Introduction à la Linguistique Historique
Introduction à la Linguistique Historique
LINGUISTIQUE HISTORIQUE
A. Introduction
La linguistique [science du langage, c'est--dire tude objective, descriptive et explicative de la structure, du fonctionnement (linguistique synchronique) et de l'volution dans le temps (linguistique diachronique) des langues naturelles humaines] s'est constitue au dbut du XIXme sicle, mais les frontires dcisives ont t fixes plus tard dans l'oeuvre de Ferdinand de Saussure (1857-1913). Celui-ci donnait des cours sa chaire de l'universit. A partir de notes d'tudiants, Bally & Sechehaye, deux de ses disciples, ont ralis un ouvrage continu, intitul Cours de linguistique, paru aprs la mort du matre. Il existe une dition critique du cours ralise par Engler. On y distingue deux points pertinents dans l'dition de T. de Mauro (p. 115) : - Axe des simultanits - Axe de successivit : coexistence de faits : tous les faits du premier axe avec leurs changements
La langue est un systme d'ordre complexe et il ressort l'utilit de l'tudier selon les deux axes. Par consquent, on observe l'volution de deux linguistiques : - active : synchronique (ligne horizontale) : tudie la statique de la science, [se fonde sur l'observation des lments d'une langue un moment donn de son histoire, indpendamment de toute volution dans le temps] - passive : diachronique (ligne verticale) : tudie l'aspect volutif de la langue Synchronie : tat de langue. Diachronie : phase d'volution, systme volutif. L'opposition des deux systmes est dveloppe dans la premire partie du cours. On revendique d'abord la lgitimit d'une synchronie autonome qui ne dpend pas de sujets historiques. Cela reprsente une attitude nouvelle l'poque car la linguistique s'intresse surtout la diachronie. On peut tudier une langue sans se rfrer son volution antrieure. Une phrase franaise peut tre tudie d'une manire synchronique : reconnaissance des mots, des sons, des relations entre les units qui entretiennent des rapports entre elles. On peut aussi tudier une langue selon une recherche diachronique ou historique, selon son volution. Il y a donc deux manires d'approche pour tudier une langue. La dmarcation entre les deux approches est nette, bien qu'on ne nie pas l'existence de liens de causalit. Les tudes sur le langage se sont depuis scindes en deux parties. L'historique s'est longtemps tenue l'cart de la rflexion linguistique. Le Cercle de Prague de Roman Jakobson a pourtant fait un effort pour rconcilier les approches diachroniques et synchroniques. "On ne peut pas poser de barrires infranchissables entre les deux systmes. diachronique n'exclut pas les notions de systmes." L'tude
L'tude de l'volution [ensemble des modifications subies entre deux moments de son histoire] ne porte pas seulement sur des objets isols, mais aussi sur la prise en compte de la structure. L'utilit d'un mlange se confirme toujours davantage. De plus, une langue se prsente toujours comme un ensemble structur et ne perd en aucun cas son rle de communication. L'historien ou diachronicien apprhende des synchronies successives . Cette mthode met en vidence des relations entre les changements.
3 Exemple : oncle vient du latin avunculus, en ralit, la base est avunculu -. Peu importe les dtails, il s'agit de modifications matrielles. Ensuite, au niveau du sens, il y a aussi une volution. avunculus : oncle maternel oncle : aussi bien du frre que de la mre On a donc un largissement du champ d'emploi du terme. L'volution historique se contenterait uniquement du changement. La nature du changement ne s'claire qu' la lueur de la synchronie. avunculus est oppos patruus (parent du pre) matertera est oppose amita (tante) Le franais en revanche ne possde plus que deux termes (venant de avunculus et amita). Tante provient de tua amita, puis t'ante, puis tante . La disparition des deux mots entrane une redistribution des fonctions, on assiste donc, au niveau du sens, un largissement de la sphre des deux mots restants. On soulignera ici l'intrt de la synchronie dans l'tude diachronique. Rciproquement, le point de vue diachronique complte la description synchronique.
Il y a toutefois des exceptions. Certaines voyelles initiales demandent la forme pleine. Par exemple, le hameau et l'anneau . Le h de hameau est purement graphique, il ne correspond pas une prononciation. Phontiquement, on l'crit [amo]. Il y a une limitation de l'lision non pas du point de vue synchronique, mais du point de vue de l'aspect historique. C'est la trace en synchronie d'une ralit antrieure. Au Moyen ge, hameau ou hamel comportait une consonne aspire. Cette aspiration existe encore au XVI me sicle d'aprs les grammairiens de l'poque. La prsence de cette aspiration s'explique par son origine germanique. Il drive d'un terme ham (village) qui se rattache Heim de l'allemand ou home en anglais. Le terme franais provient d'un dialecte germanique, le francique des Francs. Aujourd'hui, seul le phnomne syntaxique garde cette aspiration. La langue d'aujourd'hui manifeste tendre l'lision (avec un_hameau, pas de liaison) et le hiatus. Honteux, par exemple, se prononce parfois avec la liaison, on s'approche ainsi vers la tendance l'abandon de toute trace d'ancienne aspiration. Le descripteur de langue rencontre frquemment des diffrences dans la synchronie. 50% des auditeurs parisiens distinguent entre (ouvert) et (ferm). Par exemple, matre et mettre, renne et reine. L'autre moiti ne la fait pas et confond les deux sons. Du point de vue synchronique, le synchronicien relve des comportements diffrents. Les parisiens qui connaissent la distinction entre les et les sont en moyenne 14 ans plus gs. Les jeunes confondent, mais cette distinction est un trait rgressif [changement de point d'articulation qui est orient de l'avant vers l'arrire] qui est en train de disparatre. La prise en compte de l'ge est rendue par les donnes diachroniques. La synchronie dynamique prend ici forme dans une synchronie dveloppe (cf. le livre de Martinet). Les mthodes de travail ne sont pas les mmes. Le descripteur contemporain recueille ses matriaux sur des sujets parlants, donc le champ d'observation est un exemple vivant de la langue. Le diachronicien, lui, interroge les textes (parfois des enregistrements) et il rencontre des problmes spcifiques. Entre un discours prononc et sa transcription existe toujours un dcalage. L'criture suppose la ralit, mais ne la reproduit jamais parfaitement.
C. Les signes
1. Introduction Dans un premier type de reprsentation graphique, le signe [objet, forme ou phnomne qui reprsente autre chose que lui-mme] s'associe un concept, c'est un signe-mot et on appelle cela une criture idographique ou logographique. Ce systme de notation ressemble un peu nos chiffres. La reprsentation symbolique des chiffres se caractrise par son indpendance de la ralit graphique. Par exemple, 1 s'applique toutes les langues
4 : un , eins, one , uno ... 1 renvoie directement au concept, sans passer par la phonie. Cela permet une communication au-del des frontires linguistiques, car la comprhension est aise pour tout le monde. L'avantage de ce type de graphie est compens par un inconvnient : c'est le manque d'conomie. Le nombre de signes dtermine le nombre de mots. Bien sr, n'importe quel idiome possde un lexique nombreux. Mais si l'on prend l'exemple du chinois, il possde plusieurs milliers de signes qui correspondent chacun un mot diffrent. 2. L'antiquit Dans l'antiquit, on retrouve cela dans les hiroglyphes [chacun des signes du systme d'criture idographique des anciens Egyptiens]. Les plus anciens documents remontent ~ 3'000 av. J.-C. Leur dchiffrement remonte 1822 par Fr. Champollion. Ce dchiffrement n'a t possible que par la dcouverte d'un document trilingue : la fameuse pierre de Rosette (port d'Egypte). En 1799, les soldats de Napolon faisaient des travaux de terrassement et ils dcouvrirent un bloc de pierre avec trois textes : un texte en hiroglyphe, un en dmotique (criture cursive de l'ancienne Egypte) et un en grec alphabtique. Le texte remonte 196 av. J.-C., poque de Ptolme Epiphane (roi d'Egypte). Dans la version hiroglyphique se trouvent des idogrammes [type d'criture qui reprsente des significations l'aide de dessins reconnaissables ou abstraits sans se rfrer la forme phonique] et des signes de valeur phontique. Il s'agit de pictogrammes [type d'criture qui reprsente des significations l'aide de dessins figuratifs ou symboliques sans se rfrer la forme phonique d'un nonc]. Exemples : = = = soleil montagne eau (3 lignes brises)
Avec ce genre de signes, il faut une trs grande convention pour exprimer les verbes. En effet, comment dessiner une action ou un tat ? Pour aller, on dessine des jambes ; pour manger, un personnage assis portant sa main la bouche. Des procds complmentaires facilitent la lecture, ce sont 24 signes de valeur phontique. Ils reprsentent des consonnes et servent la notation d'lments linguistiques inexprimables par des idogrammes. Ces signes supplent aux lacunes idographiques. Ils s'emploient aussi comme complments aux idogrammes polyvalents. Ils s'emploient parfois pour plusieurs mots diffrents d'un mme champ smantique (ex : voie, route, chemin). L'interprtation exacte est possible grce l'addition d'un de ces signes. Ils s'crivent soit avant, soit aprs l'idogramme. Cette criture a aussi recours des dterminatifs, des idogrammes de sens gnrique, ambivalents ou polyvalents. Le principe du rbus permet l'emploi de mmes signes pour des homophones (chant, champ). L'gyptien ancien a aussi des homophones. Le mme idogramme fonctionne pour deux mots de sens diffrents. Exemple : le mme signe dsigne soit une quipe de travailleurs, soit un palais. On fait donc intervenir un dterminatif. Pour le premier, on ajoute un homme et pour le deuxime une maison, ce sont des termes de sens gnrique [se dit d'un mot dont le sens englobe toute une catgorie d'tres ou d'objets. Oiseau est un terme gnrique pour corbeau, moineau...] Cette criture se maintient pendant trs longtemps (3'000 av.-Vme s. ap.). Or, c'est plutt un systme graphique monumental, c'est--dire dsign pour les monuments et non pas pour les besoins courants. Pour les besoins courants, on utilisait une criture plus simple, une criture hiratique [criture cursive gyptienne drive des hiroglyphes monumentaux]. Les signes se simplifient, ils n'ont plus vraiment l'allure d'un dessin et ils s'emploient sur un matriau souple : le papyrus. Au VIIme av. J.-C. apparat le dmotique : utilis pour des documents administratifs. La lecture est difficile car les signes se lient entre eux. Cette civilisation est trs vnrable. 3. La Msopotamie Les pictogrammes, comme en Egypte, parviennent un systme mixte (idogrammes + signes phontiques). Les signes ne renvoient pas des consonnes, mais des syllabogrammes (reprsentation d'une syllabe complte). Le dveloppement s'explique par le sumrien mme, qui comprend beaucoup de monosyllabes. Pour le trac des signes, les documents se divisent en deux groupes : - pour les textes plus anciens, on utilise un roseau pointe effile qui est un outil appropri au dessin.
5 - plus tard, on prfre un roseau taill en biseau qui permet l'inscription d'une marque (difficult pour faire des courbes) . C'est la forme caractristiques des caractres cuniformes. Exemple de cette volution dans la forme extrieure des signes : la main - documents plus anciens : - plus tard : (voque encore les doigts de la main) La combinaison de ces marques permet la reprsentation de beaucoup de syllabes. On passe ensuite chez les Babyloniens dont la langue est l'akkadien (comme l'hbreu ou l'arabe). On conserve le systme mixte des Sumriens. Ici encore apparaissent des dterminatifs. Le nombre des lments graphiques atteint plusieurs centaines. Les valeurs phoniques sont trs variables (cons. + voy.; voy. + cons.; cons. + voy. + cons....). Les textes les plus anciens remontent au IIIme millnaire av. J.-C., mais les plus nombreux datent du IIme millnaire : le code d'Hammourabi (XVIIIme s. av.). Ecriture diffrente et complique avec beaucoup de signes. Malgr tout, le rayonnement culturel permet la diffusion au-del de son domaine propre, savoir chez les Hittites (Turquie actuelle, mme systme d'criture). De la part des anciens Perses, l'emprunt s'accompagne d'une modification assez profonde. Les Babyloniens et les Assyriens recourent des caractres cuniformes pour l'akkadien. L'criture cuniforme [type d'criture dont les caractres en forme de coins ou de clous diversement combins correspondent aux empreintes de roseaux taills que les scribes utilisaient sur des tablettes d'argile frache] pntre chez les Perses entre le VI me et le IVme s. av. J.-C., l'poque des Achmnides, fameuse dynastie, clbre aussi par les guerres Mdiques. L'emprunt de l'criture s'accompagne par une simplification du nombre de signes (36), signes de valeur mi-alphabtique, mi-syllabique. Le nombre de signes a une valeur ambigu, parfois le signe renvoie une cons. + a ou une consonne toute seule. Exemple : asa (cheval) et asman (ciel). La squence sa et la consonne s sont reprsentes par un seul et mme signe : , asman pourrait se lire aussi asaman.
L'interprtation se fonde sur des tmoignages extrieurs. Le vieux perse se rapporte des langues voisines, sanscrit et avestique (langue iranienne), ceci donne une ide des problmes de la lecture. Souvent les mots du vieux perse se prsentent sous une forme approximative, deux ou plusieurs lectures possibles. Les difficults d'interprtation se rencontrent aussi dans le cas d'une criture grecque syllabique (IIme millnaire av. J.-C.). Les signes sont trs varis, souvent de types gomtriques, correspondant des syllabes de types cons. + voy. ou voyelles toutes seules. Il y a des caractristiques pour a e i o ou pour la position initiale. Il ne fournit pas de signes pour voy. + cons. ou cons. + cons. + voy. C'est dommage pour le grec, car beaucoup de mots sont consonnes finales. Ceci a t dcouvert sur des documents sous forme de tablettes d'argile (XV-XIIme s. av. J.-C.). Ce sont les archives de l'empire mycnien. L'criture s'appelle le linaire B, criture syllabique (suppose l'existence du linaire A sur d'autres documents qui n'ont pas encore t dchiffrs, et qui ne le seront peut-tre jamais !). Les documents parviennent de Cnossos en Crte. Cnossos fournit le plus grand nombre de tablettes, mais elles sont trs courtes, ce sont souvent des listes, des inventaires qui ne fournissent pas de choses vraiment utiles. D'autres tablettes viennent de Pylos, S.-O. du Ploponnse et aussi de Mycne. Sans la connaissance du grec alphabtique du Ier millnaire, les tablettes du linaire B resteraient inconnaissables. Exemple : Cnossos : Cno est dcompos en k o-no -so car il n'y a pas de syllabe pour Cno . Ce syllabaire ne distingue pas entre sourde et sonore, le signe pa s'emploie aussi pour ba . Pas de distinction non plus entre sourde simple et aspire pa - pha ont le mme signe. Pas de signes distincts pour des syllabes avec r + voy. ou l + voy. re / ra et le / la ont le mme signe. (Ex. : A-re(=le)-ka-sa-da-ra Alexandra).
D. L'alphabet grec
Il s'agit d'un emprunt une fois de plus (c'est le produit culturel qui connat une diffusion), emprunt au monde smitique occidental, de Phnicie (ancien nom du Liban). Dans cette rgion, l'criture a constitu trs tt un systme cohrent et simple. Les documents proviennent du site d'Ougarit (Ras Shamra), de l proviennent des fragments de textes sur tablettes. La dcouverte remonte 1929 par des archologues franais. Le dchiffrement ne posait pas de problmes trs difficiles. En 1930, deux linguistes franais, Dhorme et Virolleaud, fournissent une traduction de ces fragments de pomes mythologiques. Les documents prsentent un grand intrt pour
6 l'interprtation de passages de l'ancien testament. Il y a une trentaine de signes reprsentant exclusivement des consonnes. Les voyelles ne sont pas notes. Cela ne pose pas de problmes graves car les langues smitiques possdent des racines purement consonantiques. Les voyelles n'interviennent que dans la grammaire. Le contexte suffit pour comprendre le sens occasionn par l'absence des voyelles. La forme extrieure des lettres est de type cuniforme. A Byblos, sur la cte phnicienne, se rencontre une criture purement consonantique ressemblant aux lettres de l'alphabet grec : l'criture phnicienne archaque avec seulement 22 signes. Sous cette forme, l'alphabet se rpand dans le Proche Orient (hbraque, aramen). Grce aux contacts commerciaux, les grecs s'approprient ce systme avec un perfectionnement, ils ajoutent la notation des voyelles par les signes des consonnes superflues. Par les changes, cette criture grecque se propage et atteint les peuples italiques : Etrusques et Latins. Pour le latin, la source grecque se complique d'une influence trusque. Emprunt direct et adaptations indirectes par l'intermdiaire de l'Etrusque, d'o quelques particularits. Exemple : consonnes vlaires c et g . Il n'apparat qu'un seul signe. Recei (dat. sg. du nom du roi) correspond regi. La lecture est [regei]. Le c est purement graphique mais correspond une sonore. Exemple : virco pour virgo. C. pour Gaius. Le domaine des noms propres est particulirement conservateur. D'o vient le g ? C'est une cration interne, une innovation des romains en pleine poque historique (milieu du IIIme millnaire). C'est le fait probable d'un matre d'cole. La cration d'une lettre suppose une prise de conscience de la ralit phontique. Le G s'est form partir du C auquel on a rajout un trait. En dpit de ce perfectionnement, l'criture des romains n'est pas parfaite. Il manque une distinction entre les voyelles longues et brves. C'est gnant car cette diffrence est pertinente. Exemple : v.n : viens, impratif / vn : je suis venu, parfait // [Link] : lger / lvis : lisse (ces formes qui ne se distinguent que par un seul trait se nomment des paires minimales [deux signifiants qui sont des quasihomonymes, c'est--dire qui ne se distinguent l'un de l'autre que par un seul de leurs phonmes]). Le grec lui dispose de signes distinctifs, sauf pour le a , i, u qui peuvent tre brefs ou longs. En latin, on remarque aussi une ngligence pour l'accentuation (le ton plus exactement), l'inverse du grec qui, lui, recourt des accents. Malgr ces dfauts, cette criture connat une grande fortune.
