Nietzsche Explication
Nietzsche Explication
"La Volont de puissance" "La Gnalogie de la Morale" "Par-del le bien et le mal" "Le Gai savoir" (livres 1 3)
Daniel MARTIN
Objectifs du cours
Ce cours permet de comprendre la pense de Nietzsche des personnes n'ayant pas, ou trs peu, de connaissances pralables de philosophie. Il explique les arguments et raisonnements utiliss par Nietzsche pour dconstruire [73] les philosophies des grands penseurs qui l'ont prcd, comme Platon, Spinoza, Descartes et mme Kant, en montrant leurs prjugs et illusions. Il permet de comprendre pourquoi Nietzsche est, avec Freud et Marx, un philosophe du soupon athe qui critique notre civilisation dmocratique issue du christianisme et proclame "Dieu est mort !", avant de proposer une socit future sans illusion. De nombreux exemples illustrent l'application de la pense de Nietzsche aux problmes moraux, sociologiques et conomiques de notre temps. Pour tre clair :
Ce cours est structur hirarchiquement en parties, chapitres, sections et paragraphes, pour que le lecteur sache toujours o il en est et de quoi il est question. Aprs avoir expliqu la "Volont de puissance", doctrine centrale de la philosophie de Nietzsche sans laquelle on ne peut comprendre le reste de sa pense, il analyse "La Gnalogie de la Morale" et "Par-del le bien et le mal". Chaque terme philosophique, chaque mot rare est expliqu. En lecture l'cran, des liens hypertexte permettent de sauter d'un mot ou d'un paragraphe sa justification ou un complment, puis de revenir. La plupart des rfrences bibliographiques sont au bout d'un clic sur Internet.
De nombreux exemples d'application de la pense de Nietzsche aux problmes de notre socit du XXIe sicle, europenne et franaise, suscitent la rflexion. Je mettrai jour ce texte aussi souvent que ncessaire, car il ne faut que 20 minutes pour en publier une nouvelle version sur Internet. Je prie donc les lecteurs qui auraient des suggestions ou des critiques de me les envoyer l'adresse :
Daniel MARTIN
Remerciement
Je remercie le professeur Daniel Pimb d'avoir valid mon interprtation dterministe de la doctrine nietzschenne de la volont de puissance. L'exemple de son petit livre Nietzsche m'a montr qu'on peut rsumer et expliquer la pense de ce philosophe de manire la fois concise et claire.
Daniel MARTIN
2
Un jugement faux peut tre valable, seule compte la vie ...................... 14 Ralit et apprhension d'un texte ou d'une situation ........................... 15 Philosophies d'Hraclite et de Platon, et la critique de Nietzsche ......... 17
Le dterminisme .................................................................................................. 21
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1.1.4 1.1.5 1.1.6
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[Link] Rgle fondamentale d'action du vivant .................................................. 30 [Link] Origines, valuation et chelle des valeurs selon notre science ........... 30 [Link] Les trois sens du mot "vie" chez Nietzsche ........................................... 32 1.2 La volont de puissance .................................................................................. 33
1.2.1 La volont de puissance de Nietzsche est un dterminisme............................ 33
La volont de puissance interprte ........................................................ 33 La ralit n'est qu'une apparence .......................................................... 34 Cause d'une volution physique : dterminisme = volont de puissance .............................................................................................................. 35 La volont de puissance n'est pas une finalit ...................................... 35
Volont de puissance de la vie et des volutions naturelles ............................ 35
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[Link].1 [Link].2 [Link].3 [Link].4 [Link].5 [Link].6 [Link].7 [Link].8
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La lutte entre forts et faibles s'est termine par la victoire des faibles ... 50 Volont de connatre, volont de vrit ................................................. 52
Volont de connatre : l'invitable falsification Volont de la vrit falsifie du monde vrai - Monde apparent Tenus pour responsables, les privilgis sont qualifis de mchants L'existence des valeurs hostiles est ncessaire, invitable Le monde vrai jug l'aune de la vie 52 53 55 55 56
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Le problme philosophique des valeurs hostiles la vie ....................... 55 L'art, solution pour accepter la non-vrit et l'absurdit de l'existence .. 57 Psychologie de la volont de puissance et point de vue moral ............. 58 Dclin de la volont de puissance ......................................................... 59 Le perspectivisme ................................................................................. 59
Procdure de construction d'un point de vue - Reprsentations Construction d'une reprsentation selon Nietzsche L'erreur est indispensable la vie ! Le refoulement L'inconscient cognitif La dissonance cognitive Quantit de force Forces actives et forces ractives - Hommes forts et hommes faibles 61 62 63 64 64 64 66 67
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[Link] Plaisir et souffrance ............................................................................... 69 [Link] Le combat de Nietzsche contre les erreurs du platonisme .................... 70 1.3 Le nihilisme ....................................................................................................... 71
1.3.1 1.3.2 Dfinition habituelle............................................................................................. 71 Dfinition nietzschenne ..................................................................................... 71
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1.3.3 1.3.4 1.3.5 1.3.6 1.3.7 1.4.1 1.4.2 1.4.3 1.5.1 1.5.2 1.5.3 1.6.1 1.6.2 1.6.3
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1.6.4
Sur l'opposition entre les intrts de l'individu et ceux de la socit ..... 96 Suite de "Par-del le bien et le mal" 199 ............................................. 97
Rapports matres-esclaves ................................................................................. 97
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Rsum du raisonnement de Nietzsche sur le ressentiment............... 100 Point de vue des matres ..................................................................... 101
Un esclave est mauvais priori, puisqu'il est esclave Origine historique des notions de Bien et Mal
4
101 101
Noble et vulgaire Relation de la doctrine matres-esclaves avec la volont de puissance Matres et valeurs morales de compassion et de piti Vivre, c'est tre goste, cruel et soumis ses pulsions et instincts La brute blonde
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Point de vue des esclaves ................................................................... 109 Rvolte des esclaves et son exploitation ............................................. 110
[Link].1 L'inversion des valeurs par les esclaves 110 [Link].2 Invention par les esclaves d'un monde vrai artificiel 111 [Link].3 Consquences de ces illusions, dans le pass et aujourd'hui en France 111 1.6.5 La dcadence ..................................................................................................... 113 1.6.6 Le rle des prtres ............................................................................................. 114
Comparaison des valeurs des aristocrates avec celles des prtres .... 115 L'enseignement des religieux monothistes ........................................ 116 Critique du christianisme ..................................................................... 117 Conversion des pauvres au monothisme et inversion des valeurs .... 117 Attribution de l'inversion des valeurs au spiritualisme ......................... 119 Rle des prtres asctiques : dresser les croyants par lavage de cerveau ............................................................................................... 119 Le libre arbitre est illusoire, mais on y croit ......................................... 121
Dfinition du libre arbitre d'un homme Attribution de tout vnement un sujet et ses consquences L'illusoire libre arbitre 121 122 124
L'galitarisme, consquence de la puret de l'me ............................. 126 Les dshrits persuads qu'ils sont eux aussi coupables ................. 127 Consquences pour les hommes modernes du lavage de cerveau par les religieux ......................................................................................... 129 [Link] La morale des faibles adopte par les forts ......................................... 129 1.7 La morale perd sa raison d'tre, puis devient impossible .......................... 130
1.7.1 1.7.2 1.7.3 Svrit et punitions de moins en moins ncessaires.................................... 131 La vrit la fois impossible et indispensable ................................................ 133 La morale de nos jours ...................................................................................... 133
2.2 Premire dissertation - Origines de la morale .............................................. 142 [Link] Les termes Bon et Mauvais ont t dfinis par les aristocrates........... 142
[Link].1 Une socit deux "races" 142 [Link].2 Origine aristocratique du qualificatif bon 142 2.2.2 Nietzsche veut trouver une valeur des valeurs de la morale .......................... 145 2.2.3 Une critique des valeurs base sur leur volution .......................................... 145 2.2.4 Valeur Bien et volution Vers le bien .................................................... 146 2.2.5 L'origine de la morale selon nos connaissances sur l'volution ................... 148 2.2.6 L'origine de la morale selon l'ethnologie ......................................................... 150
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Les universaux moraux ....................................................................... 150 Solidarit, altruisme, gnrosit et patriotisme .................................... 151
Ni morale universelle, ni neutralit culturelle, mais des cas particuliers ............................................................................................................ 152 La moralit des murs ....................................................................... 152 Ingalits et apparition des castes ...................................................... 153 Castes infrieures et inversion des valeurs ......................................... 154 De nos jours, en France ...................................................................... 155
Justification philosophique de la morale ......................................................... 159
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2.2.8
Le respect de la morale n'est logique que pour les croyants ............... 159 Consquences sur les responsabilits de l'homme et de la socit .... 160
L'influence des religions sur les rgles de morale .......................................... 161
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2.2.9 2.3.1
Anachronisme de certaines rgles morales d'origine religieuse .......... 162 La religion judo-chrtienne responsable de l'inversion des valeurs ... 163
La morale inverse des esclaves est base sur le mensonge........................ 164 Nietzsche et la moralit des murs ................................................................. 165
2.3 Deuxime dissertation - La responsabilit ................................................... 165 [Link] [Link] [Link] [Link] [Link] [Link] [Link]
2.3.2
Ncessit des coutumes dans une socit ......................................... 166 Nietzsche et le contrat social ............................................................... 166 La prvisibilit de l'homme, consquence de son respect des murs 167 L'homme malade de lui-mme ............................................................ 167 L'organisation en Etats s'est impose par la violence ......................... 168 Ncessit de la folie pour l'mergence d'ides nouvelles ................... 170 Sentiments de supriorit et de plnitude de l'homme qui peut promettre ............................................................................................................ 170
Apologie de la cruaut - Chtiment .................................................................. 171
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[Link].1 [Link].2 [Link].3
La morale inculque par lavage de cerveau ........................................ 171 Nietzsche et la justice .......................................................................... 172
La socit responsable des comportements dlinquants ? Relation entre faute et dette "Toute chose a son prix, tout peut tre pay" 172 175 176
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[Link].1 Responsabilit et chtiment 176 [Link].2 Les diverses formes de chtiment et leur effet 177 [Link].3 L'ancien droit la cruaut 177 [Link].4 Faire souffrir des hommes tait un plaisir et un spectacle 178 2.3.3 Nietzsche applique mal sa doctrine de la volont de puissance .................... 179
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2.4.2
Idal asctique d'un saint .................................................................... 182 Idal asctique d'un artiste .................................................................. 182 Idal asctique d'un philosophe .......................................................... 183 Idal asctique d'un prtre .................................................................. 186
[Link].1 Actions des religieux contre les tats dpressifs de leurs fidles 187 2.4.3 Critique de l'idal asctique des prtres .......................................................... 188 2.4.4 Nietzsche accuse la science de manquer de conscience ............................... 189
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2.4.5
La science peut-elle fournir des buts l'action ? ................................. 191 Parallle entre la science et le capitalisme .......................................... 191
Critique de la vrit scientifique ....................................................................... 192
[Link]
2.4.6
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2.4.7 2.4.8
3.2 1er chapitre : Des prjugs des philosophes ................................................ 204 [Link] [Link] [Link] La pense est domine par des jugements de valeur instinctifs ......... 205 Raisonnements prtendument dductifs ? Des intuitions justifies posteriori !............................................................................................ 206 Juger par rapport la vie, pas par rapport la vracit ...................... 206
[Link].1 Dfinition des valeurs bon , mauvais et bonheur 207 3.2.2 Des intentions et centres d'intrt rels des philosophes.............................. 208 3.2.3 Un aphorisme rvlateur de la manire de penser de Nietzsche ................... 208
[Link]
3.2.4
Une pense vient quand elle veut, non quand je veux .................. 208
Comment Nietzsche conoit la causalit et le dterminisme ......................... 210
[Link] La cause de soi ................................................................................... 210 [Link] Nietzsche contre la causalit physique et son dterminisme .............. 211 [Link] Dterminisme humain et responsabilit .............................................. 212 me 3.3 2 chapitre : L'esprit libre............................................................................ 213
3.3.1 3.3.2 3.4.1 Des valeurs bouleverses, extra-morales ........................................................ 213 Procs de la pense fausse .............................................................................. 213 Foi chrtienne et transvaluation ....................................................................... 215
3.4 3me chapitre : L'tre religieux........................................................................ 215 [Link] Attitudes passe et prsente face la souffrance ............................... 216 [Link] Un bref rsum de l'volution de la morale en Europe occidentale ..... 218 [Link] La religion considre comme une nvrose ........................................ 219 [Link] La religion outil d'asservissement et de soumission l'autorit........... 219 [Link] Le dsespoir de Nietzsche concernant l'homme ................................. 220 me 3.5 4 chapitre : Maximes et interludes............................................................ 220 me 3.6 5 chapitre : "Remarques sur l'histoire naturelle de la morale" .............. 221
3.6.1 La morale, langage figur des affects .............................................................. 221
[Link] [Link]
3.6.2 3.6.3 3.6.4 3.7.1 3.7.2 3.7.3 3.7.4
Intuition, instinct, foi et raison .............................................................. 221 Nos rgles morales dforment notre jugement des instincts naturels . 222
Rle des rgles morales dans une civilisation ................................................ 222 Morale, volont de puissance et emprise sur l'autre....................................... 223 Les morales traditionnelles accables de critiques ........................................ 224 Infriorit de la science par rapport la philosophie ...................................... 225 Mdiocrit des savants ..................................................................................... 226 L'objectivit, caractristique des tres non cratifs ....................................... 227 Nietzsche contre la possibilit d'une connaissance rationnelle .................... 227
[Link] [Link]
3.7.5
Mthodes de construction d'une reprsentation .................................. 228 Immdiatet de l'motion - Art et nature.............................................. 230
Les erreurs scientifiques de Nietzsche ............................................................ 231
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Science et morale reposent toutes deux sur des croyances priori ... 232 Rejet de l'atomisme matrialiste - Immatrialisme ........................ 234 L'homme et sa science schmatisent trop la connaissance ................ 238
L'erreur de Nietzsche concernant les simplifications abusives Nietzsche conteste le besoin de comprendre et prvoir scientifiquement Justification cosmologique Importance de la coopration dans l'volution 239 240 241 246
[Link]
[Link].1
Doctrine de l'volution de l'Univers dite "Eternel retour" ...................... 241 Nietzsche contre Darwin : croissance contre survie ............................ 244 Opposition Spencer : volont de puissance contre lutte pour survivre ............................................................................................................ 247
Thorie Le croisement des races conduit au scepticisme ........................ 248
[Link]
[Link].1
[Link]
3.7.6
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3.7.7
[Link] Les hommes de l'avenir....................................................................... 251 [Link] Les philosophes de l'avenir : une lite d'esprits libres ......................... 251 [Link] Contre l'humanisme socialiste des libres penseurs ....................... 254 [Link] Qualits des nouveaux philosophes .................................................... 255 me 3.8 7 chapitre : Nos vertus .............................................................................. 258
3.8.1 3.8.2 3.8.3 3.8.4 Dsintressement et gosme : un homme ne peut agir que par intrt ....... 258 Mpris de soi et piti ......................................................................................... 259 L'esprit historien de la plbe europenne........................................................ 260 Souffrance et cruaut sont indispensables pour devenir fort ........................ 263
[Link]
3.8.5 3.8.6 3.9.1 3.9.2 3.9.3 3.9.4
3.10
3.10.1 3.10.2
4.2 Le prsent et l'avenir de la morale ................................................................ 275 4.3 L'exigence de rigueur intellectuelle .............................................................. 278
4.3.1 4.3.2 Refus des propositions infalsifiables ............................................................... 278 Apparence et ralit........................................................................................... 278
4.4 Risque = Bnfice ........................................................................................... 280 4.5 Sentiment de puissance - Dconstruction de la piti .................................. 281
4.5.1 4.5.2 4.6.1 4.6.2 4.6.3 Amour-possession et amour de la nouveaut ................................................. 283 Rpondre la retenue des sentiments par une gale retenue ....................... 285 De la rpression des passions.......................................................................... 287 La morale de chacun est domine par son surmoi ......................................... 288 La mauvaise rputation est pire que la mauvaise conscience ....................... 289
8
La magnanimit et ce qui lui ressemble ........................................................... 289 O commence le bien ........................................................................................ 291 Le dsir de souffrance ....................................................................................... 292
4.7 Plaidoyer contre le dsintressement .......................................................... 292 4.8 Corruption et dcadence selon Nietzsche .................................................... 294
4.8.1 4.8.2 4.8.3 Les signes de dcadence d'une socit .......................................................... 296 La socit franaise d'aujourd'hui est-elle dcadente ? ................................. 298 La dcadence littraire ...................................................................................... 299
4.9 La sant ........................................................................................................... 300 4.10 La communication des clbrits........................................................... 303 4.11 Illusions et regrets sur la science........................................................... 304 4.12 Nietzsche, socialisme et aristocratie ...................................................... 306 4.13 Critique du ralisme ................................................................................. 307 4.14 Le dni de ralit ...................................................................................... 308 4.15 Dtruire ou dconstruire avant de recrer ............................................. 309 4.16 Eloge de l'authenticit et des passions dbrides................................ 311 4.17 L'art doit faonner toute connaissance et toute vrit ......................... 314 4.18 Ncessit et chaos ................................................................................... 314 4.19 Origine de la connaissance ..................................................................... 318 4.20 Provenance du raisonnement logique ................................................... 320 4.21 Volont, dterminisme et tlologie ....................................................... 321
Saut par clic au dbut d'un autre paragraphe Table des matires : accs direct ses paragraphes par clic Slection et copie de texte pour coller dans un autre programme Chargement par clic d'un autre texte Internet (format HTML ou PDF) Saut dans une suite d'crans affichs vers l'cran prcdent / suivant PC : Alt + flche gauche / flche droite (flches du petit pav 4 flches) Mac : CMD + flche gauche / flche droite (flches du petit pav 4 flches) Recherche d'une chane de caractres : PC : Ctrl + F pour la 1re occurrence, puis F3 pour les suivantes Mac : CMD + F pour la 1re occurrence, puis F3 pour les suivantes
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Abrviations des noms d'ouvrages de Nietzsche cits A AC CIN CI CW DY EH FI FP "Aurore (Penses sur les prjugs moraux)" (1881) "L'antchrist (Imprcation contre le christianisme)" (1888) "Considrations inactuelles" (1874) "Le crpuscule des idoles (Comment on philosophe au marteau)" (1888) "Le cas Wagner (Un problme de musicien)" (1888) "Dithyrambes de Dionysos" (1888) "Ecce homo (Comment on devient ce qu'on est)" (1888) "Considrations inactuelles" (1873-1876) Fragments posthumes. Le nombre en chiffres romains qui suit est le numro d'ouvrage (I XIV) dans les uvres philosophiques compltes de Nietzsche des ditions Gallimard. Ex : FP XII. "La Gnalogie de la morale (Un pamphlet) - Pour servir de complment un rcent ouvrage : Par-del le bien et le mal et en prciser le sens."(1887) "Le Gai savoir ( La gaya scienza )" (1882-1887) Le Gai savoir - Fragments posthumes (t 1881 - t 1882) "Humain, trop humain (Un livre pour les esprits libres)" (1878-1879) "La Naissance de la Tragdie (Hellnisme et pessimisme)" (1872) "Nietzsche contre Wagner (Pices au dossier d'un psychologue)" (1888) "Par-del le bien et le mal (Prlude une philosophie de l'avenir)" (1886) "La volont de puissance (Essai d'une transvaluation de toutes les valeurs)" - Livre reconstitu aprs la mort de Nietzsche, utiliser avec prcaution du fait des quelques falsifications opres par sa sur aprs sa mort. - Editions Gallimard, 2 tomes) "Ainsi parlait Zarathoustra (Un livre pour tous et pour personne)" (1883-1885)
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1.
1.1
1.1.1 Nietzsche est difficile comprendre sans pratiquer la philologie Nietzsche est difficile comprendre, et il le revendique. Il utilise de nombreuses mtaphores et des dfinitions lui pour des termes comme "pulsion" [4] et "force". Chacun de ses textes ou aphorismes [1.a] demande une rflexion pour ne pas laisser passer une ide profonde : il faut lire ce qu'ils disent en imaginant en plus ce qu'ils suggrent. Nietzsche crivait en artiste, et le lire est un art o il faut crer de la signification partir du texte. Nietzsche appelle cet art "philologie" [1.b] ; il le dfinit dans "Aurore", Avant-propos 5 : "ne plus jamais rien crire qui ne dsespre l'espce des hommes presss . Car la philologie est cet art vnrable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose : se tenir l'cart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent. [Il faut lire] avec des arrire-penses, [] apprenez bien me lire !" Dans "Par-del le bien et le mal" 27, Nietzsche crit propos de ses textes : "Il est difficile d'tre compris, [] je fais tout, n'est-ce pas, pour qu'on ait peine m'entendre ?" Dans "La Gnalogie de la Morale" Avant-propos 8, Nietzsche crit : "Si d'aucuns trouvent cet crit incomprhensible, si l'oreille est lente en percevoir le sens, la faute, me semble-t-il, n'en est pas ncessairement moi. Ce que je dis est suffisamment clair, supposer, et je le suppose, que l'on ait lu au pralable, sans s'pargner quelque peine, mes ouvrages antrieurs : car, j'en conviens, ceux-ci ne sont pas d'un abord trs facile. [] Dans d'autres cas la forme aphoristique de mes crits prsente une certaine difficult : mais elle vient de ce qu'aujourd'hui l'on ne prend pas cette forme assez au srieux. Un aphorisme dont la fonte et la frappe sont ce qu'elles doivent tre n'est pas encore dchiffr parce qu'on l'a lu ; il s'en faut de beaucoup, car l'interprtation ne fait alors que commencer et il faut tout un art de l'interprtation [84]. [] Il est vrai que, pour lever ainsi la lecture la hauteur d'un art, il faut possder avant tout une facult qu'on a prcisment le mieux oublie aujourd'hui, [] une facult qui exigerait presque que l'on ait la nature d'une vache et non point, en tous les cas, celle d'un homme moderne : j'entends la facult de ruminer." Voir aussi : Les incomprhensibles. Dans "Par-del le bien et le mal" l'aphorisme 36 commence (en traduction franaise) par une phrase de 193 mots, comprenant deux parties relies par la conjonction Et . Comme un traducteur doit parfois couper une phrase trop longue pour russir la traduire, mais il ne regroupe jamais deux phrases longues en une encore plus longue, il est probable que le texte allemand tait d'un seul tenant. Et en allemand on met le verbe la fin, ce qui rend une phrase longue encore plus difficile saisir.
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Nietzsche tait un philosophe qui tenait s'exprimer en pote. Il crit dans "Le Gai savoir" 82 "Prose et posie" : "c'est seulement sous l'il de la posie que l'on crit de la bonne prose, car celle-ci est une incessante guerre courtoise avec la posie : tous ses charmes consistent esquiver et contredire constamment la posie ; toute tournure abstraite se veut une malice son gard, lance comme sur un ton de moquerie ; toute scheresse et toute froideur doivent plonger la gracieuse desse dans un gracieux dsespoir ;" Il faut, enfin, pardonner Nietzsche ses outrances et son manque d'impartialit. Comment bien rdiger, selon Nietzsche Nietzsche recommande de rdiger de manire suggestive, en induisant dans l'esprit du lecteur des reprsentations [9] (par exemple par des mtaphores) au lieu de les imposer par une clart excessive. Il va jusqu' contester tout texte explicatif, une explication rationnelle supposant l'existence d'une vrit objective, donc absolue. Pour lui, une telle vrit n'est qu'une interprtation particulire des faits ([84]) laquelle on ne doit pas croire, justement parce qu'elle est absolue et immuable ; elle est aussi manichenne parce qu'elle implique l'existence d'un oppos tout aussi critiquable, la fausset. Pour Nietzsche, la vrit est donc un concept imaginaire, idaliste, inadapt au caractre protiforme des choses. Il crit dans FP XII, 2 [82] : "Interprtation, non explication. Il n'y a aucun tat de fait, tout est fluctuant, insaisissable, vanescent." Commentaire Il est vrai que tout tre vivant, tout objet peut voluer tout moment, ne serait-ce qu' cause des lois de la biologie, de la thermodynamique, de la mcanique, etc. C'est pourquoi sa nature est fluctuante et insaisissable chaque fois qu'une volution n'est pas ngligeable par son ampleur ou sa vitesse. Comme le temps ne cesse jamais de passer, le concept [54] de situation un instant donn est donc une abstraction humaine, reprsentation [9] conue pour aider la rflexion ; ce n'est pas une ralit au mme titre qu'une volution produisant des changements perceptibles. L'exemple de Schopenhauer Nietzsche ne veut pour lecteurs que des esprits appartenant une lite philosophique ; le lecteur n'a qu' chercher (ruminer) le sens de son texte jusqu' ce qu'il l'ait compris ! Quelle diffrence avec son matre Schopenhauer [23], qui crit dans [24] pages 4-5 : je considre qu'en philosophie la plus grande clart possible, cette clart que l'on ne peut obtenir que par la dtermination rigoureuse de chaque expression, est la condition imprieusement exige pour viter toute erreur et tout risque d'tre tromp avec prmditation : ainsi seulement, toute connaissance acquise dans le domaine de la philosophie deviendra notre proprit assure, qu'aucun malentendu, aucune quivoque, dcouverts par la suite, ne pourront plus venir nous arracher. En gnral, le vritable philosophe s'efforcera sans cesse d'tre clair et prcis ; il cherchera toujours ressembler non pas un torrent qui descend des
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montagnes, trouble et imptueux, mais plutt un de ces lacs de la Suisse, trs profonds, auxquels leur calme donne une grande limpidit et dont la profondeur est rendue visible par cette limpidit. La clart est la bonne foi des philosophes , a dit Vauvenargues. Le faux philosophe, au contraire, ne cherche pas, selon la maxime de Talleyrand, employer les mots pour dissimuler ses penses, mais bien pour couvrir le manque de penses : il rend responsable l'intelligence du lecteur, quand celui-ci ne comprend pas des philosophmes dont l'incomprhensibilit ne provient que de l'obscurit des propres penses de l'auteur. Ceci explique pourquoi certains ouvrages, ceux de Schelling par exemple, passent si souvent du ton de l'enseignement celui de l'invective : on y tance par anticipation le lecteur pour son ineptie Complment : Trois rgles pour bien se faire comprendre [77]. Je pense qu'il y a deux raisons pour lesquelles Nietzsche expose sa pense sous forme de textes dcousus :
Il rdigeait un petit texte chaque fois qu'il avait une ide, et il est revenu plusieurs fois dans sa vie sur beaucoup d'ides pour les prciser ou les complter. Sa grave maladie (la syphilis) l'empchait d'entreprendre la rdaction d'uvres de synthse qui auraient demand un travail suivi pendant des mois ou des annes.
Objectif de cet ouvrage-ci C'est parce que les textes de Nietzsche sont si abscons que je prends la peine ici d'en expliquer une partie le mieux que je peux ; la pense de Nietzsche est si intressante qu'elle mrite qu'on la rende plus abordable. Mais pour bien profiter de cette pense, je la commente aussi au point de vue de notre monde actuel, quitte prendre - comme Nietzsche son poque - le risque de choquer certains lecteurs. 1.1.2 Refus du concept de vrit et des explications rationnelles Voir la dfinition d'un concept [54].
[Link] Un jugement faux peut tre valable, seule compte la vie
Dans "Par-del le bien et le mal" 4, Nietzsche crit : "Qu'un jugement soit faux n'est pas nos yeux une objection contre ce jugement ; [] Il s'agit de savoir dans quelle mesure un jugement aide la propagation et la conservation de la vie, la conservation, peut-tre mme l'amlioration de l'espce ;" Nietzsche refuse la notion de faux en mme temps que celle de vrai , parce qu'elles ont un caractre absolu inadapt la ralit, qui est protiforme et qu'elles simplifient trop. Il recommande qu'on juge toujours l'intrt d'une affirmation en considrant sans prjug ce qu'elle peut impliquer pour la vie (possibilit de l'individu ou de l'espce d'agir pour accrotre son plaisir et son emprise sur ce qui l'entoure), et ce avant de se proccuper de sa vracit.
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Cette position de Nietzsche sur le peu d'intrt de la vrit figure dans plusieurs textes de son uvre. Elle prend parfois la forme d'un mpris de la science, de la logique ou de la rigueur du raisonnement d'un texte, au profit de son originalit ou mme de son caractre artistique ; parfois, la vrit associe la ralit d'une situation est sans valeur par rapport l'apparence de cette situation pour un observateur, qui ne peut jamais tre objectif. Cette position de Nietzsche est cohrente avec le placement de la valeur de la vie au-dessus de toutes les autres valeurs, bien que la vie soit domine par des instincts [5] et pulsions [4] qui n'ont rien de logique. Enfin, une affirmation peut tre la fois vraie et fausse. - Elle peut mme tre dduite de son contraire.
Commentaire
Les neurosciences modernes montrent que lorsqu'une vrit ou un raisonnement logique sont en conflit avec une valeur prpondrante d'un homme - que celle-ci soit issue d'un instinct ou d'une pulsion - c'est cette valeur qui dtermine son choix. Voir aussi :
Volont de la vrit falsifie du monde vrai Sur la volont de puissance en tant que critre de ce qui est favorable la vie .
Ralit et apprhension d'un texte ou d'une situation
[Link]
Refusant la notion platonicienne de ralit absolue, donc aussi les notions de fait objectif et d'Ide (se prsentant de la mme faon pour tous les observateurs, partout et de toute ternit), Nietzsche crit dans FP XII, 7 [60] : "Contre le positivisme [65], qui en reste au phnomne, il n'y a que des faits , j'objecterais : non, justement il n'y a pas de faits, seulement des interprtations" [84]. (Voir aussi le complment sur le ralisme.)
Commentaires
La science physique actuelle postule l'existence d'une ralit objective, la mme partout et pour tous les observateurs. Mais incapable de dfinir une notion acceptable de vrit absolue elle admet, depuis les travaux de Karl Popper sur le rationalisme critique [1c3], qu'un texte affirmant quelque chose est vrai si, aprs avoir t soumis tous les spcialistes en mesure d'en juger valablement, ils n'ont pas trouv d'argument pour le rfuter ; et un tel texte demeure vrai jusqu' ce qu'on en dcouvre une rfutation. La vrit traditionnelle conformit d'un nonc la ralit est remplace de nos jours par une vrit consensus provisoire de non- rfutation . Bien qu'il affirme qu'il n'y a que des interprtations [84], Nietzsche ne s'oppose pas ce que plusieurs personnes interprtent une mme situation ou une mme volution de la mme faon ; il ne s'oppose donc pas la possibilit d'une interprtation partage, mais seulement son unicit.
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Dans la nature les situations n'existent pas, il n'y a que des interprtations humaines de l'ensemble des paramtres d'un instant particulier ; une situation n'est qu'une reprsentation [9] photographique construite pour raisonner. Par contre, les volutions dans le temps existent bien dans la nature pendant qu'elle applique leurs lois, et l'esprit peut les interprter pour s'en construire un modle reprsentatif ; il peut mme, parfois, prvoir une volution : ce qui change, comment, quelle vitesse, etc. Comprhension et prdiction sont la raison d'tre du dterminisme.
La ralit selon Nietzsche Nietzsche appelle parfois "ralit" d'un texte une interprtation particulire [84] qui en dgage la lettre. Mais pour lui, la notion de lettre absolue, unique, est irraliste car elle implique de dgager un sens en soi, essence indpendante de l'interprte, sens qui constituerait la Vrit unique. Nietzsche refuse un tel sens, car il serait issu d'un processus abstracteur logique, incapable par nature de saisir les apparences qui rendent compte du caractre protiforme et changeant des choses ; pour Nietzsche, une apparence ne peut tre saisie que de manire immdiate, irrflchie et instinctive, dans une certaine perspective ; il crit dans FP XI, 40 [53] : "[Le mot apparence] n'exprime rien d'autre que le fait d'tre inaccessible aux procdures et aux distinctions logiques." Pour Nietzsche, la ralit d'un texte peut tre approche en approfondissant par interprtation une apparence particulire, saisie intuitivement pour satisfaire un dsir, sans rflexion logique, c'est--dire une premire impression. Il crit dans FP XII, 7 [60] : "Ce sont nos besoins qui interprtent le monde : nos instincts, leur pour et leur contre." Une apparence saisie est ncessairement instable, changeante, voire contradictoire d'une interprtation la suivante, donc impossible considrer comme ralit en soi ; elle dpend de la perspective adopte. Il crit dans FP XII, 2 [82] : "Il n'y a aucun tat de fait, tout est fluctuant, insaisissable, vanescent." Du reste, croire la ralit c'est croire la vrit, deux notions absolues, indpendantes de l'individu, que Nietzsche rcuse. La ralit dont Nietzsche accepte de parler n'est pas qu'une apparence, impression superficielle ; celle-ci est la surface dlimitant un corps dont on peut approfondir les proprits en interprtant de multiples apparences. Pour Nietzsche, le Gai savoir commence par la reconnaissance de l'importance de l'apparence. Bien que l'apparence intuitive soit pour lui importante, Nietzsche ne prtend pas que cette premire impression soit la vrit ; c'est seulement une porte d'accs une connaissance plus profonde. Voir aussi le paragraphe Apparence et ralit. Manire dont l'homme apprhende les choses, selon Nietzsche Nietzsche considre que dans chaque reprsentation [9] humaine de quelque chose il y a deux parties : celle qui repose sur des axiomes de faits [1c5] dj admis dans le
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cadre de sciences (qui sont des crations humaines), et celle (personnelle) qui repose sur des intuitions [55] ou des affects [12]. Pour lui, toute conceptualisation d'un objet comporte deux facettes complmentaires : celle qui est extrieure l'homme et qu'on a tendance considrer comme la ralit scientifique, et celle qui rsulte des affects que lui inspire la prcdente. Il crit dans FP XII, 2 [174] : "l'homme ne retrouve finalement dans les choses que ce qu'il y a apport luimme : ce retrouver s'appelle science, et apporter - art, religion, amour, fiert."
Commentaire
Les neurosciences modernes confirment ce point de vue : sitt une pense formule, son rsultat (par exemple une sensation ou une reprsentation [9]) est immdiatement et automatiquement compar aux valeurs de celui qui pense, ce qui produit un jugement bas sur la rsultante des valeurs dominantes du moment, jugement qui gnre son tour une motion, et souvent des penses rsultantes. Il n'y a jamais, chez l'homme, de pense sans motion. Dans le cas particulier o la pense est une mmorisation dans la mmoire long terme, on sait qu'un jeune enfant ne peut apprendre un nouveau mot que s'il est accompagn d'une motion qui sera mmorise avec lui. C'est pourquoi il faut parler ces enfants de manire expressive, car ils comprennent le sens affectif d'une voix, d'un visage ou d'un geste, et le traduisent en motion. Et cette facult de mmoriser quelque chose (nom d'objet, image, etc.) en l'accompagnant d'une motion persiste l'ge adulte et tout au long de la vie. Complments : voir plus bas le paragraphe La vie.
[Link] Philosophies d'Hraclite et de Platon, et la critique de Nietzsche
Hraclite Vers 500 avant J.-C., le philosophe grec Hraclite enseignait que Tout change, rien ne reste et Puisqu'il y a autant de reprsentations [9] d'une chose que d'individus, toute connaissance est personnelle et il n'y a pas de Vrit absolue . Nietzsche n'est donc pas le premier philosophe refuser l'existence d'une Vrit absolue parce que la ralit a de multiples aspects simultans, qu'elle change continuellement, et que chaque individu se la reprsente d'une manire personnelle, incomplte et volutive. Nietzsche accepte donc sans motion de vivre et de rflchir dans un contexte o un homme ne peut avoir que des interprtations de la ralit [84] incompltes, changeantes et personnelles. Mais de tout temps les autres hommes ont, pour la plupart, prouv un malaise en prsence d'inconnu et d'instabilit, malaise provenant de la crainte instinctive d'une menace potentielle et de l'incapacit de formuler un raisonnement protecteur. Platon Platon a connu l'enseignement d'Hraclite par son disciple Cratyle, et en a t profondment perturb. La ralit changeant sans cesse avec le temps et les hommes, Platon pense qu'on ne peut la dcrire sans se contredire ; il faut donc raisonner et discourir l'aide d'abstractions appeles essences , choses en soi intelligibles et stables par dfinition. Platon utilise le mme mot pour dsigner
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l'existence et l'essence. Pour Platon, les objets rels ne sont que des copies d'Ides transcendantes, seule ralit objet de la connaissance. (Voir aussi le complment sur le ralisme.) Platon dfinit aussi un concept de classe appel forme , concept qui s'est avr problmatique et qu'il n'a jamais pu prciser correctement. Une forme (exemples : la Justice, la Beaut et l'Egalit) est une proprit immuable d'une classe d'essences qui la met en relation avec des objets rels. Elle est non-contradictoire et pure, en ce sens que la forme Beaut exclut tout contraire (qui peut exister en tant qu'autre forme), et qu'elle est indpendante de toute autre forme (couple {classe, proprit}). Pour Platon, la seule ralit concevable pour l'homme, sa reprsentation [9] mentale d'un objet physique, est son essence munie des formes ncessaires. Tout son dsir de concepts [54] stables d'objets, Platon n'a pas eu l'ide de penser en termes de lois d'volution susceptibles d'tre stables dans le temps et permettant la prdiction - il ne concevait pas le dterminisme. Pour Platon, l'essence et les formes d'une chose sensible ne l'engendrent pas physiquement, mais cela revient au mme pour nous parce qu'elles la rendent concevable et nommable ; bien qu'elles ne soient que des abstractions gnrant des concepts intelligibles stables, elles constituent tout ce que nous pouvons savoir de la ralit physique, avec laquelle nous pouvons en pratique la confondre. Il y a l une analogie avec la physique quantique moderne, o tout ce qu'on peut savoir sur un systme un instant donn (toute l'information son sujet) est son tat quantique , dcrit ainsi que son volution par les objets mathmatiques de la Mcanique quantique [1u]. En cherchant des principes de raisonnement permettant une connaissance claire, objective (partageable) et stable, Platon s'est inspir de la thorie des Nombres de Pythagore, concepts stables et universels par dfinition. C'est partir de ces concepts-l qu'il a pens, inspir aussi par Socrate, en termes de reprsentations [9] absolues, donc invariantes lorsque le temps passe et les penseurs changent. Ce que Nietzsche rejette et combat chez Platon en tant que caractre dogmatique [53] est sa foi sans nuance :
En la validit d'un systme de pense dualiste qui, dans un domaine donn, affirme l'existence de deux contraires irrductibles l'un l'autre. Exemples : Une affirmation est soit vraie, soit fausse, mais pas en mme temps vraie et fausse (principe de non-contradiction) ; ainsi, elle ne peut tre 20% vraie et 80% fausse. L'oppos du Bien est le Mal ; l'oppos de Vrai est Faux. L'oppos de l'Ide est la chose sensible. Un tre humain est soit un homme, soit une femme ; il ne peut tre la fois homme et femme, etc. Nietzsche reproche cette pense dualiste de ne pas permettre l'mergence de quelque chose partir de son contraire, possibilit qu'il rclame.
