvlation judo-chrtienne, dont l'exigence servira de
principe rgulateur la nouvelle organisation du savoir. Seulement
cette rvlation s'affirme l'origine dans l'espace mental et social du
peuple juif, dfini par les livres de l'Ancien Testament. Ce patrimoine
traditionnel d'un peuple oriental est gr par la classe des rabbins,
commentateurs et docteurs de la loi, dans l'esprit d'un conservatisme
assez troit. La naissance du christianisme, son expansion rapide et
son imprvisible victoire impliquent une certaine rupture avec la spiritualit juive. La nouvelle foi, si elle ne supprime pas la Loi, s'efforce
de l'accomplir dans un esprit nouveau ; elle se dsolidarise de la
communaut ethnique, et son proslytisme s'adresse victorieusement
aux hommes de toutes les nations. Le christianisme triomphant doit
rendre dans l'Empire romain, bon gr mal gr, le contrle d'une culture beaucoup plus large que celle du peuple hbreu et de la synagogue.
Les procdures canoniques des rabbins orientaux, d'ailleurs dnonces
par le Christ lui-mme, ne peuvent pas suffire aux exigences des intellectuels forms dans l'esprit des grandes traditions classiques.
C'est pourquoi, aprs la tension des premiers conflits de culture, o
les chrtiens intransigeants affirment l'gard des valeurs antiques
une sorte de terrorisme, la manire d'un Tertullien, l'heure vient
d'une nouvelle synthse doctrinale. La ncessit s'impose d'emprunter
au stock de la culture grco-latine un quipement mental la mesure
du nouveau monde spirituel et politique, auquel le christianisme a im-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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pos sa marque. Cette oeuvre de rcupration reprendra comme un
butin de guerre la philosophie de la nature et la philosophie de l'esprit,
labores par les Anciens, et qui demeuraient disponibles ; elles seront
rutilises telles quelles, la seule condition de se situer dsormais
dans la perspective de la Rvlation. Les fondements de la culture occidentale sont le produit de cette alliance entre deux spiritualits primitivement trangres l'une l'autre.
Il s'agit en fait d'une uvre de trs longue haleine, qui trouvera son
apoge dans l'Europe chrtienne du XIIe et du XIIIe sicle, aprs un
millnaire d'efforts. En effet, le travail des docteurs se trouve sans
cesse remis en question par les grands courants de l'histoire qui dchirent les communauts humaines pendant les sicles obscurs du haut
moyen ge. Dans l'universel naufrage de la civilisation antique, les
humanistes chrtiens font uvre de sauveteurs, tel l'vque Augustin
rdigeant sa Cit de Dieu sous le coup de la prise de Rome par les Wisigoths d'Alaric (410), en attendant de mourir lui-mme dans sa ville
d'Hippone assige par les Vandales. C'est pourtant l'ge fcond des
Pres de l'Eglise, saint Ambroise, saint Jrme, Paul Orose en Occident, auxquels fait cho le groupe gnial des Pres d'Orient. Mais si
l'empire d'Orient jouit encore d'un long dlai, avant d'tre dfinitivement abattu, l'Occident est plus mal partag. Submerg, disloqu par
la barbarie triomphante, il doit consacrer toute sa force survivre.
Pour gagner le conqurant sa cause, l'Eglise se met son niveau, se
contentant, pendant des sicles, d'une sorte de minimum vital intellectuel. La haute culture, [46] inutile l'vanglisation des guerriers, est
mise en sommeil, et l'on se consacre d'abord aux tches urgentes qui
posent souvent aux responsables du peuple chrtien des questions de
vie ou de mort.
De l le caractre, assez souvent mconnu, de la culture mdivale : elle est une culture sur fond de mmoire. La conscience subsiste
d'un immense capital mis en sommeil, stock dans certaines bibliothques, et depuis longtemps dlaiss. Tel est le sens (le la parole (le
Bernard de Chartres, selon lequel les hommes de son temps sont
comme des nains juchs sur l'paule de gants qui les ont prcds. Le
progrs ne peut consister que dans la rcupration des trsors perdus.
C'est pourquoi les plus hauts moments de l'intelligence mdivale sont
qualifis de renaissances : des traducteurs, des compilateurs, pendant certaines priodes de rpit, redcouvrent certaines uvres an-
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ciennes, les condensent en manuels de qualit mdiocre, mais qui
nanmoins s'imposent pour longtemps aux lettrs. Ainsi en est-il ds
le VIe sicle, lorsque le despotisme clair du barbare Thodoric tente
une timide restauration des valeurs anciennes, illustre par les noms
de Boce, Fulgence et Cassiodore. Plus tard, au temps de Charlemagne, s'affirmera la renaissance carolingienne, si modeste encore lorsqu'on songe au grand panouissement mdival, qui se produit au XIIe
et au XIIIe sicle 54. Alors seulement la Romania trouve son quilibre
intellectuel et spirituel, dfinissant les structures matresses de la chrtient d'Occident.
Llaboration de la nouvelle culture se poursuit dans le systme
des institutions ecclsiastiques. Les monastres, les chapitres jouent
d'abord le rle de vritables conservatoires culturels. Puis apparaissent
les universits dont le rseau dessine travers l'Europe chrtienne une
gographie du savoir : Bologne d'abord (1088), puis Salerne, Paris
(1150), dont le pape. Alexandre IV pourra dire, dans la bulle Quasi
lignum vitae . La science des coles de Paris est dans l'Eglise comme l'arbre de Vie dans le Paradis terrestre ou comme une lampe qui
claire le temple de l'me (...) C'est Paris que la race humaine, dfigure par le pch originel et aveugle par l'ignorance, retrouve sa
facult de vision et sa beaut, grce la connaissance de la vraie lumire diffuse par la science divine. Le XIIIe sicle verra se multiplier ces centres de recherche et d'enseignement. Padoue, Salamanque,
Naples, Toulouse, Oxford et Cambridge, Sville, Montpellier, que
viendront complter au XIVe sicle, les universits de Coimbra, Prague, Cracovie, Vienne, Heidelberg... L'Europe savante et pensante est
en train de natre. Un nouveau type d'homme, le lettr, y administre le
nouveau savoir de la communaut chrtienne, la scolastique. Certaines
universits se spcialisent dans le droit ou la mdecine ou la thologie,
mais entre toutes s'tablit une incessante circulation des hommes et
des ides, facilite par l'existence d'une langue savante une et la mme
pour tous. Des contacts sont tablis et maintenus avec les lettrs du
dehors, Grecs d'Orient et Arabes, qui assurent le ravitaillement des
Europens en ides nouvelles et en textes anciens, mergeant peu
peu de l'oubli dans lequel ils avaient t si longtemps tenus.
54
Cf. Paul RENUCCI, l'Aventure de l'humanisme europen au Moyen Age,
Belles Lettres, 1953,
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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Le savoir ainsi constitu sous le contrle de l'Eglise fournit l'ossature de la civilisation mdivale. Lespace mental et l'espace vital se
trouvent parfaitement accords l'un l'autre, dociles aux rythmes d'un
mme ordonnancement. L'ordre de la connaissance et l'ordre de l'action, l'ordre politique, conomique et social se prsentent comme des
plans diffrents de projection pour les mmes principes transcendants.
Boniface VIII, l'un des principaux affirmateurs de la monarchie pontificale, dfinit dans la bulle Unam sanctam, en 1302, la structure du
systme : L'habitude de la religion [47] est d'amener les choses qui
sont en bas jusqu celles qui sont en haut, en passant par celles qui
sont intermdiaires. Suivant la loi de l'univers, toutes les choses ne
sont pas mises en ordre galement et immdiatement ; mais celles d'en
bas par les intermdiaires, les intermdiaires par celles d'en haut.
Ce texte donne la formule de la civilisation mdivale dans son ensemble. Il s'agit d'un vaste systme de scurit base thologique :
l'ordre, dans le monde et dans l'homme, dans la socit comme dans
l'Eglise, procde d'une seule intelligibilit dont le principe et la fin se
trouvent en Dieu. Lintgration est parfaite, la cohsion sans problme, puisque le social, le politique, le scientifique et l'ecclsiastique
relvent d'une mme obissance, universellement impose. Saint
Thomas dfinit les principes du commerce au mme titre que ceux de
la mtaphysique. Ainsi les institutions sociales, crit Tawney, revtent-elles un caractre qui peut presque tre tax de sacramentel, car
elles sont l'expression extrieure et imparfaite d'une ralit spirituelle
suprme 55. On peut parler en effet d'une vritable civilisation rituelle, dont l'armature correspond une axiomatique de la Rvlation ;
culture et civilisation mettent en forme, sous le contrle de l'autorit
hirarchique, une axiomatisation de la parole de Dieu en forme de traditions doctrinales et d'institutions canoniques, intellectuelles, politiques et sociales. La liturgie du service divin, essence de toute la culture, se diffuse travers la totalit du rel, dont elle fournit partout la
justification eschatologique.
Ce dogmatisme ritualiste subordonne toute connaissance un acte
de foi. Non que la connaissance soit proprement parler la servante
55
R.H. TAWNEY, la Religion et l'essor du capitalisme, traduction Merlat,
Rivire, 1951, p. 29. Cf. aussi Christopher DAWSON, La Religion et la
formation de la Civilisation occidentale, trad. Guillemin, Payot, 1953.
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de la thologie, ce qui impliquerait une distinction possible, une dissociation : elle en est bien plutt une prise de conscience et une lucidation. Car le chiffre de la Rvlation se prsente comme le prsuppos universel, en dehors duquel aucune intelligibilit n'est possible.
Emile Mle rendait attentif au fait que l'iconographie de la cathdrale
met en scne les encyclopdies du temps, miroirs du monde o s'inscrit la liturgie cosmique. La cathdrale condense la ralit humaine
dans l'unanimit du service divin, et la rflexion scolastique accomplit
la mme fonction en dressant ses Sommes, cathdrales en ide, selon
les liturgies de la disputation.
La connaissance du monde et de soi-mme, dans la pense mdivale, apparat ainsi non pas comme une rsolution intelligible selon le
mode euclido-cartsien, mais comme une symbolique universelle, se
donnant pour tche de retrouver partout l'ordre de Dieu dans sa cration. Evoquant la structure de l'espace, Lewis Mumford observe :
Au Moyen ge, les relations spatiales tendaient tre organises
comme des symboles et des valeurs. L'objet le plus lev dans la cit
tait la flche de l'glise, qui pointait vers le ciel et dominait les constructions comme l'Eglise dominait les
espoirs et les craintes des fidles. Lespace tait divis arbitrairement pour reprsenter les sept vertus, les douze aptres, les dix commandements ou la Trinit. Sans des allusions symboliques constantes
aux lgendes et aux mythes chrtiens, l'analyse raisonne de l'espace
mdival aurait chou. Les esprits les plus rationnels n'en taient pas
exempts : Roger Bacon tudia soigneusement l'optique, mais aprs
avoir dcouvert les sept parties de l'il, il ajouta que Dieu avait ainsi
voulu figurer dans nos corps les sept dons de l'Esprit 56. La perspective temporelle appelle des remarques analogues. Elle [48] est rythme, elle aussi, par les inflexions primordiales de l'histoire du salut :
l'existence de la communaut humaine et celle de chaque individu
sont scandes par la rptition des mmes phases de l'histoire sainte.
La destine de l'humanit se reflte en quelque sorte dans le calendrier
de l'anne, qui lui-mme se condense dans le droulement de la semaine : l'ternel retour de la liturgie de l'office divin se ralise aux
diverses chelles temporelles de l'existence. La civilisation en son en56
Lewis MUMFORD, Technique et civilisation, trad. Moutonnier, Seuil,
1950, p. 27.
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99
semble, dans les uvres de l'art, dans la rflexion des sages ou dans le
travail des artisans commmore indfiniment la gloire du Dieu Crateur et Rdempteur du peuple chrtien.
Une mme configuration thologique se trouve donc impose la
science de la nature et la science de l'homme. La codification des
phnomnes revt un sens rituel, car la loi de la nature est ensemble,
et d'abord, loi de Dieu. C'est l'intrieur de ce nouveau contexte mental que les penseurs du Moyen Age, faute d'avoir pu en inventer d'autres, rutiliseront les schmas d'intelligibilit sauvs du naufrage de la
culture antique et paenne. Aristote demeurera le matre penser, mais
un Aristote revu et corrig, ou plutt singulirement travesti. La cosmologie mdivale, comme la cosmologie grecque, fait de l'univers
non pas une ralit exprimentale, mais un systme de valeurs ; le
sens du rel est donn a priori par une finalit transcendante. Mais
celle-ci, chez les Grecs, est d'ordre esthtique : elle rpond un sens
des proportions qui hirarchise l'univers selon le schma d'unit ontologique fourni par l'astrologie. Le christianisme n'ajoute rien ce
schma, dont la richesse est peu peu retrouve, au rythme capricieux
des dcouvertes grce auxquelles l'Occident mdival rentre en possession des grands textes de l'astronomie, de la mathmatique, de la
physique, de l'astrologie et de l'alchimie, de la mdecine antiques.
Cette science, dont la supriorit intellectuelle s'impose aux lettrs
chrtiens, devra seulement se subordonner, moyennant un compromis
dont l'illogisme n'est pas reconnu par ses promoteurs, aux valeurs spcifiquement chrtiennes.
Ce transfert des schmas d'intelligibilit d'un systme de valeurs
dans un autre entrane une distorsion des doctrines, d'autant que la
prdominance est reconnue certains thmes chrtiens, trangers la
pense grecque. Par exemple, l'ide de l'harmonie du Cosmos est
substitue l'ide du Dieu crateur, qui a fait le monde l'usage de
l'homme, et veille son salut par sa constante Providence. Le drame
eschatologique de la destine se joue dans le dveloppement de la nature, soumise sans cesse la grce, et fertile en miracles. Partout,
dans la philosophie mdivale, crit Gilson, l'ordre naturel s'appuie
un ordre surnaturel, dont il dpend comme de son origine et de sa fin.
L'homme est une image de Dieu, la batitude qu'il dsire est une batitude divine, l'objet adquat de son intellect et de sa volont est un tre
transcendant lui, devant qui toute.sa vie morale se joue et qui la ju-
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100
ge. Bien plus, le monde physique lui-mme, cr par Dieu pour sa
gloire, est travaill du dedans par une sorte d'amour aveugle qui le
meut vers son auteur, et chaque tre, chaque opration de chaque tre,
dpend tout moment dans son efficacit comme dans son existence,
d'une volont toute-puissante qui le conserve 57.
Ainsi la volont de Dieu joue dsormais le rle de fondement de
l'induction, et l'univers lui-mme n'est que le dcor dans lequel se droule pour chaque homme l'histoire de son salut. De sorte que l'on
peut lgitimement se demander, ajoute Gilson, s'il est encore possible
de parler de nature dans une philosophie chrtienne . Mais la question se pose, bien plus forte raison, de savoir si la science de l'homme, telle que l'avaient dfinie [49] un Hippocrate, un Aristote, possde
encore un sens. Il y a sans doute une anthropologie chrtienne, une
doctrine chrtienne de l'homme, marque de traits caractristiques.
L'homme, crature de Dieu, et cr l'image de Dieu, se trouve dans
une dpendance troite l'gard de son Crateur, et ce lien de dpendance entrane une sorte de rvaluation de la personnalit, dont le
statut est dsormais fort diffrent de ce qu'il tait pour l'intellectualisme grec. C'est saint Augustin qui a dfini le premier, dans toute son
ampleur, le nouveau principe d'individuation chrtien. L'existence
humaine trouve son sens dans le dbat surnaturel qu'elle poursuit avec
son Crateur : le dialogue de l'me avec Dieu alterne avec le soliloque
de l'me livre elle-mme. D'o une attention soi-mme, troitement lie la recherche du salut, que le sage antique eut sans doute
juge goste et passionnelle. Mais ce sens de la personnalit se trouve
galement associ un sens de la communaut : la foi au mme Dieu
intervient comme un intermdiaire de liaison entre les fidles. La solidarit culturelle ou politique, telle qu'elle existait dans le monde antique, fait place une sorte de communion organique au niveau de
l'Eglise, en grand et en petit : la paroisse, le diocse, le peuple chrtien
tout entier ralisent autant de figurations de la communion des saints.
Ainsi, par un a priori dogmatique, la ralit humaine se trouve ordonne une vocation surnaturelle, qui seule lui donne son sens. C'est
pourquoi on peut dire que l'anthropologie mdivale traverse le domaine humain sans s'y arrter, l'ordre humain n'tant qu'un espace de
57
Etienne GILSON, L'Esprit de la philosophie mdivale, 2e dition, Vrin,
1944, p. 345.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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projection pour des dterminations eschatologiques. L'homme rduit
lui-mme ne serait que ce monstre incomprhensible , dont parlera
Pascal, une nigme insoluble aussi longtemps que l'on ne fait pas intervenir le chiffre de la Rvlation. Et, comme la nature se trouve ellemme suspendue la destine de l'homme, laquelle elle sert de cadre, de point d'appui et d'enjeu, il est clair qu'on ne saurait parier dans
ces conditions ni d'une science de la nature, ni d'une science de
l'homme, au sens moderne du terme. L'uvre d'Albert le Grand
(1206-1280), le plus remarquable et peut-tre le seul naturaliste mdival, se dveloppe comme un commentaire d'Aristote retrouv ;
mais le passage n'y est pas ralis de la zoologie l'anthropologie.
Lobstacle pistmologique majeur se rsume dans le fait que l'autre monde compte plus que celui-ci. L'intelligence humaine ne saurait
sans impit se fixer sur une ralit coupe de ses appartenances surnaturelles. On peut mme dire que l'ide d'une science, au sens d'un
systme formel d'intelligibilit se suffisant soi-mme, demeure
trangre la pense mdivale : les mathmatiques elles-mmes,
pour autant quelles sont connues, seront considres comme le symbole d'une autre vrit, la seule qui puisse tre ncessaire et suffisante 58. La physique, la science exprimentale ne peut prendre naissance
que si l'on reconnat l'autonomie d'une nature profane. La science de
l'homme, plus forte raison, devient une contradiction dans les termes : le regard neutre et positif d'un Hippocrate ou d'un Aristote, qui
tudient l'tre humain en lui-mme et pour lui-mme, ou dans le
contexte des autres espces animales, est dsormais impossible.
L'homme nest plus un tre naturel, il a une place part, et ce serait
commettre un sacrilge que de le dpouiller de son statut privilgi.
Cette exterritorialit thologique va retarder de 18 sicles le progrs
de la connaissance positive dans le domaine de l'anthropologie. Si le
Moyen Age abonde en Bestiaires, qui sont des catalogues lmentaires de la faune, tout imprgns de merveilleux, et en Lapidaires, o
s'affirme une minralogie mythique, on ne conoit pas [50] la possibilit d'un trait sur l'homme, ft-ce dans le mme esprit de navet
prscientifique.
En 1755 seulement, la dixime dition du Systema Naturae de
Linn fait entrer l'homme dans la classification gnrale des tres vi58
Cf. A. KOYR, Les Origines de la science moderne, Diogne, 16, 1956.
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vants ; cette initiative hardie lve l'interdit pistmologique qui avait
bloqu jusque-l le dveloppement d'une histoire naturelle de l'homme. Entre temps, le tabou qui protge l'tre humain contre l'investigation scientifique trouve une illustration significative dans l'interdiction
absolue, sous peine de mort et d'excommunication, de dissquer des
cadavres. Seul l'empereur Frdric II de Hohenstaufen, libertin
convaincu, et esprit singulirement moderne, osera introduire la pratique de la dissection dans le rglement des tudes de mdecine l'universit de Salerne, en 1230. Initiative hardie, cette exception qui
confirme la rgle, vaut au souverain une double excommunication. La
pratique de l'autopsie ne se rpandra que trs lentement, au prix de
perscutions sans nombre, au XIVe sicle.
Le savoir mdival sacrifie donc, en Occident, les sciences humaines la science divine. Il consacre dans ce domaine, par rapport la
pense antique, une rgression qu'il faudra ensuite plusieurs sicles
pour compenser. Pendant cette immense priode de l'histoire culturelle, aucun grand nom ne peut tre cit qui approche, mme de loin, les
noms des grands Anciens. Chose curieuse, pendant la mme priode,
on trouve dans la culture islamique, pourtant caractrise, elle aussi,
par la prpondrance thologienne, de grands savants qui n'ont pas
leurs pareils en terre chrtienne : le mdecin Avicenne (980-1037),
par exemple, qui reprend la tradition d'Hippocrate, ou l'historien et
sociologue Ibn-Khaldoun (1332-1406), souvent compar Montesquieu, et dont les Prolgomnes fournissent une analyse, lucide et sagace autant que positive, de la ralit arabe. Au sein de la Romania,
toute science demeure prise dans les glaces de la conceptualisation
dogmatique, et le dgel sera long venir.
En fait, la connaissance ainsi aline au profit de prsupposs qui
l'hypothquent par avance, projette dans le champ pistmologique
des mythologies contradictoires, o l'on relve ple-mle l'influence
de l'antique physique des lments et de l'astrologie paenne, plus ou
moins soumises la juridiction des thmes chrtiens. Le microcosme
du corps humain reflte, aux yeux des mdecins, l'ordre ou le dsordre
des constellations plantaires. Les traditions populaires, les remdes
de bonne femme apportent leur contribution cet extraordinaire syncrtisme. La biologie et la pathologie se rduisent une tude de la
situation cosmique ; la mise en correspondance des organes et des
fonctions avec les constituants de la physique qualitative traditionnelle
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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et avec les influences astrales rduit la thrapeutique un jeu complexe de relations dont dpend l'issue de la maladie. Par exemple,
Mars, qui est viril, chaud et sec, se trouve en jeu propos de la bile
jaune, du cholra et de l'organe sexuel masculin ; le Blier rgit la tte, parce qu'il est en tte des signes du zodiaque, et parce qu'il a toute
sa force dans la tte ; le Capricorne rgne sur la poitrine, cause de la
cuirasse caractristique de l'insecte... L'intervention du mdecin doit
se rgler sur la constellation de naissance, sur les heures du jour, dont
chacune comporte des indications favorables ou dfavorables. Cette
smiologie infantile, et ces cas cliniques, s'imposent sans difficult
aux poques mmes o la culture mdivale brille de son plus vif
clat 59. Rien ne saurait mettre en meilleure lumire l'irrmdiable dcadence de l'esprit hippocratique.
La science de la nature prsente des caractres analogues. La superstition [51] pure et simple y apparat d'ailleurs singulirement encourage par l'esprit de miracle, qui constitue sans doute l'apport distinctif du christianisme dans le domaine de la connaissance cette
poque. Le miracle apparat ici comme la limitation dogmatique oppose par la thologie chrtienne une prdestination astrale trop radicale. D'o une sorte d'arbitraire supplmentaire, qui vient surcharger
encore le jeu des mythologies traditionnelles. Aussi le savant, au sens
moderne du terme, n'existe-t-il nulle part ; celui qui sait apparat bien
plutt comme un magicien ou comme un sorcier. Tel Roger Bacon,
prsent parfois, au prix d'un trange contresens, comme le prcurseur, au XIIIe sicle, de la science exprimentale moderne. Or le premier Bacon mrite pleinement le titre de Docteur des Merveilles que
la tradition lui a reconnu.