E. Le problme de l'orthographe
Les difficults de l'orthographe dcoulent de l'inadaptation de la graphie la langue : l'criture n'volue pas aussi vite que la langue. En latin vulgaire, les inscriptions de Pompi (62-79) ont les formes du verbe avoir tantt avec h , tantt sans ((h)abere ), variante classique et moderne. De toute vidence, ce h ne se prononait plus et tait comme un lment facultatif, d'o une valeur nulle du h et par consquent le sentiment d'une certaine latitude vis -vis de la graphie. Le h apparat parfois indment dans certains exemples. Exemple : hostium (nom. acc. neutre ) : porte = ostium. C'est une hypercorrection graphique [forme phonique ou graphie dans laquelle on restitue, par erreur, un lment qu'on croit disparu dans l'volution de la langue] et cela fait bien aux yeux du scribe. Les bons auteurs le mettaient. Par souci de bien faire, le scribe mettait des h mme o il n'y en avait pas. En franais de mme, une certaine libert existe. Pour payer, on peut dire je paye ou je paie. De plus, on a droit quelques permissions supplmentaires depuis la rforme de l'orthographe en 1990 par l'Acadmie !!! L'indpendance relative de l'criture par rapport la langue reprsente un handicap pour l'volution phonique. L'tude de la transformation des sons revt une influence majeure, les modifications ont des rpercussions sur le statut des signes au sein du mot lui-mme. Exemple : le paradigme avoir : habeo devient en lat. vulg. *ayo > fr. ai . La forme a subi une modification importante, mais ce qui est plus grave encore c'est le changement de statut au sein du systme verbal. Exemple : imparfait : habeba(m) (m = consonne trs faible dj au temps de Cicron) > lat. vulg. *avva > fr. avais (avoie en anc. fr.) Au-del du changement de la substance phonique, apparat une fonction nouvelle : au thme s'ajoute des dsinences, les formes sont donc motives [dont le sens peut tre dduit de leurs composants]. La forme de l'imparfait est prdictible par le prsent. En franais, seul avais est prdictible. Le prsent ai est largement
7 immotiv, il ne rpond pas une rgle grammaticale, c'est donc une forme irrgulire. Ceci est une consquence trs grave du changement phonique qui modifie le jeu des relations entre les units du systme. La phontique historique tablit une classification en fonction de changements conditionns qui dpendent du contexte dans la chane du parler. L'assimilation [lorsqu'un phonme adopte un ou plusieurs des traits articulatoires d'un phonme contigu] joue un grand rle. Dans la suite du discours, les phonmes exercent souvent des pressions les uns sur les autres. Plus les units d'une squence se rapprochent et moins l'exercice de la parole demande de l'nergie. Les organes se dplacent moins pour le son suivant, ce qui cause une gymnastique moins importante. Assimilation : tendance des segments de la chane devenir plus semblables par influence rciproque. Mode d'articulation : faon de mettre en oeuvre les organes de la phonation [dcrit le traitement de la colonne d'air]. Exemple : opposition entre une sourde et une sonore (avec ou sans vibration des cordes vocales, consonnes simples et aspires). Dans une langue donne et un moment donn, une accommodation peut se produire entre une sourde et une sonore continue. Exemple : le p latin entre deux voyelles. L'volution se caractrise par la sonorisation de cette consonne. Sp .re : avoir du got > lat. vulg. sapre : savoir (valeur figure) > esp. saber (le p se sonorise au contact des voyelles voisines) > le b se relche encore et devient v (bilabiale). Ce n'est pas une loi universelle ! Elle est valable dans une circonstance particulire, dans une langue particulire et un moment donn. L'assimilation porte aussi sur le point d'articulation [dcrit les endroits des organismes qui sont concerns par la production du son]. Les consonnes s'articulent des niveaux diffrents (gutturales, dentales, labiales...) Exemple : traitement de mn latin en franais. Somnus : sommeil (masc.); les mots franais proviennent presque toujours de l'accusatif somnum > m tombe > somnu > somme [som] (il n'y a plus qu'un seul m qui se prononce). L'assimilation est ici progressive [le son assimilateur prcde le son assimil] car le trait labial de m porte sur la consonne suivante, le m ne se prononce plus qu'une fois (mn > mm > m). On a ici une assimilation de gauche droite, c'est--dire que le m modifie le n et non pas le contraire. Pour ce qui est de la date du changement, la rponse n'est pas toujours simple. On a souvent recours une chronologie relative [chronologie qui se rapporte un autre lment pris comme point de comparaison ou point de dpart]. Exemple : vers 880, dans la squence de sainte Eulalie, on trouve domnizelle (qui vient de dominicella). Le groupe existait encore. On a ici un terminus postquem : limite aprs laquelle se trouve un point de repre. Ainsi, on peut dire que le changement a eu lieu au Xme sicle. Assimilation rgressive : le second phonme influence le premier en le rendant semblable lui-mme, si le processus va jusqu'au bout. Exemple : petra(m) : pierre > fr. pierre (un seul r est prononc). L'assimilation attnue les contrastes dans la chane du parler, dans une certaine mesure seulement. Si l'on assistait cela d'une faon systmatique, tout deviendrait semblable et il n'y aurait plus de communication. Il n'y a rien d'tonnant si la langue ragit l'uniformit par des dissimilations ractrices. Or, la tendance des lments de la chane se diffrencier est moins frquente et moins rgulire. La dissimilation [phnomne par lequel deux phonmes semblables figurant dans le mme mot ont tendance se diffrencier, l'un d'eux changeant son point d'articulation ou mme disparaissant compltement] empche une forme de bgaiement. Elle intervient dans le cas d'une succession de syllabes avec une mme consonne initiale. Les consonnes l et r, ainsi que m et n jouent un rle important. Exemple : Cas de l dans la prhistoire du latin. -~lis (qui concerne la notion exprime par le substantif de base). Si le terme de base comporte dj un l, alors le suffixe se compose sous la variante -~ris , familiaris (une des consquences de la dissimilation). Miles,itis donne militaris ( la place de militalis, forme attendue); populus donne popularis. Il n'y a pas vritablement deux suffixes diffrents car ils ont la mme fonction et les mmes
8 valeurs. Ce sont seulement d es variantes formelles et conditionnes par l'environnement. Bien entendu, la substitution de -~lis en -~ris est un phnomne largement inconscient.
9 Le dernier type de changement conditionn est le rarrangement de segment de deux units phoniques l'intrieur d'une forme. Le plus souvent on a une interversion ou une mtathse [interversion de phonmes, contigus ou non] qui se rencontre frquemment pour certains phonmes, liquides r et l (cf. la langue des petits enfants : agrable pour agrable ). Entre le franais mdival et moderne, berbis se transforme en brebis et formage en fromage.
H. Le phnomne de l'conomie
1. L'conomie Pour les besoins de la communication aussi, on remarque une tendance l'conomie [l'conomie d'une langue est le rsultat de l'application, la fonction de communication, du principe du moindre effort] (cf. Martinet, conomie des changements phontiques, Berne 1975). L'conomie situe toujours les phonmes dans l'ordre des dizaines, 24 pour le latin, 36 pour le franais et environ 50 pour le sanscrit. Ces phonmes partagent un ou plusieurs traits articulatoires communs, ils s'organisent en groupes plus petits. On les indique par un point et un mode d'articulation. Les units du mme point d'articulation constituent un ordre (p , b , m : ordre de (bi)labiales ou les
10 dentales t, d , n ). Les units d'un mme mode d'articulation dfinissent des sries, par exemple les occlusives sourdes p , t, k . On obtient un tableau double entre : labiales p b m dentales t d n vlaires dorsales k g
Dans cet ensemble, les phonmes se soutiennent les uns les autres. Si une unit est menace de disparition, sa corrlation perptue son maintien. Dans une telle structure, la perte d'un lment ne reprsente pas une vritable conomie. Imaginons-nous la fragilit de p , le trait sourd se maintient par t et k et le trait labial par b et m. Les traits se maintiennent dans la langue. On parle ici d'une conomie seulement en terme d'unit phonique (pas pour les traits). 2. L'intgration L'intgration existe des degrs divers. En franais, p et t jouissent d'une bonne intgration, ils s'opposent des sonores, mais aussi des nasales. Le (se prononce comme le -ng anglais dans sing) jouit d'une moins bonne intgration, car il n'a que le g comme lment commun. De plus, il se limite la position finale et ne se trouve que dans les emprunts l'anglais. Plus un phonme est intgr, moins il aura de risques de changer ou de disparatre. Des units hors corrlation sont davantage exposes une volution. C'est peut-tre pour cela que les occlusives sourdes ont t bien conserves dans le grec, au dbut et au milieu des mots. La sifflante se transforme en souffle l'initale et disparat l'intrieur. Elle n'avait pas de contrepartie sonore (z) comme pour p , t, k . Le grec affaiblit et parfois amuit la sifflante. La sifflante du latin n'a pas non plus de partenaire sonore. Une autre possibilit, pour les phonmes isols, est la tendance s'intgrer dans ce systme. La sifflante s'intgre une corrlation [ensemble de deux sries (p f t k srie sourde, b v d g srie sonore)]. Dans le franais, s et z sont deux units distinctives (poisson poison), ces units se maintiennent au prix d'une intgration [un phonme qui entre dans les rapports proportionnels que constituent les corrlations est dit intgr]. L'volution obit un ensemble de facteurs. L'isolement d'un phonme ou sa non intgration ne conditionne pas lui seul un changement, le son l du latin, phonme isol, n'entre pas dans le tableau. Le type articulatoire de l se rapproche du r roul. La langue aurait pu faire l'conomie de l'un ou de l'autre. L'histoire des langues prouve le contraire, l et r se maintiennent encore aujourd'hui. Cela s'explique par le rle des oppositions entre les signes linguistiques. Beaucoup de mots sont distingus seulement par r et l (rx lx) pour la position initiale; (~ra ~la (autel et aile)) pour la position intrieure; (artus altus) pour la position entre voyelle et consonne. 3. Le rendement fonctionnel r et l ont un grand pouvoir distinctif ou un haut rendement fonctionnel (H. R. F.) (jouent un rle avec des rapports internes). Si deux units ont un H. R. F., la neutralisation ou confusion n'existe jamais et vice versa. Un exemple de B. R. F. est un ( ) et ()un ( ), type articulatoire trs voisin (le ~ indique que l'air passe aussi par les fosses nasales); e ou nasalis. La diffrence est le trait d'arrondissement (jeu des lvres). Le franais conserve trs peu de paires minimales de ce type, il y en a seulement deux (brun (adj.) - brin (subs.) et emprunt (subs.) - empreint (adj.)). De plus, ces deux groupes de mots n'ont pas les mmes classes [ensemble des lments susceptibles de commuter avec un lment donn dans un contexte donn], ce qui accentue encore la neutralisation car les risques d'ambiguit sont presque nuls cause de leur emploi (notons le cas de l'adjectif substantiv mais qui n'entre pas en ligne de compte ici). On remarque que plusieurs facteurs sont responsables. Que se passe-t-il lorsque deux facteurs sont contradictoires ? Que deviennent deux facteurs bien intgrs mais dont l'opposition possde un B. R. F. qui favoriserait la neutralisation ?
11 C'est le cas des chuintantes ch et g en anglais. Toute une srie d'units se situent entre la sourde et la sonore et un nombre restreint de paires minimales existent. La bonne intgration suffit leur maintient. Il y a risque de neutralisation si l'addition des rendements fonctionnels d'une opposition se mesure au nombre de mots qu'elle permet de distinguer dans la langue; on obtient donc des facteurs statistiques. Ceci joue un rle au plan du discours. 4. La frquence Les units linguistiques peuvent tre caractrises par leur frquence [indice mathmatique et statistique calcul partir du nombre d'occurrences d'un lment dans un ensemble de textes]. Plus l'lment est frquent, moins il donne d'informations. Imaginons un idiome [dsigne le langage d'une communaut laquelle ne correspond aucune structure politique, administrative ou nationale] dans lequel tous les mots commenceraient par a . A l'audition du a , le rcepteur du message ne serait pas trs avanc car tous les mots seraient encore possibles. Ceci dmontre que rien n'exigerait une articulation soigne du a , sa disparition ne gnerait pas. Le a n'a ici qu'une valeur dmarcative qui signale le dbut du mot. En revanche, les phonmes rares donnent beaucoup d'informations, par exemple sl en franais. A l'audition de sl, une slection trs importante s'effectue et le rcepteur avance dans le dcodage. Un facteur gnral de l'conomie est l'adaptation de la complexit articulatoire avec un minimum d'informations. Les units trs frquentes ont tendance se simplifier. Exemple : monsieur (anc. fr. : mon sieur : seigneur), comme conomie le r final a disparu ainsi qu'une modification du on (voyelle nasale ) qui perd la nasalit et se rduit o dans un premier temps, cette voyelle acquiert un statut solide. La voyelle est susceptible de disparition totale (j'ne remplace je ne), on remarque un double affaiblissement. Le principe de l'conomie joue un rle important. En rsum, ces facteurs s'expliquent par une tendance gnrale l'conomie de la langue qui intresse : 1. Le degr d'intgration des phonmes. 2. Le rendement fonctionnel : pouvoir distinctif des units. 3. Le rapport entre la quantit d'informations et la frquence : plus celle-ci est frquente, moins il y a d'informations et vice versa.
I. Aspect morphologique
Les units constituent aussi des systmes et des sous-systmes : les paradigmes qui sont des ensembles de termes en relation (dclinaisons, conjugaisons) (je suis, j'tais, je serais : le paradigme est prsent, imparfait ou futur). Les changements pour conomie s'effectuent aussi sous l'effet de l'analogie qui est une tendance refaire les formes d'aprs des modles. Cela signifie que les types rguliers agissent sur les types anomaux [dsigne un nonc grammaticalement correct, pour lequel on ne peut fournir aucune interprtation smantique l'aide de critres linguistiques et dans le cadre du code de la langue ordinaire] dans le sens d'une rgularisation. Exemple : honneur vient de honos (nom. anc.), honorem, honoris, en dehors du nominatif singulier, le thme est honor-, seul le nominatif singulier fait exception. L'analogie joue dans le sens d'une extension de honor au nominatif. Ds le IIme ap., on trouve ces analogies. Elles ne s'expliquent pas seulement par les cas obliques, mais aussi par les paradigmes sans alternance consonantique. Exemple : orator, oratorem, nominatif en r rapport inter- et extraparadigmatique, c'est le principe de la quatrime proportionnelle ou proportion analogique. 1. Uniformisation des masculins pluriels allemands
12 L'histoire de la dclinaison allemande manifeste une tendance l'uniformisation des masculins pluriels. En vieil allemand, on rencontre deux types concurrents : 1) tag qui donne 2) gast qui donne taga au pluriel gesti au pluriel < *gasti > Gste
La finale i du pluriel dans le deuxime type a dtermin une modification de la voyelle radicale, action du i sur le a , c'est un phnomne d'assimilation partielle distance (cf. vote palatine des voyelles dans la linguistique historique du latin, p. 2). Le passage d'un a e rapproche la voyelle de la voyelle la plus ferme. Ce phnomne pour l'allemand s'appelle l'Umlaut ou mtaphonie [assimilation du timbre d'une voyelle celui d'une voyelle voisine]. L'volution phonique modifie aujourd'hui lgrement ses pluriels, la seule diffrence se marque dans le radical. Un certain nombre de mots du premier type passent dans le second type. Exemple : Baum (avant bauma , on s'attend baume et Bume ne se justifie pas cause du a final. Skaz,-a > Schatz > Schtze, inexplicable du point de vue uniquement phontique. Chaise aussi donne stuol > stuola > Sthle . Nous obtenons ici un transfert du premier type dans le deuxime par analogie. Il est remarquable que le pluriel complexe l'ait emport au dtriment du pluriel plus simple. Le polonais Kurytowicz cherche l'explication par une tendance une diffrenciation maxima ou polarisation, le pluriel se diffrencie le plus possible du singulier par clart. Il donne une premire rgle : un morphme bipartite (constitu de deux lments) tend s'assimiler un morphme de mme fonction consistant uniquement en un des deux lments. Le morphme compos remplace le morphme simple. Pour les deux lments du morphme complexe, e et le timbre de Gste, les deux composants ne seraient pas sur le mme plan, la sphre d'emploi n'est pas la mme. Tous les mots du type Gast font le pluriel en e. Une partie des termes en revanche ne tmoigne pas du Umlaut, les voyelles e et i (fermes), n'ont pas d'action sur l'lment du radical. Exemple : pas : scrit > scriti (type 2) > Schritte, le i n'est pas modifi car il n'y a pas de fermeture possible du i. L'Umlaut a un champ d'emploi plus petit que e et il est donc subordonn la dsinence e. Cette notion de hirarchie n'intresse pas seulement les units mais parfois aussi les catgories toutes entires, paar exemple les masculins et les fminins dans la grammaire. 2. Le prsent et le parfait Le prsent est le temps fondamental et le parfait est parfois infod au prsent. Les changements se font partir du prsent vers le parfait et non pas l'inverse. Exemple : lat. vinco (nasale), en principe la consonne n'apparat pas au parfait > vici / fundo : verser > fudi / rumpo > rupi. Cependant, n se rencontre aussi dans le parfait, jungo > junxi (analogie par extension du radical du prsent), pingo > pinxi , fingo > finxi (parfait analogique). Ce phnomne se constate aussi dans les formations en -sco; nosc > n v, (-sco possde une valeur inchoative [l'action est envisage soit dans son commencement, son dbut, soit, de faon plus lche, dans son devenir]). Le parfait ne comporte pas normalement le -co, car c'est logiquement incompatible. Exemple : posc > poposc, misce > miscu (cf. redoublement en grec). Dans les limites d'un seul temps se produisent parfois des nivellements analogiques. Par exemple, en franais, le prsent des verbes en -er se comporte en fonction de la dominance des formes pourvues d'une dsinence. Dans l'ancien franais, trouver avait le radical treuv- au prsent, sauf pour nous trouvons et vous trouvez. Pourquoi le radical trouv- s'impose-t-il au dpend de treuv- qui domine ? Seulement trouvons et trouvez possdent une dsinence relle. Les autres se fondent dans le radical. Ces deux formes ont donc un statut suprieur et imposent leur structure. Le membre constitutif (radical) et le membre subordonn (dsinence) forment le fondement de la forme la plus simple qui ne consiste qu'en un radical. Il y a des exceptions, aimer par exemple, o on avait aussi une alternance (sing. : aim- et 1re et 2me du pluriel : am-). Le nivellement a profit au radical du singulier. La cause est un autre facteur. La frquence peut avoir jou un rle. Am- est la forme la plus forte. On ne parle pas ici de frquence dans le systme, sinon am- serait rest, mais de frquence dans le discours. J'aime et tu aimes ont une importance particulire (cf. Monique St Elier, Bois-mort,
13 Paris, 1934, p. 106 : "... je t'aime, tu m'aimes..."). Les deux formes apparaissent. Ce comportement frquent est peuttre responsable de la disparition de am-. Il se maintient malgr tout dans ami et amant, amour est lui un emprunt l'ancien provenal. Etymologiquement, amant est l'ancien participe prsent du verbe. Une fois substantiv, le mot s'est loign du systme verbal et a chapp j'aime , tu aimes... La forme amant a t relgue dans une fonction priphrique, dans un contexte particulier. Aimant et amant ont deux sens diffrents. Dans cette volution du sens, deux formes se conservent et se redfinissent. Exemple : pouvoir : je puis a la priorit *posseo > puis. Peux s'explique par une extension analogique de la 2me personne : potes > peux qui s'tend la 1re. Les deux coexistent aujourd'hui dans des dfinitions diffrentes. Peux est la forme nouvelle et principale. Puis s'emploie dans les interrogations (Puis -je ?), dans les tournures ngatives aussi (je ne puis). Le registre est diffrent ici aussi, puis est une forme lgante et recherche, dans la littrature surtout (cf. J.-J. Rousseau, Rveries du promeneur solitaire, 10me promenade : "Je puis vritablement dire avoir vcu."). La nature de certaines formes analogiques procde d'une rinterprtation de la part du locuteur. Les noms de mtiers en i et r : porter > portier; lift > liftier; luth > luthier. Potier se constitue rgulirement, pot + ier, le t existait dans la prononciation, mais anciennement. Du moment o t disparat, le sujet parlant rinterprte inconsciemment le driv de potier. Il se dit po -tier. On a un indice indirect, une rutilisation de -tier dans des drivs : bijou > bijoutier; ferblantier; grutier. Le suffixe se ddouble en quelque sorte. On suppose ici une rinterprtation chez le sujet parlant (de plus : porc > porcher; horloger, derrire ch et g on obtient une simplification). 3. La rection Au changement morphologique s'ajoute des traits d'volutions dans le domaine de la syntaxe historique, comme la rection [lorsque la prsence d'un monme (unit minimale de premire articulation, dote d'une forme et d'un sens) grammatical est conditionne par la prsence d'un monme qui le prcde et qui, gnralement, appartient une classe ou une catgorie diffrente]. On a une dpendance avec les lments de la phrase, comme l'accord de l'adjectif, de l'attribut, du pronom relatif. Elle s'occupe aussi de l'ordre des mots et de l'articulation de la phrase dans le discours. Les sons ou les formes d'une langue sont dnombrables, il n'existe pas en revanche un ensemble fini de phrases. Ceci est un obstacle l'tablissement de rgles de correspondances. Les structures syntaxiques manifestent des tendances. En latin, dans un nonc non marqu et neutre, les termes se prsentent dans l'ordre S., O., V. (sujet, objet, verbe) (milites flumen transiunt); le franais lui illustre S., V., O. (les soldats traversent le fleuve). Les choses ne sont pas fixes, la pronominalisation demande des changements en franais (les soldats le traversent), la relative fait aussi des changements. La structure dpend de la nature mme des lments de l'objet, pour le domaine de la rection (un verbe rgit un complment). Soit le type des mots en -tio . En latin archaque existent encore des complments l'accusatif se comportant comme le verbe, d'o une limitation d'emploi. L'amp hitryon de Plaute, vers 519 : "Quid tibi hanc curatio 'st rem." (aphrse du e de est derrire une voyelle), (pourquoi est toi le soin de cette affaire), se rattache curare + acc. Ceci est valable pour le latin archaque, en latin classique on aurait hujus rei (gnitif). On a donc un changement syntaxique dans le domaine de la rection. Dans la syntaxe du verbe, un changement caractristique consiste dans le passage d'une construction intransitive une construction transitive. On remarque un changement de sens. Soit habere, intransitif, se rfre une situation : se tenir, se trouver, habiter (cf. habitare venant de habere). Avec un rgime direct, il signifie tenir, dtenir et avoir, il y a une polysmie [proprit qu'a un mme signifiant de prsenter plusieurs signifis] (pluralit de sens selon son emploi). Cela provoque mme le ddoublement d'une unit lexicale. 4. Ddoublement d'une unit lexicale Par exemple, voler en franais, intransitif : groupe de locomotion et voler, transitif : drober, s'approprier illgalement. Ces deux units n'ont en commun que le signifiant (forme concrte du signe linguistique), la forme : ils sont homonymes. Ils ont une parent d'origine, un seul lment lexical. On a un indice dans le sens d'une ramification d'un champ conceptuel. Voler, intransitif, possde une riche drivation (s'envoler, volatile, volaille, volire, vol). Par contre, voler, transitif, n'a que deux drivs (vol et voleur). Cette situation ingale suggre que
14 voler transitif est relativement rcent. On a donc un emploi particulier de voler intransitif, confirm par la chronologie et un emploi limite. La chronologie figure dans les bons dictionnaires (Robert) qui donnent une date relative. Voler dans les airs existe depuis 880 (~ les origines, le franais commenant avec les serments de Strasbourg (842)). L'homonyme n'apparat que depuis 1540 environ (XVI me ), auparavant on utilisait drober ou rober (allemand rauben), c'est un emprunt [intgration une langue d'un lment d'une langue trangre]. L'emploi limite : expression de la fauconnerie, "le faucon vole la perdrix", la saisit en vol, emploi particulier, le verbe comporte un rgime (mot ou groupe de mots rgis par un autre). L'exemple illustre les deux sens la fois. Le contexte a permis l'apparition du nologisme de voler. C'est un verbe relativement rcent. La comparaison avec les autres langues montre que volare (italien) et volar (espagnol) ne signifie que voler dans les airs. Le latin ne se dit que pour le dplacement dans les airs. La naissance d'une unit lexicale partir d'une acception particulire s'accompagne parfois d'une diffrence formelle. Deuil en franais : la graphie avec i ne remonte pas au-del du XVme , en ancien franais on disait duel qui remonte au latin dolus, qui signifie ruse et ne s'accorde pas avec le sens de deuil , ni avec l'italien dulo : douleur profonde et l'espagnol duelo . En ralit, l'expression des langues romanes remonte un autre dolus de la famille de dolere (dolor). Dolus n'appartient pas au latin classique, il se rencontre seulement dans le latin tardif dans des inscriptions. Exemple : un texte dcouvert Puzol, Naples, sur une pierre tombale. Un pre a d enterrer son fils : "c'est lui qui aurait d me faire ce tombeau, plutt que de laisser le deuil (dolum) ma vieillesse." En latin classique, la notion de deuil fait partie du smantisme de dolor. Cicron, de Oratorio, 2, 199 : "Par mon discours, je ravivais la douleur (dolorem), de ceux qui avaient pleurer des parents." Ainsi dolus est une simple variante de dolor. Pourquoi apparat-il ? Cela s'explique probablement par des considrations formelles et smantiques : - forme : le paradigme de dolor renferme une forme ambigu : le gnitif pluriel dolorum. Une rinterprtation permet le changement dolus. - sens : il y a des exemples limites : dolus : mal, malice; mal s'apparente douleur.
er L'exemple ambigu remonte au I ap., dans la Thbade de Stace, 5, 117-119, qui fait allusion aux crimes des Danades qui turent leur mari avec la complicit de leur pre qualifi de "la tus (riche) dolorum (ruse et deuil)." La ramification au ddoublement lexical se produit l'poque du latin tardif. La comparaison des langues romanes joue un rle. L'histoire d'une langue particulire s'appuie aussi sur l'histoire des langues du mme groupe.