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En l'existence de concepts absolus comme le Bien, la Vrit, l'me qui prcde son incarnation, l'essence de quelque chose, etc. L'essence reprsentant un objet rel peut avoir une certaine proportion de plusieurs formes pures comme Beau. Chaque objet peut donc tre dcrit l'aide de divers couples {forme, proportion de cette forme}. Ainsi, Hlne de Troie - dont la beaut pourrait tre 80% de la Beaut parfaite - l'est 100% d'aprs Homre ; mais elle pourrait en principe avoir la fois la forme Belle et la forme Obse Pour Platon, ces critres de jugement ne sont pas indpendants : ce qui est Bien, par exemple, est ncessairement Vrai et rciproquement. Nietzsche rejette l'interprtation moralisante de la ralit qu'implique la pense dualiste des Grecs. Nietzsche donne dans "Le Gai savoir" 120 "Sant de l'me" un exemple de concept absolu (en soi) rejeter, la sant : "il n'y a pas de sant en soi. [] C'est de ton but, de ton horizon, de tes pulsions, de tes erreurs et en particulier des idaux et fantasmes de ton me que dpend la dtermination de ce que doit signifier la sant [] Il existe donc d'innombrables sants" "il faut aussi que nos mdecins se dbarrassent du concept de sant normale, et en outre de rgime normal, de cours normal de la maladie." En plus des concepts en soi comme la sant, Nietzsche rejette les dualismes comme sant-maladie : pour lui, la sant n'est pas le contraire de la maladie.
En la possibilit pour une essence (chose en soi), une forme (comme la Vrit ou le Bien), ou une reprsentation [9] d'objet, d'tre stables (figs pour l'ternit). Cette stabilit va de soi, puisqu'il s'agit d'abstractions cres prcisment pour dcrire quelque chose un instant donn de manire claire et non-ambige. En l'obligation morale et la ncessit pour un homme sage d'tre vertueux au sens des valeurs enseignes par son matre Socrate, qu'il cite dans [78] : il ne faut pas donner le pas au corps et aux richesses et sen occuper avec autant dardeur que du perfectionnement de lme. Je vous rpte que ce ne sont pas les richesses qui donnent la vertu, mais que cest de la vertu que proviennent les richesses et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers, soit ltat. Nietzsche voit dans cette rgle de morale une des sources du christianisme, qu'il combat (conformment sa doctrine de la volont de puissance) car contraire l'intrt de chaque homme et ses instincts. Socrate enseignait que la Raison de l'homme doit dominer ses instincts et pulsions, ce que Nietzsche nie de toutes ses forces.
Platon suit toujours Socrate, qui se mfie des sens humains, susceptibles de tromper l'esprit dans ses reprsentations [9] comme dans ses jugements. Dans ses textes, Platon donne de Socrate l'image d'un philosophe qui doute de tout et qu'inspire un dmon. Celui-ci l'empche de conclure avant d'avoir considr le pour, le contre et tous les aspects d'une question, parce qu'il a une exigence de vrit ; fidle Socrate, le discours de Platon est prudent, moins dogmatique que Nietzsche le dit. Un homme ne peut penser qu'avec des concepts [54] et des intuitions [55], penses qui n'ont que deux origines possibles : la cration par son esprit indpendamment
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d'une exprience (penses priori), et la reprsentation [9] de ralits physiques, issues ou non des sens. Pure abstraction, un concept peut sans inconvnient tre stable et objectif, condition d'tre remplac par un autre, plus appropri, lorsque son objet a chang ; comme le pense Platon, il doit tre stable, sous peine d'tre vague et impropre au raisonnement et la communication. Qui a raison, qui a tort
Platon a donc raison concernant la rigueur possible de raisonnements utilisant des concepts [54] absolus, condition si ncessaire de les remplacer (ou de changer la proportion d'une forme) lorsqu'il s'agit de reprsenter un objet physique qui a chang. Contrairement ce que Nietzsche critique, la philosophie de Platon permet donc des reprsentations multiformes et changeantes d'un objet ; mais cela n'empche pas d'en concevoir une ide (essence) immuable. Tout en affirmant refuser les concepts absolus, Nietzsche ne peut viter de les utiliser lui-mme pour un point de vue donn, un instant donn, tout en multipliant les points de vue et en remettant en cause ses concepts chaque fois qu'il le faut pour reprsenter le plus fidlement possible sa version de la ralit.
Nietzsche, totalement dmuni de connaissances scientifiques, ignore tort la valeur de concepts absolus comme ceux de la physique (longueur, dure, masse, charge lectrique, etc.) qui permettent d'noncer des descriptions et lois d'volution dont nous ne pourrions nous passer. Nietzsche a raison d'affirmer, comme Hraclite, le caractre personnel et changeant des reprsentations [9] d'un mme objet, et d'insister sur le besoin de perspectives multiples pour l'apprhender le mieux possible. Platon a raison lorsqu'il confond un objet physique et sa reprsentation [9], car notre esprit ne peut raisonner sur les objets physiques, mais seulement sur leur reprsentation abstraite. Platon a postul l'existence possible de concepts [54] comme l'me, si vagues que chacun y met ce qu'il veut et qu'on ne peut les apprhender qu'avec son intuition affective ; tout homme forme et utilise de tels concepts infalsifiables [44], tort lorsqu'il s'en sert dans un raisonnement logique. Dans son texte De l'me, Aristote dfinit l'me comme le principe de la vie animale . Il prcise deux caractristiques que possdent les tres qui ont une me et eux seuls : le mouvement (provoqu par l'me) et la sensation (reue par l'me). Cette caractrisation a permis Dmocrite de dire que L'me est une sorte de feu ou de substance chaude atomes sphriques , et des disciples de Pythagore que Les particules flottant dans l'air sont des mes, puisqu'elles bougent tout le temps . Avec nos connaissances actuelles, le reste du texte est un fatras d'affirmations fausses ou dnues de sens Les philosophes de l'Antiquit et du Moyen Age ont utilis beaucoup de concepts issus de mythes cosmologiques mlangeant des dieux et des aprioris mtaphysiques aux reprsentations de la ralit. C'est ainsi que la cosmologie des anciens Grecs postulait une harmonie de tous les objets de l'Univers, o ils avaient une place et un rle immuables parce que la justice exigeait cette harmonie, notamment dans les rapports humains L'humanit n'a commenc
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sparer clairement science, philosophie et religion qu'au dbut du XVIIe sicle, avec Kepler et Galile, comme le montre la monumentale tude [7].
Nietzsche attaque violemment la philosophie de Platon d'abord parce qu'il refuse de voir qu'elle n'est dogmatique [53] que lorsqu'on l'interprte de manire dogmatique, et parce qu'il n'en voit que les concepts absolus et immuables qu'il rejette. Il refuse de comprendre que Platon utilise de tels concepts prcisment pour pouvoir raisonner de faon claire, non-contradictoire et partageable. Il attaque ensuite cette philosophie pour avoir permis la naissance de la dogmatique religion chrtienne, qu'il excre et accuse de nombreux malheurs de notre socit europenne en crivant dans l'avant-propos de "Par-del le bien et le mal" : "le christianisme est un platonisme pour le peuple ".
1.1.3 Le dterminisme Le dterminisme est un postulat qui rgit les lois des volutions de la nature, permettant en principe d'en prvoir le droulement. Le dterminisme philosophique, dfini par Laplace en 1814, postule qu'un tre qui connatrait tous les dtails de la situation actuelle pourrait prvoir tous les dtails d'une situation future une date quelconque, et reconstituer mentalement tout le pass qui explique la situation actuelle (dtails : [1c6]). Hlas, ce dterminisme est utopique : il y a des cas o prvoir l'avenir ou reconstituer le pass est impossible. Il y a quatre autres types de dterminisme que je distingue dans le livre [1c] :
Le dterminisme scientifique, qui rgit les lois physiques traditionnelles (dtails ci-dessous) ; Le dterminisme statistique, qui rgit les lois de la physique quantique tablies l'aide de la Mcanique quantique, et dont nous ne parlerons pas ici ; Le dterminisme tendu, qui rgit toutes les lois de la physique [1c] ; Le dterminisme humain, qui rgit les lois physiologiques et psychologiques de l'homme, qualitatives et approximatives.
Dfinition du dterminisme scientifique
[Link]
Le dterminisme scientifique est un postulat qui rgit l'volution dans le temps d'une situation sous l'effet des lois de la physique non quantique, conformment au postulat de causalit et la rgle de stabilit dcrits ci-dessous. [Link].1 Dfinition du postulat de causalit Depuis qu'il existe, l'homme a remarqu certains enchanements : une mme situation S est toujours suivie du phnomne d'volution P. Par une dmarche naturelle d'induction, il en a dduit un postulat gnral : Les mmes causes produisent toujours les mmes consquences . Et en rflchissant aux conditions qui rgissaient les enchanements observs il en a dduit le postulat de causalit, que j'nonce comme suit sous forme de condition ncessaire et suffisante.
Condition ncessaire : Toute situation a ncessairement une cause qui l'a prcde et dont elle rsulte ; rien ne peut exister sans avoir t cr auparavant.
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Donc, si je constate un phnomne ou une situation, je suis sr qu'il ou elle a une cause dans le pass, mais je renonce pouvoir reconstituer mentalement ce pass en dduisant cette cause de sa consquence observe, comme le promet le dterminisme philosophique.
Condition suffisante : il suffit que la cause existe au dpart pour que la consquence ait lieu (c'est une certitude). Notons que cette consquence est un phnomne d'volution, pas une situation finale : nous renonons ainsi la promesse de prdiction du rsultat de l'volution, en ne conservant que le postulat de dclenchement de celle-ci.
Complments : [1a]. [Link].2 Rgle de stabilit du dterminisme Les mmes causes produisent toujours les mmes effets (reproductibilit). Les lois physiques dont l'application est dclenche par une cause donne sont stables, elles sont les mmes en tous lieux et tout instant. Consquence de la stabilit : une situation stable n'a jamais volu et n'voluera jamais ! Pour qu'il y ait une volution partir d'un instant t il faut largir la dfinition du systme observ. En fait, l'coulement du temps ne se manifeste que lorsque quelque chose volue ; si rien n'volue tout se passe comme si le temps s'arrtait. Grce la rgle de stabilit on peut induire une loi physique de la nature d'un ensemble d'enchanements cause-consquence constats : si j'ai vu plusieurs fois le mme enchanement, je postule que la mme cause (la mme situation, le mme tat d'un systme) produit toujours la mme consquence (la mme volution dans le temps). On peut alors regrouper le postulat de causalit et la rgle de stabilit en un principe rgissant les lois de la physique non quantique qui dcrivent une volution dans le temps, le postulat de dterminisme scientifique. (Ce principe, son complment le dterminisme statistique et sa gnralisation toutes les lois de la nature, le postulat de dterminisme tendu, sont dcrits dans le livre [1c], accessible sur Internet). Voir l'tonnement de Nietzsche en constatant la stabilit des rsultats scientifiques.
[Link] Dfinition du dterminisme humain
La causalit selon le ralisme et l'idalisme Il y a deux doctrines mtaphysiques concernant l'indpendance entre une ralit cense exister objectivement, indpendamment de l'homme qui s'en construit des reprsentations [9] mentales : la doctrine appele ralisme, qui croit cette indpendance, et l'idalisme, qui prtend que toute ralit physique drive ncessairement d'une ide, d'une pense.
Selon la doctrine raliste, la causalit est une relation entre les choses ellesmmes, rgissant leur succession dans le temps ou leur interaction ; elle rgit mme parfois leur dure (exemple : temps moyen avant dcomposition spontane d'un atome par radioactivit naturelle, appel demi-vie).
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Selon la doctrine idaliste, la ralit nous est cache et la causalit ne relie que des abstractions, leurs essences, qui la reprsentent fidlement ou non.
Selon le domaine de connaissance considr, une des deux approches peut tre prfre l'autre.
En physique traditionnelle, la doctrine raliste permet de dcrire au moyen de lois et formules des phnomnes ou situations rels, et le passage d'une situation sa consquence. Par exemple, une formule permet de prvoir avec une prcision acceptable ce qui se passera dans une situation donne, c'est-dire comment elle voluera. La causalit est alors prcise et fiable. En psychologie, la doctrine idaliste s'impose, car la ralit de l'esprit humain est trop complexe pour tre reprsente de manire complte et claire. On ne connat que certains mcanismes mentaux, et encore de manire approximative, avec beaucoup de cas particuliers et peu ou pas d'informations chiffres. La causalit est alors peu prcise et peu fiable, faisant parfois appel des non-dits.
A la causalit raliste, prcise et fiable de la physique, base du dterminisme scientifique et du dterminisme tendu (dtails : [1c]), s'ajoute donc la causalit idaliste, approximative et de fiabilit incertaine des sciences humaines, laquelle nous associerons, par dfinition, un dterminisme humain. Ce dterminisme enchane les dcisions (et une pense est une dcision) selon une logique d'accroissement maximum du bonheur. 1.1.4 Principe d'homognit Ce principe de logique est d Aristote, qui l'a nonc sous forme d'interdit : On n'a pas le droit de conclure d'un genre un autre . Il voulait dire qu'une relation logique ne peut exister qu'entre deux objets du mme genre. Exemples : Relation de physique Une relation ne peut exister qu'entre grandeurs de mme type. Ainsi, A = B ; A B et A B ne sont possibles que si A et B sont tous deux des masses (ou des longueurs, ou des dures, etc.) Mme condition pour l'addition A + B. Autre faon d'illustrer l'exigence d'homognit : il n'y a aucun moyen de mesurer une masse en units de charge lectrique ou de longueur. Relation de cause effet Les lois physiques d'volution (dplacement ; transformation d'une forme d'nergie en une autre ou de matire en nergie ; change de chaleur, etc.) sont des relations de cause (la situation initiale) effet (l'volution correspondante).
La cause et l'effet doivent appartenir au mme domaine, tant en cela du mme genre . En outre, toute loi physique d'volution doit respecter des contraintes de conservation : conservation de l'nergie, de la charge lectrique, du moment cintique, etc. Aucune relation contredisant une quelconque de ces contraintes de conservation n'est possible : c'est l une forme d'homognit.
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Action de l'esprit sur la matire Cette action, estime possible par certains spiritualistes [1f] (disciples de Platon), est contraire au principe d'homognit. Du reste, elle contredirait la physique : une action matrielle n'est possible qu'avec un change d'nergie, et on ne voit pas comment une ide abstraite ou une pense humaine pourraient fournir ou absorber l'nergie mise en jeu. Une ide n'est cause ou consquence que par l'intermdiaire d'un esprit humain, ou de Dieu pour les croyants. Une ralit ne peut tre cause d'une ide que dans un esprit qui pense. L'esprit humain peut crer des relations d'un genre vers un autre sans difficult, sans la moindre impression d'erreur ; c'est un effet de son aptitude associer n'importe quel concept n'importe quel autre, car son imagination est libre. 1.1.5 Les valeurs
Dfinition habituelle d'une valeur C'est la qualit de quelque chose (objet, action ou pense) qui est dsir ou estim, ou au contraire rejet, redout. Il y a deux catgories fondamentales de valeurs : le Bien (valeur positive) et le Mal (valeur ngative), opposes l'une de l'autre. Exemples : valeurs de la vrit, de la justice, de l'amour, de la beaut, etc. Toute valeur est en mme temps objet d'un dsir et objet d'un jugement : le dsir est le moteur, le jugement, l'arbitre ; si l'un de ces deux facteurs disparat, il n'y a plus de valeur. Dans l'esprit humain, chaque valeur est automatiquement associe un ou plusieurs affects [12] sur lesquels le jugement peut se baser. En complment des valeurs positives (dsir), il y a bien entendu des valeurs ngatives correspondant ce qui est dtest, craint, etc. Les valeurs d'une personne qui s'appliquent une situation donne sont ordonnes ; le plaisir, par exemple, est prfr la souffrance, et un plaisir plus intense est prfr un plaisir moins intense. En cas de choix entre deux valeurs, le jugement se base toujours sur celle situe le plus haut dans l'chelle, dite valeur dominante ou prpondrante. Il y a deux niveaux de valeurs :
Les valeurs fondamentales opposes du Bien en soi et du Mal en soi , qui ne sont que des directions d'volution des sensations ou des espoirs de plaisir ou de souffrance ; Les valeurs secondaires, construites par chacun partir de ces valeurs fondamentales. Exemples : la Vrit en soi (qui suppose le Bien en soi si on considre que la Vrit vaut mieux que l'Erreur) et la Connaissance, qui suppose l'existence de la Vrit d'une affirmation.
Les valeurs d'une personne sont bases sur des aprioris et presque toujours accompagnes d'aprioris. En France, par exemple, beaucoup de gens craignent les OGM, les ondes de radiotlphonie et la mondialisation.
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Une culture [2] a aussi une hirarchie de valeurs partage par les personnes qui ont cette culture ; Nietzsche appelle cette hirarchie "table des valeurs" dans Z I 9. La hirarchie des valeurs d'une personne ou d'une culture est extrmement importante : elle dtermine ses choix et ses actes, conscients ou inconscients ; elle dtermine aussi les jugements moraux ports sur une personne ou ses actes, sur une loi, sur la politique d'un gouvernement, etc.: voir le paragraphe Origines, valuation et chelle des valeurs selon notre science. Particularits de la dfinition d'une valeur chez Nietzsche Une valeur est une croyance intriorise (incorpore au subconscient) source d'un dsir ou d'une crainte ; une valeur ne peut tre consciente (prsente la conscience [43]) qu'en tant que rsultat d'un jugement conscient. Une valeur permet des jugements comparatifs par interprtation de la ralit dans le cadre d'une culture [2], interprtation sans rapport avec la vrit. Toute valeur est base sur la vie et juge par rapport la vie comme favorable ou hostile . Un jugement prend en compte la valeur dominante du moment, en l'interprtant sous forme d'une pulsion [4] ou d'un instinct [5] (dj prsents dans le subconscient), ou d'un "affect" [12]. Une interprtation peut produire une valeur si celle-ci ne s'oppose pas une valeur prpondrante ; elle peut aussi en changer l'importance (le rang, la position hirarchique). L'effet de plusieurs pulsions et/ou instincts agissant simultanment peut tre un conflit pour dominer l'esprit ; il peut aussi tre une coopration, conflit et coopration ne s'excluant pas ncessairement. Nietzsche rejette les concepts [54] absolus, idalistes, de Bien en soi , Mal en soi et Vrit en soi , que les mcanismes subconscients d'valuation de l'homme utilisent, comme nous le verrons ci-dessous propos de la vie. Une affirmation fausse peut tre acceptable La mthode interprtative de Nietzsche remplace la recherche de la vrit par celle de la valeur pour la vie (favorable ou hostile la vie, sujet abord ci-dessous). Nietzsche crit dans VDP II, 631 : "La fausset d'un concept ne me parat pas tre une objection ce concept ; tout est de savoir dans quelle mesure il favorise et conserve la vie, il conserve l'espce." L'homme europen est tomb bien bas Nietzsche se plaint amrement que les Europens aient perdu le respect des valeurs de la vie - bases sur la volont de progresser, de dominer et d'tre heureux en satisfaisant ses instincts (dtails ci-dessous) - et qu'ils acceptent aujourd'hui la mdiocrit. Il crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 12 : "le rapetissement et le nivellement de l'homme europen reclent notre plus grand danger, ce spectacle puise... Nous ne voyons aujourd'hui rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va en s'abaissant, toujours plus bas, pour se rduire de plus en plus, quelque chose de plus mince, de plus inoffensif, de plus rou, de plus douillet, de plus mdiocre, de plus indiffrent, de plus chinois, de plus chrtien encore, - l'homme, n'en doutons pas, devient
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toujours meilleur ... Oui le destin fatal de l'Europe est l - ayant cess de craindre l'homme, nous avons aussi cess de l'aimer, de le respecter, d'esprer en lui, tout bonnement de le vouloir. L'aspect de l'homme nous lasse dsormais. - Qu'est-ce que le nihilisme, si ce n'est cette lassitude-/ ?... Nous sommes fatigus de l'homme..." La transvaluation de toutes les valeurs Nietzsche tire la conclusion du constat amer ci-dessus : notre civilisation a besoin d'une "transvaluation de toutes les valeurs". Nous verrons plus bas pourquoi Nietzsche considre la "table des valeurs" de la civilisation europenne si mal adapte aux vrais besoins de la vie (recherche de plus de plaisir, de plus d'emprise sur le monde, etc. - voir ci-dessous) qu'il faut la revoir de bout en bout ; Nietzsche appelle cette rvision "transvaluation de toutes les valeurs". Cette transvaluation implique des changements considrables dans les jugements, les choix et les actes des hommes et de leur socit. Nietzsche crit dans AC 61 : "Comprend-on enfin, veut-on enfin comprendre ce qu'tait la Renaissance ? la transvaluation des valeurs chrtiennes, la tentative de donner la victoire, avec tous les moyens, avec tous les instincts, avec tout le gnie, aux valeurs contraires, aux valeurs nobles [] Vraiment cela et t la victoire que je suis seul demander maintenant : cela et aboli le christianisme !" 1.1.6
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La vie
Que dit notre science actuelle de la pense ?
Beaucoup de philosophes contestent tort l'origine matrialiste de la pense en tant qu'effet du fonctionnement du cerveau. Ils raisonnent comme ceci : puisque ce fonctionnement (matriel) est d'un genre diffrent de la pense (abstraite), la pense ne peut provenir seulement de causes matrielles, en raison du principe d'homognit, il doit y avoir autre chose . Ils se trompent : la pense est la perception dans notre conscience [43]du fonctionnement du cerveau lorsque celui-ci interprte des connexions de neurones qui existent ou qu'il tablit. C'est cette interprtation qui transforme un tat matriel de neurones en abstractions ; elle constitue la seule mise en relation entre concepts [54] de genres diffrents qui ne viole pas le principe d'homognit. En reliant des abstractions, l'esprit humain peut crer n'importe quelle relation, mme fantaisiste ou absurde ; il suffit que certains groupes de neurones crent, modifient ou suppriment diverses connexions entre eux. [Link].1 Une signalisation permanente dans le cerveau (Source : livre [1c]) Les sensations positives de dsir, d'euphorie, etc. dpendent dans le cerveau humain d'une molcule, la dopamine. Les sensations ngatives sont associes l'actylcholine, neurotransmetteur [19] qui a des effets vasodilatateurs sur le systme cardiovasculaire et agit sur le rythme cardiaque, des effets sur le systme gastrointestinal, des effets inhibiteurs sur l'activit du systme nerveux central, etc. Dans notre cerveau, la comparaison (consciente ou inconsciente) une valeur produit donc la prsence dtectable et l'abondance mesurable d'une molcule organique. La cration d'une valeur en tant que consquence d'une perception ou de penses, et son utilisation dans les comparaisons ncessaires aux jugements, sont
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des phnomnes physiques automatiques, invitables - dterministes car reproductibles - expliqus aujourd'hui sans intervention transcendante ou croyance l'existence d'une me. Notre cerveau reoit en permanence des signaux de besoin : faim, sommeil, dsir sexuel, etc. Pour un homme, le fait mme de vivre et d'avoir une conscience [43] et un subconscient engendre un dsquilibre psychique permanent : nous trouvons sans cesse des besoins satisfaire, mme aprs en avoir satisfait un ou plusieurs. Ces besoins constituent le manque d'tre dont parle Sartre [18], manque d'tre qui fait de l'homme un perptuel insatisfait. La conscience [43] de l'homme ne se contente pas de recevoir du subconscient et de crer jet continu des besoins satisfaire, elle suggre aussi des actions pour y parvenir. C'est la prsence permanente de suggestions d'action dans la conscience de l'homme qui lui donne l'impression d'avoir toujours quelque chose faire pour tre plus heureux, et d'avoir plusieurs possibilits d'action parmi lesquelles il est libre de choisir. Pour un matrialiste cohrent, cette impression de libert (le libre arbitre) est illusoire du fait du caractre prdtermin des valeurs de la pense (dtails). A un instant donn, l'ensemble des signaux de besoin prsents dans le cerveau (et de certains signaux qui existent dans le corps en n'atteignant - par exemple - que la moelle pinire ou le cervelet) est compar aux valeurs de rfrence innes ou acquises, comparaison qui dfinit les buts vers lesquels l'individu (conscient) ou son organisme (subconscient) vont tendre. [Link].2 Mcanismes physiques de la pense A l'aide de la machinerie cellulaire, le code gntique interprte ces signaux et agit de manire satisfaire ces besoins. C'est un mcanisme dterministe dont le principe biochimique est bien connu [3], mais dont l'immense complexit (le nombre de processus possibles et leurs interactions) fait qu'on en ignore encore beaucoup de dtails (voir les importants progrs rcents de la modlisation informatique : [57]). Au-dessus du niveau gntique, le systme nerveux s'adapte parfois, en modifiant sa structure pour tendre vers les nouvelles finalits ; les neurones s'adaptent et adaptent leurs connexions. [Link].3 Hirarchie logicielle de la pense - Transcendance philosophique La modlisation informatique de la pense, de plus en plus prcise aujourd'hui [57], en reprsente la structure par une hirarchie logicielle dont les niveaux d'abstraction croissent depuis les processus neuronaux jusqu' ceux de la conscience [43], en passant par ceux de la mmoire. Chaque niveau est d'une complexit suffisamment modeste pour permettre une modlisation logicielle, nous en avons aujourd'hui la preuve. On y trouve des modules logiciels sous-traitant des oprations aux niveaux infrieurs et fonctionnant en parallle. (Plus prcisment, la structure logique des modules fonctionnels n'est pas une hirarchie, mais un rseau permettant des sauts de niveau et des accs directs d'un module plusieurs autres, situs des niveaux quelconques.) Chaque module logiciel peut tre activ par un processus neuronal ou d'autres modules, l'activation transmettant alors des donnes sous forme de messages chimiques entre neurones.
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La comprhension du fonctionnement de la pense et la prdiction des penses progresse, l'aide de capteurs lectroniques, d'instruments d'imagerie crbrale et d'ordinateurs. La complexit des mcanismes mettant en jeu de nombreux modules logiciels dpasse les possibilits de reprsentation d'un homme, mais de moins en moins celle de systmes informatiques. Pense, dterminisme et prvisibilit Certains philosophes soutiennent le caractre irrductiblement transcendant, non dterministe, de la pense, parce qu'ils ne voient pas comment on peut passer de processus physiques neuronaux des abstractions immatrielles sans violer le principe d'homognit. On peut pourtant expliquer ce passage l'aide d'une hirarchie logicielle niveaux d'abstraction croissants. C'est ce que l'on fait pour un ordinateur, o il faut bien qu'il existe une hirarchie logicielle pour passer du niveau lectronique des processeurs et de la mmoire la signification abstraite des rsultats produits, adapts la comprhension humaine. Les penses immatrielles ne sont que l'interprtation par notre entendement [43] et notre conscience [43] de l'activit sous-jacente des neurones : il n'y a pas de transformation entre processus matriel et abstraction, dans aucun des deux sens ; il n'y a pas de viol du principe d'homognit. Certains philosophes considrent le matrialisme comme ncessairement rductionniste, c'est--dire trop schmatisant - donc abusivement simplificateur pour une reprsentation acceptable du droulement de la pense humaine. Peut-tre leur erreur vient-elle d'une confusion entre matrialisme et dterminisme : la prdiction du rsultat ou de l'volution d'un processus physique relve du dterminisme, qui suppose le matrialisme mais ne se confond pas avec lui. Peut-tre voudraient-ils que la doctrine matrialiste soit, en dernire analyse, fausse, pour que l'Homme garde une dimension mystrieuse bien plus passionnante que celle d'une machine dterministe inhumaine ; mais sans leur faire ce procs d'intention, je vais expliquer maintenant comment le dterminisme permet d'expliquer le caractre imprvisible de la pense qu'ils constatent, sans nier le matrialisme. Ces philosophes croient que la pense humaine est autonome, c'est--dire capable de raisonner et dcider indpendamment de tout processus physique dterministe. Comme on ne conoit pas une pense sans cerveau, par dfinition mme de la pense, l'autonomie invoque par ces philosophes ne pourrait provenir que de processus psychiques volutions ou rsultats imprvisibles. Il se trouve que j'ai dmontr dans le livre [1c] que la nature est toujours dterministe, mais aussi qu'une volution ne comprenant que des processus dterministes peut avoir un rsultat imprvisible. Voici un exemple qui illustre l'imprvisibilit d'un phnomne parfaitement dterministe. Dans un flacon plein d'air, les molcules d'oxygne, d'azote et des divers gaz rares bougent continuellement, l'nergie cintique due leur vitesse traduisant, pour chacune, sa temprature ; elles ne pourraient s'arrter que si leur temprature tait le zro absolu. Une molcule donne est donc entoure de vide, dans lequel elle se dplace. Elle rencontre d'autres molcules, contre
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lesquelles elle rebondit avec un choc lastique dont les lois sont dterministes et parfaitement connues. Mais si on connat un instant donn la position et le vecteur vitesse d'une molcule particulire, on ne peut prvoir sa position quelques secondes aprs, tant elle aura subi de chocs contre d'autres molcules et les parois du flacon. Dans cet exemple, c'est la complexit du phnomne (nombre de chocs de la molcule considre et leurs positions dpendant d'autres molcules) qui rend la prvision de la position finale impossible, mme avec un ordinateur surpuissant. Conclusion : le rsultat d'une volution dterministe peut tre imprvisible si elle rsulte d'un trop grand nombre de phnomnes dterministes simultans et interagissants, mme si chacun de ces phnomnes a une volution prvisible. L'exemple ci-dessus illustre bien le problme de prvision des phnomnes du vivant, et particulirement celui de la pense : bien que les mcanismes gntiques relvent de la biologie molculaire, compltement dterministe, pour toutes les cellules du corps donc pour les neurones ; bien que l'activation d'un neurone par un autre mette en jeu un millier de protines et une douzaine de ractions de biochimie aujourd'hui connues et dterministes [1x], la prvision informatique du droulement d'une fonction vitale commence seulement tre possible, et uniquement pour un organisme simple [57]. Mais notre mthode gnrale de modlisation des fonctions psychiques par hirarchie de modules logiciels niveaux d'abstraction croissants est valable ; grce des systmes informatiques toujours plus puissants, et la constitution progressive d'une bibliothque de modules logiciels rutilisables, nous pourrons prdire de mieux en mieux certains processus psychiques. Le caractre imprvisible de la pense humaine ne vient donc pas d'une quelconque autonomie de l'esprit qui contredirait le postulat de causalit physique la base du dterminisme, ni de l'impossibilit de connatre les processus du vivant au niveau neuronal. Il vient du fonctionnement autonome de l'inconscient et de la complexit des processus de haut niveau d'abstraction qui nous intressent, que nous commenons seulement savoir modliser avec une hirarchie de modules fonctionnels interagissants et fonctionnant simultanment : voir [1y] et [57]. En pratique, donc, le libre arbitre d'un homme est une ralit, ainsi que son incapacit choisir les valeurs qui rgissent ses dcisions - rendant son libre arbitre illusoire. Un homme est imprvisible parce qu'il est trop complexe, et parce que des penses apparaissent dans son subconscient indpendamment de sa volont - son insu lorsqu'elles ne franchissent pas le seuil de conscience [43] ; ces penses sont alors, par dfinition, transcendantes. Leur apparition ne met pas en cause le dterminisme. (Discussion complte : [1y]) [Link].4 Action et raction La rponse du code gntique et des neurones aux signaux de besoin, de plaisir ou de souffrance se traduit par des actions de l'organisme : mouvements musculaires, acclration du cur, penses, etc. Le cerveau est averti en permanence du rsultat de chacune des actions dont il doit avoir connaissance par des mcanismes de signalisation et valuation qui constituent des boucles de raction (retour d'exprience) et lui font savoir s'il s'carte ou se rapproche de son but ou d'un des buts qu'il poursuit cet instant-l. Chaque action provoque donc une ou plusieurs
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ractions, dont le cerveau (ou la moelle pinire, ou le cervelet) tient compte pour poursuivre l'action, l'interrompre ou la rorienter ; ce mode de contrle par boucle d'action-valuation-raction est utilis par tous les automatismes, ceux des tres vivants comme ceux que l'homme fabrique ; c'est aussi un mcanisme dterministe.
[Link] Rgle fondamentale d'action du vivant
Les neurosciences enseignent qu' tout moment un tre vivant - et particulirement l'homme - ne peut agir (ou penser) que pour satisfaire une valeur appartenant la catgorie fondamentale Bien : c'est une rgle de fonctionnement de son cerveau.
S'il y a un choix entre plusieurs valeurs, la dcision sera emporte par celle situe le plus haut dans l'chelle des valeurs (la valeur dominante ou prpondrante), celle qui procure la plus grande satisfaction des dsirs, qui est donc la plus favorable la vie. A un instant donn, un ou plusieurs instincts [5] et /ou pulsions [4] peuvent agir simultanment, interprtant les valeurs associes. L'esprit les prend tous en compte, avec leurs conflits ou cooprations, pour arriver une dcision d'action.
Les neurosciences n'existaient pas l'poque de Nietzsche, quand celui-ci a eu la gniale intuition de cette rgle. Il crit dans "Par-del le bien et le mal" 231 : "Mais au fond de nous, au trfonds , il y a quelque chose de rebelle toute instruction, un granit de [] dcisions prdtermines, de rponses anticipes des questions fixes et choisies d'avance. Chaque problme cardinal trouve en nous un immuable : Je suis comme a ." Tout jugement de valeur se confond avec le processus mental d'interprtation de situation qui se rfre cette valeur. Si un processus d'interprtation juge une situation ngative, redoutable, hostile la vie, il commandera une dcision vers un moindre Mal, qui correspond moins de souffrance, donc plus de Bien, plus de bonheur. Un tre vivant choisit donc toujours l'action qui lui permet d'accrotre le plus possible son impression de bonheur (plaisir de satisfaire davantage ses dsirs), si ncessaire en diminuant au maximum son impression de souffrance. D'o la rgle fondamentale d'action d'un tre vivant : La vie choisit toujours l'action permettant le maximum de croissance du bonheur. Nietzsche confirme dans CI "La morale comme manifestation contre nature" 5 : "Si nous parlons de valeurs, nous parlons sous l'inspiration, dans l'optique de la vie : la vie elle-mme nous force poser des valeurs, la vie elle-mme value par notre entremise lorsque nous posons des valeurs" Le bonheur et le malheur ne sont pas des tats, mais des directions d'volution.
[Link] Origines, valuation et chelle des valeurs selon notre science
L'acquis (culture [2] reue, formation et ducation, expriences vcues) ; Nietzsche appelle race de l'individu ses qualits rsultant de la culture inculque par la famille et la socit depuis des gnrations. Ces qualits se traduisent par des pulsions [4] rsultant de l'ducation et du dressage de l'individu par son entourage, et de la slection d'individus ayant ces qualits. Circonstances (contexte du moment), comprenant : Une situation relle (exemples : danger immdiat, faim). Un futur imagin ; ce dernier reprsente le sens de la vie ou de l'action [93]. Ainsi, un homme jugera une mme tche insupportable, dsagrable ou trs supportable selon l'avenir qu'il imagine s'il l'accomplit : Insupportable s'il est oblig de l'accomplir pendant trs longtemps sans profit personnel identifiable, comme un condamn aux travaux forcs ; Dsagrable si en l'accomplissant il gagne de quoi vivre, ce qui justifie de supporter le dsagrment ; Trs supportable si en l'accomplissant il participe une uvre admirable qui lui vaudra le respect de son entourage. Comme Nietzsche l'a remarqu, la prise en compte des circonstances en est une interprtation [84], l'instant considr et dans le futur.
A un instant donn, l'hritage et l'acquis d'une personne dterminent ce qu'elle est ; les circonstances dterminent ses contraintes et opportunits, et l'avenir qu'elle imagine. Ces valeurs d'une personne peuvent donc changer avec le temps, mais un instant donn leur ordre de prminence est tabli automatiquement, inconsciemment, en fonction de la croissance de plaisir que chacune peut apporter si on la choisit comme critre d'action. La valeur d'une valeur est donc choisie par la vie ; elle n'est pas choisie par la raison, qui n'intervient que dans l'interprtation de la situation aprs l'interprtation automatique, instinctive. L'homme n'a aucun moyen de choisir ses valeurs, parce qu'il ne peut les comparer quelque chose en se plaant au-dessus (ou en dehors) d'elles : il n'y a pas de valeur absolue accessible l'homme et permettant d'apprcier les valeurs utilises pour raisonner. Cette impossibilit est trs gnrale : dans toute axiomatique [1c5], un jugement sur la cohrence des axiomes et la valeur de leur smantique exige de se placer en dehors d'elle, dans une axiomatique de niveau suprieur ; j'ai expliqu cela dans [1w]. Toute apprciation d'une valeur ne peut se faire que par rapport une autre, place plus haut dans l'chelle des valeurs, et un point de vue prcis. Les neurosciences montrent qu'aucune qualit de pense (comme la logique ou la rigueur) n'est une valeur : ce ne sont que des proprits ; la Raison elle-mme, ou la force physique, ne sont que des outils au service de l'action choisie en fonction de la valeur dominante du moment. Ces qualits n'interviennent que lorsque la conscience de les respecter gnre une satisfaction, qui est alors modeste. Par construction, le cerveau de l'homme conscient agit comme son subconscient : il cherche tout moment satisfaire son dsir le plus fort. Ce dsir (qui tient compte des instincts, pulsions et affects) est bas sur une ou plusieurs valeurs, certaines
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conscientes et d'autres pas, mais qui, dans chaque catgorie, ont un ordre de prminence. L'homme cherche tout moment satisfaire la valeur dominante de chaque catgorie qui intervient dans sa dcision d'action, consciente ou non : c'est ainsi qu'agit sa volont de puissance. Aucun raisonnement ne peut aller contre un tel choix ; quand un homme raisonne, il oriente son raisonnement vers le but que lui assignent les valeurs dominantes du moment ; si ce raisonnement lui fait dcouvrir une dcision de choix inattendue ou qui contredit son choix initial, il soumet cette dcision (ses consquences) ses valeurs ; si celles-ci s'y opposent, ce sont elles qui l'emportent.