L'exprience, en effet, tel que la conoit Roger Bacon, n'a rien
voir avec celle que Galile et quelques autres s'efforceront d'organiser
rationnellement par la suite. On y retrouve la mme confusion des
thmes et des autorits qui prvaut dans la mdecine du temps.
Comme tout ce qui se fait de vritable et se fait de lgitime dans le
monde, rsume un historien, l'exprience, instrument de science et de
puissance, vise nos utilits, utilits matrielles et temporelles dans le
cas de l'exprience extrieure, indirectement aussi par elle utilits spi59
Cf. Paul DIEPGEN, Geschichte der Medizin, de Gruyter, Berlin, 1949, p.
218 sqq.
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rituelles ou surnaturelles, et c'est parce qu'elle promeut merveilleusement nos fins qu'elle a tant de prix. Or, comment rpond-elle ainsi
ses fins, qui sont de servir les ntres ? Par l'lixir de vie, par l'astrolabe, par la pierre philosophale, par les thmes gnthliaques et les
oracles de l'astronomie exprimentale, par les connaissances sublimes
et les hautes uvres de puissance, telles les vertus des lments surprises et captes, tels les appareils inous , et pourtant imagins par
certains experts, par les arcanes, en un mot, de la nature et de l'art. 60
La science ainsi comprise est l'art des arts, l'art sublime et magnifique, le Grand Art, celui de la transmutation des mtaux et de la prolongation de la vie ; elle se nomme encore la via experimentalis, et
cette voie ou mthode exprimentale, qui fait la vrit et la vertu d'une
astrologie judiciaire et oprative, distincte de l'Astronomie commune,
est un arcane renferm dans quatre sciences fermes triple tour ; elle
est enfin excellemment la science de la vraie Magie, et les livres de la
Magie vridique se trouvent dsigns dans le Miroir d'Astronomie
sous le nom de livres exprimentaux 61.
L'espace mental de la culture mdivale ne permet donc pas la
constitution d'une science au sens moderne du terme. La prdominance inconteste de l'exigence thologienne confond tous les ordres, elle
entremle les divers plans de clivage pistmologiques. La rflexion
philosophique selon les normes d'une raison autonome est impossible,
tout autant que la constitution de mthodologies objectives. Le progrs ne peut se raliser l'intrieur du systme ; c'est la rupture du
systme lui-mme qui seule permettra la constitution d'un savoir digne
de ce nom, chappant au contrle des impratifs ecclsiastiques pour
considrer le monde et lhomme dans leur ralit positive. Alors seulement, une fois dissip le mirage des mythologies, la nature des choses et la nature humaine rvleront aux esprits curieux des merveilles
plus surprenantes que les prodiges anciens, et plus authentiques. Mais
il ne faudrait pas pour autant conclure de ce constat de carence en matire d'pistmologie une condamnation de la civilisation mdivale
dans son ensemble. Sa grandeur est ailleurs : elle avait d'autres valeurs
60
61
Raoul CARTON, L'Exprience physique chez Roger Bacon, Vrin, 1924, p.
169.
Ibid., p. 171-172.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
105
dfendre, en attendant que de nouvelles gnrations reprennent l'hritage des grandes traditions intellectuelles, qu'elle a du moins sauves
d'un dsastre total.
[52]
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
106
[53]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Premire partie :
La science de lhomme jusquau XVIIe sicle
Chapitre III
LA RENAISSANCE
ET LES ORIGINES
DES SCIENCES HUMAINES :
L'AGE DES AMBIGUTS
Retour la table des matires
D'Alembert, dans le Discours prliminaire l'Encyclopdie attribue aux lettrs de la Renaissance l'honneur d'avoir rveill l'Occident
de son sommeil dogmatique. Il fallut, dit-il, au genre humain, pour
sortir de la barbarie, une de ces rvolutions qui font prendre la terre
une face nouvelle . A la veille d'une autre rvolution qu'ils prparent,
non moins dcisive que l'effondrement de l'Empire d'Orient, les Encyclopdistes se sentent les hritiers et continuateurs des humanistes du
XVIe sicle. Du mme coup, ils inventent la perspective historiographique moderne qui accuse la coupure entre les tnbres gothiques du
Moyen Age et la nouvelle clart de l'intelligence enfin restitue ellemme. La devise des Rforms au XVIe sicle : Post tenebras lux,
anticipe sur le mot d'ordre de la philosophie des Lumires.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
107
Seulement cette interprtation de la Renaissance, qui est pour une
bonne part celle des renaissants eux-mmes, a t remise en question
ds le dbut du XIXe sicle, et la controverse engage depuis lors sur
ce thme entre les historiens les plus qualifis est un excellent exemple de l'historicit du jugement historique. Le dbat met en jeu des
valeurs durables, de sorte que l'attitude de chacun trahit ses prfrences personnelles ; une objectivit rigoureuse est impossible, ou plutt
elle n'a pas de sens. Comme l'crit un spcialiste, dans une trs large
mesure, la plupart des dfinitions donnes de la Renaissance relvent
de certains prjugs, ou d'opinions pralablement assises. A tout le
moins, la Renaissance sduit l'esprit libral plus vite que le conservateur ; l'esprit de tolrance plus vite que l'intransigeance religieuse ;
l'esprit classique plus vite que le romantique . De sorte que, au bout
du compte, la Renaissance constitue un excellent ractif pour mesurer les tendances et les ides d'un homme : et l'opinion du thoricien
sur elle nous fait souvent mieux connatre le thoricien que son objet 62.
[54]
Il est vrai qu'on pourrait faire des remarques analogues dans le cas
de la restitution historique de la Rvolution franaise, du rgne de
Louis XIV ou du dveloppement industriel. Si l'histoire renvoie
l'historien, il ne s'agit pas l d'un cercle vicieux, mais d'une condition
fondamentale du travail historique. La prise de conscience de la relativit initiale ouvre une rflexion nouvelle, grce laquelle on accde
un sens suprieur de vrit.
En dpit de cette difficult prjudicielle, et qui ne lui est pas particulire, il demeure possible de caractriser la Renaissance comme un
62
V.L. SAULNIER, Prface la trad. franaise de W.K. FERGUSON, La
Renaissance dans la pense historique, trad. Marty, Payot, 1950, p. VI-VII.
L'ouvrage de Ferguson prsente une trs intressante rtrospective du
concept de Renaissance dans le travail des historiens depuis le XVIe sicle ;
c'est l'exemple d'un nouveau type de mthodologie, qui mriterait d'tre appliqu aux diverses priodes de l'histoire.
Le lecteur dsireux de complter cette rapide esquisse devra se reporter
au grand ouvrage de L. THORNDIKE : A history ot magic and experimental
science, vol. V et VI, qui traitent du XVIe sicle (New-York, Columbia University Press, 1941). Cf. aussi : Emile CALLOT, La Renaissance des sciences de la vie au XVIe sicle, P.U.F., 1951.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
108
moment dans le dveloppement culturel de l'Occident. Quelque souci
que l'on prenne de mnager les transitions et d'estomper les diffrences, il reste que l'attitude spirituelle des lettrs du XVIe sicle pose trs
nettement celle du clerc mdival, au XIIe ou au XIIIe sicle. Par
del le jeu des personnalits, on discerne un renouvellement des constantes de culture ; l'espace mental n'est plus le mme, les horizons se
sont transforms. L'image mme de renaissance , frquemment
employe par les contemporains engags eux-mmes dans cette mtamorphose, dsigne une sorte de transfert de traditions, la conscience
prise d'une rupture et d'une nouvelle continuit. La vie spirituelle,
aprs un intervalle millnaire, se greffe nouveau sur le tronc toujours
vivace de la culture antique, dgag de tous les sdiments qui l'avaient
dissimul. La Rforme aussi se prsente comme un retour aux sources
vangliques, retrouves en leur authenticit.
Limage de renaissance est une image temporelle ; de mme les
images si frquentes d'aube et d'veil. Quelque chose commence, ou
plutt recommence, aprs une trop longue immobilit. L'exprience
dcisive apparat ici oriente vers le pass et ensemble vers l'avenir.
En somme, on se met vivre dans le temps ; dans une certaine mesure, on dcouvre la spcificit du temps humain. Le Moyen Age a vcu
dans une sorte de prsent ternel : le schma liturgique de l'histoire
sainte, indfiniment rpt, fournit le cadre de la vie sociale et de
l'existence personnelle. La Rvlation chrtienne, dont le capital est
gr par l'Eglise hirarchique, intervient comme un principe de ralit
pour autoriser l'activit humaine dans tous les domaines o elle s'emploie. La vrit a un sens rituel, mme dans l'ordre de l'intellect, o la
scolastique impose aux savants les voies et moyens d'une affirmation
soigneusement codifie. Jamais la cit des hommes ne s'est voulue
aussi exactement identique la Cit de Dieu, qui lui sert de prototype
eschatologique, bloquant en elle le pass, le prsent et l'avenir.
La Renaissance consacre l'abandon de ce schma, en voie de dsagrgation depuis le XVIe sicle. Le prsent se libre des disciplines
liturgiques qui l'emprisonnaient. Le retour aux sources anciennes, la
restitution des bonnes lettres, n'est qu'un aspect de cette rvolution
spirituelle, une consquence sans doute plutt qu'une cause. On a depuis longtemps fait valoir que la plupart des chefs-d'uvre anciens
n'ont pas t vraiment retrouvs, pour la bonne raison qu'ils n'avaient
pas t perdus, mais religieusement conservs par les clercs du Moyen
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
109
Age : bon nombre des manuscrits essentiels pour les textes classiques
datent prcisment de cette poque. La dcouverte doit donc tre une
dcouverte intellectuelle plutt que matrielle. C'est un nouveau regard, et un nouveau recours, qui procure aux lettres antiques une nouvelle naissance. Les lettrs du Moyen Age interprtent Virgile, ou
l'Art d'Aimer d'Ovide, comme le Cantique des Cantiques, en les projetant dans le miroir dformant de la rvlation chrtienne : toute posie
devient signe et symbole de l'amour divin. L'invention de la philologie
atteste un esprit radicalement nouveau : le pass doit tre aim pour
lui-mme, en fonction de ses aspirations propres dont l'authenticit,
trop longtemps fausse, apparat nouveau dans sa propre lumire.
Pareillement, les constructeurs des anciennes basiliques rcupraient
les colonnes, les fragments [55] pars des architectures antiques pour
les utiliser dans leur dification de la maison de Dieu. Les artistes de
la Renaissance, les princes et les rois se passionnent pour la recherche
des marbres, des bronzes, des cramiques, des mdailles antiques. Ils
inaugurent la pratique des fouilles et leurs collections sont les premiers muses modernes. Ici encore, l'antiquit est cette fois aime
pour elle-mme ; les statues des dieux cessent d'apparatre comme
d'abominables idoles on les considre comme d'ternels chefs-d'uvre
de la cration humaine on se les dispute prix d'or et les papes euxmmes ne sont pas les moins ardents la surenchre, ainsi que l'attestent aujourd'hui encore les muses du Vatican.
La coupure est radicale entre les grands papes du Moyen Age, un
Sylvestre II, un Grgoire VII, et leurs gniaux continuateurs de la Renaissance, un Alexandre VI, un Jules II. la mme place s'affirme
une espce d'hommes compltement diffrente, et la diffrence ne
s'explique pas par un largissement de la culture littraire, mais par
une rforme des structures de l'tre humain. La restitution des valeurs
du pass affirme un chappement au contrle des dogmes chrtiens : il
y a un sens de la vie, une invocation de la vrit, en dehors mme des
horizons rituels de l'Eglise ; cet idal ancien exerce nouveau sa fascination, jusqu' susciter sous des formes nombreuses et varies des
syncrtismes tranges, des compromis entre le christianisme et le paganisme retrouv. La civilisation renaissante, dans son langage et dans
sa vie, dans sa posie et dans ses ftes, est profondment marque par
cette alliance de l'ancien et du nouveau, qui nous est aujourd'hui difficilement imaginable.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
110
En dpit de ces syncrtismes qui pour un temps le dissimulent, le
conflit de traditions implique un conflit d'autorit. La vrit, nagure
une et la mme partout, inscrite dans le paysage des institutions, est
dsormais partage ; la possibilit s'affirme d'un pluralisme, la ncessit d'un choix. Un nouveau pass suscite un prsent plus complexe,
qui requiert une attention multiplie. Tout ne va plus comme avant,
quelque chose se passe, et c'est intressant. Dans la mesure mme o
l'autorit ne va plus de soi, mais exige compromis, un droit d'initiative
est reconnu chacun, c'est--dire une responsabilit. Et puisqu'il est
arriv quelque chose, quelque chose est possible. La libration de la
mmoire a pour contrepartie la libration de l'imagination. De la pluralit du prsent se dgage un sens du possible et du futur, une vocation d'aventure. Pass, prsent, avenir : limmobilisme ontologique
mdival s'est substitue une nouvelle conscience du temps humain.
Cette spcificit, maintenant mise en lumire, du domaine humain
est sans doute la dcouverte majeure de l'humanisme renaissant, dcouverte de l'homme, tel que l'aident prendre conscience de luimme humaniores litterae, les lettres qui rendent plus homme. Avant
mme de s'affirmer en profession de foi, cet humanisme est un regard
o se donne carrire la nouvelle valuation, le regard par exemple de
l'historien moderne, qui s'exerce pour la premire fois chez les chroniqueurs florentins : les humanistes italiens, crit Ferguson, ont progress dcidment dans la direction de la saine pense historique, du
fait qu'ils abandonnrent l'habitude mdivale de chercher aux vnements de l'histoire des causes surnaturelles. Ils cessrent ainsi de
voir simplement dans l'histoire la mise en uvre de la divine providence ; ce fut dsormais par eux l'expos de l'activit humaine, inspire par des motifs humains 63. L'autonomie fonctionnelle de l'ordre
humain se trouve ainsi mise en lumire. Un domaine exprimental se
constitue, dcroch de l'ontologie thologienne, qui jusqu'alors tenait
toute ralit [56] sous sa juridiction. Ce thme nouveau de pense s'affirme en toute vidence ds le xve sicle, dans les crits de Nicolas de
Cues (1401-1464), o apparat nettement indique la ligne de dmarcation qui assure la ralit humaine sa spcificit. Il y a une coupure
entre la pense divine et la pense humaine, entre le fini et l'infini, de
63
FERGUSON, La Renaissance dans la pense historique, tr. Marty, Payot,
1950, p. 14.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
111
sorte que l'entendement humain se trouve, par essence, exclu de la
vrit absolue ; il ne l'atteindra pas plus que le polygone, dont on double indfiniment le nombre des cts, ne s'identifiera au cercle. La
seule science dont nous soyons scientifiquement assurs est celle qui
progresse dans l'homogne, selon les cheminements patients et limits
de la mathmatique, par exemple. Mais la totalit nous chappe ; vis-vis d'elle, nous devons nous contenter de ce savoir du non-savoir
dont la formule est dfinie dans le trait de la Docte ignorance 64.
Cette premire thorie moderne et critique de la connaissance porte
en germe l'croulement du mirage scolastique, qui croyait inscrire le
ciel et la terre dans un rseau unitaire de dterminations. Lunivers du
discours humain, nettement dlimit, s'ouvre la libre recherche. Mais
cela ne signifie pas pour autant que le champ opratoire de la pense
ait t pralablement vid de toutes les reprsentations thologiques et
mythiques. Les savants, les chercheurs de la Renaissance pensent plus
librement, ils ne sont nullement des libres penseurs au sens moderne
du terme : Rabelais n'est pas Diderot, ni le Dantec, comme le faisait
voir Lucien Febvre dans son Problme de l'Incroyance au XVIe sicle.
Le sens mme de la vrit pour les hommes de ce temps n'est pas celui
d'une rupture radicale avec les croyances passes ; celles-ci se font
moins imprieuses ; elles sont parfois refoules aux limites de la
conscience claire, mais elles survivent toujours, et souvent s'entremlent aux ides neuves en d'tranges compromis. Aussi bien, Nicolas de
Cues lui-mme a pu vivre dans l'glise romaine, et mourir cardinal :
ses affirmations les plus hardies ne mettent pas en question lessentiel
de sa foi. Les temps de l'alternative radicale, et de la ngation, ne sont
pas encore venus.
Ce rgime de syncrtisme et d'implication entre des tendances
voues s'exclure droute nos habitudes de pense et nous rend souvent incomprhensible l'entreprise de la Renaissance. Dans son grand
ouvrage sur l'Homme et le monde dans la philosophie de la Renaissance 65, Cassirer, pour simplifier, dfinit deux tendances dans les
spculations scientifiques de l'poque : d'une part, le courant de la phi64
65
Cf. DE GANDILLAC, La philosophie de N. de Cues, Aubier, 1941, et du
mme auteur : uvres choisies de N. de Cues, Aubier, 1942.
Cf. E. CASSIRER, Individuum und Kosmos in der Philosophie der Renaissance, Teubner, Leipzig, 1927.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
112
losophie de la nature, de la magie et de l'alchimie, avec un Pic de la
Mirandole, un Paracelse, un Bruno, un Campanella, et de l'autre ct
un courant plus positif et exprimental, dont les reprsentants seraient
Kpler, Lonard de Vinci et bientt Galile. La dissociation est ici
trop simpliste, il faudrait, pour tre exact, reconnatre que les deux
tendances se partagent contradictoirement, et dans des proportions
variables, la plupart des grands esprits de ce temps. Jrme Cardan,
mathmaticien minent, algbriste, physicien, mcanicien, mais aussi
philosophe et astrologue, qui a vcu de 1501 1576, est l'auteur d'une
des premires autobiographies modernes, sous le titre De Vita propria. Le traducteur franais de ce curieux ouvrage, sensible son caractre particulirement ambigu, s'efforce de l'expliquer en des termes
o s'atteste l'incomprhension du XXe sicle devant le XVIe : S'il
n'est pas toujours vridique, crit-il de Cardan, il est le plus souvent
sincre, mme dans celles de ses assertions qui sont pour nous le
moins croyables. Tout le mystre, le surnaturel, [57] les interventions
divines rentrent pour lui dans les conditions presque normales de la
vie universelle. Il y a recours pour expliquer les menus faits auxquels
tout autre homme n'aurait pas prt attention, ou, les ayant remarqus,
n'aurait pas cru ncessaire de les interprter. Il ne cherche pas en
imposer, il est victime de ses croyances, et, pourrait-on dire aussi, de
l'excs de sa curiosit et de sa foi scientifique (...) Pourquoi faut-il
qu'il tombe presque toujours dans la navet et l'invraisemblance ?
Est-ce dsquilibre mental, comme on l'a dit ? Peut-tre, mais c'est
plus probablement insuffisance de mthode et obnubilation d'un esprit
critique qui se manifeste d'autre part, fort vif et fort net, dans certains
domaines 66.
On pourrait faire des remarques analogues propos de la plupart
des grands esprits de ce temps ; elles vaudraient aussi bien des philosophes mystiques, potes et magiciens, sur lesquels la postrit prfre jeter le voile de l'oubli, que des gnies scientifiques dont le souvenir demeure parce ce quils sont censs tre les fondateurs de la
connaissance positive et de la mthode exprimentale. On nglige trop
en effet les aspects hermtiques des recherches physiques et astronomiques d'un Copernic, d'un Tycho Brah ou d'un Kpler, tous princes
66
DAYRE, Introduction sa traduction de Jrme Cardan, Ma Vie, Bibliothque de l'Institut franais de Florence, 1936, p. xxv.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
113
du secret et clbres en leur temps pour leurs capacits astrologiques
autant que pour leur valeur scientifique. Aussi bien, astronomie et astrologie demeurent-elles indissociables, au moins jusqu' Galile.
C'est un fait que Copernic a situ le soleil au centre de notre systme
plantaire. Mais, en croire notre meilleur connaisseur du mouvement
scientifique de ce temps, les preuves que Copernic allgue pour sa
doctrine sont fort curieuses. proprement parler, elles ne prouvent
rien du tout 67. la physique traditionnelle des formes substantielles, Copernic substitue une esthtique gomtrique : les corps
tournent parce qu'ils sont ronds. Sans autre raison, sans moteur extrieur. Placez un corps rond dans l'espace, il va tourner... 68 Derrire
les spculations de Copernic se profilent les thmes anciens de la mtaphysique de la lumire, tout un stock de mythes pythagoriciens et
noplatoniciens, aujourd'hui compltement prims. Il s'agit l d'une
mythologie de la lumire, procdant d'une vritable hliolatrie . De
sorte que Koyr, reprenant un mot d'un autre historien, peut soutenir
bon droit que Copernic n'est pas copernicien. Il n'est pas non plus un
homme moderne. Son univers n'est pas l'espace infini. Il est limit,
autant que celui d'Aristote ou de Peurbach. Plus grand certes, mais
fini, tout entier contenu dans et par la sphre des fixes 69.
Si chez Copernic se ralise le passage de l'astrobiologie une
cosmo-optique , selon le mot de Koyr, ses continuateurs n'en demeureront pas moins prisonniers de perspectives tout aussi aberrantes
aux yeux des Modernes. Tycho-Brah, le matre ingalable de l'observation prcise et systmatique, est tout aussi entrav par ses convictions transcendantes en matire d'harmonie sidrale et par les schmas
astrologiques dont il use en expert. Pareillement, Jean Kpler, qui tirera du trsor des observations de son matre Tycho et de ses recherches
propres les premires lois rigoureuses de l'astronomie mathmatique,
poursuit ses travaux dans l'horizon des mythes paens antiques, identifiant les astres aux divinits qui rgnent sur le monde. Vainqueur de
Mars en combat singulier, il clbre sa propre gloire avec un lyrisme
parfaitement tranger aux bonnes murs intellectuelles d'aujourd'hui.
De mme encore, les intuitions visionnaires et les [58] prophties
67
68
69
A. KOYR, Copernic, Revue philosophique, 1933, II, p. 114.
Ibid., p. 116.
Ibid., p. 117-8.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
114
techniques d'un Lonard de Vinci s'inscrivent dans un contexte spirituel dont la richesse contradictoire apparat maintenant parfaitement
inadmissible, sinon mme tout fait dlirante.
C'est pourquoi tout essai pour reprsenter l'univers culturel de la
Renaissance selon les coordonnes de la pense rationaliste et positive
aboutit en faire une sorte de monstre. Ds lors, l'historien intellectualiste prfrera contourner cette priode, dont la spcificit lui
chappe. Alors que se multiplient dangereusement les tudes sur Descartes ou sur Malebranche, le XVIe sicle philosophique reste, en friche. Pour l'intellectualiste Brunschvicg, retraant le Progrs de la
conscience dans la philosophie occidentale, la Renaissance tout entire se rsume dans le moment historique de Montaigne . Or Montaigne ne saurait incarner lui seul l'esprit de la Renaissance : il
consacre plutt le dclin de cet ge de lyrisme effervescent. Son esprit
critique et sceptique s'exerce contre l'entranement des mythes qui ont
fascin les gnies de lpoque. Montaigne a t choisi par Brunschvicg parce qu'il voque l'avenir, parce qu'il est le Socrate qui ouvre
les voies la rflexion rigoureusement classique de Pascal et de Descartes.