15 Indiens (de la langue et de la philosophie des Indiens) du franais G. Manget (1808), cette grammaire emprunte ses concepts aux sciences naturelles (botanique, zoologie,...). Il compare les langues des organismes vivants (naissance, croissance, maturit, dclin et mort des langues). Il compare les racines fertiles des langues flexionnelles et celles striles des langues non-flexionnelles avec des jugements de valeur. Le sanscrit jouit d'un prestige extraordinaire dans la perfection. La principale difficult rside dans la mconnaissance de la graphie. Les comparatistes oprent d'abord sur des lettres et non des sons, cf. l'Allemand Jakob Grimm (celui des contes) dans sa Deutsche Grammatik , 1819. 1822 apporte surtout la dcouverte de la fameuse mutation consonantique de la langue germanique. La prsentation de cette mutation n'est pas tout fait correcte, cause justement de la mthode qui s'appuie d'abord sur la graphie. Les premiers comparatistes manquaient parfois de rigueur. De l est ne une certaine hostilit de la part des philologues classiques. Cet antagonisme est assez persistant durant tout le XIXme sicle. Le Danois Rasmus Rask (1787-1832) commet certaines erreurs, mais il ralise des progrs remarquables grce une mthode scientifique labore. Les phnomnes grammaticaux champs lexicaux sont beaucoup moins permables l'emprunt que le vocabulaire. Il formule ds 1814 les rgles de la mutation germanique. Malheureusement, le graphme [unit graphique minimale entrant dans la composition de tout systme d'criture] est toujours au centre de son raisonnement. L'acadmie des sciences posait des problmes la sagacit des savants. Rask crit un mmoire Investigations sur l'origine du vieux Norrois ou Islandais. Ce mmoire est achev en 1814 et ne parat qu'en 1818, ce qui lui vaut le prix d'une mission en Inde (1816 1823). Il n'y a pas de consquences dcisives pour la grammaire compare, car il reste avec l'ide du XVIIIme . Il veut rviser la grammaire gnrale par un travail de premire main sur les langues naturelles. Ceci s'inscrit davantage dans le secteur des tudes typologiques. Il a fait un rapprochement et un classement des langues de structures comparables. Bopp (1791-1867), un savant allemand trs travailleur, apprend trs jeune le sanscrit. Cette base lui donne les moyens d'une recherche comparative trs remarquable (en 1816, naissance de la discipline), Sur le systme du sanscrit compar au grec, au latin, au perse et l'allemand. Sa grammaire compare (1833) s'enrichit du lituanien et du slave. La deuxime dition intgre aussi l'armnien. Mme le celtique et l'albanien font l'objet de ses travaux ! Il s'intressera aussi aux langues du Caucase, la Mlansie, la Polynsie et l'Indonsie. Bopp rvait de remonter aux origines mmes du langage, voici une belle manifestation du romantisme ! Tandis qu'il s'attelait des faits concrets en dpit de la phontique et de la morphologie, apparat Auguste Schleicher (1821-1867) et une deuxime gnration de comparatistes. Il a crit Abrg de grammaire compare des langues indo-europennes, Weimar, 1861-1862. C'est une sorte de bilan des connaissances de l'poque, une synthse du savoir linguistique. Cette oeuvre se ressent de sa formation initiale (il est botaniste), il a du got pour les classements. Sous l'influence de la thorie volutionniste de Darwin, la diversification des langues indoeuropennes est un fait naturel. Elles ont la forme d'un arbre gnalogique. A partir du tronc de l'arbre, on trouve deux fortes branches : d'une part les langues de l'Inde et de l'Iran (Aryen), le grec, l'italique et le celtique; d'autre part le balte, le slave et le germanique. Au noeud suivant, on trouve d'une part l'indo-iranien et le graeco-italoceltique et d'autre part le balto-slave et le germanique. Ainsi de suite jusqu'aux langues individuelles. Le slave et le balte s'expliquent par influences rciproques tandis que les autres par une branche mre. Un disciple de Schleicher, Johannes Schmidt oppose la thorie de l'arbre gnalogique la thorie des ondes. Selon ce modle, les innovations partent d'un point et gagnent des choses toujours plus loignes (cf. le caillou qui tombe dans une mare). C'est le dbut de la gographie linguistique. Schleicher montre un vif intrt pour la syntaxe (agencement des formes de l'nonc) qui n'est pas tranger la composition qu'il a faite d'une fable en indo-europen historique, la brebis et les chevaux. C'est un outil heuristique (qui aide la recherche). Ceci n'est pas possible sans un intrt pour la syntaxe. On a une version amliore de Hirt (XXme ). Schleicher s'intressait aussi la typologie des langues et la ressemblance des structures; on a une premire tentative de ce classement. Quand les rapports entre les termes noncs s'expliquent par leur positions successives, on a affaire une langue isolante (type du chinois). Quand les fonctions syntaxiques s'expliquent l'aide d'affixes (les lments figurent ou la fin ou au dbut, prfixe + suffixe), on a affaire une langue agglutinante. Quand le procd met en oeuvre la variation d'une dsinence ou la modification du radical, on a affaire une langue flexionnelle (type de l'indo-europen). Les manuels se rfrent encore ce classement tripartite, il s'accompagne d'un jugement de valeur. Schleicher postulait le passage d'une structure isolante (rudimentaire) au type flexionnel (parfait), mouvement ascendant. Arrive au sommet, la langue revenait en arrire dans un mouvement descendant, car la rgle tait cense se dgrader (ide d'un mouvement de vagues). Conception fausse aujourd'hui bien entendu.
16 Une raction aux ides de Schleicher se manifeste dj dans les annes 1870. Les jeunes comparatistes ne s'accommodent plus des postulats de leurs devanciers. La primaut absolue du sanscrit dans les langues vivantes ne fait plus foi. Les progrs de la grammaire historique se rpercutent sur l'entreprise indo-europenne. En 1876, Leipzig, tout cela prend un tournant sous l'influence de Karl Burgmann. Il se brouille avec son matre Georg Curtius. Celui-ci rejetait une hypothse fconde et incontestable aujourd'hui de son lve d'une nasale syllabique en indo-europen (n). Burgmann fonde sa propre revue avec Osthoff, Recherche morphologique dans les langues indo-europennes. Le premier numro parat en 1878, les diteurs donnent le ton des nouvelles recherches. Dans le contexte de cette polmique, les jeunes ont t baptiss du nom de no-grammairiens, quelque peu irrvrencieux. Leur contribution est essentielle. Les travaux sont d'une rigueur sans prcdent. Karl Verner a trouv l'explication d'une exception apparente la mutation consonantique, pour les cas qui faisaient difficults. C'est trs important car les comparatistes estiment que l'volution des sons s'explique par des lois, s'il n'y a pas d'exception. On appelle changement aveugle le changement qui ne connat pas d'exception. Osthoff s'est occup du grec, Leskien du slave et Burgmann rassemble les rsultats des traditions philologiques et crit une grammaire comparative des langues indo-europennes avec Delbrck (1886-1900). La linguistique historique trouve son thoricien avec Herman Paul, Principes d'histoire linguistique (1880). Au renouvellement de la discipline participe un linguiste suisse, Ferdinand de Saussure (1857-1913). A 21 ans (1878), il publie son mmoire, Mmoire sur le systme primitif des voyelles dans les langues indo-europennes. Ce livre dmontre et propose une conception nouvelle du vocalisme indo-europen. Les comparatistes reconnaissaient jusque-l le systme vocalique du sanscrit (3 timbres a , i, u ), (e et o en sanscrit sont longs car ils se transforment en ay et av devant voyelle). La langue est trs conservatrice sauf dans le domaine du vocalisme. Il montre l'inadquation du vocalisme sanscrit dans l'indo-europen et prfre celui du grec et du latin (i, e, a , o , u ). Sa thorie reconnat aussi des phonmes disparus dans les langues prhistoriques. L'existence de phonmes disparus tait une intuition correcte, la dcouverte de textes hittites confirme cette hypothse. Ces phonmes indo-europens disparus par la suite s'appellent des coefficients sonantiques. On introduit le terme de schwa (vient de l'hbreu et signifie vide), plus tard le terme de laryngale qui voque le type d'articulation de ces phonmes. Saussure enseigne la grammaire compare Paris dans les hautes tudes de l'cole. A. Meillet (18661936) recueille et enrichit l'hritage sausurrien. Aprs Meillet, il y a aussi E. Benveniste (1902-1976). Meillet donne un essor immense avec des travaux sur les diverses langues de la famille. Les points de mthode respecter dans la comparaison ont t noncs dans un opuscule, la mthode comparative en linguistique historique, publication d'une srie de confrences. Les principes restent en grande partie valable aujourd'hui.
K. La mthode comparative
1. Les principes de la dmarche dans la comparaison gntique des langues d'une famille. Les rapprochements portent sur les sens de termes identiques ou plus ou moins conciliables et sur des formes correspondantes. Elle vise un type de rapport rgulier et il y a rgularit lorsqu'il y a rcurrence des traits semblables aux diffrents termes. On observe deux critres : les deux faces du signe entrent en ligne de compte : - le signifi [composant d'un signe saussurien laquelle renvoie le signifiant, il s'agit d'un concept], contenu, - et le signifiant [forme concrte, perceptible l'oreille, qui renvoie un concept, le signifi], la forme. Les identits et les diffrences se retrouvent et se rptent dans une srie d'quations parallles. Si l'on n'a qu'une seule face du signe, c'est insuffisant pour la comparaison. Chien - dog - Hund se rejoignent au plan smantique, bien que les formes soient incompatibles. Ces diffrences ne se retrouveraient pas dans des quations parallles. Hund et hound (all. Hund : angl. hound , les : sont le symbole du rapport gntique) se retrouvent dans des formes particulires. La diffrence de vocalisme caractrise une srie de termes synonymes (Grund : ground / gesund : sound). Les lments superposables n'impliquent pas le prfixe, on a donc une rcurrence des ressemblances dans une srie. Plus la srie est longue, moins la ressemblance n'a de chance d'tre fortuite, le hasard sera donc exclu. La lgre dviation de sens ne fait rien car ils sont conciliables. En vieil anglais, hund dsigne encore le chien en gnral, l'apparition de dog vers la fin du Moyen ge a relgu hound dans une certaine spcialisation pour le chien de chasse. La comparaison a intrt se baser sur les termes les plus anciens. Elle repose sur la constatation du caractre cumulatif du changement, les termes s'ajoutent les uns aux autres et s'loignent de plus en plus du tronc indo-
17 europen. Les formes les plus archaques offrent les plus grandes sources en vue de la reconstruction du prototype. L'anglais fee (rtribution, prix payer) et l'allemand Vieh (nom du btail) ont des sens qui ne concordent pas bien dans l'tat de langue contemp orain. Le retour en arrire justifie le rapprochement. En vieil anglais, il signifie richesse en gnral ou btail dans divers contextes, il rejoint ainsi le correspondant de l'allemand. Ceci s'explique par un contexte extra-linguistique, le milieu rural en l'occurrence. Au plan formel, l'anglais moyengeux (partie occidentale du germanique) prsente encore une diphtongue (feoh), du ct de l'allemand le mot est dissyllabique (fihu). Avec la mme structure de deux syllabes, le gotique (partie orientale) offre la forme faihu (sens d'argent). En vieux scandinave (partie septentrionale) (v. isl.) apparat le terme f qui dsigne la richesse, mais se rapporte au btail dans l'expression (gangandi f : la richesse marchante = le btail). Notions bien reprsentes sur l'ensemble du domaine germanique. 2. La restitution d'un terme Pour les besoins de la restitution du terme, les formes longues dissyllabiques constituent un matriel privilgi. Le passage de fihu Vieh est un exemple. Les traits typiques du germanique ds l'accent dynamique de la premire syllabe occasionnent une usure trs forte de la syllabe finale. Cela invite le comparatiste retenir les formes longues. A l'initiale, la consonne f s'impose pour le prototype en raison de l'unanimit des langues reprsentes. Cette restitution de f rpond un critre de simplicit en terme de probabilit. La conservation du f est plus probable qu'un changement rpt d'une autre consonne qui aboutirait partout au f. C'est une raison de simplicit ici. Ainsi la forme thorique du germanique archaque commence par *f . A l'intrieur, l'accord du vieil allemand et du gotique plaide pour un h (fehu - fihu). Le germanique commun avait une voyelle u . La restitution pose peu de problme jusqu'ici (*f hu). Il reste dfinir la voyelle de la premire syllabe, plus difficile car on a une certaine varit (i, e, eo et ai ). En v. angl., on peut montrer que la diphtongue eo est conditionne par le h , c'est une forme prise par le e devant l'aspiration. Des donnes complmentaires sont indispensables la dmonstration. Le v. angl. et le v. saxon concordent avec le vocalisme e bref. tre, sjourner se dit en manger parler v. angl. : wesan et en v. sax. : etan sprecan wesan (infinitifs) etan sprekan
Quand la voyelle e prcde h en v. sax., le v. angl. prsente la squence eo. faire de l'escrime feohtan fehtan droit reoht reht garon cneoht cnecht La distribution est claire, h entrane eo o se cache un . bref. Cela est vrai aussi pour le nom du btail feoh qui doit tre ramen < *feh. Le du v. isl. (f) s'explique partir du *feh par disparition de la consonne aspire suivie d'un allongement compensatoire. Une seule forme semble adhrente, c'est le v. all. fihu. Une analyse interne de l'allemand dnonce le caractre secondaire de fihu. i se substitue souvent e si un u suit. donner en v. all. fait geban gibu (1re sg. prs.; on attendrait gebu , mais la prsence du u va de paire avec la fermeture du e, fermalisation) neman nimu beran biru Il y a un conditionnement particulier qui entrane la fermeture du e en i fihu < *fehu. *fehu serait la forme ancienne, le dnominateur commun, la forme du germanique commun prdialectal, indiffrenci. Le germanique est une branche parmi la grande famille indo-europenne, c'est un pallier entre l'allemand et l'indoeuropen. 3. Exemple de reconstruction jusqu' l'indo-europen commun Le nom du matre ou de l'poux, personnage investi d'autorit.
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Pour ces trois formes, il n'y a pas de discordance gnante entre les sens. Pour le phonme initial, les exemples illustrent trois fois la lettre p ; en vertu du critre de simplicit, on retient p pour le prototype *p (les changements d'une autre consonne en p sont moins probables et il serait difficile qu'ils puissent affecter toutes les langues d'une manire identique). Pour la voyelle mdiane, le latin et le grec concordent, mais le sanscrit prsente a . Avant le mmoire de Saussure, le vocalisme a tait attribu l'indo-europen commun en raison de l'archasme du sanscrit. Mais il faut considrer le cas dans son vocalisme tout entier. Le a du sanscrit ne rpond pas seulement o (latin et grec), mais aussi e. La correspondance entre a et e se remarque dans les verbes voler, s'abattre. latin grec sanscrit pet BXJ@:"4 pt ~mi
Dans ces formes, la voyelle radicale se trouve dans le mme environnement, entre p et t. Mais le a sanscrit rpond un e occidental. Poser a en indo-europen serait admettre deux choses : - a subsiste intact en sanscrit - a passe tantt e et tantt o dans les langues occidentales. ceci est impossible, c'est contraire aux tendances de l'volution phonique. Dans une langue donne et un environnement donn, un phonme particulier a une volution constante. On peut admettre seulement que a passe e ou o , mais pas les deux choses la fois. Il faut renverser la perspective. On pose donc d'un ct *pet- et de l'autre *pot-; e et o se confondent en sanscrit au profit de a , phnomne de la neutralisation [perte d'une opposition distinctive dans un contexte phonique dtermin]. Pour la consonne interne, il y a concordance avec le latin et le sanscrit t, mais le grec pose s. Le statut du s en grec doit recourir des faits supplmentaires. On remonte B`J<4": pithte divine et *gFB`J0H : matre de maison (< *dems > *gF, vieux gnitif d'un nom de la maison), des formes avec t qui concordent avec le latin et le sanscrit. L'tude des relations rvle un conditionnement particulier, la sifflante apparat rgulirement entre une voyelle et i, conditions runies ici. s et t sont des variantes combinatoires, si t figure entre voyelle et i, on a une ralisation en s (= assimilation) (cf. le franais canadien dit boutsique au lieu de boutique , volution pas encore termine). Une fois la condition particulire comprise, on peut sous-entendre un B`J4H , ce qui donne *potis en indo-europen. Il n'y a pas d'unanimit sur l'existence ou l'inexistence du | bref en indo-europen, car nous n'avons que trs peu d'exemples pour le | bref en indo-europen. Les trois langues concordent avec | (un livre admet l'existence du | bref en indo-europen, d'autres considrent ces tmoins comme insuffisants). Le systme de grammaire indo-europenne fait une place capitale e et o et le a n'entre pas dans le systme des alternances. Les lments les plus probants appartiennent au systme grammatical et pas simplement au lexique. 4. Exemple de concordance dans le systme grammatical Les termes centraux des formes du verbe tre. all. ist : sind (au-del des diffrences du timbre vocalique, les structures se conservent partout) lat. est : sunt skr. asti : santi _______________________ lat. vlt (< vult) : volunt (vouloir change entre -t et -unt) fert : ferunt
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Pour le verbe tre, on a es vis --vis de s la suite d'un radical variable. Cette variation se retrouve en allemand et en sanscrit. Le procd d'opposition entre le degr plein et le degr zro donne une grande force probante pour la parent. Il y a la concordance du procd radical (plein - zro), cela prouve donc l'existence d'une origine commune. La puissance de la mthode comparative tient au fait qu'elle ne s'arrte pas seulement des lments isols, mais sur des systmes de forme. Ils se rencontrent dans les classes de la flexion ou de la drivation. Par exemple dans le champ de la drivation, la formation de substantifs abstraits s'effectue sur des modles communs en indoeuropen. Ils se constituent par un suffixe de fminin et un vocalisme radical de thme o . Exemple : teg- (couvrir) tog-a (action de couvrir, couverture, toge). Le double trait morphologique o et a se retrouve dans des formations parallles du grec : nXkT (je porte) n@kV (~). Ces faits se rencontrent aussi dans les langues germaniques, le o ancien passe a . Ceci prouve l'existence de ce type de formation une poque trs ancienne (prhistoire). Ici, la comparaison porte sur un procd grammatical o le hasard a trs peu de place. Les termes du systme n'appartiennent pas toujours au terme paradigmatique (ensemble de formes en relation de substitution : je suis, j'tais, je serai), mais parfois au terme syntagmatique (groupe d'lments dans la chane du discours), circonstance favorable dans la perspective d'une dmonstration. Exemple : - lat. n tus mihi (mihi fonctionne comme complment du passif) - gr. (<TJ`H :@4 (le grec y rpond de faon similaire)
Dans cette correspondance, la rection du datif est un trait constitutif de la donne, il y a de plus une identit de construction. Les catgories syntaxiques impliques dans le rapprochement des syntagmes ne sont pas toujours identiques. Il y a parfois une discordance comme dans les syntagmes du comparatif. Le latin se construit soit l'aide de quam suivi du terme au mme cas que le terme prcdent ou l'aide de l'emploi de l'ablatif non prpositionnel : melle dulcior. Ces expressions se prsentent dans la rhtorique Herennius. Le grec connat une formule tout fait comparable : :X84J@H (8Li\T<. :X84J@H est dfini comme un gnitif, or le grec ne possde pas l'ablatif qui se fond dans son gnitif, possdant donc deux sens. Lat. mel / gr. :X84 le latin ne conserve pas de 0 bref final, soit il tombe (mel), soit il passe e (dulcis, dulce). Le grec (8LibH viendrait de < **8LibH (tablettes mycniennes, le contexte ne permet pas de conclusion certaine), on comprendrait alors facilement le passage de d g par assimilation partielle. Dulcior marque l'intensit, melle s'entend partir du miel proprement, c'est--dire par rapport . Le miel reprsente la douceur par excellence, c'est un ablatif vritable (doux si l'on prend le miel comme rfrence). Le gnitif du grec est visiblement double : il assume les fonctions de l'ancien gnitif et de l'ancien ablatif. La formule remonte peut-tre une poque prhistorique. Pour des raisons culturelles, les romains empruntent beaucoup d'lments au grec. On a ici une traduction de dulcis par (8LibH. Le phnomne de l'emprunt joue un rle considrable en Grce et Rome. Les imitateurs sont plus souvent les romains, car les Grecs jouissent d'un domaine considrable en littrature et en philosophie.