[Link] Les trois sens du mot "vie" chez Nietzsche
Selon le contexte, Nietzsche donne au mot "vie" l'un des sens suivants :
La vie est l'oppos de la mort, un effort permanent pour accrotre son bonheur, qui parfois implique de lutter pour survivre. La vie est l'ensemble des processus d'alimentation, de mouvement, de croissance, de reproduction, etc. Ces processus traduisent des fonctions physiologiques simultanment en comptition et coopration (exemple : les systmes nerveux antagonistes sympathique et parasympathique produisant un quilibre). La vie est l'action instinctive par opposition l'action rflchie, le triomphe d'instincts [5] et de pulsions [4] sur la raison. Puisque toute action d'un tre vivant a pour but d'accrotre le plus (et/ou le plus vite) possible son bonheur, sa prfrence va toujours vers l'action qui satisfait le plus ses instincts et pulsions dans le contexte du moment. Si cette action n'est pas celle que choisirait l'intelligence - celle qui satisfait des critres comme la raison ou l'honntet - tant pis : l'action instinctive prvaut sur l'action rflchie lorsque celle-ci apporterait une croissance moindre (ou moins rapide) du bonheur. Nietzsche dfinit donc une vie "saine" comme une suite d'actions ngligeant la rationalit au profit de l'instinct et des pulsions, sources de la croissance maximum du bonheur. Un tre vivant sain, au sens de Nietzsche, est un tre qui cherche surtout faire crotre son bonheur, par exemple en accaparant des ressources, en dominant ses semblables, etc. Pour un tel tre, la vie n'est pas source d'inquitude ; il n'a pas besoin de lutter pour survivre, il ne lutte que pour crotre , ses valeurs sont essentiellement positives : c'est un tre fort . Une vie peut tre la fois saine et "malade". Les valeurs d'un tre malade, essentiellement ngatives, hostiles la vie, privilgient alors la survie, la protection, la diminution des souffrances, et ses actions sont choisies en consquence. Au lieu de suivre aveuglment ses instincts, un homme malade recourt souvent l'intelligence et la prudence pour choisir et russir ses actions : c'est un tre faible . Mais, en tant qu'tre vivant, il privilgie toujours les instincts sur l'intelligence, qui n'est qu'un moyen de protection leur service. Des recherches rcentes [22] ont montr l'existence d'un gne favorisant chez certaines personnes le caractre actif, entreprenant et preneur de risques, allant ainsi dans le sens de l'intuition de Nietzsche.
1.2
La volont de puissance
Concept central de la philosophie de Nietzsche, celui-ci lui a donn plusieurs titres voisins successifs, dont celui-ci dans FP XII, 1 [35] et FP XI, 40 [50] : "Tentative d'une nouvelle interprtation de tout ce qui arrive". Noter la diffrence entre ce qui arrive et ce qui est : la doctrine de la volont de puissance interprte la causalit des volutions, pas celle des situations. La volont chez l'homme Nietzsche dfinit la notion de volont chez l'homme comme un processus plusieurs tapes dans "Par-del le bien et le mal" 19 : "La volont me semble tre avant tout quelque chose de complexe, qui n'a d'unit que verbale [] Dans tout vouloir il y a d'abord une multiplicit de sensations [] [en second lieu] dans tout acte de volont il y a une pense qui donne l'ordre [] En troisime lieu, la volont [est] surtout un tat affectif..." 1.2.1 La volont de puissance de Nietzsche est un dterminisme L'universalit du principe de causalit qui rgit les volutions des situations et des objets, vivants ou inanims, (un des fondements de notre logique, appel aussi principe de raison suffisante [1a]), amne l'homme postuler que toutes les volutions de la nature sont rgies par un principe commun : Nietzsche l'appelle "volont de puissance", je l'appelle dterminisme . La volont de puissance de Nietzsche n'est donc pas une volont au sens (usuel) du paragraphe prcdent, c'est un principe d'volution.
[Link] La volont de puissance interprte
Nietzsche explicite le titre "Tentative d'une nouvelle interprtation de tout ce qui arrive" dans FP XII, 2 [148] : "La volont de puissance interprte : quand un organe prend forme, il s'agit d'une interprtation ; la volont de puissance dlimite, dtermine des degrs, des disparits de puissance. De simples disparits de puissance resteraient incapables de se ressentir comme telles : il faut qu'existe un quelque chose qui veut crotre, qui interprte par rfrence sa valeur toute autre chose qui veut crotre." Exemple d'interprtation : le plaisir et la souffrance sont interprts par la volont de puissance pour dcider comment ragir pour accrotre le plaisir ou diminuer la souffrance. Plus gnralement, tous les instincts, pulsions et affects sont des manifestations de la volont de puissance. Mais la volont de puissance de Nietzsche est un principe universel, qui ne s'applique pas qu'au corps. C'est une loi gnrale d'volution, destine tirer la consquence de dsquilibres ou disparits en fonction d'une ncessit elle qui exige la croissance. Pour un tre vivant, cette ncessit est l'accroissement maximum du plaisir, du bonheur, de l'emprise, nous l'avons vu propos de la vie ; la
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volont de puissance interprte les "instincts" [5], "pulsions" [4] et "affects" [12] de cet tre pour en diriger tous les actes, toutes les penses. Le processus d'interprtation [84] de la volont de puissance concerne aussi, par exemple, des activits intellectuelles comme la rflexion morale. Nietzsche crit, dans "Par-del le bien et le mal" 108 : "Il n'y a pas de phnomnes moraux, seulement une interprtation morale des phnomnes." Nous verrons plus loin que la thorie de la volont de puissance, c'est--dire des instincts, pulsions et "affects", a pour nom chez Nietzsche : la "psychologie".
[Link] La ralit n'est qu'une apparence
Pour Nietzsche, une apparence est l'image de quelque chose perue un instant donn par une personne donne. Cette apparence peut changer immdiatement aprs parce que tout peut voluer, mais elle donne accs une connaissance plus approfondie si on se donne la peine de la chercher. Une succession d'apparences reflte donc une volution, un film dont Nietzsche appelle la logique d'enchanement des situations par causalit "volont de puissance". Mais Nietzsche prsente sa volont de puissance comme une hypothse, pas comme un principe rgissant toutes les lois d'volution de manire certaine. Il crit dans FP XI, 40 [53] : "L'apparence, au sens o je l'entends, est la vritable et unique ralit des choses - ce quoi seulement s'appliquent tous les prdicats existants et qui, dans une certaine mesure, ne saurait tre mieux dfini que par l'ensemble des prdicats, c'est--dire aussi par les prdicats contraires. Or ce mot n'exprime rien d'autre que le fait d'tre inaccessible aux procdures et distinctions logiques ." "Je ne pose donc pas l'apparence en opposition la ralit , au contraire je considre que l'apparence c'est la ralit []. Un nom prcis pour cette ralit serait la volont de puissance , ainsi dsigne partir de sa structure interne et non partir de sa nature protiforme, insaisissable et fluide." L'expression volont de puissance de Nietzsche dsigne donc la structure interne, volutive, de la ralit, c'est--dire le principe de succession des situations s'enchanant sous l'effet de la causalit. Comme la causalit exerce son effet par l'intermdiaire d'un ensemble de lois d'volution dans le temps d'un objet, la volont de puissance est une loi d'unification de ces lois d'volution .
En physique les lois d'volution sont rgies par un principe unificateur, le dterminisme tendu [1c], gnralisation du dterminisme scientifique toutes les lois physiques sans exception. Pour un tre vivant, chaque volution vise un accroissement du bonheur, du plaisir : la volont de puissance est la cause de cette recherche constante de plus de bonheur ; elle rgit la succession d'actions (d'volutions) qui sont les manifestations de la vie ; son quivalent dterministe est le dterminisme humain.
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Chaque fois qu'un systme matriel volue, la cause d'volution peut tre considre comme une recherche, par la nature, d'un meilleur quilibre nergtique [13]. Exemples : une masse qui se dplace dans le champ de la pesanteur en cdant son nergie potentielle pour acqurir de l'nergie cintique (la pomme de Newton qui tombe) ; un systme thermodynamique qui transforme de l'nergie thermique en nergie mcanique (un moteur thermique). Par analogie anthropomorphique, on peut considrer cette recherche par la nature d'un meilleur quilibre nergtique comme un dsir d'accrotre l'entropie thermodynamique (le dsordre, la perte d'information descriptive [6]) du systme considr. Cette explication tlologique [10] attribuant une finalit la nature n'est qu'une mtaphore, bien sr, mais elle correspond bien la deuxime loi de la thermodynamique [6]. En matire de transfert de chaleur, cette loi exprime une volont de la nature d'quilibrer les tempratures des parties d'un systme, opration qui correspond une croissance de son entropie thermodynamique, c'est-dire de son dsordre. La volont de puissance de Nietzsche est donc un principe d'volution analogue un dterminisme physique s'expliquant par une invitable croissance d'entropie [1b] [1c]. Et comme le dterminisme physique, la volont de puissance est un postulat, hypothse admise sans dmonstration mais justifie par le but de toute l'uvre de Nietzsche : l'tude de l'homme et de sa culture par interprtation [84] des instincts et pulsions en tant que manifestations de la volont de puissance.
[Link] La volont de puissance n'est pas une finalit
Forme de dterminisme, la volont de puissance est une consquence du postulat de causalit, ce n'est pas un principe de finalit : il n'y a pas de but poursuivi par le dterminisme ou la volont de puissance, pas d' tre cach ou divin rgissant les volutions ou leur enchanement. Dans chaque volution, l'action est son propre but, qui ne dpend que de la situation l'instant o elle commence ; aprs chaque volution, la situation ayant chang, l'volution suivante en rsulte et peut tre autre. La notion de volont de puissance prcdente se dcline en 3 versions, appliques successivement par Nietzsche l'esprit de l'homme, son corps et la nature. 1.2.2
[Link]
Nietzsche interprte toujours la ralit l'aide d'un modle bas sur la vie, concept de base de sa philosophie. Pour lui, l'homme ne peut accder la connaissance du monde que par des interprtations bases sur des apparences [84], interprtations qui sont relatives et ont ncessairement une part de subjectivit, mais qui sont la meilleure approximation de la ralit laquelle l'homme puisse accder (dtails : perspectivisme).
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Parce qu'il considre que la vie d'un tre est une action constante en vue d'intensifier sa croissance, son emprise, Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 13 et FP XII, 2 [190] : "La vie est volont de puissance." Les neurosciences lui donnent raison. Il prcise dans FP XII, 7[9] : "La vie n'est pas adaptation des conditions internes aux conditions externes, mais volont de puissance qui, de l'intrieur, soumet et s'incorpore toujours plus d' extrieur ." Nietzsche contredit l Darwin et sa prdominance de la lutte pour la survie. En outre, nos connaissances actuelles de physiologie prouvent que le corps s'adapte son environnement et ses conditions d'existence ; cette adaptation concerne ses organes (muscles, etc.), son mtabolisme et mme l'expression de ses gnes qui gouverne leur conduite de la machinerie cellulaire. On peut considrer l'adaptation du corps et d'ailleurs celle de l'esprit - comme l'effet d'un dsir d'volution vers plus de plaisir, c'est--dire d'une volont de puissance. Nietzsche insiste sur certaines caractristiques de ce plaisir : la volont de dominer, d'accrotre toujours plus son emprise sur les gens et la socit, de chercher la confrontation pour elle-mme - pour le plaisir de remporter la victoire. Il a une vision expansionniste, conqurante, de cette consquence de la nature humaine qu'est la volont de puissance ; le bonheur ne suffit pas l'homme, selon lui, il lui faut une croissance du bonheur. Nietzsche ajoute dans FP XII, 1 [59] : "Les mouvements sont des symptmes, les penses sont aussi des symptmes : les dsirs nous sont reconnaissables derrire eux, et le dsir fondamental est la volont de puissance" Confirmant l'enchanement des actions sous l'effet de la volont de puissance, Nietzsche crit dans FP XII, 1 [61] : "[Aprs une pense] la pense suivante est un signe de la faon dont la situation globale de puissance s'est entre-temps modifie." Nietzsche crit dans FP XI, 40 [61] : "Notre intelligence, notre volont comme nos sensations dpendent de nos jugements de valeur : ceux-ci rpondent nos pulsions [4] et leurs conditions d'existence. Nos pulsions sont rductibles la volont de puissance." "La volont de puissance est le fait ultime, le terme dernier auquel nous puissions parvenir".
Commentaires sur ces deux dernires citations
Lois de psychologie sur les valeurs et motions Nietzsche nonce d'abord, ci-dessus, des lois de psychologie bien connues depuis le dbut des annes 2000, grce au dveloppement des neurosciences [1c1] :
Tout homme a un systme de valeurs provenant de 3 origines : l'hritage gntique (inn), l'acquis culturel [2] et le contexte du moment [3].
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Toute pense est traduite automatiquement et immdiatement en motions : chaque instant, le contexte (perceptions et rflexions en cours, et leurs consquences prvisibles) est valu (consciemment ou non) sous forme d'motions, par comparaison aux valeurs qui s'appliquent. Nietzsche crit : Dans FP XII, 1 [61] : "Sous chaque pense git une motion." Dans FP XII, 1 [75] : "Les penses sont signes d'un jeu et d'un combat des motions : elles restent toujours lies leurs racines caches." L'homme ragit ces motions par des dsirs de changement, d'volution vers plus de bonheur ; dsirs plus ou moins conscients et transforms par sa psychologie et son raisonnement ; dsirs que Nietzsche appelle volont de puissance et que j'appelle dterminisme humain . Nietzsche rappelle avec raison que l'intelligence n'est qu'un outil au service des dsirs d'volution, c'est-dire que la Raison et sa Logique ne sont pas des valeurs, mais des outils ; c'est pourquoi l'homme n'hsite pas agir de manire illogique ou draisonnable lorsqu'une telle action est la meilleure manire de satisfaire son dsir d'volution du moment, produit de ses instincts, pulsions et perceptions. Complments : Procdure de construction d'un point de vue.
En crivant "La volont de puissance est le fait ultime", Nietzsche en fait une loi unificatrice des lois d'volution qu'on ne peut esprer dpasser en matire de pouvoir d'explication causale, ni verticalement parce qu'il n'y a pas de principe unificateur encore plus synthtique, ni horizontalement parce qu'il unifie toutes les lois d'volution. On voit quel point l'expression "volont de puissance" est quivalente au terme dterminisme, qui dsigne la loi unificatrice des lois d'volution de la physique.
Autres caractristiques du concept nietzschen de vie-volont de puissance Dans "L'antchrist" 6, Nietzsche crit : "La vie elle-mme est pour moi l'instinct de croissance, de dure, l'accumulation des forces, l'instinct de puissance : o la volont de puissance fait dfaut, il y a dclin. Je prtends que cette volont manque dans toutes les valeurs suprieures de l'humanit - que des valeurs de dclin, des valeurs nihilistes, rgnent sous les noms les plus sacrs." C'est pourquoi Nietzsche parle de dcadence et de maladie de la civilisation. Voir aussi les dfinitions que Nietzsche donne des valeurs bon , mauvais et bonheur . [Link].1 Origines de l'ide que la vie est volont de puissance
Chez les philosophes stociens grecs On trouve chez les philosophes stociens grecs, vers 300 avant J.-C., les ides suivantes que Nietzsche reprend son compte :
La sagesse est dans l'accord avec la nature , que Nietzsche reprend sous la forme vivre heureux exige de satisfaire les instincts et pulsions de sa nature . Tout tre vivant cherche se conserver et se dvelopper , que Nietzsche reprend dans sa doctrine de la volont de puissance.
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Chez le philosophe allemand Schopenhauer Schopenhauer, que Nietzsche considre comme son matre, dfinit dans [42] la volont comme le principe naturel de toute transformation, toute volution rgie par la causalit : tout objet de la nature rsulte d'un objet prcdent par une transformation dont la loi est rgie par la volont. Schopenhauer conoit le monde entier comme une volont qui rgit la physique et la chimie, ainsi que la force vitale des animaux et des plantes. La volont de Schopenhauer est donc ce que j'ai appel dterminisme ; dans le cas qui intresse Nietzsche, les hommes, elle repose sur les instincts et pulsions la base de leurs dsirs. Concernant les tres vivants, Schopenhauer affirme que la nature a une proprit qui quivaut une finalit ; il crit dans [42] Livre IV, 54 : ce qui importe la nature, ce n'est pas l'individu, mais l'espce seule qu'elle tend, de toutes ses forces, conserver La nature elle-mme exprime [] cette grande vrit que ce sont les Ides seules et non les individus qui possdent une ralit vritable [rsultant de la volont] . Schopenhauer dfinit aussi la volont de vivre comme le principe d'effort qui rgit toute la vie affective, consciente ou non, toute l'exprience qu'une personne a de son corps. La conscience de l'homme est domine par ce vouloir-vivre, part chez des tres d'exception parvenus une ascse [37] qui leur permet de nier dlibrment la volont elle-mme. [Link].2 Champ d'action de la volont de puissance Nietzsche crit : "La volont ne peut naturellement agir que sur une volont , et non pas sur une matire (sur les nerfs , par exemple)." Il a raison en vertu du principe d'homognit :
La volont de puissance (le dterminisme humain) est un principe postul, loi gnrale d'volution qui ne peut rgir que les rgles particulires d'enchanement des penses. Ces rgles sont floues et approximatives ; et il n'y a pas de rgle concernant les penses qui mergent brusquement et involontairement du subconscient : intuitions, perceptions, motions, etc. Le dterminisme tendu rgit les lois de la physique, prcises, et le dterminisme humain celles de la psychologie, floues et qualitatives. En tant qu'abstraction humaine, une loi n'est cause (raison suffisante) d'aucun effet physique ; rciproquement, quelque chose de physique (matire, nergie, volution) ne peut crer une loi d'volution, qui est une abstraction humaine.
La volont de puissance est donc bien un dterminisme, loi des lois d'volution . Mais c'est aussi une loi des incitations agir par dbordement de force vitale :
Quand un homme dsire un objet, il dsire en fait s'affirmer et crotre en assimilant l'objet ; Le besoin et le dsir de commander des hommes forts est un dsir de domination, d'appropriation d'autres tres pour les mettre son service.
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Lorsque la volont de puissance russit s'exprimer, le dveloppement et la croissance de l'individu qui en rsultent lui procurent du plaisir, du bonheur. Le bonheur n'est pas un tat statique susceptible de durer en l'absence d'volution de la situation, il ne dure que tant que cette situation volue dans le bon sens. C'est pourquoi la recherche d'une volution dans le sens de la volont de puissance ne s'arrte jamais : tant qu'un homme vit, il veut plus .
[Link] De l'esprit au corps, puis la nature
[Link].1 La psychologie, thorie de la volont de puissance Nietzsche postule que le principe dterministe rgissant toute vie humaine est la volont de puissance, qui a pour thorie la psychologie - dont il donne une dfinition trs particulire (ci-dessous) - alors que sa dfinition traditionnelle est soit Science qui tudie les faits psychiques , soit Science du comportement conscient, des penses, du sentiment . Il constate, au dbut de "Par-del le bien et le mal" 23 : "Toute la psychologie s'est laiss arrter jusqu'ici par des prjugs et des apprhensions d'ordre moral ; elle n'a pas os s'aventurer dans les profondeurs. La saisir comme une morphologie et une thorie volutionniste de la volont de puissance, ainsi que je le fais, voil qui n'a encore jamais effleur la pense de personne" Dans cette citation, Nietzsche dfinit la morphologie de la volont de puissance, c'est--dire ses parties, sa structure, comme tant celles de la psychologie ; il dfinit aussi la psychologie comme "thorie volutionniste de la volont de puissance", ce qui confirme le fait que la volont de puissance rgit des volutions. Pour Nietzsche, la psychologie est la thorie des manifestations de la volont de puissance sous forme d'instincts et de pulsions. Autrement dit : pour Nietzsche, la psychologie tudie les instincts et pulsions de l'homme rsultant de son dterminisme. (Cette dfinition montre l'absence d'intrt pour Nietzsche de l'tude des mcanismes psychiques de la pense rationnelle, qui tente d'chapper aux instincts et pulsions.) Nietzsche drive les lois de la psychologie de lois de la physiologie, et nous verrons un peu plus bas qu'il ramne les processus psychologiques des processus physiologiques, bass sur l'action des instincts et pulsions ; or ceux-ci interprtent la volont de puissance. L'interaction entre instincts et/ou pulsions produit toutes les penses, toute la conscience. Mais les mots instinct et pulsion sont, pour Nietzsche, des abstractions recouvrant des processus physiologiques d'interprtation d'tats du corps et du systme nerveux dont les dtails restent dcouvrir. Pour l'instinct, par exemple, il crit dans "Aurore" 119 "Vivre et imaginer" : "Quel que soit le degr que quelqu'un puisse atteindre dans la connaissance de soi, rien ne peut tre plus incomplet que l'image qu'il se fait de l'ensemble des instincts qui constituent son individu. A peine s'il sait nommer par leurs noms les instincts les plus grossiers : leur nombre et leur force, leur flux et leur reflux, leur jeu rciproque, et avant tout les lois de leur nutrition lui demeurent compltement inconnues. Cette nutrition devient donc une uvre du hasard : les vnements
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quotidiens de notre vie jettent une proie tantt tel instinct, tantt tel autre ; [] toutes nos expriences sont des aliments" Nietzsche va jusqu' qualifier la psychologie de science fondamentale en crivant la fin du 23 de "Par-del le bien et le mal" : " le psychologue [] aura au moins le droit d'exiger [] que la psychologie soit reconnue de nouveau comme la science souveraine dont toutes les autres sciences ne sont que les servantes et les premiers degrs. Car dsormais la psychologie est de nouveau la voie qui conduit aux problmes essentiels." [Link].2 Des volutions de l'esprit celles du corps Nietzsche s'appuie ensuite sur sa reprsentation du fonctionnement de l'esprit humain schmatise par "La vie est volont de puissance" pour proposer une reprsentation du corps physique tout entier (anatomie et physiologie), base sur une analogie : les volutions du corps physique sont rgies par un principe unique analogue la volont de puissance de l'esprit, dans une forme plus primitive pralable la vie o sont lis et confondus les mcanismes d'autorgulation, d'assimilation, de nutrition, de scrtion, d'changes organiques, etc. Nietzsche dcrit et justifie cette intuition dans "Par-del le bien et le mal" 36 : "A supposer que rien d'autre ne soit donn comme rel que notre monde de dsirs et de passions, que nous ne puissions nous abaisser ou nous lever une autre ralit qu' celle de nos instincts, - car la pense n'est qu'un comportement des instincts les uns par rapport aux autres - n'est-il pas permis de risquer cette question : ce monde donn ne suffit-il pas nous faire comprendre aussi, par un intermdiaire de mme nature que lui, le monde dit mcanique ou matriel ? Et non pas comme une illusion, une apparence , une reprsentation (au sens de Berkeley et de Schopenhauer), mais comme ayant le mme degr de ralit que nos passions elles-mmes : une forme plus primitive du monde des passions, o est encore inclus dans une puissante unit tout ce qui, dans le processus organique, se ramifie, prend forme (et, bien entendu, en devient plus dlicat et plus faible) - une sorte de vie instinctive o toutes les fonctions organiques sont encore lies synthtiquement et confondues : autorgulation, assimilation, nutrition, scrtion, changes organiques, - bref une forme pralable de la vie ? Finalement, il n'est pas seulement permis de risquer cette question, la conscience de la mthode l'impose. Ne pas admettre plusieurs sortes de causalits tant que l'on n'a pas essay jusqu' l'extrme limite (jusqu' l'absurde, si vous le permettez) de tout rsoudre avec une seule, c'est une morale de la mthode laquelle on n'a pas le droit aujourd'hui de se soustraire ; c'est une consquence par dfinition , comme dirait un mathmaticien. Il s'agit en fin de compte de savoir si nous reconnaissons vritablement la volont comme une force agissante, si nous croyons la causalit de la volont. Dans ce cas - et au fond c'est prcisment cela qu'implique notre croyance la causalit -, nous devons essayer de poser par hypothse comme seule et unique causalit celle de la volont. La volont ne peut naturellement agir que sur une volont , et non pas sur une matire (sur les nerfs , par exemple). Bref nous devons risquer cette hypothse que partout o l'on
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reconnat des effets , c'est qu'une volont agit sur une volont, que tout processus mcanique, pour autant qu'une force s'y exerce, rvle une force de volont, un effet de volont. A supposer enfin qu'on russisse expliquer l'ensemble de notre vie instinctive comme le dveloppement interne et les diverses branches d'une seule forme fondamentale de volont - de la volont de puissance, comme c'est ma thse -, supposer que l'on puisse ramener toutes les fonctions organiques cette volont de puissance, et que l'on trouve en elle aussi la solution du problme de la procration et de la nutrition - c'est le mme problme -, on aurait par l acquis le droit d'appeler toute force agissante, sans ambigut possible, volont de puissance. Le monde vu de l'intrieur, le monde dsign en fonction de son caractre intelligible serait tout simplement volont de puissance et rien d'autre." [Link].3 Comment Nietzsche voit la pense Dans la citation prcdente (36), Nietzsche crit : "la pense n'est qu'un comportement des instincts les uns par rapport aux autres".
Je suis d'accord avec Nietzsche que la pense met en uvre des automatismes subconscients du cerveau (qui fait partie du corps), certains sous l'influence des instincts, pulsions et affects [12], et le reste (dont Nietzsche ne parle pas) des mcanismes logiques du cerveau (voir mon texte [1a] aux paragraphes Principe de raison suffisante du connatre et Principe de raison suffisante de l'tre , [88] et [43].) Pour moi, la pense d'un homme n'est que l'interprtation par son cerveau de transmissions lectrochimiques d'informations entre ses neurones ; c'est une interprtation d'un processus physique. Pour Nietzsche comme pour moi, les instincts [5], pulsions [4] et affects [12] sont en fait des interprtations de l'activit du systme nerveux ; les concepts [54] d' "instinct" , de "pulsion" et d' "affect" n'existent que pour simplifier la formulation de descriptions psychologiques. Complment : transcendance.
Toutes les fonctions psychiques, conscientes et inconscientes, relatives aux sensations, la conscience, la mmorisation, l'intuition, la rflexion logique, bref toutes les penses, rsultent au niveau crbral de transmissions entre neurones et au niveau psychique de besoins satisfaire. Ces besoins peuvent rsulter d'un tat du corps (faim/soif, douleur, fatigue, indigestion, etc.) ou de penses rgies par une valeur (jugements moraux, jugements logiques comme vrai/faux, dductions, etc.) Nous verrons que pour Nietzsche les penses rsultent d'un affect, lui-mme interprtation de la volont de puissance. (Voir aussi une autre citation) En particulier, la cause premire de toute activit intellectuelle de haut niveau (comme rflchir un cas de conscience en appliquant des rgles morales ou rsoudre un problme de mathmatiques) est toujours un tat physique de l'individu. On peut exprimer cette loi de causalit d'une faon ngative : il n'y a pas d'autonomie de la pense consciente, il n'existe pas de pense premire dconnecte de toute cause physique, comme le croyait Platon.
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Nietzsche pense la mme chose lorsqu'il crit dans : "Par-del le bien et le mal" 187 : "les morales ne sont, elles aussi, qu'un langage figur des affects." ; "Par-del le bien et le mal" 19 : "notre corps n'tant qu'un difice o cohabitent des mes multiples." (Ces mes sont les instincts et pulsions d'un individu, en lutte constante les unes contre les autres, tout en cooprant un dsir rsultant.) "Le Gai savoir" 39 "Modification du got" que les jugements esthtiques et moraux d'un homme puissant et influent traduisent son tat physique du moment, et qu'en les suivant il se montre courageux. "Le Gai savoir" - Prface la seconde dition 3 : "qu'un philosophe qui a chemin [] travers beaucoup de sants [] a aussi travers un nombre gal de philosophies" ; que ce philosophe ne peut que transposer chaque fois son tat [de sant] et que "cet art de la transfiguration, c'est justement cela, la philosophie."
[Link].4 Toute pense est immdiatement apprcie selon une valeur Ds que la conscience ou le subconscient d'un homme a construit une pense, celleci est immdiatement et automatiquement value au sens favorable ou dfavorable , pour que l'homme puisse ragir rapidement, sans prendre le temps de rflchir. La construction d'une nouvelle pense se fait partir de souvenirs qu'elle relie et auxquels elle se relie. L'valuation favorable ou dfavorable se produit en mme temps, au fur et mesure de cette construction. Nietzsche connaissait ce processus de construction en crivant dans "Le Gai savoir" 114 "Etendue du moral" : "Lorsque nous voyons une image nouvelle, nous la construisons d'emble l'aide de toutes les anciennes expriences que nous avons faites, suivant le degr de notre probit et de notre justice." La phrase "suivant le degr de notre probit et de notre justice" fait rfrence l'invitable simplification et falsification introduite par la personnalit et justifie l'exigence de perspectivisme de Nietzsche. Et celui-ci ajoute une prcision importante chaque valuation favorable ou dfavorable ralise par le psychisme : "Il n'y a pas d'expriences vcues qui ne soient morales, mme dans le domaine de la perception sensorielle." Il veut dire qu'une comparaison une valeur est automatiquement effectue par l'esprit pendant l'valuation prcdente, comparaison au sens favorable ou dfavorable la vie-volont de puissance. [Link].5 Modles et mtaphores du corps et de la pense de Nietzsche Nous avons vu jusqu'ici que le principe dterministe qui rgit toute la vie est la volont de puissance, dont rsultent les instincts [5], pulsions [4] et affects [12] ; les rsultats des conflits et cooprations de ceux-ci dirigent la pense et la conscience.
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Nietzsche, qui raisonne souvent par analogie, s'exprime frquemment par mtaphores. Ainsi, puisqu'il trouve une analogie entre l'interprtation d'apparences de la ralit (processus psychologique) et la digestion d'aliments (processus physiologique), il voque parfois un processus psychologique en termes digestifs. Dans "Le crpuscule des idoles" - "Les quatre grandes erreurs" 6 il crit : "[Les sentiments gnraux agrables] dpendent du sentiment des bonnes actions (ce que l'on appelle la bonne conscience , un tat physiologique qui ressemble quelquefois s'y mprendre une bonne digestion)." Nietzsche utilise donc un modle physiologique de reprsentation des processus psychologiques, et s'exprime alors l'aide de mtaphores comme la mtaphore digestive. Autres exemples d'emploi d'une mtaphore digestive :
Nietzsche admire les Juifs ; Un mauvais rgime alimentaire est responsable du pessimisme.
[Link].6 Interactions des modles psychologique et physiologique de l'homme Nietzsche rduit ainsi son modle psychologique un modle physiologique bas sur le systme nerveux. Mais comme, dans d'autres textes, Nietzsche considre les processus physiologiques comme consquences de processus psychologiques, il faut comprendre qu' ses yeux ces deux niveaux de modlisation de l'homme sont interdpendants : aucun n'est prioritaire sur l'autre (et on ne peut interprter la pense de Nietzsche l'aide d'un modle exclusivement physiologique). Cette vision de Nietzsche est aujourd'hui confirme par les neurosciences. Cette interdpendance permet Nietzsche d'utiliser la physiologie comme modle d'interprtation et de description mtaphorique de l'action psychologique des instincts et pulsions de la volont de puissance. Chez Nietzsche :
Le mot "corps" ne dsigne pas le corps physique. Il n'est utilis que pour voquer les instincts et les motions de la volont de puissance (les "affects") ; Les affirmations physiologiques et psychologiques ne sont que des expressions d'un langage symbolique utilis pour parler de volont de puissance, elles n'ont pas de caractre scientifique.
Face un trait ou un phnomne psychologique, Nietzsche recommande de toujours chercher le trait ou le phnomne physiologique sous-jacent qu'il interprte et qui l'explique. Il crit dans "Le crpuscule des idoles" - "Le problme de Socrate" 2 : "Des jugements, des apprciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent, en dernire instance, jamais tre vrais : ils n'ont d'autre valeur que celle d'tre des symptmes" Exemples d'utilisation du modle physiologique pour des phnomnes psychiques Source : "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 16
Argument contre la foi chrtienne : "l' tat de pch chez l'homme n'est pas un fait, mais seulement l'interprtation d'un fait, savoir d'un malaise physiologique - ce malaise considr un point de vue moral et religieux qui ne s'impose plus nous. - Que
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quelqu'un se sente coupable et pcheur ne prouve nullement qu'il le soit en ralit, pas plus que quelqu'un n'est bien portant parce qu'il se sent bien portant."
Explication de la souffrance psychique : "la douleur psychique elle-mme ne passe pas mes yeux pour un fait, mais seulement pour une interprtation [de causalit] de faits qu'on ne peut encore formuler exactement : c'est quelque chose qui flotte dans l'air et que la science est impuissante fixer []. Quand quelqu'un ne vient pas bout d'une douleur psychique , la faute n'en est pas, allons-y carrment, son me, mais plus vraisemblablement son ventre [...]. Un homme fort et bien dou digre les vnements de sa vie [], comme il digre ses repas, mme lorsqu'il a d avaler de durs morceaux. Nous savons aujourd'hui l'influence de la sant physique sur la nature agrable ou douloureuse des penses. Les gens sains et quilibrs jouissent souvent d'une joie de vivre sans raison consciente ; ils sont aussi plus dynamiques, plus optimistes, plus entreprenants. Les jeunes sont plus souvent souriants que leurs ans. Les gens malades (et Nietzsche l'tait) nourrissent souvent des ides noires, et adoptent une attitude ractive ou mme passive face aux problmes. Dans ce paragraphe, Nietzsche voulait d'abord rappeler des limites de la science de son poque, puis noncer une relation laquelle il tenait : la pense vient du corps, pas de l'abstraction qu'est l'esprit ; elle n'est pas, non plus, autonome.
Les reprsentations de la connaissance s'acquirent par nutrition et digestion Extraits de FP XI, 38 [10] : "L'homme est une crature qui invente des formes et des rythmes ; [] Sans cette transformation du monde en formes et en rythmes, il n'y aurait pour nous rien qui ft identique , donc rien qui se rpte, donc aucune possibilit d'exprience ni d'assimilation, de nutrition. Dans toute perception, c'est--dire dans la forme la plus primitive de l'assimilation, l'essentiel est [] une imposition de formes." "Voil comment apparat notre monde, [] notre unique ralit ; et la connaissance , vue sous cet angle, n'est rien d'autre qu'un moyen au service de la nutrition." Bien entendu, les connaissances sont enregistres dans la mmoire, que l'homme nourrit ; mais le processus d'enregistrement (la digestion des connaissances) introduit des simplifications et une falsification dues l'interprtation, elle-mme soumise la volont de puissance.
Un mauvais rgime alimentaire est responsable du pessimisme Dans "Le Gai savoir" 134 "Les pessimistes comme victimes" Nietzsche crit : "L o s'impose un profond dplaisir quant l'existence, se rvlent les rpercussions d'une grave faute de rgime alimentaire dont un peuple s'est longtemps rendu coupable. C'est ainsi que l'expansion du bouddhisme (non pas son mergence) est lie pour une large part la place prpondrante et presque exclusive du riz dans l'alimentation des Indiens et l'amollissement gnral qu'elle entrane."
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Il est vident qu' la longue, au bout d'un certain nombre de sicles, le rgime alimentaire d'un peuple provoque une adaptation gntique et l'adoption d'une culture qui impacte son psychisme ; mais ce n'est qu'un des facteurs de ses conditions de vie. Pour valuer l'influence du rgime alimentaire sur une population il faut des statistiques, dont Nietzsche ne disposait pas. Le problme de Nietzsche est qu'il raisonne trop par analogie : ayant constat le caractre souvent apathique des bouddhistes Indiens, Npalais et Tibtains qui mditent, ainsi que leur forte consommation de riz, il en dduit que le riz entrane le pessimisme ; il va vite en besogne, il manque de rigueur ! Les Chinois du sud, dont le riz est la base de l'alimentation (ceux du nord sont mangeurs de bl), ne sont pas des pessimistes-ns, au contraire : le dynamisme et l'esprit d'entreprise dont ils ont toujours fait preuve en migrant, et dont ils font preuve de nos jours (voyez le dveloppement de Shanghai, Hong Kong, Canton, Wuhan, Tawan, etc.) sont incompatibles avec un pessimisme atavique. Nietzsche confond le pessimisme avec une sagesse oriente vers le perfectionnement personnel au lieu de la recherche des biens matriels ; il est vrai que les bouddhistes sont pris de paix, mais l'occasion ils savent se rvolter : voyez la lutte des Tibtains contre les envahisseurs chinois et celle des Chinois (bouddhistes confucens) contre les Japonais dans les annes 1930. Autre exemple de manque de rigueur de Nietzsche dans le mme texte : il attribue "l'insatisfaction europenne de l'poque moderne" la surconsommation d'alcool due l'influence germanique au Moyen Age. Il oublie que les divers peuples germaniques taient buveurs de bire, alors que les europens du sud buvaient plutt du vin. Il oublie qu'au Moyen Age, malgr le Saint Empire Romain Germanique, il n'y a jamais eu domination de la culture allemande en France, en Italie du sud, en Espagne, etc. Et il se trompe sur l'origine de l'insatisfaction moderne de l'Europe, que j'ai explique dans [1g] et qui est due une perte de valeurs morales, pas une perte de sobrit.
Un rgime vgtarien incite se droguer "Dans "Le Gai savoir" 145 "Danger des vgtariens" Nietzsche crit : "L'norme prdominance de la consommation du riz pousse l'usage de l'opium et des narcotiques, de la mme manire que l'norme prdominance de la consommation de pommes de terre pousse l'eau de vie - ; mais elle pousse aussi, rpercussion plus subtile, des manires de penser et de sentir qui produisent un effet narcotique." Aux conclusions contestables ci-dessus, Nietzsche ajoute un procs d'intention : "Avec quoi s'accorde le fait que les dfenseurs de ces manires de penser et de sentir, tels les lettrs indiens, vantent et voudraient justement imposer comme loi la masse un rgime purement vgtarien : ils veulent susciter et accrotre ainsi ce qu'ils sont en tat de satisfaire."
Caractre non-scientifique du modle physiologique - Antimatrialisme Avec son modle (mtaphore) physiologique, Nietzsche n'essaye pas d'tre conforme aux connaissances scientifiques ; il en utilise les termes pour suggrer des reprsentations convenant aux messages qu'il veut faire passer ; il s'oppose aux interprtations scientifiques des choses parce qu'elles supposent l'existence d'une
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vrit objective qu'il rcuse, et l'acceptation du matrialisme. Il rejette le matrialisme dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation, la fin du 16 prcit : "Une telle conception, entre nous soit dit, n'empche pas de demeurer l'adversaire rsolu de tout matrialisme" Explication de ce rejet du matrialisme : voir Rejet de l'atomisme matrialiste. Caractre antispiritualiste du modle physiologique Le modle physiologique et son langage servent aussi Nietzsche s'opposer au modle idaliste de beaucoup de philosophes depuis Platon : Nietzsche prtend qu'on peut reprsenter des penses partir du corps, bien concret et bien connu, au lieu de recourir d'artificielles Ides abstraites, absolues et ternelles. Nietzsche se dit donc la fois antimatrialiste et anti-idaliste. Mais son antimatrialisme admet le postulat de causalit, et son anti-idalisme admet l'immatrialisme de Berkeley, qui est une forme d'idalisme : Nietzsche aime affirmer la fois une chose et son contraire Autres considrations sur la pense, ses origines et sa domination par les passions
Chaque pense est bien motive par un besoin physique de plus de plaisir ou de moins de souffrance. C'est une recherche de progrs personnel mesur en fonction de valeurs qui ont trois origines : l'inn (gntique), l'acquis (culture reue et exprience vcue) et contexte du moment [3]. Mais si la pense a bien des origines que Nietzsche appelle instincts [5], pulsions [4] et affects ou passions [12], ses processus comprennent aussi bien des mcanismes subconscients que des mcanismes conscients, et son droulement (l'enchanement des penses) est rgi par la psychologie, dont les lois (approximatives) obissent au dterminisme humain que Nietzsche appelle volont de puissance.