Si l'on veut comprendre vraiment la Renaissance et lui rendre justice, il faut la reconnatre pour ce qu'elle est : la crise d'originalit juvnile de la civilisation occidentale. Dlivr des contraintes sculaires,
ou du moins promu un tat de libert surveille, l'esprit s'enivre de
ce qu'il dcouvre et fait de curiosit vertu. Il accueille avec passion
tout ce qui est neuf, trange et extraordinaire, il va mme le rechercher
jusqu'aux extrmits du monde. Devant le foisonnement des apports
nouveaux, devant la multiplication des horizons et des possibilits, la
pense s'enchante de ces trsors ; elle prend une conscience prophtique des puissances qui lui sont pour bientt promises. La logique scolastique ne suffit plus contenir ce bouillonnement, et l'ordre nouveau
se fait attendre ; entre les disciplines du pass et les normes de l'avenir, c'est le rgne de l'intellectus sibi permissus, la chasse de Pan, selon l'image de Francis Bacon, c'est la griserie de la grande libert.
Ainsi tout commence, mais rien ne pourra s'achever. Tout commence, et particulirement la future science de l'homme, dont la possibilit se dessine dans le cadre de la nouvelle valuation de l'homme.
Cette valuation elle-mme se fonde sur la rvlation des horizons
indits qui modifient le visage familier de l'univers. Et d'abord, le
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
115
monde intrieur se trouve transform par l'apparition, ou la rsurrection, de la philologie, dj pratique par les savants d'Alexandrie. Le
fait est d'une importance capitale, car la philologie est sans doute la
premire des sciences de l'homme, bien que cette dignit lui soit rarement reconnue. L'humanisme des lettrs a pour fondement l'tude des
humanits : les mots disent bien que l'enjeu, ici, est autre chose que la
simple connaissance des langues classiques, latin, grec, ou hbreu. La
philologie est la science de la parole, la parole constituant une activit
privilgie de l'tre humain. Par del les mots d'un langage sdiment,
fossilis, il s'agit de retrouver et de dlivrer le sens qui leur donne vie.
Latinistes, hellnistes, hbrasants, les lettrs de la Renaissance mettent au point, coup de mmoires rudits et d'normes dictionnaires,
une technique de la comprhension, une science de l'expression, qui
exige, de proche en proche, la rsurrection plnire du pass. Car la
parole est l'image du monde, et peut-tre l'essence du monde : elle reflte et elle soutient les murs, les traditions, les institutions.
On comprend ds lors que le travail philologique se situe au cur
mme de l'activit scientifique et littraire de ce temps. Lexicographes, grammairiens, traducteurs, compilateurs, imprimeurs se trouvent
engags de concert dans la mme aventure passionnante d'une dcouverte de l'homme [59] par l'homme. Laurent Valla, Marsile Ficin, Pie
de la Mirandole, Erasme, Jean Reuchlin, Beatus Rhenanus, Guillaume
Bud, les Estienne, Alde Manuce Venise, Elzvir Leyde, et tant
d'autres un peu partout, en poursuivant leur oeuvre de critique minutieuse et patiente, restituent les langues mortes l'homme vivant. D'o
leur fivre et leur enthousiasme, qui rapparatront, aprs un assez
long oubli, lorsque les philologues allemands du XIXe sicle reprendront l'oeuvre entreprise par les humanistes du XVIe.
L'importance dcisive de la philologie comme science de l'actualit
humaine a pour contrepartie la mise en honneur des langues vulgaires,
jusque-l ddaignes par les savants et par les crivains. Si en effet la
langue grecque renvoie aux Grecs qui la parlaient, si le latin doit tre
rendu aux Romains, afin de retrouver la plnitude de sa signification,
il est clair que chaque peuple, pour s'exprimer, doit utiliser l'idiome le
plus conforme son gnie. Une mme justice est due aux hommes
d'aujourd'hui comme ceux d'autrefois. Les langues modernes prennent leur essor, l'italien partir de Dante, de Ptrarque, de Vinci et de
Galile, le franais avec Rabelais et Montaigne, avec les potes de la
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
116
Pliade. L'anglais et l'allemand se constituent comme langues de
culture avec les traductions de la Bible, ce qui souligne un dernier
aspect, non moins dcisif de la rvolution philologique.
Le mme mouvement qui aboutit mettre en honneur la parole
humaine entrane en effet une redcouverte de la parole de Dieu. La
Rformation, si elle est aussi l'uvre d'hommes d'Eglise, procde directement des recherches et travaux des grands humanistes : un Lefvre d'Etables, un Erasme sont saisis par la ncessit de dlivrer la rvlation biblique des formes et formules fossilises qui la retiennent
captive. Le message du Dieu vivant, pieusement enseveli dans les liturgies traditionnelles, s'est identifi la langue morte qui le vhiculait. Il faut redonner l'enseignement du Christ toute son actualit, le
dgager des apports trangers qui le dfigurent, et le prsenter sous sa
forme authentique aux hommes des temps nouveaux. La philologie est
un des chemins de la foi, et l'exgse, la critique des textes sacrs, dsormais indispensable leur comprhension, relie directement les
sciences humaines naissantes la science de Dieu. De mme que le
Christ vivant s'adressait en une langue vivante aux hommes de son
temps, de mme les Rformateurs, pour raffirmer les enseignements
bibliques, commencent par traduire les livres sacrs dans la langue de
leurs contemporains. Le mme gnie religieux qui fait de Luther un
des matres de la spiritualit chrtienne retrouve s'affirme aussi dans
sa version de la Bible, premier monument littraire de la langue allemande, cre pour les besoins de la cause.
Humanisme philologique et Rforme apparaissent ainsi solidaires,
comme deux aspects d'une mme exprience spirituelle qui relie l'authenticit retrouve du pass l'authenticit vcue du prsent : la Rforme est la Renaissance de la foi. Sur les grands chemins du monde
intrieur se poursuit la dcouverte des continents perdus, qui fait cho
l'aventure des explorateurs, largissant les horizons de la communaut humaine. Le monde s'agrandit prodigieusement, avec le rayon
d'action des caravelles ; et cette dcouverte de l'espace est aussi une
aventure spirituelle. L'entreprise des navigateurs, des soldats et des
missionnaires n'est pas fconde seulement en richesse, en puissance et
en pittoresque : elle a pour consquence une rencontre de l'homme
avec l'homme, qui s'approfondit en prise de conscience, entranant la
rflexion sur de nouveaux chemins, o elle ne cessera de progresser
pendant les sicles qui viennent.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
117
La communaut chrtienne, jusque-l, se contentait d'une sorte de
division manichenne de l'univers entre les fidles et les infidles, qui
entrait assez bien dans le schma d'une eschatologie sommaire, la
croisade de l'glise [60] militante prparant le triomphe total de la
bonne cause. Les relations des premiers voyageurs, un Marco Polo,
par exemple, au XIIIe sicle, attestant l'existence de socits humaines
trangres ce cadre, ne troublaient pas les esprits ; elles relevaient
plutt de la fabulation ou de la mythologie. Mais ds la fin du XVe
sicle, les voyages se multiplient et se systmatisent, et les rsultats en
sont assez tangibles pour forcer l'attention. L'Occident chrtien se
trouve ainsi mis en prsence d'une ralit humaine dont il n'imaginait
ni l'existence, ni mme la possibilit, car ces autres mondes taient
galement demeurs peu prs hors de porte de la curiosit des Anciens. L'effet de choc est total ; il entrane un remaniement des structures mme de l'intelligence. Par del le dialogue du fidle et de l'infidle, il faut faire place dsormais un troisime homme, dont on ne
voit pas d'emble la part dans le plan de la rvlation divine. La
confrontation est invitable ; elle se ralise en dehors des prjugs antrieurs, qu'elle dmasque dans le moment mme o elle les met en
question. Ces hommes imprvus sont pourtant des hommes aussi :
leurs qualits et leurs dfauts, leurs socits et leurs institutions fournissent autant d'images nouvelles de la condition humaine.
Lethnographie naissante, la description des nouveaux mondes dans
les relations des voyageurs et des missionnaires, revt ainsi d'emble
une signification mtaphysique, vrifiant l'adage antique selon lequel
l'tonnement est le commencement de philosopher.
Ici encore, non moins que dans le domaine de la philologie, se
trouve lune des origines essentielles des modernes sciences de
l'homme, o se prpare la refonte des catgories intellectuelles. Les
habitudes de pense traditionnelles, bouscules et dmenties doivent
faire place d'autres structures, qui s'laboreront pendant les sicles
venir. Mais dj certains thmes s'esquissent nettement : le thme du
bon sauvage et de l'innocence primitive, entranant une sorte de mise
en question du christianisme, et un doute sur la valeur inconditionnelle de la civilisation occidentale. Il s'agit de relier ces humanits lointaines au territoire de la rvlation judo-chrtienne en dehors duquel
elles se sont dveloppes. L'activit missionnaire ne suffit pas rsoudre la question, car la mission s'exerce en quelque sorte dans les
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
118
deux sens. Le bonheur des sauvages, et leur sagesse, donnent penser
que la formule chrtienne n'est pas seule procurer la paix du cur.
D'autant qu'en dehors mme des primitifs, lexploration des horizons
rvle galement des civilisations suprieures, qui sur bien des points
soutiennent la comparaison avec l'Occident : la Chine, l'Inde, le Japon,
le Mexique, le monde musulman lui-mme, mieux connu, dmentent
les prtentions ingnues des voyageurs europens. L'intelligence et la
vertu se trouvent aussi en dehors de l'invocation du Christ. Il y a donc
un dnominateur commun entre tous les hommes, une catholicit non
chrtienne, une rvlation naturelle dont l'universalit doit englober et
rconcilier ceux que divisent des professions de foi antagonistes. La
mditation des voyageurs esquisse ds prsent tous ces thmes riches d'avenir, et dont le XVIIIe sicle philosophique, en particulier,
dveloppera les multiples consquences 70.
[61]
La science de l'homme prsuppose une interrogation sur l'homme,
une mise en question de l'homme. Ds le XVIe sicle, toute une littrature entreprend avec une curiosit passionne cette enqute qui dsormais ne s'arrtera plus, et finira par s'imposer l'attention des philosophes et des thologiens, en dpit de leur rpugnance abandonner
le paradis des concepts pour regarder la ralit en face. Le moment de
la Renaissance n'est pas encore celui des synthses ; elles viendront
plus tard. Ce qui se poursuit, dans l'allgresse des commencements,
c'est le dmantlement de l'image ancienne du monde et de l'homme,
et l'entreprise ne se ralise pas seulement, dans les lointains du
temps et de l'espace. Elle s'applique aussi bien la connaissance des
ralits naturelles. Les cadres mythiques du Moyen Age, forms par
l'trange confusion d'lments paens et chrtiens, subsistent toujours,
mais sur cet arrire-plan se dtachent certains schmas nouveaux d'in70
Ce domaine, beaucoup trop nglig par les historiens de la philosophie, a t
mis en lumire dans l'ouvrage trs rudit de Geoffroy ATKINSON ; Les
Nouveaux horizons de la Renaissance franaise, Droz, 1935, et dans la thse
de F. DE DAINVILLE : La Gographie des humanistes, Beauchesne, 1940.
A. Dupront a repris et repens ces travaux dans une tude trs remarquable :
Espace et Humanisme, publie dans la Bibliothque d'Humanisme et Renaissance, t. VIII, Droz, 1946. On pourra galement se reporter H. BUSSON : Les Sources et le dveloppement du rationalisme dans la littrature
franaise de la Renaissance, Letouzey, 1922.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
119
telligibilit. De Copernic Kpler, l'astronomie, sans rompre avec
l'astrologie, fait alliance pourtant avec des procdures physiques et
mathmatiques plus rigoureuses. La physique, l'histoire naturelle, l'alchimie donnent lieu des recherches qui se multiplient, et la mdecine, en particulier, atteste la mme activit cratrice, o se retrouve,
chez certains tout au moins, la tradition hippocratique.
C'est sans doute dans le domaine de lanatomie que le progrs est
le plus net. L'interdit qui, plus ou moins rigoureusement, empchait
l'investigation systmatique du corps humain, commence s'attnuer.
Une sorte de dsacralisation s'opre, et dsormais le mdecin ose violer cet espace mythique, o jusque-l il n'avait pas le droit de s'aventurer. Sur ce point tout au moins, l'homme est considr comme un tre
naturel, parmi les autres, ouvert l'enqute anatomique, et donc au
regard positif. On sait que le pas est enfin franchi, en dpit des rsistances auxquelles il se heurte, par Andr Vsale (1514-1564), qui
mourra d'ailleurs au retour d'un plerinage entrepris titre de sanction
pour ses activits chirurgicales. En 1543, l'anne mme o parat le
De Revolutionibus orbium caelestium de Copernic, Vsale publie son
De corporis humani fabrica, atlas anatomique o s'affirme un esprit
nouveau d'observation rigoureuse. Et le fait capital se trouve ici dans
l'intervention de limprimerie, qui permet la diffusion quasi illimite
des recherches nouvelles. Textes et planches se trouvent dsormais
la porte de tous ceux, savants ou curieux, qui se proccupent du progrs de la connaissance. L'Atlas de Mercator parat en 1595 : l'ge du
manuscrit est dpass, et dans une mesure croissante aussi, l'ge du
monopole et du secret. Le statut technique et social de la science, sa
structure formelle, est en train de changer. Un mme progrs s'annonce dans les domaines du macrocosme astronomique ou gographique
et du microcosme organique, et bientt les lois de Kpler, les inductions de Galile consacreront un nouvel ge de la science, auquel appartient aussi la thorie de la circulation du sang, mise au point par
Harvey en 1628.
La Renaissance voit donc natre la philologie, la gographie et
l'ethnographie, l'anatomie modernes. Mais les bouleversements de
tous ordres auxquels donne lieu la liquidation des structures mdivales attire aussi l'attention sur la ralit sociale, qui se dforme et se
reforme sous les yeux des contemporains. La dislocation religieuse de
l'unit catholique s'accompagne d'une dislocation politique et sociale ;
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
120
guerre civile et guerre trangre divisent chaque pays contre luimme, et l'opposent aux autres selon de nouvelles constellations de
forces. Lindividualisme religieux de la Rforme donne lieu, sur le
plan politique et social, l'apparition d'un sens national, le mme qui
s'affirme dans le domaine littraire, avec l'mancipation des dialectes
populaires promus la dignit de langues de culture. Les luttes politiques s'accompagnent de revendications sociales, qui traduisent [62]
l'intervention de nouvelles forces conomiques et techniques. Les courants commerciaux s'largissent, leur volume et leur porte ne cessent
de crotre ; les techniques se perfectionnent, et le capitalisme financier, dlivr des interdits qui l'entravaient aux ges prcdents, devient
une des forces motrices de la civilisation. De nouvelles possibilits
s'offrent sans cesse linitiative des hommes les plus hardis et les plus
rsolus : la libre entreprise, dans tous les domaines, profite du desserrement des contraintes, les aventuriers du pouvoir, de la guerre et de
l'argent se montrent dignes, leur manire, des aventuriers de l'intelligence, de l'art et de la foi.
La ralit politique et sociale, ainsi chappe au contrle des normes mdivales que rsumait le mythe de l'augustinisme politique,
appelle des schmatisations nouvelles. La crise renaissante se trouve
l'origine des sciences politiques et sociales, nes du besoin de comprendre l'vnement et de le mettre en place dans un espace intellectuel o les valeurs religieuses transcendantes ne jouissent plus, comme
nagure, d'une prdominance inconteste. Et tout d'abord l'histoire
cesse d'tre la relation des grandes uvres de Dieu (gesta Dei) par
l'intermdiaire des hommes, pour devenir la relation objective et l'explication humaine des faits humains. Une science dobservation apparat ainsi, dont un des premiers monuments est l'Histoire florentine de
Guichardin (1509), que complte l'Histoire d'Italie, du mme auteur.
Un peu partout en Europe le mme regard positif s'attache dgager
le sens du pass en fonction de la ralit prsente ; l'histoire, jusque-l
soumise la crdulit, devient un exercice critique, les rforms, par
exemple, s'attachant dmontrer le dclin millnaire de l'authenticit
chrtienne depuis le Ve sicle, la manire des rdacteurs des Centuries de Magdebourg (1560-1574). Davantage encore, la nouvelle discipline historique suscite une rflexion mthodologique soucieuse de
dfinir le sens et la porte de la connaissance du pass. Cette prise de
conscience de la connaissance historique s'affirme en particulier en
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
121
France, avec la Mthode pour la facile connaissance de l'histoire, de
Jean Bodin (1566), et l'Histoire des Histoires de la Popelinire en
1599.
Mais l'intelligence historique ne peut restituer que la ralit des
faits. Le problme se pose galement de passer du fait au droit et d'ordonnancer en valeur le nouvel espace politique et social. Les autorits
anciennes sont dchues ; dogmes et institutions, dsormais contests
ou nis, ne suffisent plus cautionner le monde comme il va : un modus vivendi entre les individus comme entre les Etats doit tre dfini,
de toute ncessit. cette exigence de l'heure rpond l'apparition
d'une pense politique d'un type tout fait nouveau, tenant compte des
tensions irrductibles et du pluralisme tabli, et dfinissant nanmoins
un ordre de droit, une lgitimit et une autorit capables de garantir
l'ordre social.
La sociologie et la politique sont aussi des sciences de l'homme :
les nouvelles structures sociales veillent une rflexion lucide sur le
sens de la souverainet et la justification du pouvoir. Machiavel, historien lui-mme, auteur d'une Histoire florentine (1525), et commentateur critique de Tite-Live, considre d'un regard entirement positif, la
politique de l'Italie contemporaine. Les faits doivent tre dtachs de
l'arrire-plan dogmatique prim qui camoufle le jeu rel des forces en
prsence. En 1516, l'anne mme o Thomas Morus dans son Utopia
dcrit la cit idale, le Prince de Machiavel esquisse une histoire naturelle de la vie politique, dfinie comme une thorie du pouvoir, et
fournissant les voies et moyens qui permettent de le conqurir, si on
ne l'a pas, et de le conserver, si on le dtient. La statique et la dynamique sociale se trouvent ici prsentes pour la premire fois selon la
perspective d'un naturalisme dsenchant, qui fait scandale dans la
mesure mme o il rompt avec les prsupposs gnralement admis.
[63]
Et si mme Machiavel, tmoin de son temps, exagre, dans le
Prince tout au moins, le ralisme et le cynisme italiens, son exemple
suscite, au besoin pour le combattre, des tudes qui se fondent dsormais sur l'observation des faits. Ce mouvement de pense s'affirmera,
par exemple, dans la Rpublique, de Jean Bodin (1575) autre historien
venu la mditation politique, et dj prcurseur lEsprit des Lois.
Bodin entend sauver, contre Machiavel, la morale et la justice, mais
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
122
son analyse de la souverainet, et son plaidoyer pour une monarchie
tempre et tolrante, s'appuie sur une documentation considrable et
s'efforce de conserver sans cesse le contact avec la ralit des faits.
Lexemple de Bodin met en lumire la possibilit d'un empirisme
nouveau, qui cherche son chemin dans la ngociation entre le fait et le
droit, entre la pratique et la thorie. Aussi bien, l'espace mental de
Bodin correspond assez bien avec la ralit du XVIe sicle finissant,
en France, tout de mme que Machiavel fournit une image de la ralit politique dans la Renaissance italienne. La sagesse positive de Bodin se retrouve dans l'uvre d'Henri IV, elle aussi singulirement novatrice. L'dit de Nantes (1598), pour mettre fin aux dissensions religieuses, matrialise en institutions un nouveau monde juridique et politique, tranger au monisme de la chrtient mdivale. Et le grand
dessein de Sully et d'Henri IV, projet de fdration europenne pour
la paix entre les nations, reprsente une extension l'chelle internationale de ce que l'dit de Nantes a ralis dans le domaine intrieur
de la politique franaise. Une perspective est ouverte, que dveloppera
la mditation des juristes et des philosophes du XVIIe et du XVIIIe
sicle, quand ils formuleront les doctrines du droit des gens et de
l'cumnicit du droit naturel pour relayer la catholicit disparue.
Dans tous les domaines la fois, les hommes de la Renaissance vivent cette radicale transformation des horizons : le temps et l'espace
ne sont plus ce qu'ils taient, la carte du ciel connat des transformations aussi radicales que celles dont l'Atlas de Mercator dresse le bilan
en 1595. Les nouveaux mondes appellent un renouvellement de l'intelligence, une rvaluation de la condition humaine. Lhomme est le fils
de ses uvres, et lespace du dehors renvoie l'espace du dedans. La
dcouverte du monde appelle une dcouverte de soi : dans le domaine
de la vie personnelle aussi, la structure dogmatique impose par la
thologie triomphante se disloque, et fait place une nouvelle prise de
conscience. Le desserrement des disciplines traditionnelles implique
une sorte de dsarroi : l'esprit, livr lui-mme, doit tirer de ses ressources propres, et de l'exercice de sa volont, les principes d'orientation que l'ordre existant ne lui fournit plus. L'homme moderne se recueille dans le dsarroi, et trouve en soi un nouveau fondement.
Telle est dj, au XIVe sicle, l'exprience spirituelle de Ptrarque,
dans lequel on a souvent voulu reconnatre le premier homme moderne. Lun des plus grands parmi les humanistes, Ptrarque pressent
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
123
l'branlement des structures intellectuelles et sociales rgnantes, et,
dans ce dpaysement, il dcouvre sa solitude. Il nous a laiss le rcit
de cette excursion au mont Ventoux, au cours de laquelle cet alpiniste
avant la lettre dcouvre le sens de son exigence la plus profonde. Il a
emport avec lui les Confessions de saint Augustin, le matre qu'il prfre saint Thomas, mais son augustinisme s'est en quelque sorte lacis et profan. La confession de Ptrarque, la diffrence de celle
d'Augustin, est confession sans pnitence ; la prsence de Dieu s'estompe, elle fait place une complaisance soi-mme, l'me se dlectant l'vocation de ses faiblesses. Un dplacement se ralise de la vie
mystique au lyrisme qui rutilise d'autres fins les tats d'me fondamentaux de l'tre humain. L o Augustin dialogue avec Dieu, ou [64]
monologue devant lui, Ptrarque se contente de vivre dans la prsence
potique de Laure, la bien-aime 71.