L. L'emprunt
Pour la linguistique, l'emprunt a une importance considrable. Les ressemblances entre les langues contigus proviennent tantt d'un hritage commun, tantt d'changes ou d'interfrences. Exemple : philosophus et n48`F@n@H : le sens mme du mot oriente vers l'emprunt, mais il y a aussi des ressemblances formelles, savoir le caractre insolite du ph en latin. Il rvle un problme de notation, o il y a souvent un flottement graphique dans la traduction du n en grec. Les noms en n s'orthographient tantt avec ph , tantt avec p . P(h)iloxenos, -nicos, -domos (beaucoup d'lments avec la racine philo ), la fin est en -os, car le -us des textes littraires est relativement rcent. Ce flottement engage non seulement la labiale sourde aspire, mais aussi la dentale sourde aspire ( h), par exemple t(h)eatrum. Idem pour la vlaire sourde aspire (P), sc(h)ema .
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Le phnomne trahit un embarras du scribe vis --vis d'un son nouveau, qui ne faisait pas partie des sons connus, ce qui est quelque peu droutant. (De mme pour les jeunes lves de l'allemand et de l'anglais qui ont de la peine prononcer le h aspir ou le th anglais). Ce qui dmontre le signe du caractre tranger du mot. A ct de ce critre interne, il y a aussi un indice du niveau comparatif. Autres exemples : fratr (frre dans une famille) / nkVJ0k (~) (membre d'une mme organisation politicoreligieuse); fer / nXkT; fu( ) (tre) / nb(T) (faire, natre, devenir). Ces donnes sont des termes d'origine commune. Ce sont de vieux termes de l'indo-europen, tandis que les autres taient des emprunts. C'est une circonstance favorable, car la source est disponible. Ce n'est pas toujours le cas. Le latin n'emprunte pas seulement au grec, mais d'autres langues qui n'existent plus pour nous. Prenons le mot asinus (ne), animal domestique qui vient d'ailleurs. Les systmes phoniques appartiennent tous au latin, mais il y a un critre distributionnel (la position du s entre deux voyelles, que le latin n'admet gnralement pas, car la ralisation est normalement r, rhotacisme). Fl s *fl sem > fl rem, on remplace le s par un r apical , roul. Si un mot latin prsente un s entre deux voyelles : a) c'est un emprunt b) et il vient aprs la priode du rhotacisme (350-300 environ) (cf. rhotacisme vu plus haut) rosa (origine orientale), Musa (source grecque : 9@F"). Les emprunts se signalent la plupart du temps grce aux indices formels , mais aussi grce un ct smantique, grce au vocabulaire. Museum,... appartiennent au vocabulaire culturel. Blumfield reconnat 3 types : - les changes culturels : le contact entre le latin et le grec. - la symbiose de deux communauts linguistiques : conqutes, annexions. - les interfrences dialectales. Les faits linguistiques tmoignent d'une intensification d'changes entre la Grce et Rome l'poque de Plaute. Les mots bien plus anciens sont introduits par la langue parle. La datation de ces lments chappe souvent l'analyse. Par exemple, pour elephantus (lphant) dont la transcription par ph n'est pas la plus ancienne, on se servait du p pour le ph aspir. C'est un mot de la deuxime dclinaison qui se rencontre ds les textes les plus anciens. Dans le Fanfaron de Plaute (~250-184 av.), un esclave traite son matre d'lphant. C'est un mot picne (valable pour les deux genres), car le fminin est le mme. De mme pour bos, bovis : le boeuf, la vache. L ca b s (vache de Lucanie) est une autre expression pour le mot lphant , c'est une variante lexicale. Plaute illustre ce doublet dans la Casina (vers 846), une matrone qui marche sur le pied de quelqu'un est appele L ca b s. Cette appellation est explique par l'histoire. En 280 av., la Lucanie est la base d'un affrontement entre Pyrrhus d'Epire et Tarente. Pyrrhus dbarque avec des lphants. Ils gagnent mais en perdant beaucoup de vies humaines, d'o l'appellation une victoire la Pyrrhus. Varron dans son de Lingua Latina, 7, 39 : "Comme c'est en Lucanie dans la guerre de Pyrrhus, ils virent pour la premire fois des lphants, d'o l'appellation L ca b s. Ernout-Meillet considrent L ca b s comme le nom le plus ancien de l'lphant, dans l'ignorance du vrai nom. Explication peu probable, car il y a toujours des bilingues dans les guerres et, de plus, il vient du grec 8Xn"H, "<J@H (transpos dans un type flexionnel vivant). D'aprs la distribution du mot dans la littrature latine, il s'agit d'une variante potique (L ca b s). Varron (7, 39) prte cette expression un vieux pote, Naevius, qui se montre trs rticent vis --vis des hellnismes, c'est peut-tre un effort d'adaptation de la langue trangre. Le nom de l'lphant, d'origine grecque, fait une grande facture dans les langues d'Europe (surtout germaniques). Il a aussi le sens de l'ivoire. Le v.h.a. dispose du mot helfant et le v. angl. de elpend. D'autre part, les mmes langues disposent d'un nom du chameau, v.h.a. olbanta et v. angl. olfend, animal peu familier aux germains de ces poques recules. Ces variantes rappellent olifant (cor d'ivoire de Roland) qui se rapproche d'lphant. Il y avait certainement en latin tardif une forme *oliphantes. On remarque donc une confusion chez ces peuples entre chameau et lphant . Le gotique possde ulbandus. Ce mot apparat deux fois dans la Bible (Marc 10, 25; Luc 18, 25). Jsus parle mtaphoriquement de la richesse : "Il est plus facile un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu' un riche de rentrer dans le Royaume de Dieu." Marc 1, 6 : (dcrivant le vtement de Jean-Baptiste) "Jean avait un manteau en poil de chameau." Confusion qui montre la prsence de l'homme dans la langue.
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M. Le tabou linguistique
Cette prsence se manifeste aussi par le tabou linguistique. C'est un interdit de vocabulaire et ses consquences sont la naissance d'un euphmisme (adoucissement d'une expression juge trop choquante), en raison des conventions sociales, de la biensance, de la religion, de la superstition. Des lments linguistiques sont frapps d'interdictions. Le tabou [dsigne l'interdiciton d'un mot pour des raisons religieuses, sociales, culturelles ou autres; on l'vite par l'euphmisme] ne concerne pas ncessairement l'ensemble de la socit, mais s'applique aussi un groupe. Les chasseurs vitaient de prononcer le nom d'un animal de peur d'loigner la proie (intelligente). Aussi la pratique d'un culte de certains animaux, d'o un renouvellement de la dnomination de l'ours en slave, baltique et germanique. Le vieux mot subsiste ailleurs en latin (ursus (2me dclin.)), grec ( kiJ@H) et sanscrit (rksas). Le type latin en -us est un type vivant, il n'y a donc pas de raison la disparition de ce vieux mot dans les langues indo-europennes. La disparition viendrait d'une crainte des personnes qui donnerait un nom de substitution, plus innocent. Pour le slave, c'est un terme descriptif le mangeur de miel, [Link]. medv-d 0 ( se prononce i ou ia et 0 est une voyelle trs brve). Pour le baltique, on a le tmoignage du lituanien, c'est le lcheur (de miel), lit. lok s (qui vient de lak : je lche; y = et ~ note une intonation montante). Les germains forgent des termes relatifs la couleur de l'ours, all. Bar < vha bero en rapport avec l'adjectif braun. Pourquoi le brun ? C'est trs vague, d'autres animaux sont bruns. Cela se comprend dans une opposition binaire, il y a le brun et le gris, le loup et l'ours (en Ukraine, on oppose le grand et le petit). Le loup tombe aussi souvent sous l'interdit, en raison de la crainte de l'animal, mais aussi cause de croyances trs anciennes. Il y a une sorte de connivence entre le loup et l'homme. Les Grecs connaissaient la croyance du loup-garou. Cela remonte Hrodote qui parle au livre IV d'une peuplade iranienne, les Scythes installs sur les bords de la mer Noire. Les ;gLk@\ (4, 105) : "les Scythes et les Grecs, en Sicile, chacun des deux se dguise en loup." Les Grecs avaient un nom compos 8LiV<hkTB@H. Les Latins utilisent aussi un mot compos versipellis. En allemand, c'est le Werwolf (Wer = vieux nom de l'homme qui vient de vir, viri en latin). En franais, loup -garou s'explique similairement, garou < *gar lou(p); gar est un emprunt un dialecte germanique (Francs) qui transpose w par g (Wilhelm et Guillaume ) et qui veut aussi dire l'homme . On a aussi un rapport avec l'histoire, Romulus et Rmus et les noms de certains peuples. Chez les Samnites habitaient les Hirpini. Ils ont t appels du nom du loup que les Samnites appellent hirpus. Dans l'anthroponymie, le nom du loup sert de nom aussi. Tabou il y a, donc irrgularits dans l'volution phontique. Loup n'est pas l'aboutissement rgulier du lupus, u devrait donner e, donc leup . On en trouve des traces dans la toponymie et l'expression la queue leu leu . Dans le domaine baltique et celtique, le nom du loup fait place chien sauvage. Pour les langues classiques, le vieux nom subsiste sous une forme altre, gr. 8Li`H et lat. lupus. Il y a bien un air de parent, mais le phonme intrieur k et p ne se trouve pas dans un rapport rgulier. Un k ne rpond pas un p en latin et vice versa. Dans les correspondances rgulires, k ou p se conservent dans les deux langues. Exemple de correspondance rgulire : - k : 8gLi`H (brillant) l cus (clairire, bois sacr) (dorsale sourde) - p : BXk super Le nom du loup pose un problme et l'cart s'explique par l'action du tabou, on observe une rticence vis --vis du nom propre de l'animal. Ce nom pourrait s'identifier un dialecte voisin, mais ce n'est pas attest. On observe aussi des correspondances entre le grec et le sanscrit dans une forme verbale du parfait (1re sg.) : gr. BXnLi" skr. babh va racine : gr. nL- ( ) skr. bh - (tre, crotre, devenir) Le problme se situe au niveau de l'initiale p et b . Le p du grec ne rpond pas un b du sanscrit, il n'y a donc pas d'identit (cf. le nom du matre ou de l'poux B`F4H et ptis o le p se retrouve des deux cts; aussi dans le nombre cinq BX<Jg et pca ; le nom du pied , pour montrer la rgularit du p , B@*- et pad -). L'irrgularit du parfait se rsout par une analyse interne, dans les systmes respectifs. Le thme verbal se constitue par le procd du redoublement en grec : 8L- (8bT) 8X-8L-i", idem pour *L- (*bT) *X-*L-i". Dans ces conditions, de la racine nL- drive la forme du parfait *nX-nL-i" (avec un p aspir au dbut, c'est une reconstruction interne). En sanscrit, les choses se prsentent de la mme manire. Exemples : skr. : - tan- (tendre) ta-t~n-a
22 - san- (gagner) - pat- (voler) - bh sa-s ~n-a pa-p ~t-a on attendrait *bha-bh v-a
Les formes deviennent rgulires si l'on regarde ces concordances. A un p aspir grec correspond un b aspir. Les formes en * appartiennent des formes prhistoriques. Comment expliquer les formes historiques avec la consonne simple ? Par une sorte d'accident phontique. La prsence de deux aspirations dans un mot fait difficult. Les langues y ragissent par une dissimilation de l'aspiration qui demeure dans la racine, mais en agissant sur celle du dbut (cf. les noms latins en -alis. lequel ne s'ajoute qu'avec les thmes sans l, sinon on trouve -aris).
La reconstitution se fonde sur le plus grand nombre possible de tmoins. La consonne initiale appartient l'ordre des labiales ou labiodentales (f). Le choix des prototypes se fonde sur le nombre des traits partags par ces langues. On a le trait occlusif vis --vis du trait fricatif, le trait sourd vis --vis du sonore et l'aspiration. Quels sont les traits partags entre chacun d'eux ? - Le f latin ne partage qu'un seul trait : la surdit avec le grec. - Le lituanien partage les traits occlusifs et sonores. - Le sanscrit partage trois traits : occlusif, sonore et aspir. - Le grec partage trois traits : occlusif, sourd et aspir. Ces deux derniers apparaissent sur un pied d'galit. Faut-il prendre bh ou ph ? Le raisonnement se fonde sur une analyse interne dans leur systme respectif. Le trait aspir est pertinent en grec, car il y a une opposition entre ph et p , de mme qu'en sanscrit entre bh et b . En grec, il n'existe pas de sonore aspire (*bh / ph ). Par contre, en sanscrit on possde aussi des sourdes aspires (bh / ph ). Le sanscrit prdomine, car en sanscrit on pourrait avoir autre chose, mais on ne l'a pas, donc le sanscrit est prfr. La reconstruction aboutit-elle toujours un phonme attest quelque part, ou le linguiste doit-il reconstruire parfois un phonme attest ? Examinons le nom du pre qui dtient une autorit quasi absolue. Lat. Pater : gr. B"JZk : skr. pitar- (pit ~, le r final tombe aprs voyelle longue en sanscrit) L'initiale ne fait pas de problme, mais la voyelle de la premire syllabe pose un problme dlicat. Le a latin / grec sert dj d'exemple des symboles qui ont des correspondances dans les trois langues. i ne convient pas non plus car il y a des correspondances dans les trois langues (cf. le matre). Le e, o , u sont des symboles d'autres sries qui ne conviennent pas davantage. On a des prototypes diffrents des autres sries. Il faut reconstituer le point vocalique entre p et t. On choisit un symbole conventionnel pour cette voyelle *p tr (), ce qui signifie admettre en indo-europen commun des phonmes disparus dans les langues attestes. a fonctionne dj pour une srie dans les trois langues. Par ncessit, le comparatiste pose un vocalique inexistant dans les langues historiques. Le est une unit vocalique de timbre imprcisable. Le nom du pre est conserv dans un grand nombre de langues. Le hittite possde un terme diffrent : hitt. atta , avec le correspondant en lat. atta et en gr. JJ" et en got. atta , l'irlandais (groupe celtique) quant lui a aite. Pour le hittite et le gotique, la forme atta fournit le nom usuel du pre (le gotique a aussi fadar). En latin et en grec, on trouve les deux termes, l'opposition joue sur d'un ct un terme noble (dtenteur d'un pouvoir presque absolu), et de l'autre atta fait partie d'un langage un peu enfantin, expressif (papa). aite dsigne particulirement le pre nourricier, celui qui lve. Dans l'Odysse, on rencontre le terme JJ" dans la bouche d'Ulysse qui s'adresse Eume. Le grec possde un terme spcifique pour nourrir un enfant, ce qui plaide en faveur de l'existence chez les peuples indo-europens d'une notion de fosterage (les enfants royaux taient nourris et levs par une nourrice). Le pre nourricier est responsable de l'ducation de l'enfant.
23 La mthode comparative nous conduit l'existence d'un phonme disparu. Y a-t-il d'autres phonmes qui ont disparus ? Voici un exemple : gr. (g<XJTk, skr. janit~ (accentu sur la finale) (-tar-). A l'intrieur du mot, le sanscrit offre un i et le grec rpond par g, on a donc une correspondance diffrente d'auparavant o l'on avait a et e. Un autre exemple : skr. dita (da - : il donne ), gr. *@J@. Les deux formes possdent un augment, puis la racine di - et -*@-. On voit ici qu'au i sanscrit correspond un @ en grec. Il y a donc trois correspondances distinctes avec un point commun, le sanscrit. On ne peut pas admettre un anctre commun, car l'volution phontique est constante partir d'un seul phonme. On ne peut donc pas s'attendre une irrgularit. Il faut donc admettre des points de dpart diffrents. On prend toujours le auquel on affecte des numros. 1 a la correspondance 2 3 Ce symbole est le schwa. e a o en grec en grec en grec *gen 1t r *p 2ter *ed 3to
Cette thorie joue un rle important dans la grammaire des langues indo-europennes pour l'tude des racines. Soit la racine *d3 : donner, cette racine apparat aussi dans le nom du cadeau : lat. d num, mais sous une forme diffrente car le o est long. En principe une racine est dite trilitre. La racine *d3 ferait exception. Mais la thorie des schwas permet la solution du problme. En effet, les grammaticaux sont susceptibles de degr. On peut considrer que la forme edoto illustre le degr zro de la racine, donc la forme pleine doit tre reconstitue avec le degr e d num < *de3-. *Gn - (gi-gn- ) est le degr zro de *gen-. La racine devient trilitre l'origine et le degr zro s'explique par l'limination d'un phomme en indo-europen. Il y a tout de mme une rgion dans l're indo-europenne o ces schwas se conservent comme tels (2 et 3) et laissent une trace directe. Dans les langues anatoliennes (hittite, louvites = langue parle dans la Turquie actuelle, le hittite s'teint compltement vers 1200). Ce hittite conserve des phonmes directement issus d'un schwa indoeuropen. Il s'observe dans la correspondance d'une racine bilitre (grec et latin) vis --vis d'une forme du hittite. Exemple : pour le 2 : lat. p ~- (protger le btail, faire patre); p ~-s-tor) / hit. pah -s (avec le mme sens). Le hittite donne confirmation de l'existence de ces schwas comme phonme autonome. Il prsente de plus des traits archaques. La reconnaissance de ces traits revient un linguiste polonais Kurytowicz. Ce que le raisonnement nous obligeait poser, on en trouve confirmation dans le hittite. Il y a d'autres irrgularits dans l'inventaire des racines, celles initiale vocalique du type latin, grec ag - (pousser, mener). Cette racine n'entre pas non plus dans le schma traditionnel. D'autre part, la voyelle est a , on suppose l'influence du 2. Voici quelques exemples de racines avec voyelle initiale, vis --vis du hittite avec un h au dbut. Exemples : lat. ar-c-e (tenir cart, le c est un largissement), le hittite a har-k - (tenir). Les formes sont superposables, sauf pour l'inspiration le devait tre une aspire susceptible de vocalisation. Les comparatistes parlent volontiers de laryngales qui voquent le type d'articulation de ces phonmes. Lat. 4 rbus (orphelin, priv de), hit. harp - (spar). On restituerait le 3 dans ce cas prsent > * 3er-b. Le hittite ne distingue pas systmatiquement entre la sourde et la sonore. Pour l'indo-europen, il n'existait donc pas de racine initiale vocalique.
O. La flexion
1. Introduction La grammaire de l'indo-europen se retrouve en partie dans le systme des langues historiques attestes. Pour la reconstruction du type ancien, les faits les plus utiles sont les irrgularits dans les langues de la famille pour l'tat de chose ancien. Seul les faits non susceptibles de s'expliquer comme des nouveauts sont pris en considration et permettent une meilleure connais sance de la langue.