Pour Nietzsche comme pour moi, l'intellect (ensemble des facults intellectuelles) n'est qu'un instrument au service des motions (que Nietzsche appelle "affects" ou "passions" [12] lorsqu'elles sont violentes). La Raison et la Logique ne sont donc pas des valeurs, mais des outils. FP XI, 40 [38] affirme : " il est manifeste que l'intellect n'est qu'un instrument ; mais entre les mains de qui ? Des passions coup sr ; et celles-ci forment une pluralit l'arrire-plan de laquelle il n'est pas ncessaire de supposer une unit : il suffit de considrer cette pluralit comme une sorte de rgence." Nietzsche complte cette opinion sur la place des passions par une opinion sur le fonctionnement des instincts, des valuations et mme des jugements moraux, fonctionnement bas sur des excitations nerveuses qu'ils ne font qu'interprter. Il crit dans "Aurore" 119 : "nos instincts en tat de veille ne font galement pas autre chose que d'interprter les excitations nerveuses" "nos valuations et nos jugements moraux ne sont que des images et des fantaisies, cachant un processus physiologique inconnu nous, une espce de langage convenu pour dsigner certaines irritations nerveuses ?"
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[Link].7 Validit des exposs et raisonnements bass sur des mtaphores Par dfinition, une mtaphore est une expression par laquelle on dsigne une chose, l'objet, au moyen d'un terme qui en dsigne une autre, l'image. Exemple : on peut dsigner une vague haute en utilisant le mot mur . L'emploi d'une mtaphore se justifie lorsqu'elle a une puissance suggestive, qu'elle induit une reprsentation ou une motion ; c'est donc un procd de communication. Mais Nietzsche l'emploie aussi comme mthode de raisonnement : il raisonne parfois sur la mtaphore (l'image) pour en dduire une conclusion concernant l'objet. Son raisonnement est alors interprtatif : partir de l'analogie qu'il voit entre l'objet et son image, il dduit une proprit de l'objet partir d'une proprit de son image. Cette mthode de raisonnement est particulirement peu rigoureuse ; on la comprend (voire on l'admire) chez un pote, mais on ne peut l'admettre chez un penseur. L'emploi d'une analogie, celle d'une mtaphore par exemple, se justifie lorsqu'on a besoin d'induire dans l'esprit d'un lecteur ou d'un auditeur une reprsentation ou une motion, en utilisant l'analogie avec quelque chose qu'il connat ; mais il n'est pas justifi pour raisonner parce qu'une analogie est imprcise. Par contre, lorsqu'il existe une transformation rigoureusement dfinie qui permet de passer de l'objet l'image et rciproquement, un raisonnement sur l'image peut souvent tre plus concis, plus lgant que son quivalent sur l'objet. C'est le cas en mathmatiques, par exemple, lorsqu'on utilise la transforme de Laplace pour rsoudre des quations diffrentielles reprsentant des processus physiques. C'est aussi le cas lorsqu'on fait des tests sur maquette pour tudier l'coulement de l'eau sur une coque de bateau ou de l'air sur une aile d'avion. [Link].8 De la volont de puissance de l'esprit celle du corps, puis de la nature Nietzsche fait le raisonnement suivant :
Il part de sa thorie de la volont de puissance, thorie qu'il appelle psychologie et qui s'applique l'esprit humain. Selon cette thorie, la volont est une force agissante cause de l'enchanement des penses, enchanement qui dans notre esprit est confondu avec l'volution relle (il en est le seul modle valable). La psychologie droule des penses que Nietzsche rduit celles rsultant des instincts et pulsions : "la pense n'est qu'un comportement des instincts les uns par rapport aux autres" (PDM 36) ; il oublie les penses logiques (comme les dductions), celles rsultant des pulsions et celles rsultant de perceptions.
Par analogie et pour expliquer la volont de puissance prcdente, applique l'esprit, Nietzsche tend ensuite sa thorie aux mcanismes physiques du corps humain, en les affirmant rgis par un principe unique dterministe quivalent, mais plus primitif que le dterminisme humain. Nietzsche passe de l'esprit au "corps" [20] d'abord parce que, ce dernier tant moins complexe, son existence et ses proprits sont mieux tablis que celles de l'esprit : pour expliquer l'organisation et le fonctionnement de l'esprit on peut partir du corps, plus simple. Nietzsche crit dans FP XI, 40 [15] : "Prendre pour point de dpart le corps et en faire un fil conducteur, voil l'essentiel. Le corps est un phnomne beaucoup plus riche et qui autorise des
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observations plus claires. La croyance dans le corps est bien mieux tablie que la croyance dans l'esprit." Ensuite, Nietzsche est oblig de prendre le corps pour base de dpart de son explication des volutions du monde parce que, dans le cadre de son hypothse de la volont de puissance, la seule ralit est celle de la vie, faite d'volutions rgies par la volont de puissance. Or la premire chose qui vit et dont l'existence est source de reprsentations [9], c'est le corps humain. Il crit dans FP XII, 2 [172] : "L' tre - nous n'en avons pas d'autre reprsentation que vivre . Comment quelque chose de mort peut-il donc tre ?"
Nietzsche tend enfin sa thorie dterministe des volutions toute la nature, par une nouvelle analogie qu'il justifie par le principe de causalit. Il postule qu'il doit exister un principe unique rgissant toutes les lois d'volution de la nature, principe que j'ai appel dterminisme tendu [1c]. Il crit dans FP XI, 36 [31] : "Rien n'y fait : il faut comprendre que tous les mouvements, tous les phnomnes , toutes les lois ne sont que des symptmes de processus internes et on est bien forc de se servir de l'analogie qu'est l'homme cette fin."
Commentaire
Plutt que le raisonnement hirarchis de Nietzsche, je prfre partir des lois de la physique du dterminisme scientifique pour les tendre ensuite au dterminisme statistique, indispensable pour prendre en compte la physique quantique. Puis, compte tenu de la complexit des mcanismes du vivant (que je ne peux modliser dans [1c] qu'avec une hirarchie de couches logicielles , comme le fait [3] page 14) je passe du dterminisme tendu (c'est--dire scientifique + statistique) au dterminisme humain ; celui-ci prend en compte le caractre fondamentalement imprvisible de la psychologie humaine, d sa complexit, l'autonomie du subconscient et au fait que l'homme raisonne, anticipe et se trompe avant de prendre une dcision - ce que la nature ne fait pas. Nietzsche a raison de ne pas tenter d'expliquer directement la complexit des phnomnes psychiques partir de phnomnes de base comme les pulsions ; il prfre hirarchiser les niveaux de complexit en tentant d'expliquer les penses, phnomnes de l'esprit, partir de ceux du corps, plus comprhensibles et plus certains, et dduire par analogie ceux de la matire inanime de ceux du corps. Il remarque, en plus, qu'on ne peut croire dans l'esprit si on ne croit pas dans le corps, position oppose celle de Platon. Il crit dans FP XI, 36 [36] : "la croyance au corps est provisoirement encore une croyance plus forte que la croyance l'esprit ; et qui veut la saper sapera aussi prcisment par l, et le plus radicalement la croyance en l'autorit de l'esprit."
[Link] Loi de la volont de puissance
Dans "Par-del le bien et le mal" Nietzsche prcise sa Loi de la volont de puissance . Il l'introduit en dfinissant la vie dans le 13 : "Avant tout un tre vivant veut donner libre cours sa force, la vie est volont de puissance"
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Nietzsche prcise sa loi de la volont de puissance la fin du 22 : "Mais, comme je l'ai dit, [la science physique est] de l'interprtation, non pas un texte, et il pourrait venir quelqu'un qui [] considrant les mmes phnomnes [de la nature] y verrait prcisment l'impitoyable et brutal triomphe de tyranniques volonts de puissance ; cet interprte vous mettrait sous les yeux de faon si vidente l'absolu sans exception de toute volont de puissance , que presque tous les mots finiraient par apparatre inutilisables, et celui mme de tyrannie un euphmisme et une litote, une mtaphore lnifiante, trop humaine. Pourtant il conclurait en affirmant du monde la mme chose que vous : savoir que sa marche est ncessaire et calculable, non pas parce qu'il est soumis des lois, mais au contraire parce que les lois font ici absolument dfaut, et que chaque puissance va chaque instant jusqu'au bout de ses consquences."
En rsum, Nietzsche affirme :
a) Que la volont de puissance est une interprtation hypothtique, une lecture de la ralit parmi d'autres, mais qui a l'avantage de respecter le plus le texte (les faits). En aucun cas la volont de puissance n'est l'essence des volutions relles ou leur principe fondamental, puisqu'il n'y a pas de ralit mais seulement des interprtations qui peuvent varier d'une fois sur l'autre. b) Qu'en admettant l'hypothse de la volont de puissance, tous les phnomnes sont rgis par des volonts de puissance auxquelles ils ne peuvent chapper : "Dans ce cas - et au fond c'est prcisment cela qu'implique notre croyance la causalit -, nous devons essayer de poser par hypothse comme seule et unique causalit celle de la volont." ("Par-del le bien et le mal" 36) : c'est la Loi de la volont de puissance ; dans la nature, l'unique causalit est celle du dterminisme. Pour Nietzsche, la volont de puissance est un principe d'interprtation universel [84], valable pour toute apparence. Cette interprtation utilise un langage mtaphorique bas sur la physiologie pour dcrire des phnomnes psychologiques et, avec moins de rigueur, des phnomnes naturels quelconques. c) Qu'avec cette hypothse l'volution du monde est certaine et prdictible. d) Qu'il n'y a pas de loi d'volution, simplement des consquences inluctables de puissances appliques des situations.
Critique de la Loi nietzschenne de la volont de puissance
Au point a) ci-dessus, Nietzsche considre sa thorie de la volont de puissance comme l'hypothse la plus respectueuse du texte de la ralit, mais qui ne peut modliser une ralit qui n'existe pas. Au point b), Nietzsche affirme simplement que toute volution de la nature (tout phnomne observable) est dterministe, rgi selon le cas par le dterminisme physique ou le dterminisme humain : c'est une consquence du principe de causalit. Je suis d'accord avec cette position (dtails : [1c]).
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Au point c), Nietzsche rappelle que le dterminisme fait qu'une volution se dclenche inluctablement ds qu'existe la situation qui en est cause. Il en dduit que toute volution est prdictible (je suppose qu'il pense : dans sa nature et ses rsultats) puisque dterministe. Nous savons aujourd'hui qu'en ralit le dterminisme n'entrane pas toujours la prdictibilit [1c4], mais son poque et en tant que non-scientifique, Nietzsche ne pouvait pas le savoir. (Voir aussi le paragraphe Nietzsche contre la causalit physique et son dterminisme ). Au point d), Nietzsche affirme qu'il n'y a pas de loi d'volution, ce qui est faux en physique. Mais c'est l qu'il y a une diffrence entre le dterminisme - qui rgit de faon certaine les lois d'volution de la nature - et la volont de puissance de Nietzsche, conue essentiellement pour le comportement humain. Cette volont est un processus multi-tapes dcrit dans "Par-del le bien et le mal" 19. La cause agissante de ce processus est un instinct de croissance accompagn d'une motion qui dpend de chaque individu et du contexte de l'instant considr, au lieu d'tre une cause naturelle comme celle du dterminisme de la physique ; c'est pourquoi dans la thorie causale de l'action de Nietzsche, base sur la volont de puissance et applique aux actions humaines, il n'y a pas de cas gnral de comportement d'volution, pas de loi rgie par une rgle de stabilit : Nietzsche rappelle simplement l l'imprvisibilit de la pense humaine et les diffrences d'apprciation d'un mme objet par des personnes distinctes. Mais Nietzsche pense en mme temps :
Qu'avec une connaissance suffisante de la situation actuelle on peut prvoir son volution de manire prcise, mme lorsqu'il s'agit du comportement humain, ce qui contredit l'opinion prcdente, et qui est tout simplement faux ! Que la causalit et le dterminisme ne sont que des modles abstraits d'volution, commodes mais n'expliquant rien.
Nietzsche va trop loin en affirmant que la marche (c'est--dire l'volution) du monde est calculable sans tre soumise des lois : un calcul suppose un algorithme (mthode de calcul), donc un comportement clairement dcrit et stable dans le temps et l'espace, comportement rgi par des lois (voir dfinition du dterminisme scientifique). Mais dans le domaine du dterminisme humain, par contre, l'imprdictibilit de comportement est si frquente que tout se passe souvent comme s'il n'y avait pas de loi ; et le dsir qui existe toujours entrane des volonts d'volution, donc d'action, auxquelles l'individu ne peut dsobir.
[Link] La lutte entre forts et faibles s'est termine par la victoire des faibles
Nietzsche affirme que la lutte historique entre forts et faibles se termine toujours par la victoire des faibles sur les forts. Il crit dans "Par-del le bien et le mal" 262 : "Seuls les mdiocres ont la perspective de se reproduire et de se perptuer - ils sont les hommes de l'avenir, les seuls survivants..." La premire raison de l'affirmation de Nietzsche est la haine du christianisme, pour lui religion des faibles ; Nietzsche fait de la vrit historique qu'est cette victoire sur l'empire romain une loi pour tous les tres vivants, induction sans preuve. Les chrtiens du bas-peuple ont fini par triompher de l'Empire romain parce que :
Les chrtiens pauvres ayant plus d'enfants ont acquis peu peu une supriorit numrique sur l'aristocratie (Gense 35 : 11 : Sois fcond, et multiplie : une nation et une multitude de nations natront de toi ).
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Les aristocrates au pouvoir ont fini par adopter la morale chrtienne et ses valeurs, devenant ainsi des matres dgnrs .
Le christianisme a triomph des religions paennes parce qu'il apportait aux humbles (plus nombreux que les puissants) la promesse d'un bonheur et d'une justice futurs qui ne dpendraient que de leurs propres actes, et pas de leur situation actuelle de richesse ou de statut social (point de vue d'esclaves contre celui de matres). A ceux qui souffrent ici-bas, il promet un bonheur ternel au Paradis ; un humble sera jug au Ciel comme un puissant, un pauvre comme un riche, selon leurs actes ; c'est la puret d'intentions qui mne au Paradis, pas les actes ou les sacrifices paens. En somme, le christianisme apportait aux pauvres les vrits et promesses qu'ils avaient envie de croire. On lit dans "Par-del le bien et le mal" 32 : "au cours des dix derniers millnaires, en bien des rgions du globe, on en est venu peu peu ne plus laisser les consquences, mais l'origine de l'action dcider de la valeur de celle-ci. [] Au lieu des consquences, l'origine : quel renversement de la perspective ! [] on attribua l'origine d'un acte prcisment une intention, on s'accorda croire que la valeur d'un acte rsidait dans celle de l'intention. " Les promesses du christianisme s'avrrent irrsistibles : en trois sicles il conquit l'Empire romain, puis il imposa ses rvlations et ses rgles de morale pendant tout le Moyen Age. (Complment) Pour Nietzsche, le refus mprisant du corps humain et du monde rel des chrtiens est une raction d'tre faibles leur impuissance ; et par dni de ralit (par nihilisme), ces tres faibles se rfugient dans les rves de bonheur et de justice futurs promis par leur religion. L'histoire ayant fait triompher le christianisme aprs le spiritualisme platonicien initial [1f] qu'il rejette aussi, Nietzsche doit constater le triomphe des hommes faibles sur les hommes forts, ceux qui acceptent le monde tel qu'il est. Le dni de ralit et le refuge dans un monde virtuel sont aujourd'hui monnaie courante chez les adolescents qui passent chaque jour des heures sur Facebook entretenir leur image pour avoir beaucoup d'amis , et chez ceux qui passent des heures sur Twitter lire et envoyer des messages pour avoir beaucoup de suiveurs . En affirmant la victoire systmatique des faibles sur les forts ("les faibles finissent toujours par se rendre matres des forts"), Nietzsche gnralise toute l'histoire un fait historique romain, premire erreur. Il ne tient pas compte de contre-exemples comme la victoire de forts, les colons immigrs, sur les faibles Indiens d'Amrique, les aborignes d'Australie ou les primitifs Africains, deuxime erreur. Nietzsche attribue l'esprit aux seuls hommes faibles, alors qu'il y a de nombreux exemples d'hommes forts qui sont aussi intellectuellement performants, commencer par Napolon, que Nietzsche admire. Ces exemples sont mme si nombreux qu'ils posent un problme dans la socit, l'poque de Nietzsche comme aujourd'hui : les fils de bourgeois font statistiquement de meilleures tudes que les fils d'ouvriers ; ils ont, par la suite, des
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revenus plus levs ; ils accdent bien plus souvent au pouvoir politique et aux postes de responsabilit dans les entreprises. De nos jours, l'cart s'accrot dans tous les pays entre les revenus levs et croissants des 5 % les plus habiles de la population, et les revenus modestes et stagnants des autres 95 % : les ingalits sociales augmentent au profit des forts, qui ne sont donc pas en train de perdre . Ce n'est pas parce qu'il y a eu des seigneurs qui cultivaient l'art de combattre aux dpens de la culture et des nobles affaiblis par une vie de luxe, et que la Rvolution franaise et l'esprit des Lumires [26] ont remplac leur domination par celle de la bourgeoisie, qu'on peut attribuer la victoire l'esprit de cette dernire. Le basculement moral du Moyen Age aux temps modernes est d un phnomne qui se poursuit de nos jours, la perte progressive de respect dans notre socit : respect d'autrui, respect de l'autorit et respect des institutions ; celle-ci a commenc la Renaissance avec la dchristianisation, s'est poursuivie avec les Lumires [26] et la Rvolution de 1789, et continue de nos jours avec la libration des murs. II y a eu dconstruction [73] des valeurs morales traditionnelles issues des Lumires [26], comme le travail, la foi dans la raison et la science, ainsi que le respect de l'autre et des institutions, au profit d'une affirmation que tout se vaut (toutes les opinions, toutes les formes d'art et d'expression personnelle, indpendamment des efforts, du travail et de la rflexion). Cette dconstruction a abouti un individualisme inculte (les lves ne sont plus tenus de travailler guids par un matre, mais encourags dvelopper leur personnalit, et s'exprimer malgr leur manque de connaissances et de rflexion). Et ce respect de toute opinion, de toute forme d'expression a abouti un communautarisme dtestable en Rpublique, et des uvres d'art primitives et bcles, en musique comme en peinture, comme dans les arts dramatiques. En donnant une voix lectorale et un pouvoir d'achat chaque citoyen, la dmocratie a permis aux plus nombreux, de loin les moins cultivs, d'imposer certains choix toute la socit. Exemples :
L'art n'est plus que rarement raffin et litiste (le chiffre d'affaires de la musique classique et lyrique est 25 fois moins important que celui de la musique faite de bruits, de jeux de lumire et de trmoussements) ; Les transferts sociaux franais sont si importants qu'ils permettent beaucoup de gens peu entreprenants et peu productifs de vivre en grande partie des impts de ceux qui prennent des risques et gnrent beaucoup de richesses ; l'conomiste franais Bastiat avait dj dplor au XIXe sicle cette tyrannie de la majorit dmocratique qui exploite une minorit.
On ne voit donc pas en quoi les faibles sont intellectuellement suprieurs aux forts, comme le prtend Nietzsche ; ils n'ont que la supriorit du nombre.
[Link] Volont de connatre, volont de vrit
[Link].1 Volont de connatre : l'invitable falsification Apprendre quelque chose rend plus fort, plus grand . Une des formes de la volont de puissance selon Nietzsche, la volont de connatre, consiste pour un
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homme imposer d'autres ses reprsentations mentales et convictions personnelles. Mais toute reprsentation [9] par un individu modifie la ralit, d'abord en la schmatisant, puis en ne retenant que ce qui l'intresse ou qu'il comprend, voire en la compltant par des proprits imaginaires remplaant quelque chose qu'il n'a pas vu mais voudrait voir : toute reprsentation est une falsification. En affirmant cela, Nietzsche reprend son compte ce que Platon, qu'il dtestait, notait dans le mythe de la caverne plus de 2000 ans avant lui. Forme de volont de puissance s'exprimant par domination, la volont de connatre sa manire, en imposant ses schmas mentaux, est une expression de soi caractristique d'une force active , expression qui falsifie la ralit. [Link].2 Volont de la vrit falsifie du monde vrai - Monde apparent Un homme bien dans sa peau et la personnalit forte accepte la ralit telle qu'elle est, parce qu'il surmonte facilement les ventuelles contrarits qu'il y subit ; la falsification qu'il lui impose en se la reprsentant est une dformation sans intention de modification significative. Il en va tout autrement d'une personnalit faible, mal dans sa peau et voyant le monde d'une manire ngative : elle dteste et refuse le monde qu'elle peroit (le monde apparent), et en modifie ou invente l'image sa faon, se rfugiant ainsi dans un monde falsifi, qu'elle appelle monde vrai pour y croire comme une idole. Exemple : la religion chrtienne, conue pour aider les gens pauvres chapper la misre et la cruaut du monde romain, a dclar mauvaises des valeurs apprcies par les riches aristocrates, comme la beaut du corps, la richesse et les plaisirs de la vie. Elle leur a substitu une beaut de l'me et du comportement , le mpris du corps et des richesses, et la saintet du jene, de la frugalit et de l'abstinence . (Dtails) Nietzsche dcrit les nouvelles valeurs adoptes par ces tres faibles dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 7 : "Les misrables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les humbles seuls sont les bons ; les souffrants, les ncessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bnis de Dieu ; c'est eux seuls qu'appartiendra la batitude - en revanche, vous autres, vous qui tes nobles et puissants, vous tes de toute ternit les mauvais, les cruels, les lubriques, les insatiables, les impies, et, ternellement, vous demeurerez ainsi les rprouvs, les maudits, les damns !" Les valeurs artificielles adoptes par les pauvres sont contraires aux valeurs naturelles de la vie, favorables la recherche de plus de bonheur et d'emprise sur le monde ; elles s'opposent donc aux valeurs de la vie-volont de puissance. Nietzsche appelle ce processus de reprsentation dlibrment falsifi du monde peru "volont de vrit", c'est--dire volont d'une vrit fictive construite pour chapper la ralit ; cette vrit et ses valeurs sont hostiles la vie (libre expression des penchants), vie dont l'homme faible a peur. Voici un exemple.
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Lamentation de Michel : Je suis brim et mpris dans mon travail, mon mnage est en perdition, mes amis m'ont quitt et j'ai des problmes d'argent : je dteste ce monde cruel et absurde. Depuis quelques mois, je souffre d'insomnie et je passe mes nuits sur Internet ; je m'y suis cr un personnage sage et heureux qui conseille des gens esseuls dans l'art de trouver l'me sur. Pour Nietzsche, la "volont de vrit" des dfavoriss leur fait construire des idoles qu'ils vont ensuite adorer. Pour illustrer l'ide qu'un homme peut croire vrai un monde que son imagination a conu l'oppos de la vrit qu'il rejette, Nietzsche utilise, dans FP XII, 8 [2], des exemples de dductions fausses du type : Si un objet a une proprit P, il existe ncessairement un objet qui a la proprit oppose, non-P : "Ce monde est apparence, donc il y a un monde vrai". [] "Ce monde est rempli de contradictions, donc il y a un monde sans contradictions." [] Et Nietzsche attribue de telles conclusions errones la souffrance de certains hommes en train d'inventer leur vrit. Il crit la suite : "Ces conclusions sont inspires par la souffrance : au fond ce sont des dsirs qu'il y ait un tel monde ; la haine contre un monde qui fait souffrir s'exprime galement dans le fait qu'on en imagine un autre, plus valable : le ressentiment des mtaphysiciens contre le rel est ici crateur." Comme des tres faibles peuvent souffrir - par peur de l'inconnu - d'tre dans l'incomprhension, l'incertitude, ou la perception d'une apparence au lieu de la vrit, ils peuvent croire ( tort) l'existence d'une vrit qui les rassure. Nietzsche conclut dans FP XII, 8 [2] : "superstition que le bonheur soit li la vrit (confusion : le bonheur dans la certitude , dans la foi ) Nietzsche accuse les religions (qu'il assimile la religion chrtienne) d'tre la principale source de ce refus du monde rel de misre et d'injustice, et du refuge dans un monde idalis o les mchants sont punis et les bons rcompenss, o un pauvre mpris dans ce monde peut gagner le Paradis ternel s'il l'a mrit, etc. Ce monde idalis, illusion imagine partir du monde rel, est mtaphysique : pour Nietzsche, les religions ne sont pas issues d'un besoin mtaphysique des hommes, c'est le besoin mtaphysique qui rsulte des religions. Il crit dans le GS 151 : "Sous l'empire des ides religieuses on s'est habitu la reprsentation d'un autre monde [] [qui] n'est plus qu'un monde mtaphysique, [] erreur d'interprtation de certains phnomnes de la nature"
Conclusion
En crant le monde vrai , vrit artificielle pour chapper la ralit perue, un homme faible cre des valeurs hostiles cette ralit, valeurs qui s'opposent au libre cours des instincts et pulsions de la volont de puissance, c'est--dire de la vie naturelle : Nietzsche constate que la vie peut crer des valeurs hostiles la vie. Il
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gnralise souvent cette constatation, en affirmant qu'une chose peut engendrer son contraire. [Link].3 Tenus pour responsables, les privilgis sont qualifis de mchants Pour les dshrits, l'tat dtestable de la ralit s'expliquant ncessairement par la faute de responsables, ils les qualifient de mchants , leur en veulent, veulent se venger d'eux, et si possible les faire souffrir. Voil comment ces tres faibles ont adopt une morale du ressentiment, morale qui dnigre les valeurs de plaisir et estime les valeurs de souffrance contre toute logique. Voir plus bas l'influence de la religion sur la morale et la responsabilit de la religion judo-chrtienne.
[Link] Le problme philosophique des valeurs hostiles la vie
Pour Nietzsche, toute valeur tant base sur la vie et value en fonction de la vie, le problme se pose de comprendre comment la vie peut engendrer des valeurs qui lui sont hostiles. Nous venons de le voir : l'homme oblig de vivre dans une socit o il souffre de ne pouvoir satisfaire certains dsirs se rfugie dans une socit imaginaire, le monde vrai , dont certaines valeurs sont inverses par rapport celles (naturelles) du monde rel, donc hostiles la vie, aux penchants instinctifs. C'est donc la psychologie humaine, qui fait partie de la vie, qui a cr des valeurs hostiles aux valeurs naturelles de la vie-volont de puissance. Nietzsche crit dans VDP I, page 95 : "Il est d'une importance capitale d'abolir le monde vrai. Il est cause que l'on suspecte et dprcie le monde que nous sommes ; il constitue notre plus dangereux attentat contre la vie." [Link].1 L'existence des valeurs hostiles est ncessaire, invitable Pour Nietzsche, toute valeur, toute interprtation [84] est relative un homme particulier, puisqu'elle met en jeu son psychisme personnel. Certains tres faibles engendrent ncessairement des valeurs hostiles la vie, nous l'avons vu. La vie est inconcevable sans ces valeurs hostiles, car :
Ce n'est qu'en prenant aussi en compte ces valeurs hostiles, ncessairement affirmes par l'homme faible en mme temps qu'il cre son monde vrai , que cet homme peut trouver une harmonie entre ses dsirs et la ralit ; ces valeurs sont donc indispensables la ralisation de ses dsirs, et mme pour accepter de vivre au lieu de sombrer dans le nihilisme. Les actions bases sur des valeurs positives ne peuvent paratre bnfiques que s'il existe aussi des valeurs ngatives auxquelles elles s'opposent, et si les hommes qui souffrent ont pu procder une inversion des valeurs. Ces hommes ont donc la fois des valeurs de la vie relle, auxquelles ils ne peuvent chapper longtemps, et les valeurs artificielles inverses de leur monde vrai ; ils ne peuvent ignorer aucune de ces deux catgories de valeurs. De leur ct, les hommes bien dans leur peau - qui n'ont nul besoin d'chapper la ralit parce qu'elle n'est gure en conflit avec leurs valeurs - ont un souci de ralisme. Ils voient et acceptent leur vie comme ayant des cts positifs, dont ils
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profitent, et des cts ngatifs, qu'ils surmontent parce qu'ils sont forts ; ils ne voient jamais la vie exclusivement pnible ou exclusivement heureuse. Avec son souci de contredire Platon (qu'il accuse de ne voir qu'en noir et blanc) chaque fois qu'il peut, Nietzsche crit dans FP XII, 8 [2] : "Les hommes courageux et crateurs ne conoivent jamais plaisir et douleur comme ultimes questions de valeur, - ce sont des tats corrlatifs, il faut vouloir les deux si l'on veut atteindre quelque chose." [Link].2 Le monde vrai jug l'aune de la vie Nietzsche sait que l'apprhension du monde ne peut tre que perspectiviste et base sur des apparences, nous l'avons vu. Malheureusement, toute recherche de vrit est ncessairement effectue par un homme en position de faiblesse, d'inscurit, car sinon il se contenterait (pour tre heureux) de ses intuitions et des apparences perues sans rflchir, il n'inventerait pas une vrit artificielle. Toute recherche de vrit est pollue par la force vitale (ou la faiblesse) de celui qui la cherche, parce qu'il a des instincts, des pulsions et des prjugs ; incapable d'objectivit et d'honntet, il peut ne pas voir quelque chose, mal l'interprter ou mme l'inventer. Toute vrit trouve dans ces conditions a des aspects falsifis, hostiles la vie naturelle qui satisfait ses dsirs sans recours la rflexion. L'honntet exige que l'on reconnaisse ce paradoxe : c'est la non-vrit (la vrit imaginaire) qui est la condition du bonheur de l'homme faible ! Qu'il soit faible ou fort, d'ailleurs, un homme ne peut tre heureux que dans un monde peu prs conforme ses valeurs, quitte ce que tout ou partie de ce monde et de ses valeurs soit artificiel. Menant cette conclusion, la doctrine de la volont de puissance met en cause nos valeurs traditionnelles, interprtables selon les deux directions d'volution, ncessairement absolues : le Bien et le Mal (attention : ne pas confondre ces directions d'volution avec les valeurs qui portent le mme nom !). Nietzsche crit dans VDP II, chapitre V 631 : "Avouer que la non-vrit est la condition de la vie, sans doute, c'est un terrible procd pour abolir notre sentiment usuel des valeurs ;"
Critique
Quoi qu'en dise Nietzsche, un homme peut tre objectif et atteindre la vrit lorsque celle-ci ne le touche pas, ne provoque pas chez lui d'motion plus forte que la modeste satisfaction de savoir qu'il a trouv la vrit. Exemple : connatre la date du sacre de Napolon (2/12/1804) ne me touche pas ; je suis un tout petit peu plus content de la connatre que de l'ignorer, et je suis capable de la dcouvrir sans la falsifier. La primaut des sentiments et intuitions d'un homme sur sa raison en cas de conflit ne joue que lorsque l'homme est concern personnellement par l'objet de son opinion, pas lorsqu'il s'agit d'un problme sans consquence pour lui. Contester, comme le fait Nietzsche, toute possibilit de vrit objective est aller trop loin : c'est contester la vrit scientifique, par exemple, qui a tant fait progresser l'humanit. Si le dterminisme est bien un principe gnral rgissant les volutions physiques, sa version nietzschenne, la volont de puissance, ne doit servir de base qu' des raisonnements o interviennent les valeurs humaines. Bien que Nietzsche
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tende la doctrine de la volont de puissance toute la nature (avec un raisonnement assez approximatif), il vaut mieux, dans tous les cas o l'homme ne se sent pas concern dans sa recherche du bonheur, penser dterminisme. Complments sur la vrit et l'objectivit selon Nietzsche :
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Le pessimisme moderne conduit refuser le monde rel, absurde et tragique, comme le font le philosophe Schopenhauer et certains artistes romantiques. Nietzsche propose de lui substituer un pessimisme des hommes forts, capables de vivre avec ce pessimisme sans trop en souffrir, et qui ont une culture suprieure. Cette culture encourage la ralisation de soi, l'expression de sa force vitale, donc la cration artistique. L'esthtique permet une expression des sentiments dgage de toute contrainte rationnelle, donc favorable la vie car source de plaisir ; elle permet l'homme de supporter une vision pessimiste, tragique, de la ralit. Nietzsche crit dans VDP I, Livre II chapitre VI 453 "Physiologie de l'art" : "L'art nous est donn pour nous empcher de mourir de la vrit." Pour Nietzsche, l'art est donc un moyen d'chapper aux sentiments d'absurdit et de dgot de l'existence, ainsi qu'au dsespoir du nihilisme. Il crit dans NDT 7 : "Ayant pris conscience de la vrit contemple, l'homme ne peroit plus maintenant de toutes parts que l'horreur et l'absurdit de l'tre ; [] le dgot lui monte la gorge. Et, en ce pril imminent de la volont, l'art s'avance alors comme un magicien sauveur, apportant le baume secourable : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dgot de ce qu'il y a d'horrible et d'absurde dans l'existence en reprsentations, l'aide desquelles la vie est rendue possible. Ces images sont le sublime , o l'art dompte et assujettit l'horrible, et le comique , o l'art nous dlivre du dgot de l'absurde."
Critique
Dans cette citation Nietzsche propose donc chacun, pour chapper la frustration ne d'une ralit trop diffrente de ses aspirations (absurde, horrible, dgotante), de se rfugier dans l'art. Il substitue ainsi le refuge dans l'art au refuge dans la connaissance (vrit) enjolive, attitude de fuite encore plus contestable. Heureusement, ce refuge dans la consolation n'est pas sa solution prfre, qui est d'innocenter la vie, de l'accepter telle qu'elle est sans chercher d'excuse pour le Mal qu'elle impose. Je trouve malgr tout irraliste la solution du refuge dans l'art quand on voit la vie en noir. Dans le cas ci-dessus, je ne vois pas comment l'art rglerait les problmes de Michel qui le font souffrir et dsesprer. Voir aussi le paragraphe L'art doit faonner toute connaissance et toute vrit.
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Compte tenu du statut de science fondamentale qu'il attribue la psychologie en tant que thorie de la volont de puissance, et compte tenu de son opposition irrductible l'idalisme, Nietzsche se devait de dfendre une vision amorale (ni morale, ni immorale) de la psychologie. A la fin de "Par-del le bien et le mal" 23, il crit : "Toute la psychologie s'est laisse arrter jusqu'ici par des prjugs et des apprhensions d'ordre moral ; elle n'a pas os s'aventurer dans les profondeurs. La saisir comme une morphologie et une thorie volutionniste de la volont de puissance, ainsi que je le fais, voil qui n'a encore jamais effleur la pense de personne" Cette citation commence par une constatation laquelle je souscris : la psychologie n'a pas t tudie en profondeur indpendamment de considrations morales avant Freud, qui a publi son uvre clbre Die Traumdeutung (L'interprtation des rves) en 1900, et a subi comme Darwin, Copernic et Galile les sarcasmes des gens l'esprit encombr de prjugs religieux et moraux. En fait, l'humanit n'a spar la science de la religion et de la philosophie que trs progressivement, comme le montre la monumentale tude d'Arthur Koestler Les Somnambules [7] : depuis les scientifiques grecs de l'Antiquit jusqu' Darwin, il a fallu plus de 2000 ans. Nietzsche prcise sa pense ce sujet en crivant, aprs le paragraphe prcdent : "La force des prjugs moraux a pntr profondment dans le monde de la spiritualit pure, en apparence le plus froid et le plus exempt de notions prconues, et, comme il va de soi, elle a exerc une action nuisible, paralysante, aveuglante, dformante. Une vraie physio-psychologie se heurte des rsistances inconscientes dans le cur du chercheur, elle a le cur contre elle."
Commentaires
Non seulement Nietzsche a vu juste, mais la dernire phrase de ce dernier paragraphe a une implication importante et gnrale : une rsistance psychologique inconsciente, quelle que soit son origine, peut empcher un homme de penser quelque chose ou d'y rflchir ; il ne cherchera mme pas diriger sa raison dans une direction qu'il rejette priori. Il faudra une rflexion profonde, avec un souci d'objectivit et d'honntet intellectuelle qu'on rencontre rarement, pour qu'un homme arrive une conclusion contraire des convictions pralables, surtout si celles-ci sont dj incorpores au subconscient. Il est trs difficile de surmonter une dissonance cognitive (conflit qui nat lorsque quelque chose qu'on croit est contredit par une information certaine qu'on vient d'acqurir). Sartre a mme rappel que l'homme prfre souvent tre de mauvaise foi plutt que d'admettre une erreur. (Exemple du prsident Chirac [15]) Pour moi, le dterminisme humain (qui rgit le comportement d'un homme et son volution) est l'effet de son psychisme, ensemble de mcanismes dcrits par sa psychologie. En approfondissant, le psychisme met en uvre des processus mentaux bass sur des valeurs, elles-mmes provenant de 3 origines : l'hritage gntique (inn), l'acquis culturel et le contexte du moment (voir aussi [3]). Le
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contexte (perceptions et rflexions en cours, et leurs consquences prvisibles) est valu sous forme d'motions par comparaison aux valeurs qui s'appliquent. L'homme ragit ces motions par des dsirs d'volution, plus ou moins conscients et transforms par sa psychologie et son raisonnement, dsirs que Nietzsche appelle "volont de puissance". Mais contrairement Nietzsche, qui tend la porte de la "volont de puissance" en dehors du domaine animal la nature entire, je n'tends la porte du dterminisme humain qu'au rgne animal et lui seul, les lois physiques de la nature tant rgies par le dterminisme tendu [1c].
[Link] Dclin de la volont de puissance
Dans chaque situation de la nature, le dterminisme impose toujours l'application immdiate et automatique des lois physiques d'volution correspondantes : rien ne s'oppose jamais l'application de ces lois, qui n'chouent jamais. Un homme, par contre, peut chouer dans l'action entreprise, ou ne pas en tirer toute la satisfaction escompte ; il est bien oblig, alors, de s'adapter en changeant de valeur cible. La nouvelle valeur (ou le nouvel ensemble de valeurs) qui guide dsormais sa volont de puissance promet moins de plaisir, moins de croissance de la satisfaction que la prcdente, et l'homme ne l'adopte qu' regret. En adoptant une nouvelle valeur regret, l'homme passe de l'attitude prcdente de dveloppement, de conqute, une attitude de dfense contre l'adversit et l'chec. Nietzsche parle alors de "dclin de la volont de puissance" : il y a dclin chaque fois que l'homme passe d'une volont de crotre une volont de se dfendre, ou mme chaque fois que sa volont de croissance diminue. Nietzsche prte Darwin une thorie de lutte permanente pour la survie rgissant tous les instants de l'existence d'un tre vivant, alors que Darwin thorise l'volution des espces en concurrence par une meilleure adaptation l'environnement et une plus grande fcondit. Nietzsche admet qu'il existe une lutte pour survivre, mais il n'y voit qu'un pis-aller, une attitude adopte lorsque la volont de puissance ne peut pas viser la croissance (voir le paragraphe Nietzsche contre Darwin). Nietzsche pense, en consquence, qu'il y a deux sortes d'hommes : les forts qui sont le plus souvent en qute instinctive de croissance, de domination, et les faibles qui sont sur la dfensive et utilisent leur intelligence pour s'en sortir, au lieu de leur instinct (voir le paragraphe Forces actives et forces ractives).