Un sicle et demi environ spare l'exprience de Ptrarque de celle
de Montaigne, et cette priode voit se raliser dans les faits la dsagrgation matrielle et spirituelle du monde mdival, dont la plupart
des structures demeuraient peu prs intactes au milieu du XIVe sicle. Montaigne n'est pas un prophte, mais un tmoin. Ptrarque est le
contemporain des papes d'Avignon, dont l'exil atteste l'affaiblissement
de l'Eglise, que viendra consacrer, quatre ans aprs la mort du pote,
le grand schisme d'Occident (1378). Mais Montaigne se trouve pris,
pour sa part, au beau milieu des guerres de religion, parmi lesquelles
sa tour lui fournit un refuge prcaire ; la crise interne de l'glise a
succd la rupture dfinitive de la catholicit. L'crivain gascon n'est
pas un homme de lettres et un pote, mais un magistrat, un ami de son
roi ; sa prudence et sa sagacit suffisent peine mettre un peu d'ordre dans le dsarroi des circonstances. L'influence stocienne, l'accent
mis sur la volont, exprime la ncessit pour chacun d'quilibrer en
esprit une situation compromise et urgente. Malgr l'inscurit des
temps, Montaigne est d'ailleurs curieux de tous les apports qui renouvellent la culture de son poque. Il explore les livres que la renaissance humaniste lui permet d'accumuler dans sa bibliothque, livres anciens de la Grce et de Rome, livres nouveaux des historiens et des
explorateurs. Et s'il se plat faire le tour du monde intellectuel de son
71
Cf. Bernard GROETHUYSEN, Anthropologie philosophique, traduction
franaise, N.R.F., 1952, p. 130 sqq.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
124
temps, s'il lui arrive mme de parcourir en touriste les grandes routes
d'Occident, tous ses chemins le ramnent lui-mme. Les Essais nous
proposent l'un des premiers journaux intimes modernes, l'itinraire
spirituel d'un sage soucieux avant tout de n'tre pas dupe et de faire le
point. La conscience apparait dsormais comme l'ultime recours ; elle
n'accepte pas de se dessaisir au profit d'une autorit extrieure, quelle
qu'elle puisse tre.
La sagesse de Montaigne amorce ainsi une nouvelle science de
l'homme la vie personnelle est aussi un monde inconnu, porte de la
main, et dont chacun peut tenter l'exploration pour son propre compte.
Beaucoup plus tard, les entreprises des psychologues ne feront que
reprendre et systmatiser cette initiative. Et dans le nouveau monde
intime de Montaigne se refltent les expriences et les acquisitions de
ses contemporains : les dimensions du rel impliquent des dimensions
de la conscience, une mme aventure humaine se poursuit de part et
d'autre. Bien des initiatives sont possibles dsormais, qui jusque-l
n'auraient eu aucun sens, et l'individu libr des contraintes se dcouvre des devoirs insouponns, ainsi qu'une dcisive libert.
Pour beaucoup de ceux qui vivent cet largissement, la premire
impression est une sorte d'ivresse. Sorti de tutelle, l'homme s'merveille de son nouveau pouvoir ; la curiosit devient pour lui un sens
du rel ; elle se multiplie et s'universalise, elle se disperse au gr de
l'occasion. Toutes les choses divines et humaines s'ordonnent en fonction du regard qui les met en place, et du savoir qui les utilise. Devant
la faillite des autorits, l'homme fait l'exprience de son autonomie.
L'humanisme prsuppose cet hommage rendu la puissance cratrice
de l'tre humain, qui de plus en plus se rend grce lui-mme de son
gnie, au lieu de rendre grce Dieu seul. Le florentin Giannozo Manetti crit, en 1452, dans son trait De dignitate et excellentia hominis : Tout ce qui nous entoure est notre oeuvre, l'oeuvre de l'homme : maisons, chteaux, villes, des constructions magnifiques sur toute la terre. Elles ressemblent l'uvre des anges plutt qu' celle des
hommes. Ce [65] sont des peintures, des sculptures, ce sont tous les
arts, les sciences et les doctrines. Ce sont des inventions et des uvres
littraires dans plusieurs langues et enfin ce sont des machines. Lorsque nous voyons de telles merveilles, nous comprenons que nous
pouvons faire des choses meilleures, plus belles, plus ornes, plus parfaites que celles que nous avons faites jusqu'ici.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
125
La spiritualit du Cantique des Cratures franciscain fait place ici
l'exaltation de l'homme, dont les succs prsents promettent de plus
hautes ralisations venir. L'humanisme traduit le passage du sentiment de dpendance une mentalit d'affranchissement, en se reconnaissant dans la figure de Promthe. Le thme de la mythologie classique se trouve ici rcupr, et transfr dans un contexte chrtien,
selon l'esprit de l'poque. Le chevauchement des perspectives met en
pleine lumire l'ambigut du temps. Promthe, c'est en effet le hros
qui a os revendiquer le pouvoir dmiurgique jusque-l rserv aux
dieux. Le pessimisme chrtien maintenait l'homme dchu sur les
grands chemins de la vie spirituelle, o il pouvait trouver le salut et la
rdemption. Lorsque l'image de Promthe se substitue celle
d'Adam, l'homme dcouvre en soi une autre vocation, qui lui assure la
confiance d'un optimisme rsolu, et qui recherche la vertu dans une
affirmation de soi, triomphante au moment mme o le destin l'accable.
Autrement dit, l'homme est la crature qui a reu du Crateur le
don de cration 72. Initiateur responsable d'un ordre nouveau, il a pour
tche matresse la promotion de la culture, en laquelle il poursuit une
sorte de cration du monde et de soi-mme. Cette nouvelle conscience
de soi constitue sans doute l'un des points de rupture entre le Moyen
Age et les temps modernes. La pense chrtienne traditionnelle faisait
de l'homme, avant la faute, le gestionnaire du jardin, puis, aprs la
chute, le travailleur forc qui, sans la grce, ne peut parvenir rien, et,
dans la grce, ne recherche que son salut ternel. Le nouveau Promthe au contraire prend son compte la mise en uvre, l'exploitation
et l'amlioration de la terre des hommes, dont il se sait dsormais capable d'largir les horizons et de multiplier les possibilits. L'esprit
d'invention se substitue la conscience liturgique, renouvelant sans
fin les rites de rptition. On ne dcouvre pas impunment des mondes : ils ont pour contrepartie l'ide de progrs, qui dfinit l'une des
perspectives matresses des temps nouveaux.
Promthe, le voleur de feu, est le patriarche des sciences et des
techniques. Celles-ci sommeillaient pendant les sicles prcdents : on
72
Sur le thme renaissant de Promthe, cf. CASSIRER, Individuum und
Kosmos in der Philosophie der Renaissance, Leipzig, Teubner, 1927, p. 98101.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
126
s'est souvent demand pourquoi des perfectionnements techniques
dj existants, ou thoriquement possibles, n'ont pas t mis au point
et diffuss au cours du Moyen Age. C'est que les schmas techniques
ne forment pas une srie indpendante : ils s'inscrivent dans une culture et procdent d'une mentalit. Or la mentalit mdivale ne donnait
pas leur chance aux techniques naissantes ; l'attention tait fixe ailleurs, si bien mme que nous ignorons l'origine prcise des grandes
inventions mdivales : le gouvernail, d'tambot, par exemple, le collier d'attelage, le moteur eau ou vent, etc. Les contemporains n'ont
retenu ni les noms, ni les dates, ni les lieux ; ils ont systmatiquement
mconnu les possibilits dj disponibles. Les hommes de la Renaissance, au contraire, se passionnent pour l'aventure technique, en laquelle ils reconnaissent un facteur dcisif de rformation et transformation du monde.
Le gnie de Lonard de Vinci, artiste prodigieux, ingnieur prophtique, fournit ici l'une des meilleures illustrations du nouveau
Promthe, crateur [66] infatigable de maquettes et de schmas, au
travers desquels s'esquisse dj le visage du nouveau monde technique
et industriel. L'univers de la science fiction se rvle au regard visionnaire de Lonard. Et dj se prpare l'entreprise cartsienne qui prtend rendre l'homme matre et possesseur de la nature. Descartes, sans
doute, appartient dj aux temps modernes. Mais Francis Bacon, avant
lui, peut tre considr comme le dernier des renaissants, chez qui
l'universelle curiosit, la soif de merveilles se projette dj en programme d'encyclopdie. Le projet de l'Instauratio magna dfinit en
effet un inventaire des possibilits scientifiques et techniques de l'humanit, la thorie de la connaissance se formulant en code de procdure pour le rassemblement du savoir et son dveloppement systmatique
Le frontispice ce de l'Instauratio, parue en 1620, apparat particulirement significatif cet gard : par le portail symbolique des colonnes d'Hercule, une caravelle s'lance, toutes voiles dehors, vers la
haute mer. Une inscription porte : multi pertransibunt et augebitur
scientia. Plus il y aura d'explorateurs, et plus la science augmentera.
Ce serait une honte pour l'humanit, crit Bacon, si les limites du
globe intellectuel restaient bornes par l'troitesse des anciennes inventions, alors que notre temps a vu les tendues du globe matriel (je
veux dire des terres, des mers, du monde sidral) s'clairer et s'ouvrir
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
127
sur l'infini 73. Lexpansion de la connaissance et de la technique doit
accompagner l'expansion gographique. Pour permettre la ralisation
de ce grand dessein, le Novum Organon prtend dresser la constitution
d'ensemble, le plan unitaire de la connaissance, dfinissant et classant
les disciplines selon leur rapport fondamental aux facults humaines.
Le progrs du savoir doit lui-mme obir un ordre rigoureux, et Bacon dresse un tableau d'ensemble des procdures de la pense en travail.
L'immensit de la tche entreprendre pour sortir de l'tat d'enfance ne dcourage pas ce solitaire. Aprs avoir dfini les cadres, il se
proccupe des moyens mettre en oeuvre pour les remplir. Vers la fin
de sa vie, Bacon prolonge son esquisse d'Encyclopdie par le rve
d'un Centre de la Recherche scientifique. Dans une autre le d'Utopie,
voue non plus la contemplation paisible, mais la science oprative, un peuple de chercheurs, organis selon les principes d'une stricte
division du travail intellectuel se donne pour tche de promouvoir la
connaissance des causes et des mouvements secrets des choses, l'extension des limites de l'empire de l'homme, l'excution de toutes les
choses possibles 74. La Nouvelle Atlantide fournit un plan de travail
dtaill pour les 36 savants que runit la maison de Salomon : travail d'enqute et recherche bibliographique doivent permettre de rassembler les connaissances, qui seront ensuite mises en oeuvre et exprimentes selon les nouvelles mthodes pistmologiques. Pour faire
passer ainsi le Novum Organum de la thorie la pratique, et donner
l'homme le contrle du domaine naturel, les installations de l'le comportent des laboratoires en tous genres : puits souterrains ou tours leves, chutes d'eau et ateliers de mcanique et d'optique, stations d'essai pour l'agriculture et l'levage, station mtorologique, et jusqu'
une infirmerie climatise pour la recherche biologique et mdicale.
Toutes sortes d'appareils sont ici tudis et mis au point, pour le
mieux-tre technique de l'humanit, y compris, bien entendu, les machines volantes et les machines sous-marines, qui font partie, ds ce
moment, du merveilleux technique.
73
74
BACON, Cogitata et visa de interpretatione Naturae, sive de scientia operativa, 1607. Texte cit dans le prcieux petit livre de P.M. SCHUHL : La
pense de Bacon, Bordas, 1949, p. 8 ; on y trouvera aussi la reproduction du
frontispice.
Cit dans SCHUHL, op. cit., p. 73.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
128
[67]
Ainsi, par une mutation significative, l'Atlantide, l'le mystrieuse
perdue dans les lointains du mythe et de la mmoire, devient l'le au
trsor technique d'un roman d'anticipation. La frie se fait, pour la
premire fois sans doute, science-fiction. Et d'ailleurs, la ralit ellemme rejoint la fiction, parfois ; la Renaissance a connu des instituts
de travail scientifiques et techniques, communauts modernes et laques, profondment diffrentes, dans leur structure et leur fonctionnement, des universits traditionnelles. Nombreux furent les ateliers,
les instituts de recherche, fonds par tel ou tel grand personnage, protecteur du savoir, et parfois groups autour de quelque savant d'envergure. Par exemple, de 1576 1580, le roi Frdric II du Danemark fait
construire dans une le, pour son astrologue et astronome particulier,
l'illustre Tycho-Brah, l'observatoire d'Uraniborg. Ce bourg du ciel
comporte des installations particulirement soignes, avec des tours
d'observation, une bibliothque et des salles d'tudes, des collections
d'appareils astronomiques, des laboratoires de chimie et mme une
imprimerie. En 1584, un second observatoire, Stjerneborg, vient doubler Uraniborg : il est creus sous la terre, afin que le vent ne vienne
pas troubler les tudes clestes 75.
Il faudrait d'ailleurs ajouter ces projets, et ces ralisations de
centres de recherche scientifique, d'autres institutions, elles aussi de
type communautaire. Lorsque Franois Ier, en 1530, fonde Paris le
Collge du Roi, qui deviendra le Collge de France, il ne fait pas de
doute que cet institut laque pour l'enseignement des langues anciennes retrouves prend la valeur non seulement d'un sminaire de philologie, mais aussi d'un centre 'd'tudes des sciences humaines. Davantage encore, les socits savantes et les acadmies qui commencent
se former cette poque attestent leur manire le dsir de coordonner les curiosits et les recherches en fonction d'un programme de recherche encyclopdique. Le mouvement part d'Italie ; il rassemble, en
des lieux privilgis, parfois sous la tutelle d'un prince ami des arts,
des groupes de philosophes, d'abord soumis l'influence noplatonicienne. Puis s'opre une sorte de conversion des lettres aux
sciences, et les premires socits scientifiques apparaissent ; elles se
75
Cf. Ernst ZINNER, Entstehung und Ausbreitung der Copernicanischen Lehre, Mencke Verlag, Erlangen, 1943, p. 296.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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multiplieront au XVIIe sicle, sous l'influence, en particulier, de la
mcanique de Galile. Mais, ds 1560, fleurit Naples l'Academia
secretorum Naturae ; puis viendra l'Academia dei Lincei, Rome
(1603), et plus tard l'Academia del Cimento Florence (1657), la
Royal Society de Londres, l'Acadmie des Sciences (1666) qui vient,
Paris, doubler l'Acadmie Franaise.
Ainsi l'humanisme renaissant ne se contente pas de professions de
foi il aborde rsolument le domaine des ralisations, avec cette ivresse
des commencements qui s'affirme par exemple dans la fameuse lettre
de Gargantua son fils Pantagruel tudiant. Le programme d'tudes
est immense, lettres et sciences, philologie, mathmatiques et musique : et d'astronomie, saches en tous les canons (...) Qu'il n'y ait
d'histoire que tu ne tiennes en mmoire prsente, quoi t'aidera la
cosmographie de ceux qui en ont crit (...) Et quant la connaissance
des faits de nature, je veux que tu t'y) adonnes curieusement ; qu'il n'y
ait mer, rivire ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons ; tous les
oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et frutices des forts, toutes
les herbes de la terre, tous les mtaux cachs au ventre des abmes (...)
Puis soigneusement revisite les livres des mdecins grecs, arabes et
latins, sans contemner les talmudistes et cabalistes, et, par frquentes
[68] anatomies, acquiers-toi parfaite connaissance de l'autre monde,
qui est l'homme (...) Somme, que je te voie un abme de science 76.
L'ducation nouvelle doit faire de chaque homme une encyclopdie vivante, c'est--dire que les nouvelles sciences de l'homme serviront former l'homme des temps nouveaux. Lhomme renaissant veut
se faire lui-mme ; il est en quelque sorte l'objet de sa plus haute ambition. Il ne faudrait pourtant pas croire que cette entreprise vraiment
promthenne ait connu des succs la mesure de ses esprances. Ou
plutt, il ne faut pas se mprendre sur le caractre mme de cette entreprise. Nous sommes frapps d'abord par sa hardiesse souvent prophtique, et par le rationalisme opratoire qu'elle met parfois en uvre. Pourtant le rapport de l'homme renaissant au monde et luimme demeure intrinsquement diffrent des attitudes qui s'imposeront par la suite. Le schma mcaniste de l'intelligibilit n'a pas encore
prvalu ; les mythes anciens, s'ils sont parfois contenus et refouls,
n'en demeurent pas moins prsents l'arrire-plan de la conscience ;
76
RABELAIS, Pantagruel, ch. VIII (1532).
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
130
ils peuvent revenir en force et s'imposer tel ou tel grand esprit qui
paraissait, un moment, les avoir dfinitivement vaincus. Magie, alchimie, astrologie restent des disciplines gnralement pratiques, et
que l'esprit de l'poque ne met pas en question d'une manire srieuse.
C'est ainsi, par exemple, que l'illustre chirurgien Ambroise Par
(1517-1590), incontestable pionnier de sa discipline, apparat comme
un prcurseur de l'interprtation mcaniste du corps humain. Son uvre scientifique met en oeuvre une sorte d'homme machine ; les dficiences anatomiques peuvent tre compenses par des dispositifs
techniques extrmement ingnieux. Par invente des techniques opratoires, il dessine des appareils chirurgicaux permettant de trs ingnieuses interventions. Il ne se contente pas d'amputer, il cre des appareils de prothse : mains et bras de fer, jambes artificielles dont les
schmas, qui illustrent ses uvres, font de lui une sorte de Lonard de
Vinci, ingnieur organicien ; il semble donc que la substitution d'appareillages mcaniques aux fonctions organiques doivent se prolonger
en une interprtation rationnelle de la physiologie humaine. Or le
mme Par, en de nombreux recueils, accumule une documentation
fantastique sur les prodiges, les monstres et les merveilles de la terre
et du ciel ; il croit aux licornes, aux sorcires et aux dmons. Son uvre prsente un grouillant panorama de l'occultisme et de la crdulit,
qu'il ne sacrifie jamais aux lments positifs de sa technique opratoire. La mme ambivalence se retrouve chez les plus grands esprits du
temps : un Jean Bodin, par exemple, historien et sociologue, auteur
sagace de la Rpublique, est ensemble le compilateur d'une Dmonomanie (1580), o il s'affirme solidaire de toutes les superstitions de
l'poque. Le plus grand nom de la mdecine, Paracelae (1493-1541),
est un gnie confus, divis et contradictoire, tenant d'une mystique
occulte, dont la pratique thrapeutique s'inscrit dans le contexte d'un
savoir essentiellement magique 77.
Nous retrouvons donc ici cette limite entre deux mondes intellectuels, dont nous avons dj signal qu'elle nous spare des astronomes du XVIe sicle. Le positivisme n'est pas de ce temps, car il suppose un regard dsenchant promen sur la terre, sur le ciel et sur
l'homme. La ralit perue est toujours la projection de l'espace du
77
Cf. les tudes d'Alexandre KOYR : Mystiques, spirituels, alchimistes du
XVIe sicle allemand, Cahiers des Annales, 1955.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
131
dedans ; le savant du XVIe sicle n'est pas affranchi, autant qu'il le
suppose, des traditions, prjugs et superstitions. Le grand historien
des sciences, Georges Sarton, a soulign un exemple curieux de cette
impermabilit au donn chez Lonard de Vinci, esprit [69] pourtant
curieux et observateur gnial. Vinci a dissqu, selon ses propres dires, une trentaine de corps humains, et il a laiss des croquis anatomiques qui sont des modles de prcision scientifique. Parmi ces dessins
admirables figure un cur humain d'une tonnante prcision pour
l'poque. Seulement, la circulation sanguine tant ignore en ce temps,
on admettait, la suite de Galien, l'existence de conduits permettant
au sang de passer, travers la paroi mdiane, d'un ventricule l'autre.
Lonard de Vinci, dessinant d'aprs nature, mieux que personne avant
lui, reprsente les canaux en question, qu'il a vus dans Galien, mais
non dans la ralit, moins de supposer qu'un hasard fort improbable
l'aurait mis en prsence d'une rare malformation congnitale 78.
Le savoir renaissant n'a donc ni la structure, ni la fonction du savoir de notre temps. Et lorsque d'Alembert et les encyclopdistes,
lorsque les positivistes modernes croient discerner dans les philosophes et les savants d'alors leurs prcurseurs directs, ils mconnaissent
que la science, entre temps, a chang de sens. Car la science prolonge
et illustre un rapport au monde, qui doit subir, partir du XVIIe sicle,
une radicale transformation. Les hommes de la Renaissance, crit
Robert Lenoble, s'abritent dans une Nature troite, serre de prs par
une Volont attentive leurs vux : Dieu, au-del de la sphre toute
proche des toiles, les astres-dieux, plus prs encore si possible, et
qui, dans notre monde sublunaire, multiplient les prodiges et les avertissements providentiels. Le besoin de scurit que traduit cette reprsentation de la Nature, a certainement t un fait historique essentiel
de cette poque (...) Voil pourquoi, au XVIe sicle, le phnomne ne
parat qu'occasionnellement, dans la mesure modique o il parvient
malgr tout percer le voile du symbole 79.
78
79
Cf. Georges SARTON, Lonard de Vinci, ingnieur et savant, dans le recueil : Lonard de Vinci et l'exprience scientifique au XVIe sicle, P.U.F.,
1953, p. 17.
Robert LENOBLE, L'volution de l'ide de Nature du XVIe au XVIIIe sicle,
Revue de mtaphysique et de morale, 1953, pp. 116-117.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
132
D'ailleurs, l'intrieur mme de cette image du monde et de
l'homme, une tension se manifeste entre les divers lments qui tendent se dissocier : l'exigence de rigueur selon les normes rationnelles
prvaudra, partir de Galile et de Descartes, sur les mythologies affectives. Avant mme la rupture, qui inaugure la pense moderne, le
dsquilibre se fait jour chez certains tmoins privilgis de leur
temps, qui tirent du flux et du reflux des vidences et des certitudes
contradictoires une leon de sagesse rticente et sceptique 80. La dernire vague de la Renaissance dcouvre dans la critique systmatique
et dans le doute un facteur mthodologique d'une valeur certaine en
tous les domaines de la connaissance, qu'il s'agisse d'histoire, de thologie, de science ou de philosophie. Ce mouvement de sagacit triomphante, o l'esprit fait retour soi, est sans doute, en fin de compte,
l'lment dcisif pour l'avenir de la connaissance. Erasme, avec l'Eloge de la folie (1511), Henri Estienne avec l'Apologie pour Hrodote
(1566) ouvrent les voies prilleuses de l'esprit critique, dont la contribution l'pistmologie [70] nouvelle sera dcisive. Ce repli, s'il marque une sorte de recul par rapport l'enthousiasme juvnile des premiers renaissants, prpare nanmoins les conqutes futures, auxquelles il fournira des bases de dpart mieux assures.
Montaigne est le tmoin privilgi de cet tat d'esprit, que l'on retrouverait chez un penseur comme Charron (De la Sagesse, 1601).
