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Souhaits Dangereux - R.L. Stine

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Souhaits dangereux.

R. L. Stine
Titre original : Goosebumps n12, Be Careful what you
wish for.
Traduit de l'amricain par Nathalie Vlatal
Copyright : 1993 Parachute Press Inc.
Copyright : 1996, Bayard ditions pour la traduction
franaise avec l'autorisation de Scholastic Mc, New
York.
Dpt lgal septembre 1996.
ISBN : [Link].5
ISSN : 1264.6237
Adaptation : Petula Von Chase

Biographie.
R. L. Stine est n en 1943 Colombus aux tatsUnis. ses dbuts, il crit des livres interactifs et des
livres d'humour. Puis il devient l'auteur prfr des
adolescents avec ses livres suspens. Il reoit plus de
400 lettres par semaine ! Il faut dire que pour les
distraire, il n'hsite pas crire des histoires plus
fantastiques les unes que les autres. R. L. Stine habite
New York avec son pouse Jane et leur fils, Matt.

Avis aux lecteurs.


Vous tes nombreux crire l'auteur de la
srie Chair de poule et nous vous en remercions. Pour
tre sr que votre courrier arrive, adressez votre
correspondance :
Bayard ditions
Srie Chair de poule
3 5, rue Bayard
75008 Paris.
Nous transmettrons R.L. Stine votre courrier.
Et bravo pour votre Passion de lire !

Avertissement !
Que tu aimes dj les livres ou que tu les
dcouvres, si tu as envie d'avoir peur, Chair de poule
est pour toi.
Attention, lecteur !
Tu vas pntrer dans un monde trange o le
mystre et l'angoisse te donnent rendez-vous pour te
faire frissonner de peur... et de plaisir !

Chapitre 1.
Judith Woodstock me fit un sale coup pendant
que j'allais au tableau pour rsoudre le problme de
maths. Je ne pus viter sa basket blanche qu'elle avait
avance tratreusement au moment o je passais dans
l'alle centrale.
Patatras ! Je m'talai sur le plancher. Mes
feuilles s'parpillrent dans la salle.
Tout le monde clata de rire.
Je me relevai tant bien que mal pour constater
que Judith et Anna Gelley, sa copine, taient ravies.
Mon coude me faisait mal. La douleur irradiait dans tout
mon corps. Je repris cependant mes esprits et me
penchai pour ramasser mes papiers.
Bien jou, Sam, ironisa Anna avec un large
sourire.
Refais-le, se moqua une autre fille.
Un clair de triomphe brilla dans les yeux verts
de Judith !
Je suis la plus grande fille de la classe. J'ai au moins

quatre centimtres de plus que mon copain Nic Geist.


Pourtant, c'est le plus grand des garons. Et je suis la
plus maladroite aussi. Quoique lance et mince, je ne
suis pas gracieuse pour autant ! Mais ce n'est pas une
raison pour qu'on se moque de moi constamment.
Judith et Anna, des teignes, me ridiculisent tout
le temps.
"Va donc, eh, Piaf. Envole-toi !", aime me
rpter Judith.
Que c'est facile ! Je m'appelle Piaf, comme
l'oiseau du mme nom.
Pour essayer de me consoler, Nic me dit que
Judith est jalouse de moi. Mais pourquoi ? Elle ne
mesure pas un mtre soixante-dix, elle ! Nous avons le
mme ge, mais sa taille correspond ses douze ans.
Aussi lgante et belle qu'un mannequin, elle a une peau
de pche, de beaux yeux verts et de longs cheveux
cuivrs qui lui tombent sur les paules. En plus, quelle
sportive ! Alors, que peut-elle envier chez moi ?
Je remis de l'ordre dans mon classeur. Sharon, le
professeur de maths, me demanda si j'allais bien. Ici, au
collge de Montrose, on appelle tous les profs par leur
prnom.

Je bredouillai que oui. Bien que j'eusse mal et


malgr de sacrs lancements, je recopiai au tableau la
solution que j'avais trouve.
La craie crissa sur le bois et tous les lves
rlrent.
Je ne savais pas crire autrement. Ce n'tait
quand mme pas un drame, non ?
J'entendis Judith murmurer quelque chose
Anna sur mon compte. Mais je ne compris pas de quoi il
s'agissait. Je jetai un coup d'oeil par-dessus mon paule
et les vis toutes les deux minauder en se fichant de moi.
tait-ce parce que je n'arrivais pas rsoudre le
problme pos ? Quelque chose clochait dans cette
maudite quation, mais quoi ? Je n'en avais pas la
moindre ide.
Sharon tait derrire moi, ses bras maigres
croiss sur son pull jaune. Elle essayait de dchiffrer
mes pattes de mouche.
Judith ne tarda pas lever le doigt la premire,
en s'criant :
- Piaf ne sait mme pas faire une addition !
Quatre et deux, a fait six, pas cinq !
Je crus que j'allais m'vanouir de honte !
Ils clatrent de rire nouveau. Mme la prof

trouva a drle. Il ne me restait qu' ravaler mon


orgueil et encaisser. Je restais plante l comme une
idiote. Ma main tremblait pendant que je rectifiais ma
stupide erreur. J'tais folle de rage. J'en voulais
Judith, bien sr, mais moi-mme surtout !
Aprs cet incident idiot, je me fis toute petite au
fond de la salle. J'attendais le cours de travaux
pratiques avec impatience.
Je n'aurais pas d !

Chapitre 2.
J'aime bien Daphn, notre professeur de travaux
pratiques. J'apprcie qu'elle ne nous donne pas de
devoirs faire la maison. Dj physiquement, elle est
drle avec son double menton. Mais le plus fabuleux,
c'est son sens de l'humour.
Le bruit court dans notre collge qu'elle nous
fait confectionner des gteaux, des sabls ou des tartes
pour pouvoir les manger aprs la classe ! C'est un peu
mchant, peut-tre, mais il y a srement du vrai parce
qu'elle est bien dodue.
J'adore vraiment ce cours. Seulement voil...
Judith y assiste aussi.
Juste avant, pendant le djeuner, nous avions eu
une nouvelle prise de bec. Comme d'habitude, je m'tais
assise le plus loin possible d'elle, l'autre bout de la
table. Je l'entendis tout de mme raconter deux filles
de quatrime que le Piaf avait encore essay de
s'envoler pendant le cours de maths.
Furieuse, j'essayai de me justifier, expliquant

qu'elle m'avait fait un croche-pied ! Mais j'avais la


bouche pleine et la sauce de salade me dgoulina sur le
menton.
Je me ridiculisai nouveau. Dans le brouhaha
gnral, je n'entendis pas la rponse de Judith. Elle me
regarda d'un air moqueur et releva ses cheveux roux. La
colre monta en moi. Je me levai lentement et
m'approchai d'elle.
Heureusement, Nic avait tout vu de l'autre ct
de la table.
Quatre et deux, a fait quoi ? me lana-t-il
malicieusement.
Quarante-deux, rpliquai-je en roulant des
yeux furibonds. Toi aussi, tu crois tout ce que dit
Judith ?
Bien sr que non, soupira-t-il en ouvrant son sac
dos. Mais Judith, c'est Judith !
a veut dire quoi, a ?
Je ne sais pas..., laissa-t-il chapper avec un
air nigmatique.
Nic est un gentil garon. Il a des yeux marron
fonc avec des petites rides aux coins, un nez un peu
trop long et un sourire assez drle, un peu voyou.
Il ne coiffe jamais ses cheveux longs, c'est sans

doute pour cela qu'il garde en permanence sa casquette


visse sur la tte.
Tu es arriv temps, tu sais, bredouillai-je en
avalant le reste de ma laitue. J'tais partie pour
triper Judith.
Et qui jouerait avec toi au basket ? plaisanta
Nic. Ah, oui ! J'oubliais. Judith est la meilleure de
notre quipe, les Mustang de Montrose. Elle est la seule
connatre vraiment bien les rgles. Elle sait tout faire
: dribbler sans se prendre les pieds dans ses lacets et
tirer toujours dans le panier.
Moi, en revanche, je suis nulle. La plus nulle de
toutes et d'une maladresse totale. Malgr cela, notre
entraneur, Hlne, avait insist pour que je fasse
partie de l'quipe, cause de ma taille.
Si seulement Judith tait un peu moins doue et
moins odieuse avec moi ! Mais, comme le dit si bien Nic,
Judith, c'est Judith ! Elle ne peut s'empcher de me
perscuter avec ses : "Va donc, eh, Piaf. Envole-toi !"
Nic me sortit de mes rflexions :
quoi penses-tu, Sam ?
notre miss perfection, bien sr, murmurai-je
amrement.
Arrte un peu. Toi aussi, tu en as plein, de

qualits.
Ah oui, lesquelles ? Je suis grande, c'est tout.
Mais non, tu es maligne, et puis tu fais rire tout
le monde.
Merci du compliment, rtorquai-je en fronant
les sourcils.
En plus tu es gnreuse. Tu l'es tellement que
tu vas me donner ton paquet de chips, d'accord ?
Avant que je proteste, il me le vola.
Je savais que c'tait la seule et unique raison
pour laquelle il me faisait tous ces compliments ! La
cloche sonna, et le cours de travaux pratiques
commena. Il fallait prparer un dessert au tapioca.
Chacun disposait d'un bol pour y mettre les
ingrdients aligns sur une longue table. Je mlangeai
nergiquement la substance qui devint bien gluante.
Juste comme je finissais de touiller, je levai les yeux.
Judith tait devant moi.
Je ne m'y attendais pas, car elle avait travaill
de l'autre ct de la pice, prs de la fentre. De faon
gnrale, nous nous tenions aussi loignes que possible
l'une de l'autre.
Elle souriait bizarrement. S'approchant plus

prs de moi, elle fit semblant de trbucher. Son


rcipient se renversa droit sur mes baskets toutes
neuves.
Ouille, fit-elle en guise d'excuse.
C'est l que je perdis tout contrle... Je poussai
un cri de rage et bondis sur elle. Ce fut un brusque coup
de folie, totalement irrflchi. J'tendis les deux bras
et l'attrapai par le cou. Judith se dbattit et essaya de
crier. Elle me tira les cheveux et m'gratigna avec ses
ongles. Daphn nous spara. Elle m'attrapa par les
paules et glissa son large corps entre nous.
Je haletais bruyamment.
Sam ! Samantha, mais tu es devenue folle, hurla
Daphn.
Sans mme me rendre compte de ce que je faisais,
je quittai la classe en courant et traversai le hall
dsert. Et l je... je ne sus plus quoi faire. Je n'avais
qu'une ide en tte : ne jamais revoir Judith.
J'tais loin d'imaginer que mon souhait se
raliserait. Qu'il se raliserait mme au-del de mes
esprances !

Chapitre 3.
Daphn me ramena dans la classe, m'obligeant
faire la paix avec Judith.
Nous n'avions pas le choix. C'tait a ou un
avertissement pour toutes les deux. Je m'excutai. Je
ne tenais pas du tout ce que mes parents soient
convoqus au collge.
Je ne l'ai pas fait exprs, marmonna Judith
entre ses dents.
Ce n'tait pas vraiment une excuse, si vous voulez
mon avis.
Dans l'aprs-midi, j'allai l'entranement de
basket, sachant que si je ne m'y montrais pas, Judith
dirait que j'tais une trouillarde. Et puis, ma prsence
lui dplaisait, ce qui tait une bonne raison pour y aller
! Aprs tout, un peu d'exercice me ferait du bien.
J'avais besoin de me dpenser. J'tais frustre de ne
pas m'tre battue avec elle.
Faites quelques tours de piste, ordonna Hlne.

Certaines filles protestrent. Moi, je courais


dj avant mme que le coup de sifflet retentisse.
Nous tions toutes en short et en T-shirt sans
manches. Hlne est maigre comme un clou ; et avec ses
cheveux friss, son survtement gris, tout gondol et
us, elle n'avait vraiment pas l'air d'une athlte !
Nous commenmes jouer. Les passes rapides,
les tirs en suspension, les lancers francs, les bras rouls
se succdaient. De mon ct, je m'appliquais ne pas me
faire remarquer.
J'tais encore traumatise par l'incident du
tapioca. Je voulais garder mes distances. J'tais
dgote, au bord des larmes, et voir Judith russir un
panier six mtres, puis reprendre le ballon au rebond
et l'envoyer Anna comme si de rien n'tait ne me
remontait pas le moral !
C'est alors que tout empira. Trs vite !
Anna me fit une passe. Je la manquai, bien sr. La
balle me heurta le front et roula par terre.
Redresse-toi ! rugit Hlne.
Je continuai courir, furieuse d'avoir rat la
premire occasion qui me ft offerte de bien me
comporter. Trois minutes plus tard, une vritable fuse
arriva droit sur moi.

Attrape, cigogne ! cria Judith.


J'tais tellement vexe qu'elle m'ait appele
cigogne devant tout le monde, que mes forces
dcuplrent. J'eus le bon rflexe et attrapai le ballon
au vol. J'essayai de me faufiler, mais Anna tendit le
bras et me le subtilisa facilement. Elle tourbillonna et
tira ct de peu.
Belle interception, commenta Hlne.
Quant moi, j'avais un compte rgler.
Comment tu m'as appele, Judith ? explosai-je,
le souffle court.
Elle fit semblant de ne pas m'entendre.
Hlne siffla :
On fait du fractionn ! Un dribble, une passe
avant, une passe arrire, puis on vise.
Ce fut notre tour Judith, Anna et moi. Je fis
une prire afin de ne pas passer pour une demeure.
J'tais en nage, mon coeur battait tout rompre.
J'attrapai une passe courte d'Anna et m'agitai sous le
panneau. Mon tir dcrivit un cercle et rebondit sur le
plancher. Il n'avait mme pas touch le panier ! Les
filles s'esclaffrent. Judith et Anna firent leur
habituelle mine condescendante.
Bien vis, gronda Judith. Bel exploit !

La torture continua une vingtaine de minutes. Puis


Hlne annona la mi-temps :
On change de camp !
En soupirant, j'essuyai la sueur qui ruisselait sur
mon front. Je me concentrai au maximum, essayant de ne
pas faire de fautes. Le ballon passa entre Judith et moi.
Nous nous prcipitmes ensemble. Je plongeai, les bras
carts, mais Judith leva brutalement son genou qui
m'atteignit en pleine poitrine. J'essayai de protester,
mais aucun son ne sortit.
J'mis un bruit bizarre, une sorte de hoquet, un
faible couinement. Avant de me rendre compte que je ne
pouvais plus aspirer l'air, tout devint rouge clair, puis
sombre, et enfin... noir.
J'tais en train de mourir.

Chapitre 4.
Suffoquer provoque une des pires sensations qui
puissent exister. C'est effrayant. On essaie de respirer
et tout est bloqu. Et la douleur vous envahit, comme si
on vous gonflait un pneu dans la poitrine. Je pensais
vraiment que tout tait fini !
Heureusement, quelques instants plus tard, je
rcuprai mon souffle. La tte me tournait. Hlne
exigea que l'on m'accompagne l'infirmerie. Bien
entendu, Judith fut volontaire.
- Tu sais, je ne l'ai pas fait exprs. Tu me crois
au moins ?
Je ne rpondis pas, je voulais qu'elle disparaisse
tout jamais. Combien de railleries et de mchancets
peut-on supporter en une seule journe ?
Judith m'avait fait un croche-pied, avait
renvers son infect pudding sur mes chaussures neuves
et, pour finir, m'avait fait tomber dans les pommes. Et
il aurait fallu que j'accepte tout a en souriant ? Ses
excuses taient inutiles.