[Link] Le perspectivisme
Raisonnement de Nietzsche Les hommes tant en lutte permanente pour la domination de l'autre, par le jeu des volonts de puissance, il est invitable qu' chaque bataille certains gagnent et d'autres perdent. Un homme qui a perdu une bataille pour la domination cherche alors d'autres satisfactions, d'autres manires ou occasions d'exprimer sa volont de puissance. Mais chacune de ces autres manires permet une expression de la volont de puissance plus limite, moins spontane, moins gnreuse, plus soumise l'instinct de conservation : la volont de puissance devient alors davantage une volont de survivre, une lutte pour la vie. Chacune de ces autres manires
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correspond une subdivision de la volont de puissance initiale, qui agit dans un domaine plus rduit. Chaque homme a alors un ensemble de domaines d'action o il peut esprer conqurir, dominer, et d'autres o il doit rsister au dsir de conqute d'autres hommes. C'est ainsi que naissent les diffrences - forces et faiblesses entre les individus, dont la vie est en permanence un ensemble de luttes. Chaque individu, ainsi diffrenci des autres, a ses propres buts, ses propres valeurs ; face toute situation, il a sa faon personnelle de voir et de juger. Mais tous ses points de vue, toutes ses valeurs restent soumis la rgle de la volont de puissance : chaque jugement de valeur est toujours par rapport aux possibilits de crotre, de se raliser. Nietzsche l'crit dans VDP I, Livre II, 58 : "Le point de vue de la valeur consiste envisager des conditions de conservation et d'accroissement pour des tres complexes" Toute valeur est par consquent relative une personne, son point de vue du moment. Il ne peut exister de valeur universelle, objective (partage par tous les individus) et durable parce qu' chaque fois qu'il y a comparaison ou jugement, il y a ncessairement un individu dont l'interprtation des faits compare ou juge, et il a une manire personnelle de le faire. Cette thorie de la connaissance de Nietzsche s'appelle perspectivisme et s'nonce ainsi : Un fait n'a de sens, de valeur, que relativement un point de vue, une certaine perspective sous laquelle une personne particulire le voit, perspective prise par rapport la vie. Pour connatre la ralit on fait donc des interprtations, dont aucune n'est vraie. Nietzsche affirme que seule une vision perspective est valable dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 12 : "Il n'existe qu'une vision perspective, il n'y a qu'une connaissance perspective ; et plus notre tat affectif entre en jeu vis--vis d'une chose, plus nous avons d'yeux, d'yeux diffrents pour cette chose, et plus sera complte notre notion de cette chose, notre objectivit ." Voir aussi la critique du ralisme. Consquences de cette indispensable mise en perspective
La chose en soi de Platon et de Kant, objective et indpendante de la vie, a un caractre illusoire ; c'est une abstraction, pas une ralit laquelle on peut croire. Il en est de mme d'autres concepts [54] absolus comme le sujet connaissant ; Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 12 : "Tenons-nous donc dornavant mieux en garde [] contre cette fabulation de concepts anciens et dangereux qui a fix un sujet connaissant, sujet pur, sans volont, sans douleur, libr du temps , gardons-nous des tentacules de notions contradictoires telles que raison pure , spiritualit absolue , connaissance en soi "
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Nietzsche contredit l tous les philosophes qui, comme Kant [74], raisonnent sur l'essence de quelque chose, et croient en l'existence de vrits objectives et de valeurs absolues comme le Bien et le Mal, le Beau et le Laid, etc. Il faut ici se rappeler le domaine d'application du perspectivisme de Nietzsche : ce qui touche l'homme, qui ne peut connatre, comprendre et juger qu'en fonction de ses valeurs, de ses habitudes, de ses prjugs, etc. La vrit objective, absolue, existe bien dans d'autres domaines comme la science, nous l'avons vu, mais il n'y a ni morale universelle ni neutralit culturelle.
Pour bien connatre une chose il faut interprter ce qu'on en voit avec le maximum de points de vue, comme la verraient le plus possible d'hommes dans le plus possible de situations. Mais en aucun cas il ne faut esprer atteindre la vrit objective ou absolue, ralit qui n'existe pas.
On peut rsumer le raisonnement de Nietzsche comme suit. Un homme apprend ds son enfance et pendant toute sa vie qu'il existe des domaines, des activits, des situations o il peut agir dans le sens de sa volont de puissance, et d'autres o il doit protger ce qu'il a (ou ce qu'il est) dj. Ces domaines, activits et situations peuvent apparatre, se transformer ou disparatre constamment, d'o un besoin permanent d'adaptation. Ce besoin est d'autant plus grand que chaque homme est en concurrence avec d'autres pour obtenir ou faire ce qu'il dsire. On peut arriver la conclusion de Nietzsche que les hommes diffrent par leurs valeurs et leurs aptitudes en rappelant une vidence : elles ne dpendent que de deux types de facteurs, l'hritage gntique et les connaissances acquises. Plus gnralement, l'apprhension perspectiviste de Nietzsche, base sur des interprtations multiples de la ralit apparente ( ce que l'on voit ), est plus adapte aux sciences de la vie (o elle est indispensable) qu'aux sciences exactes ; dans celles-ci, la ralit n'est pas ncessairement protiforme et volutive, et elle peut tre objective (la mme pour tous les observateurs), et stable dans le temps. L'approche perspectiviste de Nietzsche recommande de dcrire ce que l'on voit, pas d'en construire des modles conceptuels abstraits comme le fait la physique. Elle recommande aussi de se mfier de ses propres prjugs et prfrences, et de ne jamais croire qu'on a enfin apprhend la ralit, qui n'existe pas. [Link].1 Procdure de construction d'un point de vue - Reprsentations Dire qu'il faut de multiples points de vue pour approcher de la ralit, c'est noncer un principe. Voyons plus en dtail les tapes de la construction d'un point de vue. La construction peut dbuter par une perception physiologique : j'ai peru quelque chose par un ou plusieurs de mes cinq sens, ou mon corps a ressenti quelque chose (douleur, bien-tre, etc.). Il se peut que cette perception ne franchisse pas mon seuil de conscience [43], que je ne m'en aperoive pas ; elle reste alors inconsciente. Si j'en deviens conscient, je m'en suis fait une reprsentation : mon esprit en a une image, qui s'est construite sans effort lors du franchissement du seuil de conscience [9]. Cette image est immdiatement et automatiquement value par un processus psychique subconscient que tout homme possde, pour dterminer s'il y a un danger
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grave sans prendre le temps de rflchir ; s'il y en a un, l'homme ragit immdiatement, instinctivement, pour se protger. Qu'il y ait ou non un danger, le subconscient examine ensuite automatiquement la reprsentation, toujours en un temps trs faible. Cet examen met en uvre plusieurs processus : une reconnaissance de forme (je reconnais par exemple un visage connu, ou une configuration connue de pices d'un jeu d'checs) et une reconnaissance de mouvement (y a-t-il quelque chose qui change de manire reconnaissable, comme un objet qui vient vers moi). Ces deux processus se droulent trs vite, automatiquement, en parallle, et leur rsultat est immdiatement valu par comparaison des valeurs, en fonction de son impact potentiel favorable ou dfavorable ma volont de puissance, c'est--dire l'accroissement (ou la nondcroissance) de mon bonheur. C'est ainsi, par exemple, qu'en voyant un visage - reconnu ou non - mon psychisme s'en fait automatiquement une opinion pour chaque valeur laquelle il l'a instinctivement compar : amical ou menaant, beau ou laid, etc. Cette opinion se construit toute seule et devient consciente, et je ne pourrai la modifier qu'en raisonnant consciemment avec la volont de dpasser ma premire impression. Il est frquent que des gens ne fassent pas cet effort et en restent cette opinion intuitive ; et lorsqu'elle concerne une personne, elle peut influer sur la conduite son gard : faire ou non affaire avec, voter pour un politicien, etc. A ce moment-l il y a une reprsentation [9] dans ma conscience [43], avec une premire opinion sur son impact sur moi. Cette opinion est en gnral accompagne d'une suggestion d'attitude ou d'action adopter, point de dpart intuitif d'un raisonnement sur cette reprsentation. La plupart du temps, ma conscience dirige mon raisonnement dans une direction qui conforte l'intuition prcdente, en vrifiant ses consquences, en valuant des dtails. Plus rarement, mon esprit critique, bas sur d'autres valeurs et aid par ma mmoire, me fait remettre en cause l'attitude envisage au dpart. Je rflchis alors, pour trouver d'autres manires de satisfaire mes dsirs. Cette tape est la mme, que la reprsentation initiale de ma conscience provienne d'une perception ou d'un raisonnement : le processus est devenu itratif, chaque raisonnement gnrant une reprsentation, chaque reprsentation tant aussitt value par rapport mes valeurs, etc. Complment sur les raisonnements dductifs : Principe de raison suffisante [1n]. [Link].2 Construction d'une reprsentation selon Nietzsche Dans "Par-del le bien et le mal" 192, Nietzsche dit que l'esprit humain choisit toujours la mthode qui lui parat la plus facile pour arriver un rsultat cherch. Ainsi, il essaie toujours de se reprsenter quelque chose de nouveau partir de quelque chose qu'il connat dj, et auquel il suffit d'ajouter quelques retouches ; il crit : "La nouveaut trouve nos sens hostiles et rebelles" Chaque reprsentation [9] d'un homme comprend automatiquement une valuation de son objet par rapport lui-mme : bnfique, dangereux, etc. Cette valuation est automatique, inconsciente, immdiate. Les qualits ainsi trouves font partie intgrale de la reprsentation, elles en sont indissociables, elles sont mmorises
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avec la reprsentation et peuvent servir la retrouver ultrieurement. Nietzsche a eu l'intuition de cette vrit scientifique, en crivant : " mme dans les processus sensoriels les plus simples rgnent dj les passions : la crainte, l'amour, la haine, sans oublier la passion passive de la paresse." L'esprit humain a tendance complter une reprsentation par des proprits qui l'intresse, en les imaginant si ses sens ou sa raison n'ont pu les lui fournir ; ce processus est aussi automatique et inconscient que l'valuation prcdente : quand l'homme ne sait pas mais a besoin de savoir, il invente ; c'est l une autre vrit scientifique. Et il lui est souvent plus facile d'inventer un dtail que de le chercher dans son objet ou de raisonner pour le dduire de ce qu'il sait dj. C'est pourquoi un esprit rigoureux effectue toujours une analyse critique d'une reprsentation un tant soit peu complexe, pour vrifier sa cohrence interne et externe. Nietzsche a galement vu cela en crivant : "nous ne voyons jamais un arbre exactement et compltement, avec ses feuilles, ses branches, sa couleur, sa forme ; il nous est tellement plus facile de laisser notre imagination former un peu prs d'arbre ! Mme en prsence des vnements les plus tranges, nous ne procdons pas autrement ; nous imaginons la plus grande partie de l'vnement et nous sommes peine capables de ne pas assister en inventeurs n'importe quel phnomne. En d'autres termes, nous sommes par nature et depuis toujours habitus mentir. [] chacun est beaucoup plus artiste qu'il ne pense." [Link].3 L'erreur est indispensable la vie ! L'utilit de l'erreur pour la vie-ralisation de soi est une thse philosophique de Nietzsche, qui parat provocante au premier abord mais devient logique aprs rflexion. Raisonnement de Nietzsche Chaque fois qu'un homme se forme une opinion, dans une certaine perspective, il l'exprime et tente de l'imposer son entourage sous l'influence de sa volont de puissance ; celle-ci le pousse dominer, accrotre son emprise sur les esprits. L'homme va donc dfendre sa position exprime et entrer en conflit avec d'autres hommes, qui dfendent chacun sa propre position. Plus il dfend sa position, plus un homme a besoin d'y croire, pour tre cohrent avec lui-mme. Il finit souvent par croire fermement ce qu'il dit, transformant ainsi une simple erreur due un point de vue limit en fausset dlibre, sa volont de convaincre dpassant sa volont de rigueur : son affirmation devient vraie ses yeux parce qu'il la veut vraie ! S'il y renonait en adoptant la position d'un autre homme, il admettrait une dfaite qui le dvaloriserait ses propres yeux, ce qu'il ne peut supporter. Nietzsche crit cela dans VDP I, chapitre IV "Le monde pensable et mesurable" 308 : "La vrit est une sorte d'erreur, faute de laquelle une certaine espce d'tres vivants ne pourraient vivre. Ce qui dcide en dernier ressort, c'est la valeur pour la vie."
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L'homme prfre donc souvent une affirmation fausse, une vrit dforme, partielle ou invente qui lui permet de conserver son estime de soi, sans laquelle il ne pourrait vivre. La vie a donc besoin de l'erreur et d'affirmer qu'elle n'est pas errone !
[Link] Erreurs qu'un homme ne reconnat pas
La raison d'un homme n'est qu'un outil au service de ses valeurs, domines par ses instincts et pulsions dirait Nietzsche. En cas de conflit entre la raison et une valeur comme l'estime de soi, la raison cde toujours, l'homme choisissant ce qui conforte le mieux l'estime de lui-mme dont il ne peut se passer. Nietzsche crit sur ce sujet dans "Par-del le bien et le mal" la maxime 68 : " Je l'ai fait , dit ma mmoire. Impossible , dit mon orgueil et il n'en dmord pas. En fin de compte - c'est la mmoire qui cde." [Link].1 Le refoulement Lorsqu'une reprsentation [9] mentale qu'il vient de se construire est associe un affect insupportable l'individu la refoule, s'empchant ainsi d'en prendre conscience. C'est l d'abord une raction naturelle de dfense. Mais c'est aussi une source infinie de dfauts d'objectivit et de prjugs, bref de ractions irrationnelles ; la mauvaise foi d'une personne peut alors tre sans limite. Un vnement extrieur peut donc tre refoul et ne pas laisser d'empreinte en mmoire. Il peut aussi laisser en mmoire une empreinte qui restera refoule tant que certaines conditions affectives ne sont pas remplies, puis elle surgira dans la conscience [43]. Il est clair que le refoulement peut affecter de manire considrable, consciente ou non, la faon de l'homme de juger ou de se conduire. [Link].2 L'inconscient cognitif Contrairement au cas du refoulement o le sujet sait mais ne veut pas savoir, il y a des cas o le sujet sait mais ne sait pas qu'il sait. Dans ce dernier cas, appel inconscient cognitif, la personne a appris son insu ; elle est alors capable d'utiliser cette connaissance sans avoir fait d'effort pour l'acqurir, sans mme savoir qu'elle en dispose. Sa raction face certaines situations est inexplicable, puisque base sur un savoir cach. De nombreuses ides toutes faites sont des inconscients cognitifs, ainsi que de nombreuses croyances et coutumes qui font partie de la culture [2]. En outre, l'inconscient cognitif peut produire des intuitions ou des motions qui apparaissent spontanment dans la conscience, paraissant de ce fait transcendantes. Ce qui vient d'tre dit pour des connaissances est vrai pour des valeurs : un homme base ses jugements sur certaines valeurs dont il n'a pas conscience. Les jugements sur ces valeurs lui paressent naturels, vidents, il ne voit pas pourquoi il les remettrait en question, pourquoi il se remettrait en question. [Link].3 La dissonance cognitive C'est ainsi qu'on appelle le conflit qui nat dans l'esprit d'une personne lorsque quelque chose qu'elle croit est contredit par une information certaine qu'elle vient de comprendre. Ce conflit produit une tension psychologique souvent pnible supporter, voire insupportable car la personne se sent rabaisse ses propres yeux
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et peut-tre aussi aux yeux des autres. Souvent la personne rejette ou ignore la nouvelle information, allant alors jusqu' nier l'vidence avec une irrationalit et une mauvaise foi totales ; parfois elle invente une justification de sa croyance antrieure en la prtendant compatible avec la nouvelle information, attitude galement irrationnelle et de mauvaise foi. La dissonance cognitive a t observe aussi chez des jeunes enfants et mme chez des singes capucins. Cette incapacit pour bien des gens d'accepter d'avoir eu tort et de changer d'avis est source de nombreux conflits dans notre socit. Exemple : [15] Conseil : toujours reconnatre ses erreurs ! Pour ma part, lorsque j'ai pris conscience vers vingt ans du problme de la dissonance cognitive, je me suis entran rester intellectuellement honnte, reconnatre mes erreurs, noncer clairement et publiquement si ncessaire la nouvelle ralit laquelle j'adhrais. L'entranement a consist me persuader que je me grandissais, aux yeux des autres comme mes propres yeux, en reconnaissant m'tre tromp, et en adhrant la ralit au lieu de persister dans l'erreur. A force d'entranement j'ai russi, dans chaque dbat, chercher la vrit par la prise en compte de l'opinion des autres, et pas chercher le triomphe de mon opinion de dpart ; et chaque fois que je dcouvrais ainsi une vrit nouvelle je me sentais plus riche, et les gens avec qui je dbattais m'estimaient davantage pour mon ouverture et mon honntet. Voir aussi le paragraphe Le dni de ralit.
[Link] La force chez Nietzsche
Chez Nietzsche, la force est une mtaphore qui dsigne l'effet plus ou moins intense de l'harmonie du systme d'instincts [5] et pulsions [4] d'un individu, lorsqu'ils collaborent efficacement la bonne expression de sa volont de puissance.
Dans FP XI, 40 [42] on lit : "La seule force qui existe est de mme nature que celle de la volont : un ordre donn d'autres sujets et suivant lequel ils se transforment."
Dans FP XI, 36 [31] on lit : "Ce victorieux concept de force grce auquel nos physiciens ont cr Dieu et le monde, a encore besoin d'un complment : il faut lui attribuer une dimension intrieure que j'appellerai volont de puissance , c'est--dire apptit insatiable de dmonstration de puissance ; ou d'usage et d'exercice de puissance sous forme d'instinct crateur, etc."
Nietzsche ajoute donc au concept de force physique d'un tre vivant une force intrieure, la "volont de puissance", qui s'exprime sous forme d'instincts [5] ou de pulsions [4]. Il prcise dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 13 : "Exiger de la force qu'elle ne se manifeste pas comme force, qu'elle ne soit pas une volont de terrasser, d'assujettir et de dominer, une soif d'ennemis, de rsistances et de triomphes, c'est tout aussi insens que d'exiger de la faiblesse qu'elle se manifeste comme force.
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La force ou la faiblesse d'un homme sont des traits psychologiques caractristiques de son aptitude affronter la ralit du monde qu'il peroit, et s'y comporter en matre ou en esclave, c'est--dire de manire active ou ractive. On ne peut pas dire que les hommes sont ou faibles ou forts : un fort, par exemple, peut avoir des faiblesses. [Link].1 Quantit de force Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 13 : Une quantit dtermine de force correspond exactement la mme quantit d'instinct, de volont, d'action - bien plus, elle n'est pas autre chose que justement cet instinct, cette volont, cette action mme" Nietzsche introduit dans ce paragraphe la notion de quantit de force pour dcrire d'abord la violence des instincts et des pulsions. En quantifiant ainsi la volont de puissance, il lui attribue une proprit d'intensit que n'a pas le dterminisme scientifique, mais qu'on peut attribuer au dterminisme humain. En effet, le dterminisme scientifique et sa version enrichie, le dterminisme tendu, sont des principes qui affirment simplement que dans une situation donne la nature dclenche une volution prcise, rgie par des lois physiques dterministes. Ce dclenchement est une relation de cause effet, qui l'vidence n'est pas quantifiable : si la cause (situation-circonstances) existe, la consquence (volution) se produit ncessairement, sans restriction ni dlai. Par contre, en matire de dterminisme humain et plus gnralement de dterminisme du vivant, un grand nombre de mcanismes physiologiques comprennent des paires de processus antagonistes. Toute volution rsulte alors de l'action d'une ou plusieurs de ces paires, action plus ou moins bien coordonne, plus ou moins intense, rgie par un dterminisme quantifiable, en plus de l'action de mcanismes non apparis. Exemples : Le systme sympathique acclre le cur, le parasympathique le ralentit. Le systme sympathique dilate les bronches, le parasympathique les contracte. Selon la quantit de force, c'est--dire d'intensit d'un instinct ou d'une pulsion dans des circonstances donnes, les lois rgies par le dterminisme humain ajustent automatiquement l'quilibre de paires de mcanismes antagonistes pour produire l'effet dsir par le subconscient. Je dfinis donc chez un individu la quantit de force d'un instinct (ou de la volont de puissance) comme son degr d'irrsistibilit . Plus la force est grande, plus elle s'impose et domine l'esprit et le subconscient de l'individu, en augmentant la priorit des valeurs correspondantes dans son chelle de valeurs. A tout instant, la volont d'volution de l'individu (sa volont de puissance) est donc la rsultante des forces qui interviennent, souvent de manire antagoniste. Cette volont rsultante est dans la direction et le sens qui satisfont sa valeur dominante du moment, et son intensit correspond la quantit de force. Avec cette dfinition, la volont de puissance d'un tre vivant est caractrise par une direction, un sens et une intensit : en mathmatiques et en physique, c'est un vecteur, analogie curieuse qui s'ajoute celle entre la volont de puissance et l'entropie thermodynamique.
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A la fois vrai et faux, et de multiples points de vue La volont de puissance d'un individu rsulte d'une perptuelle lutte d'influence de pulsions [4] et d'instincts [5], chacun cherchant s'imposer aux autres - mais en fait cooprant en vue d'une interprtation unifie [84]. C'est pourquoi Nietzsche s'impose de ne jamais raisonner de manire binaire, en opposant vrai et faux ; pour lui qui voit toute la nature travers un modle d'tre vivant, une affirmation peut tre la fois vraie et fausse. Mais pour nous qui pouvons sparer ce qui vit de ce qui ne vit pas, il y a de nombreuses circonstances o une pense binaire, dterministe au sens scientifique, s'impose parce qu'elle est plus rigoureuse ; cette rigueur permet une meilleure comprhension, donc une meilleure anticipation des volutions. Nous garderons alors des recommandations de Nietzsche celle de multiplier les interprtations d'une situation, d'en considrer tous les aspects, pour la comprendre et dcider d'une action ventuelle. Nous respecterons ainsi le quatrime prcepte que Descartes a nonc dans son clbre Discours de la mthode [60] : faire partout des dnombrements si entiers et des revues si gnrales, que je fusse assur de ne rien omettre. Toute pense prend en compte la totalit de la situation du moment Les neurosciences l'affirment, et Nietzsche confirme dans FP XII, 1 [61] : "Aucune pense, aucun sentiment, aucune volont n'est n d'un instinct dtermin, c'est au contraire un tat global, toute la surface de toute la conscience, il rsulte du constat de puissance momentan de tous les instincts qui nous constituent - et donc de l'instinct alors dominant aussi bien que de ceux qui lui obissent ou lui rsistent." Nietzsche affirme avec raison que, dans le jeu de concurrence-coopration des instincts et pulsions du moment, c'est toujours leur effet global et son motion rsultante qui dterminent la volont de puissance et sa force, donc la pense qui apparat. Cette opinion tant confirme aujourd'hui par les neurosciences, on voit une fois de plus la perspicacit et l'intuition de Nietzsche. [Link].2 Forces actives et forces ractives - Hommes forts et hommes faibles Dans sa vision de la psychologie, Nietzsche appelle force d'une personne l'intensit de sa volont de puissance, notamment du dsir de dmontrer et d'augmenter sa puissance sous forme de pulsions [4] cratrices et de dfis relevs. Nietzsche distingue les forces actives des forces ractives .
Les forces actives (appeles aussi affirmatives ) sont les forces positives d'apptit de vie, de libert, de cration, d'entreprise, de don, d'affirmation de soi et de domination des faibles : ce sont des forces de matres . Ces forces actives ont donn naissance des religions positives , qui incitent l'homme accepter et aimer sa vie, et dcrivent le monde qui suit la mort de manire ngative. Ainsi, dans la religion positive des Grecs, la vie mrite d'tre vcue car elle procure du plaisir ; aprs la mort, les Enfers souterrains sont un monde de souffrances spar du monde des vivants par le fleuve Styx (dont le nom signifie hassable , qui fait frissonner de peur de la mort ).
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Les forces ractives (appeles aussi ngatives ) sont des forces qui subissent, objectent, s'opposent la vie, demandent de l'aide, critiquent les progrs et l'innovation. Elles caractrisent une force vitale maladive, et induisent des attitudes de ressentiment et de soumission face une volont plus forte : ce sont des forces d' esclaves . Ces forces ractives ont donn naissance des religions ngatives comme la religion chrtienne, qui prche la dtestation de la vie, pleine de souffrances.
Pour Nietzsche, on ne peut juger les actes d'un homme qu'en fonction de sa nature profonde : un faible l'est par la culture acquise depuis sa naissance ; il voit des dangers partout et cherche s'en protger. De mme, un fort l'est par hritage de la culture de ses ascendants, il recherche le dfi et le danger, et il cherche vaincre et dominer tout ce qui lui rsiste. La vie est cratrice de valeurs, de circonstances o la prsence ou l'absence d'un acte fait une diffrence. (Si un homme trouve qu'aucun acte n'a d'importance, qu'il ne peut rien changer qui ait de la valeur ses yeux, il est en plein nihilisme). La religion chrtienne, source de forces ractives La religion chrtienne qualifie de mauvaises les manifestations de force vitale comme l'orgueil, la gourmandise, les plaisirs des sens. Elle prconise le ressentiment envers les riches et les puissants, dcrits comme suspects et mchants. Dans l'Evangile selon Saint Luc (XVIII, 24-25) on lit : Jsus, voyant qu'il tait devenu tout triste, dit : Qu'il est difficile ceux qui ont des richesses d'entrer dans le royaume de Dieu ! Car il est plus facile un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. Dans notre France de tradition catholique, le sentiment envieux l'gard des riches et l'habitude culturelle de les considrer comme coupables, pousse beaucoup de gens de gauche dsirer qu'on leur impose une fiscalit assez lourde pour tre punitive [48]. Dans les pays de tradition protestante, au contraire, le sentiment envieux l'gard des riches existe, mais il est moins rpandu, moins intense et accompagn d'un sentiment d'admiration. La religion chrtienne glorifie les manifestations de faiblesse comme la modestie, charit, la soumission, l'autopunition. Aprs la mort, l'homme se voit promettre Paradis (dcrit comme le seul endroit o l'on peut tre pleinement heureux), Purgatoire ou l'Enfer, selon son comportement pendant sa vie, c'est--dire manifestation de la justice divine par une ternit de rcompense ou de punition. la le le la
Alors que les Grecs de l'Antiquit avaient une religion positive de joie de vivre et de disparition de l'tre aprs la mort, les chrtiens ont une religion de vie ngative, suivie d'une promesse de Paradis ternel pour ceux qui ont t vertueux. Nietzsche appelle "nihilisme" la culture impose par le christianisme (issu du platonisme et de sa morale socratique), qui a fait triompher ses forces ractives sur les forces actives de la culture romaine.
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Plaisir et souffrance
Le plaisir et la souffrance ne sont pas des valeurs ; ce sont des symptmes que la volont de puissance interprte pour trouver la direction d'volution ncessaire l'accroissement du bonheur. L'intensit d'une sensation de plaisir ou de souffrance dtermine la quantit de force de la volont de puissance qui l'interprte : plus on souffre fort, par exemple, plus la volont de puissance entrane une raction forte pour diminuer cette souffrance. Peut-on liminer la souffrance ? Eliminer la souffrance est impossible. Le fait de vivre impliquant une recherche constante de plus de plaisir ou moins de souffrance, la variation de celles-ci fait partie de la vie, qui ne se conoit pas sans elles. Ainsi, la douleur physique est le symptme qui nous avertit de quelque chose qui risque de nous apporter plus de souffrance, voire la mort : elle est donc indispensable notre vie, elle en fait partie. De son ct, la souffrance morale traduit un conflit entre des valeurs d'une personne et une situation qu'elle subit ou une menace qu'elle redoute. Plaisir, souffrance et tat de sant La prsence ou l'absence de plaisir ou de souffrance ne donnent pas de certitude concernant l'tat de sant du moment : on peut tre sain et prouver une douleur passagre, ou tre malade et prouver un plaisir passager. Ce n'est que si le plaisir ou la souffrance durent qu'on peut conclure quelque chose sur la sant. Le corps sain d'un tre fort a des mcanismes pour surmonter la douleur ou la souffrance plus efficaces que le corps malade d'un tre faible , qui n'a que des mcanismes de dfense. Les deux sortes de souffrance, selon la richesse de la vie La diffrence entre forces actives et ractives apparat dans le GS 370 : "il y a deux sortes de souffrants, d'abord ceux qui souffrent de la surabondance de la vie, qui veulent un art dionysien [8] et aussi une vision et une comprhension tragique de la vie - et ensuite ceux qui souffrent d'un appauvrissement de la vie, qui demandent l'art et la philosophie le calme, le silence, une mer lisse, la dlivrance de soi, ou bien encore l'ivresse, les convulsions, l'engourdissement, la folie". "L'tre chez qui l'abondance de vie est la plus grande, Dionysos, l'homme dionysien [8], se plat non seulement au spectacle du terrible et de l'inquitant, mais il aime le fait terrible en lui-mme, et tout le luxe de destruction, de dsagrgation, de ngation ; la mchancet, l'insanit, la laideur lui semblent permises en quelque sorte, par suite d'une surabondance de forces gnratrices et fcondantes qui est capable de faire, de chaque dsert, un pays fertile. C'est au contraire l'homme le plus souffrant, le plus pauvre en force vitale, qui aurait le plus grand besoin de douceur, d'amnit, de bont, en pense aussi bien qu'en action, et, si possible, d'un Dieu qui serait tout particulirement un Dieu des malades, un Sauveur ;" Force d'une nature et rsistance la souffrance Nietzsche pense que la force d'une nature forte lui permet de surmonter les contrarits et, plus gnralement, les souffrances ; une nature faible, au contraire,
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est excessivement irritable, accordant de ce fait une importance exagre aux situations de plaisir et de dplaisir. Patrick WOTLING l'explique dans son livre 4. page 139 : L'obsession de la souffrance est toujours le propre d'un tat de dsquilibre morbide, et l'irritabilit le signe de l'affaiblissement de l'instinct d'autodfense. ; il s'appuie sur cette citation de Nietzsche FP XIV, 14 [86] : "les maladies, et surtout les maladies nerveuses et mentales, sont des signes que manque la force dfensive de la nature forte ; c'est ce qu'indique justement l'irritabilit, de sorte que plaisir et dplaisir deviennent des problmes primordiaux." Force d'un homme et rsistance la dure vrit de l'existence Chez tout homme il y a en permanence un dcalage entre ses dsirs et la possibilit de les satisfaire ; nous en connaissons aujourd'hui une explication physiologique et c'est la source du non-tre de Sartre. L'homme agit dans le sens de ses dsirs (Nietzsche dirait : dans le sens de sa volont de puissance). Mais lorsque le dcalage est si grand que l'homme perd espoir d'amliorer son bonheur, il y a un risque de nihilisme (ngation de la ralit perue) et de refuge dans un monde imaginaire. L'homme est alors d'autant plus fort qu'il peut mieux rsister la souffrance du dcalage et au dsir de fuite devant la ralit. Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 39 : "la nature foncire de l'existence pourrait mme impliquer qu'on prt de la connatre tout entire, de telle sorte que la force d'un esprit se mesurerait la dose de vrit qu'il serait capable de supporter ou, pour parler plus clairement, au degr o il lui serait ncessaire de la diluer, de l'envelopper, de l'dulcorer, de l'amortir, de la fausser."
[Link] Le combat de Nietzsche contre les erreurs du platonisme
Nietzsche dnonce vigoureusement les illusions du platonisme (spiritualisme, idalisme [1f]) en gnral et du christianisme en particulier, parce qu' ses yeux ce sont des doctrines ractives, gnratrices d'attitudes de faiblesse, donc hostiles la vie. Pour lui, Dieu est une invention d'hommes trop faibles pour affronter la ralit, et qui se rfugient dans une ralit artificielle qu'ils ont cre de toutes pices pour tre jamais compassionnelle, bonne, juste et heureuse. Dieu est donc une idole comme le veau sacr en mtal, cre par des hommes en mal de sens pour tre ensuite adore [17]. Nietzsche dnonce aussi les consquences de la faiblesse des hommes domins par des forces ractives : frustrations ; sentiment d'impuissance et de ressentiment ; dsir de vengeance ; sentiment d'envie vis--vis des riches, des puissants, de ceux qui russissent. Il en rsulte un mal de vivre, l'envie de rien, la perte du sens de l'existence, parfois de la dpression, parfois du nihilisme. Dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 13, il crit propos de ces hommes faibles : "Quoi d'tonnant si les affects rentrs couvant sous la cendre, si la soif de vengeance et la haine utilisent leur profit cette croyance [que le monde est mchant alors qu'il pourrait ne pas l'tre], et mme au fond entretiennent avec une ferveur toute particulire cette croyance selon laquelle il est loisible au fort
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de devenir faible, l'oiseau de proie de se faire agneau : - on s'arroge ainsi le droit de rendre responsable l'oiseau de proie de ce qu'il est oiseau de proie" Nietzsche explique l que le monde est ce qu'il est, avec ses tres forts et ses tres faibles, avec ses carnassiers vous dvorer des proies sous peine de mourir de faim. Il est puril d'accuser le monde d'tre ce qu'il est sous prtexte qu'on en souffre et qu'on est impuissant le changer ; c'est aussi absurde car, en vertu du principe d'identit [88], le monde ne peut pas tre autre chose que ce qu'il est ; rver d'un monde meilleur n'est que cela, un rve, un refus de la ralit. Nietzsche explique et dplore le sentiment d'impuissance que leur faiblesse ne peut manquer d'inspirer aux tres faibles qui souffrent ; il crit la suite : "Lorsque les opprims, les crass, les asservis, sous l'empire de la ruse vindicative de l'impuissance, se persuadent : Soyons autres que les mchants, c'est--dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence personne, quiconque ne viole, ni ne blesse, qui n'attaque pas, qui n'use pas de reprsailles, et qui laisse Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient cach comme nous, les patients, les humbles et les justes. Tout cela veut dire, en somme, l'couter froidement et sans parti pris : Nous, les faibles, nous sommes dcidment faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. "
1.3
1.3.1
Le nihilisme
Dfinition habituelle
Le nihilisme est d'abord une doctrine selon laquelle rien n'existe, ni ralit ni croyance ; c'est pourquoi le dni de ralit est un nihilisme. C'est ensuite, sur le plan moral, une ngation des valeurs morales et de leur hirarchie ; c'est pourquoi pour un nihiliste le monde est dnu de sens. C'est enfin une disposition d'esprit caractrise par le dsenchantement moral et le pessimisme ; c'est pourquoi un nihiliste est dsespr.
Une impression de nant rsulte de cette dvalorisation des valeurs morales et sociales, qui perdent leur influence sur les choix humains. C'est d'abord cette dvalorisation des valeurs suprmes que Nietzsche affirme dans sa clbre phrase "Dieu est mort". Dnu des valeurs essentielles, le monde n'a pas de sens, il est absurde et inhumain, rendant donc l'homme nihiliste dsespr et pessimiste. 1.3.2 Dfinition nietzschenne Source : FP XIII, 9 [35] : "Nihilisme : le but fait dfaut ; la rponse au pourquoi ? fait dfaut ; que signifie le nihilisme? que les valeurs suprmes se dvalorisent.
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Une attitude ractive, o l'homme se contente de ragir contre une situation dsesprante laquelle il ne peut rien ; c'est une attitude dfensive d'homme faible. Une attitude hroque, o l'homme ne se laisse pas aller, mais agit dans le sens de sa volont de puissance, pour s'affirmer, changer les choses et profiter le plus possible de la vie ; c'est une attitude offensive, crative, entreprenante.
Le nihilisme ractif Nietzsche distingue deux formes de nihilisme ractif, le nihilisme actif et le nihilisme passif. Le nihilisme actif "[C'est un] signe de la puissance a c c r u e d e l ' e sp r i t " Ce nihilisme est destructeur : l'homme qui en est atteint veut dtruire sa socit et se dtruire lui-mme, car il n'espre plus rien de positif et ne peut s'affirmer et crier son dsespoir qu'en dtruisant. C'est le nihilisme des terroristes. Le nihilisme passif C'est un nihilisme de la dmission, de l'abandon, du laisser-aller, de la faiblesse. L'homme qui en est atteint a perdu ses illusions et se complait dans une inactivit o il rumine son dsespoir. Nihilisme ractif et christianisme Un homme dans le nihilisme ractif ne peut supporter le monde o il vit ; il se rfugie dans le monde vrai que nous avons dj voqu ; dans sa culture, l'Ide-illusion domine la ralit, qui n'est pas assume (le mot nihilisme vient de sa ngation). Nous avons dj vu que le christianisme est source de forces ractives. Chez les chrtiens l'me est ternelle et compte plus que le corps mortel ; l'au-del sanctionne et compense les actes et souffrances d'ici-bas, etc. La religion permet l'homme de fuir le rel, d'apaiser son sentiment d'impuissance et sa dtresse, de lui donner un espoir dans l'au-del. Le clerg s'allie aux princes pour asservir et exploiter le peuple au nom de vrits rvles qu'il proclame cet effet, collusion dnonce aussi par Karl Marx. Le sujet d'un royaume chrtien doit respecter son Roi par la grce de Dieu et lui obir sans discuter son bon plaisir. Le nihilisme hroque C'est le nihilisme des tres forts, des hros . Pour eux, la mort de Dieu et la disparition des valeurs traditionnelles est une bonne nouvelle, une occasion de changer le monde, de s'affirmer avec une joie dionysiaque [8], dans le sens de sa volont de puissance. Un nihiliste hroque accepte de vivre dans un monde dnu de sens parce qu'il lui en donne un, celui qu'il veut et cre en tant qu'artiste. Il l'accepte aussi parce que la recherche d'un tel sens n'est qu'une curiosit mtaphysique dplace : il faut accepter le monde et le destin tels qu'ils sont. Mieux mme, il faut aimer les aspects
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de la vie que les faibles dplorent : le mal, la maladie, la souffrance, la mchancet, la cruaut, le mensonge, etc., parce qu'ils font partie de la vie. Crateur, le nihiliste hroque considre le dcalage entre la situation perue et l'idal comme un dfi relever. Un adepte du nihilisme hroque ne se rfugie pas dans le rve pour fuir la ralit et n'a pas besoin d'idoles. Sa philosophie exclut la transcendance divine et affirme que le sens de l'Homme est en lui-mme, et que son devenir ne dpend que de lui. Nietzsche dcrit les qualits de l'homme nouveau dans "Par-del le bien et le mal" 56, o il annonce aussi, la fin, sa doctrine de l'Eternel retour : "si [] on a pntr et sond jusqu'au fond la pense la plus radicalement ngatrice du monde qui soit - par-del le bien et le mal, et non plus, comme Bouddha et Schopenhauer, en restant prisonnier du leurre de la morale, - on ouvrira peut-tre les yeux [] sur l'idal oppos : celui de l'homme le plus exubrant, le plus vivant, le plus consentant au monde, qui non seulement a appris s'accommoder de la ralit telle qu'elle fut et telle qu'elle est et la supporter, mais encore rclame qu'elle se rpte telle qu'elle fut et telle qu'elle est, de toute ternit" L'homme nouveau de Nietzsche n'est ni nihiliste ractif, ni prisonnier d'une morale qui ignore sa volont de puissance, mais en harmonie avec le monde et souhaitant le rester.