Avant l'assaut des nouveauts qui dtruisent les horizons traditionnels
du monde, Montaigne hsite et s'interroge et rsiste la fascination
des enchantements. Une page trs curieuse de l'Apologie de Raymond
Sebond le montre totalisant en pense la nouvelle image de l'univers,
laquelle il est sensible puisqu'il a mme eu la curiosit de prendre
contact avec des indignes ramens du Brsil par les explorateurs,
rencontre qui se trouve l'origine du chapitre des Cannibales (Essais,
80
Cf. Ren PINTARD, Le libertinage rudit dans la premire moiti du XVIIe
sicle, Boivin, 1943, p. 45 : Tentation de plus en plus explicable que celle
du doute, mesure que s'coulait le (XVIe) sicle. On s'apercevait que ce
merveilleux panouissement des lettres humaines, salu avec tant d'espoir,
n'avait pas rendu les gens plus sages ; il semblait qu'on n'apprit du nouveau
que pour se dfier de ce qu'on savait dj : l'enthousiaste lan de la premire
gnration humaniste s'arrtant aux asprits de la recherche, s'accrochait
aux pines de l'erreur, de l'illusion, du fanatisme, se brisait contre la passion
politique et la haine religieuse : aprs avoir magnifiquement prsum de sa
puissance, l'homme constatait quelques-unes de ses incurables faiblesses.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
133
I, XXXI, 1580). Dans l'Apologie, Montaigne voque les nouveaux
cieux et la nouvelle terre de l'homme renaissant : la cosmologie de
Copernic, la gographie des voyageurs : c'tait hrsie que d'avouer
des Antipodes : voil de notre sicle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une le ou une contre particulire, mais une partie gale
peu prs en grandeur celle que nous connaissons, qui vient d'tre
dcouverte... La mdecine traditionnelle est mise au dfi : on dit
qu'un nouveau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renverse tout
l'ordre des rgles anciennes, et maintient que jusques cette heure elle
n'a servi qu' faire mourir les hommes... Ainsi toutes les vidences
basculent, mais toutes ensemble, et trop vite. Le sage Montaigne, qui
voit les nouveauts religieuses, politiques et sociales faire rage autour
de lui dans l'Europe dchire des guerres de religion et de l'Inquisition, refuse de se laisser prendre au tourbillon des mirages. Une nouveaut chasse l'autre, et les novateurs d'aujourd'hui risquent fort de
paratre ridicules leur tour aux novateurs de demain : Ainsi, quand
il se prsente nous quelque doctrine nouvelle, nous avons grande
occasion de nous en dfier, et de considrer qu'avant qu'elle fut produite, son contraire tait en vogue, et, comme elle a t renverse par
celle-ci, il pourra natre l'avenir une tierce invention qui choquera de
mme la seconde... 81
Montaigne ne rsume pas la Renaissance et dans un certain sens
mme il la prend contre-courant. La vie de Montaigne (1533-1592)
est contemporaine de celle de Giordano Bruno (1548-1600), par
exemple, et le texte de l'Apologie de Raymond Sebond (1580) trouverait sa contrepartie passionne dans les Fureurs hroques, de Bruno
(1585), qui poussera le dvouement aux ides nouvelles jusqu' mourir sur le bcher. La rserve de Montaigne fait de lui l'homme de la
moyenne en face des gnies de son poque, hommes des extrmes.
Mais la perspicacit de Montaigne pressent les faiblesses de son moment intellectuel et souligne son chec. La Renaissance est l'ge des
veils et des commencements : elle a tout entrepris, mais sur des bases
encore fragiles et non lucides, de sorte qu'elle n'a rien men bonne
fin. La science est une longue patience, et cette vertu fait essentiellement dfaut aux hommes du XVe et du XVIe sicle ; ils se prcipitent
81
Apologie de Raymond Sebond, Essais, II, XII ; bibliothque de la Pliade, p.
556-557.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
134
du pass dans l'avenir, condamnant les superstitions de la veille, mais
nullement conscients du fait qu'une bonne partie d'entre elles s'imposent encore leur pense.
C'est pourquoi Francis Bacon lui-mme, le plus positif des penseurs renaissants, et qui d'ailleurs marque l'extrme fin de la priode,
n'est que le Jules Verne de l'pistmologie venir. Prophte de toutes
les recherches, il n'a rien trouv. Tout le savoir renaissant, dans l'ordre
des sciences humaines [71] comme dans celui des sciences de la nature et de la vie, est ainsi fait d'esquisses et de pressentiments. Il manque
ces devins inspirs un schma d'intelligibilit rigoureuse, capable de
dbarrasser le champ opratoire de la pense de tous les thmes mythiques qui persistent lencombrer.
On comprend ds lors pourquoi les modernes ont tant de peine
rendre justice la Renaissance, en matire de pense et de savoir. Elle
dfie nos catgories, et la plupart de ses entreprises paraissent se solder par un chec. On pourrait reprendre ici et gnraliser les admirables rflexions de Vasari, l'historiographe des artistes italiens, sur
Lonard de Vinci, dont il met en lumire la faillite secrte Vraiment
admirable et cleste fut Lonard, fils de Ser Piero da Vinci il aurait
avanc trs loin dans l'rudition et les principes des lettres, s'il n'avait
t si variable et si changeant. Car il se mit apprendre beaucoup de
choses, et, peine commences, il les abandonnait. Ainsi dans l'arithmtique, qu'il apprit en peu de mois, il fit tant d'acquis que, soulevant
continuellement des doutes et des difficults, bien souvent il embarrassait le matre qui l'enseignait. Il cultiva un peu la musique, et aussitt se dcida apprendre jouer de la lyre (...) Cependant, tout en
s'occupant ainsi des choses varies, il ne cessa jamais de dessiner et
de modeler ; ce qui plaisait plus qu'autre chose sa fantaisie (...) La
nature voulut le combler de tant de faveurs qu'en toute chose o il appliqua son esprit, il montra tant de divinit dans ses uvres qu'il n'eut
pas d'gal pour leur donner vivacit, bont, grce et beaut. On se
rend bien compte que cette grande intelligence de l'art fut prcisment
cause que Lonard, qui commena beaucoup de choses, n'en finit aucune. Il lui semblait que sa main ne pourrait jamais atteindre la perfection de l'art (...) Ses ides capricieuses le poussrent tudier la philo-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
135
sophie des choses naturelles, rechercher la proprit des plantes et
observer le mouvement du soleil, de la lune et des astres... 82
L'loge funbre de Lonard est dans une large mesure celui de son
poque tout entire. Les catgories de la pense et de l'action, du savoir et de la foi font mouvement toutes ensemble ; un nouveau regard
s'attache l'homme et au monde, au corps et la socit, l'histoire,
Dieu lui-mme. La stabilit de nagure a disparu sans qu'un ordre
nouveau la remplace. Les sicles suivants ont pris parti, et du coup
sont devenus trangers ce moment, entre les temps, o la figure
change, mais sans rupture, o, sous l'apparence de la plus grande libert, la nouvelle enqute ne peut raliser de progrs dfinitifs, faute
d'avoir assur ses audaces des fondements appropris. La curiosit
originelle qui permet l'essor des sciences humaines se trouve dsormais veille ; mais il manque ses pressentiments les moyens indispensables pour les mettre en uvre, et d'abord une langue et une mthode. Plus exactement, la nouvelle connaissance de l'homme prsuppose une nouvelle valuation de la condition humaine ; toute anthropologie se dveloppe l'intrieur d'un cadre mtaphysique, elle projette selon la dimension du savoir un systme de valeurs. ce niveau,
les renaissants hsitent prendre parti, rompre l'encerclement des
prjugs tablis. Ds lors, leur audace n'est jamais totale, et leurs dcouvertes les plus prophtiques devront attendre encore longtemps
une justification positive. Illuminisme, panpsychisme, surnaturalismes
divers, esthtismes s'imposent la recherche. On a pu dire de Copernic et de Nicolas de Cues que ce n'est pas par de pures nouvelles
observations qu'ils sont mens leurs conclusions, mais [72] par de
pures spculations 83. Le mot s'appliquerait tous les novateurs de ce
temps. Car le destin de la science ne se joue pas au niveau de la science, mais au niveau de la philosophie. Et, dans ce domaine, l'essentiel
reste faire. Pendant deux mille ans, note Lucien Febvre, les vieilles
sciences limites et traditionnelles ont t cultives uniquement dans
les plates-bandes d'une philosophie qui les abritait : la philosophie du
concept. Et la rvolution commence peine, au XVIe sicle, qui s'op82
83
Giorgio VASARI, Les Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes, tr. Weiss ; dans : P. DU COLOMBIER, Les plus beaux crits des
grands artistes, la Colombe, 1946, pp. 15-17.
Raymond KLIBANSKY, Copernic et Nicolas de Cues, in : Lonard de Vinci et l'exprience scientifique, P.U.F., 1953, p. 234.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
136
rera en plusieurs temps, dans les divers compartiments du savoir, et ne
se fera rellement qu'au XIXe sicle 84. Les graines fcondes de
l'universelle curiosit ont t semes tous les vents. Encore faut-il
qu'elles trouvent des champs pistmologiques propices leur germination.
84
Lucien FEBVRE, Le Problme de l'incroyance au XVIe sicle, A. Michel,
1947, p. 456-457.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
137
[73]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Deuxime partie
VERS L'ANTHROPOLOGIE
MCANISTE
Retour la table des matires
[74]
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
138
[75]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Deuxime partie :
Vers lanthropologie mcaniciste
Chapitre I
LA NAISSANCE DU MCANISME
ET LA LGENDE CARTSIENNE
Retour la table des matires
Les humanistes de la Renaissance ont prophtis peu prs toutes
les sciences humaines, mais ils n'en ont ralis aucune. Au cours de
leurs entreprises dans tous les domaines de la vie de l'esprit, ils ont
mis en mouvement certaines ides, dont le cheminement ne s'arrtera
plus. Seulement les conditions pralables ne sont pas runies pour que
ces ides se systmatisent et donnent naissance la science de l'homme. Et la premire de ces conditions est la cration d'un nouveau chiffre d'intelligibilit, dfinissant le statut d'une science rigoureuse dans
quelque ordre que ce soit. L'apparition de ce nouveau modle pistmologique marque l'avnement de la pense moderne.
Lide d'une science rigoureuse, constitue en systme intelligible
autonome, intervient d'abord dans la mathmatique ancienne, o la
gomtrie d'Euclide la prsente un rare degr de perfection. Il est
vrai que cette gomtrie demeure prisonnire du contexte mtaphysique et esthtique de la culture grecque, mais, par son souci de prciser
d'entre de jeu les lments au dpart de son systme, Euclide mrite
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
139
d'tre considr comme le premier des non euclidiens. Son chefd'uvre demeure d'ailleurs trs longtemps isol. En mathmatique,
l'esprit ne rend de comptes qu' l'esprit ; il se donne lui-mme les
conditions de son exercice, de sorte qu'il lui est possible, mieux que
partout ailleurs, de dterminer les tenants et les aboutissants de son
activit. Il n'en va plus de mme lorsque le raisonnement implique le
monde et s'efforce de rendre compte de la ralit globale dans laquelle
l'homme se trouve englob. L'esprit n'est plus ici le matre d'un jeu
dont il peut graduer les difficults. Les cosmologies anciennes, les
systmes du monde, depuis Eudoxe et Ptolme jusqu' Copernic, ne
comportent pas une rigueur sans flure : ils doivent faire entrer en ligne de compte des lments plus ou moins aberrants pour justifier
l'extrme complexit des phnomnes. l'intrieur mme du systme
explicatif se projettent des influences et des exigences extrinsques
qui le maintiennent sous un rgime d'htronomie. La physique apparat tributaire d'une mtaphysique dogmatique sans laquelle elle perdrait toute consistance.
C'est au dbut du XVIIe sicle seulement que s'affirme le nouveau
statut de la thorie physique. Les trois lois de Kepler, formules de
1609 1618, si on les spare, comme il est possible, de leur contexte
mtalogique, dfinissent en termes mathmatiques un noyau d'intelligibilit rigoureuse. Seulement [76] Kepler lui-mme demeure prisonnier du schma de l'ancienne astrobiologie, de sorte que la porte de
sa dcouverte le dpasse. Le grand nom est celui de Galile, qui situe
la langue nouvelle du formulaire mathmatique dans un univers, encore inconnu dans sa masse, mais du moins libr de toute occupation
mythique. Peut-tre la philosophie moderne, crit M. Gouhier,
commence-t-elle au moment o les anges cessent de peupler l'univers 85. La proccupation de Galile est d'tablir au sein de l'exprience des relations intelligibles, en langage chiffr, entre les divers
facteurs qui se trouvent en jeu. Cette exigence lui permet d'obtenir un
certain nombre de rsultats prcis, en dehors de tout prsuppos magique, naturaliste ou thologique. Il entreprend, sur des points prcis,
de dchiffrer le grand livre du monde, dont il pose en principe, dans
un texte clbre, qu'il est crit en termes mathmatiques.
85
Henri GOUHIER, La philosophie de Malebranche et son exprience religieuse, Vrin, 1926, p. 60.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
140
Le mrite de Galile, d'ailleurs grandi par les perscutions subies
pour la cause de la vrit, doit tre pleinement reconnu, en dpit du
tenace dni de justice qui, au dire de Louis Rougier, s'est perptu
jusqu' nos jours. Pour les Anglo-Saxons, le pre de la pense moderne est le chancelier Bacon ; pour les Franais, c'est Ren Descartes. Or
Galile les prcde, les complte et les dpasse. Bacon n'a vu dans la
procdure scientifique que le rle de l'exprience ; Descartes, que celui de la dduction mathmatique. Galile, aprs Lonard de Vinci, il
est vrai, a su comment associer mathmatiques et exprience pour
fonder la science quantitative des modernes. Le prjug baconien et le
prjug cartsien sont si tenaces qu'il n'existe, la seule exception des
Mcaniques de Galile traduites au XVIIe sicle par le pre Mersenne,
aucune dition franaise de ses uvres maitresses, ce qui est proprement scandaleux 86.
Luvre scientifique de Galile, dans l'ordre de l'astronomie, s'appuie sur l'emploi de la lunette, qui permet dsormais l'observation prcise du systme solaire, auquel se limite l'univers de ce temps. Pendant les dernires annes du XVIe sicle et les premires du XVIIe,
Galile multiplie les dcouvertes : relief particulier et phases de la lune, phases de Vnus, taches solaires, satellites de Jupiter. Ces faits
d'observation, compltant les travaux de Copernic et de Kpler, permettent de dtruire le schma astrobiologique qui rgne depuis des
millnaires sur l'imagination mtaphysique des hommes. Les astres
perdent leur divinit ; l'espace mythique du ciel devient un espace
physique dans lequel les rvolutions sidrales correspondent au devenir d'un systme mcanique, dont on peut calculer avec prcision tous
les mouvements. Et, dans un second aspect de son uvre, Galile dmontre l'unit de la mcanique cleste et de la mcanique terrestre.
Les mmes principes, les mmes lois font autorit sur la terre comme
au Ciel. L'espace dans sa totalit devient un lieu gomtrique ; la sta-
86
Louis ROUGIER, La lettre de Galile la grande duchesse de Toscane,
Nouvelle N.R.F., novembre 1957, p. 1000. Rougier ajoute que depuis un
sicle aucun ouvrage d'ensemble n'a t consacr dans notre pays cet
extraordinaire gnie, alors que l'on compte tant de thses de doctorat qui se
rptent inlassablement sur Descartes . Il faut nanmoins tenir compte des
3 fascicules des Etudes Galilennes de KOYR (Hermann, 1939). Mais elles ne constituent pas la synthse plnire dont on aurait besoin.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
141
tique et la dynamique nouvelles rendent raison du repos ou du mouvement, des dplacements rciproques de tous les corps.
partir de Galile, le systme du monde, dpouill de ses attributs
surnaturels, fait donc l'objet d'une science rigoureuse. Galile pour sa
part [77] cre la possibilit de cette science plutt que cette science
elle-mme. Il en dfinit certains lments, dont la mise en uvre
complte et la synthse seront ralises moins d'un sicle plus tard,
dans l'uvre de Newton. Ds le dbut du XVIIe sicle, la vole est ouverte ; les nouvelles structures mentales sont dfinies, et le langage
appropri pour rpondre leurs exigences est en voie de constitution.
Le progrs des mathmatiques, l'apparition de l'algbre, de l'analyse
gomtrique et bientt du calcul infinitsimal fournissent la physique, au moment mme o ils devenaient indispensables, les moyens
d'expression appropris.
L'ensemble de ces acquisitions dfinit un nouveau modle pistmologique, correspondant l'interprtation mcaniste de la ralit.
L'apparition du mcanisme est un vnement intellectuel capital : il
consacre la fin de la prhistoire renaissante, et fournit dsormais les
voies et moyens de toute connaissance positive. A vrai dire, Galile
n'est pas seul en cause ; si sa figure, cause de son gnie propre et de
son relief historique, parat concentrer en soi l'essentiel du moment
intellectuel, elle se trouve en fait escorte et soutenue par d'autres qui,
travaillant dans le mme esprit, contribuent expliciter et diffuser
les nouvelles doctrines. La mthode de Galile affirme, selon Koyr,
la primaut de la thorie sur les faits ; elle utilise le langage mathmatique (gomtrique) pour formuler des questions la nature et
les rponses de celle-ci . Mais la physique exprimentale n'a pas t
cre d'un seul coup ; et Galile lui-mme, s'il la conoit, ne la ralise
gure pour sa part. Son travail d'exprimentateur est pratiquement
sans valeur , en dpit de la lgende cre autour de lui par les historiens positivistes, et les savants, du XIXe sicle. En fait, ajoute
Koyr, Galile se trompe chaque fois qu'il s'en tient
ce 87. Rien de trs surprenant en tout cela. La science moderne n'est
pas sortie tout arme du cerveau du seul Galile. Il fut le grand inspirateur ; partir de lui, la doctrine mcaniste se forme.
87
A. KOYR, Les Origines de la Science moderne, Diogne, 16, 1956, p. 38.
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Elle se forme d'ailleurs avec une tonnante rapidit, en divers
points de l'Europe savante, et sans que l'on puisse attribuer en toute
certitude le mrite de la premire initiative celui-ci plutt qu' celuil. Robert Lenoble, l'un des meilleurs connaisseurs de cette priode,
observe avec raison : l'apparition d'une doctrine neuve dans la science est comparable celle d'un type nouveau en biologie ; elle explose
partout la fois. Dans le mme temps, elle illumine des savants qui
s'ignorent et travaillent chacun de leur ct. C'est un phnomne de ce
genre qui se produit entre 1600 et 1640, lorsqu'aux quatre coins de
l'Europe tous les esprits senss se mettent produire les principes qui
fondaient la science nouvelle. L'explication d'un phnomne de cette
ampleur ne se trouve pas, sans doute, dans le seul progrs de la technique. On peut penser une crise d'extraversion de la conscience collective, qui devient capable de quitter la Natura mater pour concevoir
une nature mcaniste. Les querelles d'rudits ne feraient qu'en masquer la simplicit et la grandeur 88. La doctrine mcaniste s'labore
grce aux recherches la fois spculatives et exprimentales d'un
groupe de grands esprits, tous partisans, correspondants et admirateurs
de Galile. Les plus remarquables d'entre eux sont Gassendi, Mersenne et Hobbes ; mais leur rflexion se situe au milieu de tout un mouvement d'ides fort actif, qui poursuit hardiment une rvision des valeurs intellectuelles. [78] Ren Pintard qui, avec beaucoup d'rudition,
a tudi ce groupe de libres esprits, a donn leur entreprise le nom
de libertinage rudit 89.
Ici se manifeste un des malentendus essentiels de la lgende dore
philosophique, selon laquelle Descartes serait l'inventeur de la philosophie nouvelle, et plus particulirement l'inspirateur du mcanisme.
En fait le Discours de la Mthode, manifeste cartsien suivi des essais scientifiques de cette mthode, parat en 1637 seulement, c'est-dire un moment dj tardif, o la doctrine mcaniste a t dj diversement affirme par plusieurs des contemporains. Il faut d'ailleurs
noter que, par une rencontre singulire, Descartes se trouve tre l'adversaire de tous les tenants de la pense nouvelle, qui se rangent parmi
ses contradicteurs. Descartes mprise Galile, son an de trente-deux
88
89
Robert LENOBLE, Origines de la pense scientifique moderne, dans Histoire de la Science, Encyclopdie de la Pliade, N.R.F., 1957, p. 479.
Ren PINTARD, Le libertinage rudit dans la premire moiti du XVIIe
sicle, 2 volumes, Boivin, 1943.
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ans, qu'il traite de trs haut, et auquel il se dfend de devoir quoi que
ce soit. Il voit en lui une sorte de brocanteur de la physique, un gagnepetit, incapable de s'lever jusqu ces vues systmatiques et mtaphysiques dont lui-mme se fait gloire 90. Entre Descartes et Gassendi, les
relations ne sont pas meilleures. Les Cinquimes Objections de Gassendi aux Mditations de Descartes, et les Rponses cartsiennes ces
objections ralisent une sorte de duel homrique, o s'affirme un mpris rciproque. Quant Hobbes, autre objecteur aux Mditations,
avec qui Mersenne aurait voulu le mettre en relations, Descartes ne le
traite pas mieux : je crois que le meilleur est que je n'aie point du
tout de commerce avec lui (...) car nous ne saurions gure converser
ensemble sans devenir ennemis 91.
Tout ceci atteste clairement que pour Descartes la vertu cartsienne
de gnrosit n'intervient pas dans les relations intellectuelles. Il est
vrai de tout temps que les philosophes ne s'aiment pas entre eux, et
parfois d'autant moins qu'ils sont du mme bord. Nanmoins, si l'on
ajoute ces textes le fait que le pre Mersenne lui-mme, dont la tradition fait l'inlassable secrtaire et l'enfant de chur de Descartes, se
rangeait en ralit du ct des contradicteurs dont il transmettait les
arguments, on est bien oblig d'admettre que Descartes ne faisait pas
autorit en son temps comme dans le ntre. 92 L'histoire du cartsianisme est une histoire romance, et ceci depuis Baillet, le premier hagiographe. Telle est l'opinion de Robert Lenoble, qui a consacr un
important ouvrage l'oeuvre propre de Mersenne : Quand on vient
au XVIIe sicle par Descartes, crit-il, on s'imagine volontiers que les
novateurs de moindre importance n'ont fait qu'baucher, ou alors dformer maladroitement, la doctrine du philosophe, qui serait ne dans
son seul cerveau par un effet de gnration spontane. De l est venue
l'habitude qu'on a prise d'identifier cartsianisme et pense moderne,
90
91
92
Cf. la lettre de Descartes Mersenne du 11 octobre 1638, dans uvres et
Lettres de Descartes, Bibliothque de la Pliade, N.R.F., p. 1024 sq.
Cf. la Correspondance avec Mersenne, qui a transmis Descartes les objections de Hobbes aux Mditations, dition Adam-Tannery, t. II, p. 172 sqq.
Le texte cit ici figure dans la lettre du 4 mars 1641, A. T., III, p. 320.