Je marchai pniblement jusqu' la salle de repos,


les yeux fixs sur le sol.
Vexe, Judith grogna.
C'tait le comble ! Elle m'avait enfonc son genou
dans la poitrine, et c'est elle qui tait en colre !
Mais pourquoi tu ne t'envoles pas pour de bon,
Piaf ? murmura-t-elle entre ses dents avant de faire
demi-tour vers la salle de gym.
Cette dernire rflexion me piqua au vif. Plus
question pour moi de m'enfermer l'infirmerie. J'allai
directement aux vestiaires. Je me changeai sans mme
me doucher, ramassai mes affaires et me prcipitai
dehors.
Il faisait froid et gris. Il se mit pleuvoir. Le
soir d'hiver tombait.
Quel culot ! me rptai-je.
Bien qu'habitant prs du collge, je ne voulais pas
rentrer immdiatement la maison. J'avais envie de
prendre ma bicyclette et de rouler comme une folle,
longtemps, tout droit, pour vacuer la rage qui me
faisait encore trembler.
Sans prter attention la pluie, j'enfourchai mon
engin. Je ne voyais mme pas les faades des maisons qui

dfilaient devant moi. Je ne voyais rien. Je pdalais de


plus en plus vite pour m'loigner le plus loin possible,
pour fuir Judith. De larges gouttes tombaient et
rafrachissaient ma peau brlante de fureur.
Quand je me redressai, je me rendis compte que
j'tais dj dans les bois de Jefferson, situs un peu
l'cart de la ville.
Un petit chemin cyclable serpentait entre les
grands arbres dnuds. Je le prenais souvent pour faire
du cross, en t. Le ciel tait devenu gris fonc, les
nuages s'effilochaient au ras des cimes. Soudain un
clair traversa l'horizon.
Il tait grand temps que je rentre !
Au moment o je faisais demi-tour, une silhouette
se dressa devant moi. Une femme !
J'tais un peu effraye de rencontrer quelqu'un
au milieu de la fort.
Il pleuvait de plus en plus fort. Cette femme
n'tait ni jeune ni vieille. Ses yeux taient sombres
comme du charbon. Son visage, trs ple, tait encadr
par de longs cheveux noirs et mal coiffs. Elle portait
des vtements dmods. Ils taient noirs aussi, sauf un
grand chle rouge de satin brillant qui lui couvrait les
paules. Une longue jupe lui descendait jusqu'aux

chevilles.
Ses yeux semblrent s'allumer quand ils
rencontrrent les miens. Elle parut trouble.
J'aurais d m'enfuir, me rfugier l'autre bout
de la ville.
Si seulement j'avais su...
Si seulement...

Chapitre 5.
Au lieu de cela, je lui souris :
Puis-je vous aider, madame ?
L'inconnue m'examina. Je descendis de vlo.
L'averse tait glace maintenant. Je me souvins que mon
coupe-vent tait quip d'une capuche et je la sortis
pour me protger.
Le ciel prit une couleur vert olive, irrelle. Les
branches frissonnaient dans les tourbillons du vent. La
femme s'approcha. Elle tait aussi livide qu'un fantme.
Ses pupilles enfonces dans les orbites me scrutaient.
J'ai d me perdre, je ne retrouve plus mon
chemin, confia-t-elle d'une voix chevrotante.
Sa chevelure tait trempe. Impossible de lui
donner un ge. Elle pouvait aussi bien avoir trente que
soixante ans.
Nous sommes Montrose, indiquai-je.
Elle dit, pensive :
Je voulais aller Madison. Je crois que je me
suis trompe de route.

Vous tes en effet l'oppos, remarquai-je en


lui montrant la direction prendre.
Agace, elle ajusta son chle sur ses maigres
paules et mordit sa lvre infrieure :
Je me perds rarement...
Je commenais frissonner. La pluie me
pntrait jusqu'aux os. Je n'avais plus qu'une seule ide
: rentrer la maison, prendre un bain et mettre des
vtements secs.
Tu pourrais m'y conduire ? chuchota la femme
en me saisissant le poignet.
Sa main tait tellement froide que je poussai un
cri. Aussi froide qu'un... mort !
Peux-tu m'y conduire ? rpta-t-elle en
rapprochant son visage du mien. Je t'en serai
reconnaissante pour toujours.
Elle avait libr mon poignet, mais je sentais
encore son treinte sur ma peau.
Pourquoi ne me suis-je pas enfuie ce moment-l
? Pourquoi n'ai-je pas fonc loin de cet endroit maudit ?
Mais, d'un autre ct, comment aurais-je pu
prvoir ce qui allait arriver ?
D'accord, je vous accompagne.
Merci, ma chrie, dit-elle, toute contente.

Je descendis de bicyclette et la poussai en la


tenant par le guidon. La femme marchait mes cts, les
yeux rivs sur moi.
Il continuait de pleuvoir. La foudre s'abattit. Les
rafales firent claquer mon coupe-vent. Il fallait que je
dise quelque chose :
Je ne marche pas trop vite ?
Non, ma chrie.
Sous sa longue jupe, ses bottines boutons
claquaient sur le sol mouill.
Je suis dsole de te causer autant de soucis.
Oh, vous savez, a ne pose aucun problme,
mentis-je. Je suis ravie de vous aider.
J'adore la pluie, reprit-elle en tendant les
mains tandis que les gouttes s'crasaient sur ses paumes
grandes ouvertes. S'il ne pleuvait pas, qui chasserait le
diable ?
"Qu'est-ce qu'elle a parler de a ?", pensai-je.
Tout en balbutiant une rponse inintelligible, je
l'observais. Bien que totalement trempe, elle avait l'air
de ne pas s'en apercevoir. Elle marchait petits pas,
balanant un bras, l'autre protgeant son sac rouge.
Je me demande comment j'ai pu m'garer ainsi,
continua-t-elle en secouant la tte. J'tais sre d'tre

dans la bonne direction, mais, quand je me suis


retrouve dans ces bois... Comment t'appelles-tu, au fait
?
Samantha, mais tout le monde dit Sam.
Moi, c'est Clarissa. Je suis la femme Cristal.
De mieux en mieux ! dire vrai, je n'tais pas
certaine d'avoir bien compris ses dernires paroles.
J'tais intrigue, et trs inquite la fois.
Il commenait se faire tard. Papa et maman
allaient rentrer la maison. Et mon frre Ron aussi.
C'est alors qu'une camionnette roula vers nous.
La lumire de ses pleins phares m'aveugla et je faillis
me prendre les pieds dans la pdale. Je m'cartai pour
laisser passer le vhicule. Mais Clarissa poursuivit,
droit devant elle, comme si de rien n'tait.
Attention ! hurlai-je.
Le conducteur klaxonna. Le vhicule fit une
brusque embarde sur la gauche. Ouf !
Nous continumes marcher. Clarissa me souriait
gentiment. Elle semblait ne s'tre aperue de rien, et a
n'tait pas fait pour me rassurer.
C'est si gentil de ta part de prendre soin d'une
trangre, dit-elle.

Nous entrmes dans la ville. Un lampadaire tait


allum, au loin. Le macadam mouill luisait faiblement.
Les buissons, les haies brillaient eux aussi dans
l'obscurit. L'atmosphre tait totalement irrelle.
Nous sommes arrives, c'est ici, Madison.
Merci, ma chrie.
"Enfin, ce n'est pas trop tt ! Il ne me reste plus
qu' lui dire au revoir et rentrer."
Un clair illumina le quartier. L'orage tait plus
fort. "Quelle galre !", soupirai-je.
Soudain je me rappelai Judith et cette
pouvantable journe ! La colre m'envahit.
De quel ct se trouve l'est ? demanda Clarissa.
Sa voix interrompit mes sinistres penses.
L'est ?
Je regardai droite et gauche, essayant de
chasser Judith de mon esprit. Puis je lui indiquai la
route suivre. Le vent redoubla subitement de violence.
Un rideau de pluie s'abattit sur moi. Je m'agrippai au
guidon.
Tu es si gentille, susurra Clarissa en
s'enveloppant dans son chle. La plupart des jeunes ne
le sont plus aujourd'hui.
Ses yeux sombres s'enfoncrent dans les miens.

Merci, murmurai-je gauchement.


Le froid me fit trembler.
Eh bien, au revoir, conclus-je en enfourchant
ma bicyclette.
Non, non, attends. Je veux te rcompenser !
Il n'y a vraiment pas de quoi, ce n'est pas la
peine...
Mais elle caressa ma joue, rptant :
J'insiste, vraiment.
J'tais de plus en plus frigorifie.
Tu as t si aimable avec une inconnue !
J'essayai de partir, mais elle me retint par le
bras.
Vous n'avez pas besoin de me remercier...
Si, j'y tiens absolument, rpliqua-t-elle en
approchant sa figure tout prs de la mienne. Prononce
trois voeux. Ils seront exaucs !

Chapitre 6.
"Elle est folle ! Compltement folle. Que puis-je
faire ?"
Son regard me transperait. La pluie ruisselait
sur sa figure livide et je sentais de nouveau le froid de
sa main travers la manche de mon coupe-vent.
Trois voeux, reprit-elle plus bas.
Merci, merci bien, mais ce n'est pas la peine.
Je dois rentrer.
Je parvins me dgager avec difficult et
m'apprtai partir.
J'exaucerai trois voeux. Quels qu'ils soient.
Tout en prononant ces paroles, elle plaa son sac
devant elle et en retira avec prcaution un objet.
C'tait une boule de cristal, rouge et brillante, de la
taille d'un pamplemousse.
Comme elle scintillait dans cette obscure fin
d'aprs-midi !
C'est vraiment chic de votre part, mais je ne
souhaite rien de prcis en ce moment.

Laisse-moi faire a pour toi, poursuivit-elle. Tu


me feras plaisir.
Elle leva la boule de sa main ple aux doigts
osseux.
J'y tiens vraiment, vraiment...
Vous savez, ma mre va s'inquiter, prtextaije jetant des regards perdus de tous les cts.
Personne nulle part. Il n'y avait personne ! Pas un chat
qui puisse me protger de cette folle. Car elle tait
folle, cela ne faisait aucun doute. Seulement jusqu'
quel point ? Peut-tre pouvait-elle devenir dangereuse ?
Je choisis donc de jouer le jeu pour viter de l'nerver.
Ce ne sont pas des promesses en l'air, prcisat-elle. Je te le jure ! Tes souhaits seront raliss.
Soudain, la boule s'illumina. Elle devint de plus en
plus scintillante et d'un rouge de plus en plus vif !
Ton premier voeu, Samantha ! ordonna Clarissa
d'une voix qui n'admettait pas de rplique. Je la fixai.
J'tais gele, affame et surtout... terrorise. Bref, je
n'avais qu'une envie : fuir au plus vite. "Et si elle ne me
laissait pas partir ? Si je ne pouvais pas me
dbarrasser d'elle ? Si elle me suivait jusqu' chez moi
?...", m'inquitai-je.
Quoique affole, j'essayais de rflchir. Et si je

prononais ce fichu voeu pour qu'elle me laisse en paix ?


Alors, Samantha, dpche-toi, s'impatientait
Clarissa.
Ses yeux taient maintenant comme des braises,
de la mme couleur que la boule qu'elle serrait...
Brusquement, elle parut trs vieille, sa peau plit et
devint transparente. Je pouvais presque discerner les
os de son crne.
Je claquais des dents. Ma tte tait totalement
vide. Je ne pouvais plus penser rien...
Tout d'un coup je me mis bafouiller :
J'aimerais... devenir la meilleure joueuse de
notre quipe !
Je ne savais pas pourquoi j'avais dit a. Par
nervosit, sans doute. a m'avait chapp. J'avais en
tte toutes ces histoires avec Judith ainsi que le
dsastre final de la partie de basket...
Et voil, c'tait a, mon premier voeu. Ridicule,
oui ! Immdiatement aprs l'avoir prononc, je me le
reprochai. Quelle nullit ! N'avoir choisi que a alors
que peut-tre tout tait possible. Ce qu'il fallait tre
bte !
La femme parut trouver tout cela parfaitement
naturel. Elle acquiesa et baissa les paupires. Alors la

sphre devint carlate. Je fus entoure d'une nue


rouge. Puis tout s'effaa en un instant...
C'est tout pour cette fois, dit Clarissa.
Elle me remercia encore, remit la boule dans son
sac pourpre, se retourna et s'en alla rapidement. Je
poussai un soupir de soulagement. J'tais tellement
heureuse qu'elle ait disparue ! Je pdalai furieusement
jusqu' la maison.
Voil qui conclut parfaitement cette journe
d'enfer ! murmurai-je amrement.
Pige sous une pluie battante par une sorcire,
avec une histoire de voeu. Invraisemblable, tout a.
Totalement idiot.
Il ne fallait plus y penser...

Chapitre 7.
Pendant le dner, je me surpris repenser mon
voeu. Cette boule rouge brillait encore devant moi et je
me sentais bizarre, comme si je n'tais plus la mme
Samantha !
Maman voulut tout prix que je mange de la
pure, ou plutt de cette mixture base de flocons qui
n'a pas le got des vraies mousselines de pommes de
terre. Je dtestais a ! Et puis je ne pouvais rien
avaler.
Sam, il faut que tu manges si tu veux devenir
grande et forte, argumenta maman en me mettant le plat
sous le nez.
Mais je ne veux plus grandir ! m'criai-je. Je
suis dj plus grande que toi, et je n'ai que douze ans...
Et je hais la pure !
Ah, ne crie pas, rugit papa en prenant les
haricots verts, en bote bien sr. Tu sais que ta mre
n'a pas toujours le temps de faire de la vraie cuisine,
cause de son travail.

Moi aussi, j'tais grande douze ans, continua


maman.
Alors, on dirait que tu as rtrci depuis,
s'exclama Ron en pouffant.
Mon grand frre faisait toujours des
plaisanteries idiotes qu'il tait le seul trouver drles.
Je voulais juste dire que moi aussi, j'tais
grande pour mon ge, prcisa maman, un peu gne de me
voir mal l'aise.
Oui, eh bien, moi, je le suis beaucoup trop,
grognai-je.
Maman tourna la tte. J'en profitai pour glisser
discrtement mon assiette sous la table et offrir mes
haricots Punkin. Punkin, c'est mon chien, un petit fox
marron qui mange n'importe quoi, lui.
Comment c'tait, le basket ? demanda papa
pour dtendre l'atmosphre.
Je fis une grimace et tournai les deux pouces
vers le bas en signe de dsastre.
Elle est trop haute pour ce jeu ! gloussa Ron.
Pourtant a rend muscl ! Elle doit persvrer,
ajouta papa.
Je me demande parfois comment il peut dire des
choses pareilles. Que rpondre a ?

Soudain je repensai la folle et mon voeu.


Ron, a te tente, quelques paniers aprs dner ?
proposai-je.
Devant le garage nous avons un panneau clair
par des spots. De temps autre on se fait une petite
partie le soir, juste pour se dfouler avant nos devoirs.
Ron jeta un coup d'oeil par la fentre :
Il ne pleut plus ?
Non, a s'est arrt il y a une demi-heure.
Le sol est encore mouill !
Ce n'est pas une flaque d'eau qui va te faire
peur ! plaisantai-je.
Ron, lui, est vraiment un bon basketteur. Bti
comme un athlte, a ne l'amuse pas du tout de jouer
avec moi, et il prfre toujours trouver n'importe quel
prtexte pour rester la maison.
J'ai encore un expos terminer, grogna-t-il
remontant ses lunettes sur son nez.
Juste quelques shoots, suppliai-je.
Sois gentil avec ta soeur. Donne-lui deux, trois
conseils, suggra papa.
Ron accepta en rlant :
D'accord. Mais cinq minutes, pas plus !
Il regarda de nouveau dehors et fit la moue :

On va tre tremps jusqu'aux os !