[Link] Le nihilisme dans l'histoire de l'humanit
Nietzsche exprime le sentiment d'absence de finalit dans l'apparition et l'volution de l'humanit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 28 : "l'homme, l'animal-homme, n'a eu jusqu' prsent aucun sens. Son existence sur la terre tait sans but ; pourquoi l'homme ? - c'tait l une question sans rponse ; la volont de l'homme et de la terre manquait ; derrire chaque puissante destine humaine retentissait plus puissamment encore le refrain dsol : En vain ! " "une immense lacune environnait l'homme, - il ne savait pas se justifier soimme, s'interprter, s'affirmer, il souffrait devant le problme du sens de la vie." "L'homme [] ne rejette pas la souffrance en soi : il la veut, il la cherche mme, pourvu qu'on lui montre la raison d'tre, le pourquoi de cette souffrance. Le nonsens de la douleur, et non la douleur elle-mme est la maldiction qui a jusqu' prsent pes sur l'humanit" Dtestation de la ralit, le nihilisme ractif engendre un pessimisme, une fatigue de vivre, un sentiment si fort de vanit des efforts qu'il mne au ressentiment et souvent au dsespoir, voire l'immoralisme, la rbellion et la justification du suicide ou du meurtre. (Voir : Sens de la vie [93]) Le nihilisme ractif svit beaucoup de nos jours, les gens ayant perdu beaucoup de valeurs et ne croyant plus grand-chose [1g]. Des adolescents se sont suicids parce qu'une campagne de dnigrement sur Facebook de leurs qualits, de leurs actes ou de leur physique leur a fait perdre la foi en leur dignit humaine ; des fous assassinent des enfants dans des coles
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1.3.3 Les idoles du christianisme, des Lumires et du communisme Les nihilistes faibles dnoncent et nient la vie relle (d'o le terme nihilisme), et inventent un monde artificiel (que nous avons appel plus haut monde vrai ) aux valeurs inverses par rapport aux valeurs naturelles de la vraie vie, pour y croire et se consoler de la duret de celle-ci. Nietzsche dit ce propos que l'homme s'est cr des idoles [comme le veau sacr en mtal [17] ] pour y croire ; son nihilisme oppose le rve du monde vrai la seule ralit accessible, celle du monde apparent. Nietzsche dfinit la notion d'idole dans la prface de "Ecce Homo" Avant-propos 2 : "Je n'rige pas de nouvelles idoles ; que les anciennes apprennent d'abord ce qu'il en cote d'avoir des pieds d'argile. Renverser des idoles - j'appelle ainsi toute espce d'idal - voil bien plutt mon affaire. Dans la mme mesure o l'on a imagin par un mensonge un monde idal, on a enlev la ralit sa valeur, son sens, sa vracit Le monde vrai et le monde de l'apparence , traduisez : le monde invent et la ralit... Le mensonge de l'idal a t jusqu' prsent la maldiction suspendue au-dessus de la ralit. L'humanit elle-mme, force de se pntrer de ce mensonge, a t fausse et falsifie jusque dans ses instincts les plus profonds, - jusqu' l'adoration des valeurs inverses de celles qui lui garantiraient l'panouissement, l'avenir, le droit minent l'avenir." Pour Nietzsche, le nihilisme des hommes faibles est accompagn d'une perte de puissance, ainsi que des dsirs et des idaux la base des valeurs de la vie relle. La clbre phrase "Dieu est mort !" affirme notamment la perte actuelle de justification et d'influence du spiritualisme [1f] et des valeurs associes aux religions rvles. 1.3.4 Dnonciation du christianisme
Une violente critique du christianisme On lit dans "L'antchrist" 15 : "Dans le christianisme, ni la morale, ni la religion ne sont en contact avec la ralit. Rien que des causes imaginaires ( Dieu , l'me , moi , esprit , libre arbitre []) ; rien que des effets imaginaires ( le pch , le salut , la grce , l'expiation , le pardon des pchs ). Une relation entre des tres imaginaires ( Dieu , esprits , mes ) ; une imaginaire science naturelle (anthropocentrique ; une absence totale de la notion de cause naturelle) ; une psychologie imaginaire (une complte incomprhension de soimme, des interprtations de sentiments gnraux agrables ou dsagrables [] l'aide du langage figur des idiosyncrasies religieuses et morales - le repentir , la voix de la conscience la tentation du diable , la prsence de Dieu ) ; une tlologie imaginaire ( le Royaume de Dieu , le Jugement dernier , la vie ternelle ). Ce pur monde de fiction se distingue trs son dsavantage du monde des rves, puisque celui-ci reflte la ralit, tandis que l'autre ne fait que la fausser, la dprcier et la nier. Aprs que le concept nature fut invent, en tant qu'opposition au concept Dieu , naturel devint l'quivalent de mprisable - tout ce monde de fictions a sa racine dans la haine contre le naturel (- la ralit ! -), elle est l'expression du profond dplaisir que cause la ralit...
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Mais ceci explique tout. Qui donc est seul avoir des raisons pour sortir de la ralit par un mensonge ? Celui qu'elle fait souffrir. Mais souffrir de la ralit, dans ce cas-l, signifie tre soi-mme une ralit manque... La prpondrance des sentiments de peine sur les sentiments de plaisir est la cause de cette religion, de cette morale fictives : un tel excs donne la formule pour la dcadence..." "tre soi-mme une ralit manque" signifie tre soi-mme inadapt au monde rel. - Dtails sur la tlologie : [10] - Dtails sur la dcadence. Le christianisme est responsable de la propagation du nihilisme Nietzsche attribue au christianisme la propagation du nihilisme. Il l'attaque violemment dans "La Naissance de la Tragdie" 5 "Essai d'autocritique" : "Le christianisme fut, ds lorigine, essentiellement et radicalement, satit et dgot de la vie pour la vie, qui se dissimulent, se dguisent seulement sous le travesti de la foi en une autre vie, en une vie meilleure . La haine du monde , lanathme aux passions, la peur de la beaut et de la volupt, un au-del futur invent pour mieux dnigrer le prsent, au fond un dsir de nant, de mort, de repos, jusquau sabbat des sabbats , - tout cela, aussi bien que la prtention absolue du christianisme ne tenir compte que des valeurs morales, me parut toujours la forme la plus dangereuse, la plus inquitante dune volont danantissement , tout au moins un signe de lassitude morbide, de dcouragement profond, dpuisement, dappauvrissement de la vie, - car, au nom de la morale (en particulier de la morale chrtienne, cest--dire absolue), nous devons toujours et inluctablement donner tort la vie, parce que la vie est quelque chose dessentiellement immoral, - nous devons enfin touffer la vie sous le poids du mpris et de lternelle ngation, comme indigne dtre dsire et dnue en soi de la valeur dtre vcue. La morale elle-mme - quoi ? la morale ne serait-elle pas une volont de ngation de la vie , un secret instinct danantissement, un principe de ruine, de dchance, de dnigrement, un commencement de fin ? et par consquent le danger des dangers ?" Nietzsche poursuit le texte prcdent en prsentant la solution morale qu'il propose, une solution antichrtienne qu'il nomme doctrine dionysienne [8]: "Cest contre la morale que, dans ce livre, mon instinct se reconnut comme dfenseur de la vie, et quil se cra une doctrine et une valuation de la vie absolument contraire [ la morale], purement artistique, antichrtienne. Comment la nommer ? Comme philologue et ouvrier dans lart dexprimer, je la baptisai, non sans quelque libert, - qui pourrait dire le vrai nom de lAntchrist ? - du nom dun dieu grec : je la nommai dionysienne." Deux dtails importants de l'enseignement du christianisme Le christianisme enseigne que :
L'homme a une nature corrompue depuis le Pch originel [25]. (A l'poque de Jsus, les fils et descendants d'un coupable taient aussi considrs comme coupables pendant un certain nombre de gnrations. Cette conception absurde de la responsabilit a, heureusement, disparu ; ainsi, les Allemands du XXIe sicle ne sont pas responsables du gnocide perptr par
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les nazis de 1940-45 sur les juifs, la Shoah. Hlas, l'Eglise catholique n'est jamais revenue sur la rvoltante absurdit du Pch originel.)
Ce sont des hommes qui ont crucifi Jsus, innocent fils de Dieu venu pour racheter leurs pchs et les sauver ; ils sont donc coupables jamais et doivent avoir mauvaise conscience. (Mme remarque que prcdemment sur la transmission de responsabilit).
1.3.5 Dieu est mort ! Source : "Le Gai savoir" 125 "Le dment" Dans ce clbre aphorisme, dont le titre peut aussi se traduire par "L'insens", Nietzsche crit notamment : "O est pass Dieu ? [lana le dment], je vais vous le dire ! Nous l'avons tu, vous et moi ! Nous sommes tous des assassins !" "Ne sentons-nous rien encore de la dcomposition divine ? - les dieux aussi se dcomposent ! Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et [c'est] nous [qui] l'avons tu ! On peut voir deux sens dans le cri "Dieu est mort !". 1. Jsus est mort, tu par des hommes comme nous (les athes l'esprit libre). Nous avons russi le tuer, avec ce qu'il reprsente de faiblesse, de dni de ralit, de sentiment de culpabilit depuis le Pch originel [25], de promesses illusoires. Bien qu'il y ait encore des croyants, notre culture actuelle est de plus en plus athe : la foi est devenue une affaire prive, qui ne structure plus la socit comme au Moyen Age ; et notre philosophie est de plus en plus matrialiste. Nous avons russi nous dbarrasser de l'essentiel des prceptes ractifs et inhibants du christianisme. Nietzsche affirme que nous avons tu l'ide de Dieu et que, contrairement l'affirmation de rsurrection de l'Evangile (Matthieu 28 :57), "Dieu demeure mort !" Il crit dans "La Gnalogie de la Morale" II 20 : "Le sentiment de la dette envers la divinit n'a cess de crotre pendant des milliers d'annes, toujours dans la mme proportion o l'ide de Dieu et le sentiment de la divinit ont grandi et se sont dvelopps sur la terre." Nietzsche dcrit l les obligations et coutumes religieuses (honorer Dieu, respecter les prtres, aller la messe, construire des cathdrales, etc.) comme des dettes envers Dieu qu'il faut honorer. Une dette importante, selon l'Eglise catholique, est celle envers Jsus, venu sur Terre pour racheter les pchs des hommes, commencer par le Pch originel ; et selon la trs ancienne coutume, la dette pour ce pch s'est transmise travers toutes les gnrations suivantes, jusqu' nos jours. Nietzsche poursuit un peu plus loin : "L'avnement du dieu chrtien, l'expression maximale du divin atteinte jusque-l, a aussi fait clore sur la terre le maximum de sentiment d'obligation. A supposer que nous ayons commenc entrer dans le mouvement contraire, il serait permis de conclure, avec quelque vraisemblance, du dclin irrsistible de la foi au dieu chrtien, un dclin de la conscience de la faute chez l'homme, dclin dj considrable aujourd'hui ; on ne pourrait mme exclure que le triomphe complet et dfinitif de l'athisme libre l'humanit de tout sentiment de dette
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2.
envers son origine, sa causa prima [cause premire]. L'athisme et une sorte de seconde innocence sont lis l'un l'autre." Nietzsche ne suppose pas que "nous avons commenc entrer dans le mouvement contraire", il en est certain en s'criant "Dieu est mort !". Il en tire une consquence importante pour notre socit : le dclin des sentiments de faute et de culpabilit. Il s'en rjouit, parce que ce dclin implique pour les gens une plus grande libert, donc une meilleure possibilit de se raliser, de profiter de la vie, bref de vivre au sens de la volont de puissance. A mon avis ce dclin des sentiments de faute et de culpabilit, particulirement manifeste depuis mai 1968, entrane aussi, hlas, une perte de respect qui a des consquences socitales dplorables [1g]. Mais Nietzsche est oblig de constater que, parmi les non-croyants, rares sont les vrais athes, les esprits suprieurs comme lui qui, ayant rflchi aux consquences d'une attitude passive face la vie avec ses problmes de nihilisme ractif, ont adopt un nihilisme hroque avec joie, d'o le titre "Le Gai savoir". Nietzsche est donc oblig de reconnatre que l'heure du triomphe final des forces actives n'est pas encore venue : "Je viens trop tt, dit-il alors, ce n'est pas encore mon heure. Cet vnement formidable est encore en route et voyage, - il n'est pas encore arriv jusqu'aux oreilles des hommes. La foudre et le tonnerre ont besoin de temps [] pour tre vus et entendus." Complment sur les raisons de la victoire de l'athisme. 1.3.6 La contestation de Nietzsche
Nietzsche s'oppose l'humanisme des Lumires et au communisme Nietzsche reproche au christianisme d'avoir inculqu aux hommes du rve pour fuir la ralit. Mais il constate que l'humanisme [70] des Lumires [26] et le communisme en ont fait autant, le premier en promettant le bonheur par la Raison, la Science et la Libert, le second en promettant le bonheur conomique et social par un communisme utopique. Il reconnat que l'humanisme des Lumires a combattu victorieusement l'obscurantisme et l'infantilisme propags par l'Eglise, mais cela ne compense pas, ses yeux, son caractre idaliste, aussi pernicieux que celui du communisme. Il accuse donc les Lumires et le communisme d'tre tous deux des idoles que les hommes ont fabriques pour les adorer. Ce que Nietzsche conteste dans notre civilisation Nietzsche refuse toute autorit d'origine socitale, religieuse ou morale, qu'il remplace par la confiance dans le seul jugement individuel : il est frocement individualiste, non-conformiste, antisocial, aimant la fantaisie, la spontanit et l'art. Dans notre civilisation qu'il trouve absurde, en contradiction avec les attentes nes des valeurs naturelles, Nietzsche est fier de sa comprhension de cette absurdit, avec son amoralit. Conscient que les hommes qui comprennent le monde comme lui sont rares, il a le sentiment d'appartenir une lite intellectuelle, une lite de philosophes hlas impuissante.
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Les reproches faits aux "grands hommes" Dans "Le Gai savoir" 28 "Nuire par ses meilleurs qualits" Nietzsche reproche aux "grands hommes" d'avoir pouss la plupart des autres hommes, plus faibles, au nihilisme, leur faisant ainsi perdre leurs qualits, ses yeux naturelles, de raison et d'gosme. Nietzsche reproche aux hommes exceptionnels - des gens comme Jsus et Descartes - de propager des valeurs comme la croyance en des vrits indmontrables et le dsintressement, les mettant ainsi en conflit avec les pulsions [4] naturelles qui les poussent rflchir par eux-mmes et tre gostes. Je trouve que le reproche de Nietzsche s'applique bien aussi Marx [71] et Engels, dont la socit communiste idale suppose des citoyens si honntes, travailleurs et altruistes qu'elle en devient utopique. Les expriences de gouvernement communiste se sont termines par le dsastre conomique et l'alination politique ; exemples : l'URSS et ses satellites, les dmocraties populaires , Cuba et la Core du Nord. La Chine est le seul contre-exemple : un gouvernement tyrannique y dirige une conomie ultralibrale, o les citoyens obtiennent une croissance de leur niveau de vie en change d'une alination de leur libert et d'injustices dues la corruption. 1.3.7 L'absence de sens du monde actuel Je dplore souvent l'absence de sens du monde actuel pour la plupart des gens, qui ont raison de ne pas lui trouver de finalit, de but mobilisateur, d'espoir de progrs.
Pourquoi le libralisme conomique, qui a conduit au capitalisme, et vers quoi tend ce dernier ? Vers la possession de toujours plus d'objets par toujours plus de gens ? Vers des tlphones portables renouvels plus souvent ? Vers des coiffures ou des vtements qu'on change chaque nouvelle mode ? Les peuples pauvres ont besoin de plus d'objets pour sortir de leur misre en accdant plus de confort, mais nous ? En fait, le capitalisme ne tend vers rien et personne ne dirige son volution. L'conomie actuelle est rgie par les forces aveugles des marchs de biens, de services et de capitaux, marchs que personne ne contrle parce qu'ils voluent au gr de l'offre et de la demande. Les gouvernements - particulirement en France, depuis 1945 - interviennent avec des lois, des subventions et des impts, mais leur pouvoir est limit par la dimension mondiale des problmes et le fait que les pays se font plus souvent concurrence qu'ils ne s'entendent : l'gosme et la loi du plus fort rgnent. La concurrence rgit tous les domaines : les marchs, les media esclaves de l'audimat, les embauches o il y a souvent plus de candidats que de postes, la recherche o il faut publier plus que les autres pour avoir des crdits, la politique o il faut gagner des voix coups de promesses irralisables et de distributions d'argent emprunt, etc. Cette concurrence est aussi aveugle. Elle ne connat qu'une loi : gagner contre les autres ; chacun dfend ses intrts sans souci de moralit, mais seulement de lgalit pour viter les amendes et la prison. Dans cette situation, les gens se sentent d'autant plus impuissants que leur manque de culture conomique et de culture gnrale fait qu'ils ne comprennent pas les mcanismes et forces complexes en jeu. Face l'Etat et aux problmes conomiques, ils n'ont qu'un bulletin de vote et la possibilit de dnigrer et d'accuser sur Internet, moyens qui ne leur paraissent gure efficaces ; ils sont frustrs et n'esprent gure le progrs, les sondages le montrent.
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Pourquoi un fabricant ne peut-il survivre qu'en perfectionnant sans cesse ses articles et en inventant jet continu de nouveaux produits obsolescence programme ? Parce qu'il est en concurrence, ou parce que ses clients veulent tout le temps des nouveauts ? Pourquoi la pression concurrentielle sur les entreprises force-t-elle autant de leurs salaris se dpasser jusqu' perdre leur sant ? Ces contraintes inhumaines ont-elles une chance de diminuer ? Pourquoi les progrs des tlcommunications - tlphone portable, Internet et rseaux sociaux - rendent-ils des gens si inquiets qu'ils restent jour et nuit l'coute des appels, messages ou nouvelles pouvant les concerner ? Pourquoi tant de gens n'arrivent-ils plus se dconnecter, trouver du temps pour eux et leur famille ? Quel sens ont tous ces progrs, et en ont-ils un ? Pourquoi cette impuissance des politiciens nationaux donner leur peuple du travail et de la scurit ? Parce que la mondialisation leur enlve toute marge de manuvre ? Mais qui est responsable de cette redoutable mondialisation ? Pourquoi ce sentiment d'impuissance des citoyens, dont le vote n'arrive jamais leur procurer la scurit ou mme la stabilit de l'emploi ? Pourquoi y a-t-il de plus en plus de jeunes sans emploi, d'adultes en emploi prcaire, de jeunes couples qui ne peuvent pas se loger ? Est-ce qu'une amlioration est possible ? Pourquoi vit-on, depuis quelques annes, sous des menaces constantes : crises financire et conomique qui n'en finissent plus, maladies et catastrophes climatiques dclenches par la pollution de l'environnement ? Pourquoi personne n'a-t-il une solution ? Pourquoi suis-je condamn subir sans pouvoir ragir ? Pourquoi n'y a-t-il pas de grand projet mondial qui mobilise les peuples : gouvernement mondial, conqute spatiale, radication de la maladie, limination des tyrannies Pourquoi cette absence de leader ? La vie en socit n'a pas toujours t sans but. Pendant le Moyen Age, le but tait Dieu : pour Lui on btissait des cathdrales et on faisait des croisades. Pendant le sicle des Lumires [26], on esprait en mme temps la fin des tyrannies et la comprhension du monde par la Raison et la Science. Mais aujourd'hui, plus de but, donc comment esprer ?
La difficult de vivre sans but et avec des questions sans rponse Un tre vivant a des dsirs du seul fait qu'il vit ; sans dsir il serait mort, et tout dsir engendre un but. Nietzsche crit dans sa 3me dissertation de "La Gnalogie de la Morale" 1 : "[le fait essentiel de la volont humaine est] son horreur du vide : il lui faut un but, et il prfre encore avoir la volont du nant que de ne point vouloir du tout." Cette horreur du vide se traduit aussi par la difficult de vivre avec des questions sans rponse, surtout lorsque ces questions sont importantes, voire existentielles. L'absence de rponse aux questions ci-dessus, et mme d'espoir d'avoir une rponse un jour, dmoralise beaucoup de gens. Dans ce passage, Nietzsche dit que la psychologie humaine rend prfrable la vie dans un monde artificiel, aux valeurs opposes celles de la nature (la volont du nant), une vie o tout se vaut et rien ne mrite l'effort, vie qu'on n'a pas envie de vivre.
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Le trop grand contraste entre les valeurs admises et la vie subie Il y a une norme diffrence, aujourd'hui, entre la situation que les gens vivent - en fait qu'ils subissent - et leurs dsirs. Beaucoup ont perdu espoir d'amliorer cette situation. Certains se rfugient dans les spectacles (4 heures de tlvision par jour, en moyenne), d'autres dans les jeux lectroniques ou les rencontres sur Internet, d'autres dans la boisson ou la drogue. Leur attitude trahit une formidable dvaluation des valeurs traditionnelles, celles de la culture qu'ils ont reue de leurs parents et qui demeure encore la rfrence, la culture normale . La perte de valeurs se traduit d'abord par une perte de respect. Pour la religion : l'athisme progresse ; pour les institutions : la Rpublique est conteste dans ses lois, sa langue et ses murs dans certains quartiers ; pour le respect du savoir : le corps enseignant a perdu le respect des lves ; pour le respect de l'engagement quand on fonde une famille : la moiti des unions (avec ou sans mariage) se terminent par une sparation au bout de quelques annes. Par rapport aux annes 1960, l'attitude des gens a volu vers le cynisme [72]. C'est qui se coiffera et s'habillera d'une manire choquante, cheveux et barbe hirsutes, jeans dchirs et dlavs, chaussures de sport sales : les gens veulent ainsi montrer par l'image d'eux-mmes qu'ils se moquent des valeurs et coutumes de leurs parents, qu'ils sont libres de s'affirmer par la laideur et la salet. Dans nos banlieues, l'ignorance et la grossiret sont revendiques par beaucoup de jeunes, en mme temps que leur mpris des lois de la Rpublique et de sa police. L'attitude de ces jeunes est ambivalente.
D'une part elle montre un mpris de l'opinion des autres, qu'on n'est plus tenu de respecter : beaucoup de jeunes se sentent gaux avec leurs ans en droits et en absence de devoirs ; ils manquent de culture, de respect des autres et des institutions, et mme de politesse. Ils ne connaissent plus l'histoire de France et sa gographie, nos grands auteurs et philosophes : bas ces fossiles ! Ils ignorent la culture traditionnelle, mais connaissent et admirent les grands sportifs et les chanteurs braillards qui se trmoussent. D'autre part ils tiennent beaucoup occuper une place dans le monde, avoir de l'importance aux yeux des autres. C'est pourquoi ils affirment tant leur existence par des tags sur les murs, et par leur prsence sur un rseau social comme Facebook o ils donnent une image d'eux-mmes qui doit les valoriser et leur apporter la maximum d'approbation et d' amis .
Dans un couple, chacun veut recevoir beaucoup (normal, c'est son d !) et donner peu. Mme attitude envers l'Etat, dont on attend beaucoup mais qui on veut payer le moins possible d'impts ! Pour beaucoup de gens le monde actuel n'a pas de sens, parce que leur socit a perdu une trop grande part des valeurs d'une culture traditionnelle qui avait fait ses preuves dans la dure. Pour trouver de nouveau un sens au monde o ils vivent, ils devraient commencer par le comprendre, avec son progrs technique en rvolution permanente et ses mcanismes conomiques mondialiss ; cela exige d'acqurir des connaissances et de rflchir, des efforts que l'enseignement primaire et secondaire ne leur apprend plus faire.
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1.4
Avant de poursuivre l'tude de la pense de Nietzsche, nous avons besoin d'un bref rappel de la cosmologie des Grecs du temps de Platon (n vers 428 avant J.-C., mort en 347 avant J.-C.), et de ses consquences en matire d'organisation de la socit, de forme de gouvernement, de justice et de morale ; Nietzsche s'en est beaucoup inspir. La cosmologie des anciens Grecs A l'poque de Platon, les Grecs se reprsentaient l'Univers (la Terre, les astres, les lments comme l'eau et l'air, les tres vivants, bref tout ce qui existe) comme un Tout qu'ils appelaient cosmos depuis Pythagore, au VIe sicle avant J.-C. Le mot cosmos dsignait la fois le monde, l'Univers et l'ordre (par opposition au dsordre) ; c'tait une ralit intelligible, une abstraction, pas une ralit physique. Les Grecs considraient le cosmos comme organis, harmonieux et beau, contrairement notre vision actuelle du monde, rgi par un dterminisme physique et conomique inhumain, dnu de finalit et amoral. Le cosmos avait une me ternelle et un corps, tous deux immatriels et vivant en autarcie, conception anthropomorphique. Enfin, le mot cosmos avait aussi un sens moral, esthtique et politique. N'ayant pas t cre par les hommes, l'abstraction anthropomorphique harmonieuse et belle qu'est le cosmos est donc divine pour les Grecs, par dfinition mme de la divinit, donc suprieure aux hommes qui elle s'impose. Ceux-ci doivent donc en respecter les principes d'harmonie et de hirarchie en toutes circonstances : pour un ancien Grec, une action ou une situation est bonne si et seulement si elle est conforme l'harmonie naturelle : la morale et la justice drivent de la cosmologie. On voit ici le raisonnement dogmatique des Grecs : partir de la nature dont les ralits admirables s'imposaient eux, ils ont imagin le cosmos et ses proprits parfaites, en ont dduit le caractre divin, et ont dduit du tout l'obligation de respecter ses principes d'harmonie et d'organisation hirarchise dans tout ce qu'ils faisaient. Un monde hirarchis Qu'il s'agisse de la Terre et des astres qui l'entourent, ou de l'organisation de la socit, le monde des Grecs tait hirarchis - et cette hirarchie traduisait l'harmonie, l'organisation bonne. Le monde avait un ordre naturel : ce qui est bon en haut, ce qui est moins bon en dessous, et ce qui est mdiocre tout en bas. L'organisation des reprsentations [9] du monde tait galement hirarchique : les ides - au premier rang desquelles les concepts de cosmos et d'harmonie - taient la seule ralit ; elles taient suprieures aux objets du monde sensible.
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L'essence prcde l'existence - Spiritualisme (idalisme) Les Grecs du temps de Platon taient spiritualistes (idalistes) [1f]. Pour qu'un objet physique existe, il fallait qu'il en existe au pralable une description complte sous forme d'Ide, l' essence . Et pour que cette abstraction existe, il fallait (conformment au postulat de causalit) qu'elle ait t cre, donc qu'un Crateur prexiste tout l'Univers, donc qu'il soit divin ; il fallait en outre que le crateur d'une essence ait eu un dessein, pour la dfinir de manire intelligible. Pour les Grecs, donc, l'essence prcde l'existence et il n'y a d'autre absolu que l'esprit. Selon la doctrine du spiritualisme mtaphysique (celui de Descartes, par exemple) il n'existe que deux types distincts de substances : la matire ( substance tendue ) et l'esprit ( substance pensante ). Par la suite, d'autres philosophes (matrialistes [1f], comme Sartre) ont postul l'oppos : l'existence prcde l'essence ; c'est l'homme, grce son libre arbitre, qui choisit sa vie, ce qu'il sera et ce qu'il fera, donc cre sa propre dfinition et en est responsable. Une socit avec une hirarchie de classes La cit grecque tait organise selon le modle cosmologique. Sa hirarchie de classes (castes) tait ncessairement bonne pour ses citoyens, puisqu'elle avait la mme structure harmonieuse que la nature. Chaque homme y avait sa place ; sa condition, sa fonction taient clairement dfinies, et il n'aurait pas t juste qu'il en changet, l'harmonie de la cit en aurait souffert. Le gouvernement de la cit grecque tait donc aristocratique. Les aristocrates tant par origine familiale et culturelle les meilleurs, ils taient faits pour gouverner. En dessous de leur classe, il y avait celle des soldats, faits pour dfendre la cit ; en dessous encore, il y avait les artisans et ouvriers, faits pour travailler avec got ; et en bas de l'chelle il y avait les esclaves, faits pour obir et assurer l'essentiel de la production agricole. Ces classes rsultant de la naissance et de la culture, elles taient lgitimes et nul ne pouvait en sortir. Le mot dmocratie reprsentait, pour les Grecs, le gouvernement par le peuple des aristocrates, pas par les autres citoyens ou leurs ventuels reprsentants. Dans la dmocratie grecque, chaque aristocrate au gouvernement avait une voix gale lors des votes pour prendre une dcision. A cette hirarchie de classes sociales correspondait des qualits requises pour leurs membres. Les aristocrates devaient tre intelligents, pour pouvoir gouverner ; les soldats devaient tre courageux, pour pouvoir se battre ; les artisans et ouvriers devaient tre habiles et pouvoir s'adapter pour raliser tous les travaux qu'on leur commandait, et ils devaient tre tolrants et modrs. Ces qualits de tolrance et de modration facilitant la vie commune, elles taient recommandes toutes les classes sociales. La justice Pour les Grecs, tait moral et juste ce qui tait en harmonie avec l'ordre du monde. Puisqu'un aristocrate tait suprieur un artisan, il tait juste qu'il ait raison et l'autre tort, quelles que soient les circonstances d'un ventuel dsaccord. La justice n'avait donc pas besoin de commandements d'origine divine, comme dans le judasme ou le christianisme.
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Si, par exemple, un artisan qui s'tait enrichi par son travail tentait d'accder la classe des soldats ou celle des aristocrates, il avait tort car il brisait l'harmonie naturelle de la socit, o chacun devait rester sa place. Il n'y avait donc aucune possibilit de dmocratie au sens o nous l'entendons aujourd'hui, parce que les hommes taient naturellement ingaux et que leur accorder une galit lors de la prise de dcisions tait injuste, contre nature. La morale issue de la cosmologie Les Grecs ont constat qu'entre tres vivants de la nature c'est la loi du plus fort qui rgne. Un chat agit donc conformment sa nature de chat, c'est--dire bien, lorsqu'il tue une souris ou lorsqu'il la fait souffrir en jouant avec. Un chat n'a aucune raison de faire du bien une souris, de ne pas la faire souffrir lorsqu'il en a envie. De mme, l'homme vainqueur n'est pas oblig de faire grce un vaincu, de lui pargner de la souffrance. L'homme n'est ni immoral ni injuste en agissant comme d'autres tres vivants, en harmonie avec la nature. Lorsqu'il en a le pouvoir, un homme peut donc tre cruel ; impermable la piti, il n'a aucune obligation morale de secourir ou d'aider un autre homme. Semblable la morale nietzschenne base sur la volont de puissance, la morale aristocratique grecque recommande donc un comportement humain conforme aux instincts et pulsions, analogue en cela au comportement animal. (Complment) La morale grecque de l'Antiquit ignorait la notion de pch, comme Nietzsche (qui approuve et admire cette morale) le rappelle dans "Le Gai savoir" 135 "Provenance du pch" ; cette notion a une origine juive : "Le pch, tel qu'on le ressent aujourd'hui partout o le christianisme rgne ou a rgn nagure [] est un sentiment juif et une invention juive, et eu gard cet arrire-plan de toute la moralit chrtienne, le christianisme visait en fait judaser le monde entier." "l'Antiquit grecque - monde qui ignore le sentiment du pch" "le pch est un manquement l'gard de Dieu, non l'gard de l'humanit !" Heureusement, si un homme ressent un penchant faire du bien, par exemple un autre homme de la mme classe ou d'une classe suprieure, l'thique grecque lui permet de le faire car il exprime l une qualit virtuelle qu'il a en lui-mme. L'homme grec ne peut dvelopper qu'un potentiel et des qualits dont il a hrit en naissant ; c'est l, d'ailleurs, le premier but de l'ducation. Un athlte peut donc s'entraner pour dvelopper ses qualits encore virtuelles ; mais lorsqu'il a atteint son plafond de performances il est inutile et mme absurde qu'il continue s'entraner, puisqu'il ne pourra jamais se dpasser. Le potentiel et les qualits d'un homme sont hrits de ses anctres ; contrairement ce que pensait Sartre, un homme ne se fait pas. 1.4.1 De la morale cosmologique grecque notre morale actuelle Contrairement notre morale actuelle, qui impose des devoirs ( tu dois faire ceci et pas cela ) exigeant des efforts sur soi-mme et contre ses penchants naturels, les
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situations privilgies d'aristocrate ou de soldat de la socit grecque n'imposaient que le devoir de raliser le potentiel reu la naissance : l'intelligence, la force, etc. La notion de naissance impliquait plus que l'hrdit, elle impliquait l'appartenance une famille, son statut social, sa culture : on tait fils de , on venait de la ville de De nos jours, certaines cultures au Moyen-Orient prtent priori un homme des qualits attribues sa tribu d'origine. (Voir aussi la notion de race). Le gouvernement grec ne pouvait qu'tre aristocratique, alors que le gouvernement moderne peut tre dmocratique, tous les citoyens tant gaux en droits et en devoirs. Au temps de Platon, la dignit d'un homme dpendait de qualits inculques depuis la naissance - ce qu'il tait, alors que nos cultures modernes d'origine chrtienne la font dpendre des actes de la vie - ce qu'il a fait. Quoi qu'ils fassent, les Grecs taient ingaux par naissance, alors que dans notre socit de culture chrtienne tous les hommes sont jugs selon les mmes critres, d'aprs leurs actes et pas leur naissance. Les Grecs jugeaient l'action d'un homme ses rsultats ; part dans le domaine conomique, nous prenons surtout en compte le mrite : efforts accomplis et intention, encore un hritage chrtien. L'habitude grecque de juger et classer les gens d'aprs leur naissance a subsist tant que la socit a accord de la valeur la filiation et aux titres hrditaires, habitude qui, en Europe, subsiste encore un peu au Royaume-Uni. A propos de la France du XVIIe sicle, Nietzsche parle dans le 224 de "Par-del le bien et le mal" de "civilisation aristocratique" ; et en effet, elle a donn des attitudes comme celle que Corneille, en 1636, prte son hros Rodrigue dans Le Cid, acte II, scne II : Je suis jeune, il est vrai ; mais aux mes bien nes La valeur n'attend point le nombre des annes. De nos jours, on voit souvent des enfants d'un acteur ou chanteur connu embrasser la carrire de leur pre, pour profiter de l'image attache son nom. La rvolution morale socratique Socrate est n vers 469 avant J.-C. et mort en 399 avant J.-C. (plus jeune, Platon a t son disciple). Socrate peut tre considr comme le pre de la philosophie occidentale, tant son influence a t grande sur les philosophes qui lui ont succd, commencer par Platon et son disciple Aristote. Dans [89], Socrate parle de son dmon (la voix de sa conscience) XIX : vous mavez souvent et partout entendu dire quun signe divin et dmoniaque se manifeste moi []. Cela a commenc ds mon enfance ; cest une sorte de voix qui, lorsquelle se fait entendre, me dtourne toujours de ce que je me propose de faire, mais ne my pousse jamais. Sa conscience intervient pour empcher Socrate de suivre des dsirs, lorsqu'ils le pousseraient mal agir ; elle l'incite, par exemple, tre juste et ne pas tre cruel. Socrate a enseign cette morale avec un succs considrable, bien qu'elle aille l'encontre de la morale grecque.
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Celle-ci tolrait, par exemple, une dcision injuste si elle avait t prise dmocratiquement par une majorit de snateurs ou de juges. Elle tolrait la cruaut d'un aristocrate faisant souffrir un de ses esclaves, parce que la cruaut fait partie de l'harmonie de la nature et que, quoi qu'il fasse, un matre ne peut pas avoir tort vis--vis d'un esclave. C'est d'ailleurs parce que Socrate a enseign cette morale des jeunes qu'il a t accus de corruption de la jeunesse et condamn mort ; il a prfr mourir plutt que de renoncer sa morale et son enseignement. L'intelligence de Socrate, allie avec sa conscience, le dissuadait de rechercher le plaisir quand il contrariait la vertu, dfinie comme condition ncessaire et suffisante du bonheur. Il pensait que tout homme qui sait ce qu'est la vertu (c'est--dire comment agir bien et non mal dans des circonstances donnes) agit ncessairement de manire vertueuse, puisque seuls les ignorants peuvent agir mal. Impermable au mysticisme (amystique) il pensait (comme Descartes le fera par la suite) que la Raison d'un homme a le pouvoir de s'opposer ses passions [12] ; sur ce point il se trompait : nous savons aujourd'hui (et Nietzsche savait aussi) que la Raison n'est qu'un outil au service des instincts et passions. Nietzsche mprisait et hassait violemment Socrate, comme on le voit dans "Le crpuscule des idoles" - "Le problme de Socrate". Il lui reprochait d'enseigner qu'il faut se laisser dominer par des forces ractives, faire taire ses instincts et affects ainsi que son gosme naturel au nom de principes moraux contre nature ; utiliser son intelligence au lieu de laisser s'exprimer ses passions [12] ; se laisser aller au ressentiment face la vie. Pour Nietzsche, Socrate et Platon sont responsables du nihilisme de la culture issue du christianisme, qui domine encore notre socit d'Europe occidentale. 1.4.2 Morales issues du christianisme et des Lumires
Morale issue du christianisme Pour le christianisme, chaque homme ayant une me ternelle et parfaitement pure, tous les hommes sont gaux en dignit. Mais comme chaque homme jouit d'un libre arbitre, il est responsable de ses actes et peut tre jug sur eux. L'intention prcdant l'acte comme l'essence prcde l'existence, on doit donc juger l'intention plus que l'acte, pour apprcier une bonne intention mme si l'acte rsultant a chou ; et l'acte a d'autant plus de valeur que son auteur doit faire un plus grand effort sur lui-mme pour l'accomplir. Nous avons dj vu qu'un homme n'est pas matre de ses valeurs, et nous verrons que le libre arbitre d'un homme est illusoire et qu'il ne peut matriser ses intentions, ce qui rend contestable cette importante partie de la morale chrtienne. Aujourd'hui, nos valeurs morales - et nos lois laques, en grande partie bases sur elles - s'inspirent des valeurs judo-chrtiennes, valeurs d'origine thologique qui ont remplac les valeurs d'origine cosmologique des Grecs et croient la puret de l'me ternelle. Mais la justification thologique de la morale a disparu comme la justification cosmologique : les explications grecque et judo-chrtienne du monde ont t balayes par la science (Kepler, Newton), comme le crationnisme de la Bible et de CUVIER [91] ( les espces vivantes sont figes dans l'tat o elles ont
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t cres par Dieu ) a t balay par l'volutionnisme scientifique de Darwin ( les espces voluent et les mieux adaptes et plus prolifiques survivent ). L'hritage moral judo-chrtien privilgie mme l'intention, base sur des valeurs que chacun a en soi, par rapport aux lois de la socit ; d'aprs cette morale enseigne par Jsus, un homme qui juge une loi mauvaise en son me et conscience peut la violer. C'est un tel comportement que nous incite la Parabole de la femme adultre de l'Evangile de Jean (voir le court texte [1v]). La loi officielle (celle que Mose a donne aux Juifs, loi que les pharisiens [69] respectent scrupuleusement) prescrit de lapider une femme adultre. Mais Jsus persuade ses juges qu'ils ne sont pas, eux-mmes, assez dnus de pchs pour avoir le droit moral de la juger ; au lieu d'appliquer la loi, chacun d'eux doit donc suivre les prescriptions de sa conscience, qui passent avant. Ce comportement fait aujourd'hui partie de la culture en France, il a t intrioris par beaucoup de gens. C'est ainsi qu'une jeune agrge m'a affirm qu' elle ne respectait que les lois qu'elle approuvait, et ne se sentait nullement oblige de respecter les autres . Voil donc une personne instruite, une citoyenne qui se sent au-dessus des lois. Son attitude est contraire aux textes et au fonctionnement des institutions de la Rpublique, qui a absolument besoin qu'elles soient respectes sous peine de dlitement de la socit. Et si elle enseigne ses lves ce droit la dsobissance pour toute loi qui dplat elle fait un mal considrable et devrait tre sermonne, voire rvoque si elle persiste. Sur ce point, donc, l'enseignement de Jsus est inacceptable dans un Etat de droit. Mais Nietzsche, adversaire rsolu de la dmocratie et dfenseur de l'individualisme au nom du droit de chacun de vivre selon sa volont de puissance, l'approuverait sans doute, tout en dplorant que nos valeurs intriorises aient t inverses par l'enseignement du christianisme. Morale issue des Lumires Aux morales bases sur la cosmologie, puis la religion, a succd, au XVIIIe sicle, une morale des Lumires [26] base sur la Raison, la Science et les droits de l'homme - au premier rang desquels il y a la libert. Cette morale (un humanisme [70]) met dsormais en avant l'Homme, dont la supriorit par rapport l'animal et la dignit reposent sur :
Son libre arbitre, qui permet l'homme, l'aide de l'intelligence, de crer librement son propre modle, comme Sartre le revendique dans son existentialisme [56] ; Son imagination cratrice, qui permet l'homme de concevoir et fabriquer une infinit d'objets et de dvelopper sa pense l'infini ; Son aptitude communiquer avec ses semblables, oralement, par crit et par des uvres d'art, permettant ainsi l'humanit d'additionner les crations et les expriences de tous ses individus, toutes les poques, pour aller toujours plus loin vers la satisfaction de ses dsirs.