Cf. Robert LENOBLE, Mersenne ou la naissance du Mcanisme, Vrin,
1943, p. 611-612, qui signale la totale indiffrence de Mersenne et de son
groupe pour tout ce qui est cartsien dans le cartsianisme, c'est--dire tout
ce qui dpasse la pure physique mcaniste .
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
144
et de juger en fonction de Descartes des penseurs en fait aussi originaux que Mersenne, Beeckman, Gassendi, Roberval, Hobbes, dont
plusieurs attendent encore un historien digne d'eux 93.
[79]
Si l'on entreprend de corriger cette illusion d'optique rtrospective,
on aperoit que la philosophie nouvelle s'est forme d'abord en
dehors mme de Descartes, sous l'influence de l'exigence rationnelle
laquelle la dcouverte du principe d'inertie ouvrait de larges dbouchs. Le mcanisme est sorti de ce dsir et de ces expriences, affirme Lenoble, de la rencontre d'un vu de l'esprit avec les rsultats
qu'assuraient les premires recherches mathmatiques sur la nature. Il
constitue l'essence de la philosophie nouvelle ; il est toute la philosophie nouvelle. Or on peut crire l'histoire de la naissance du mcanisme sans parler de Descartes. Nous avons t surpris tout le premier
de le pouvoir faire... 94 La mme surprise attend d'ailleurs celui qui,
sans se proccuper du prjug tabli selon lequel les adversaires de
Descartes sont ncessairement des imbciles, entreprend d'tudier
pour elle-mme l'oeuvre scientifique et philosophique de Gassendi.
Tout en soulignant certaines dficiences, Koyr note ce sujet : Si,
pour nous, Gassendi n'est pas un grand savant, pour ses contemporains c'en tait un, et mme un trs grand, l'gal et le rival de Descartes. En fait, l'influence de Descartes sur ses contemporains n'a pas t
trs grande 95.
Selon Koyr, c'est Gassendi (1592-1655) qu'il faut attribuer
l'honneur d'avoir fourni ses fondements philosophiques la science
dlivre de l'aristotlisme scolastique. Gassendi restaure l'picurisme,
qui permet l'explication des phnomnes par des combinaisons diverses d'atomes dans le vide. Par l, il se trouve tre le prcurseur des
thories corpusculaires de la lumire qui s'affirmeront au XVIIIe sicle, mais surtout il contribue plus que quiconque, estime Koyr, la
rduction de l'tre physique au mcanisme pur, avec tout ce que celuici implique, savoir l'infinitisation du monde conscutive l'automatisation et l'infinitisation de l'espace et du temps, et la subjectivisation
93
94
95
Ibid., p. 3.
LENOBLE, op. cit., p. 606.
A. KOYR, Gassendi : le savant, dans : Pierre Gassendi, Centre International de synthse, A. Michel, 1955, p. 61.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
145
des qualits sensibles 96. L'espace physique devient un espace mental o l'esprit humain peut librement dployer son pouvoir combinatoire selon les directives de l'art mathmatique. La rsurrection de
l'atomisme antique a permis Gassendi de donner une base philosophique, une base ontologique la science moderne 97.
vrai dire, les mmes dcouvertes taient galement ralises, la
mme poque, par la pense rsolument novatrice de l'anglais Thomas
Hobbes (1588-1679), ami lui aussi de Mersenne et de Gassendi. Le
systme de Hobbes se prsente comme un mcanisme rigoureux qui
prtend rendre compte de la ralit dans son ensemble par des combinaisons de mouvements selon des normes strictement mathmatisables. Ceux qui font des recherches de philosophie naturelle (c'est-dire de physique), crit Hobbes, cherchent en vain, s'ils n'empruntent
la gomtrie le principe de leur recherche. Et ceux qui crivent ou dissertent de physique sans connatre la gomtrie, abusent de leurs lecteurs et de leurs auditeurs (De Corpore, VI, 6, 1655). Hobbes tirera
de ces principes non seulement une physique, mais une anthropologie
et une sociologie d'une rigueur extraordinaire ; la ralit humaine dans
son ensemble se trouve ainsi rduite une mme intelligibilit 98.
Il apparat donc bien que Descartes, en dpit de sa lgende, n'est
pas le seul inventeur de la philosophie moderne. Celle-ci procde des
recherches de Galile, et se dveloppe au dbut du XVIIe sicle chez
plusieurs penseurs [80] qui l'laborent simultanment. En pareil cas, la
question de priorit ne peut gure tre tranche avec une certitude suffisante : les dates de publication elles-mmes n'ont pas une valeur absolue. En fait, l'ide mrit dans un milieu intellectuel dont les membres vivent, chacun pour sa part, l'aventure de cette transformation de
l'attitude de l'homme l'gard de l'univers. Plus profond que les recherches scientifiques et les systmes philosophiques, l'vnement
dcisif doit consister dans une vritable mutation spirituelle. Comme
le dit Robert Lenoble, de toute vidence, les principes ont t antrieurs la dcouverte des faits, ils n'en drivent pas 99. Et les princi96
97
98
99
Ibid., p. 68-69.
Ibid., p. 69.
On pourra consulter : Bernard LANDRY, Hobbes, Alcan, 1930.
LENOBLE, L'volution de l'ide de Nature du XVIe au XVIIIe sicle, Revue
de mtaphysique et de morale, 1953, p. 120.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
146
pes eux-mmes ne font qu'lucider et systmatiser la prise de conscience d'un nouveau rapport au monde. Pour les fondateurs de la
pense moderne, crit encore Lenoble, la reprsentation mathmatique
de la nature n'a pas t le rsultat d'une induction, au sens dit baconien
du terme, mais une nouvelle vision des choses, relative elle-mme
une nouvelle prise de position 100.
Ainsi se trouve dtruit le mythe universitaire de la prcellence cartsienne : Descartes n'est pas le hros qui liquide l'obscurantisme mdival, et, refoulant dans son ombre la nue de ses contradicteurs attards ou stupides, cre de toutes pices la pense moderne. En fait,
comme nous l'avons montr, Descartes n'est ni le premier, ni le seul. Il
ne s'impose nullement, en son temps, comme le matre souverain ; il
rencontre parmi ses pairs plus d'oppositions que d'assentiments 101.
Dans le domaine de l'interprtation de la nature, il n'a pas invent le
mcanisme ; il a seulement mis en uvre des thmes qui s'affirmaient
dans la conscience de son poque. Au surplus, si son uvre mathmatique est riche d'avenir, sa physique est proprement ruineuse. Elle
consacre, en pleine contradiction avec sa gomtrie, un retour aux
jeux de l'imagination spatiale, que l'volution ultrieure du savoir va
trs vite dmentir. Leibniz dj, admirateur pourtant de l'uvre de
Descartes, parle de sa physique comme d'un beau roman . Plus prs
de nous, Pierre Boutroux, historien des sciences, voque dans ce domaine l'hroque mais dsastreuse tentative de Descartes... 102
En ralit, la philosophie mme de Descartes, bien loin d'tre radicalement novatrice, apparat plutt tourne vers le pass, ainsi que
l'ont fait apparatre les beaux travaux de Gilson, qui ont mis en lumire la dette du philosophe franais l'gard de la scolastique. D'un
point de vue gnral, on peut dire que Descartes demeure fidle la
100
Ibid., p. 121.
D'ALEMBERT, dans le Discours prliminaire l'Encyclopdie, souligne,
ds 1751, le caractre paradoxal de la fortune posthume de Descartes : Il
fit quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis (...) Tourment et calomni par des trangers et assez mal accueilli de ses compatriotes, il alla
mourir en Sude, bien loign sans doute de s'attendre au succs brillant que
ses opinions auraient un jour.
102 Revue de Mtaphysique et de morale, 1921, p. 680. Cf. Lon BRUNSCHVICG, Les Etapes de la philosophie mathmatique, 3e d., Alcan, 1929,
p. 124.
101
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
147
tradition aristotlicienne dans la mesure mme o il sauvegarde la prrogative de la mtaphysique, science des principes des sciences ; le
primat de l'ontologie est maintenu, ce qui permet l'autorit spculative d'exercer son contrle sur le dveloppement des disciplines positives. Sur ce point capital, Descartes se trouve en dsaccord avec les
savants et penseurs mcanistes de son temps ; et il se heurtera au dmenti catgorique des philosophes du XVIIIe sicle. Il apparat donc,
si l'on peut dire tout fait antimoderne.
[81]
Seulement, c'est justement cette attitude qui a assur, d'une manire paradoxale, sa renomme ultrieure et son actuelle prpondrance.
Il faut sans doute remonter ici jusqu' la fameuse confrence de novembre 1627 chez le nonce du pape, au cours de laquelle le jeune
Descartes, encore inconnu pourfend les thses philosophiques exposes par un amateur de philosophie qui finira bientt faux monnayeur.
Il s'agit de fournir l'glise, la scolastique se trouvant dpasse, une
mtaphysique de remplacement. Descartes, ayant limin le premier
orateur, propose une esquisse de ses propres ides. Le cardinal de Brulle, fondateur de l'Oratoire et l'un des artisans de la renaissance catholique, adjure le jeune Descartes de raliser cette rforme de la philosophie, dont l'Eglise a besoin pour rsister la menace des libertins.
Ds lors, la fortune de Descartes est assure.
Non point tout de suite d'ailleurs : les temps ne sont pas mrs. Le
cartsianisme ne s'impose pas du vivant de son auteur. Descartes, qui
a vcu sous Louis XIII en isol et l'cart, meurt Stockholm en
1650. Sa fortune est contemporaine du nouveau rgne qui commence
en 1660, avec l'avnement au trne du jeune Louis XIV. C'est alors
qu'il devient le matre penser qui dfinit le style Louis XIV en philosophie, et ceci pour des raisons d'opportunit relevant de la sociologie
politique et religieuse plutt que de la mtaphysique elle-mme. La
formule cartsienne parat aux esprits la fois modernes et religieux
la meilleure, ou la moins mauvaise, pour assurer dans les penses l'ordre qui rgne dans la rue. Lattitude de Bossuet est significative : le
champion du trne et de l'autel est un cartsien, d'ailleurs inquiet et
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
148
vigilant devant les menaces que la doctrine ne parvient pas liminer,
ou mme qu'elle favorise 103.
Les menaces au surplus ne tarderont pas se prciser : la suprmatie cartsienne ne dure pas plus d'une gnration. Ds la fin du XVIIe
sicle, la dissolution du cartsianisme libre l'esprit critique et antimtaphysique d'un Bayle et d'un Fontenelle. Cet esprit l'emportera au
XVIIIe sicle : Descartes n'est plus reconnu comme le philosophe par
excellence. Il mergera de nouveau aprs la tourmente rvolutionnaire, et pour des raisons analogues celles qui avaient fait son succs en
1660, aprs les guerres de religion et la Fronde. La Restauration de
1815 a besoin, elle aussi, pour consolider les valeurs menaces du trne et de l'autel, d'un systme de pense qui permette de refouler les
dangereuses tendances du XVIIIe sicle, prolonges par le groupe des
Idologues, qui perptuent l'esprit rvolutionnaire. C'est pourquoi
l'Universit, incarne par Victor Cousin, fait choix du spiritualisme
cartsien qui lui parat se situer gale distance des ultras et des terroristes : ce n'est pas par hasard que la premire dition moderne des
uvres de Descartes est tablie en 1824-1.825 par Victor Cousin luimme. Le Descartes ainsi restitu est le mtaphysicien du cogito et
des preuves de l'existence de Dieu, initiateur d'une ontologie tolre
par l'Eglise, et pourtant tolrable pour les non- clricaux. Sa mditation rflexive poursuivie dans le ciel des ides, appuye d'ailleurs par
l'autorit des institutions universitaires et la machinerie des programmes et des examens, permet de tenir en chec l'empirisme, le positivisme et le scientisme menaants. [82] Le plus singulier est que cette
prdominance cartsienne se soit maintenue jusqu' nos jours, contre
vents et mares et en dpit des soubresauts de l'histoire, par la seule
inertie du systme une fois mis au point 104. La mtaphysique s'tant
Cf. Antoine ADAM, Histoire de la littrature franaise au XVIIe sicle, t.
V, Domat, 1956, p. 114 : Dans la philosophie de Descartes, ce qui le sduisait d'abord, c'tait la rigueur et la clart de ce pur mcanisme qui expliquait les phnomnes physiques (...) Comme Antoine Arnauld, il voyait
dans la mtaphysique de Descartes l'instrument le plus efficace pour dmontrer l'existence de Dieu et l'immortalit de l'me. Cette philosophie, fonde
sur la rigoureuse distinction de la pense et de l'espace aboutissait affirmer
comme une vidence premire, antrieure tout raisonnement, la ralit de
l'esprit.
104 On pourrait faire des remarques analogues propos de la fortune de Kant
dans l'Universit franaise. Elle date, en fait, de la Troisime Rpublique : il
103
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
149
recroqueville sur elle-mme ne cesse pas de digrer sa propre substance selon les voies et moyens de l'rudition historique. Victimes
dillres dautant plus tyranniques qu'elles n'ont plus aucune raison
d'tre et sont devenues inconscientes, nos philosophes ne cessent pas
de labourer le mme champ, oubliant tout le reste du paysage, qui demeure en friche.
Il faut ajouter d'ailleurs que, si le Descartes historique a pu devenir
le Descartes de la lgende, il l'a aussi mrit. Son mrite est sans doute d'ordre essentiellement littraire : alors que la plupart de ses
contemporains, un Gassendi par exemple, ou un Mersenne, composent
d'normes ouvrages, indigestes et illisibles, de pesantes compilations
sans aucun style, Descartes crit de courts traits, sans appareil pdantesque de notes et de renvois. Sa phrase, d'une architecture un peu
lourde, est un beau monument classique, mis au point dans le vocabulaire de tout le monde. La philosophie nouvelle chappe ici la prison
scolastique des collges, aux liturgies des discussions entre initis.
Sans doute a-t-elle d en bonne partie son audience cette simplicit
d'allure, d'ailleurs plus apparente que relle. En somme la fortune posthume de Descartes serait du mme ordre que celle de Pascal : celui-ci
fournit au clan jansniste sa plume, son agilit d'esprit, son style. Personne ne lit plus l'Augtatinus, ni l'immense et fastidieuse littrature
qui en est sortie. Mais on lit toujours les Provinciales et les Penses,
par l'autorit du gnie propre de Pascal.
Dans l'ordre philosophique, la synthse cartsienne unit ensemble
une ontologie de la substance pensante et un strict mcanisme de type
ncessitaire pour la substance tendue qui compose la nature matrielle. Les droits primordiaux de la mtaphysique se trouvent ainsi sauvegards ; mais la physique se voit dote d'une certaine autonomie fonctionnelle. Au bout du compte, grce Descartes, on peut jouer sur les
deux tableaux du spiritualisme d'inspiration religieuse et du mcaniss'agit de doter l'enseignement primaire laque nouvellement cr d'un quipement moral appropri. Le luthrien Kant parat rpondre aux exigences de
l'heure, telles qu'elles apparaissent aux rformateurs protestants ou librespenseurs. D'o l'influence kantienne, au prix d'un contresens sur la doctrine,
que personne ne semble press de dnoncer. En ce qui concerne la politique
intellectuelle de Cousin, on trouvera tous les lments dans Jules SIMON :
Victor Cousin (Hachette, 1887) et dans Jean POMMIER : L'volution de
Victor Cousin, Revue d'Histoire de la philosophie, 1931.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
150
me de style scientifique. Un tel cadre de pense maintient dans son
unit deux revendications quelque peu contradictoires. Et c'est sans
doute cette ambigut qui a valu au cartsianisme son statut de philosophie officielle : la pense moderne, espre-t-on, pourra, grce ce
compromis, choisir de ne pas choisir. Esprance vaine, car l'ensemble
demeure fragile et se disloquera bientt. En fait, on peut dire que le
systme de Descartes, contrairement l'intention de son auteur, prpare la mort de Dieu en pistmologie. La physique mcaniste, celle qui
procde de Galile, tend de plus en plus se constituer comme un ensemble hypothtico-dductif, ferm sur lui-mme, et dont les enchainements se justifient en vertu de la seule intelligibilit de la raison mathmatique. Descartes suspend la physique des principes qui expriment la volont divine : l'athe ne peut tre assur que deux et deux
font quatre. La postrit de Descartes estimera que l'arithmtique peut
fort bien se [83] cautionner elle-mme, ou la gomtrie. Plus exactement, l'homme peut prendre sur soi la responsabilit des divers systmes pistmologiques. Les principes ontologiques ne sont nullement
indispensables, et l'univers du discours scientifique n'est pas moins
admirable, bien au contraire, si l'homme y reconnat sa propre cration. Dieu, dans les sciences, n'est qu'une bouche inutile. Descartes a
fait la part de Dieu en pistmologie comme on fait la part du feu.
Mais les successeurs ne verront bientt plus dans cette concession initiale qu'une clause de style. Et bon nombre d'entre eux, quand ils diront : Dieu , penseront seulement : Nature .
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que la philosophie cartsienne
atteste tout comme un certain nombre d'autres penses de l'poque,
une nouvelle attitude de l'homme l'gard du monde. La mentalit
mcaniste implique une mise distance de l'univers : l'esprit prend du
recul par rapport la ralit matrielle, dsormais constitue comme
un champ pistmologique unitaire. Il se dsolidarise d'un monde profan, d'o les mythes ont t chasss, ou du moins sont en voie de
l'tre. La magie, l'astrologie, l'alchimie, qui admettaient une certaine
solidarit entre l'ordre des choses et l'ordre de l'homme, font l'objet
d'une dnonciation systmatique de la part des savants ; bientt les
rudits et les historiens reprendront leur compte cette chasse aux
sorcires, aux dmons et aux miracles, entreprenant avec le succs que
l'on sait la grande croisade de l'esprit critique contre la tradition et la
superstition. Le cosmos grec et sa finalit esthtique, le monde de la
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
151
Renaissance anim de thmes naturalistes et panthistes sont rpudis
par le nouveau regard impitoyable qui cherche sous la duperie des apparences la vrit essentielle de l'ordonnancement mathmatique.
La clbre parabole cartsienne du morceau de cire peut illustrer ce
changement d'attitude. La cire, dpouille de ses prestiges qui s'adressent aux sens, se voit rduite ce qu'elle est vraiment : un morceau de
matire, dont les proprits s'expliquent entirement par les caractres
gomtriques de l'tendue. Couleur, saveur, odeur sont des ralits
humaines, accidentelles et illusoires, ajoutes par surcrot la vrit
intrinsque des agencements physico-mathmatiques. L'homme doit
se dfier de lui-mme, et ne faire confiance qu'aux yeux de l'esprit,
qui sont les dmonstrations, selon la parabole de Spinoza. Et le procs
du morceau de cire s'adresse de proche en proche l'univers entier,
dont la figure dfinitive se rvle seulement au systme analyseur de
la science exacte.
Or la parabole du morceau de cire ne fait qu'illustrer un thme
d'poque, dont Descartes, en tout cas, n'est pas l'inventeur. Hobbes,
pour sa part, revendique la priorit dans cette critique et rfutation des
qualits sensibles. Ou plutt, il prtend avoir refait, de son ct, vers
1630, une dcouverte dont il ignorait alors que Galile l'avait dj annonce ds 1615 105. En 1625, de son ct, dans son trait de la Vrit
des Sciences, Mersenne affirmait que les divers tempraments des
animaux sont cause que les objets paraissent divers : aussi ne disonsnous pas que cette odeur, cette saveur, cette couleur, ce got, ce froid,
ou ce chaud, paraissent semblables tous ceux qui les aperoivent,
mais nous sommes certains qu'ils paraissent de mme manire tous
ceux qui ont les organes, et le temprament semblables 106. [84] Ces
quelques rapprochements, qui pourraient tre multiplis, montrent
bien que, s'il est difficile de trancher en rigueur de pareilles questions
105
Bernard LANDRY, Hobbes, Alcan, 1930, pp. 8-9 : Galile est conduit la
subjectivit des qualits sensibles par des raisons pistmologiques ; il raisonne en mathmaticien ; Hobbes prsente la mme vrit comme une
conclusion psychophysiologique ; il a dcouvert, avec Galile et Descartes,
et sans eux, la subjectivit des qualits sensibles, parce que, ds 1630, dans
le Petit Trait, il avait esquiss une thorie mcanique de la sensation. Cf.
aussi p. 120.
106 La Vrit des Sciences, p. 135, cit dans R. LENOBLE, Mersenne, Vrin,
1943, p. 234.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
152
de priorit, c'est justement parce que la nouvelle manire de penser est
dans l'air , un certain moment. Ce qui est certain, en tout cas, c'est
l'affirmation commune d'un nouvel tat d'esprit en divers points du
monde intellectuel la raison humaine rduit le monde en un objet pistmologique unifi l'intellect survole son objet, n'y voit plus que problmes rsoudre et se sent ds prsent capable de parvenir aux solutions. La vrit de l'objet est une vue de l'esprit ; et la mthode qui
constitue l'objet vaut aussi du sujet lui-mme. Car la doctrine des qualits sensibles est en mme temps une thorie de la connaissance. La
cosmologie suppose une anthropologie sa mesure : le renouvellement des valeurs met aussi en cause le domaine humain.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
153
[85]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Deuxime partie :
Vers lanthropologie mcaniciste
Chapitre II
L'ANTHROPOLOGIE MCANISTE :
LE THME DE L'HOMME
MACHINE
Retour la table des matires
Le nouveau schma, en voie d'organisation, d'une science mcaniste et exprimentale, implique une complte rvision des valeurs pistmologiques. On ne peut modifier le statut de la science de la nature
sans mettre en question la science de l'homme. Car l'opration de
connaissance suppose lhomognit de ce qui est connu et de ce qui
connat. L'homme qui organise rationnellement le monde des corps se
dcouvre aussi comme corps dans ce monde. La distance prise de l'esprit par rapport aux objets entrane aussi une mise distance du corps
propre, objet parmi les objets.
La coupure qui s'introduit ainsi entre l'esprit et le corps suppose
une dcisive rforme des structures de l'exprience humaine, dont les
rpercussions engagent l'avenir de la philosophie occidentale. La
science traditionnelle se dveloppe dans le cadre de l'astrobiologie,
c'est--dire qu'elle met en uvre une vitalit totalitaire englobant tout
ce qui est. La catgorie de la vie s'applique universellement : la ralit
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
154
matrielle ne peut tre qu'une vie amortie. C'est pourquoi, dans le systme d'Aristote, la matire s'oppose la forme, et non la vie ou
l'esprit. L'animisme, le biomorphisme, l'hylozosme, le naturalisme
panpsychiste inspirent les divers systmes de la Renaissance : il y a
continuit, non pas opposition, entre l'homme et la nature. Et cette
analogie structurale permet le dploiement d'un schma hirarchique,
rpartissant tous les tres selon un ordre de perfection, depuis les formes les plus basses jusqu'aux plus minentes, qui sont l'homme et
Dieu.