Je vais prendre une serviette pour te scher.
En tout cas, ne laissez pas sortir Punkin,
avertit maman. Sinon il va salir le parquet avec ses
pattes pleines de boue.
Ce n'est pas un temps mettre un Ron dehors,
marmonna mon pauvre frre.
Je savais que c'tait idiot, mais je voulais voir si
mon voeu s'tait ralis.
Peut-tre tais-je devenue brusquement une
grande joueuse ? Peut-tre allais-je battre Ron ?
Peut-tre pourrais-je dribbler sans trbucher,
envoyer le ballon l o je voudrais, et l'attraper sans
qu'il me rebondisse sur la poitrine ?
En sortant dans la cour, je me traitais de tous les
noms. Comment pouvait-on croire toutes ces balivernes
!
"Ce n'est pas parce qu'une folle t'a dit qu'elle
exaucerait trois voeux qu'il faut t'exciter comme a et
croire que tu vas craser Michal Jordan !" Oui, mais
tout mme ! Je ne pouvais pas m'empcher de trpigner
d'impatience. a serait peut-tre la surprise du sicle !

Chapitre 8.
Pour une surprise, c'tait une surprise ! Je fus
encore plus nulle. Je manquai les deux premiers paniers.
Je ratai mme le garage et dus courir aprs la balle qui
glissait sur la pelouse.
Ron ricana :
Je vois que tu t'es vraiment entrane.
Je lui lanai le ballon tremp dans l'estomac. Ce
n'tait pas amusant, mais il le mritait bien. J'tais
tellement due. Je me rptais sans cesse que je
m'tais fait avoir. Que les voeux ne se ralisent jamais,
surtout ceux dont s'occupent de vieilles chouettes folles
lier qui se baladent sous la pluie. En fait, j'avais
quand mme espr que ce serait vrai, sans y croire
compltement.
Les filles du collge taient si mchantes avec
moi que a aurait t fantastique de jouer contre
Jefferson le lendemain et d'tre la vraie star de
l'quipe. Tu parles d'une star ! J'en tais loin ! Ron
dribbla jusqu'au panneau et marqua. Il reprit le ballon

au vol et me le passa. Il fila entre mes doigts et


rebondit sur la route. Je courus aprs et glissai sur la
chausse humide. Je m'croulai et atterris dans une
flaque... la tte la premire. Une vritable vedette !
J'tais mauvaise, encore plus qu'avant. C'tait
pire que jamais !
Je ruisselais de partout. Une vritable
inondation ! Ron m'aida me relever :
C'est toi qui l'as voulu. N'oublie pas.
Mais j'tais dtermine. Je m'emparai de la
balle, filai devant lui et dribblai furieusement jusqu'au
panier. Il fallait absolument que je marque ! Il le fallait
! Seulement, au moment o je visais, Ron me poussa,
sauta et dvia mon tir. Emport par son lan, il disparut
dans l'obscurit.
J'tais furieuse :
Je voudrais que tu sois haut comme trois
pommes ! C'est alors que je fus saisie de frayeur et me
mis trembler.
"Qu'est-ce que je viens de dire l ? pensai-je en
guettant le retour de mon frre. Et si c'tait mon
second souhait ?" Je ne voulais de a aucun prix ! Mon
coeur se mit battre sourdement dans ma poitrine.
C'tait une erreur, pas un vrai souhait ! Et si Ron avait

rtrci, s'il tait devenu nain ?


"Mais non, ce n'est pas possible... pas possible,
me rptai-je... Puisque le premier voeu n'a pas march,
il n'y a pas de raison pour que le deuxime se ralise."
Je scrutais la pnombre. Puis... il arriva vers moi.
Il trottinait sur le gazon...
Tout petit, tout riquiqui !

Chapitre 9.
J'tais fige de terreur ! Soudain la petite
silhouette sortit du noir.
Quel soulagement !
Punkin, m'criai-je. C'est toi ! Comment as-tu
fait pour aller dehors ?
J'tais folle de joie que ce soit lui et non un tout
petit Ron se faufilant entre les herbes. Je pris mon
chien dans les bras et le serrai trs fort. Il me couvrit
de boue en se dbattant, mais je m'en fichais
compltement.
"Il est temps que tu te calmes, Sam, me rassuraije. Ton premier voeu n'a pas march. Comment veux-tu
que le deuxime se ralise ? Clarissa n'est mme pas l
avec sa boule ! Il faut absolument arrter de penser
tout a. C'est idiot et a va te rendre cingle ton tour
!"
Sam, intervint Ron en surgissant du garage avec
le ballon. Que fait ce chien ici ?
Je ne sais pas, rpliquai-je en haussant les

paules.
On joua encore quelques minutes. Il faisait
humide et froid, et ce ne fut pas vraiment agrable,
surtout pour moi. Je n'avais rien marqu.
On enchana avec une partie en cinq points. Ron
les gagna tous sans peine.
Il faudrait que tu songes prendre des cours
ou des vitamines, se moqua-t-il alors que nous rentrions
dans la maison.
J'en aurais presque pleur. J'avais besoin de me
confier quelqu'un, de dire pourquoi j'tais si due, de
tout raconter au sujet de cette trange femme et des
trois voeux.
Je n'avais pas os en parler mes parents. Cette
histoire me semblait si stupide et si invraisemblable !
Mais Ron tait jeune, peut-tre comprendrait-il, lui ?
Il faut que je te raconte ce qui m'est arriv cet
aprs-midi, commenai-je pendant que nous enlevions nos
blousons dans la cuisine. Je suis sre que tu ne me
croiras pas !
Tout l'heure, dit-il en retirant ses
chaussettes. Il faut que je finisse mes devoirs.
Comme d'habitude, il ne m'avait pas coute. Et il
disparut dans sa chambre.

Je me dirigeai vers la mienne quand soudain le


tlphone sonna. Je dcrochai aussitt. C'tait Nic qui
voulait savoir comment s'tait pass l'entranement
aprs la classe.
Fantastique, tout simplement fantastique !
exagrai-je. Avec un peu de chance, on va me retirer
mon dossard.
Bah ! tu n'en as mme pas, tu ne t'en souviens
plus ?
On reconnat vraiment les copains !
Mme s'il l'avait voulu, il n'aurait pu me blesser
davantage.
Le lendemain midi, Judith essaya une nouvelle
fois de me faire un croche-pied la caftria. Mais
j'tais sur mes gardes et j'esquivai promptement sa
jambe tendue.
Je passai ddaigneusement ct de sa table
pour aller retrouver Nic qui tait assis dans son coin
habituel. Son repas tait dball et sur sa figure se
peignait la mme expression de dgot qu'il avait
chaque djeuner.
Encore ton ternel sandwich, remarquai-je en
rapprochant ma chaise de la sienne.
Oui, et regarde quoi ressemble ce fromage !

Je crois que mon pre essaie de me refiler les vieux


restes !
De l'autre ct de la salle, des garons
chahutaient, se lanant une poupe rousse qui finit par
atterrir dans un bol de th. Tout le monde clata de
rire en applaudissant btement.
Juste au moment o je prenais mon jambonbeurre, je sentis une ombre planer au-dessus de ma
tte. Quelqu'un se tenait derrire moi !
C'tait Judith ! Judith en chair et en os !
Elle se pencha en ricanant comme d'habitude. Elle
portait le maillot vert et blanc de l'cole sous une veste
en velours ctel.
Est-ce que tu viens jouer aprs la classe, Piaf ?
Bien sr que je viens, affirmai-je, tonne par
cette question.
a, c'est moche, rpliqua-t-elle, de mauvaise
humeur, fronant les sourcils. Parce que a veut dire
qu'on n'a aucune chance de gagner !
Anna, les lvres recouvertes de brillant, arriva
prs d'elle et enchana :
Tu ne pourrais pas tomber malade, par exemple
?

Fiche la paix Sam une bonne fois pour toutes,


intervint Nic, en colre.
Mais c'est vrai, Sam. On voudrait vraiment
battre Jefferson, continua Anna sans lui prter la
moindre attention.
Je ferai de mon mieux, promis-je, serrant les
dents.
Elles pouffrent et s'loignrent en hochant la
tte. J'avais beau tre sre que tout cela n'tait pas
srieux, que rien de nouveau ne se passerait et que cette
partie serait tout aussi humiliante pour moi que les
prcdentes, j'esprais secrtement que mon souhait se
ralise. Mais tait-ce possible ?

Chapitre 10.
Le match dbuta bizarrement.
L'quipe de Jefferson tait constitue d'lves
de cinquime et toutes, elles taient, par consquent,
plutt de petite taille compares moi. Mais, trs bien
entranes, elles souhaitaient la victoire tout prix et
avaient un vritable esprit collectif.
Quand elles arrivrent, mon estomac se noua.
J'eus l'impression de peser cent kilos.
J'allais une fois de plus tout gcher. Forcment !
Je connaissais l'avance les commentaires que Judith
et Anna feraient mon sujet. "On t'avait prvenue,
Sam", etc.
C'est dire comme je me sentais mal.
la premire mise en jeu, le ballon arriva droit
sur moi. Je dtalai, mais... vers notre propre panier !
Par chance, Anna fit une interception avant que j'ai pu
marquer contre mon camp !
Les joueuses et les entraneurs se tordaient de
rire derrire mon dos. J'aurais voulu m'enfuir, aller me

cacher dans un placard et ne plus jamais en sortir. Sans


que je m'y attende, je reus encore la balle ! Je tentai
de la transmettre Judith, mais, bien sr, je la lanai
trop loin. Elle fut rattrape par une adversaire qui
courut en dribblant.
Il n'y avait pas deux minutes que nous jouions et
j'avais dj commis deux fautes !
J'avais beau me rpter que ce n'tait qu'un jeu,
a ne m'aidait pas du tout ! Chaque fois que quelqu'un
faisait une remarque dplaisante, j'tais sre que
c'tait mon sujet.
Tout coup le ballon vola vers moi. J'essayai de
le bloquer, mais il m'chappa. Une de mes coquipires
s'en empara, puis me la redonna. Je visai pour la
premire fois. Le tir atteignit le panneau (ce qui tait
dj un exploit), mais des kilomtres du but. Une fille
de Jefferson s'en saisit au rebond et marqua sans
aucune opposition de la part des Mustang ! J'tais plus
lamentable que jamais et me traitais intrieurement de
tous les noms. Pourquoi avais-je accept de participer ?
Judith me fusillait du regard. Pour arrter les dgts,
je reculai et me plaai dans un coin. J'avais dcid de
prendre part le moins possible l'action.
Au bout de cinq minutes en premire mi-temps,

les choses tournaient trs mal pour nous. Jefferson


menait dj douze... deux !
Judith essaya de faire une passe Anna, mais
trop faiblement. La balle arriva droit sur une petite
blonde de Jefferson. Contrairement son habitude,
Judith se mit traner derrire son adversaire.
Quelque chose clochait.
Trente secondes plus tard, le ballon rebondissait
au milieu du terrain. Anna s'en approcha, mais elle
donnait l'impression de se mouvoir au ralenti. La petite
blonde fut plus rapide et l'attrapa. Anna aussi avait
l'air puise. C'tait bizarre !
L'quipe de Jefferson fona, se passant la balle
de fille en fille. Nos joueuses, elles, taient plantes l
comme des poteaux. Vides d'nergie, elles se
contentaient de les regarder.
Judith hurla :
Allons-y, les Mustang !
Elle voulait probablement se redonner du
courage. Mais elle se mit aussitt biller. Et il n'y eut
que moi pour entendre Hlne :
Allez, les filles, allez ! Rveillez-vous ! Cours,
Judith, mais cours, ne lambine pas !
Judith lana mollement la balle sur le sol. Elle

rebondit loin d'une joueuse de Jefferson. Je parvins


la subtiliser, et courus toute vitesse.
Arrive sous le panneau, je me retournai et
constatai, oh surprise !, que j'tais toute seule. Personne
pour me contrer ! Personne ne m'avait suivie ! Les
Mustang taient encore l'autre bout, marchant
lentement dans ma direction.
videmment, toute l'quipe adverse se rua sur
moi. Je tirai. Le ballon toucha le bord du panier, et
retomba droit dans mes mains. Je fis une autre
tentative. Encore rat !
Judith fit mine de l'attraper, puis se ravisa. Elle
tait comme paralyse ! Je ressaisis le ballon, dribblai
une fois, deux fois, trois fois, et tirai !
mon grand tonnement, la balle sembla hsiter
sur le rebord du cercle et... miracle ! C'tait un des
trs rares points que j'avais marqus dans ma vie !
Super ! Bravo, Sam, s'enthousiasma Hlne
depuis la touche.
Les Mustang articulrent de faibles
encouragements. Hlne hurlait :
Piquez-leur la balle, qu'est-ce que vous
attendez ? Qui m'a donn de telles mauviettes ?

Mais Judith s'emmla les pieds et tomba. Je la


regardai, mduse. Elle se releva avec difficult, puis
billa bruyamment. Les autres filles ressemblaient elles
aussi des automates, comme si elles taient atteintes
par la maladie du sommeil.
"Qu'est-ce qui se passe ?" me demandai-je.
Un coup de sifflet strident retentit. Il me fallut
un certain temps pour m'apercevoir que c'tait la mitemps.
Dpchez-vous, les Mustang, ordonna Hlne en
nous faisant signe d'approcher.
Je courus rapidement vers elle. J'tais en pleine
forme.
Et pendant qu'Hlne continuait ses injonctions,
je regardais les filles arriver, extnues.
C'est ce moment prcis que je compris : mon
souhait s'tait ralis !

Chapitre 11.
Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquita Hlne comme
nous nous regroupions autour d'elle.
Elle examina chacune d'entre nous avec attention.
Anna se laissa tomber lourdement sur le parquet. Elle
pouvait peine garder les yeux ouverts. Judith tait
adosse contre le mur de la salle et respirait
difficilement. La sueur coulait sur son visage livide.
Hlne frappa dans ses mains :
Allez, du cran, les filles ! Qu'est-ce que vous
avez donc aujourd'hui ?
On manque d'air ici, se plaignit une des
joueuses.
Je n'en peux plus, se lamenta une autre,
billant s'en dcrocher les mchoires.
On a peut-tre attrap une maladie ? suggra
Anna, toujours allonge.
Tu es malade, toi aussi ? me demanda Hlne.
Non, je me sens plutt bien. Enfin, comme
d'habitude, rpondis-je.

J'entendis Judith grommeler quelque chose alors


qu'elle essayait pniblement de se dcoller du mur.
L'arbitre siffla la seconde mi-temps et nous reprmes le
jeu.
- Je n'y comprends rien, bredouilla Hlne, en
secouant la tte et en aidant Anna se relever. Rien de
rien !
Moi, je comprenais. Je comprenais trop bien
mme ! Mon souhait tait exauc ! Je n'arrivais pas y
croire. Clarissa avait donc vraiment des pouvoirs
magiques ! Elle avait fait ce que je dsirais. Mais pas
vraiment comme je me l'tais imagin.
Maintenant je me souvenais clairement de mes
paroles. J'avais voulu devenir la meilleure de l'quipe,
c'est--dire jouer mieux que les autres, beaucoup mieux.
Mon souhait s'tait ralis, mais pas parce que je
m'tais amliore, loin de l. Parce que les autres
taient inexistantes ! Par la force des choses, j'tais
donc... la moins mauvaise !
"Comment ai-je pu tre aussi idiote ? m'injuriaije en regagnant ma place. Les voeux, c'est bien connu, ne
se ralisent jamais comme on l'imagine !"
En arrivant au centre du terrain, je vis Judith,
Anna et toute la bande, les pieds visss sur le plancher,

les paules rentres, le regard dans le vague.