24 En franais, pour les pronoms personnels, le systme je-me , tu -te est remarquable, car il oppose les pronoms dans les fonctions respectives de sujet et d'objet. La rgle habituelle est que ces rles syntaxiques ne sont pas distingus par des formes diffrencies, autrement dit le sujet et l'objet n'entranent pas de variation au niveau du signifiant. Dans le temps me passe et je passe le temps, ils affectent la mme forme. Donc le systme je-me dans le franais est aberrant et par consquent suspect d'archasme. Si ce type se rencontre dans les pronoms personnels des langues apparentes, l'antiquit du fait est atteste. Or, l'anglais oppose une forme I (en fonction de sujet) une forme me (en fonction d'objet) et fait cho l'allemand ich vis --vis de mich. Dans le cas du franais, l'opposition je-me reois une confirmation dans le latin qui prsente dj des termes irrductibles pour le sujet et l'objet, savoir ego et me . Dj en latin cette situation apparat irrgulire, car la flexion nominale repose en principe sur un mcanisme de substitution partielle. Par exemple, equ -us, -um, -i, -o avec un lment invariant et un lment variable la finale. Le procd de la substitution totale comme dans le cas de ego et me reprsente un cas de suppltisme [mot qui complte le sens du mot principal] et fait exception dans la grammaire latine. Cela concorde avec les tmoignages du grec et du sanscrit et le comparatiste en reporte l'origine l'poque indo-europenne commune. En franais , moi, toi , soi, nous, vous continuent fidlement une tradition indo-europenne commune, prsentant ainsi une rsistance extraordinaire aux forces de renouvellement qui est trs typique du systme des pronoms. Les verbes forts du germanisme, binden , band , gebunden , continuent aussi un systme trs ancien. Les substantifs et les adjectifs se caractrisent par un renouvellement plus grand, mme si le hittite et d'autres langues ont encore des effets archaques dans la flexion des noms. 2. Structure du mot Ce sont des langues flexionnelles, les fonctions sont exprimes par des lments variables, le plus souvent la fin des mots. Ce sont des dsinences (le terme de terminaison est moins prcis). En latin, -em de datorem est une dsinence qui s'oppose la finale -is de datoris ou -e de datore. Le retranchement de la dsinence laisse un thme, squence invariable tout au long de la srie. En somme, le nominatif singulier se confond avec le thme ou comporte une dsinence zro. Le thme s'analyse en un radical + un suffixe. En effet, la comparaison de dator avec l'infinitif dare met en vidence un segment tor- qui est un suffixe, da - est le radical, le tout forme une structure tripartite (radical + suffixe = thme). Le radical vhicule le sens lexical du mot, ici la notion de donner. Le suffixe catgorise, c'est--dire inscrit le thme dans la classe des noms d'agents. La dsinence a une fonction double : -em indique la fois le cas et le nombre, savoir la relevance du singulier et de l'accusatif. La catgorie du genre est aussi parfois concerne. Il y a par exemple des dsinences de neutre comme le -a dans genera .
3. Les catgories flexionnelles La fonction nominale met en oeuvre : - 8 cas : les 6 cas habituels, ainsi que le locatif et l'instrumental, c'est le cas du sanscrit; - 3 nombres : singulier, pluriel et duel (pour les couples dans les organes jumels : yeux, oreilles, ...); - 3 genres : masculin, fminin et neutre. Le fminin du point de vue de la gense du systme se dnonce comme plus rcent. L'opposition la plus archaque joue sur l'anim et l'inanim. Du point de vue du fonctionnement de la flexion indo-europenne, l'expression des deux ou trois catgories grammaticales l'aide d'un ou deux morphmes ne va pas de soi, autrement dit l'aptitude de la dsinence l'expression de plusieurs catgories n'est pas universelle. Le trait n'est pas universel et sert de critre dans un classement typologique des langues. Au XIXme sicle, Schleicher opposait les langues flexionnelles aux langues isolantes et agglutinantes. Dans une langue isolante (anglais, chinois), les rapports syntaxiques s'expriment par l'ordre des termes principaux et accessoirement des prpositions. Dans une langue agglutinante (turc, hongrois), ces fonctions syntaxiques ressortissent des affixes (prfixe, suffixe ou infixe). A la diffrence des dsinences, ces affixes s'ajoutent les uns aux autres un thme invariable et forment donc des finales complexes. Chaque affixe traduit une et une seule catgorie.
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Exemple : en hongrois, le nom de la maison est h ~z. Le pluriel correspondant s'exprime l'aide d'un suffixe de forme -ak h ~z-ak . Dans la fonction d'objet, h ~z reoit le suffixe -at h ~z-at (sg.). L'accusatif pluriel combine les deux affixes dans l'ordre morphme de pluriel + morphme casuel h ~z-ak -at . Le procd diffre trs clairement de l'tat de chose latin. Le nom de la maison, domus, fait domum (acc. sg.), domus (nom. pl.), domos (acc. pl.), forme qui ne rsulte en aucun cas une certaine combinaison de l'accusatif et du singulier. C'est une marque ambivalente : -os marque la fois l'accusatif et l'appartenance au pluriel. Quoi qu'il en soit, l'accusatif se distingue du nominatif pour le substantif anim dans les langues indoeuropennes. Le latin vrifie largement ce principe. Dans la 3me dclinaison, avis, -em; aves, avs (acc. Pluriel. Ancien), aves l'accusatif est analogique et plus rcent. Seuls les substantifs neutres possdent une forme unique de nominatif et d'accusatif et dans les trois nombres. C'est une rgle gnrale en indo-europen, toutes les langues y satisfont. Par exemple, le type jugum du latin (joug) fait juga au pluriel. Cette distinction formelle rpond une quivalence au plan fonctionnel, mais les manuscrits n'en font pas tat. Il n'y a pas de diffrence fondamentale de statut entre un sujet et un objet de genre neutre. L'inanim ferait difficilement l'accomplissement d'une action, lui qui est en gnral un patient qui subit plutt l'action du verbe. Lorsqu'un neutre est sujet, le verbe a gnralement une valeur intransitive et passive et n'exprime donc pas vritablement une action, ce n'est pas un verbe transitif, du moins l'origine. Plus tard, des anims deviennent aussi neutres (das Mdchen). Une langue archaque comme le sanscrit illustre assez bien cet emploi du neutre (dans les Vdas surtout). Le correspondant de jugum avait la forme yugam, il apparat souvent dans les Vdas, notamment dans le plus anciens, appel Rigveda, car l'attelage est une ralit quotidienne. Dans presque tous les emplois, la fonction du mot est l'accusatif. Il y a un passage commun normal, mais le verbe se trouve au moyen avec une valeur intransitive : "Que le timon ne se fracasse pas, que le joug ne se brise pas." yugam fonctionne soit comme sujet d'un verbe intransitif, soit comme objet d'un verbe transitif. Il fait penser au phnomne de l'ergativit. Cette catgorie existe en basque ou en esquimau. L'ergatif [cas qui, quand il existe formellement dans une langue, marque l'agent des verbes transitifs] est le cas du sujet d'un verbe transitif et c'est une forme marque qui comporte un affixe particulier et qui s'oppose une forme non marque, sans affixe, qui fonctionne comme sujet d'un verbe intransitif ou comme objet d'un verbe transitif. Donc, une forme marque, le cas ergatif, sujet du verbe transitif et une forme non marque, soit sujet d'un verbe intransitif soit objet d'un verbe transitif. Il s'agit l des langues part de l'indo-europen, qui prsentent tout de mme une analogie avec le neutre, dans la mesure o cette forme non marque fonctionne avec les deux rles, objet d'un verbe transitif et sujet d'un verbe intransitif. Les savants admettent parfois cette catgorie de l'ergatif pour l'indoeuropen. Mais il y a des diffrences entre l'ergatif et l'indo-europen. En indo-europen, la nature du verbe n'a jamais d'incidence sur le sujet et la distinction nominatif-accusatif se limite au neutre. La ressemblance est donc partielle.
P. L'alternance vocalique
1. Introduction La flexion de l'indo-europen ne se limite pas au jeu des dsinences, elle ne repose pas que sur la variation de ces lments la finale des mots. Les paradigmes de la dclinaison et de la conjugaison mettent aussi en oeuvre des alternances vocaliques. Les distinctions de cas, de personnes dans les verbes correspondent souvent dans le cas du signifiant des variations dans le vocalisme, soit du radical soit du suffixe. 2. Exemple du grec et du latin Soit la flexion du nom du pre dans le grec ancien. Le nominatif singulier, B"JZk , n'a pas de dsinence (ou dsinence zro), mais le suffixe -JZk comporte une voyelle longue. Dans la forme de l'accusatif singulier, le suffixe prsente une voyelle brve, B"JgkV, avec une dsinence -". Dans le gnitif singulier, le suffixe n'a pas de voyelle du tout. Il se rduit un schme consonantique avec glissement de l'accent sur la dsinence B"-Jk`H car une squence -Jk- n'est pas accentuable. On a ici une alternance vocalique, c'est un procd subsidiaire, les dsinences suffiraient, il y a redondance et ce n'est pas conomique, c'est pourquoi de nombreuses langues abandonnent ce jeu d'alternance.
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Un paradigme comme pre (en grec ancien) tmoigne de ce procd avec un change entre g, 0 ou degr zro. L'tat de chose du latin rvle un stade plus rcent. Pater ne prsente que deux variantes suffixales -ter ou -tr- et encore ne s'agit-il que de doublets phontiques . Le e de pater n'est pas pertinent car le latin n'admettait pas patr (tr, suite de consonnes en finale absolue). Dans ces conditions, le e de pater n'est qu'une voyelle d'appui ou anaptyxe . Pater est une ralisation de patr. Le e n'a pas de signification grammaticale. On peut dire que -ter et -trne sont que des allomorphes [se dit des diffrentes formes qui reprsentent le mme morphme ralis dans des contextes diffrents]. Il y a un conditionnement ici. Devant voyelle, on a tr et en finale absolue on a ter. C'est une variante de surface. L'alternance est tantt quantitative (quantit de la voyelle) ou bien qualitative (qui intresse le timbre de deux voyelles en apposition). Dans la grammaire des langues indo-europennes, les timbres alternants sont e et o , soit bref, soit long. Le a n'a pas de place dans la grammaire morphologique. Le jeu de e et o ne laisse que des traces dans la dclinaison cause de nivellements analogiques. Voici une illustration du phnomne dans les traces nominales : la flexion du neutre grec (X<@H (genre, famille, race). On peut l'analyser en radical : (g<- et en suffixe -@H, dsinence zro normale dans les neutres de la 3me dclinaison. Or le suffixe -@H alterne avec une variante -gH l'intrieur du paradigme. Il existe donc aussi un thme (g<gH trs clair au datif pluriel (g<-gF-F4 (forme homrique); en grec classique, on a (g<gF4. On a ici une alternance qualitative dans l'lment suffixal. Le latin possde un correspondant avec genus qui repose sur genos (vieux latin). Le gnitif generis repose sur le thme genes, puis le changement avec le rhotacisme. C'est un terme ancien, un hritage d'un tat de langue prhistorique (cf. skr. janas). Dans les noms racines de types archaques, l'apophonie jouait un grand rle. Mais souvent l'analogie nivelle ces positions (surtout en latin). Le jeu ne se rvle qu'indirectement travers des comparaisons. Le latin ped correspond au grec B@* (le franais conserve les deux formes : gastro -pode et palmi -pde). Comment rendre compte de la disparit ? Cela consiste postuler dans le thme indo-europen les deux variantes. La flexion possdait trs certainement les deux formes. L'analogie tant du latin, qu'en est-il de la distribution l'intrieur de la srie ? Ces paradigmes ajoutaient encore la complexit par le jeu de l'accentuation qui est le troisime procd de la flexion indo-europenne (dsinence - alternance - mobilit de l'accent). C'est bien sr redondant, les dsinences suffiraient. Pour l'accent les noms racines constituent un matriel privilgi : l'accent frappait ou le radical ou la dsinence. grec B@bH / B`*-" / B@*-`H / B@*-\ sanscrit p ~t / gn. pad-s (le sanscrit confond e-o -a au profit de a ) Les procds de la flexion nominale sont tels qu'ils rgnent galement dans la flexion verbale. Il n'y a pas de risques de confusions entre les formes verbales et les formes nominales, les dsinences tant trs spcifiques. Les confusions se produisent essentiellement date rcente. Le latin confond quelquefois la forme nominale et verbale, mais c'est rare (exemple : rgn : 1re prsent de regnare ou ablatif-datif du neutre rgnum). 3. Situation du latin classique Voyons l'exemple du pied : Le vieux latin prsente un tat de chose encore diffrent. Dans la 2me dclinaison, le datif singulier est en -oi en latin archaque (Numasioi sur l'inscription de la Fibule). De plus la comparaison du latin avec le grec indique cette origine. Pour l'ablatif singulier, le latin offre les finales - d et nous en avons beaucoup de tmoignages. Les tmoignages du Senatus Consulte des Bacchanales en 186 av. mentionnent que dfense est faite de clbrer ce culte en priv et en public : "privat d et poplic d". En revanche, le de la 1re singulier des verbes remonte une poque prhistorique. Le latin a seulement o dans la forme verbale. Mais le latin a des dsinences particulires dans les diffrentes formes (-bo , -bam, redoublement du parfait ...). La situation des langues indo-europennes anciennes diffre beaucoup de l'anglais qui possde beaucoup de formes avec deux sens (play peut soit dire le jeu (nom), soit jouer (verbe)).
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Le nombre comprend trois termes : le singulier, le pluriel et le duel (notation du doublet). Beaucoup de langues liminent le duel : le latin l'poque prhistorique, le grec l'poque historique (o l'on peut suivre le droulement de son extinction). Le principal ici intresse la dfinition mme de cette catgorie dans le systme verbal. Les notions de duel ou de pluriel n'indiquent pas seulement la duplication ou la multiplication du singulier. Nous ne signifie pas seulement je + je. Nous signifie je + tu (je + vous), mais aussi je + il (je + eux). Il n'y a de vritables pluriels multiplicatifs qu' la 3me personne (lui + lui + lui ). Il existe un paralllisme entre la 3me singulier et pluriel. Le latin recourt une finale t pour le singulier (amat) et nt pour le pluriel (amant). Il y a un lment commun ce qui nous donne un vritable pluriel multiplicatif. En revanche, il n'y a pas de relation entre ago et agimus qui n'a pas le sens de je + je. La forme de la 1re pluriel exprime selon le contexte le nous inclusif (je + tu qui inclut l'interlocuteur) ou le nous exclusif (je + il qui exclut l'interlocuteur). "Nous nous retrouvons tous les mercredis matins", vous et moi, c'est un nous inclusif. Mais "nous avons un conseil de facult", seulement mes collgues et moi, c'est un nous exclusif. Le trait n'est pas universel. Bien des langues ont des expressions propres pour les deux nous. Certaines langues dravidiennes (Sri Lanka, nord de l'Inde) ont deux formes diffrentes pour les deux nous. Dans le kouli (cte orientale de l'Inde), il y a k - (cueillir) : nous cueillons (toi et moi) se dit k nasu (1re pluriel inclusif) nous cueillons (lui et moi) se dit k namu (1re pluriel exclusif). Les langues papoues font aussi la distinction entre les deux nous. C'est peut-tre un avantage pour la clart de la communication. Le nombre des catgories n'est pas le mme partout. Dans les langues indo-europennes, le verbe s'accorde avec le sujet. La dsinence varie selon la nature du sujet. La forme verbale n'a pas de relation morphologique avec l'objet, sa nature n'entrane pas de diffrences dans les formes verbales. Le dveloppement de formes composes change parfois cet tat de chose. Le franais accorde le participe pass partiellement avec l'objet. Dans les tats anciens, les formes synthtiques ne varient pas avec l'objet. De nombreuses langues africaines possdent diffrents affixes en rapport avec le sujet ou l'objet, ceci est vrai pour le swahili (parle dans la partie orientale). 2. Le genre Le genre est une catgorie du nom. Le verbe ne varie pas selon la nature du sujet au point de vue du genre. Les langues smitiques connaissent un accord en genre. En hbreu, la flexion verbale s'articule sur deux formes au point de vue de l'aspect. Le parfait se dit pour l'action ou l'tat accompli et l'imparfait pour l'action ou l'tat inaccompli. Le parfait vaut notre pass compos et l'imparfait notre imparfait, prsent ou futur. Dans la srie du parfait, la 1re personne est indiffrente au genre, mais les 2me et 3me personne se ddoublent (masculin et fminin). Exemple : tuer : gtl (racine qui se rduit un schma consonantique, la voyelle ne fait que diffrencier les fonctions grammaticales). - parfait : 1re : gatalti 2me : gatalta (masc.) / gatalti (fm.) 3me : gatala / gatalat C'est un systme riche par contraste avec les langues indo-europennes, mais celles-ci prsentent des ressources compensatoires. 3. Les aspects et les modes Le verbe se caractrise par un dveloppement du systme des aspects et des modes . L'aspect se divise en prsent, aoriste et parfait. Au prsent le procs est envisag dans son droulement, l'aoriste l'tat pur, au parfait comme rsultat d'une action. Dans la morphologie, ces aspects se distinguent avec nettet (grec, sanscrit). Les thmes verbaux s'opposent par des formes diffrentes.
28 Par exemple, laisser en grec fait 8g\BT (prsent); ()84B@< (aoris te) car l'augment est facultatif dans les expressions les plus anciennes, expressions ponctuelles; 8X8@4B" (parfait). La racine ne varie pas, mais se prsente avec des voyelles diffrentes ( g-@, ou zro ( 84B- de l'aoriste)). Le parfait se caractrise par un redoublement. Ces thmes fournissent les formes modales d'indicatif, de subjonctif, d'optatif et d'impratif. Ces formes intressent le niveau smantique de la langue. Les modes renvoient dans l'ordre au rel, au virtuel, au souhait et l'ordre. Les conditions d'emploi dbordent souvent le cadre de ces fonctions, comme le subjonctif et l'optatif. Ils remplissent aussi des conditions syntaxiques. Le subjonctif signale parfois le caractre dpendant de sa proposition, il se perd aussi dans le futur. Les langues historiques se sont dotes trs souvent par une raffectation du subjonctif. Dans la catgorie de la voix, le passif se constitue indpendamment des voix normales. En indo-europen, il y a l'actif et le moyen. Dans la phrase moyenne, le sujet est la fois l'agent et le sige du procs, il s'implique dans l'action. Par exemple en sanscrit, yaj- (sacrifier, rendre un culte) fait au prsent actif yjati (en parlant du prtre) et au moyen yjate (en parlant de l'offrant, profite directement l'offrant). Le passif se dveloppe plus tard indpendamment des langues de la famille, en revanche les dsinences de l'actif et du moyen se retrouvent dans des langues congnres.