L'chelle de valeurs ainsi surimpose au naturalisme physicothologique permet au platonisme et au no-platonisme d'opposer
l'me et le corps, et de proposer l'me cette odysse libratrice qui
lui permettra de s'affranchir des formes les plus basses de l'existence.
Un tel progrs n'est possible que s'il y a continuit, et non coupure. Le
christianisme reprend son compte ces perspectives : l'homme, dernier n de la Cration, possde nanmoins parmi les cratures une sorte de droit d'anesse. Le monde est un jardin confi aux hommes, qui
doivent le grer et l'administrer ; il constitue en mme temps le thtre
et l'enjeu de leur destine : les hommes doivent y affirmer cette libert
que la Providence leur a remise, pour leur salut ou pour leur perdition.
Ainsi l'homme se reconnat comme la fin, ou le couronnement, de la
nature ; il doit maintenir, entre elle et lui, un dcalage d'ordre et de
dignit.
[86]
Vivant parmi les autres vivants, l'tre humain, selon la pense
chrtienne, se heurte dans son corps un empchement d'tre. Thologiens et philosophes du christianisme retrouvent l'inspiration du platonisme pour dnoncer dans le corps la partie honteuse de la ralit
humaine, l'envers de l'me ou sa contrepartie. Par ses polarits instinctives, il joue le rle du tentateur, puissance de dsordre qui fait obstacle la manifestation de la vrit et de la charit. La conception de la
chair, sige des concupiscences et du pch, opposant la loi des membres la loi de l'esprit, perptue cette lecture de l'organisme en nonvaleur. Les rapports de l'me et u corps sont interprts en fonction
d'une symbolique spirituelle, qui exclut toute interprtation positive,
de la mme manire que l'astrologie rgnante empche au Moyen
Age, par la confusion radicale des perspectives d'intelligibilit, la
formation d'une mdecine digne de ce nom.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
155
Lors mme que l'on commence s'intresser aux tres naturels
pour les dcrire ou les classer d'une manire plus ou moins rudimentaire, la personne humaine doit chapper au droit commun de cette
science en formation. L'homme, en tant que fils de Dieu, investi,
l'gard de la nature entire, d'un droit de primogniture, ne peut pas
rentrer dans le rang de cette ralit qu'il transcende en l'organisant.
D'ailleurs, il est libre et responsable ; il jouit du droit et du devoir de
se dterminer lui-mme selon les normes spirituelles qui dcident de
son destin. L'ide mme d'une science de l'homme ruinerait la libert,
dont les religions et les mtaphysiques doivent faire un attribut de la
condition humaine. La personne physique et morale reprsente un
emplacement de choix pour les valeurs transcendantes, un refuge o la
prsence du sacr se manifeste avec une vidence particulirement
instante. De l l'hostilit que rencontre la pratique de la dissection : le
regard objectif du savant parat ici criminel ; il est poursuivi comme
sacrilge parce qu'il viole un espace sacr. Le noli me tangere vanglique s'impose de chacun son semblable. L'homme est pour l'homme
un intouchable ; il demeure cet emplacement privilgi o seule peut
oprer, dans le mystre, la grce toute puissante de Dieu.
La cosmologie mcaniste substitue au modle pistmologique de
l'me, qui rend compte de toute ralit en termes de vie, un nouveau
schma o les phnomnes s'expliquent par des combinaisons d'lments matriels et de mouvements. L'picurisme renaissant compose
l'univers avec des atomes et du vide, d'autres penseurs mettent en uvre des milieux de densits diverses, soumis des influences dterminables en rigueur. Le principe d'inertie, les lois de la chute des corps
assument dsormais par autorit de raison les fonctions nagure dparties aux mythes directeurs de l'astrobiologie. Or ce systme d'explication doit, par le biais de la thorie de la connaissance, atteindre de
proche en proche l'homme lui-mme. Si les arrangements matriels
dont l'univers se constitue en ralit donnent lieu au spectacle du
monde tel qu'il s'offre nous, c'est parce que la perception travestit les
phnomnes : la connaissance sensible transcrit le domaine physicomathmatique en une ralit humaine. La psycho-physiologie doit
fournir la clef de ce systme de transformation ; elle soumet donc la
mcanique triomphante l'ordre mme de la pense empirique, ainsi
que le corps humain, lieu et support de cette pense : la doctrine scientifique dchiffre ce que la connaissance sensible a chiffr.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
156
La science de l'homme prend effectivement son essor au moment
o le corps humain, perdant son privilge d'exterritorialit, devient
corps parmi les corps, soumis au droit commun du monde matriel. Il
s'agit l d'une vritable rvolution spirituelle, qui permettra d'abord le
dveloppement d'une mdecine positive, dbarrasse des mythes cosmologiques dont elle avait t encombre jusque-l. Mais ce rsultat
suppose une rupture tragique [87] des habitudes mentales les plus anciennes ; c'est la place de l'homme dans l'univers qui se trouve reconsidre. En rentrant ainsi dans le rang des choses, l'homme a conscience de perdre sa dignit ontologique. D'o les rsistances qui vont
se manifester un peu partout : l'anthropologie est dsormais possible
comme science, mais plusieurs sicles seront ncessaires avant que les
consquences de ce remembrement du rel ne soient pleinement admises par tous. Au milieu du XIXe sicle, lorsque Darwin reprend, en
somme, la mme cause, il se heurte de nouveau l'opposition farouche de ceux qui revendiquent pour l'homme une place part dans la
cration.
Si l'on veut dater d'une manire prcise l'apparition de l'anthropologie mcaniste, on peut faire choix de l'anne 1628, o Harvey publie
la description de la circulation sanguine dans son trait : Exercitatio
anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus. Harvey avait eu
des prcurseurs arabes et chrtiens, niais chez Ibn an Nafis, de Damas,
au XIIIe sicle, comme dans la Christianismi restitutio de Michel Servet, en 1553, le thme de la circulation pulmonaire s'inscrit dans un
contexte intellectuel encombr de prnotions et de mythes, qui empchent leurs pressentiments de prendre la valeur d'une dcouverte dcisive. Au contraire, l'espace mental de Harvey est celui du mcanisme
triomphant 107 : le schma de la circulation sanguine prend alors la
107
SIGERIST, dans son Introduction la mdecine (trad. Tmine, Payot, 1932,
p. 29-30) estime que la dcouverte de Harvey introduit en biologie le nouveau sens de la vie, caractristique de l'ge baroque, qui, s'intressant au devenir, au mouvement, a tendance considrer l'anatomie, trop statique, dans
une perspective fonctionnelle : Le mdecin ne s'attachera pas au corps,
dans son harmonie fige, mais au mouvement sans entraves de l'organisme
dans son ensemble et dans ses diverses parties. Il ne voit pas le muscle, mais
sa contraction. La physiologie ouvre les portes l'illimit. Harvey est donc
le premier des mdecins avoir incarn les ides du baroque. De son ct,
Charles Singer, dans son Histoire de la Biologie (trad. Gidon, Payot, 1934,
p. 128) insiste sur le fait que Harvey n'a pas conscience de faire uvre rvo-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
157
valeur d'une explication rigoureuse. Pour la premire fois, la vie se
laisse prendre en flagrant dlit de fonctionnement rigoureusement autonome. La conclusion s'impose, de proche en proche : l'homme est
une machine, comme le monde lui-mme. Conclusion assez scandaleuse pour forcer l'attention, et pour soulever contre les circulateurs l'hostilit tenace de la mdecine traditionnelle, appuye sur les
institutions officielles qu'elle contrle. Mais le combat retardateur de
la tradition contre la vrit est, ici comme partout, vou l'chec. Et
les mdecins de Molire sont, ds le temps de Molire, la proie du ridicule.
Harvey lui-mme n'a pas invent le thme de l'homme machine, le
nouveau mythe de l'anthropologie mcaniste. Mais, en demeurant sur
le terrain des faits, il a ouvert la voie pour d'autres. Descartes n'a fait
que reprendre un thme qui tait dans l'air ce moment-l, et que la
dcouverte de Harvey autorisait dsormais de toute son vidence rationnelle. Descartes se rfre d'ailleurs lui-mme, pour justifier ses
vues, l'opinion d'Hervaeus touchant la circulation du sang 108. La
physiologie de Descartes est elle-mme en retard, si l'on peut dire, par
rapport celle de Harvey, dont elle est tributaire. Georges Canguilhem a mis en lumire, aprs Gilson, les rsidus scolastiques persistants dans la biologie cartsienne : Alors que, selon Harvey, le cur
est un muscle dont les contractions chassent le sang vers la [88] priphrie par les vaisseaux, c'est selon Descartes un viscre, dont les
mouvements manifestent passivement les effets que sa chaleur propre
dtermine dans le sang qui tombe en ses cavits, dont les parois ont
une lasticit limite 109. Le cur est, pour Descartes, le sige d'une
chaleur qui dilate et vaporise le sang dans lorganisme : cette mythologie du feu vital prolonge des thmes traditionnels. Autrement dit,
Descartes se montre sur ce point, comme sur d'autres, infidle au mcanisme affirm par Harvey d'une manire plus catgorique.
lutionnaire : C'tait un esprit fort conservateur. Il jurait par Galien (...) En
annonant sa grande dcouverte, Harvey se refuse presque lui reconnatre
de l'originalit et suggre que ce n'est qu'un retour au point de vue d'Aristote.
108 Trait des Passions, 1649, Livre I, article 7, dition Bridoux des uvres de
Descartes, Pliade, p. 698.
109 Cf. CANGUILHEM, La formation du concept de rflexe aux XVIIe et
XVIIIe sicles, P.U.F., 1955, pp. 33-34.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
158
Mais Descartes n'est pas seul en cause. Hobbes, la mme poque,
dgage parfaitement les consquences gnrales de la thorie circulatoire, mettant en parallle la nouvelle anthropologie et la cosmologie
de Galile. Il crit, en effet, dans la ddicace des Elments de Philosophie : Galile, le premier, nous a ouvert la porte premire de la
physique universelle, qui est la nature du mouvement (...) Aprs quoi,
Guillaume Harvey, avec une sagacit admirable, a explor et dmontr, dans son livre sur le mouvement du sang et la gnration des animaux, la science du corps humain, cette partie extrmement utile de la
physique 110. Et Mersenne, de son ct, imagine un automate qu'on
pourrait construire pour illustrer la circulation du sang selon les vues
de Harvey 111. La vie du plus modeste animal met en uvre une prodigieuse machinerie. Que l'on imagine le plus merveilleux ballet,
mont trs grands frais : nanmoins il n'aurait pas tant de beaut ni
d'industrie que la composition et le mouvement d'un moucheron qui
tout seul contient et renferme plus de merveilles que tout ce que l'art
des hommes peut faire et reprsenter ; de sorte que si l'on pouvait
acheter la vue de tous les ressorts qui sont dans ce petit animal, ou
bien apprendre l'art de faire des automates et des machines qui eussent
autant de mouvements, tout ce que le monde jamais produit en
fruits, or et argent, ne suffirait pas pour le juste prix de la simple vue
des dits ressorts 112.
Ces tmoignages convergents font bien voir qu'un seuil est franchi
dans l'interprtation de la ralit humaine. La thorie circulatoire n'est
d'ailleurs pas la seule acquisition scientifique du temps ; le nouveau
schma organique s'appuie galement sur une explication mcaniste
du mouvement humain, prlude la neurologie moderne. La doctrine
traditionnelle des sympathies attribuait l'unit du fonctionnement individuel une harmonie prtablie entre les organes : ce principe
transcendant assurait par des moyens occultes la liaison entre tous les
lments mobiliss par la vie. Descartes, est le premier, crit Canguilhem, qui substitue la notion confuse de sympathie les notions,
quasi mathmatiquement claires, de disposition des organes et de m110
111
Cit dans B. LANDRY, Hobbes, Alcan, 1930, p. 36.
MERSENNE, Questions thologiques (1634), pp. 79-80, cit dans LENOBLE, Mersenne..., p. 501.
112 MERSENNE, Trait de l'harmonie universelle (1627), livre II, proposition
XXII, pp. 159-160, cit ibid., p. 74.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
159
canisme, et qui confre la distinction du mouvement animal et de
l'animation psychique une porte dcisive, en l'utilisant l'explication
du comportement humain 113.
Dans le domaine de la vie organique, le principe mcaniste intervient la manire d'un facteur heuristique : il dirige la recherche, il
oriente l'attention. Il va au-devant des faits ; il ne les suit pas la manire d'une consquence. La nouvelle pistmologie procde du nouvel tat d'esprit ; l'exprience suit comme elle peut. Il s'en faut d'ailleurs de beaucoup, et [89] pour longtemps, que les faits viennent pleinement justifier la nouvelle ide-force de l'homme machine. Celle-ci
demeure une sorte de mythe pistmologique dont s'enchantent les
philosophes et les savants. Le nouveau style atteste en tout cas le
triomphe de l'intelligibilit positive et exprimentale de l'ge galilen :
la dsacralisation qui a triomph du macrocosme cosmologique s'applique aussi au microcosme de l'organisme. Une mme procdure doit
rendre raison des corps extrieurs et du corps humain, sans coupure
entre l'organique et l'inorganique. Le fonctionnement de l'tre vivant
s'explique en vertu des mmes normes qui justifient la trajectoire des
astres dans le ciel.
Du point de vue littraire, c'est sans doute dans l'uvre de Descartes que le mythe de l'homme machine trouve son expression la plus
complte. Les automates, fabriqus depuis la Renaissance par des artisans forms aux nouvelles disciplines horlogres, pour la plus grande
admiration des badauds, fournissent le nouveau modle explicatif de
l'organisme. Un corps vivant n'est qu'une mcanique mise au point par
un artisan divin, infiniment plus habile que les plus habiles horlogers :
Dieu a fabriqu notre corps comme une machine, affirme Descartes,
et a voulu qu'il fonctionnt comme un instrument universel, oprant
toujours de la mme manire selon ses propres lois 114. La nouvelle
mcanique humaine voit s'ouvrir devant elle un champ d'exploration
immense : Descartes s'enchante l'ide qu'il sera bientt possible de
rendre compte, grce ses schmas positifs, aussi bien de la circulation du sang que du mouvement des membres ou du fonctionnement
du systme nerveux dans son ensemble, du sommeil et de la veille, de
113
114
CANGUILHEM, La formation du concept de rflexe, dj cit, p. 28.
DESCARTES, Entretien avec Burman, in uvres, Bibliothque de la Pliade, p. 1380.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
160
la sensation et de la perception, etc. Ce qui ne semblera nullement
trange ceux qui, sachant combien de divers automates ou machines
mouvantes l'industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort
peu de pices, comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artres, des veines, et de toutes les autres parties
qui sont dans le corps de chaque animal, considreront ce corps comme une machine qui, ayant t faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonne et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent tre inventes par les hommes 115. La parabole mcaniste de l'animal-machine s'applique de
plein droit l'homme lui-mme, ainsi qu'en tmoigne un Trait de
l'Homme, crit en 1632, mais publi seulement aprs la mort de son
auteur, o Descartes entreprend de dcrire une cration artificielle du
corps humain, la manire des horloges, des fontaines artificielles,
des moulins vent et autres semblables machines 116.
Laudace d'un pareil dessein est considrable ; elle voque, dans un
style nouveau, l'entreprise des alchimistes s'efforant de produire
l'homuncule, la miniature de l'tre humain. Mais, cette fois, les techniques employes sont sans mystre ni enchantement ; elles dploient
d'une manire parfaitement intelligible leurs agencements rationnels.
La dsacralisation de l'organisme fait de lui un domaine non privilgi, dans une nature elle-mme coupe du surnaturel. Du coup, la distinction s'efface entre le naturel et l'artificiel, car toutes les choses
qui sont artificielles sont avec cela naturelles 117. Les mythes du naturalisme et de l'hylozosme sont dfinitivement condamns ; ils ne
prsentent plus aucune utilit. Descartes crit Morus que la [90]
machinerie du corps peut parfaitement se suffire elle-mme :
Du moment que l'art est un imitateur de la nature et que les hommes
peuvent fabriquer des automates varis dans lesquels, sans aucune
pense, se trouve le mouvement, il semble conforme la raison que la
nature produise aussi ses automates, mais qui l'emportent de beaucoup
sur les produits de l'art, savoir toutes les btes... 118
115
Discours de la Mthode, V, d. cite, p. 164.
Trait de l'Homme, ibid., p. 807.
Principes de la Philosophie, 1. IV, 203 (dition Adam-Tannery, t. IX, p.
321).
118 Lettre Morus, 5 fvrier 1649, ibid., p. 1319.
116
117
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
161
L'animal machine, l'homme machine peuvent donc fonctionner
d'une manire autonome, sans aucune pense . Affirmation rvolutionnaire dans son intrpidit, et lourde de consquences. La notion
traditionnelle de l'me, que les philosophes avaient toujours associe
au corps, comme une sorte d'essence, ou de double qui perptuait
le souvenir des traditions primitives, se trouve dfinitivement
condamne. Elle n'est pas seulement inutile, mais dangereuse, car elle
introduit la confusion dans la pense. Pour ter cette quivoque et
ambigut , Descartes prfre appeler esprit le principe par lequel
nous pensons , car je ne considre pas l'esprit comme une partie de
l'me, mais comme cette me tout entire qui pense 119. Autrement
dit, l'organisme, attribu tout entier la mcanique, devient un vide
spirituel, la prsence humaine n'y intervient plus. Le Trait de l'homme rend compte en termes de physique mcaniste de toutes les fonctions vitales : digestion, respiration, circulation, sommeil, perception,
mouvements, mmoire, dsirs et passions... : je dsire que vous
considriez que ces fonctions suivent toutes naturellement, en cette
machine, de la seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que
font les mouvements d'une horloge, ou autre automate, de celle de ses
contrepoids et de ses roues ; en sorte qu'il ne faut point leur occasion
concevoir en elle aucune autre me vgtative, ni sensitive, ni aucun
autre principe de mouvement et de vie que son sang et ses esprits, agits par la chaleur du feu qui brle continuellement dans son cur, et
qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps
inanims 120.
Le rsultat de la rforme cartsienne est donc une nouvelle division
du travail philosophique, un remembrement du champ de la connaissance. Le mcanisme triomphant annexe le corps, pralablement vacu par l'me ; d'o un schma entirement diffrent de l'tre humain,
dont l'organisme se trouve exclu. Nous pouvons voir que notre me,
en tant qu'elle est une substance distincte du corps, ne nous est connue
que par cela seul qu'elle pense, c'est--dire quelle entend, qu'elle veut,
qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient et qu'elle sent, pour ce que toutes ces fonctions sont des espces de penses. Et que puisque les autres fonctions que quelques-uns lui attribuent, comme de mouvoir le
119
120
Rponses aux Cinquimes Objections aux Mditations, 4, Pliade, p. 481.
Trait de l'homme, ibid., p. 873.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
162
cur et les artres, de digrer les viandes dans l'estomac et semblables, qui ne contiennent en elles aucune pense, ne sont que des mouvements corporels, et qu'il est plus ordinaire qu'un corps soit m par
un autre corps, que non pas qu'il soit m par une me, nous aurions
moins de raison de les attribuer elle qu' lui 121.
Autrement dit, la doctrine cartsienne fait de l'homme un trange
compos, soumis a une comptabilit en partie double, par la vertu de
cette juxtaposition tablie et maintenue entre un physicalisme pour le
corps et un spiritualisme pour l'esprit. D'une manire paradoxale, Descartes patronne la connaissance mcaniste de l'tre humain, et pourtant
on ne saurait lui reconnatre l'honneur d'avoir fond l'anthropologie, ni
mme d'avoir vraiment pos le problme. La science du corps n'est
pas une science de l'homme, [91] car la ralit du corps demeure
trangre l'tre humain. L'esprit ne triomphe qu'aprs s'tre dsincarn, la mtaphysique reprenant alors tous ses droits sur la physique,
au point que Descartes peut dire : je nie absolument que je sois un
corps 122. Affirmation surprenante, mais qui se comprend, si l'on se
reporte l'enqute qui a prcd la prise d'tre du cogito. Le philosophe part la recherche de son tre le plus personnel : examinant
avec attention ce que j'tais, crit-il, et voyant que je pouvais feindre
que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun
lieu o je fusse, mais que je ne pouvais feindre pour cela que je n'tais
point... 123 Je pense, donc je suis, cela veut dire que mon tre se rduit ma conscience pensante, par rapport quoi tout le reste de ce
qui me constitue demeure contingent et adventice. C'est pourquoi
Descartes peut dire : je ne suis point cet assemblage de membres
que l'on appelle le corps humains 124.
La science positive du corps, chez Descartes, ne peut donc tre
fonde qu'au prix d'une sorte de divorce existentiel entre l'homme et
121
DESCARTES, La Description du Corps humain (1648), d. Adam-Tannery,
t. XI, p. 224-5.
122 Cinquimes rponses, Pliade, p. 479.
123 Discours, IVe partie, ibid., p. 148. Cf. PASCAL, Penses, d. Brunschvicg,
339, p. 486. Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tte (car
ce n'est que l'exprience qui nous apprend que la tte est plus ncessaire que
les pieds). Mais je ne puis concevoir l'homme sans pense : ce serait une
pierre ou une brute.
124 Mditations, II, Pliade, p. 277.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
163
son corps. L'alliance du mcanisme et du spiritualisme suppose cette
sparation de corps et de biens, qui nie le principe mme de l'anthropologie. La mtaphysique abandonne la science le corps humain,
mais seulement au prix de son exclusion de la ralit humaine ; le
corps, pour devenir objet de science, devient tranger l'homme. Il
relve de l'ordre de l'tendue matrielle et semble se dissoudre dans la
communaut d'action et de raction qui dfinit le monde des corps.
Il n'y a rien du tout de commun entre la pense et l'extension 125,
rpond Descartes Gassendi. Du coup, la personnalit humaine devient inintelligible, et l'on sait que pour Descartes l'union de l'me et
du corps reprsente une difficult insoluble : comment concevoir
l'unit entre ces deux lments qui, par dfinition, n'ont rien du tout
de commun ? Descartes ne parviendra pas runir ce qu'il a si bien
dissoci. Du point de vue de la raison, l'homme est un monstre ;
l'union de l'me et du corps relve d'une sorte de politique extrieure
de l'me, qui, instruite par l'exprience seule, s'en tirera comme elle
peut. Elle vivra au jour le jour, en s'aidant des techniques proposes
par le Trait des Passions pour permettre chacun de ruser avec
les exigences de son tre organique.
Pour expliquer le corps, Descartes le rend inhumain. Il demeure
ainsi prisonnier des antiques prjugs qui dshonorent la ralit organique, et, l'opposant l'me, la discrditent en valeur et en droit. Le
platonisme n'est pas dpass : seul l'espace matriel est dsacralis ;
l'espace dogmatique subsiste, englobant la vie de l'esprit dans la soumission aux prsupposs doctrinaux de l'ontologie intellectualiste et
aux dogmes religieux, que Descartes se garde bien de mettre jamais en
question. L'homme concret, citoyen de deux mondes, reste en proie
aux contradictions de sa double appartenance, la fois esprit dsincarn et organisme inanim. La situation ainsi cre, si elle semble
satisfaire Descartes, est la longue intenable. Entre les deux dimensions disjointes, Descartes refuse de choisir ; il s'en remet aux seules
vicissitudes de l'action pour maintenir une concordance toujours prcaire. Aprs lui, l'option s'imposera, si du moins [92] on ne renonce
pas rtablir cette intelligibilit unitaire de l'tre humain qui est le
point de dpart et le point d'arrive de toute anthropologie.