Cependant, pour tre honnte, je dois reconnatre que je
prenais plaisir observer cette situation. Je me sentais
parfaitement bien. Je n'prouvais aucun remord. Judith
et Anna mritaient ce qui leur arrivait ! Je tchai de ne
pas trop ricaner quand elles regagnrent leurs places.
L'arbitre fit la remise en jeu entre Judith et une
joueuse de Jefferson. Celle-ci sauta trs haut. Malgr
un rel effort, Judith n'arriva pas dcoller du sol !
Son adversaire envoya la balle une de ses coquipires
et, ensemble, elles s'lancrent vers notre but. Je me
prcipitai leur poursuite. Les autres filles de mon
quipe pouvaient tout juste marcher. Jefferson marqua
le point trs facilement.
- Allez, on va les avoir, criai-je Judith en
frappant dans mes mains.
Elle me regarda tristement. Ses yeux verts
semblaient dlavs, abattus.
- Mais prenez-leur le ballon ! Allons-y, les filles
! Allez, du courage ! m'exclamai-je avec toute l'nergie
dont j'tais capable.
Je me dmenais comme jamais ! Judith pouvait
peine faire rebondir le ballon devant elle. Je le lui pris
et dribblai jusqu'au panier adverse. L, une fille de

Jefferson me poussa par-derrire au moment o je


tirais.
Sanction : deux lancers francs.
Les Mustang mirent une heure se ranger sur les
cts, et, bien entendu, je ratai mes deux tentatives.
Mais je m'en fichais perdument !
- Allez, on les aura, continuai-je. On dfend, on
dfend !
J'tais devenue la fois joueuse et supporter !
Contempler Judith et Anna puises, se tranant comme
des larves, et les entendre se faire siffler, c'tait
terrifiant... et fantastique la fois !
On perdit de vingt-quatre points !
Judith, Anna et toutes les autres taient
soulages de voir la partie termine. Je me prcipitai
aux vestiaires pour me changer. J'tais aux anges.
Lorsqu'elles arrivrent en titubant, j'avais presque fini
de m'habiller. Judith s'avana vers moi et s'appuya
contre mon casier. Elle me regarda d'un air souponneux
:
D'o tiens-tu cette forme d'enfer ?
Elle faisait peine voir : la sueur coulait le long
de son front et ses cheveux roux taient plaqus par la

transpiration. Je haussai les paules :


Je ne sais pas, Judith. Je me sens exactement
comme d'habitude.
Je n'y comprends vraiment rien, Piaf.
Vous avez d attraper la grippe ou une autre
salet. Pour moi, c'tait super ! Je n'ai jamais si bien
jou !
Je n'en peux plus, gmit Anna en s'asseyant.
demain, lanai-je en ramassant mes affaires.
Soignez-vous bien !
J'tais contente de moi, et en mme temps mal
l'aise. Jusqu'o irait l'abattement des filles ? En
sortant des vestiaires, je tchai de me rassurer, de me
dire qu'elles allaient se rtablir, qu'il ne fallait pas
s'en faire.
Seulement, dans mon for intrieur, je n'en menais
pas large. Je me sentais coupable.
Le lendemain, la catastrophe me tomba dessus
comme la foudre !

Chapitre 12.
Le lendemain, Judith et Anna taient absentes !
Je ne cessais de regarder leurs places inoccupes, de
me retourner comme si j'esprais qu'elles
apparatraient enfin, par miracle. Mais quand la cloche
sonna, il n'y avait toujours personne !
Terrorise, je me demandais si les autres filles
de l'quipe taient malades, elles aussi.
Je tremblais comme une feuille.
taient-elles trop puises pour venir en classe ?
Une ide effrayante me traversa l'esprit : et si elles
restaient dans cet tat jusqu' la fin de leurs jours ? Si
cette maldiction allait durer toute leur vie ? Et si,
comble de malheur, Judith, Anna et les autres
s'affaiblissaient petit petit, et puis mouraient ? Ce
serait ma faute. Je serais coupable, la seule coupable !
Je me sentais glace. J'avais l'estomac lourd,
comme si j'avais aval une pierre. Jamais de toute ma
vie je ne m'tais sentie aussi honteuse.
J'essayais de chasser ces affreuses penses, mais

c'tait plus fort que moi. Les copines pouvaient mourir


cause de ce voeu irrflchi !
"Je serais un assassin !", me rptai-je avec un
frisson d'horreur.
Sharon, notre professeur, parlait de choses et
d'autres. Je n'coutais pas ce qu'elle disait. Je passais
mon temps fixer les deux chaises vides.
"Anna, Judith. Mon Dieu, qu'est-ce que je vous ai
fait ?", sanglotais-je.
Au djeuner, je racontai toute l'histoire Nic.
Il faillit s'trangler avec son sandwich, tellement
il trouvait a drle :
Et au Pre Nol, tu y crois aussi ?
Mais je n'tais pas d'humeur apprcier ses
blagues. J'tais bouleverse. J'avais envie de vomir.
Je t'en supplie, Nic, crois-moi. Je sais que a
parat totalement absurde...
Il me regarda avec attention cette fois-ci :
Tu es srieuse ? Je pensais que tu plaisantais,
Sam. Que tu avais tout invent.
coute-moi bien. Si tu avais assist au match
d'hier, tu aurais compris que ce n'est pas une blague,
protestai-je en m'appuyant des deux poings sur la table.
Elles marchaient comme des somnambules.

J'tais tellement impressionne par ce souvenir


que mes paules commencrent frmir. Je me cachai
les yeux pour ne pas montrer que je pleurais.
D'accord, essayons de rflchir, dit-il
doucement.
Son sourire en biais s'estompa, laissant place
une moue pensive. Je compris qu'il commenait enfin
me prendre au srieux !
Je n'ai pens qu' a toute la matine, confiaije en essuyant mes larmes. Tu te rends compte ? Je
serai une criminelle si elles meurent.
Arrte, Sam, tu dbloques compltement.
Judith et Anna n'ont strictement rien. Tout a, c'est
dans ta tte. Elles sont srement fraches comme des
roses !
Si seulement tu pouvais avoir raison,
marmonnai-je tristement.
Le visage de Nic s'illumina :
Je sais quoi faire. On va voir Audrey.
Je mis un petit moment saisir ce que Nic voulait
dire par l. Audrey est l'infirmire de l'cole.
Lorsqu'un lve s'absente, les parents doivent la
prvenir le matin. Oui ! Elle allait srement nous
renseigner.

Bonne ide ! approuvai-je.


Je renversai presque ma chaise en me prcipitant
dans le couloir.
Une minute ! Je viens avec toi, fit Nic.
Nous courmes et arrivmes juste temps.
Audrey tait en train de fermer sa porte. C'tait une
petite femme d'une quarantaine d'annes, avec des
cheveux blond cendr, ramens sur sa tte pour former
un chignon. Elle portait toujours des jeans larges et
mous, des T-shirt uss, et jamais de blouse.
C'est l'heure du djeuner, gmit-elle en nous
voyant arriver. Je meurs de faim...
Audrey, pouvez-vous nous dire pourquoi Judith
et Anna ne sont pas venues aujourd'hui ? l'interrompisje, essouffle.
Pardon ?
J'avais parl tellement vite qu'elle n'avait rien
compris.
Judith Woodstock et Anna Gelley, rptai-je,
le coeur battant. Pourquoi sont-elles absentes ? Les
yeux ples d'Audrey exprimrent de la surprise.
Judith et Anna n'ont pas pu venir en classe...
Elle parut triste et baissa les paupires.

Chapitre 13.
Elles sont absentes pour au moins une semaine,
expliqua Audrey.
J'tais paralyse :
Comment ? Qu'est-ce que vous dites ? Elles
sont... quoi ?
Elles sont alles chez le mdecin. Leurs mres
ont appel ce matin. Elles ont une sorte de grippe et
sont trop fatigues pour venir en classe.
Je poussai un soupir. Heureusement, Audrey tait
occupe fermer la porte et elle ne remarqua pas mon
angoisse. Puis elle nous quitta prcipitamment.
On sait au moins qu'elles ne sont pas mortes,
fis-je remarquer.
Tu as russi me flanquer la trouille, avoua
Nic. Tu vois, elles ont juste la grippe. Je suis sr que
les mdecins...
Mais non, elles n'ont pas la grippe. Tout a,
c'est la consquence de mon voeu.
Appelle-les demain. Tu verras, elles iront dj

beaucoup mieux.
Je ne peux pas attendre. Il faut que je fasse
quelque chose pour les empcher de s'affaiblir de plus
en plus, jusqu' ce qu'elles rabougrissent et qu'elles
meurent.
Calme-toi ! Il faut qu'on aille en cours. Je
pense que tu te fais du mouron pour rien, Sam.
Attendons demain.
Elle m'a dit que j'avais droit trois voeux,
bredouillai-je sans couter Nic. Je n'en ai fait qu'un...
Sam, Sam, tu drailles compltement.
Il faut que je retrouve cette trange femme. Il
le faut absolument. Je peux supprimer mon premier
souhait ! Elle a dit que j'avais droit trois voeux, donc
le deuxime peut annuler le premier, non ?
Cette simple possibilit me rconforta.
Et comment vas-tu la retrouver ? demanda Nic.
Je ne sus que rpondre.
Le problme tait bien l !
Comment allais-je la retrouver ?

Chapitre 14.
Tout l'aprs-midi je ne pensai qu' a. Je ne
suivis rien de ce qui se passait en classe. la fin de la
journe, nous emes un contrle de grammaire. Je
regardais les verbes comme si c'tait du chinois !
Au bout d'un certain temps, j'entendis le
professeur m'appeler. Il tait debout devant moi et
avait d rpter mon nom plusieurs fois avant que je
comprenne qu'il s'agissait de moi.
a ne va pas, Sam ? s'inquita-t-il. Tu n'as
toujours pas commenc ton analyse grammaticale.
Je ne me sens pas trs bien, avouai-je. Mais a
ira...
Je mentais. a ne pouvait pas aller tant que je
n'aurais pas fait annuler le mauvais sort que Clarissa
avait jet ! Oui, mais o la retrouver ? O ? Aprs
l'cole j'allai l'entranement de basket. Tout le monde
tait absent et la sance fut supprime. C'tait cause
de moi. Il n'y avait personne cause de moi.
Je pris ma veste et claquai la porte du gymnase.

J'tais dprime. Soudain, une ide me traversa


l'esprit.
Il fallait que je retourne dans les bois, l o j'avais
rencontr la femme. C'est l que je la retrouverais. Je
le pressentais. C'tait probablement son lieu de rendezvous. Peut-tre qu'elle m'y attendait ? Je
m'encourageais : "Elle sait que je veux la revoir.
Comment n'y ai-je pas pens plus tt ?"
Un peu ragaillardie, je courus vers la sortie du
collge. Le hall tait presque vide.
Brusquement un visage familier s'encadra dans
l'embrasure de la porte. C'tait celui de ma mre. Elle
me fit un signe de la main. Elle portait une casquette de
laine rouge et blanche sur ses cheveux blonds, coups
court. Bien que ne faisant plus de ski depuis des annes,
elle avait mis sa doudoune.
Maman, qu'est-ce que tu fais ici ?
Tu as oubli le docteur Stone ? s'tonna-t-elle,
agitant les cls de sa voiture.
L'orthodontiste ? Aujourd'hui ? Mais je ne
peux pas. C'est impossible.
Il faut y aller, rtorqua ma mre d'un ton
ferme. Tu sais quel point c'est difficile d'obtenir un
rendez-vous !

Elle me saisit par la manche de mon blouson.


Je ne veux plus porter d'appareil, grognai-je,
tout en me rendant compte que j'tais en train de me
conduire comme un bb.
Tu n'en auras peut-tre plus besoin. On fera ce
que le docteur dcidera.
Mais, maman, j'ai... j'ai... Je cherchais une
excuse.
Je ne peux pas y aller. Je suis venue vlo !
lanai-je en dsespoir de cause.
Apporte-le ici et mets-le dans le coffre,
ordonna-t-elle sans sourciller.
Il n'y avait rien faire. Je devais y aller, je
n'avais pas le choix. Quelle dveine !
Chez le docteur Stone, mon obsession m'envahit
de nouveau. Et, malgr les paroles rconfortantes de
Nic, je me reprsentais Judith et Anna maigrissant,
s'affaiblissant, dprissant ! Je ne pouvais pas
chapper ces images. Je m'imaginais au basket,
dribblant comme une agite, pendant que Judith et les
autres restaient allonges sur le sol, tchant de suivre
la partie, mais trop puises pour soulever leur tte !
Ce soir-l, aprs le dner, je me sentis tellement

mal que je tlphonai Judith, pour la premire fois de


ma vie. Sa mre me rpondit. Elle paraissait fatigue et
tendue :
All ! Qui est l ?
Je faillis raccrocher, mais je me prsentai tout
de mme :
Je suis une amie de classe de Judith, Samantha
Piaf.
"Tu parles d'une amie !"
Je ne sais pas si Judith pourra te rpondre.
Elle est trs fatigue.
Qu'a dit le docteur ?
Attends, je vais voir comment elle se sent,
enchana madame Woodstock sans rpondre ma
question.
Je patientai ; j'entendis des murmures et la
musique d'un dessin anim.
La voil, annona la mre de Judith. Mais ne
parlez pas trop longtemps.
All, dit Judith d'une petite voix fluette, une
voix de toute petite fille !
C'est moi, Sam, rpondis-je, essayant de cacher
le tremblement de mes lvres.

Sam ? soupira-t-elle.
Comment vas-tu ?
Sam, quel sort nous as-tu jet ?
a alors ! Comment avait-elle devin ?

Chapitre 15.
Qu'est-ce que tu veux dire par l ?
bredouillai-je. Tu es devenue folle ou quoi ?
Toutes les filles sont malades. Anna, Arlne,
Chris... Toutes sauf toi !
a ne veut pas dire...
Si, je pense que tu nous as bien jet un sort !
m'interrompit-elle.
Elle semblait srieuse.
J'espre que tu vas mieux, risquai-je.
Au revoir, Piaf !
Elle me raccrocha au nez. Mduse, je reposai le
tlphone. Pensait-elle vraiment ce qu'elle avait dit ?
Elle m'avait paru vraiment puise, comme sans vie. Je
me sentais toujours coupable et furieuse aussi. Elle
savait tellement bien me mettre en rage ! Mais, cette
fois, je devais ravaler ma colre. Tout a tait de ma
faute.
Il fallait que je me dbrouille toute seule pour
librer Judith, Anna et les autres de cet affreux

sortilge !
Le lendemain matin, Judith et Anna taient,
comme prvu, toujours absentes.
l'heure du djeuner, je demandai Nic s'il
voulait venir avec moi la sortie pour chercher mon
trange sorcire.
Jamais, affirma-t-il en secouant la tte. Elle va
me transformer en crapaud ou en n'importe quoi
d'autre.
Nic, sois gentil, prends les choses au srieux.
Je criai presque et plusieurs lves se retournrent.
a suffit, s'nerva Nic en rougissant sous sa
casquette.
Dsole, je suis vraiment dsole. Mais, tu sais,
je suis trs inquite.
Mes suppliques restrent vaines. Il refusa de
venir, prtextant qu'il devait aider sa mre nettoyer
la cave. Quelle drle d'ide de nettoyer une cave en
plein hiver ! Nic ne voulait pas croire mon histoire de
voeux et d'ensorceleuse. Je pense surtout qu'il n'tait
pas rassur.
Moi aussi, j'avais peur. Seulement j'avais encore
plus peur de ne pas trouver Clarissa !
Aprs la classe, je sautai sur mon vlo et fonai

vers les bois de Jefferson. C'tait une fin d'aprs-midi


grise et morne, comme d'habitude. La pluie mlange
de la neige menaait de tomber. Tout rappelait
trangement ma premire rencontre avec Clarissa.
Des copains de classe me hlrent, mais je passai
devant eux sans mme les regarder. Je me penchai sur le
guidon, pdalant le plus vite possible. Quelques minutes
plus tard, je me retrouvai dans une avenue. Elle
dbouchait sur des arbres dnuds qui formaient un mur
sombre, plus sombre encore que le ciel charg de lourds
nuages.
Pourvu qu'elle soit l, pourvu qu'elle soit l !
rptai-je au rythme de mes coups de pdales.
Soudain, je l'aperus sur le bord de la route.
Mon coeur bondit dans ma poitrine.
Elle m'attendait.