R. Syntaxe
1. L'agencement des termes Le verbe porte dans sa forme mme un ensemble d'indices exprimant sa fonction, comme les dsinences. Un changement de rle se traduit par une modification du signifiant. L'expression des rapports syntaxiques se droule dans le jeu des rapports flchis. L'agencement des termes de l'nonc permet des distinctions dans le discours, notamment dans la stratgie discursive. Il se dgage une tendance manifeste. Dans un exemple non marqu, le verbe se place la fin, la suite de son objet, cette disposition correspond au modle gnral : dterminant - dtermin. Voici un exemple latin, Cs. 1, 13, 2 : Helvetii legatos ad Caesarem mittunt. L'antposition du terme rgi s'observe aussi dans les syntagmes nominaux avec une postposition. Le sanscrit des Vdas en fait un usage frquent ainsi que le langage homrique; le latin utilise plutt des prpositions. Plusieurs exemples avec des pronoms personnels + cum : mecum, quocum,... En dehors de ces locutions, l'ordre dterminant - dtermin se distingue dans les groupes adjectifs + nom ou gnitif dterminatif, Cs. 1, 51, 3 : honesti adulescentes senatorum (dterminant) filii (dtermin). Cet ordre se constate aussi dans des syntagmes quasi adverbiaux, mente + abl., secura mente (ce qui donne en franais les adverbes en -ment : srement). -ment s'ajoute toujours la forme fminine de l'adjectif (grandement). Il y a une exception trs notable cet ordre, dans le cas d'adjectif non qualificatifs comme jus civile (le droit civil) au lieu de civile jus. Civile dfinit ici un domaine du jus, c'est le droit du citoyen, une dlimitation de la validit du nom. Civilis appartient un ensemble de signes linguistiques, appels adjectifs de relation extrinsque qui donnent une dlimitation au champ smantique du nom. Ils n'admettent pas la gradation (comparatif, superlatif) ni la prdication (attribut du sujet) et la nominalisation (driv nominal abstrait). On ne peut pas opposer civil plus civil ou le droit est civil ou la civilit du droit. Civil s'emploie aussi comme un adjectif ordinaire. Mais cette dfinition smantique est tout fait diffrente, c'est une personne qui respecte des convenances. Ce double statut n'est pas un cas isol; nerveux, dans systme nerveux = systme des nerfs. Mais on peut dire de quelqu'un qu'il est nerveux. Ces adjectifs un peu particuliers s'associent au nom dans l'ordre dtermin - dterminant. Non seulement au niveau du syntagme nominal mais dans la phrase complexe, devant la principale pour une relative qui fonctionne souvent comme un adjectif qualificatif (pas tonnant). En ayant recours aux mmes outils grammaticaux, l'allemand emploie der, die, das comme article dfini (dans le cadre du syntagme nominal), mais aussi comme pronoms relatifs, c'est donc un mot articulaire. C'est un type de fonctionnement trs ancien. Les tmoignages les plus clairs proviennent de l'indo-iranien et aussi du latin. Ce sont des archasmes attests chez des grammairiens, Varron dans le de Lingua Latina, 5, 58 : il se rapporte ici des vieux livres de caractre religieux : "la terre et le ciel sont de grands dieux que les livres et les augures mentionnent par dieux puissants" (divi qui potes (adjectif) = les dieux les (lesquels) puissants). Qui : mot
29 articulaire dans un syntagme nominal. Il s'agit de l'emploi de qui dans son emploi plus gnral de connecteur (il n'y a donc pas de verbe sous-entendu). Festus (II ap.) : qui patres qui conscripti : les pres conscrits (snateurs) = les pres les conscrits. En grec, on trouve article + adjectif + nom ou article + nom + article + adjectif. Si l'article ne fait pas l'objet d'une reprise, l'expression change compltement de statut, l'homme est bon, phrase sans verbe ( <k ("h`H). Cela joue un rle marginal en franais (pas folle la gupe). Par exemple, un fragment de Caton le Censeur : magna cura cibi (grand est le souci de la nourriture) (magna virtutis incuria). 2. La phrase nominale Au niveau syntaxique, les langues indo-europennes anciennes font recours la phrase nominale sans verbe pour des vrits gnrales, des sentences. En franais, les phrases correspondantes auraient un verbe la 3me personne du singulier. Cette phrase correspond une catgorie non marque, qui n'entre pas en relation avec le locuteur et l'interlocuteur. C'est la personne absente. Le temps non marqu est le prsent, le mode est l'indicatif. La phrase nominale cde du terrain la phrase verbale sauf pour le russe qui la garde quelque peu. On tend une phrase sujet + prdicat avec un verbe copule. La simple juxtaposition de deux termes compose un syntagme nominal : adjectif + substantif ou substantif + mot articulaire (joncteur) + adjectif. Ce joncteur fonctionne aussi dans l'articulation des propositions d'une phrase complexe, notamment dans le groupe proposition relative + proposition principale. Le joncteur fait l'objet d'une reprise par un pronom anaphorique. En latin, le joncteur prend la forme qui, quae, quod et le pronom anaphorique a la forme is, ea, id. Le substantif auquel se rapporte ce corrlatif figure parfois dans les deux squences. Tite-Live 23, 37, 10 : "quibus diebus..., isdem diebus..." Il y a donc une formulation redondante. Bien souvent la langue fait conomie de l'un des termes, effacement du substantif ou du pronom anaphorique ou mme du pronom de liaison (cf. l'anglais dit par exemple : the thing [that] I know ). Le relatif joue parfois le rle d'anaphorique, c'est le relatif de liaison. Il existe en grec ds Homre et il est trs dvelopp en latin. De Senectute 59 : "Les livres de Xnophon sont trs utiles, lisez-les attentivement" quos legite, la place de eos legite, c'est un emploi trs typique du relatif de liaison. 3. Les conjonctions de coordination En dehors de ces pronoms, l'articulation des phrases dans le discours s'effectue souvent l'aide d'une conjonction de coordination. La plus ancienne est -que (*kwe en indo-europen). Cette particule -que est toujours postpose au premier mot de la seconde phrase. Cic. de Divinatione 2, 6, 1 : "Si je demandais Chrysippe... et il donnera..." naturalemque rationem. Conjointement l'emploi de -que , la jonction se marque souvent par la position initiale du verbe la seconde place. Le verbe indo-europen portait un accent en premire position (tonique) et dans les autres positions il tait atonique. Le latin ne connat plus d'opposition entre un verbe accentu et non accentu. La position initiale du verbe d'une deuxime phrase relie une premire est particulire. Tite-Live 1, 26, 12 : (combat des Horiaces et des Curiaces) "Le peuple ne put tenir... et il la quittrent." absolveruntque. Pour ce verbe en dbut de phrase avec -que , on trouve des similitudes en grec et en sanscrit vdique. -que ne se limite pas cette liaison de phrase, il joue aussi un rle dans le syntagme nominal (Senatus populusque romanus). -que est un enclitique, il forme une unit avec le mot prcdent. Quelquefois -que se rpte la suite des deux termes, c'est le type meque teque (Plaute Asinaria 577) ou dans la ngation neque...neque. En dehors du monde indo-europen, ce comportement apparat dans diverses langues du monde. Ainsi en Nouvelle-Guine (langue papoue), le kamoro possde l'expression ma : ayku ma aote ma . Quel est le sens prcis de -que lorsque la coordination s'exprime aussi par et ? On remarque une valeur complmentaire des deux lments du syntagmes avec -que (servi liberique, totalise la communaut entire; dii deaeque). Caton l'Ancien dans le de Agricultura donne des recettes et des prires contre les maladies, "morbos visos invisosque" (visibles ou invisibles).
30 La particule et est antpose et elle introduit plutt un lment supplmentaire (cf. le grec : J4 : et encore, et puis). En dpit d'une dfinition diffrente l'origine, une concurrence s'installe entre les deux. Dans les vieux textes, elles ont leur territoire propre sans empitement (cf. la loi des 12 tables + Ennius, Caton le Censeur emploie plus souvent -que que et). Plaute montre une proportion inverse, mais la comdie est proche du latin parl, d'o un emploi plus frquent. Au dbut de l'poque impriale, -que n'existe probablement plus. Nous n'avons en tout cas plus d'exemples dans les inscriptions de Pompi. Dans la peregrinatione Aetheriae (383 ap.), rcit d'un plerinage, texte anonyme, le fragment n'a pas de trace de -que , mais conserve et. Cette conjonction s'affaiblit son tour, surtout en oral o et puis tient souvent lieu de conjonction.
31 donc une grande souplesse dans la formation de ces synapsies et c'est probablement la raison de la fortune de ce type de composs en franais. Il s'agit d'un type de composs productifs, surtout dans des langues techniques, en contraste avec la raret des composs dterminatifs dans les langues anciennes. Quoiqu'il en soit, ces composs dterminatifs se constituent de deux substantifs. Du point de vue de la gense, le compos dterminatif procde d'un syntagme nominal. S'y opposent des noms composs issus non plus d'un syntagme [combinaison, sur la chane parle, de deux ou plusieurs units conscutives], mais d'une phrase complte. Certains composs en effet transposent un nonc complet. Le type se ralise dans deux structures inverses : - dterminant + dtermin - dtermin + dterminant Le dtermin transpose une forme verbale transitive la troisime personne et le terme rgi, soit le dterminant, transpose un complment d'objet direct. Exemples : - skr. : vrtr~ hanti (il abat des rsistances) De cet nonc avec un terme rgissant (hanti) et un terme rgi (vrtr~) drive un compos signifiant qui abat les rsistances : - skr. : vrtra-hn Le premier mot n'est pas flchi et le deuxime terme se rduit la racine verbale (nom racine avec une fonction d'agent). Ce compos est une pithte du dieu de la force, Indra . Le han s'exprime par la position finale du verbe dans l'nonc correspondant. Ce type a t vivant dans les langues anciennes de la famille indo-europenne. Exemples : - gr. : <*k@-n`<@H (qui a tu un homme, meurtrier) - lat. : armi-ger (qui porte les armes, arm) - got. : arbi-numja (qui reoit l'hritage, hritier) - v. sl. : medv-d 0 (qui mange du miel) Le terme rgissant apparat ici toujours en seconde position. Mais on l'a dj vu auparavant, l'ordre squentiel inverse existe aussi, mais il est plus rare et une partie des langues indo-europennes y rpugnent (le latin par exemple). Du point de vue de sa gense, ce type inverse repose sur un nonc marqu, avec le verbe en tte de la proposition qui n'est pas sa place normale. Exemple : - skr. :
vindte vsu (il acquiert du bien) vidd-vasu(qui acquiert du bien) Le caractre marqu d'un nonc verbe initial se rpercute dans l'emploi du compos correspondant, qui fonctionne souvent comme nom propre. Les composs fournissent des noms d'hommes, des noms parlants. Homre illustre abondamment ce procd. Exemple du vieux perse : D~raya-va(h)u (qui consolide le bien, qui maintient la richesse). Il s'agit, on le devine, du prnom du Grand Roi, )"kg@H pour les Grecs, Darius pour les Romains. Parfois, une expression se prsente dans les deux ordres : il y a alors des doublets : terme rgissant + terme rgi ou terme rgi + terme rgissant. Exemples : - gr. :
@i@-n`k@H ngkX-@4i@H
(qui porte sa maison) (l'escargot chez Hsiode, les Scythes chez Hrodote) (maison portative)
Y a-t-il une diffrence de valeur entre ces deux variantes distingues par l'ordre des termes ? Oui. Les Grecs, il faut le savoir, n'aiment pas beaucoup la synonymie ! Benvniste enseignait pour les composs du premier type la valeur d'une qualit permanente ( il est porteur, c'est fixe), tandis que l'autre type se rfrait un nonc de description (il porte, dans une circonstance prcise). Cette distinction cependant ne porte pas sur tous les mots. Elle n'est donc pas tout fait satisfaisante. 3. Les composs possessifs
32 Les composs possessifs sont le dernier type de composs important quant leur productivit. Ces composs transposent aussi un nonc complet et non pas un syntagme nominal. Ils fonctionnent comme des adjectifs. Exemples : - lat. : - skr. :
angui-manus : hastin- :
qui a une main serpent (se trouve chez Lucrce pour qualifier l'lphant) qui a une main (-in est la marque du possessif)
Le sanscrit possde aussi des composs de cette sorte et les caractrise par un accent sur la premire syllabe du premier terme : - skr. : r~ja-putra (qui a un roi pour fils, dont le fils est roi) (n'est pas quivalent au r~japutr que l'on a vu plus haut, l'accent a chang de place) On voit qu'avec les mmes termes et dans le mme ordre le sanscrit distingue deux choses : des substantifs dans le premier cas et un adjectif accentu sur le premier terme dans le second. En latin, la caractristique formelle de ces composs possessifs rside souvent dans le recours un suffixe i : - lat. : tauri-formis (qui a une forme de taureau) Ce phnomne est frquent partir de fminins en -a , parfois de masculins en -us o il peut y avoir hsitation, par exemple avec : - remus triremis (avec transformation du u en i) triremus (sans transformation) Dans les langues modernes apparat aussi un suffixe particulier la fin de ces composs possessifs : - angl. : blueeyed (qui a les yeux bleus) - all. : blauugig (qui a les yeux bleus) En allemand, l'addition du suffixe -ig entrane la modification du vocalisme du second terme (Umlaut). Au fond, on a affaire un phnomne d'assimilation distance. Le i de la finale agit sur la tranche prcdente dans le sens d'une fermeture (a ).
T. La drivation
1. Le suffixe Le lexique d'une langue s'enrichit par la constitution de drivs qui se dfinissent par rapport leur base par un suffixe [lment de formation qui s'ajoute la fin d'une racine ou d'un radical]. L'volution entrane parfois un changement du statut du signe. En germanique ancien, une classe de compos se dfinit par *b~ri, signifiant qui porte. Ce terme se trouvait en relation vivante avec *beran : porter, reconnaissable dans l'anglais to bear. Dans le v. h. a., on rencontre b ~ri : qui porte de la reconnaissance. Mais cette notion de porter s'affaiblit, et en allemand moderne -bar est devenu un simple suffixe dankbar. Il y a suffixation [drivation par des suffixes] d'un ancien terme de compos, emploi beaucoup plus large, non seulement la suite d'un nom, mais aussi aprs un adjectif (offenbar) ou un verbe (tragbar : portatif). Il y a changement de statut d'un second terme de compos avec passage au rle de suffixe. L'ensemble des termes avec un mme suffixe forme une classe. Si elle s'accrot rgulirement de drivs continuels, on l'appelle drivation productive (cf. en franais -age , vernissage). Il y a aussi cration de nologismes (alunissage s'est cr partir d'atterrissage). Un driv se caractrise par la forme et la valeur du suffixe, mais aussi par la nature et le genre grammatical de la base [partie syntagmatique qui produit des suites reprsentes par l'indicateur syntagmatique (sert marquer les rapports de certaines units avec les autres lments de l'nonc), sur lesquelles s'appliquent les transformations]. Pour vernissage, -age dnote l'action, c'est--dire le fait de vernir. Ce sont des noms d'actions. Ce suffixe s'attache une base verbale et fournit des noms masculins. En dpit d'une concidence formelle, -age de plerinage a un statut diffrent, il s'attache une base nominale, comme veuvage. Du point de vue de la valeur, les deux morphmes se distinguent aussi, plerinage n'est pas un nom d'action, c'est une condition ou un tat. Non seulement les suffixes diffrent de forme mais aussi de condition d'emploi. Les dverbatifs (drivs forms sur un verbe) s'opposent donc aux dnominatifs (drivs forms sur un substantif ou un adjectif).
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Un 3me groupe a t signal par Benvniste : les drivs dlocutifs (driv d'une locution), par exemple remercier. Il n'est pas construit sur le substantif merci, mais sur la locution merci ! (= dire merci). Le procd n'existe pas que dans les langues modernes, cf. le latin autum~re (argumenter), mais il se fabrique sur autem (or), donc dire or. 2. La structure des drivs Pour la structure des drivs, l'analyse dgage plusieurs suffixes, dans une seule et mme forme. L'addition d'un premier morphme la racine donne un driv primaire (lat. n ~tus : qui est n, construit sur na -). L'addition d'un morphme supplmentaire engendre un driv secondaire du type n ~-t-vus. On parle aussi de suffixe primaire et secondaire. La dfinition du suffixe prend en compte aussi ce statut d'lment primaire ou secondaire. L'homonymie est reconnatre. Il y a des morphmes formellement identiques mais fonctionnellement diffrent. tus dans natus est un suffixe primaire, mais -tus est aussi un suffixe secondaire avec une valeur diffrente. Le suffixe primaire donne des participes souvent transitifs, mais le suffixe secondaire s'ajoute des noms et donne naissance des adjectifs, par exemple stella stellatus (toil), barbatus (barbu), aurtus (qui a de longues oreilles), (aurtus : suffixe secondaire car auris n'est pas une racine, c'est un mot dj constitu, le plus petit mot est aus, auris, c'est aus + un suffixe -i- avec le rhotacisme). Cela n'a rien voir avec un participe ou un adjectif de description. L'addition du -tus comme suffixe secondaire entrane l'allongement de la voyelle prcdente aur0s et aurtus, on a donc une rgle de formation, un implication [relation logique entre deux propositions telle que l'une entrane l'autre par une consquence ncessaire]. La drivation s'accompagne obligatoirement de cet allongement. L'allemand connat aussi ceci, une catgorie d'adjectifs en -lich manifeste un changement du vocalisme avec l'Umlaut, Mann donne mnnlich; Eigentum, eigentmlich; Hof, hoflich. Anciennement, les procds de la drivation mettaient en jeu des faits d'accentuation, le driv n'a pas toujours l'accent la mme place que le mot duquel il drive, le grec nXkT donne n@kV = le fait de porter, caractris par le suffixe -~ et le dplacement de l'accent qui passe au suffixe. La drivation est un processus relativement complexe. Au plan fonctionnel, le driv est soit un catgorisateur, soit un modificateur smantique. Le catgorisateur transfert le signe dans une autre partie du discours. Le suffixe -~ fait placer un verbe dans la classe des noms (cf. enseignement et enseigner), le verbe devient un nom. Le modificateur smantique modifie le sens, le signifi, ceci est net pour les diminutifs, le suffixe ajoute une valeur particulire : maisonnette, maison; mais les deux sont des noms. L'importance de la drivation comme ressource de moyen d'expression d'une langue est relativement pauvre dans le franais aujourd'hui, l'italien lui est trs souple mais le franais reste beaucoup plus strict. 3. Le champ suffixal Un champ suffixal (ensemble de drivs) ne forme pas toujours un ensemble parfaitement homogne. Par exemple en franais, les noms d'agents en -eur, c'est encore un type de drivation dverbative (penser, penseur...). Le mot en -eur dsigne celui qui accomplit l'action exprime par le verbe de base. Au plan formel, on a aussi -teur ou ateur ou -iteur (sauveur, sauveteur; serveur, serviteur). On a aussi une situation non homogne au plan smantique, -eur s'applique tantt une profession, tantt celui qui effectue un acte dans une situation particulire. Il y a beaucoup de noms de mtiers (imprimeur) et parfois l'auteur d'un acte (promeneur, parleur). Parfois un seul et mme mot se rapporte tantt l'un ou l'autre (danseur, voyageur). Ces deux fonctions se distinguent syntaxiquement, ces deux sous-classes ne se prtent pas au mme emploi. Les noms de profession se prtent la prdication (il est danseur), mais pas pour celui qui danse dans une occasion particulire. Ces mots en -eur transposent une expression verbale, ce sont des dverbatifs. Or, l'nonc verbal correspondant comporte parfois une dtermination sous forme adverbiale. Il vend bien devient un bon vendeur. Dans ce syntagme, bon n'a pas son sens habituel (un gros mangeur mange beaucoup mais n'est pas ncessairement gros), on a donc un glissement smantique. Ces mcanismes de transposition ont une extension plus large. Les noms d'agent en -ant ont les mme remarques (un bon tudiant , un petit commerant). Les adjectifs s'emploient en quelque sorte au second degr. Il y a un esprit de concurrence, les suffixes se dfinissent les uns par rapport aux autres. La distinction entre agent professionnel et auteur d'un acte se retrouve aussi dans les mots en -ant . Reprsentant (mtier) peut tre employer comme prdicat, mais passant ne se rapporte pas un statut permanent, mais un tat
34 actuel, c'est donc faux de dire il est passant. La base de ces drivs en -eur et -ant se forme aussi bien sur des verbes transitifs que intransitifs, on a donc des traits communs. Diseur (transitif), parleur (intransitif). Le rfrant se rapporte tantt des personnes tantt des objets, le plus souvent des personnes, mais pas exclusivement. Un distributeur peut tre une personne ou une chose. Dans cette fonction particulire de rfrence objet, -eur se rapporte plutt un appareil et -ant un produit (tranquillisant, colorant). C'est une diffrence notable et significative. Il n'y a donc pas de morphmes tout fait synonyme. Une diffrence prcise de -eur et -ant se prsente dans des doublets, on a parfois les deux drivs : exploiteur et exploitant , l'un exploite abusivement son personnel, l'autre le fait normalement. Le franais procure aussi passeur et passant, l'un fait passer (verbe transitif), l'autre est celui qui passe au sens intransitif. Dans les emplois adjectivaux, on a des diffrences nettes : des yeux charmeurs ou des yeux charmants (l'un charme activement, l'autre passivement ou naturellement). Le driv en -eur possde une connotation dynamique, il exprime un procs agentif, le driv en -ant relate simplement un procs objectif. Le fonctionnement des noms d'agents en -eur a un cho dans les langues anciennes (grec, latin, sanscrit). Pour le grec, les mots en -JZk se rapportent tantt des personnes , tantt des objets. Le suffixe s'ajoute directement la racine $@JZk (berger, de $`FiT), k@JZk (laboureur), BJZk (espion). Dans le groupe des dsignations d'objets figure par exemple .TFJZk (ceinture) et ik"JZk (le vase mlanger). La concidence la plus remarquable entre les langues anciennes et modernes porte sur la distinction d'une personne voue une fonction et l'auteur d'un acte. Quand on a le vocalisme 0 (-JZk ), il se rapporte un agent professionnel. D'un autre ct, on trouve le vocalisme T (-JTk) qui se rapporte lui l'auteur d'un acte. Il y a des doublets significatifs : - *@JZk (donneur, celui qui donne par fonction) - *fJTk ( donateur, celui qui a donn, fait un don). En accord avec ces dfinitions, Homre emploie *@JZk pour les fonctionnaires chargs de donner du pain, c'est une fonction (Il. 19, 44), par contre *fJTk se dit du dieu Herms qui a fait des largesses (Od. 8, 335). Un autre cas tout fait significatif est celui du verbe :b<T : dfendre, protger. :L<JZk se rapporte aux dfenses du cerf qui sont voues leur fonction par nature et :b<JTk est un guerrier qui vient au secours de son compagnon. On peut encore comparer "JZk qui est le nom du mdecin, celui qui a pour rle de soigner et VJTk qui est un dieu qui a guri, en tant que divinit, il a le pouvoir de soigner. Le principe de cette opposition remonte peut-tre l'indo-europen commun, car le sanscrit vdique propose dj cette opposition o l'on trouve d ~tar- et d ~tr. On remarque qu'il n'y a pas d'opposition de quantit, ni de timbre car e et o aboutissent indiffremment a , seule la place de l'accent distingue encore les deux types. De plus d ~tarest suivi du gnitif et d ~tr- de l'accusatif. En latin, on remarque que des changements analogiques modifient compltement le systme ancien. -tor a t gnralis et l'accent ne joue plus de rle, il se rgle en fonction de la structure phonique du mot. Si l'avantdernire est longue, elle porte l'accent, sinon il remonte l'antpnultime. L'accent ne fait plus de distinction entre les formes. Sur la racine donner, il n'existe qu'une seule forme : d |tor (tantt l'agent professionnel, tantt l'auteur d'un acte). Le complment se prsente toujours au gnitif, cf. Plaute, Cistellaria, 373 : datores bellissimi negotiori (les donneurs d'une trs belle affaire). 4. L'largissement Le latin ramne deux types anciens un seul. Seule la forme du fminin tmoigne encore d'une ancienne alternance dans la forme du suffixe -trx (genitor, genitrx; meretrx : la courtisane, la gagneuse; victrx...). Comment s'analyse -trx ? La dsinence marque la fonction et le nombre, elle est au singulier -s. -trx se dcompose donc en < * -tr--c-s. Le est responsable du fminin et -tr- rpond -tor. Regna rpond rex. Le c- est un largissement : lment consonantique fixe sans alternance.