125
Cinquimes Rponses, Pliade, p. 482.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
164
Provisoirement en tout cas, la nouvelle mise en quation mcaniste
du domaine humain, dont Descartes fournit sans doute l'image la plus
systmatique, prsente des avantages indiscutables, les avantages
mmes de ses inconvnients. En dlivrant l'ordre matriel de tout prsuppos ontologique, elle ouvre la recherche des perspectives indites. En somme, le mcanisme fournit une hypothse heuristique, il
veille l'attention sur des enchanements de faits jusque-l mconnus,
et il procure en mme temps aux chercheurs un langage nouveau pour
dcrire la ralit ainsi mise en lumire. En fait, l'oeuvre de Harvey, la
thorie circulatoire, est bien l'une des premires acquisitions modernes
de la physiologie. La russite de Harvey en appelle d'autres. L'interprtation mcaniste de l'organisme propose par Descartes et ses
contemporains ouvre la possibilit d'une biologie et d'une mdecine
dlivres de l'emprise scolastique. En dpit des rsistances farouches
des traditionalistes, l'avenir est aux circulateurs, qui ont partie gagne
ds la fin du XVIIe sicle. En 1672, dj, le jeune roi Louis XIV, g
de 34 ans, cre nouveau au Jardin du Roi une chaire d'anatomie jadis
supprime par la Facult. Il y nomme, en dpit de la Facult et du Parlement, le jeune chirurgien Pierre Dionis, disciple de Harvey, qui publiera en 1690 un ouvrage intitul : L'anatomie de l'homme selon la
circulation du sang. L'opinion publique elle-mme a pris parti dans la
querelle, ainsi qu'en tmoignent les crits de Molire, de Boileau et de
La Fontaine. La mentalit magique et symbolique cde peu peu du
terrain pour faire place un nouvel esprit mdical, qui s'applique
dbarrasser le champ pistmologique des mythologies qui l'encombraient. Les procs de sorcellerie sont abandonns, en France, en
1682 126.
Ainsi la conception mcaniste permet l'essor d'une biologie et
d'une mdecine positives, qui mettent en uvre le schma d'une causalit dsormais intelligible. Les progrs seront lents venir ; du
moins la voie est-elle ouverte. En mme temps se dveloppe pour la
premire fois l'tude des origines et des mcanismes de la pense.
Dans la perspective du monisme naturaliste, les rapports de l'esprit et
du corps ne font pas problme, puisqu'ils constituent ensemble une
seule ralit. C'est le dualisme qui, dissociant l'organisme de la pen126
LENOBLE, La reprsentation du monde physique l'poque classique,
XVIIe sicle, janvier 1956.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
165
se, pose du mme coup le problme de leurs rapports. La psychophysiologie, au sens moderne du terme, apparat au XVIIe sicle, avec
les essais des thoriciens mcanistes pour rendre compte de la formation des sensations, des images, des ides dont se compose la pense
humaine. De Hobbes et de Descartes Ribot, c'est une mme recherche qui ne cesse de se poursuivre, dans un langage qui, tout en se prcisant quelque peu, demeure fidle aux mmes principes. Le corps
tant une ralit spatiale, tout ce qui se passe en lui doit se comprendre matriellement : la continuit entre le corps et le monde se ralise
au niveau des organes des sens. Hobbes, dans le De Corpore (1655) et
le De Homine (1658) explique en termes de mouvement la prise de
conscience des qualits sensibles, des images, et la formation des
ides, le sige central de la pense se trouvant, selon lui, soit dans le
cerveau, soit dans le cur. Descartes, dans le Trait des Passions
(1649) labore un schma du fonctionnement nerveux, dont le centre
se trouve galement dans la glande pinale et dans le cur. Il s'efforce
de dcrire selon l'exigence du dterminisme mcanique le fonctionnement global de l'organisme.
Par ailleurs cette mutualit d'action et de raction entre le corps et
le [93] monde met en cause la vie personnelle dans son ensemble. S'il
y a continuit entre l'organisme et l'environnement matriel, il y a
d'autre part continuit entre les mouvements du corps et les mouvements de l'me, de sorte que le schma de l'intelligibilit mcaniste,
progressant du dehors vers le dedans, s'tend de proche en proche
travers la vie personnelle. Une psycho-physiologie dterministe entrane dans son sillage lune psychologie du mme type, comme le
montrent fort bien les exemples de Descartes et de Hobbes. Les passions de l'me sont, pour Descartes, l'envers des attitudes corporelles,
ou leur face interne. Les droits de l'esprit pur sont sauvegards dans le
domaine mtaphysique, mais l'ordre des passions, concd la vie
organique, peut tre analys selon les schmas de la connaissance rigoureuse. De l cette tonnante mcanique psychologique par dfinition et combinaison des passions, que Spinoza reprendra au livre IV
de l'Ethique, o il procde pour sa part la chimie des affections humaines. Hobbes, lui aussi extrapolant la mthode qui russit dans le
domaine matriel, construit une psychologie selon le schma pistmologique de la physique mathmatique, et sa politique ne fera
qu'tendre la totalit de l'espace social la mme procdure mthodo-
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
166
logique. Hobbes, crit Bernard Landry, a assimil avec une intrpidit admirable toutes les dmarches de l'intelligence humaine des
transformations de formules algbriques 127.
Le triomphe du mcanisme permet donc la constitution d'une
science de l'homme qui soit vraiment une science rigoureuse. Seulement ce rsultat n'a t obtenu qu'en abandonnant la ralit humaine
au domaine matriel, dont elle n'est plus que le prolongement. De sorte que s'il s'agit bien, formellement, d'une science, on peut douter que
cette science concerne l'homme. La pense de Descartes atteste les
difficults inextricables entranes par le dualisme qui, aprs avoir
radicalement spar, pour mieux les ,comprendre, l'esprit et le corps,
ne parvient plus rtablir que par des artifices de raisonnement l'unit,
pourtant ncessaire, en fait et en droit, de l'tre humain. L'anthropologie mcaniste est peut-tre une mcanique ; elle n'est pas une anthropologie. Aussi bien la tentative tait-elle prmature. Il y avait un dcalage considrable entre la prtention totalitaire des philosophes et
l'tat rel du savoir disponible. Les moyens d'investigation demeurent
rudimentaires, le microscope ne sera mis au point qu'au XVIIIe sicle ;
la thorie de Harvey est une acquisition isole. On peut mme penser
que l'insuffisance des connaissances relles sert en quelque sorte de
tremplin l'audace divinatrice des penseurs mcanistes. S'ils peuvent
difier a priori des systmes psychologiques ou psycho-physiques,
c'est parce qu'ils construisent dans le vide, l'abri des constatations de
fait qui eussent dmenti leurs schmas simplistes 128.
[94]
127
128
B. LANDRY, Hobbes, Alcan, 1930, p. 137.
Sur ce que R. Lenoble appelle la rvolution de 1620 , on pourra consulter
avec fruit : A. C. CROMBIE : Histoire des Sciences de saint Augustin Galile, traduction d'Hermies, P.U.F., 1959 ; ainsi que La Science moderne,
deuxime volume de l'Histoire gnrale des Sciences, sous la direction de
Ren Taton, P.U.F., 1958, D'importantes tudes figurent aussi dans le recueil Roots of scientific thought, edited by Wiener and Noland, Basic Books,
New-York, 1957. Tous ces ouvrages fournissent d'abondantes bibliographies.
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
167
[95]
Introduction aux sciences humaines.
Essai critique sur leurs origines et leur dveloppement.
Deuxime partie :
Vers lanthropologie mcaniciste
Chapitre III
LA DISLOCATION
DU COMPROMIS CARTSIEN:
APPARITION DE lIDE
DE NATURE
Retour la table des matires
L'originalit propre de Descartes, comme nous l'avons vu, ne se
trouve pas dans la dfinition de l'idal mcaniste du savoir, ni dans
l'application de ce schma pistmologique au monde matriel ou
l'organisme humain. D'autres que lui, la mme poque, mettaient en
oeuvre des thmes analogues. Le gnie propre de Descartes s'affirme
bien plutt dans la synthse qu'il ralise entre une physique o l'exigence matrialiste et dterministe se donne libre carrire, tout au
moins en principe, et une mtaphysique sauvegardant entirement les
droits d'une ontologie spiritualiste. Le dualisme de l'esprit et du corps
ne fait en somme que rpter, l'chelle humaine, cette juxtaposition
de deux domaines radicalement extrieurs l'un l'autre. Descartes se
rserve le droit de parler la fois les deux langages ; il donne ainsi
satisfaction la fois aux tenants de la foi traditionnelle et ceux de la
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science nouvelle. C'est ce qui explique que son hritage puisse tre
contradictoirement rclam par les purs mtaphysiciens, attentifs la
nouvelle mise en ordre du rgne des ides, dont il modifie les articulations logiques, et par les matrialistes de stricte observance ou par les
marxistes, pour qui les essences rationnelles, le cogito et la thologie
qui le fondent, ne sont que de vains fantmes.
Seulement, le tour de force cartsien, menac du dedans par les revendications opposes des lments qu'il voudrait unir, apparat trs
vite fragile et prcaire. Le cas de Bossuet semble ici particulirement
frappant : il adhre la pense cartsienne parce qu'elle assure la subordination de la science de la nature et de la science de l'homme
une thologie rationnelle, elle-mme compatible avec l'enseignement
doctrinal de l'Eglise. IL n'hsite donc pas utiliser le schma de
l'homme machine, qu'il met au service d'une apologtique modernise
au got du jour. L'enchantement des mythes anciens fait place, pour
clbrer la gloire de Dieu, au nouveau merveilleux mcanique Tout
est mnag dans le cur humain avec un artifice merveilleux (...) Le
jeu des ressorts n'est pas moins ais que ferme (...) Tout cela est d'une
conomie et, s'il est permis d'user de ce mot, d'une mcanique si admirable qu'on ne peut la voir sans ravissement, ni assez admirer la sagesse qui en a tabli les rgles. Il n'y a genre de machine qu'on ne trouve
dans le corps humain. Pour sucer quelque liqueur, les lvres servent
de tuyau, et la langue sert de piston. Au poumon est attache la trache-artre, comme une espce de flte douce (...) La langue est un
archet (...) [96] Toutes les machines sont simples (...) Nul ciseau, nul
tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la
nature tourne et arrondit ses sujets 129.
Bon lve de Descartes, Bossuet reprend son compte le thme de
l'homme machine, dont il tire l'apologtique du Dieu horloger, appele
une brillante fortune par la suite, puisque Voltaire lui-mme ne ddaignera pas de l'utiliser. Seulement, ce rapprochement mme est assez loquent : certains lments de la synthse cartsienne risquent
d'chapper au contrle de l'ensemble, et de fournir des armes l'ennemi, au lieu de servir la bonne cause pour laquelle Descartes luimme combattait. Dix ans seulement aprs le texte que nous venons
129
BOSSUET, Trait de la connaissance de Dieu et de soi-mme, ch. IV
(1677).
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169
de citer, Bossuet dnonce la monte des prils par laquelle s'annonce
la crise de la conscience europenne : Je vois (...) un grand combat se prparer contre l'Eglise sous le nom de philosophie cartsienne.
Je vois natre, de son sein et de ses principes, mon avis mal entendus, plus d'une hrsie ; et je prvois que les consquences qu'on en
tire contre les dogmes que nos pres ont tenus la vont rendre odieuse,
et feront perdre l'Eglise tout le fruit qu'elle en pouvait esprer pour
tablir dans l'esprit des philosophes la divinit et l'immortalit de
l'me 130. L'vangile de Descartes est une arme double tranchant ;
Descartes lui-mme ne trouvait dans la raison consciente et organise
qu'une rvlation seconde, qui ne mettait jamais en cause la Rvlation chrtienne. Certains cartsiens seront plus hardis, et n'admettront
pas qu'il puisse y avoir deux sources de vrit. Bossuet dnonce l'hrsie rationaliste naissante : Sous prtexte qu'il ne faut admettre que
ce qu'on entend clairement ce qui, rduit de certaines bornes, est
trs vritable chacun se donne la libert de dire : J'entends ceci, et
je n'entends pas cela et sur ce seul fonde, ment, on approuve et on
rejette tout ce qu'on veut (...) Il s'introduit, sous ce prtexte, une libert
de juger qui fait que, sans gard la tradition, on avance tmrairement tout ce qu'on pense... 131
Entre ces textes de Bossuet, bien avant la fin du XVIIe sicle, c'est
dj tout le dbat philosophique du XVIIIe sicle qui se noue. Et le
destin de la science de l'homme se trouve ici en jeu, en mme temps
que tout le reste. Descartes juxtapose la mcanique du corps humain et
l'eschatologie de l'esprit. La ralit humaine se trouve si bien partage
entre les dimensions concurrentes de la libert spirituelle et de la ncessit matrielle que l'unit ne pourra se refaire qu'au profit de l'une
ou de l'autre. Descartes est all trop loin, ou pas assez. Si le corps
fonctionne tout seul, la faon d'une machine automatique, la tentation apparat aussitt de soutenir (comme le fera de nouveau la moderne cyberntique) que l'organisme se suffit lui-mme et constitue
en tant que tel la totalit de l'tre humain. L'ordre de la pense, auquel
Descartes maintenait une sorte de prminence de droit divin, n'est
qu'un ensemble de reprsentations inconsistantes. Le corps subsiste
130
Lettre un disciple de Malebranche, 21 mai 1687, et Lettre Huet, 18 mai
1689, cit dans : Paul HAZARD, La Crise de la Conscience europenne
(1680-1715), Boivin, 1935, p. 219.
131 Lettre du 21 mai 1687, cit ibid., p. 219.
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sans la pense ; au contraire, en dpit des affirmations bizarres de l'auteur des Mditations, la pense ne saurait subsister sans le corps. S'il
faut choisir, le choix du bon sens n'est pas celui de Descartes ; tout le
matrialisme du XVIIIe sicle s'inscrira en faux contre lui, mais son
anti cartsianisme s'affirmera nanmoins en langage cartsien, c'est-dire que dans sa recherche de la vrit, il invoquera le Descartes du
Trait de l'Homme contre le Descartes des Mditations. La grandeur
la plus authentique du [97] philosophe franais se manifeste ici, dans
le fait qu'il a fourni tous les termes du dbat contradictoire au cours
duquel se cherchera, pendant le sicle suivant, la nouvelle science de
l'homme.
Car c'est encore dans un sillage cartsien que les tenants de la mtaphysique et les esprits religieux, pour sauver leur foi menace, ragiront contre la tentation, ou la menace, d'un rationalisme rsolument
matrialiste. Le danger est ici que la physique de Descartes donne de
la nature matrielle une explication d'ensemble si cohrente et si parfaite qu'elle risque de devenir le prototype de toute vrit, liminant
une ontologie inutile et mal fonde. On montrera donc, pour conjurer
la menace, que cette clart est une fausse clart. La matire, qui a l'air
de subsister d'elle-mme, par la seule vertu des lois du mcanisme,
n'est qu'une ralit artificielle, dont la solidit apparente ne rsiste pas
l'analyse. Le prtre oratorien Malebranche et l'vque anglican Berkeley rduisent le dterminisme une sorte de fantme ; la physique
n'a pas en soi le secret de sa consistance ; elle n'est que la seconde lecture d'une thologie. L'enchainement rigoureux que nous croyons
constater au niveau des phnomnes se rsout en une prsence providentielle de Dieu, seule capable de soutenir tout instant la Cration
dans son ensemble, ainsi d'ailleurs que l'affirmait la thse cartsienne
de la cration continue. La rationalit mcanicienne, qui semblait si
fortement amalgamer le monde et l'homme, cde sous la pression
d'une ascse spirituelle, en lutte contre les vidences.
Selon la tradition, la vocation philosophie de Malebranche (16381715) aurait t brusquement veille par le Trait de l'Homme, de
Descartes, publi aprs la mort du philosophe, par Clerselier, en 1664.
La lecture de ce livre intrpidement, matrialiste, que son auteur avait
rserv par prudence, veille l'enthousiasme du pieux oratorien qui,
tout en admettant la rigoureuse liaison physique des phnomnes, va
s'efforcer de la subordonner une constante action providentielle, en
Georges Gusdorf, Introduction aux sciences humaines... (1974)
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sorte qu'elle devienne un chiffre de la prsence divine. La critique de
la causalit physique, dans la Recherche de la Vrit (1674-1675),
aboutit la doctrine de l'occasionnalisme. L'ordre du monde, formul
par les faits que nous dterminons et mesurons, est dsarticul par
l'analyse ; il se dissocie en une mosaque d'lments sans rapports intelligibles entre eux, sinon par le perptuel miracle d'un Dieu bienveillant.
La mme procdure s'applique, bien plus forte raison, la ralit
humaine, que Descartes avait dj distribue entre deux domaines inconciliables en droit. Malebranche observe qu'il n'y a absolument aucun rapport saisissable entre les dcisions de ma volont et les mouvements des nerfs et des muscles qui nous paraissent, par une illusion
invincible, excuter ces dcisions. Je veux lever le bras, mon bras se
lve effectivement ; mais je ne peux rendre compte en raison du mcanisme qui permet d'accomplir ce geste trs simple. L'union de l'me
et du corps demeure, pour Descartes lui-mme, un mystre. Pareillement l'unit intrinsque du monde et celle de l'homme, l'unit corrlative du monde et de l'homme, l'ide de nature, ds que la rflexion s'y
applique, se dissipent vue d'il. Toute cohrence est purement fictive : la recherche, en quelque domaine que ce soit, d'un fondement de
l'induction ramne ncessairement la toute-puissance et la toute
providence du Dieu souverain.
Il n'y a nul rapport de causalit d'un corps un esprit, affirme
Malebranche. Que dis-je ? Il n'y en a aucun d'un esprit un corps. Je
dis plus, il n'y en a aucun d'un corps un corps, ni d'un esprit un autre esprit. Nulle crature, en un mot, ne peut agir sur aucune autre par
une efficace qui lui soit propre. (...) Ainsi est-il clair que dans l'union
de l'me et du corps, il n'y a point d'autre lien que l'efficace des dcrets divins (...) C'est [98] cette volont constante et efficace du Crateur qui fait proprement l'union de ces deux substances ; car il n'y a
point d'autre nature, je veux dire d'autres lois naturelles, que les
volonts efficaces du Crateur 132. Les relations mathmatiques dgages par les savants ne sont donc que la transcription du miracle
perptuel de l'action divine. La seule intelligibilit positive est celle
qui procde de la vision en Dieu des tres et des choses, et de leurs
132
MALEBRANCHE, Entretiens sur la Mtaphysique et sur la religion, 1688,
4e Entretien, XI, p.p. Paul Fontana, Colin, 1922, t. I, pp. 89-90.
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rapports mutuels. L'homme, dont Descartes avait fort bien vu qu'il est
partag et contradictoire, trouvera seulement dans la perspective mystique le dnouement de ses complexits intimes. L'union de l'me et
du corps est un fait constant, mais dont les principales raisons ont
t jusqu'ici inconnues de la philosophie (...) C'est apparemment que
Dieu a voulu nous donner, comme son Fils, une victime que nous
puissions lui offrir (...) Assurment, cela parat juste et conforme
l'Ordre. Maintenant nous sommes en preuve dans notre Corps 133.
La menace mcaniste se trouve ainsi conjure pour la plus grande
gloire de Dieu. Matrialiste pour l'tendue et pour le corps, Descartes
voyait dans la dtermination de ce plan de clivage pistmologique le
fondement de l'entreprise technique, grce laquelle l'homme se rendra matre et possesseur d'une nature rduite son obissance. Le
pieux Malebranche dissipe ce mirage : lors mme que l'homme se
croit cause, il ne l'est que par occasion et permission ; sa causalit illusoire n'est effective que par l'omniprsence de la grce de Dieu, en
laquelle nous nous mouvons et nous sommes. L'homme n'est pas une
unit de compte, capable de dterminer lui seul une ralit. A peine
dsigne-t-il un point d'arrt dans la nbuleuse de la prsence divine. Si
la personne humaine possde quelque consistance, ce serait plutt par
dfaut, comme une insuffisance dans l'Etre, provoquant l'intervention
de la puissance surnaturelle.
Le cartsien Malebranche conjure ainsi les menaces impliques par
le cartsianisme. Le mcanisme n'est qu'un voile jet sur la mystique
sous-jacente, Descartes, affirmant le primat des ides claires et distinctes, s'tait imagin sinon supprimer les mystres de la foi, du
moins les refouler en dehors du domaine de l'intelligibilit rationnelle.
Or, le mystre est partout, non pas obstacle l'intelligibilit, mais
condition d'intelligibilit. Berkeley (1685-1753) reprendra, pour la
gnration qui suit celle de Malebranche, la contre-offensive qui doit
sauver les valeurs religieuses, menaces par le scientisme mcaniste.
Ds sa jeunesse, il proteste, dans son journal philosophique, contre le
prjug de la transparence intellectualiste : Quand je dis : je rejetterai toute proposition qui ne me donnera pas de connaissance entire,
ni adquate, ni claire, de la chose qu'elle exprime, dans la mesure o
cette chose est connaissable, ne pas tendre cette remarque aux propo133
Ibid., 12, p. 90.
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sitions de l'Ecriture. Je parle des problmes de la raison et de la philosophie non de la Rvlation. Pour celle-ci, je pense que nous
convient une foi humble et entire (o nous ne pouvons ni comprendre, ni entendre la proposition) (...) Cette foi, des orgueilleux peuvent
la dclarer aveugle, papiste, absolue, draisonnable. Pour ma part, je
pense qu'il est encore plus draisonnable de prtendre discuter, ergoter
et railler les saints mystres, c'est--dire les propositions qui portent
sur des choses qui dpassent notre connaissance et sont hors de notre
atteinte... 134
[99]
La source cartsienne de l'vidence ne doit donc pas tarir l'vidence transrationnelle de la foi. Bien plutt, il faut reconnatre la juridiction de la foi sur le terrain mme qu'elle semble avoir abandonn. Le
tissu serr des relations mathmatiques et scientifiques n'est qu'une
illusion. L'apparente consistance de la matire se rsout, l'analyse,
en fantasmagorie ; son privilge d'intelligibilit masque un dficit, que
dcle la critique immatrialiste. Comme l'crit Guroult, l'ensemble
des perceptions passives qui constitue la nature ne peut tre produit
que par une volont active : l'organisation tlologique gnrale et
particulire des choses, les lois du plaisir et de la douleur, etc., attestent cette nature comme le signe indubitable de