Chapitre 16.
Mon coeur battait de peur et d'excitation tandis
que je m'approchais. La sorcire me tournait le dos et
ne me vit pas arriver. Elle portait cette fois un bret
en laine pourpre et un long manteau noir qui lui
descendait jusqu'aux chevilles.
Je freinai. Mes pneus crissrent sur les graviers.
Je l'interpellai, hors d'haleine :
Il faut que je fasse un autre voeu...
Elle se retourna, et j'eus un haut-le-corps !
Son visage tait jeune, couvert de taches de
rousseur. Ses cheveux taient courts, blonds et boucls.
Ce n'tait pas Clarissa !
Pardon ? Que dites-vous ?
Oh ! dsole, bgayai-je. Je vous ai prise pour
quelqu'un d'autre.
J'tais tellement confuse que je restais l, sans
savoir quoi faire.
Derrire elle, deux enfants jouaient au Frisbee.
Ne le lance pas si fort, Tom. Ta soeur ne peut

pas le rattraper ! Vous tes-vous perdue ? me demandat-elle gentiment.


Non, ce n'est rien. Excusez-moi de vous avoir
drange.
Je dmarrai et roulai vers la maison. Quelle
dception ! J'avais t tellement sre que Clarissa
serait l. O pouvait-elle bien se cacher ? Peut-tre la
trouverais-je sur la route de Madison que je lui avais
indique ? Il fallait que j'y aille.
a faisait un bon bout de chemin, mais au point o
j'en tais... Je fis demi-tour. Le vent s'tait lev et le
froid me transperait.
Malgr la bruine, je vis de trs loin que Clarissa
ne tranait pas l-bas. Je distinguai seulement deux
chiens galeux. Je parcourus la rue dans les deux sens
plusieurs fois, fouillant du regard les vieilles baraques
des environs. Je perdais mon temps. J'tais
compltement gele, mes mains taient totalement
engourdies, des larmes glaces coulaient le long de mes
joues.
Laisse tomber, Sam ! me rsignai-je tout haut.
Le ciel devenait de plus en plus charg. Une tempte se
prparait. Dcourage, je rebroussai chemin et pdalai
furieusement vers le centre-ville, faisant attention

garder mon vlo droit, malgr les bourrasques. Je


m'arrtai la hauteur de la maison de Judith, une
grande btisse perche sur une pente en gazon.
"Et si je passais prendre de ses nouvelles ? Je
pourrais aussi me rchauffer un peu", pensai-je.
Toute tremblante, je traversai le boulevard et
posai mon vlo contre le mur. Puis, en frottant mes mains
pour faire circuler le sang, je remontai l'alle et sonnai.
Mme Woodstock parut trs surprise de me voir
l par un temps pareil. Je me prsentai et lui demandai
o en tait sa fille.
Son tat est stationnaire, soupira-t-elle.
Elle avait les mmes yeux verts que Judith, mais
ses cheveux taient gris. Elle me fit entrer. Une
agrable odeur de poulet grill flottait dans le salon.
Je me rendis compte alors que j'avais faim. Mme
Woodstock appela dans les escaliers :
Judith, tu as une visite.
J'entendis une vague rponse.
Monte, m'encouragea la mre de Judith en me
mettant la main sur l'paule. Mais tu es gele !
Attention ne pas tomber malade, toi aussi.
Je trouvai la chambre de Judith au bout du
couloir. J'hsitai entrer et jetai un coup d'oeil

travers la porte entrebille.


L'clairage de la pice tait tamis. Judith tait
couche. Sa tte reposait sur plusieurs oreillers. Des
livres et des magazines ainsi que des cahiers de classe
taient parpills sur son lit, mais elle ne lisait pas. Son
regard tait fixe.
La cigogne, gmit-elle en me voyant.
Je m'approchai, m'efforant de sourire :
Comment a va ?
Qu'est-ce que tu fabriques ici ? dit-elle d'une
voix rauque en me regardant froidement.
Je... je faisais du vlo, bgayai-je.
Sa colre m'effraya.
Faire du vlo, par un temps pareil ?
Elle parvint difficilement se caler dans les
coussins. Elle me dvisagea d'un air souponneux.
Je voulais juste savoir comment tu allais...
Pourquoi tu ne t'envoles pas une fois pour
toutes, Piaf, gronda-t-elle mchamment. Pour qu'on ne te
revoie plus jamais !
Quoi ?
Soudain ses lvres se crisprent et elle m'accusa
:

Tu es une sorcire, une vraie sorcire !


Comment pouvait-elle penser des choses pareilles
? J'tais abasourdie. Elle ne plaisantait pas. Elle tait
persuade de ce qu'elle disait !
Tu nous as jet un sort, j'en suis sre.
Qu'est-ce que tu racontes ?
L'anne dernire on a eu un expos sur les
sorcires, susurra-t-elle. Et on a tudi tous ces
phnomnes tranges.
Mais... tu es devenue compltement folle !
Tu tais jalouse de moi, Sam. De moi, d'Anna et
de toutes les autres.
Et alors ? rpliquai-je, furieuse.
Alors, d'un coup, toutes les Mustang sont
tombes malades. Et toi, tu vas bien ! Tu me suis ?
coute, Judith...
Tu es une sorcire ! hurla-t-elle.
Sa gorge palpita et elle se mit tousser.
Judith, tu dis n'importe quoi. Comment veux-tu
que je sois une sorcire ? Je suis dsole que tu sois
souffrante, vraiment... Mais...
Tu es une sorcire, confirma-t-elle toute
enroue. J'en ai parl aux autres. Elles sont toutes
d'accord. Un point c'est tout.

J'tais hors de moi. Un mal de tte me gagnait.


Je serrais les poings de rage.
Judith en avait parl toutes les copines en
rpandant le bruit que j'tais une jeteuse de sort.
Comment avait-elle pu me faire a ?
Une sorcire, une sorcire, chantonna-t-elle.
Soudain, je perdis patience :
Judith, je n'aurais jamais fait a si vous
n'aviez pas t aussi horribles avec moi !
Que venais-je de faire ? Tout simplement de
reconnatre que j'tais responsable de leur maladie.
Quelle erreur impardonnable ! J'avais avou que j'tais
bel et bien une... sorcire !
Je le savais, croassa Judith.
Elle pointa un doigt accusateur sur moi. Ses yeux
brillaient d'excitation.
Soudain, Mme Woodstock surgit :
Que se passe-t-il ? Pourquoi tous ces cris ?
s'alarma-t-elle, nous regardant tour tour.
C'est une sorcire, une sorcire ! Elle a avou.
Judith, ta voix ! Arrte ! lui intima sa mre.
Puis elle se tourna vers moi :
Je crois que ma fille dlire. Je t'en prie, n'y
prte pas attention !

C'est une sorcire, elle l'a avou, c'est une


sorcire, continuait Judith.
Je t'en prie, calme-toi ! Tu dois mnager tes
forces, supplia Mme Woodstock.
Je suis dsole, je m'en vais, m'excusai-je en
sortant reculons.
Je descendis les escaliers quatre quatre et
m'enfuis dans la rue.
Une sorcire, une sorcire...
Les cris de Judith me poursuivaient encore.
Je me sentais blesse, humilie et surtout en
colre. Bref, j'tais sur le point d'exploser !
Je souhaite que Judith disparaisse, et pour de
bon ! lanai-je.
Trs bien, approuva quelqu'un derrire moi. Je
me retournai promptement et vis... Clarissa. Elle tait
debout et ses longs cheveux noirs flottaient dans le
vent. Elle brandissait sa boule luisante. Ses yeux
lanaient des flammes.
J'annule ton premier voeu, ricana-t-elle de sa
voix chevrotante. Le deuxime sera exauc !

Chapitre 17.
Non ! criai-je.
Clarissa sourit, replaa son chle sur sa tte et
fit demi-tour.
Je courus derrire elle en hurlant :
Attendez, je ne souhaite pas a du tout. Je ne
savais pas que vous tiez l !
Je trbuchai sur une pierre et me tordis le pied.
Quand je relevai la tte, elle avait disparu.
Aprs le dner, Ron accepta de s'exercer au
basket. Seulement il faisait trop froid. Il commenait
mme neiger. On se dcida donc pour une partie de
ping-pong.
C'est assez difficile d'y jouer dans notre cave,
car le plafond est si bas que la balle le touche souvent
et rebondit n'importe o. Punkin adore lui courir aprs
pour l'attraper.
Le ping-pong est le seul sport qui m'amuse
vraiment. Avec mon service et mon smash, je bats Ron

trois fois sur quatre.


Et pourtant, ce soir-l, je n'avais pas le coeur
l'ouvrage.
Qu'est-ce que tu as ? s'tonna Ron pendant que
nous faisions des changes.
Je rsolus de tout lui dire au sujet de Clarissa,
de sa boule et des trois voeux. J'tais si dsempare
qu'il fallait que je me confie. J'esprais que mon propre
frre me comprendrait.
J'ai aid une femme trange, il y a trois jours,
murmurai-je. Pour me remercier, elle a promis d'exaucer
trois de mes voeux. J'en ai fait un, et maintenant toutes
les filles de mon quipe de basket vont mourir.
Ron laissa tomber sa raquette sur la table. Il
semblait surpris :
Quelle drle de concidence !
Quoi ? Que veux-tu dire ?
J'ai rencontr ma marraine, la fe, elle m'a
promis de faire de moi l'homme le plus riche du monde.
Elle va m'offrir une Mercedes en or, avec une piscine
dedans !
Et il clata de rire.
Je poussai un grognement, puis je lui envoyai ma
raquette et montai en courant dans ma chambre. Je

claquai violemment la porte et pitinai de rage, les bras


croiss sur la poitrine. Il fallait que je me calme. Afin
de m'occuper l'esprit, je dcidai de penser autre
chose. Oublier Judith, Clarissa, le nouveau voeu... Le
nouveau voeu !
Quelle tratresse ! grondai-je voix haute. Elle
m'a eue. Je ne savais pas que je formulais un nouveau
souhait.
Clarissa avait trich. Elle m'avait jou un sale
tour. Elle tait sortie de nulle part, sans prvenir.
C'tait franchement ignoble.
Je me regardai machinalement dans le miroir.
J'essayai de coiffer un peu mes cheveux. Mais il n'y
avait pas grand-chose en faire. Je commenai par les
tirer en arrire. Puis je me fis une raie au milieu, en les
laissant retomber sur les oreilles. Je ressemblais un
cocker, c'tait affreux ! Tout a ne m'aida pas me
changer les ides. Je refis ma queue de cheval, puis la
brossai un long moment. Enfin, dcourage, je soupirai,
et marchai de long en large.
Je n'avais qu'une seule question en tte : ce
deuxime voeu s'tait-il ralis comme le premier ?
Avais-je fait disparatre Judith ?
Certes, je la hassais, mais je n'aurais jamais

voulu qu'elle s'vanouisse... pour de bon. En gmissant,


je me jetai sur mon lit. Que pouvais-je faire ? Il fallait
absolument que je sache comment allait Judith.
Je dcidai de l'appeler, juste pour voir si elle
tait chez elle.
D'une main tremblante je pris le rcepteur et
composai le numro. Je dus m'y reprendre trois fois.
Mon estomac tait nou, j'avais mal au ventre. Le
tlphone sonna une fois... deux fois... trois fois. Pas de
rponse.
S'tait-elle vraiment vapore... ?

Chapitre 18.
Elle doit tre sortie, murmurai-je au quatrime
coup.
Un frisson d'pouvante descendit le long de ma
colonne vertbrale.
la cinquime sonnerie, quelqu'un dcrocha
enfin. Je reconnus sa voix :
All, all ? Judith ?
Qui est l ? demanda-t-elle.
Je raccrochai brutalement. Mon coeur battait la
chamade, mes mains taient glaces.
Je poussai un soupir de soulagement. Judith tait
bien l, elle n'avait pas disparu de la surface de la
terre. De plus, sa voix semblait tout fait normale. Ni
rauque, ni faible, juste aussi mchante que d'habitude.
Pourquoi ?
Qu'est-ce que a pouvait bien vouloir dire ?
J'allais d'un bout l'autre de la pice en essayant de
comprendre. La seule chose dont j'tais sre, c'est que
ma deuxime demande n'avait pas fonctionn !

Un peu rassure, je me couchai et plongeai


immdiatement dans un sommeil profond et sans rves.
Lorsque j'ouvris les paupires, un ple rayon de
soleil traversait les rideaux. Rvant encore moiti, je
repoussai les couvertures et m'assis. Je jetai
machinalement un coup d'oeil mon rveil : huit heures
et demie !
Sans y croire, je me frottai les yeux et vrifiai
sur ma montre. Il tait bien huit heures et demie !
Hein ? criai-je en essayant d'claircir ma voix.
Maman me rveillait tous les matins sept heures et
demie pour que je sois l'cole huit heures et demie.
Que se passe-t-il ? Je vais tre en retard. Eh !
Maman ! Maman ! appelai-je en sautant hors du lit.
Comme tous les jours de la semaine, je m'emmlai
les pieds.
Maman, je suis en retard ! continuai-je me
lamenter.
N'entendant aucune raction, je me dshabillai,
jetai ma chemise de nuit et cherchai rapidement un Tshirt et un jean.
Hou-hou, Maman, Ron ! Vous dormez toujours ?
Papa quitte gnralement la maison vers sept

heures et j'entends ses va-et-vient. Mais ce matin, tout


tait silencieux. Je terminai de m'habiller, me brossai
les cheveux en regardant mon visage encore endormi
dans la glace.
O tes-vous ? Pourquoi ne m'a-t-on pas
rveille ? On n'est pas dimanche ?
J'ouvrais grand les oreilles en enfilant mes
baskets. Je n'entendais pas la radio dans la cuisine.
"C'est bizarre... Maman est toujours branche
sur les infos. On se bagarre ce sujet tous les matins.
Elle veut couter les nouvelles, moi la musique. Mais
aujourd'hui, il n'y a pas un bruit en bas !"
C'tait anormal...
Oh, il faut que je fasse mon petit djeuner ou
quoi ? protestai-je.
Aucune rponse.
Alors, je fonai vers la chambre de mon frre.
Elle tait ferme.
Ron, tu dors encore ?
Je donnai un coup de poing sur la porte.
Rveille-toi !
Le silence tait total.
J'ouvris. La chambre tait sombre. Un rai de
lumire passait travers les volets. Les draps taient

impeccablement bords. Ron tait donc dj parti. Mais


pourquoi avait-il fait son lit ? C'tait bien la premire
fois de sa vie qu'il prenait cette peine.
Maman, appelai-je en me prcipitant dans les
escaliers. Qu'est-ce qui se passe ici ?
Je trbuchai encore une fois et manquai de
tomber. "Et de deux. Pas mal pour un dbut de journe
!"
La cuisine tait dserte. Pas de maman, ni de Ron,
ni de petit djeuner ! Peut-tre avaient-ils d s'en aller
trs tt ? Ils m'avaient certainement crit un petit mot.
Je cherchai partout. Mais rien, nulle part ! Intrigue,
je consultai la pendule : huit heures trente-cinq.
Mais pourquoi ne m'a-t-on pas rveille ?
Pourquoi sont-ils partis sans rien dire ?
Je me pinai pour voir si je ne rvais pas. Non,
tout tait malheureusement vrai !
Y a quelqu'un ? insistai-je.
Ma voix rsonna dans la maison vide.
J'attrapai mon blouson en courant. Il fallait que
je file au collge. Ce mystre s'claircirait de lui-mme
plus tard.
Je remontai l'escalier quatre quatre pour

chercher mon sac dos. Malgr mon inquitude, j'avais


faim. Je me consolai : "Bof ! Je me rattraperai la
cantine."
Dix secondes plus tard, j'tais dehors. Je filai
chercher mon vlo dans le garage, j'ouvris la porte et
stoppai net : la voiture de papa tait toujours l ! Il
n'tait donc pas au travail.
L'angoisse m'treignait de plus en plus.
O tait passe ma famille ?