35 Ces noms d'agent existent aussi parfois sous la forme de composs avec une spcification dans le premier terme. Sur la racine st~-, on trouve un mot simple sta-tor (sentinelle), mais on trouve aussi des composs anti -stes (qui se tient devant, fonctionnaire qui est prpos quelque chose dans le domaine religieux, officiant). Dans anti -stitem, le e devient i dans une syllabe intrieure ouverte o une voyelle brve quelconque passe i ou u , c'est l'apophonie. Dans une syllabe finale ferme, la voyelle ne se ferme pas jusqu' i, mais s'arrte e. La voyelle tymologique est a , -stes < *-stat-s (le t est indiqu par les formes obliques, tout se simplifie par assimilation au profit de la sifflante et le a subit le changement normal). La racine comporte un lment additionnel, le t qui est un largissement. Cet largissement facilite la flexion et prvient des contractions entre la voyelle a et le e de la dsinence. Sans cet lment, il y aurait rencontre avec des contractions qui rendraient moins claires les oppositions de forme. Il a une valeur dlimitative au plan du signifiant. La notion d'agent s'attache au deuxime terme du compos. On a la preuve avec un fait comparable du grec. kXFJ0H ou kXFJ~H (montagne) < * kgF-FJ~-H (nom. sg.) celui qui habite dans les montagnes. On n'a pas d'largissement. C'est un nom racine. Les largissements ne sont que peu nombreux, car le nombre des consonnes les limite. On trouve le t, dh , k et s. Le caractre additionnel de l'largissement se manifeste dans les discordances d'une langue une autre. Une langue est largie et l'autre non. gr. i0kLi: skr. k ~ru -, nom du pote; k ~ruk -, messager Il n'y a pas de contradiction ici, le pote est un personnage ambulant. Il apporte donc des nouvelles et est aussi un messager. Il y a eu une spcialisation du sens. L'largissement k pose un problme au niveau de la reconstruction des consonnes vlaires en indo-europen. lat. senex : skr. sana-k aL'largissement k caractrise en propre la forme du sujet, il ne s'tend pas l'ensemble du paradigme. Pour le sanscrit, la consonne k est suivie de la voyelle thmatique a . Le mot de sens contraire admet aussi un largissement plus ou moins comparable. lat. juvenuis et juvencus (jeune taureau) : skr. juvaa - (avec un largissement en ) Ils ne sont pas diffrents, le franais nous habitue une certaine solidarit entre les deux (sec - sche). L'occlusive k dans certaines conditions connat une palatalisation (dans yuvaa ). Pour le vieillard , il n'y a pas eu palatalisation et pourtant les conditions sont les mmes. Les comparatistes s'en tirent par la reconstruction de deux occlusives dorsales, l'une vlaire qui ne se palataliserait pas et une autre palatale qui se palataliserait ("ch"). On les distingue par un signe diacritique *k et *k (pour la palatale).
C'est le correspondant le plus frquent qui se vrifie souvent. Il y a aussi de temps en temps des rapprochements entre les formes en k dans les deux domaines de la famille indo-europenne (latin et sanscrit) lat. cruor (sang en posie) : skr. kravis Il n'y a pas de conditionnement particulier, l'environnement phonique ne pourrait pas rendre compte de deux volutions diffrentes. Dans le premier cas, la palatale peut donner un , dans le deuxime, la vlaire peut donner un k .
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A cette srie de sourdes simples s'oppose la srie de sonores simples : (b) (car les exemples sont rares), d, g, g, g w (ici aussi on met une rserve quant l'existence des deux dorsales). Une troisime srie se dgage des rapprochements, les sonores aspires : bh, dh, gh, gh, g wh. Curieusement, il manque les sourdes aspires, sauf en sanscrit. Il existe aussi une (au moins) fricative, c'est la sifflante s, mais sans contrepartie sonore. Le z n'est qu'une variante conditionne du s devant consonne sonore, il n'y a pas deux units distinctives. s joue un rle important, il apparat tantt dans des positions diverses : initiale, intrieure (voy. + voy., cons. + cons., cons. + voy.), finale, et tantt il joue un rle dans le radical, le suffixe ou la dsinence. Ici o l, s subit des changements. En grec, un ancien s initial s'affaiblit en simple souffle. Le latin et le sanscrit conserve le s devant voyelle. A l'intrieur, le latin connat le rhotacisme entre deux voyelles. On admet aussi pour la langue mre indo-europenne plusieurs variations de consonnes laryngales (produites au niveau de la glotte). L'existence de ces consonnes est sre mais l'articulation n'est pas connaissable (on les note ainsi : h 1, h 2, h 3). C'est un domaine difficile des tudes indo-europennes. Il y a aussi des semi-voyelles. Ce sont des phonmes de statut mixte ralisable selon l'environnement tantt en voyelles tantt en consonnes. Il y a y (avec pour variante le i). Un mot comme hier se prononce aussi h -er [i-r]. Par exemple, de la racine *owis, le latin conserve ovis intact, le sanscrit a avis et le grec a @H. Le franais ouailles continue indirectement ce nom. Les moutons jouaient un rle important chez les indo-europens. Dans le driv adjectif de mouton, il y a l'addition d'un o , ce qui donne owy-o -s, devant ce o , le phonme se ralise automatiquement sous la forme consonantique. Le sanscrit possde avyas. Les autres semi-voyelles sont : w / u ; r / r; l / l; m / m; n / n . Dans les langues historiques les nasales vocaliques voluent en des units vocaliques, par exemple en " pour le grec. Exemple : *n mn donne en latin n men, en grec <@:" et en sanscrit n ~ma (pour le , il n'y a pas d'accord complet entre les langues, ce qui marque une incertitude, les limites de la mthode comparative.
2. Les voyelles On a les 6 ralisations vocaliques de prcdemment et les voyelles pures : e - o - a . Le a a un statut un peu particulier. Seul e et o jouent un rle dans des catgories grammaticales, dans des alternances. Par exemple, gr. 8X(-T / 8`(@H; lat. teg- / tog-a. C'est un hritage de l'indo-europen qui est important dans le fonctionnement de la langue. a ne joue aucun rle dans la grammaire. Dans le sanscrit, on trouve beaucoup de a qui remontent trs souvent a e et o en latin et en grec. Son origine n'est pas toujours un a en indo-europen. * yag-, sacrifier, rendre culte * mad-, tre humide, ivre * ghans-, oie skr. jag-, gr. (4@H lat. madeo, skr. madati, gr. :"*VT = tre mouill lat. (h)anser
V. Le vocabulaire
1. La famille, unit de base de la socit A travers le lexique indo-europen s'offrent les caractristiques gnrales d'une civilisation matrielle, mais surtout d'une culture, d'une socit, d'o l'intrt d'un systme lexical, mais aussi de concepts et de ralits. L'unit de base de la socit, la famille, a pour dnomination un nom *dem- ou *dom-o-. Le o est un suffixe de drivation. L'addition de o entrane l'apophonie. La notion sociale du terme se conserve particulirement bien en
37 latin avec domus (fminin). Les dictionnaires donnent pour traduction : maison (mais de la famille avant tout et non pas la construction). Une vieille prire de Caton, de Agricultura , 141 : "Mais pre, je te prie et te demande d'tre bienveillant et propice moi-mme et notre maison (domo ) et nos esclaves (familiaeque nostri)." Au point de vue formel, le domo de ce texte se caractrise par sa dsinence. Le latin classique a plutt domui au datif singulier, domi existe aussi mais comme locatif. Cette langue atteste domo de la 2me dclinaison. C'est un archasme en plein accord avec l'indo-europen. Selon Meillet, l'attraction du mot dans les thmes en u est une consquence de son genre grammatical, en effet les fminins ( part les noms d'arbres) sont peu nombreux dans la 2me dclinaison, on les met donc dans la 4me. Le nom du matre de la maison se constitue sur domus avec le suffixe -nus (anciennement -no ). Dominus se base sur domonus (car tribus fait tribunus) et non pas sur domunus. Il tmoigne du sens social de domus, chef de la famille et non pas de la construction. Domesticus tmoigne aussi souvent de ce sens social de la maison. Dans Tite-Live 2, 20, 1 : "domestica gloria" (gloire de la famille). Pour la construction matrielle, on a aedes qui donne aedificare. Mais domus se rfre aussi parfois la construction. En grec *`:@H dsigne presque toujours la maison matrielle. Les tragiques connaissent *`:@H au sens de famille. Les indo-europens avaient un mot de forme *dem- ou *domo - (avec alternance vocalique et thmatisation) pour la dsignation de la maison au sens de famille, comme unit sociale, mais par suite aussi pour la ralit matrielle, notamment dans le reprsentant grec *`:@H de mme que dans celui du sanscrit dmas. Dans le Rigveda, dmas s'emploie le plus souvent au locatif et signifie dans la maison. La signification sociale de maison-famille n'apparat qu'exceptionnellement, comme par exemple dans l'hymne 3, 6, 3, une prire Agni (voque le feu qui brille dans la maison) : "Le ciel et la terre, dit le pote, t'tablissent comme sacrifice pour la maison." Au tmoignage du terme simple, le grec et le sanscrit ajoutent un compos trs important, qui manifeste clairement la notion sociale du terme. Il s'agit pour le grec de *gF-B`J0H. Le premier lment repose sur *dem-s, avec probablement une marque de gnitif (s), car on a une relation d'appartenance entre le dtermin et le dterminant, et B@J- contient l'ide de pouvoir, ainsi *gFB`J0H signifie le matre de maison. Le sanscrit y rpond peu prs avec dam-pati - (la premire partie du compos n'est pas flchie). La correspondance entre le grec et le sanscrit garantit l'antiquit du compos. C'est une formule qui remonte trs certainement l'indo-europen commun. Si *gFB`J0H ne se rencontre pas chez Homre, c'est que sa configuration (--) ne convient pas au mtre dactylique. D'ailleurs le fminin correspondant *XFB@4<" figure dj dans l'Odysse. Les termes grecs et sanscrits connaissent une volution parallle. Du sens de matre de maison, le compos devient par extension le nom du matre en gnral. Le dam-pati - du sanscrit se prsente souvent au duel, au sens de matre et matresse de maison. Mais plus tard, quand le mot dsigne le matre en gnral, le mot s'applique deux matres en parlant de dieux jumeaux, les Avin. Quant *gFB`J0H du grec, le terme se spcialise dans la langue politique (notre despote du franais est un emprunt). Cela devient un matre absolu et par voie de consquence, le grec du nouveau testament recaractrise le mot dans le sens de matre de maison l'aide de @i@H, qui donne @i@-*gFB`J0H. Au fond, cette formation d'un surcompos [compos dont un composant est dj une forme compose] tmoigne indirectement de l'volution du sens de *gFB`J0H. Si le sens original tait rest, on n'aurait pas eu besoin de ce surcompos. 2. La notion de clan Une unit sociale plus large que *dem-, *domo - se traduit dans des termes issus d'une racine *weik- (degr e), woik- (degr o ), wik- (degr zro ). Des faits les plus archaques se dgage la notion de clan ou de grande famille. Ainsi un compos homrique signifie aux trois clans en parlant des Doriens : Jk4PV-^igH, (Od. XIX, 177), avec -^igH, degr zro de la racine (*wik-). Sur la mme variante repose l'avestique (iranien ancien, textes religieux) vi, qui peut tre traduit par clan , avec le compos vi-paiti - (~ skr. pati -), chef de clan. L'autre dialecte iranien ancien, celui que l'on appelle le vieux perse, a la forme vih-, le thta notant une spirante interdentale sourde, comme think en anglais. Le vih dans les inscriptions de Darius se rapporte la famille, et plus particulirement la famille royale. On lit dans l'inscription de Darius Perspolis : "Kauramasda me" (protge-moi et ma maison) (viham l'accusatif).
38 Le terme existe aussi en sanscrit : vi-, qui se rfre des groupements humains ou des hordes de divinits, les Maruts, des compagnons d'Indra. Le terme implique la sdentarit. A ct de vi- existe aussi le compos vi-pati , le matre de grande famille. Le dveloppement d'un sens local de ce *weik-, woik-, wik- s'observe surtout dans les tmoins occidentaux. Hormis la survivance du sens social dans Jk4PV ^igH, le grec atteste une forme ()@4i@H pour dsigner la rsidence de la famille, le lieu o l'on habite . Le terme est bien prsent dans les quasi adverbes @i@4 ( la maison) et @i"*g ( la maison, avec mouvement). La notion de construction matrielle ressort d'un compos comme @i@-*`:@H, qui dsigne l'architecte. Dans l'Italie ancienne existe un correspondant exact du grec ()@4i@H : vc s (le long remonte une ancienne diphtongue oi ). Vc s dsigne un ensemble d'habitations, un quartier, voire aussi une rue. Le mot apparat dj chez Plaute, mercator, 665 : in vicis omnibus. Parfois, la littrature nous garde le nom d'une rue : Pl., Curculio, 482 : vicus hiscus, la rue des trusques. Conformment son sens administratif et social, le quartier avait son chef, appel magister vc, responsable du culte des lares compitales, les Lares du carrefour. Mais cette institution, connue sous Auguste, n'a rien voir avec l'ancienne fonction de chef de clan. Vc s n'a plus le sens de clan , mais de quartier, une notion administrative. L'ancien nom du chef de clan, en latin, tait probablement le vcnus. C'est le nom du voisin, donc l'habitant du mme quartier. De mme que dominus est le chef de la maison, le vcnus est le chef de clan. A la campagne, vc s s'applique un bourg, un village, et s'oppose alors urbs ou oppidum. A la campagne se rencontrent aussi des fermes et des exploitations agricoles. Or, le nom de la ferme drive de la mme racine *weik- l'aide d'un suffixe en l : *weiks-la > villa. La ferme se compose de plusieurs btiments mais c'est une sorte de subdivision du vc s. Le vc s englobe plusieurs fermes. Le rapport entre les deux termes s'exprime dans un texte de l'historien Tite-Live, II, 62, 4 : dans un conflit avec les Romains, en 465 av., les Sabins se mobilisrent la suite de l'incendie de leurs habitations : incendia non solum villarum sed etiam vicorum. Le texte parle de l'incendie non seulement de leurs fermes (villarum), mais aussi de leurs villages (vicorum). Comme l'enseigne le de Agricultura du vieux Caton, le propritaire d'une villa s'identifie avec la matre de maison, dominus, tandis que l'exploitant du domaine agricole s'appelle le vilicus (fermier, intendant ). Ce dernier mot est form l'aide du suffixe -icus, un morphme qui marque habituellement l'appartenance et qui forme gnralement des adjectifs. A titre parallle, voici le nom du peuple, populus, et l'adjectif driv poplicus (avec syncope du u , on a publicus dans la littrature latine), tel qu'on le trouve dans le Senatus Consulte des Bacchanales de 186 av. Autre exemple dans le groupe des ethnies, l'adjectif punicus driv de Poeni, les Carthaginois. Encore plus l'ouest, dans le domaine du germanique, dfaut de correspondants pour villa et vilicus, le gotique a un cho de vc s : weihs. Le mot s'oppose baurgs (la ville, cf. -burg en allemand) et haims (le gros village). L'importance de ces termes se mesure par leur large reprsentation dans le domaine des langues indoeuropennes, notamment en slave, o l'on trouve une forme v 0s 0 (sur la racine *wik-). 3. La notion de tout Ce qui est intressant dans le cas du vieux slave, c'est l'existence d'un homonyme, sous la forme d'un pronomadjectif, qui a le sens de tout . Cette concordance formelle pose un problme tymologique intressant, car une situation comparable se retrouve en sanscrit, o v (le clan) coexiste avec vva (tout ). Le hasard est difficilement imaginable. D'autant plus qu'en latin, on a galement une situation parallle avec totus (tout ), qui rappelle de prs le nom d'un groupement humain. Dans une langue italique voisine, en osque dans un premier temps, on trouve la forme tout ~-, et en ombrien dans un deuxime temps, le terme tota -, que l'on traduit par civitas (communaut d'une ville). Il semble donc que la relation de l'unit la totalit ait t conue d'aprs le rapport de l'individu au groupe. Mais la relation entre le latin totus et l'osque tout ~ n'est pas exacte : en latin, normalement, la diphtongue ou de l'osque rpond non pas un long mais un long (osque lvkis / loukis : lat. L cius). Malgr la difficult formelle, savoir cet cart au niveau du vocalisme, le rapprochement demeure sduisant, car les notions de totalit et de communaut prsentent des relations certaines. Pour preuve, l'expression de tota civitas utilise par C. Quadrigarius. Il est galement significatif que les Allemands signifie tous les hommes (alle + man). Au Moyen ge, le terme Alaman(n)i ou Aleman(n)i dsignait une confdration des peuples du sud de la Germanie. A une re gographique et linguistique un peu plus loigne appartiennent les Teutons, dsigns par le terme Teut4 n . Ce nom repose sur *teut~- qui signifie peuple, tat. L'osque touta - remonte aussi cette tymologie. Les Teutons rsident d'abord dans le Jtland (ou Jylland) (Danemark actuel) et du ct de l'embouchure de l'Elbe. Mais la fin
39 du IIme av., ces hordes descendent vers le sud en compagnie des Cimbres (Cimbri) et atteignent la Gaule, menaant ainsi l'empire romain, d'o l'intervention de Marius en 105 av. Un autre driv de *touta- donne l'adjectif deutsch < diutisc en v. h. a. Ce terme s'applique d'abord la langue et signifie du peuple , populaire. Leur langue maternelle donne donc une image vulgaire vis --vis de la langue cultive, savoir le latin. Le dernier tmoin dont nous disposons est une forme du gotique dans la traduction de la Bible au IVme sicle : *teut ~ donne rgulirement iuda ( est une spirante interdentale sourde, l'quivalent du th anglais), mot fminin qui dsigne le peuple (= h<@H en grec). On a donc affaire ici une dnomination bien reprsente en Europe et mme au-del. En effet, un correspondant se prsente encore dans le hittite. Or, en hittite, le sens se comprend dans le contexte militaire. Il s'agit non plus du nom du peuple mais de l'arme. C'est le mot tuzzi. Pourtant il n'y a p as d'incompatibilit des sens. Tuzzi dsigne en fait le peuple en armes. On trouve des parallles dans d'autres langues. Le latin, pour dsigner le peuple, emploie le terme populus. Or, ce terme a peut-tre t aussi un nom de l'arme, mais l'poque prlittraire. Cette hypothse se fonde sur le sens du verbe populare ou populari , deux formes trs anciennes, qui signifient dvaster, ravager, piller, c'est--dire envahir avec une arme, se comporter comme une arme. Il est difficile en effet de sparer populare de populus. Ces formes suggrent trs fortement une parent. Mais le sens du verbe suppose alors pour populus le sens prcis de peuple en armes. C'est parfaitement imaginable du point de vue typologique. L'allemand ne se comporte pas autrement. Cette langue a une forme Heer, d'o drive le verbe verheeren, qui signifie galement dvaster, piller. Latin et allemand prsentent donc des phnomnes tout fait analogues. Mais une date historique, le substantif dsigne toujours une communaut humaine dont les contours peuvent tre imprcis, comme chez Plaute, o l'esclave du Pseudolus philosophe sur les moeurs de son temps : "L'engeance des malfaiteurs fait du tort tout le monde (omni populo male fecit)." L'expression tout le monde est traduite par omni populo. Il faut donc entendre : "Le hors-la-loi fait du tort tout un chacun." Populo n'est pas une entit bien prcise. Dans un sens mieux dfini, le terme se rapporte une entit politique investie d'un pouvoir lgislatif. En effet, l'ensemble des dcisions manent du peuple et du Snat : cf. Senatus populusque Romanus. Par ailleurs, le peuple exerce des fonctions judiciaires, et les prteurs tiennent compte de son avis. Mais le terme traduit surtout une fonction sociale que Cicron dfinit bien dans son De Republica (I, 25) : "Un peuple n'est pas tout rassemblement d'hommes groups en troupeau n'importe comment, mais..." 4. Le mot populus Qu'en est-il de l'histoire de l'tymologie de populus ? Le mot est italique : il se retrouve dans les dialectes voisins. - En ombrien (entre le cours suprieur du Tibre et les Apennins du nort de l'Italie), on trouve la forme poplom (acc. sg.), comme le latin poplom, dans une inscription de 189 av. (CIL I2, 614). - L'trusque entre lui aussi en ligne de compte. Certes ce n'est pas une langue de la famille indo-europenne, mais de l'Italie ancienne et qui a t influente par les emprunts que d'autres langues lui ont faits. L'trusque prsente donc des formes telles que pupluna ou encore Popul nia (centre industriel trs important). Ces donnes invitent considrer les formes de l'ombrien et du latin comme des emprunts l'trusque. D'autant plus que l'historien Tite-Live emploie le terme populus pour parler des douze cits de la confdration trusque, ce qui est donc un mot tranger ! Au substantif s'associe un adjectif signifiant du peuple : popules. Cet adjectif pose un problme linguistique. Comment dit-on qui appartient au peuple ? P blicus. Cet adjectif est dj utilis par Cicron dans sa dfinition avec Res Publica. La formation l'aide du suffixe -icus s'inscrit dans un ensemble. Le latin possde en effet un petit groupe d'adjectifs d'appartenance caractriss par le suffixe -icus. Dans le mme rapport que p blicus, on trouve cvis - cvicus... Du terme osque *teut~- drive un adjectif en -icus, tvtiks, qui se latinise en t ticus. C'est un pithte pour le magistrat suprme des Osques, que l'on appelle medix t ticus. Donc la formation de publicus est une formation tout fait normale, notamment dans le vocabulaire politique. La difficult se situe plutt dans la forme de la base p bl -, alors que le substantif p 4 p(u)l - correspondant un 4 bref. A vrai dire, la forme attendue, rgulire, savoir poplicus, existe, dans la fameuse inscription de 186 av. concernant l'interdiction du Snat de clbrer les bacchanales. On y trouve l'ablatif singulier poplic d . Comment s'explique alors la variante la plus usuelle p blicus ? Une explication habile consiste la rapprocher du mot p b s (la jeunesse). En dpit des apparences, la jeunesse jouait Rome un rle politique. Dans les
40 assembles du peuple, la jeunesse joue un rle reprsentatif. En tmoigne le Pseudolus de Plaute (v. 126), o le rcitant dit qu'il annonce quelque chose tout le mo nde "omni poplo pube praesenti" (la jeunesse tant prsente). Donc la notion de peuple et la notion de jeunesse ici se ctoient. Cela trouve confirmation aussi dans un tmoignage du grammairien Festus, qui dit que p b s peut s'employer au sens de peuple. Quand on dit en prsence de la jeunesse, on veut dire en prsence du peuple (il s'agit d'une figure de style, qui prend une partie pour dsigner le tout). Il y aurait donc une sorte de contamination entre p b s et populus, d'o la formation adjectivale de p blicus. Une autre voie semble possible. En dehors du cas de populus - p blicus, le rapport entre un 4 bref et un long se rencontre dans le couple h 4 mo - h manus, notion importante l'poque de Cicron (humanitas : idal de vie harmonieuse). Dans une perspective large comparative, ce rapport entre une voyelle brve d'un terme de base et une voyelle longue dans un terme driv s'observe rgulirement en indo-iranien : skr. : dharma - (la loi religieuse) De ce dharma , drive un adjectif en -ika, le correspondant exact du -icus latin, savoir dh ~rmika, qui comporte un ~ long . Cet accroissement est appel vrddhi. Il y a peut-tre l une explication possible du degr long de h manus et de p blicus. Mais le latin n'en fait pas un systme. Il semble que les concrtisations de ce phnomne courant de l'indo-iranien ne soient en latin plus que des vestiges. A la notion de populus s'associe la notion de pl bs ou pl b s (la plbe), association concrtise par l'expression populus pl bsque (Cicron, Pro Murena I, 1). Ces notions sont voisines, mais pas quivalente cause de l'conomie linguistique qui n'aime pas les mots synonymes. Qu'est-ce que la plbe ? C'est un ordre. La socit romaine compte en effet trois ordres : - l'ordre des snateurs (snatorial), - l'ordre des chevaliers (questre) - et l'ordre de la plbe. La plbe n'est pas exactement une classe sociale. Mais il est vrai, dans les premiers temps de la Rpublique, des luttes s'lvent entre des ordres suprieurs et la plbe, savoir entre les Patriciens et les Plbiens. Il y a indubitablement entre ces deux groupes une diffrence de statut conomique : les Plbiens sont souvent pauvres, mais libres nanmoins. Ce sont les paysans, les artisans et les commerants. Comme pour populus, il y a des emplois de pl bs aux contours mal dfinis, o la plbe correspond la foule, la masse populaire, qui oriente vers l'tymologie : pl bs drive de la mme racine verbale que pl re, implre (= remplir). A cette mme racine appartient le mot grec B8-h@H, qui signifie la foule. 5. La societas Dans le contexte du vocabulaire culturel et social, l'expression de la notion de socit, societas, repose sur socius, ii, m et le suffixe -tas qui est un suffixe vivant et productif (suffixe abstrait). Le terme jouit d'une bonne reprsentation (terme latin et italique) notamment en falisque (Falries, 40 km au nord de Rome). Dans une inscription trs archaque de 600 av. d'un texte qui court tout autour d'un vase, le fminin socia apparat dans un sens affectif. Dans ce texte, il s'agit d'une amie qui reoit un cadeau de son ami. Il se nomme lui-mme et s'appelle Pravios : "Praviosurnam : sociaipordeokarai" - Il n'y a pas de sparation entre les mots, sauf les : qui sparent en fait le titre du reste de la phrase. - Sociai est un datif, ainsi que karai accord avec sociai. - Pordeo est un verbe compos : por + ded = obtulit . - Il est noter que karai recourt au k devant a et consonne, et c devant les voyelles antrieures i et e (sociai), c'est donc une inscription trs intressante puisqu'elle laisse apparatre deux oppositions trs nettes en une seule ligne. Pour illustrer et complter ceci, la doyenne des inscriptions romaines (la Pierre Noire) comporte kalatorem (k devant a ). Le q lui s'crivait devant les voyelles d'arrires o et u , pequnia (pour pecunia ). On obtient donc la traduction que voici : "Pravios a offert l'urne sa chre amie."