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Comme la science et l'athisme, dsormais triomphants, nous dcrivent un monde dpourvu de morale naturelle et de finalit, l'humanisme [70] des Lumires [26] s'est dot de rgles morales nouvelles, que Kant fait dcouler d'un principe suprme : le devoir [74]. Pour que l'homme puisse vivre heureux en socit en profitant de ses bienfaits, il a le devoir de limiter sa libert pour ne pas empiter sur celle d'autrui. Cela implique le respect des lois et institutions rpublicaines, le respect de chacun pour les autres, et la limitation des actes dsirs par la volont de puissance nietzschenne et permis par le libre arbitre. 1.4.3 Egosme ou altruisme ?
Le problme du choix : gosme ou altruisme ? Avec un point de vue utilitariste [28], on peut dire que l'homme a intrt cet change libert contre avantages de la socit . Mais selon l'utilitarisme, un projet ou un acte d'un homme est moral si et seulement si il maximise l'accroissement de bonheur de toute la socit, pas celui de ce seul homme. Cette dfinition de l'acte bon (moral) pose un problme : lorsque l'intrt d'un homme est en conflit avec celui de la socit, que doit-il choisir : l'gosme ou l'altruisme ? Il n'y a pas de rponse rationnelle cette question, mais seulement des rponses relevant de choix par l'individu et par la socit. Pour moi, un homme se dcide toujours en fonction de celle de ses valeurs ou combinaison de valeurs applicables la situation qui est prpondrante. S'il rflchit, sa raison cherchera seulement identifier les critres ncessaires pour dcider, et sa dcision dcoulera ensuite intuitivement des valeurs correspondantes. Il peut se faire, alors, que la valeur dominante le pousse l'gosme, comme il peut se faire qu'elle le pousse l'altruisme ; vu la diversit des hirarchies de valeurs humaines, il n'y a pas de rsultat gnral prvisible. A mon avis, les critres proposs par Kant [74] pour juger de ce qui est moralement bon, le dsintressement et l'universalit (la recherche du bien commun), sont utopiques. Ce sont des critres de mrite : pour tre dsintress et plus sensible au bien commun qu'au bien personnel, il faut tre un saint. S'il n'espre aucune rcompense, un athe cohrent n'a aucune raison d'tre dsintress, ni d'uvrer au bien commun ; seul un croyant peut esprer de Dieu une rcompense, dans ce monde ou dans l'autre. Compte tenu de ses mcanismes psychiques, un homme ne choisit l'altruisme que lorsque la satisfaction escompte est suprieure celle attendue d'un choix goste ; cela n'arrive que lorsque, dans la situation considre, la valeur applicable dominante pousse l'altruisme. Un homme n'est pas capable de faire autrement, il ne cherchera mme pas de raison de faire autrement ; au contraire, s'il raisonne il cherchera justifier son choix, c'est--dire la prminence de la valeur qu'il invoque (ou a invoque) pour choisir. Le problme de la nature Depuis l'Antiquit grecque la morale actuelle a retenu, chez beaucoup de gens et notamment chez Nietzsche, la croyance en une nature qui prdtermine des caractristiques de certaines populations. Exemples : pour Nietzsche, les Anglais
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sont btes ; pour certains hommes, les femmes ne peuvent conduire que mal ; il y a des gens qui n'aiment pas les musulmans ; les Noirs ont le rythme dans le sang, etc. Ce sont l des formes de xnophobie, de sexisme ou de racisme, des prjugs selon lesquels les membres d'une certaine population ont, par hritage gntique ou culturel, une caractristique commune. Cette caractristique serait due leur culture, elle serait aussi naturelle que celle d'un lion d'tre carnivore, et justifierait une certaine attitude leur gard : le mpris de Nietzsche pour les Anglais et des conducteurs machos pour les conductrices, l'vitement et l'exclusion des Noirs pour des racistes, etc. Les lions, videmment innocents de leur nature carnivore, auraient droit la comprhension lorsqu'ils dvorent une gazelle. (Voir aussi la notion nietzschenne de race.) De telles attitudes sont dtestables : tous les tres humains, quels que soient leur origine, leur sexe, leur couleur de peau, leur culture ou leurs croyances ont la mme dignit morale, le droit au mme respect ; tous jouissent du mme libre arbitre pour se dfinir eux-mmes et dcider de leurs actes. Mais nier l'existence de toute prdtermination de certaines populations est antiscientifique, car il y a bien des caractristiques gntiques ou culturelles partages par les membres de certaines populations. C'est l une vrit scientifique, valable statistiquement ; ainsi par exemple, dans les comptitions mondiales de courses de fond (5000m, 10000m, marathon) le pourcentage d'Ethiopiens qui gagnent est statistiquement bien plus lev que la moyenne des autres ethnies. Aucune caractristique n'est priori certaine pour un membre particulier d'une population : son hritage gntique et sa culture dpendent de ses ascendants et peuvent l'empcher d'tre conforme la moyenne de la population dans laquelle on le range. Il rsulte de ce qui prcde que toute discrimination, positive comme ngative, est contraire l'gale dignit de tous les tres humains. Ainsi, les divers gouvernements franais qui ont fix des quotas de femmes au Parlement ou au gouvernement, ou favoris l'entre dans des Grandes Ecoles de jeunes des quartiers pauvres parce qu'ils sont pauvres, agissent de manire immorale, en discriminant par idologie. Il est scandaleux qu'un candidat de parents pauvres soit prfr un candidat de parents non pauvres qui aurait de meilleures notes, ou mme qu'il soit dispens de concours d'entre ; pour aider les jeunes dfavoriss il faut leur donner des cours particuliers pour qu'ils puissent progresser, pas leur accorder une discrimination positive, inquitable et antirpublicaine. On ne peut donc prjuger de la nature d'une personne, lui attribuer priori des caractristiques particulires. Mais dans tous les cas, elle a ses instincts et ses valeurs, et la doctrine de la volont de puissance de Nietzsche affirme que son bonheur exige qu'elle puisse agir conformment celles-ci ; cette doctrine n'est pas justifie par l'appartenance un groupe, elle est valable pour chaque individu, bien que Nietzsche ait constamment raisonn en termes de races, troupeaux et populaces, comme nous allons le voir maintenant.
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1.5
Nietzsche veut crer une culture "saine", que les philosophes mdecins doivent substituer la culture "malade" qui rgne sur la civilisation de l'Europe du fait de l'influence du platonisme et plus encore de sa forme populaire, le christianisme. Cette culture nouvelle et saine, c'est l'uvre de sa vie. Voyons quelques dtails. Nietzsche contre la philosophie dogmatique, Platon et le christianisme Toute sa vie, dans toute son uvre, Nietzsche a combattu la philosophie dogmatique [53], qui croit en la valeur de la connaissance humaine sans l'avoir mise en question et sans admettre de contradiction. Il a aussi combattu l'idalisme platonicien (dfinitions : [1f]) qui croit en des concepts [54] absolus et dualistes comme la Vrit et le Bien. Dans l'avant-propos de "Par-del le bien et le mal", Nietzsche crit : "la plus grave, la plus tenace et la plus dangereuses de toutes les erreurs ait t celle d'un dogmatique, de Platon, l'inventeur de l'esprit pur et du Bon en soi." "Mais la lutte contre Platon, ou, si nous voulons parler clairement et pour le peuple , la lutte contre l'oppression millnaire exerce par le christianisme et l'Eglise - car le christianisme est un platonisme pour le peuple " Nietzsche attribue au platonisme, et sa consquence le christianisme, la dcadence de la civilisation europenne. 1.5.1 Maladie de notre civilisation Attention : Nietzsche appelle en gnral culture ce que nous appelons civilisation. Un philosophe mdecin de la civilisation europenne Dans la prface de la seconde dition du "Gai savoir" 2, Nietzsche crit : "J'attends toujours qu'un mdecin philosophe au sens exceptionnel du mot - un homme qui aura tudier le problme de la sant d'ensemble d'un peuple, d'une poque, d'une race, de l'humanit - ait un jour le courage de porter mon soupon son degr ultime et d'oser cette proposition : dans toute activit philosophique, il ne s'agissait absolument pas jusqu' prsent de vrit , mais de quelque chose d'autre, disons de sant, d'avenir, de croissance, de puissance, de vie" Avant Nietzsche, Platon aussi avait travaill prparer par ses livres la prise de pouvoir par des philosophes prcepteurs, dont l'enseignement gurirait la socit de ses maux. Mais Nietzsche, appliquant sa mtaphore physiologique la civilisation europenne issue du christianisme, lui-mme issu du platonisme, considre qu'elle n'est pas saine ; il veut donc trouver et publier des remdes propager par de futurs philosophes-mdecins. Diagnostic gnalogique de la maladie Juger la civilisation malade exige des comparaisons des valeurs. Or Nietzsche pense que l'homme dfinit ses valeurs d'aprs ses instincts et affects, eux-mmes rsultant de sa volont de puissance, nous l'avons vu prcdemment. (Dans cette dmarche gnalogique remontant des consquences aux causes : civilisation valeurs instincts et affects volont de puissance
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Nietzsche oublie deux origines importantes des valeurs : celles qui rsultent de notre hritage gntique (l'inn) et celles qui rsultent du contexte.) Puisque, pour Nietzsche, la civilisation rsulte gnalogiquement du corps, avec ses instincts et affects, il peut, en employant la mtaphore mdicale, parler son propos de maladie (terme oppos ici sant) : chacune des composantes de la civilisation (la socit et la culture, dont la religion fait partie) est une interprtation (manifestation) d'une ou plusieurs composantes de l'tat du corps. (Ici aussi Nietzsche oublie deux composantes d'une civilisation : les connaissances et les ralisations [2] ; je suppose que c'est parce qu'il appelle la civilisation culture , rservant le mot civilisation l'tat d'un homme amolli par sa socit dcadente. A force de changer des dfinitions de mots sans en donner de dfinition prcise, Nietzsche finit par perdre de la rigueur.) Nietzsche formule donc un diagnostic de la maladie de notre civilisation :
Dans FP X, 25 [407] : "Toutes nos religions et philosophies sont des symptmes de notre sant physique : la victoire du christianisme fut la consquence d'un sentiment gnral de lassitude et d'un mlange des races (c'est--dire de dsordres et de contradictions dans l'organisme)" Je ne partage pas cette opinion sur les raisons de la victoire du christianisme, raisons que l'Histoire ne confirme pas. Du reste, Nietzsche lui-mme en a donn une autre explication, plus crdible.
Dans FP X, 25 [512] : "L'affect religieux est la maladie la plus intressante que l'homme ait contracte jusqu'ici. Son tude vous fait paratre les gens sains presque ennuyeux et repoussants."
1.5.2 Histoire de notre civilisation partir de celle de la volont de puissance Son diagnostic pos, Nietzsche considre certaines composantes de la civilisation une une et explique son volution partir de celle de la volont de puissance de son corps, approche gnalogique. Ainsi, par exemple, il crit dans "Humain, trop humain" II "Le voyageur et son ombre" 114 "La littrature et la morale s'expliquent" : "On peut montrer, par l'exemple de la littrature grecque, quelles forces font s'panouir l'esprit grec, comment il entra dans diffrentes voies et ce qui finit par l'affaiblir. Tout cela donne une image de ce qui s'est en somme pass avec la moralit grecque et de ce qui se passera avec toute autre moralit : comment elle commena par tre une contrainte, montrant d'abord de la duret, puis devenant peu peu plus douce" Nous verrons plus bas que Nietzsche attribue les philosophies des tats du corps des philosophes (vous avez bien lu !), notamment des tats pathologiques rsultant d'un conflit entre leurs instincts et/ou leurs pulsions. Il attribue donc les philosophies idalistes qu'il combat, comme celle des Lumires et de son philosophe le plus influent, Kant, une mauvaise interprtation de leur corps, en crivant dans "Le Gai savoir" prface 2 :
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"Le dguisement inconscient de besoins physiologiques sous le costume de l'objectif, de l'idel, du purement spirituel atteint un degr terrifiant, - et assez souvent, je me suis demand si, somme toute, la philosophie jusqu' aujourd'hui n'a pas t seulement une interprtation du corps et une mcomprhension du corps" Et Nietzsche confirme cette contrainte subie par les philosophes au 3. Nietzsche pense donc que la philosophie de Kant, qu'il considre comme absurde, ne peut tre l'uvre que d'un malade guett par le crtinisme congnital (vous avez encore bien lu !) en crivant dans FP XIV, 16 [55] : "En termes de physiologie, la Critique de la raison pure [74] est dj la forme latente du crtinisme" Nietzsche dnonce aussi les nombreuses interprtations errones de la ralit, comme les contresens de la morale asctique. Ainsi, l'application d'une morale hostile la vie peut faire souffrir psychologiquement un homme qui interprte mal un tat pathologique de son corps ; Nietzsche crit dans FP X, 26 [206] : "nous interprtons comme souffrances morales des tats physiques incompris" Puisque tout phnomne de la civilisation est associ des instincts qui le rgissent, comprendre le sens d'un phnomne exige de mettre en vidence ses instincts associs par une dmarche gnalogique : derrire une civilisation il y a un tat physiologique, avec ses instincts et pulsions qui en mme temps luttent et cooprent, donc avec sa sant. Une civilisation tire sa valeur de celle de la sant du corps dont elle mane.
Commentaires sur ce raisonnement de Nietzsche par analogies et mtaphores
Le raisonnement ci-dessus repose sur des analogies floues entre civilisation, esprit, et corps avec ses instincts et pulsions domins par la volont de puissance. Nietzsche s'exprime leur sujet en employant des mtaphores. J'avoue ne pas tre convaincu par ses raisonnements : je ne vois pas pourquoi on pourrait diagnostiquer un tat de la civilisation partir d'un corps mal dfini (le corps et les instincts et pulsions de qui ?) parce qu'on a appliqu des mots communs la civilisation et au corps. Pour moi, Nietzsche se paie de mots, qu'il dfinit de manire si intuitive - donc si vague - qu'ils deviennent creux. Le diagnostic nietzschen de la civilisation europenne peut tre dfendu sans ces mtaphores et analogies douteuses. On peut dplorer, par exemple, les illusions et inversions de valeurs de ses peuples issues du christianisme, ainsi que leur amollissement et ce que Nietzsche appelle leur dcadence. On peut proposer (comme ci-dessous) que des philosophes clairvoyants, librs des erreurs que Nietzsche dnonce, clairent les hommes du futur pour gurir leur civilisation. Mais il faut beaucoup de tolrance pour ignorer des outrances comme le diagnostic de crtinisme appliqu Kant ci-dessus, afin de reconnatre Nietzsche la valeur des critiques qu'il fait.
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1.5.3 La civilisation que Nietzsche dsire Dans la civilisation que Nietzsche appelle de ses vux les hommes ont le courage de voir la ralit telle qu'elle est. C'est pourquoi ce sont des surhommes mme en comparaison avec les meilleurs des hommes de notre temps. Nietzsche crit dans "Ecce Homo" - "Pourquoi je suis un destin" 5 : "[Zarathoustra] ne cache pas que son type d'homme, un type relativement surhumain, est surhumain prcisment par rapport aux hommes bons, [et] que les bons et les justes appelleraient dmon son surhomme... Vous autres, hommes suprieurs que mon regard a rencontrs ! ceci est mon doute sur vous et mon rire secret : je devine que vous traiteriez mon surhomme de - dmon ! votre me est si loin de ce qui est grand que le surhomme vous serait pouvantable dans sa bont C'est de ce passage et d'aucun autre qu'il faut partir pour comprendre ce que veut Zarathoustra : cette espce d'hommes qu'il conoit, conoit la ralit telle qu'elle est : elle est assez forte pour cela - la ralit ne lui parat pas trangre et loigne, elle est elle-mme, elle renferme en elle-mme tout ce que cette espce a de terrible et de problmatique, car c'est par l seulement que l'homme peut avoir de la grandeur..."
1.6
1.6.1 Dfinition d'une "race" au sens de Nietzsche Pour Nietzsche, "La vie est volont de puissance", c'est--dire volont de crotre et de s'imposer aux autres. Il classe les hommes d'une socit en deux "races", selon la culture [2] qui leur a t inculque par leur famille et leur milieu d'origine. Il crit dans "Par-del le bien et le mal" 264 : "Il est impossible qu'un homme, mme en dpit des apparences, n'ait pas dans son corps les qualits et les prfrences de ses parents et de ses anctres. C'est le problme de la race. A supposer que l'on sache quelque chose des parents, il est permis d'en tirer des conclusions sur l'enfant" Nietzsche pense que la culture inculque un homme au point de dfinir sa "race" a affect si profondment son corps et son psychisme qu'elle a faonn ses pulsions ; il est donc devenu le produit de cette culture, produit que Nietzsche appelle "race". En outre, les membres d'une race rsultent d'une longue tradition culturelle et d'une slection dlibre, qui en garantit la puret en liminant les tres culturellement imparfaits ou non-conformes. L'appartenance une race est donc dfinie par Nietzsche en fonction de qualits acquises, pas de la naissance. Nietzsche n'est donc pas raciste ; il n'est pas, non plus, antismite - au contraire ! Comme l'tablissement d'une tradition culturelle demande des sicles [2], de nombreux pays d'Europe taient de cration trop rcente l'poque de Nietzsche (la seconde moiti du XIXe sicle) pour avoir produit une race propre. Parfois mme les habitants d'un pays (au sens politique) appartenaient plusieurs nations en train de
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construire leur unit culturelle ; c'tait le cas de l'Italie et de l'Allemagne, par exemple. Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 251 : "Ce qu'on appelle aujourd'hui en Europe une nation [] est dans tous les cas une ralit en devenir, jeune, trs mobile, ce n'est pas encore une race [et moins encore une culture affirme et stable comme celle du peuple juif] : ces nations devraient donc se garder de toute concurrence et de toute hostilit irrflchies !" 1.6.2 Les deux races d'une socit Les races dont parle Nietzsche sont :
Les "matres", race dominante que leur force vitale grande et active rend libres, forts, entreprenants, cratifs, leaders. Des recherches rcentes [22] ont montr l'existence d'un gne prdisposant ce trait de caractre, confirmant ainsi l'intuition de Nietzsche si on y remplace culture acquise par hrdit .
Les "esclaves", race domine que leur force vitale faible et ractive rend maladifs, craintifs, passifs, suiveurs. Nietzsche qualifie avec mpris cette population de "troupeau". Un esclave est en conflit avec lui-mme car sa morale (coutumes et rgles imposes, par exemple, par la religion chrtienne) lui interdit des actes que ses instincts et pulsions rendent dsirables. Ce conflit entrane un dni de ralit : un esclave se ment lui-mme en refusant de reconnatre ses dsirs, ou en les considrant comme coupables parce qu'on lui a appris le faire.
Pour illustrer les diffrences entre la nature active des matres, qui suivent leurs instincts et pulsions au lieu de rflchir, et la nature passive des esclaves qui rflchissent beaucoup et agissent peu, Nietzsche crit dans "Humain, trop humain" II 1re partie 366 " Veuille tre toi-mme ! " : "Les natures actives et couronnes de succs n'agissent pas selon l'axiome connais-toi toi-mme , mais comme si elles voyaient se dessiner devant elles le commandement : Veuille tre toi-mme et tu seras toi-mme. - La destine semble toujours leur avoir laiss le choix ; tandis que les inactifs et les contemplatifs rflchissent pour savoir comment ils ont fait pour choisir une fois, le jour o ils sont entrs dans le monde." Nietzsche se moque l des inactifs et contemplatifs, c'est--dire des esclaves, en suggrant qu'ils n'ont pris qu'une seule dcision dans leur vie, celle de natre. Pour Nietzsche, la "race" d'un homme est dtermine aprs la naissance, c'est une culture hrite de ses anctres et si fortement intriorise qu'elle impacte ses pulsions [4]. Nous savons aujourd'hui que le comportement d'un homme dans des circonstances donnes dpend la fois de son hritage gntique et de ce qu'il a appris [3]. Voir aussi : Thorie du croisement des races.
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Nietzsche explique l'impossibilit qu'un esclave surmonte le handicap de sa race dans "Par-del le bien et le mal" 264 : "une curante impuissance se matriser, une jalousie sournoise, une faon grossire de se donner toujours raison (ces trois particularits runies ont de tout temps caractris le vritable type plbien) doivent se transmettre l'enfant aussi invitablement qu'un sang vici ; et avec l'aide de la meilleure ducation et de la meilleure culture, on n'arrivera simplement qu' faire illusion sur cette hrdit."
Commentaire sur l'impossibilit de vaincre un handicap culturel d'origine familiale
Il est certain qu'un enfant de famille aise peut faire de meilleures tudes qu'un enfant de famille pauvre, ce qui lui donne une meilleure probabilit de russite professionnelle. Il peut aussi recevoir une ducation qui dveloppera ses qualits de rsistance aux accidents de la vie, voire de dynamisme, etc. Ces avantages dus au milieu social sont importants : les gens qui en ont bnfici ont tendance choisir des gens comme eux comme collgues de travail, et se mettre en couple avec des partenaires comme eux, avec qui ils lveront des enfants comme eux, crant et perptuant ainsi une caste sociale privilgie ; c'est statistiquement prouv, en Europe comme aux Etats-Unis et en Chine. Mais il y a de nombreux exemples d'enfants de famille modeste qui ont brillamment russi par la suite, contrairement aux prdictions sans appel de Nietzsche. Je n'en cite qu'un, mais clbre : Thomas Edison, fils de gardien de phare qui n'a frquent l'cole que sporadiquement, mais dont les inventions ont transform le monde : la lampe incandescence, le phonographe, le microphone, une dynamo haut rendement, le premier rseau urbain de distribution d'lectricit, etc. Et en 1878 il a fond Edison Electric Light Co., devenue en 1892 General Electric, aujourd'hui une des multinationales les plus puissantes et les plus profitables du monde. Nietzsche tait forcment au courant des inventions d'Edison, mondialement clbres 8 ans avant la publication de "Par-del le bien et le mal", mais ce contre-exemple manifeste ne l'a pas empch d'affirmer qu'avec son origine familiale Edison aurait d rester un excit, jaloux, sournois, de mauvaise foi... bref un homme ayant bien peu de chances de russir ce qu'il entreprend comme il l'a fait. Complments
Sur la dfinition d'un matre : "Par-del le bien et le mal" 293. Sur les ouvriers et patrons de l'industrie : "Le Gai savoir" 40. L'esprit historien de la plbe europenne.
1.6.3 La victoire des esclaves sur les matres - Morale de troupeau Nietzsche dplore la victoire de la morale (c'est--dire des valeurs) des esclaves dans l'Europe d'aujourd'hui, en crivant dans "Par-del le bien et le mal" 202 : "La morale est dans l'Europe d'aujourd'hui une morale de troupeau" Nietzsche dveloppe sa pense sur ce sujet dans "Par-del le bien et le mal" 199, dont voici le texte presque intgral comment par parties successives.
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"Si, depuis qu'il y a des hommes, il y a toujours eu des troupeaux d'hommes (familles, communauts, tribus, peuples, tats, glises) et toujours un trs grand nombre d'hommes obissant une minorit de matres, - si, par consquent, ce quoi on a jusqu'ici form les hommes, ce qu'ils ont le mieux et le plus longtemps pratiqu, c'est l'obissance, on peut prsumer juste titre que, chacun, d'une manire gnrale, prouve maintenant le besoin inn d'obir, comme une sorte de conscience formelle, qui ordonne : Tu dois absolument faire telle chose, t'abstenir absolument de telle autre , bref : tu dois . Nietzsche considre les hommes personnalit faible et sans originalit comme membres du "troupeau" qu'est devenue la socit ou d'un de ses groupes-troupeaux, car ses yeux ces hommes ne se distinguent gure les uns des autres dans leurs penses et leurs actes. Pour lui ces hommes, trs nombreux, sont des esclaves obissant par nature et par ducation une minorit de matres et d'autorits diverses. Ils ont t si efficacement conditionns pour obir que cette obissance est incorpore leur subconscient et leur parat naturelle et moralement justifie. En dplorant le tu dois , Nietzsche s'attaque aussi Kant, dont le devoir est la valeur suprme [74]. Nietzsche poursuit : Ce besoin [d'obir] cherche se repatre et remplir sa forme d'un contenu ; dans son apptit grossier, il se sert sans faire le difficile, au gr de sa violence et de son impatience, et il accepte ce que lui corne l'oreille n'importe quelle autorit - parents, matres, lois, prjugs de classe, opinion publique. Nietzsche accuse l les esclaves d'tre si bien conditionns qu'ils se laissent facilement influencer par n'importe quelle autorit de la socit. Il poursuit : Ce qui a trangement born le dveloppement de l'homme et qui a fait les hsitations, les lenteurs, les retours en arrire et les pitinements de l'volution humaine, c'est que l'instinct grgaire de l'obissance est celui qui s'hrite le plus aisment et qu'il prospre aux dpens de l'art de commander. Qu'on imagine cet instinct se dveloppant jusqu' ses derniers excs : ceux qui commandent et les hommes indpendants viendront manquer, ou bien ils ne se sentiront pas la conscience tranquille et auront besoin, pour pouvoir commander, de se faire d'abord illusion eux-mmes, de s'imaginer qu'eux aussi obissent. Nietzsche accuse prsent l'accroissement du nombre d'esclaves de s'tre fait, et de se faire encore, au dtriment de celui des matres ; dans notre socit, devenue socit d'esclaves, il y a une hirarchie, dans laquelle on ne peut s'lever qu'en se persuadant - et en persuadant les autres - qu'on est bien intgr, qu'on a la mme morale que les autres citoyens ; dans cette socit d'obissance des esclaves, ceux qui commandent obissent aussi quelque chose au-dessus d'eux comme Dieu, le suffrage universel, etc.; tre indpendant, n'obir personne, n'est possible que pour de trs rares clbrits et, bien entendu, les matres. Nietzsche poursuit : Cet tat de choses est effectivement celui de l'Europe moderne : je l'appelle l'hypocrisie morale des dirigeants. Pour tranquilliser leur conscience ils en sont rduits feindre de n'tre que les excuteurs de commandements antiques et suprmes (ceux des anctres, de la constitution, du droit, des lois et mme de Dieu) ou adopter la faon de voir du troupeau, auquel ils empruntent leurs
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titres de premier serviteur du peuple par exemple, ou d' instrument du bien public . Nietzsche accuse les dirigeants politiques europens d'tre des hypocrites, qui gouvernent en profitant de l'obissance inculque la quasi-totalit de la population et en prtendant agir dans le respect du droit et l'intrt de leurs administrs ; en fait, ils trompent ceux-ci et apaisent leur propre conscience en justifiant malhonntement leur pouvoir par son origine : divine ( Roi par la grce de Dieu ), dmocratique (lection) ou autre. On peut facilement trouver aujourd'hui, en Europe occidentale, des exemples de situation politique qui confirment l'opinion de Nietzsche [1e], qui poursuit : D'un autre ct, l'homme du troupeau se targue aujourd'hui, en Europe, d'tre la seule espce d'homme permise et il exalte les qualits qui le rendent docile, accommodant et utile au troupeau, comme si les seules vertus vritablement humaines taient le sens social, la bienveillance, la dfrence, l'assiduit, la modration, la modestie, l'indulgence, la piti." Nietzsche dplore ici l'attitude de "l'homme du troupeau", consistant trouver bon et justifi le conditionnement qui le rend soumis et altruiste contre son intrt objectif : il n'est alors qu'un esclave bien conditionn. En fait, notre culture a si bien incorpor cette morale au subconscient de la plupart des gens que ceux-ci n'envisagent mme pas de la remettre en cause ; en outre, ils ne voudraient pas se dvaloriser en se djugeant : les valeurs morales admises par notre socit sont celles des esclaves. Nietzsche considre l'indpendance comme une autre dimension de la force, du caractre matre . Il crit dans "Par-del le bien et le mal" 29 : "L'indpendance est le fait d'un tout petit nombre, le privilge des forts. Celui qui essaie d'y atteindre [] prouve par l qu'il est non seulement fort, mais, selon toute vraisemblance, d'une exultante tmrit. Parce qu'aux yeux de Nietzsche la valeur suprme est la vie-volont de puissance, l'gosme, la spoliation et l'asservissement d'autrui sont justifis parce qu'ils font partie de la vie, et parce qu'il est normal pour un matre d'exploiter et maltraiter des esclaves si tel est son bon plaisir. Athe, Nietzsche ne craint pas de chtiment divin et n'attend aucune rcompense dans l'au-del ; il ne considre mme pas un matre comme coupable d'une maltraitance d'esclaves, puisqu'un tel acte est normal vu sa condition de matre.
[Link] Sur l'opposition entre les intrts de l'individu et ceux de la socit
Je trouve le raisonnement de Nietzsche incomplet. Mme si, en toute logique amorale et athe, un individu n'a aucune raison de bien se comporter en socit (comme Kant l'a expliqu [74]) la socit, elle, ne peut tolrer les attitudes antisociales ; sous peine de dlitement, elle doit considrer chaque homme responsable de ses actes, jugs en fonction d'une morale qu'elle impose par ses lois dans l'intrt suprieur de tous. Et avant mme de juger et punir, elle doit inculquer chaque individu le respect de rgles o l'intrt collectif passe avant l'intrt particulier, et o l'indispensable solidarit exige la rciprocit altruiste : comme Rousseau l'a si bien montr, il y a et il doit y avoir un contrat social respect par tous, et que la socit fait respecter avec son pouvoir judiciaire [29] et [29b].
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[Link]
Pour les cas o l'on croit ne pas pouvoir se passer de chef, et de mouton de tte, on s'ingnie de nos jours remplacer le chef unique par un syndic d'habiles hommes de troupeau : telle est par exemple l'origine de tous les rgimes reprsentatifs." Nietzsche est contre la dmocratie reprsentative, dont le parlement est ses yeux un "syndic d'habiles hommes de troupeau". Il prfre un gouvernement par une aristocratie de matres, dont l'autorit (issue d'une tradition culturelle familiale) se passe de justification ou d'lection. Sans entrer dans des considrations morales assez videntes, j'ai une objection en ce qui concerne notre socit moderne : son organisation ; sa lgislation ; ses lois et mcanismes conomiques ; l'chelle mondiale de ses problmes, tout cela est devenu si complexe qu'une dmocratie reprsentative s'impose pour des raisons de comptence et de temps disponible. Seuls des professionnels de l'administration, ou des parlementaires travaillant le temps qu'il faut dans des commissions spcialises faisant appel des experts, peuvent faire des choix politiques techniquement valables. Les qualits culturelles de "matres" aristocrates tels que Nietzsche les voit ne suffisent gure, mon avis. L'esclavage dfini comme manque de temps libre Dans HTH 283, Nietzsche considre comme esclaves tous ceux qui ne disposent pas d'au moins les deux tiers de leur temps ; il s'agit de gens que leur condition oblige beaucoup travailler, ou qui se sont engags le faire, ou qui sont tellement impliqus dans la vie de la socit (le troupeau) et les devoirs envers elle, qu'ils sont esclaves. "Tous les hommes se divisent, en tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n'a pas les deux tiers de sa journe pour lui-mme est esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : homme d'Etat, marchand, fonctionnaire, savant." Nietzsche confirme dans "Par-del le bien et le mal" $189 : "L'oisivet pse aux races laborieuses." et dans HTH 284 : "En faveur des oisifs" : "C'est pourtant une noble chose que le loisir et l'oisivet." En fait, Nietzsche veut qu'un homme ait le temps de penser et de crer, et de le faire son rythme ; c'est pourquoi sa socit idale est aristocratique. Et lorsqu'il devient comme lui un philosophe, professionnel de la rflexion qui y consacre tout son temps, Nietzsche considre qu'il demeure libre. 1.6.4 Rapports matres-esclaves La distinction entre race des matres et race des esclaves s'appliquant notammment aux valeurs morales, les rapports entre membres de chacune de ces classes dpendent des valeurs que chaque classe reconnat : ces rapports sont perus diffremment selon qu'on est matre ou esclave, mais ils sont toujours conflictuels. Morale naturelle des matres, morale artificielle des esclaves Alors que la morale des matres a des valeurs de recherche des plaisirs et des dfis, la morale des esclaves a des valeurs utilitaires [28] de protection contre le Mal : une situation, un acte ou une attitude ont d'autant plus de valeur leurs yeux qu'ils
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permettent de mieux se protger des maux ou d'aider un semblable. Exemples : la gentillesse, la charit, la compassion, la gnrosit, la patience, la soumission l'autorit. Les matres ont donc une morale positive, tourne vers l'action, les esclaves une morale ngative de dfense contre les dangers et la souffrance. La morale des matres est naturelle, ses valeurs tant celles permettant la vie de suivre ses instincts et pulsions pour aller vers des plaisirs faible dimension intellectuelle. Par contre, la morale des esclaves est artificielle : elle valorise ce qui permet d'chapper aux souffrances de la vie relle ou de les diminuer, souffrances qui rsultent du processus intellectuel de reprsentation du monde des esclaves. Bien et Mal jugs selon l'auteur de l'acte ou selon l'acte lui-mme Alors que les matres dfinissent le Bien et le Mal par rapport aux qualits qu'ils prtent leurs pareils (conformment aux exigences de la vie), les esclaves les dfinissent par rapport des actions, dangereuses ou inoffensives : un homme est Bon s'il est inoffensif. Alors que pour un matre la valeur d'une action est insparable de sa race culturelle (matre ou esclave), pour un esclave elle dpend de l'action et pas de son auteur ; les esclaves ont donc un catalogue de mauvaises actions, empcher ou punir. Ainsi, le principe du droit franais est de prvoir tout ce qui est interdit ou obligatoire, le reste tant par dfinition permis ou facultatif. Les 57 codes lgislatifs [16] dcrivant tout cela occupent plusieurs centaines de milliers de pages (environ 3400, par exemple, pour le Code du travail 2012). Comme il est impossible de prvoir tous les cas o il faudra interdire ou obliger, les dcisions au coup par coup des juges et les dcrets administratifs constituent une immense littrature qui s'ajoute aux lois votes ; c'est ainsi que les instructions d'application des lois et dcrets fiscaux envoyes par le ministre pendant la seule anne 2011 occupent environ 40.000 pages Alors que pour un matre les hommes sont par nature ingaux, puisque sa race est suprieure celle des esclaves, pour un esclave les hommes sont gaux par principe et doivent tre jugs selon leurs seuls actes. La France a des lois crites pour que toutes les situations semblables soient juges de manire identique. Dans les pays anglo-saxons, au contraire, ce sont les dcisions de justice du pass qui servent de rfrence aux dcisions prendre aujourd'hui, les dcisions les plus importantes constituant une jurisprudence de base appele Common Law ; un Amricain n'est donc pas choqu l'ide qu'on juge la mme affaire diffremment dans deux tribunaux distincts. Il est piquant de savoir que le principe du droit anglo-saxon, avec sa Common Law, a t impos l'origine par les Normands de Guillaume le Conqurant, venus de France au XIe sicle et parlant franais L'inversion des valeurs de la morale des esclaves, tout leur ressentiment, par rapport celles des matres est illustre par Nietzsche dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 11 : "qu'on se demande plutt qui est en ralit le mchant au sens de la morale du ressentiment. La rponse, en toute rigueur, la voici : ce mchant est prcisment le bon de l'autre morale, c'est l'homme de distinction, le
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puissant, le dominateur, mais noirci, vu et pris rebours par le regard venimeux du ressentiment." Les Bons, les Mauvais et les Mchants Dans leur monde fictif aux valeurs inverses (qu'ils appellent "monde vrai" pour arriver y croire), les esclaves se considrent comme Bons et considrent les matres comme Mauvais, et mme comme Mchants puisqu'ils sont responsables de leurs souffrances et constituent une menace permanente et redoutable. Jugeant les Mchants coupables, les esclaves se mettent les dtester, les diaboliser, vouloir les punir pour qu'ils souffrent leur tour. (Complment : Le combat de Nietzsche contre les erreurs du platonisme) Morale du ressentiment et inversion des valeurs A force d'impuissance, la morale des esclaves devient une morale du ressentiment. Par inversion dlibre des valeurs, ils se mettent dtester les valeurs naturelles du monde apparent (celles dont les matres sont fiers parce qu'elles font d'eux des matres) comme la force physique, la richesse et la prise de risque. Ils dclarent ces valeurs mauvaises et dangereuses, et estiment la modestie, la pauvret et la prudence. Ils veulent une socit qui les protge du Mal et des menaces des Mchants, alors que les matres veulent une socit d'opportunits et de dfis. Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 13 : " Nous, les faibles, nous sommes dcidment faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. [] Grce ce faux monnayage, cette duperie de soi propres l'impuissance, [cet amer constat] a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse mme du faible - c'est--dire son essence, son activit, toute sa ralit unique, invitable et irremplaable - tait un accomplissement libre, quelque chose de voulu, de choisi, un acte, un mrite."