Chapitre 19.
Je rentrai comme une folle et tlphonai au
bureau de mon pre. Personne ne rpondit.
En regardant l'horloge de l'entre, je m'aperus
que j'avais dj sept minutes de retard. Il me fallait un
mot d'excuse. Mais qui allait me l'crire ? Affole, je
ressortis et grimpai sur ma bicyclette. "Mieux vaut
aller au collge", me rsignai-je. J'tais inquite mais
surtout trs intrigue. "J'appellerai papa ou maman
aprs les cours."
Tout en pdalant, je rlais un peu. Ils auraient pu
me prvenir quand mme ! Les rues taient trangement
calmes : pas de voitures, pas d'enfants. Je conclus que
tout le monde tait son bureau. J'arrivai au collge en
un temps record.
Bizarre ! Je n'tais pas aussi rapide d'habitude !
Je garai mon vlo, rajustai mon sac sur les
paules et pntrai en courant dans le hall. Les couloirs
taient sombres et vides. J'entendais l'cho de mes
propres pas sur le sol.

Je jetai mon manteau dans le vestiaire et claquai


la porte. Il y eut comme un bruit d'explosion dans le
corridor dsert. Tous ces couloirs obscurs donnaient la
chair de poule.
Je me prcipitai dans ma classe.
"Ma mre a oubli de me rveiller ! Ce n'est pas
ma faute." C'tait l'excuse que j'avais invente. Ce
n'tait d'ailleurs pas une excuse, c'tait la pure vrit.
Mais je n'eus rien dire Sharon. En ouvrant la
porte, je reus un nouveau choc : pas d'lves, pas de
Sharon.
Les lumires taient teintes, les devoirs d'hier
taient encore inscrits au tableau !
Incroyable ! laissai-je chapper.
Je ne savais pas ce moment-l quel point a le
serait. Je frissonnai un instant en regardant ce
spectacle.
"Ils doivent tous tre au foyer."
Je rebroussai chemin, galopai jusque-l. Je
passai devant la salle des profs. Elle tait ouverte et
abandonne elle aussi.
"Peut-tre sont-ils tous en assemble ?"
Quelques minutes plus tard, j'ouvris toute grande la
double porte du foyer et scrutai l'obscurit. L aussi

ne rgnait que le silence.


Je me mis alors courir dans le hall, affole,
m'arrtant devant chaque pice pour vrifier s'il y
avait quelqu'un. J'tais la seule personne vivante dans
tout l'tablissement. Pas un enfant, pas un professeur !
Je vrifiai aussi la loge du concierge en bas.
Rien. J'avais l'impression de perdre la raison. O
taient-ils passs ?
J'avais la gorge serre. Je mis ma carte dans le
tlphone public et appelai chez moi. Le tlphone sonna
dix fois. Personne ne dcrocha.
Je hurlai dans le corridor :
Mais o tes-vous donc tous ?
En guise de rponse, j'entendis l'cho de mes
propres mots.
Quelqu'un m'entend ? appelai-je en plaant mes
mains en porte-voix.
Toujours rien.
Soudain, j'eus horriblement peur ! Il fallait que
je sorte de ce btiment ensorcel. Ensorcel... !
J'attrapai mon blouson et fonai jusqu'au garage
vlos. L je m'aperus qu'il n'y en avait qu'un seul : le
mien. Dans ma hte, je n'avais rien vu, rien remarqu en
arrivant tout l'heure.

J'enfilai mon blouson, mis mon sac dos et partis


toute allure vers la maison.
La scne de tout l'heure se rpta. Il n'y avait
personne dans la rue.
Mais c'est incroyable ! hurlai-je.
J'avais les jambes lourdes comme du plomb.
Panique, j'tais compltement panique. Mon coeur
battait tout rompre. Je cherchais dsesprment
quelqu'un qui parler !
mi-chemin de chez moi, je fis demi-tour et me
dirigeai vers la mairie. Le centre commercial tait juste
une centaine de mtres du collge. Je roulais au beau
milieu de la rue. Pourquoi pas ? Puisqu'il n'y avait
aucune circulation. Je passai devant la banque,
l'picerie, les boutiques qui bordaient l'avenue en
pdalant aussi vite que possible. Tout tait sinistre et
abandonn.
Il n'y avait pas me qui vive !
Je m'arrtai en face du Grand Magasin et sautai
de mon vlo. Il tomba avec fracas sur le trottoir. Je
marchai le long du mur, tendant l'oreille. Le seul bruit
provenait d'un volet que le vent faisait claquer audessus de la devanture du coiffeur !

Je criai du plus fort que je pus :


He-ho, he-ho, hoo !
Puis j'allai frntiquement de boutique en
boutique. Je pressais mon visage contre les vitres afin
de scruter l'intrieur. Je cherchais comme une folle
un tre vivant. Je remontai les deux cts de l'avenue.
Mon angoisse augmentait chacun de mes pas, devant
chaque vitrine teinte !
Quelqu'un m'entend ? He-hOOO !
Pas le moindre signe de vie...
Debout au milieu de la chausse, fixant tous ces
magasins sombres, je compris que j'tais rellement
seule.
Toute seule au monde !
"Alors, c'est a, le voeu s'est accompli ! Judith a
disparu, et la terre entire avec elle ! Tous, mon pre et
ma mre, mon frre Ron. Tous ! Et peut-tre ne les
reverrai-je jamais !"
Je m'effondrai devant le salon de coiffure, me
tordant les mains de dsespoir. Je tremblai comme une
feuille. Et maintenant qu'allais-je devenir ? J'tais
lamentable !

Chapitre 20.
Je ne sais pas combien de temps je suis reste
assise ainsi, les bras serrs sur la poitrine, la tte
baisse, fige comme une statue. Le vent soufflait dans
la ville dserte, le volet battait imperturbablement.
Soudain, je me souvins que je n'avais rien mang depuis
la veille au soir. Je me levai, l'estomac criant famine.
- Comment peux-tu penser manger alors que tu
te retrouves abandonne de tous ? me dsesprai-je.
C'tait un peu rconfortant d'entendre parler, mme si
ce n'tait que moi.
- Je meurs de faim, m'exclamai-je.
Comme une idiote, je guettai une rponse.
videmment, elle ne vint pas ! Je cherchais me
redonner du courage.
- De toute faon, c'est la faute de Judith,
murmurai-je en retournant chercher ma bicyclette.
Je roulai jusqu' la maison. En passant devant
chez les Carter, au coin de la rue, j'esprais que leur
terrier blanc viendrait aboyer comme toujours aprs

mes roues. Mais il n'y avait plus un seul chien ! Mme


mon pauvre Punkin avait disparu.
Sur cette terre il ne restait que moi, Samantha
Piaf !
peine rentre chez moi, je me fis un norme
sandwich au jambon.
Je l'avalai toute vitesse en regardant
machinalement le paquet de beurre. Il n'en restait
presque plus. Comment allais-je me nourrir ? Qu'allaisje faire quand il n'y aurait plus de provisions ?
Je remplis un verre de jus d'orange, mais n'en
bus que la moiti, pour conomiser.
"Je n'ai qu' me servir chez l'picier. Je ne
prendrai que ce dont j'aurai besoin ! me dis-je. Ce n'est
pas du vol, puisqu'il n'y a plus personne, plus personne
nulle part."
D'ailleurs a n'avait pas d'importance. Rien
n'avait d'importance. Les ides se bousculaient dans ma
tte.
Comment faire ? Je n'avais que douze ans.
Je sentais que j'allais sangloter. Je dcidai de
me prparer un autre sandwich, et l'envie de pleurer me
passa. Brusquement je pensai Judith. Ma tristesse et
ma peur se transformrent en fureur.

Si cette Judith ne s'tait pas tout le temps


fichue de moi, si elle n'avait pas pass son temps me
taquiner et ricaner et si elle n'avait pas rpt
longueur de journe : "Va donc, eh, Piaf. Envole-toi !",
rien de tout cela ne serait arriv. Si elle ne m'avait pas
dit toutes ces mchancets, jamais je ne lui aurais jet
un sort. Et je ne serais pas l'unique survivante de
Montrose.
Judith, je te hais ! hurlai-je.
Soudain, j'entendis un bruit. Je tendis l'oreille...
Un bruit de pas.
Quelqu'un marchait dans le salon.

Chapitre 21.
Je russis avaler le reste de mon sandwich et
courus, toute joyeuse.
Maman ? Papa ?
Ils taient revenus, enfin !
Mais non, ce n'tait pas eux.
leur place je vis Clarissa debout au milieu de la
pice. Ses cheveux noirs semblaient plus clairs. Elle
arborait un gentil sourire. Son chle rouge mollement
drap sur ses paules enveloppait une longue veste en
cuir. En dessous elle portait une blouse blanche avec un
col officier.
Vous ! C'est vous ! haletai-je. Comment tesvous entre ?
Elle haussa les paules sans me rpondre. Je ne
pus rprimer ma colre :
Pourquoi m'avez-vous fait a moi ? Comment
avez-vous pu faire une chose pareille ?
Je n'y suis pour rien, tu sais, rpliqua-t-elle
tranquillement.

Elle s'avana vers la fentre. Dans la clart du


matin sa peau paraissait encore plus ple et ride
qu'avant. Elle avait l'air plus vieille, plus rabougrie.
Mais enfin..., bredouillai-je.
Je n'arrivais pas trouver mes mots.
C'est ton voeu... Il s'est accompli.
Mais je n'ai jamais voulu que ma famille
disparaisse ! grondai-je, m'avanant vers elle les poings
serrs. Ni que tout le monde meure... C'est vous qui avez
fait a, vous seule !
Tu as voulu que Judith Woodstock s'vanouisse.
J'ai exauc ton voeu du mieux que j'aie pu !
Vous m'avez pige, compltement pige !
Elle eut un petit rire narquois :
La magie est souvent imprvisible. Je pensais
bien que tu ne serais pas contente, c'est pourquoi je suis
revenue. Tu peux en faire encore un. Maintenant, si tu
veux.
Oh, oui ! explosai-je. Je veux que ma famille
revienne, que tous reviennent, je...
Fais bien attention, prvint-elle en tirant la
boule rouge de son sac. Rflchis bien, c'est le dernier.
Je ne veux pas qu'il te rende malheureuse.
J'allais rpliquer, mais je me retins. Elle avait

raison, il fallait tre prudente. Cette fois-ci je n'avais


pas le droit de me tromper, ni dans la teneur du souhait,
ni dans la manire de le formuler.
Prends ton temps, m'exhorta-t-elle doucement.
Je rpte : c'est ton dernier voeu. Il sera dfinitif,
celui-l !
Je croisai son regard. Ses yeux passrent du noir
au rouge, rflchissant la lueur de la boule de cristal
qui reposait dans sa main. Je me concentrai trs fort.
Faire un voeu, faire un voeu, ce n'tait pas si facile que
a.
Que devais-je souhaiter ?

Chapitre 22.
Des nuages passaient devant le soleil, il n'y avait
presque plus de lumire dans le salon. Dans cet
clairage tamis, la figure de Clarissa s'assombrit aussi.
De profondes rides se formrent sous ses yeux, sur son
front. Elle se fondait dans l'obscurit.
Voil quel est mon voeu, annonai-je tout bas,
d'une voix tremblante.
Je parlais lentement, faisant attention chacun
de mes mots. Cette fois-ci, je ne voulais pas faire de
gaffe. Et je ne voulais pas non plus lui laisser une seule
chance de me piger.
Je t'coute, murmura-t-elle.
Son visage tait devenu presque noir. Seuls ses
yeux luisaient, aussi rouges que des flammes. Je
m'claircis la gorge et inspirai profondment :
Voil quel est mon voeu, rptai-je, essayant de
gagner du temps. Je veux que tout revienne comme
avant, que tout soit normal, sauf...
J'hsitais. Devais-je aller jusqu'au bout ?

Je veux que tout redevienne comme avant.


Seulement j'aimerais en plus que Judith m'adore et
trouve que je suis la fille la plus chouette qui ait jamais
exist.
Ton troisime voeu sera exauc et le deuxime
annul, promit-elle, levant la boule. La journe
recommencera comme si de rien n'tait. Au revoir,
Samantha.
Au revoir, rpondis-je, soulage.
Je fus absorbe par la lueur rouge.
Quand elle s'vanouit, Clarissa avait disparu.
Sam, Sam. Debout, vite dbarbouille-toi !
ordonnait ma mre d'en bas.
Je me redressai sur mon lit, frache comme une
rose.
Maman, m'exclamai-je joyeusement.
Tout me revint en mmoire. Mon rveil dans la
maison sans vie, le monde inhabit, et mon troisime voeu
! Alors je compris.
Clarissa m'avait ramene ce mme matin, comme
si rien ne s'tait pass ! Je regardai la pendule : sept
heures. Maman me rveillait au moment habituel. Je
bondis, courus en bas en chemise de nuit. Folle de joie,
je lui appliquai un norme baiser et, de toutes mes

forces, la serrai dans mes bras.


Maman !
Sam, a va ? Tu es sre ?
Elle recula, tonne.
Tu n'es pas malade ?
Bonjour, m'criai-je en embrassant le chien qui
parut, lui aussi, trs surpris. Papa est encore la maison
?
J'avais aussi envie de le voir. De savoir qu'il
tait revenu.
Il est parti il y a cinq minutes ! rpondit
maman, m'examinant d'un air souponneux.
Je la serrai de nouveau dans mes bras. Ron entra
dans la cuisine. Je me retournai et le vis me regarder
incrdule, derrire ses lunettes. Je me jetai sur lui.
Maman, qu'est-ce que tu as mis dans son jus
d'orange ? fit-il en se dbattant. Lche-moi, Sam !
Tu sais bien que ta soeur est imprvisible, ditelle calmement. Va vite t'habiller, Sam, tu vas tre en
retard !
Quel matin superbe ! m'exclamai-je.
Ouais, superbe, rpta Ron en billant. Et toi,
tu dois avoir fait de superbes rves, Sam.
Je fonai dans ma chambre et m'habillai. Comme

j'tais heureuse !
J'avais vraiment hte d'tre en classe, de revoir
mes amies, les salles pleines de monde bavardant et
riant comme toujours.
Allant aussi vite que je le pouvais, je souriais
chaque fois que je croisais une voiture. C'est fou ce que
j'aimais les gens ! Je fis signe Mme Miller qui se
penchait de l'autre ct de la rue pour ramasser son
journal. Je ne m'nervai mme pas quand le terrier des
Carter courut aprs ma bicyclette en aboyant et en
mordillant mes mollets.
Brave chien ! lui lanai-je. Tout est normal, tout
est formidablement normal !
Je poussai le portail du collge. Que c'tait bon
d'entendre les portes claquer et les enfants chahuter !
Super, lanai-je haute voix.
Un lve de cinquime tourna au coin du couloir
en pleurant et me rentra dedans. Il me fit presque
tomber par terre. Au lieu de l'attraper, comme je
l'aurais fait d'habitude, je lui fis un grand sourire.
J'tais tellement contente d'tre l, dans mon
collge bruyant et noir de monde !