41 Le falisque est trs proche du latin, on pourrait mme parler d'un groupe italo-falisque. Cette notion se retrouve dans l'quivalent sanscrit qui possde un terme voisin de forme voisine et de sens trs proche, skr. skhi - : le compagnon. Il y a aussi une ide affective dans ce mot (compagnon familier, ami ). Quelle en est l'tymologie ? Le substantif s'apparente un verbe qui existe aussi en latin et en sanscrit. C'est, pour le latin, sequ-, avec la possibilit d'une alternance vocalique, le e coexiste avec o qui caractrise le driv nominal *sokw-y-o. Le latin se distingue trs peu du sanscrit. Seule la voyelle thmatique ( o final) caractrise le reprsentant latin. Il y a simplification de k w devant y qui passe une vlaire simple devant toute consonne. Latin secta : mouvement, ligne que l'on suit, doctrine laquelle on adhre, k w se simplifie devant le t. Il y a pour le mot secte une tymologie concurrente avec sectus (coup , spar). Mais d'aprs les sens anciens le rapport doit tre fait avec sequor. On trouve d'autres reprsentants encore du terme en question dans d'autres langues. Le germanique apporte aussi son tmoignage. En germanique septentrional, c'est--dire en vieux scandinave qui possde une trs belle littrature depuis que la Pliade en a dit une traduction franaise, on trouve : v. scand. seggr, et l'accusatif segg. C'est une forme premire vue loigne, mais on retrouve le s et la consonne occlusive dorsale sonore. Il y a le e vis --vis du o de socius, normalement un o ancien passe a en germanique (cf. octo qui devient acht en allemand). Mais le a subit l'Umlaut, qui est une assimilation distance, par la prsence d'un yod la deuxime syllabe, *sokwyos, son effet est d'altrer le timbre de la voyelle prcdente. (cf. Gasti Gsti Gste (avec un affaiblissement). En germanique, le s se sonorise et se rhotacise, z devient r, comme en latin o cela se limite la position intervocalique. Aprs tous ces claircissements, seggr devient compatible avec le latin socius. Il signifie homme , hros, mais dans des contextes particuliers, c'est plutt le co-hros, relation particulire avec un autre homme. C'est souvent un compagnon. Voici un exemple d'emploi dans un texte de caractre mythologique dans le discours de Skirnir. Dans ce pome, le dieu Freyr, monte sur le trne d'Odinn (sorte de Jupiter scandinave). De l-haut, il contemple le monde. En regardant vers les Gants, il aperoit la belle Gerd. Il se confie son serviteur Skirnir. "Comment te dirai-je mon grand tourment, jeune compagnon, c'est que le rayon des Elfes (= soleil) luit tous les jours sans sourire mes ardents dsirs." Ton dsir je ne le crois pas si grand, homme (seggr), comme auparavant nous nous faisions confiance, tu peux tout me dire. Dans le vieil anglais , on retrouve le mme mot : v. angl. secg : homme (de confiance). Il y a une ide de rciprocit, dans le socius latin, quand dans la phrase il fait cho un autre socius : socius socium. Ce parallle se retrouve dans le sanscrit qui prsente lui aussi deux fois le mot dans la phrase. Pour le latin, nous avons le fragment du pote comique Caecilius Statius, IIme av. (~225-168), priode archaque : cum sibi alius socius socium sauciat : c'est une vraie troupe de gladiateurs o l'associ blesse son propre associ. Voici un exemple dans le sanscrit, plus exactement dans le sanscrit des Vdas, dans un hymne Agni : "Le pre accomplit le sacrifice pour son fils, l'ami pour son ami et le compagnon pour le compagnon qu'il s'est choisi." Dans un autre texte aussi o l'on demande la bienveillance Agni : "Sois bien intentionn pour nous, Agni, quand nous t'approchons, sois un bon associ, comme les parents pour leur fils." Dans le monde du travail, les membres d'une quipe s'appellent aussi du nom de socius. Le sens est ici plus institutionnel. On en trouve une illustration dans le de Agricultura de Caton, 144 : Le paysan rcolte des olives et il a besoin de beaucoup de bras, d'une quipe d'ouvriers. Le risque c'est que tous les paysans cueillent les olives au mme moment. Les ouvriers pensent leur paye et celui qui paye le mieux, ainsi parfois ils changent de patron au dernier moment. Le fermier se protge contre ces ventuelles dfections avec une sorte de contrat, car on prtait serment (la parole donne est sacre). "Que l'entrepreneur fournissent autant de ramasseur qu'il en faudra, qu'aucun n'aille voir ailleurs, moins qu'il trouve un remplaant. Pour que personne n'agisse l'encontre de ce principe et si quelqu'un veux travailler, que les hommes le jurent : jurent omnes socii." Ils sont lis vis --vis de l'entrepreneur et entre eux aussi, un homme doit tre remplac par un autre. La parole donne s'appelle la fides (loyaut). C'est pourquoi la societas est parfois qualifie de sancta, comme la loi aussi. Cela exprime l'ide d'inviolabilit, parfois dans le mal aussi. Dans l'vocation de l'offense de Catilina, societas apparat pour les liens entre les conjurs.
42 Dans le de Officiis 1, 26, Cicron cite un fragment d'Ennius au sujet de l'inviolabilit de la societas : "Il n'y a pas de sancta societas lorsqu'il s'agit de rgner, la course au pouvoir est si prenante, que l'on oublie parfois la loi : nulla sancta societas nec fides regni est." On a aussi une concurrence entre socius et les termes qui impliquent la rciprocit. Par exemple, consors (cum-), conjux (surtout une appellation attribue la femme). Consors peut dsigner le cohritier (enfants qui hritent ensemble du patrimoine), les enfants sont en quelque sorte socii, ils s'occupent ensemble de l'hritage. De l nat l'ide d'une socit au sens politique. Cicron joue un grand rle dans la formation de ce sens, de Off. 1, 50 : "Quels sont les principes naturels de la communaut sociale entre les hommes ? Il faut voir ce qu'il en tait tout au dbut, l'enseignement et l'tude (vinculum est ratio et studium) associent les hommes entre eux et les unissent dans une sorte de socit naturelle." Il y a beaucoup de termes rciproques docendo / discendo , aussi l'ide de communiquer, communicando. Socius au Ier av. s'emploie aussi comme adjectif, ce qui est assez remarquable. Cela se conoit partir d'emplois comme apposition avec une rinterprtation et un remploi du mot comme adjectif (cf. en franais alli et un peuple alli). Il faut faire une distinction entre deux groupes de peuples lis Rome : les Latins et ceux un peu plus loigns : les socii. Les deux sont bien distingus dans les Bacchanales : "tous les citoyens romains et aussi les non latins et quiconque des allis (socium (= sociorum) quisquam)."
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W. Lexique
(les mots entre [ ] sont tirs de Georges Mounin, dictionnaire de la linguistique, PUF, 1974)
- adstrat : lment tranger qui marque une autre langue de ses interfrences - allomorphes : se dit des diffrentes formes qui reprsentent le mme morphme ralis dans des contextes diffrents - analogie : tendance refaire les formes d'aprs des modles - anaptyxe (ou voyelle d'appui ou voyelle anaptyctique) : phonme supplmentaire, dit parfois aussi euphonique, provoqu par l'alignement, par analogie, d'une forme de syllabe rare dans une langue - anomal : dsigne un nonc grammaticalement correct, pour lequel on ne peut fournir aucune interprtation smantique l'aide de critres linguistiques et dans le cadre du code de la langue ordinaire - aphrse : chute d'un ou plusieurs phonmes l'initiale - apocope : chute la finale d'un mot d'un ou plusieurs phonmes - articulation, mode d' : faon de mettre en oeuvre les organes de la phonation, dcrit le traitement de la colonne d'air - articulation, point d' : dcrit les endroits des organismes qui sont concerns par la production du son - assimilation : lorsqu'un phonme adopte un ou plusieurs des traits articulatoires d'un phonme contigu - assimilation progressive : le son assimilateur prcde le son assimil - assimilation rgressive : cas inverse du prcdent - base : partie syntagmatique qui produit des suites reprsentes par l'indicateur syntagmatique (sert marquer les rapports de certaines units avec les autres lments de l'nonc), sur lesquelles s'appliquent les transformations - changement aveugle : changement qui ne connat pas d'exception - chronologie relative : chronologie qui se rapporte un autre lment pris comme point de comparaison ou point de dpart - classes : ensemble des lments susceptibles de commuter avec un lment donn dans un contexte donn - corrlation : ensemble de deux sries (p f t k srie sourde, b v d g srie sonore) - cuniforme : type d'criture dont les caractres en forme de coins ou de clous diversement combins correspondent aux empreintes de roseaux taills que les scribes utilisaient sur des tablettes d'argile frache - dnominatif : driv form sur un substantif ou un adjectif - driv dlocutif : driv d'une locution - dsinence : c'est la caractristique flexionnelle, c'est--dire l'lment variable de fin de mot qui distingue les diffrentes formes d'un paradigme nominal ou verbal en indiquant le cas, le genre, le nombre, la personne, la voix - dverbatif : driv form sur un verbe - diachronie : tudie l'aspect volutif de la langue - dissimilation : phnomne par lequel deux phonmes semblables figurant dans le mme mot ont tendance se diffrencier, l'un d'eux changeant son point d'articulation ou mme disparaissant compltement - conomie : l'conomie d'une langue est le rsultat de l'application, la fonction de communication, du principe du moindre effort - emprunt : intgration une langue d'un lment d'une langue trangre - penthse : mtaplasme qui consiste en l'apparition, l'intrieur du mot, d'un phonme non tymologique, insertion d'une consonne dans un groupe - ergatif : cas qui, quand il existe formellement dans une langue, marque l'agent des verbes transitifs - euphmisme : adoucissement d'une expression juge trop choquante - volution : ensemble des modifications subies entre deux moments de l'histoire - frquence : indice mathmatique et statistique calcul partir du nombre d'occurrences d'un lment dans un ensemble de textes - gnrique : se dit d'un mot dont le sens englobe toute une catgorie d'tres ou d'objets. Oiseau est un terme gnrique pour corbeau, moineau... - graphme : unit graphique minimale entrant dans la composition de tout systme d'criture - hiratique : criture cursive gyptienne drive des hiroglyphes monumentaux - hiroglyphe : chacun des signes du systme d'criture idographique des anciens Egyptiens - hypercorrection graphique : forme phonique ou graphie dans laquelle on restitue, par erreur, un lment qu'on croit disparu dans l'volution de la langue - idographique, criture : type d'criture qui reprsente des significations l'aide de dessins reconnaissables ou abstraits sans se rfrer la forme phonique
44 - idiome : dsigne le langage d'une communaut laquelle ne correspond aucune structure politique, administrative ou nationale - implication : relation logique entre deux propositions telle que l'une entrane l'autre par une consquence ncessaire - inchoatif : lorsque l'action est envisage soit dans son commencement, son dbut, soit, de faon plus lche, dans son devenir - intgration : un phonme qui entre dans les rapports proportionnels que constituent les corrlations est dit intgr - langue agglutinante : lorsque les fonctions syntaxiques s'expliquent l'aide d'affixes - langue flexionnelle : lorsque le procd met en oeuvre la variation d'une dsinence ou la modification du radical - langue isolante : lorsque les rapports entre les termes noncs s'expliquent par leur positions successives - linguistique : science du langage, c'est--dire tude objective, descriptive et explicative de la structure, du fonctionnement (linguistique synchronique) et de l'volution dans le temps (linguistique diachronique) des langues naturelles humaines - mtaphonie : assimilation du timbre d'une voyelle celui d'une voyelle voisine - mtaplasme : changement du signifiant phontique - mtathse (ou interversion) : interversion de phonmes, contigus ou non - modle : reprsentation formelle (ou formalise) soit d'une thorie, soit d'un phnomne linguisitque donn - monme : unit minimale de premire articulation, dote d'une forme et d'un sens - motiv : dont le sens peut tre dduit de ses composants - paires minimales : deux signifiants qui sont des quasi-homonymes, c'est--dire qui ne se distinguent l'un de l'autre que par un seul de leurs phonmes - neutralisation : perte d'une opposition distinctive dans un contexte phonique dtermin - paradigmatique : ensemble de formes en relation de substitution : je suis, j'tais, je serai - paradigme : ensemble de termes en relation (dclinaisons, conjugaisons) - pictogramme : type d'criture qui reprsente des significations l'aide de dessins figuratifs ou symboliques sans se rfrer la forme phonique d'un nonc - polysmie : proprit qu'a un mme signifiant de prsenter plusieurs signifis - rection : lorsque la prsence d'un monme grammatical est conditionne par la prsence d'un monme qui le prcde et qui, gnralement, appartient une classe ou une catgorie diffrente - rgime : mot ou groupe de mots rgis par un autre - signe : objet, forme ou phnomne qui reprsente autre chose que lui-mme - signifiant : forme concrte, perceptible l'oreille, qui renvoie un concept, le signifi = la forme - signifi : composante d'un signe saussurien laquelle renvoie le signifiant, il s'agit d'un concept = le contenu - substrat : de deux langues en contact, c'est la premire ayant exist dans l'aire considre - suffixe : lment de formation qui s'ajoute la fin d'une racine ou d'un radical - suffixation : drivation par des suffixes - superstrat : lments d'une langue parle conjointement une autre, qui ne s'est pas finalement impose et n'a laiss dans cette autre que des tmoignages - suppltisme : mot qui complte le sens du mot principal - surcompos : compos dont un composant est dj une forme compose - syllabogramme : reprsentation d'une syllabe complte - synchronie : se fonde sur l'observation des lments d'une langue un moment donn de son histoire, indpendamment de toute volution dans le temps - syncope : mtaplasme par suppression (ou absorption) d'un phonme, d'une lettre ou d'une syllabe l'intrieur d'un mot - syntagmatique : groupe d'lments dans la chane du discours - syntagme : combinaison, sur la chane parle, de deux ou plusieurs units conscutives - tabou : dsigne l'interdiciton d'un mot pour des raisons religieuses, sociales, culturelles ou autres; on l'vite par l'euphmisme - terminus antequem : limite avant laquelle se trouve un point de repre - terminus postquem : limite aprs laquelle se trouve un point de repre - trait progressif : changement de point d'articulation qui est orient de l'arrire vers l'avant - trait rgressif : changement de point d'articulation qui est orient de l'avant vers l'arrire
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p. 19 p. 20 p. 21 p. 22 p. 22 p. 24 p. 24 p. 25 p. 26 p. 26 p. 26 p. 27 p. 27 p. 27 p. 27 p. 28 p. 28 p. 28 p. 29 p. 29 p. 30 p. 30 p. 31 p. 32 p. 32 p. 32
46 2. La structure des drivs 3. Le champ suffixal 4. Les largissements U. Phonologie dans le domaine linguistique indo-europen 1. Les consonnes 2. Les voyelles V. Le vocabulaire 1. La famille, unit de base de la socit 2. La notion de clan 3. La notion de tout 4. Le mot populus 4. Le mot populus W. Lexique X. Table des matires p. 33 p. 34 p. 35 p. 36 p. 36 p. 37 p. 37 p. 37 p. 38 p. 39 p. 40 p. 41 p. 43 p. 45