Je souriais tout le temps sans pouvoir m'en


empcher. J'ouvris mon casier. Je saluai allgrement
des copains posts de l'autre ct du hall.
Je dis mme un grand bonjour Mme Reynolds,
notre proviseur.
Salut, la cigogne, lana un garon de ma classe
en grimaant et en disparaissant aussitt derrire
d'autres lves.
Je m'en fichais compltement. On pouvait
m'appeler comme on voulait, a m'tait bien gal. Que le
son de toutes ces voix tait merveilleux !
Au moment o j'enlevais mon blouson, je vis
Judith et Anna qui arrivaient, trs occupes
bavarder. Judith stoppa net en m'apercevant. Je
l'appelai prudemment :
Hello, Judith.
Je me demandais comment elle allait ragir. Estce qu'elle serait plus sympa ? Est-ce qu'elle se
souviendrait de notre haine rciproque ? Serait-elle
diffrente avec moi ?
Judith fit un petit geste de la main Anna et
fona sur moi !
Bonjour, Sam.
Elle ta sa casquette et je sursautai.

Qu'avait-elle fait ?

Chapitre 23.
Judith, bafouillai-je, berlue. Qu'as-tu fait
tes cheveux ?
Tu trouves a bien ? demanda-t-elle d'un air
inquiet.
Elle avait coup ses cheveux de devant trs
court, et s'tait nou une queue de cheval sur le ct.
Exactement... comme moi.
Je... je pense que oui, balbutiai-je.
Elle poussa un soupir de soulagement :
Oh, c'est super que a te plaise, Sam. Ils sont
coiffs comme les tiens, non ? Je ne les ai pas trop
coups. Peut-tre qu'ils devraient tre plus longs ?
Elle me regardait attentivement.
Non... non, c'est trs bien, Judith.
Bien sr, ils ne sont pas aussi beaux que les
tiens, continua-t-elle. Ils sont moins fins et trop foncs
! a alors, je n'en revenais pas.
C'est parfait, rpondis-je doucement.
Je retirai mon blouson, le suspendis dans mon

placard et pris mon sac dos.


Laisse-moi le porter, proposa Judith en me le
retirant des mains. a ne me gne pas !
Je voulus protester, mais Anna intervint en me
jetant un regard glacial :
Qu'est-ce que tu fabriques, Judith ? Viens, on
rentre en classe.
Tout coup, elle dcouvrit la nouvelle coiffure
de son amie.
Qu'est-ce que tu as fichu avec tes cheveux ?
Est-ce qu'ils sont comme ceux de Sam ?
demanda Judith en agitant sa queue de cheval.
Tu es devenue timbre ou quoi ? continua Anna
en roulant ses grands yeux.
Va en classe sans moi. J'ai parler avec Sam.
Et Judith s'adressa moi :
J'adore ton T-shirt, Sam. Tu l'as achet aux
Puces ? C'est l que j'ai trouv le mien. Regarde, j'ai
exactement le mme.
Les yeux faillirent me sortir de la tte. Elle
portait le mme T-shirt que moi, sauf que le sien tait
gris, alors que le mien tait bleu ple.
Qu'est-ce qui t'arrive ? insista Anna en se
mettant une vingtime couche de brillant sur les lvres.

Elle cogna sur la tte de Judith comme on frappe


une porte :
Il y a quelqu'un l-dedans ?
Oh ! fiche-moi la paix, tu veux, s'impatienta
Judith.
Anna se renfrogna et fit demi-tour. Judith se
retourna vers moi :
Tu peux me faire une faveur ?
Elle avait saisi mon sac sur son paule gauche et
portait le sien sur la droite.
Est-ce que tu peux m'aider m'entraner au
lancer franc, cet aprs-midi ?
Je n'tais pas sre d'avoir bien compris. Je la
regardais fixement, la bouche grande ouverte.
Tu veux bien ? supplia-t-elle. Je voudrais
tellement essayer de tirer comme toi, tu sais, avec la
main en dessous !
a, c'tait trop, vraiment ! En observant Judith
avec attention, je dcelai dans ses yeux comme une sorte
d'adoration. C'tait elle qui tirait au but le mieux de
toute l'quipe, et elle me suppliait de lui apprendre le
faire !
D'accord, je te montrerai.
Merci, Sam, tu es une vraie copine, se rjouit-

elle, reconnaissante. Et, dis-moi, est-ce que je pourrais


aussi t'emprunter tes notes de travaux pratiques ? Les
miennes sont tellement en dsordre.
Tu sais... mes notes sont si mal rdiges que je
ne m'en sors pas moi-mme !
Je les copierai et te les rendrai tout de suite,
jur ! promit-elle en reprenant son souffle.
Les deux sacs devaient commencer peser lourd.
D'accord, tu peux les prendre.
O as-tu trouv tes baskets ? me demanda-telle. J'en voudrais une paire comme a.
On entra en classe. Plusieurs lves dvisagrent
Judith comme si c'tait un Martien qui portait mon sac.
Quelle rigolade !
J'tais trs satisfaite de moi. Le changement de
comportement de Judith tait proprement hilarant. Ce
que je ne savais pas, c'est que cette farce devait se
transformer rapidement en cauchemar.

Chapitre 24.
Les ennuis srieux commencrent lorsque Judith
ne me laissa plus faire un pas toute seule. O que j'aille,
elle me tournait autour. Quoi que je fasse, elle faisait
pareil. Si je taillais un crayon, elle taillait le sien.
Sharon dut mme nous sparer pendant l'tude.
Judith n'arrtait pas de me parler.
Pendant le djeuner, je pris ma place habituelle,
en face de Nic. Je n'avais pas encore commenc
raconter la nouvelle attitude de Judith que celle-ci
arriva.
Nic, tu peux te dplacer d'un cran ? Je
voudrais m'asseoir ct de Sam.
Judith posa son plateau sur la table.
Tu ne voudrais pas qu'on change nos djeuners
Sam ? Le tien a l'air tellement meilleur que le mien.
a devenait ridicule. Je brandis mon sandwich au
thon dj ramolli :
C'est a que tu veux ?
Oh ! oui. Tiens, prends ma pizza, fit-elle en la

glissant vers moi. C'est toi qui choisis toujours les


meilleurs plats...
En face de nous, Nic ouvrait des yeux ronds
comme des soucoupes. Il ne comprenait plus rien. Moi
non plus d'ailleurs. Judith ne voulait qu'une seule chose
au monde : me ressembler en tout !
quelques tables de l, Anna tait assise toute
seule, en train de bouder. Elle jetait vers nous des
regards dsapprobateurs. Puis elle baissa le nez dans
son assiette.
Aprs le djeuner, Judith me suivit jusqu' mon
casier. Elle m'aida sortir mes livres et mes cahiers.
Elle me demanda si elle pouvait encore porter mon sac.
Au dbut, tout a me sembla assez drle. Mais,
bientt je fus agace et mme gne.
Les copains commenaient srieusement se
moquer de nous. Deux garons de ma classe nous
suivirent mme en ricanant.
Je me rendis trs vite compte que Judith me
faisait passer pour une abrutie totale.
On va encore te poser un appareil dentaire ?
Oui, bredouillai-je. Je suis furieuse contre le
docteur Stone.
Formidable, dit Judith. Alors, moi aussi, j'en

veux un.
Je filai au gymnase. Nous avions un match cet
aprs-midi-l.
Les joueuses d'Edgemont taient dj sur le
terrain en train de s'chauffer. Presque tous leurs
lancers tombaient dans le panier, elles taient grandes
et agiles. On nous avait dit qu'elles taient trs bonnes,
et a en avait tout l'air.
Je me changeai rapidement et fonai hors du
vestiaire. Notre quipe tait regroupe autour d'Hlne
pour couter les instructions de dernire minute. En
m'chauffant je priais pour ne pas avoir l'air trop
ridicule !
Quand je rejoignis les autres, Judith me sourit,
radieuse. C'est l qu'elle me mit vraiment mal l'aise :
Enfin la voil. Notre star !
Tout le monde clata de rire, bien sr ! Jusqu'
ce que Judith annonce :
Avant de commencer, je crois qu'il faudrait
nommer Sam capitaine !
Tu es folle ou quoi ? s'touffa Anna.
Certaines filles ricanrent. Hlne me regarda,
interloque.
Notre meilleure joueuse doit tre le capitaine,

continua Judith, srieuse. a doit donc tre Sam. Ceux


qui sont d'accord, levez la main !
Personne d'autre que Judith ne leva la main, bien
videmment !
Qu'est-ce qui t'arrive ? intervint Anna,
furieuse. quoi tu joues, Judith, tu veux fiche en l'air
l'quipe ?
Judith et Anna se disputrent. Hlne dut
intervenir et examina Judith de la tte aux pieds comme
si cette dernire avait perdu la boule.
On verra plus tard qui sera capitaine.
Maintenant on essaie de bien jouer et de gagner !
D'accord ? La partie fut un vrai dsastre.
Judith imita tout ce que je faisais. Si je
trbuchais, elle trouvait le moyen de se prendre les
pieds dans quelque chose. Si je faisais une mauvaise
passe une joueuse de l'autre camp, elle faisait pareil.
Si je ratais un enroul, juste sous le panier, la
fois d'aprs, lorsqu'elle avait la balle, elle faisait la
mme erreur, exprs ! Pour couronner le tout, elle
passait son temps frapper dans ses mains en criant :
Vas-y, Sam. Bien essay, Sam. C'est toi la
meilleure, Sam !

C'tait vraiment horrible.


videmment nos adversaires se moquaient de nous.
Elles rirent gorge dploye quand Judith tomba la
tte la premire dans la rambarde parce que j'avais
fait la mme chute juste avant.
Mais Anna et les autres ne riaient pas, elles.
Elles taient enrages.
Judith, tu fiches tout en l'air exprs ?
s'indigna Anna au milieu de la partie.
Non, s'insurgea Judith d'une voix perante.
Pourquoi imites-tu cette nesse, alors ?
Judith se jeta sur Anna et la fit tomber. Elles se
battirent furieusement en hurlant et en se tirant les
cheveux.
L'arbitre et Hlne durent les sparer. Elles
reurent une srieuse leon sur le sport et la sportivit
en gnral et furent renvoyes au vestiaire.
Hlne me fit asseoir sur le banc de touche. Cela
me fit plaisir. J'en avais vraiment assez de jouer. Je
regardais distraitement le reste de la rencontre, sans
pouvoir vraiment m'y intresser.
Je repensais mon troisime et dernier voeu !
Lui aussi se rvlait dsastreux !
mon grand dsespoir, l'adoration que Judith me

portait tait pire que sa haine. Quand elle me dtestait,


j'avais au moins la tranquillit.
Maintenant elle me suivait partout, imitant tout
ce que je faisais comme un toutou.
Je regrettais amrement le bon temps,
lorsqu'elle se moquait de moi sans cesse, devant toute la
classe, quand elle me rptait : "Va donc, eh, Piaf.
Envole-toi !"
Malheureusement, je ne pouvais plus rien faire.
J'avais puis mes trois voeux. tais-je condamne
subir Judith jusqu' la fin de mes jours ?
On perdit de quinze ou seize points. vrai dire,
je ne m'intressais pas du tout au score, j'aurais juste
voulu ne pas tre l !
Lorsque je pntrai dans le vestiaire en tranant
les pieds, Judith m'attendait. Elle me tendit une
serviette en me donnant une grande tape dans le dos :
Quelle bonne partie, tu ne trouves pas ?
Je ne pus qu'ouvrir la bouche, sans arriver
mettre un son !
Dis, on peut travailler ensemble aprs le dner,
me chuchota-t-elle avec des yeux implorants. S'il te
plat, tu pourrais m'aider pour l'algbre. Tu es bien
plus forte que moi. Tu es gniale en algbre !

Par chance, je devais rendre visite ma tante


avec mes parents. J'avais une bonne excuse pour cette
fois. Allais-je en trouver d'aussi bonnes le lendemain et
les jours suivants ?
Que pouvais-je bien faire ? Me fcher et lui dire
de me laisser tranquille ? J'avais voulu devenir pour
elle la personne la plus formidable du monde.
Maintenant, c'tait fait. Judith tait conditionne par
le sort que lui avait jet Clarissa.
L'envoyer balader ne servirait rien ! Peut-tre
fallait-il l'ignorer. Mais elle me suivait partout comme
une ombre, me posant un million de questions, voulant me
servir comme une domestique.
Pendant le dner, mes parents s'aperurent que je
n'tais pas comme d'habitude. J'tais compltement
absorbe dans mes penses.
Qu'est-ce que tu as, Sam ? s'inquita un peu ma
mre.
Il fallut que je mente, bien sr :
Rien, je rflchissais mes devoirs.
Le soir, lorsque nous revnmes la maison, sur le
rpondeur il y avait quatre messages, tous pour moi. Et
tous de Judith bien sr !

Tiens, c'est curieux, remarqua ma mre. Je ne


savais pas que vous tiez si copines.
Bah ! elle est dans ma classe, tu sais.
Je savais bien que je ne pouvais rien expliquer.
Je filai dans ma chambre, mis ma chemise de nuit,
teignis la lumire et sautai dans mon lit.
Pendant un long moment, je restai sur le dos
contempler les ombres des arbres qui allaient et
venaient sur le plafond. J'essayai de me relaxer en
comptant les moutons.
peine commenai-je m'assoupir que j'entendis
les lattes du parquet craquer.
J'ouvris les yeux et vis comme une silhouette se
dplacer dans l'obscurit.
Je poussai un cri. Avant que j'aie pu faire un
mouvement, des doigts agripprent mon bras.

Chapitre 25.
Je voulus hurler, mais une main me couvrit la
bouche.
Brusquement, la lumire s'alluma.
Judith !
Elle me souriait, ses yeux brillaient d'excitation.
Chut, ordonna-t-elle en posant son index sur ses
lvres.
Qu'est-ce que tu fais ici ? bredouillai-je avec
difficult. Comment as-tu fait pour entrer ?
J'en avais le souffle coup.
La porte de derrire tait ouverte. Je me suis
cache dans le placard en t'attendant. Je crois mme
m'y tre un peu endormie.
Mais que veux-tu, la fin ?
Son sourire disparut. Elle fit la moue :
Tu te souviens, on devait tudier ensemble
aprs le dner. Alors je t'ai attendue, Sam, finit-elle
par avouer d'une toute petite voix.
J'en ai marre ! Fiche le camp ! criai-je.

J'allais continuer sur le mme ton, mais un coup


frapp la porte me fit taire.
a va, Sam ? demanda mon pre. Avec qui
parles-tu ?
Je parlais toute seule, tout va bien !
Tu n'es pas au tlphone, j'espre. cette
heure-ci, ce n'est pas correct, tu sais.
Non, non, je vais dormir maintenant.
J'attendis qu'il descende l'escalier, puis je
murmurai, me retournant vers Judith :
Il faut que tu rentres chez toi tout de suite !
Pourquoi ? chuchota-t-elle, peine. Tu avais dit
qu'on allait rviser notre algbre.
Je n'ai jamais dit a. Et puis, de toute faon, il
est trop tard. Il faut que tu rentres, tes parents
doivent tre inquiets !
Elle secoua la tte :
Ils ne m'ont pas vue sortir. Ils dorment
l'heure qu'il est. Sam, tu es vraiment formidable de te
proccuper d'eux. Tu es la fille la plus gniale que je
connaisse !
Ses compliments idiots m'nervaient. J'aurais
voulu pouvoir la dchiqueter en petits morceaux.
Ta chambre est chouette. C'est toi qui as fait

cette collection d'affiches ?


Je devenais folle.
Judith, rentre chez toi immdiatement,
articulai-je lentement en dtachant mes mots afin
d'tre sre qu'elle comprenne bien.
On pourra rviser ensemble demain ?
poursuivit-elle comme si elle n'avait rien entendu. J'ai
besoin de ton aide.
On verra. Mais ne reviens plus jamais chez moi
comme a !
Tu es si intelligente, susurra-t-elle. O as-tu
trouv cette chemise de nuit ? J'en voudrais une aussi,
avec les mmes rayures.
Je russis la faire taire. Puis je me glissai hors
de la chambre. Tout tait teint, mes parents dormaient.
Silencieusement, sur la pointe des pieds, nous
descendmes, marche par marche. Je la poussai dehors
et refermai doucement la porte derrire elle.
Je restai un instant immobile, le coeur palpitant.
Qu'allais-je faire ? Ou, plutt, que pouvais-je faire ?
Je mis des heures m'endormir et, quand enfin j'y
parvins, je rvai de Judith !
Au petit djeuner, maman me dit que j'avais l'air

fatigue. Je dus avouer que je n'avais pas trs bien


dormi. Quand je sortis de la maison, Judith m'attendait
sur la route.
Elle me sourit et me fit un signe de bienvenue.
Je pensais que nous pourrions marcher jusqu'au
collge ensemble, ce matin. Mais si tu veux y aller
vlo, je peux courir ct de toi.
Non, piti, non !
Elle me rendait cingle. Je n'en pouvais plus, mais
alors plus du tout... Je jetai mon sac et courus, sans
mme savoir o. Je m'en fichais. L'essentiel tait de me
dbarrasser de Judith !
Sam, attends, attends-moi...
Je me retournai. Oh non ! Elle me poursuivait.
Va-t'en, va-t'en ! hurlai-je.
Ses baskets claquaient sur le macadam.
J'essayais de la semer en tournant derrire des
haies, en prenant des ruelles, n'importe o. Je voulais la
distancer tout prix !
Je ne savais plus ce que je faisais, je ne savais
pas o je courais. Je courais, un point c'est tout !
Judith, elle, me suivait toujours. Sa queue de
cheval sautait chacune de ses enjambes.

Sam, attends-moi, attends-moi, suppliait-elle,


hors d'haleine.
Nous arrivmes dans les bois. Je me faufilai
parmi des broussailles, sautant par-dessus les branches
et les tas de feuilles mortes... Il fallait que je la sme,
qu'elle ne me trouve plus. Mais je trbuchai sur une
racine et m'croulai, le nez dans un tapis de mousse.
Normal pour une idiote comme moi, non ?
Une seconde plus tard, elle tait l, debout mes
cts.

Chapitre 26.
Je regardai en l'air. ma grande stupfaction,
ce n'tait pas Judith mais... Clarissa !
Elle tait penche sur moi. Ses yeux noirs me
fixaient intensment.
Encore ! Quelle maldiction, me lamentai-je en
essayant de me relever.
Pauvre Sam, tu es malheureuse, dit-elle
doucement, fronant les sourcils.
Vos histoires de voeux m'ont empoisonn la vie,
fis-je en retirant la terre colle sur mon blouson.
Je ne voulais pas que tu sois malheureuse.
C'tait pour te rcompenser de ta gentillesse.
Ce que je souhaiterais, c'est ne jamais vous
avoir rencontre !
Eh bien, puisque c'est comme a, je vais annuler
ton prcdent voeu et t'en accorder un dernier.
Exceptionnellement !
Elle leva la boule rouge d'une main. Ses yeux
sombres s'illuminrent de nouveau :

Vas-y !
Je pouvais entendre les feuilles craquer sous les
pas de Judith. Elle nous rejoignait !
Je souhaite... je souhaite ne jamais vous avoir
rencontre, que ce soit Judith qui vous ait rencontre
ma place !
Le cristal brilla, brilla encore. Je fus enveloppe
par un halo de lumire.
Quand il se dissipa, j'tais l'ore du bois.
"Ouf ! quel soulagement, quel repos ! Quelle
chance inoue !"
Judith et Clarissa taient debout, serres l'une
contre l'autre, s'coutant avec une attention soutenue.
Je les voyais distinctement, mais ne pouvais entendre ce
qu'elles se disaient.
Enfin je tenais ma revanche. Maintenant, c'tait
Judith qui allait souhaiter quelque chose, et c'tait sa
vie elle qui serait gche !
Riant sous cape, je m'efforai de distinguer leurs
paroles. Je mourais d'envie de savoir ce que voudrait
Judith. Soudain, j'entendis :
Va donc, eh, Piaf. Envole-toi !
"Encore sa perptuelle rengaine, pensai-je. Elle

ne se renouvelle pas beaucoup !"


J'tais tellement heureuse ! Fantastiquement
heureuse. Je me sentais libre, libre comme l'air ! Et
surtout diffrente. Plus lgre, libre de la pesanteur.
Bah ! que Judith formule ses voeux. Aprs tout, ce
n'tait pas mon problme !
En inclinant la tte, je vis un ver de terre pointer
sa tte hors du sol. J'eus soudain trs faim. Je
l'attrapai et l'avalai. Dlicieux. Franchement dlicieux.
Puis je battis des ailes, le bec au vent ! Et je m'envolai,
planant juste au-dessus des bois, sentant la brise me
rafrachir le corps.
Acclrant, je montai plus haut dans le ciel. En
jetant un coup d'oeil en bas, je vis Judith. Elle se tenait
toujours ct de Clarissa.
Depuis le sol elle me regardait voler. C'est l que
je compris que son premier souhait venait d'tre ralis,
car elle avait son sourire clatant des grands jours. Son
sourire moqueur et mchant !

Fin.

Extrait.
Et pour avoir encore la Chair de poule lis ces quelques
pages de Leons de piano et piges mortels.
(...)
- Des mains parfaites ! Vraiment parfaites,
dclara monsieur Kord.
- Merci, rpondis-je, un peu gn.
J'tais assis sur le banc, pench sur le piano, les
mains poses sur le clavier. Monsieur Kord se tenait
ct, ses yeux ne quittant pas mes doigts.
- Rejoue ce morceau, m'ordonna-t-il.
Son sourire s'effaa derrire sa moustache
blanche et son visage devint plus srieux.
- Joue-le correctement. Lentement et en
t'appliquant. Concentre-toi sur tes doigts. Chaque doigt
est vivant. Rappelle-toi : vivant !
- Mes doigts sont vivants ! rptai-je en les
regardant avec attention.
"Quelle drle d'ide !" pensai-je.

Je commenai jouer en me concentrant sur la


partition. C'tait une mlodie toute simple de Bach que
je trouvais trs jolie.
Les doigts, les doigts ! cria monsieur Kord en
penchant son visage tout prs du mien. Rappelle-toi que
tes doigts sont vivants !
"Qu'est-ce qu'il a ce type me parler de mes
doigts ?" me demandai-je.
Je finis le morceau et tournai les yeux. Son
visage tait crisp.
C'est bien, Jrme, dit-il doucement.
Maintenant, essaie un peu plus vite.
J'ai rat la partie du milieu, avouai-je voix
basse.
C'est parce que tu as perdu ta concentration,
expliqua-t-il.
Il disposa mes doigts sur les touches.
Allez, ordonna-t-il. Recommence ! Et pense
tes doigts !
Je pris une profonde inspiration et me lanai.
Cette fois-ci, je ne fis qu'une faute.
Je me demandai si mes parents pouvaient
m'entendre. Puis je me rappelai qu'ils taient partis
faire des courses.

Monsieur Kord et moi tions seuls dans la maison.


Il hocha la tte, l'air satisfait.
Pas mal du tout ! Encore plus vite !
On pourrait peut-tre essayer un autre
morceau ? osai-je proposer. Celui-l commence
devenir un peu ennuyeux.
Encore plus vite, rpliqua-t-il en m'ignorant. Et
tes mains, Jrme ! N'oublie pas qu'elles sont vivantes !
Laisse-les respirer !
Respirer ?
Je regardai mes mains m'attendant presque ce
qu'elles me parlent !
Dpche-toi ! m'ordonna monsieur Kord d'un
ton svre.
En soupirant, je me remis jouer.
Plus vite ! cria le professeur. Plus vite !
J'acclrai. Mes doigts couraient sur le clavier. Je
tentai de me concentrer sur les notes, mais j'avais du
mal suivre le rythme.
C'est a ! cria monsieur Kord, tout excit.
Encore plus vite !
Mes mains se dplaaient tellement vite qu'elles
me faisaient mal.
Plus vite ! Plus vite ! Elles vivent ! rpta mon

professeur.
Je n'en peux plus ! m'criai-je. S'il vous plat...
J'ai dit, plus vite !
Je ne peux pas !
C'tait trop rapide. Je n'entendais mme plus ce
que je jouais.
Je voulus m'arrter, mais mes mains refusrent
d'obir ! Elles continuaient jouer toutes seules !
Arrtez ! Arrtez ! criai-je horrifi.
Plus vite ! s'exclamait monsieur Kord, surexcit.
Elles vivent, elles vivent !
NOOOn... S'il vous plat, arrtez ! suppliai-je.
Mais elles taient devenues rellement vivantes
et continurent de plus belle.
Mes doigts volaient sur les touches. Un raz-demare de notes emplit le salon.
Plus vite ! Plus vite ! scandait le professeur.
Et malgr mes protestations effrayes, mes mains
lui obissaient joyeusement. Elles jouaient encore et
encore.
Trs vite. De plus en plus vite.

(...)
Dans un rythme infernal, la musique
tourbillonnait autour de moi. J'avais du mal respirer.
Dans un dernier effort, je tentai d'arrter mes mains.
Rien faire. Elles se dplaaient comme ensorceles sur
le clavier, tapant sur les touches avec frnsie. Une
douleur montait le long de mes doigts jusqu'aux
poignets. Et elles jouaient toujours.
Jusqu' ce que je me rveille. Je me redressai
dans mon lit, en sueur.
Je rvais. Ma leon de piano n'tait qu'un
trange cauchemar.
On est vendredi soir ! me dis-je voix haute.
Seulement vendredi soir !
Ces paroles m'aidrent me rveiller
compltement. Je frissonnai : mon corps tait tellement
moite que mon pyjama me collait dans le dos.
Tout coup, je m'aperus que la musique
continuait. Un long frisson me parcourut de la tte aux
pieds. Les notes montaient jusqu' ma chambre. Ce
n'tait pas celles de mon cauchemar, mais celles que
j'avais dj entendues les nuits prcdentes.
Encore tremblant, je me levai et m'avanai dans
le couloir.

"Ce soir, je vais rsoudre le mystre !" me


promis-je en m'efforant de calmer les battements de
mon coeur.
Dominant ma peur, je descendis l'escalier en
m'appuyant sur la rampe pour ne pas faire grincer les
marches. La musique s'amplifiait au fur et mesure que
j'avanais.
"Rien ne va m'arrter ce soir. Rien !"
J'arrivai la porte du sjour. Je la poussai.
En scrutant l'obscurit, j'avanai d'un pas, puis
d'un autre. Le piano n'tait plus qu' quelques mtres de
moi.
Qui... qui est l ? chuchotai-je les poings serrs
le long de mon corps.
La musique continua. Je pouvais entendre le bruit
des pieds sur les pdales.
Qui est l ? Qui est-ce qui joue ?
"Il n'y a personne ici ! ralisai-je horrifi. Le
piano joue, mais tout seul !"
Puis lentement, trs lentement, comme un nuage
gris se formant dans le ciel, le fantme commena
apparatre.

(...)
Au dbut, je ne vis que des contours flous, des
lignes gris ple se formant dans l'obscurit.
Je criai. Mon coeur battait si fort que je
craignais qu'il n'explose.
Les lignes grises se prcisrent et commencrent
se remplir.
J'tais ptrifi, trop effray pour me sauver.
Une femme apparut. Je ne pouvais dire si elle
tait jeune ou vieille. Sa tte tait penche en avant, et
ses yeux ferms. De longs cheveux boucls tombaient
sur ses paules. Elle portait une chemisette et une
longue jupe. Son visage, sa peau, ses cheveux... taient
gris. Tout tait gris.
Elle continuait jouer comme si je n'tais pas l.
Ses lvres esquissaient un sourire triste.
Je ralisai soudain qu'elle tait plutt jolie.
Mais c'tait un fantme... Un fantme qui jouait
du piano dans ma maison.
- Qui tes-vous ? Qu'est-ce que vous faites ici ?
demandai-je d'une voix haut perche qui me surprit.
Elle s'arrta de jouer et ouvrit les yeux. Elle me
dvisagea, l'air impassible. J'avais l'impression

d'observer quelqu'un travers le brouillard. Dans le


silence, la maison me paraissait affreusement tranquille.
Je rptai dans un souffle :
- Qui... qui tes-vous ?
Ses yeux se voilrent de tristesse.
- C'est ma maison, dit-elle d'une voix sche
comme la mort. C'est ma maison !
Les mots chuchots semblaient venir de loin, si
bas que je n'tais pas sr de bien les entendre.
- Je... je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous
faites ici ?
- Ma maison, reprit-elle. Mon piano.
- Mais enfin, qui tes-vous ? insistai-je. tesvous un fantme ?
En entendant ma question, elle laissa chapper un
profond soupir, et je vis soudain son visage se
transformer.
Ses yeux se fermrent et ses joues commencrent
s'affaisser. Sa peau grise fondit puis coula comme de
la pte molle sur ses paules avant d'atterrir sur le
plancher. Ses cheveux suivirent, tombant par touffes.
Un cri muet s'chappa de mes lvres lorsque son crne
apparut.
Rien ne restait de son visage mis part ses yeux

enfoncs dans leurs orbites, qui me dvisageaient.


- loigne-toi de mon piano ! fit-elle d'une voix
grinante. Je te prviens : LOIGNE-TOI !
Je reculai et me dtournai de cette horreur. Je
tentai de m'chapper, mais mes jambes ne voulurent pas
m'obir.
Je tombai. Je tremblais trop pour pouvoir me
relever. Je voulus crier : "Papa ! Maman !", mais je ne
russis mettre qu'un faible gargouillement. Je
parvins malgr tout me remettre debout, la gorge
serre par la peur.
- C'est ma maison ! Mon piano ! Va-t'en !
- Maman ! Papa ! Au secours !
Cette fois-ci, je russis appeler. mon grand
soulagement, j'entendis des pas traverser le couloir.
- Jrme ? Jrme ? O es-tu ? cria maman. Je
l'entendis buter contre un meuble de la salle manger.
Papa la dpassa et arriva le premier. Je le saisis
aussitt par le bras, puis lui montrai le piano du doigt.
- Papa... Regarde ! Un fantme ! Un FANTME !
Dcouvre vite la suite de cette histoire dans Leons de
piano et piges mortels n19 de la srie Chair de
poule.

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