Commentaires
Au contraire des grands pays d'Asie o le progrs conomique est vident pour la population, le niveau de vie stagne dans la plupart des pays d'Europe occidentale, baissant mme l'occasion des crises financires et conomiques. L'immense majorit des Europens se sentent impuissants amliorer la situation : de plus en plus de gens ne peuvent plus accder un logement, par exemple ; de plus en plus de travailleurs enchanent les emplois prcaires et les priodes de chmage. Face cette impuissance, les valeurs des gens sont de plus en plus individualistes ( je n'arrive pas rsoudre mes problmes, alors ceux des autres ), et l'horizon de leurs perspectives est de plus en plus ici (protectionnisme, xnophobie) et maintenant ( aurai-je encore un emploi dans six mois ? ; vu mes soucis actuels, je me soucierai d'cologie plus tard ) Les Franais, par exemple, s'estiment en permanence menacs : par la mondialisation qui risque de leur faire perdre leur travail (concurrence, dlocalisations) ; par le capitalisme qui risque de donner aux riches le juste fruit de ce travail ; par l'nergie nuclaire et les OGM qui risquent de leur faire perdre la sant ; par les voyous et les terroristes qui risquent de les agresser, etc. Les
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Franais sont le peuple le plus inquiet du monde, tous les sondages internationaux le disent, et les plus grands consommateurs de tranquillisants. C'est pourquoi les politiciens franais rptent souvent que la politique qu'ils mnent ou proposent a pour premier but de protger leurs concitoyens ; c'est aussi pourquoi ces politiciens se prsentent comme Le candidat du peuple contre les lites ou L'ennemi des banques [48]. Et pour aller dans le sens de l'inversion de valeurs, ces politiciens disent au peuple Vous tes les meilleurs (sous-entendu : meilleurs que les riches, dont ils proposent de plafonner les rmunrations). Beaucoup de gens, en Europe, en Amrique et en Asie, ragissent leur inquitude en entretenant des espoirs irralistes : on peut spculer la hausse sur les prix de l'immobilier, qui ne cesseront jamais de crotre (et brusquement ils s'effondrent, et des millions d'amricains ou d'espagnols deviennent incapables de rembourser leurs prts) ; un pays (Grce, Italie) peut emprunter pendant des dcennies pour vivre au-dessus de ses moyens sans jamais rembourser ; le chmage devrait tre interdit, ou combattu par des crations volontaristes d'emplois, etc. Ces gens croient les promesses lectorales utopiques de politiciens malhonntes parce qu'ils ont envie d'y croire, qu'ils en ont besoin pour se rassurer et esprer.
[Link] Rsum du raisonnement de Nietzsche sur le ressentiment
La souffrance et l'humiliation ressenties par les esclaves, dans un monde apparent dont ils sont impuissants changer les rgles politiques et les structures socitales, produisent dans leur esprit un ressentiment permanent. Parce qu'ils se considrent eux-mmes comme Bons, donc innocents de leur souffrance, les esclaves attribuent cette responsabilit des coupables, qu'ils dnoncent et auraient plaisir faire souffrir leur tour. Un matre surmonte rapidement une souffrance en ragissant contre sa cause et sans prouver de ressentiment ; pour lui ce n'tait qu'une contrarit, un dfi relever. Un esclave, au contraire, n'a pas assez de force pour ragir victorieusement contre les causes de sa souffrance, et rumine son ressentiment tant qu'il n'a pas russi se venger des coupables.
Au bout d'un certain temps, le ressentiment des esclaves envers des coupables devient un dnigrement systmatique de leurs valeurs. Chez les esclaves s'installe le sentiment qu'ils appartiennent une race maudite , et que les coupables appartiennent une race mchante , aux valeurs dtestables. Peu peu s'enracine chez les esclaves une morale du ressentiment, ensemble de valeurs haineuses et revanchardes l'gard des mchants, aux valeurs inverses des leurs. Nietzsche parle ce propos de rvolte morale des esclaves, sujet que nous tudierons plus bas. Pour Nietzsche, cette rvolte des esclaves serait reste morale, c'est--dire limite leur esprit qui souffre et rumine sa vengeance, si les esclaves n'avaient pas t aids transformer leur socit et imposer leur morale par des "matres dcadents", au premier rang desquels il y a les prtres.
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Un matre a conscience d'appartenir la classe culturelle suprieure, il est fier de ne pas tre un esclave, il y voit une distinction, il est trop fier pour se plaindre ; il considre la barrire de classe culturelle comme naturelle et infranchissable. A ses yeux, qu'il soit pauvre ou riche un esclave demeure un esclave. Un matre respecte, voire admire un autre matre ; il mprise un esclave en l'ignorant, ou, lorsque c'est impossible, en tenant son opinion et ses dsirs pour ngligeables. A part sa culture (avec ses pulsions [4]), un matre reconnat un esclave son attitude : il est malheureux, s'en plaint et prouve du ressentiment ; il est fourbe et cherche sans cesse un moyen d'amliorer son triste sort ; il refuse la responsabilit de son malheur et accuse d'autres gens ou la socit, il veut s'en venger. [Link].1 Un esclave est mauvais priori, puisqu'il est esclave Dans l'esprit d'un matre, un esclave est ncessairement mauvais quoi qu'il fasse, puisqu'il est esclave, alors qu'un matre ne peut, par nature, tre que bon : Nietzsche se plaant au point de vue des matres, sa distinction entre bon et mauvais dpend donc de la race d'un homme, pas de ce qu'il fait. Cette opinion de Nietzsche rappelle celle des Grecs, pour qui la valeur et les possibilits d'un homme dpendent de sa naissance, dans le cadre de sa classe sociale. Nietzsche dplore la perte, dans notre socit, du sentiment d'immense distance qu'prouve un matre par rapport aux esclaves. Il attribue cette perte regrettable la prsence, en chacun de nous, d'une trop grande part d'esclave : voir "Le Gai savoir" 18 "Fiert antique". [Link].2 Origine historique des notions de Bien et Mal Nietzsche attribue une origine historique aux notions de Bien et Mal, apparues d'abord chez les matres, qui se jugeaient eux-mmes bons et jugeaient les esclaves mauvais. Pour un matre, les qualificatifs Bon et Mauvais s'appliquent un homme, et pas un acte, rput consquence inluctable de son auteur : est Bon tout homme de race matre, Mauvais tout homme de race esclave, indpendamment de leurs actes, qui ne peuvent que leur ressembler. Dans ce jugement d'un homme, bas sur la culture acquise depuis sa naissance et non ses actes, on reconnat la hirarchie sociale initiale des Grecs, dans leur socit aristocratique. Ce n'est que plus tard, selon Nietzsche, que les esclaves se sont mis juger les actes au lieu des hommes. On lit, en effet, dans "Par-del le bien et le mal" 260 : "Il est manifeste que les jugements moraux ont partout d'abord t appliqus aux hommes puis, par extension et tardivement, aux actes ;" La certitude de Nietzsche sur l'ordre historique d'application des jugements moraux vient de ce que la morale des Grecs, base l'origine sur les valeurs de l'aristocratie, a commenc basculer vers les valeurs de comportement au Ve sicle avant J.-C. avec Socrate et sa dfense de la Vertu. Sur le plan de l'individu, nous avons dj vu que l'opinion de Nietzsche est corrobore par ce que nous savons des premires impressions : un homme qui en voit un autre le juge automatiquement, instinctivement d'aprs son apparence ; il ne peut s'empcher d'avoir une telle opinion irrflchie avant, ventuellement, d'y rflchir et d'observer le comportement de l'autre pour conforter ou non sa premire impression.
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[Link].3 Noble et vulgaire Source : "Le Gai savoir" 3 Nietzsche oppose les natures noble et vulgaire selon les jugements de valeur qu'elles portent sur les actes nobles et gnreux, et sur les actes irrationnels inspirs par une pulsion ou un idal. Selon Nietzsche, les natures vulgaires ne trouvent rationnels que les actes inspirs par l'intrt ; elles ne comprennent pas qu'une personne puisse agir contre ses intrts au nom de valeurs suprieures ; pour Nietzsche, elles souffrent d'utilitarisme [28], critre de jugement mprisable caractristique des esclaves. Les matres, au contraire, savent faire passer leur raison aprs leurs passions [12], d'o des actes occasionnels o apparaissent leur noblesse ou leur gnrosit. Voir aussi le paragraphe Origine aristocratique du qualificatif bon . [Link].4 Relation de la doctrine matres-esclaves avec la volont de puissance Pour Nietzsche, le comportement d'un homme s'explique par ses instincts et pulsions ; sa raison n'en est pas matre, il n'a pas de libre arbitre. On ne peut pas plus juger la moralit des actes d'un matre que ceux d'un fauve carnivore, qui dvore ses proies parce que c'est sa nature de carnivore, c'est ainsi qu'il vit. Avec son point de vue de matre (adopt parce que conforme la nature , donc la vie) et sa thorie de la vie-volont de puissance , Nietzsche considre comme morale bonne celle dont les valeurs sont favorables la vie, celle qui permet de se dvelopper en donnant libre cours ses instincts [5] et pulsions [4]. Le critre fondamental de la morale de Nietzsche, celui sur lequel on doit selon lui baser tout jugement, est le caractre favorable ou hostile la vie-volont de puissance. C'est exactement le critre des anciens Grecs : est bon ce qui est conforme la nature, qui en respecte l'harmonie ; pour un homme, c'est ce qui est conforme ses penchants (instincts et pulsions), qui lui permet de les exprimer, de raliser son potentiel. Et ce qui est en harmonie avec la nature est juste et beau. La morale des esclaves est mauvaise parce qu'en prisant l'altruisme (contraire l'intrt individuel) et en condamnant l'expression des instincts naturels, elle est hostile la vie. Un matre agit spontanment en matre. C'est un individualiste qui cherche crer, se dpasser, tendre son emprise, combattre ce qui lui rsiste, imposer ses ides et sa marque : il a de la force revendre. Il agit ainsi sans rflchir, par nature, pour satisfaire ses instincts et pulsions, par volont de puissance. Attitude de matre De par son caractre, sa force vitale naturelle qui le pousse affirmer pour s'affirmer, un matre affirme plus souvent qu'il nie, parce qu'il est plus souvent en train de conqurir et de prodiguer ses forces qu'en train de dfendre ses acquis comme un esclave. Naturellement enthousiaste, un matre croit plus souvent qu'il doute, admire plus souvent qu'il mprise, et a tendance suivre son premier mouvement, son penchant. Brlant de suivre ses instincts et pulsions pour vivre plus intensment, un matre peut faire des erreurs en ngligeant ou sous-estimant les esclaves et leurs ractions, qu'il connat mal parce qu'ils ne l'ont jamais intress ; chacune de ces
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erreurs lui apprend quelque chose sur le monde qu'il partage avec ces esclaves, et il s'y adapte sans jamais avoir besoin de les diaboliser, ou mme de les dtester. L'attitude d'un matre serait donc juge bonne par un ancien Grec, puisque conforme sa nature, et la nature en gnral. La vrit ou la fausset n'ont de valeur que par rapport la vie Pour Nietzsche, la vrit d'une affirmation n'est, en elle-mme, ni bonne ni mauvaise, puisqu'il faut l'apprcier par rapport la vie : si elle va dans le sens favorable la vievolont de puissance elle est bonne, sinon elle est mauvaise. Exemple : puisqu'un matre a systmatiquement une attitude active, favorable la vie, ses affirmations sont bonnes priori. De leur ct, les esclaves - qui dtestent leur vie de souffrances - ont des valeurs hostiles la croissance voulue par la vie : peur, prudence, obissance, modestie, rsignation, etc. Selon son auteur, donc, une mme affirmation peut tre tantt vraie, tantt fausse : l'affirmation La richesse est un objectif de vie valable peut paratre : Vraie un matre, car favorable la croissance de son emprise, donc l'expression de sa volont de puissance ; Fausse un esclave, qui nie l'intrt de la richesse par mauvaise foi, en prtendant qu'elle n'a pas d'intrt au lieu d'admettre qu'il est incapable de l'atteindre. [Link].5 Matres et valeurs morales de compassion et de piti Nietzsche adopte le critre de moralit des anciens Grecs : est moral ce qui est en harmonie avec la nature. Et comme un matre au sens de Nietzsche est bon par nature, du fait de la culture acquise depuis sa naissance, sa morale est celle d'un Grec : elle n'accorde pas de valeur la piti, sentiment qui n'existe pas dans la nature. Dans "Par-del le bien et le mal" 260, on lit : " Pourquoi a-t-on lou l'acte de compassion ? L'homme noble sent que c'est lui qui fixe les valeurs, il n'a pas besoin d'approbation, il juge : ce qui m'est nuisible est nuisible en soi , il sait que c'est lui qui confre de l'honneur aux choses, qui cre les valeurs. Tout ce qu'il trouve en lui, il l'honore : une telle morale est une glorification de soi-mme. Elle met au premier plan le sentiment de la plnitude, d'une force qui veut dborder, la joie d'une tension haute, la conscience d'une richesse qui aimerait donner et se prodiguer ; l'homme noble, lui aussi, vient en aide au malheureux, non pas par piti, le plus souvent, mais pouss par la surabondance de force qu'il sent en lui. L'homme noble honore en lui l'homme puissant, et celui qui est matre de soi, qui sait parler et se taire, qui pratique avec joie la svrit et la duret envers soi, et qui vnre tout ce qui est svre et dur. [] Un tel homme est prcisment fier de n'tre pas fait pour la piti " Dans "Par-del le bien et le mal" 30, Nietzsche crit : "Il y a des hauteurs de l'me d'o mme la tragdie cesse de paratre tragique, et si l'on embrassait d'un seul regard toute la douleur du monde, qui oserait dcider que forcment ce spectacle nous contraindrait la piti, et par l mme au redoublement de cette douleur ?... Ce qui est nourriture et
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rconfort aux hommes suprieurs, pour une espce trs diffrente et infrieure devient presque un poison." Nietzsche s'oppose aux rgles traditionnelles de la morale en gnral et du vivre ensemble en particulier. Il considre la vie, avec sa volont de puissance, comme l'unique critre de morale. Il refuse donc de condamner l'gosme, l'hostilit et la cruaut, au nom de la conformit la nature humaine, parce que l'homme est un loup pour l'homme comme disait Hobbes. Nietzsche expose la base de sa propre rflexion sur la morale altruiste, en crivant dans "La Gnalogie de la Morale" Avant-propos 5 : "Mais c'est justement contre ces instincts [non-gosme, piti, abngation, sacrifice] que s'levait en moi une dfiance de plus en plus fondamentale, un scepticisme toujours plus profond ! En eux je voyais prcisment le grand pril de l'humanit, la tentation et la sduction suprme qui la conduirait... o donc ?... Au nant ? - Je voyais l le commencement de la fin, l'arrt, la lassitude qui regarde en arrire, la volont qui se retourne contre la vie, la dernire maladie s'annonant par des symptmes de tendresse et de mlancolie : je comprenais que cette morale de compassion qui se propageait de plus en plus, qui atteignait mme les philosophes et les rendait malades, tait le symptme le plus inquitant de notre culture europenne, inquitante elle-mme, son dtour vers un nouveau bouddhisme ! Vers un bouddhisme europen ! Vers - le nihilisme !... Nietzsche estime donc que la morale europenne est dsastreuse, car le progrs de ses valeurs de tendresse et de compassion est si nfaste la vie et la culture qu'il engendre une tendance au bouddhisme, et mme au nihilisme. Il justifie ensuite son procs de la piti par un argument d'autorit : Chez les philosophes modernes, cette prfrence, cette surestimation de la piti est, en effet, quelque chose de nouveau : jusqu' prsent c'tait prcisment sur la valeur ngative de la piti que les philosophes taient tombs d'accord. Qu'il me suffise de nommer Platon, Spinoza, La Rochefoucauld et Kant, ces quatre esprits aussi diffrents que possible l'un de l'autre mais unis sur un point : le mpris de la piti." Beaucoup de philosophes ont reproch Nietzsche d'affirmer que son modle d'homme moral ravalait celui-ci au rang d'un animal, esclave de ses instincts [5], pulsions [4] et passions [12] du moment. Leur apprciation dsobligeante ne change rien la ralit ; l'homme est la fois soumis :
A ses dsirs physiologiques, sur lesquels se base une morale naturelle, instinctive, dont les valeurs sont celles de la volont de puissance de Nietzsche ; pour vivre le plus heureux possible selon celle volont de puissance, l'homme est constamment goste et souvent cruel. Aux exigences de la vie en socit, qui impose un certain nombre de comportements altruistes en change des services rendus. Ses propres valeurs naturelles gostes obligent souvent l'homme tre altruiste pour ne pas perdre les avantages de la vie en socit, ou ne pas tre puni par elle : il est alors altruiste par intrt, attitude que Kant et le christianisme dsapprouvent.
Nietzsche justifie que l'on respecte des passions [12], que la plupart des gens considrent comme mauvaises, parce que ce sont des conditions essentielles de la
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vie naturelle, de la ralisation de soi, donc du bonheur. Il reconnat pourtant que cette cohrence avec une priorit la vie peut tre pnible, car elle est contraire la culture intriorise. Il crit dans "Par-del le bien et le mal" 23 : "Mais supposer que quelqu'un aille jusqu' prendre les passions : haine, envie, cupidit, autoritarisme, comme des conditions de la vie, comme quelque chose qui doit exister fondamentalement et essentiellement dans l'conomie d'ensemble de la vie, et qu'il faut donc intensifier s'il est vrai que la vie doive l'tre, - celui-l souffrira d'une telle direction de son jugement comme du mal de mer." Nietzsche tire une autre consquence du respect des instincts et passions [12] : la primaut de la psychologie. Peu aprs le paragraphe prcdent, il crit : "Jamais aux yeux des voyageurs et des aventuriers tmraires ne s'est encore ouvert un monde de vues plus profondes, et le psychologue qui fait ce sacrifice [de respecter les passions comme elles le mritent en tant que conditions essentielles de la vie] [] aura au moins le droit d'exiger en change que la psychologie soit reconnue de nouveau comme la science souveraine dont toutes les autres sciences ne sont que les servantes et les premiers degrs. Car dsormais la psychologie est de nouveau la voie qui conduit aux problmes essentiels." L'importance de la psychologie vient de son caractre indispensable pour expliquer l'inversion de valeurs, la vie qui cre des valeurs hostiles la vie. [Link].6 Vivre, c'est tre goste, cruel et soumis ses pulsions et instincts Dans "Par-del le bien et le mal" 259, Nietzsche crit : "S'abstenir rciproquement de s'offenser, d'user de violence, de s'exploiter, considrer la volont d'autrui comme l'gale de la sienne : cela peut, en un sens grossier, devenir entre individus une rgle de bonne conduite quand les conditions ncessaires se trouvent runies (c'est--dire quand leurs forces et leurs critres sont effectivement analogues, et qu'ils sont apparents l'intrieur d'un mme corps social). Mais si l'on voulait tendre ce principe et aller jusqu' en faire le principe fondamental de la socit, il rvlerait aussitt ce qu'il est : la ngation de la vie, un principe de dcomposition et de dcadence. Il faut ici aller au fond des choses et se dfendre de toute faiblesse sentimentale : vivre c'est essentiellement dpouiller, blesser, subjuguer l'tranger et le faible, l'opprimer, lui imposer durement nos propres formes, l'incorporer et au moins, au mieux, l'exploiter - mais pourquoi toujours employer ces mots auxquels s'attache de tout temps une intention calomnieuse ? Mme ce corps l'intrieur duquel, comme nous venons de le supposer, les individus se traitent en gaux, - c'est le cas dans toute saine aristocratie, - doit, s'il est vivant et non moribond, faire contre d'autres corps tout ce dont les individus qui le composent s'abstiennent l'gard l'un de l'autre : il lui faudra tre la volont de puissance incarne, il voudra grandir, occuper de plus en plus d'espace, accaparer, devenir prpondrant, non pas en vertu d'une moralit ou d'une immoralit quelconque, mais tout simplement parce qu'il vit et parce que la vie est volont de puissance.
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[] L' exploitation n'est pas le fait d'une socit corrompue ou imparfaite et primitive, elle est inhrente la nature mme de la vie ; elle est sa fonction organique fondamentale, une consquence de la volont de puissance proprement dite, qui est tout bonnement la volont de vivre. Et si cette thorie semble nouvelle, la ralit, elle, est le fait primordial de toute l'histoire ; ayons donc enfin l'honnte de le reconnatre ! Dans "Par-del le bien et le mal" 265, Nietzsche confirme son point de vue sur l'gosme : "Au risque de choquer des oreilles innocentes, je pose en fait que l'gosme fait partie de l'essence de l'me noble, j'entends cette croyance inbranlable qu'il faut qu' un tre tel que nous , d'autres tres soient ncessairement soumis par nature, et qu'ils doivent se sacrifier nous. L'me noble accepte son gosme comme un fait, sans se poser aucune question" Nietzsche confirme la ncessit que "d'autres tres soient [] soumis par nature, et qu'ils doivent se sacrifier nous" en proposant une socit esclavagiste.
Complments sur les ides de Nietzsche concernant la socit
La conception nietzschenne de l'attitude sociale des individus rappelle celle du philosophe anglais Hobbes : par nature, les hommes se dtestent, se jalousent et ne songent qu' se dpossder mutuellement de tous les biens et fonctions publiques dsirables. Hobbes en conclut qu'une socit ne peut assurer un minimum de services publics et de justice que si elle est dirige d'une main de fer. Nietzsche admet que des hommes d'une mme classe sociale, celle des matres, puissent se supporter, et mme se respecter et se considrer comme gaux. Il n'accepte pas l'galit de la dignit, des droits et des devoirs entre tous les citoyens, parce qu'elle est contraire l'ingalit qui rgit la nature ; il rejette donc aussi la dmocratie. Nietzsche justifie le rejet du principe d'galit entre citoyens au motif que ce principe nie les exigences de la vie thorises dans sa doctrine de la volont de puissance, donc qu'il uvre pour la dcomposition et la dcadence de la socit aristocratique qu'il dsire. (Complment) Nietzsche dplore une dcomposition possible de la socit due au respect du principe d'galit ; lui-mme la considre comme compose de races, terme qu'il substitue celui de classes de la socit hirarchise gouvernement aristocratique des Grecs. Pour lui, la race des matres a fini par adopter la morale de notre socit majorit d'esclaves, avec ses principes comme l'galit entre tous les hommes. Pour Nietzsche, toute volution d'une socit vers plus d'galit est une volution vers la dcadence, puisqu'elle tend touffer chez chaque citoyen l'expression des instincts et passions [12] qui font sa spontanit, sa crativit, son individualisme, son originalit - touffant donc sa qute du plaisir naturel. Nietzsche est donc contre la dmocratie ; il crit dans "Par-del le bien et le mal" 202 : "nous trouvons dans les institutions politiques et sociales [de l'Europe] une expression de plus en plus manifeste de cette morale [de troupeau] : le mouvement dmocratique assume l'hritage du mouvement chrtien."
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Pour Nietzsche, la dmocratie est trompeuse comme le christianisme, en promettant un avenir meilleur au peuple qu'elle a endormi avec son galit ; comme le christianisme, la dmocratie est hostile la vie-volont de puissance, donc au libre panouissement individuel des citoyens ici et maintenant ; comme le christianisme, la dmocratie organise l'obissance passive des gens du peuple (le troupeau) une minorit au pouvoir. Nietzsche n'aime pas non plus le socialisme, que nous appelons aujourd'hui communisme car il prne la proprit collective des terres et moyens de production, comme le voulait Karl Marx [71]. Nietzsche en affirme le caractre utopique pour une raison avre par la suite dans les pays communistes : l'homme ne respecte pas ce qui n'est pas lui, il ne travaille pas avec la mme ardeur pour la collectivit que pour lui-mme. ("Humain, trop humain" II, 285) Nietzsche considre que la dmocratie et le socialisme modernes sont des rpublicanismes issus des Lumires [26], dont il critique la mtaphysique en tant qu'idalisme hostile la vie et promettant des lendemains utopiques. Nietzsche considre la socit europenne de son poque comme dj dcadente, parce qu'elle souffre des valeurs nihilistes de dgot de l'existence et de piti que les esclaves malades ont fini par faire adopter aux matres bien portants ; il crit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 14 : "Les malades sont le plus grand danger pour ceux qui se portent bien ; ce n'est pas aux plus forts qu'il faut attribuer le malheur des forts, mais ceux qui sont les plus faibles. [] Ce qui est craindre, ce qui est dsastreux plus qu'aucun dsastre, ce n'est pas la grande crainte [que les forts inspirent aux faibles], mais le grand dgot de l'homme [pour l'existence et pour lui-mme], non moins que la grande piti pour l'homme [faible]." Et Nietzsche justifie le fait que les forts ont plus le droit d'exister (donc de vivre au sens volont de puissance) que les faibles parce que l'avenir repose sur les forts ; les forts ne doivent donc pas secourir les faibles, mais les laisser prir de leurs maladies pour que la socit en soit dbarrasse. Il crit un peu plus loin dans le 14 et au dbut du 15 : "Le droit d'existence des bien portants [au sens moral, pas physique - il s'agit des matres] est d'une importance mille fois plus grande [que celui des esclaves faibles] : eux seuls sont la garantie de l'avenir, eux seuls sont responsables de l'avenir de l'humanit." "j'exige [] que l'on comprenne profondment quel point le devoir des gens bien portants [les matres] ne saurait tre de soigner les malades [les esclaves], de gurir les malades" Nietzsche considre l'altruisme et le respect de l'autre comme des marques de faiblesse chez un matre, chaque fois que cet autre appartient la race infrieure ; dans une socit, la gnralisation de ce genre de faiblesse est, pour lui, une marque de dcadence. Allant au bout de ses ides, il prconise la lutte des classes, de chaque classe contre les autres, plus que Karl Marx [71] lui-mme qui n'opposait que capitalistes et proltaires ! Hobbes explique qu'en l'absence d'un Etat fort qui fait
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respecter les lois, des hommes livrs eux-mmes seront en guerre de tous contre tous . "Que veut dire vivre ?" C'est sous ce titre que Nietzsche confirme la citation prcdente ("Par-del le bien et le mal" 259) dans "Le Gai savoir" 26 : "Vivre - cela veut dire : repousser continuellement loin de soi quelque chose qui veut mourir ; vivre - cela veut dire : tre cruel et impitoyable envers tout ce qui chez nous faiblit et vieillit, et pas uniquement chez nous. Vivre - cela veut donc dire tre sans piti envers les mourants, les misrables et les vieillards ? Etre constamment un assassin ? - Et le vieux Mose a pourtant dit : Tu ne tueras point ! (La phrase "Et le vieux Mose a pourtant dit : Tu ne tueras point ! " [76] signifie seulement que Nietzsche confirme les affirmations prcdentes malgr l'autorit d'une pense admise partout depuis des milliers d'annes.) Voir aussi :
Dfinitions que Nietzsche donne des valeurs bon , mauvais et bonheur . Comment Nietzsche justifie l'gosme. Dsintressement et gosme : un homme ne peut agir que par intrt.
Une socit aristocratique est indispensable l'lvation spirituelle de l'homme Nietzsche explique qu'une telle socit, base sur l'esclavage, est indispensable pour qu'une aristocratie ait le temps de se livrer des activits conformes sa nature noble. [Link].7 La brute blonde L'abandon d'un matre ses instincts brutaux est dcrit comme suit par Nietzsche dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 11 ; "Au fond de toutes les races aristocratiques il est impossible de ne pas reconnatre le fauve, la superbe brute blonde [priphrase voquant un lion] rdant en qute de proie et de victoire ; ce fond de bestialit cache a besoin, de temps en temps, d'un exutoire, il faut que la brute se montre de nouveau, qu'elle retourne sa contre sauvage ; - aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, hros homriques, vikings scandinaves - tous se valent pour ce qui est de ce besoin. Ce sont les races nobles qui ont laiss l'ide de barbare sur toutes les traces de leur passage ;"
Interprtation
Nietzsche pense que des matres (aristocrates) d'un mme groupe (par exemple obissant un mme chef) ont entre eux des relations empreintes de respect et de retenue, mais qu'en prsence d'trangers cette contrainte sociale disparat et ils s'abandonnent leur sauvagerie naturelle. C'est ainsi que s'expliquent, selon lui, la barbarie constate lors des invasions : massacres, incendies, pillages, etc. Cette cruaut extrme est commune toutes les aristocraties de l'Histoire : Romains, Germains, Arabes, Turcs, etc. La souffrance inflige tait, dans l'antiquit, un
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spectacle d'autant plus apprci qu'elle accompagnait des combats ; les jeux de cirque romains en furent des exemples, et Nietzsche en cite d'autres et se justifie. Voir aussi les sentiments de supriorit et de plnitude d'un matre dus sa libert. La mprise des moralistes sur le caractre maladif des matres Nietzsche contredit les moralistes qui trouvent anormales les valeurs des matres dans "Par-del le bien et le mal" 197, parce que pour lui ces valeurs sont normales puisque favorables la vie : "On se mprend du tout au tout sur la bte et sur l'homme de proie (par exemple Csar Borgia) ; on se mprend sur la nature , aussi longtemps qu'on cherche dcouvrir quelque chose de maladif ou mme un enfer inn, au fond de ces tres qui ont, par excellence, la sant du fauve de la jungle et l'exubrance de la flore tropicale ; c'est pourtant ce qu'ont fait presque tous les moralistes."
[Link] Point de vue des esclaves
Alors que l'attitude d'un matre envers les esclaves n'est qu'indiffrence, ou la rigueur mpris pour ceux qu'on ne peut ignorer, l'attitude d'un esclave envers tous ses ennemis, matres ou non, est (comme le pensait aussi Hobbes) la crainte, l'hostilit, l'envie, le ressentiment, voire la haine. Un esclave n'ignore pas les matres, il les combat avec toutes les ressources de son intelligence, et il les diabolise pour justifier ce combat : pour lui, un matre est un mchant , alors que lui-mme est bon , comme tous les hommes qu'il n'a pas craindre. L'opinion de Nietzsche est illustre par la morale chrtienne, qui souponne les riches et les puissants de mchancet et d'appropriation goste et malhonnte de biens du peuple, nous l'avons vu. En France, et contrairement aux pays de tradition protestante, la majorit des gens se mfient des riches, des capitalistes, des banquiers : on doit cacher sa russite, ncessairement suspecte. En Chine au contraire, on la montre, et dans les pays anglo-saxons elle suscite une admiration teinte d'envie. La majorit des Franais attend du gouvernement protection contre les riches spoliateurs et les multinationales aux bnfices et salaires scandaleux ; et, par ressentiment et jalousie, elle attend aussi qu'on leur inflige des impts punitifs pour redistribuer aux pauvres une part de leur argent. [48] Le combat des esclaves contre leurs ennemis mobilisant toute leur intelligence et toutes leurs ressources, ils sont souvent vainqueurs de ceux qui ne se sont pas donn autant de mal, au premier rang desquels il y a les matres qui les ont ignors. C'est pourquoi des esclaves arrivent des situations enviables dans les affaires, la politique, etc. Dans la socit dmocratique franaise, les citoyens pauvres (peu productifs de richesses, mais majoritaires et soutenus par des politiciens dmagogues) font voter des lois leur avantage, avec des transferts sociaux importants prlevs sur les plus fortuns (qui sont aussi les plus productifs) ; une majorit tyrannique peut exploiter une minorit. Comme Socrate l'avait dj remarqu, des dcisions dmocratiques ne sont pas ncessairement justes. En plus du soupon, les esclaves ont souvent une attitude de crainte vis--vis des initiatives des matres et mme d'autres esclaves ; ils s'opposent donc aux changements, aux audaces, ils demandent qu'on les en protge.
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En France, par exemple, il y a une forte proportion de fonctionnaires parmi les salaris : ces travailleurs choisissent souvent la fonction publique comme protection contre un avenir qui les inquite. A chaque fois qu'un gouvernement veut changer quelque chose, des Franais manifestent : il y a plus de manifestations Paris, chaque anne, que dans l'importe quelle autre capitale ; le NON rassemble toujours de plus grandes foules que le OUI. Tout en affirmant que le courage, l'initiative et l'esprit d'entreprise sont des vertus, la plupart des Franais s'en mfient et n'en veulent pas pour eux-mmes : ces vertus sont leurs yeux sources de graves dconvenues. Alors que les matres crent, innovent, prennent des risques pour la beaut du geste , les esclaves n'ont pour critre que l'utilit : Puis-je y gagner quelque chose ? . Alors qu'un matre juge une action d'aprs la race (classe culturelle) de son auteur, un esclave la juge en elle-mme, conformment la Constitution franaise du 5 Fructidor An III (22 aot 1795) : La loi est la mme pour tous , et la Constitution italienne La legge e uquale per tutti , constitutions galitaires que Nietzsche considre comme faites par et pour des esclaves.
[Link] Rvolte des esclaves et son exploitation
A force d'tre dans le ressentiment, les dshrits ("esclaves") se rvoltent moralement contre la condition dans laquelle les maintient le monde domin par l'aristocratie, condition contre laquelle ils ne peuvent rien sinon imaginer des consolations, et des rparations futures par une justice toute-puissante. Nietzsche qualifie cette imagination de cratrice, en crivant dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 10 : "La rvolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment luimme devient crateur et enfante des valeurs" Et Nietzsche attribue aux Juifs ce renversement des valeurs dans "Par-del le bien et le mal" 195 : "Les Juifs - ce peuple n pour l'esclavage [] ont russi ce prodigieux renversement des valeurs qui a donn la vie sur terre, pour quelques millnaires, un attrait nouveau et dangereux : leurs prophtes ont fondu en une seule notion celles de riche , d' impie , de violent , de sensuel , et pour la premire fois ont donn au mot monde un sens infamant. Ce renversement de valeurs ( la suite duquel pauvre est devenu synonyme de sacr et d' ami ) fait l'importance du peuple juif : avec lui commence dans la morale la rvolte des esclaves." [Link].1 L'inversion des valeurs par les esclaves Rvolte, l'imagination des esclaves inverse des valeurs dfinies l'origine par les matres. Ainsi, aux aptitudes naturelles que sont la force physique ou le talent artistique, ils substituent les rsultats d'efforts, aprs avoir ni la valeur des aptitudes naturelles : l'lve mritant n'est pas l'intelligent qui russit sans travailler, c'est celui qui travaille dur mme si son intelligence est moyenne. Aux rsultats priss par les matres, les esclaves substituent les intentions : celui qui a voulu bien faire est estim mme s'il a chou ; le meurtre sans intention de tuer est moins grave que le meurtre prmdit. Ces inversions de valeurs permettent la fois de dclarer estimables les intentions et les efforts de gens faibles qui doivent travailler dur pour
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russir, et de rabaisser les rsultats faciles des gens forts, c'est--dire de consoler les affligs et de rtablir la justice. Nietzsche crit avec mpris dans "Par-del le bien et le mal" 30 : "Ce qui est nourriture et rconfort aux hommes suprieurs, pour une espce trs diffrente et infrieure devient presque un poison. Les vertus de l'homme du commun seront peut-tre vices ou faiblesses chez un philosophe ; peut-tre faudrait-il qu'un homme bien n dgnrt et allt l'abme pour possder les qualits qui obligeraient le monde infrieur o il aurait chou le vnrer comme un saint. Il y a des livres qui, pour l'me et la sant, ont une valeur inverse, selon que c'est l'me infrieure, la force vitale infrieure qui en use, ou l'me suprieure et la plus grande force vitale. [] Les livres de tout le monde sentent toujours mauvais : l'odeur des petites gens les imprgne irrmdiablement. O le peuple mange et boit, et mme o il vnre, l'air s'empuantit. N'entrez pas dans les glises si vous voulez respirer un air pur." Nous verrons plus bas le rle que Nietzsche attribue aux prtres dans l'inversion des valeurs des esclaves, leur sentiment de culpabilit et leur rduction l'tat de troupeau obissant . [Link].2 Invention par les esclaves d'un monde vrai artificiel Nous avons vu que par souffrance impuissante, les esclaves se mettent croire d'autres valeurs, celles d'une socit imaginaire idale. Cette socit illusoire, laquelle adhrent de plus en plus de gens qui s'influencent les uns les autres, devient peu peu pour eux la vraie socit, celle qu'on souhaite, la socit perue tous les jours devenant artificielle, condamnable, punir et rformer d'urgence. Voir aussi comment Nietzsche dfinit les idoles. [Link].3 Consquences de ces illusions, dans le pass et aujourd'hui en France
Dans les sicles passs Historiquement, ce genre de rvolte contre une socit cruelle a donn naissance au christianisme, qui promettait aux pauvres de ce monde la justice et le paradis aprs leur mort. Et tant de gens malheureux ont cru cette promesse sans preuve - parce qu'ils avaient envie d'y croire - qu'ils ont fait basculer l'Empire romain, dont l'empereur Constantin est devenu chrtien en l'an 313 par calcul politique. Il y eut aussi l'utopie marxiste [71], base sur la croyance un Homme futur, travailleur, honnte et altruiste, dans une socit aux dirigeants dsintresss, systme dont l'application a entran des dsastres conomiques et des rgimes de terreur. Mais des millions de gens y ont cru, et quelques-uns y croient encore. Parfois dtenteurs du pouvoir dans une socit tyrannique, les chrtiens comme les marxistes ont assassin des milliers d'opposants, boucs missaires des malheurs de leurs socits. Et les profiteurs de chacun de ces rgimes (noblesse et clerg, pour le christianisme ; oligarques et apparatchiks pour le communisme) se sont empli les poches en exploitant les peuples.
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De nos jours en France La pense de Nietzsche est toujours d'actualit en France, je l'explique dans les textes [1g]. Voici des complments sur l'absence de sens du monde et de leur vie pour beaucoup de Franais, sujet dj abord ci-dessus. Aujourd'hui beaucoup de Franais, la plupart peut-tre, ne comprennent pas le sens de leur vie [93], parce qu'ils ne comprennent pas le monde o ils vivent. Ils en ressentent une angoisse : ce qu'on ne comprend pas recle des menaces, d'autant plus de menaces que leur imagination invente des rponses inquitantes aux questions sans rponse. Voici ce que ces gens inquiets constatent. Depuis 1968, et de plus en plus vite :
Nos valeurs morales traditionnelles reculent et le respect mutuel des gens disparat, remplac par des textes de loi - notre Code du Travail 2012, par exemple, compte environ 3400 pages, et il y a 56 autres codes de loi [16]. Beaucoup de Franais se dfient tellement des autres qu'ils veulent des lois pour dire comment ils doivent vivre, et les y contraindre. Exemple : il y a eu une de loi d'opinion (!) qui dfinissait comment on doit interprter l'Histoire dans le cas du gnocide armnien [21]. Quand une socit remplace ses rgles de morale ou une libert de penser par des textes lgislatifs, elle est trs malade !
Le progrs des technologies de l'information et des communications, associ au progrs des transports et l'limination des barrires aux changes commerciaux et financiers, conduit la mondialisation. Celle-ci son tour provoque une course au toujours plus matriel, toujours moins respectueux de l'homme et de la nature. Doit-on remarquer que, depuis 1968, l'enrichissement matriel (croissance du PIB par habitant) n'a gure fait progresser le bonheur et l'optimisme des Franais, qui prennent de plus en plus de tranquillisants et pargnent toujours plus par prcaution ? Dans un monde de plus en plus complexe aux niveaux conomique, financier et politique, il y a de plus en plus de gens qui ne comprennent plus rien ce qui se passe. Leur source principale d'information, la tlvision, n'offre que des journaux consacrs pour l'essentiel aux faits divers gnrateurs d'motion, donc d'audience. De nouvelles sources d'information et d'changes sur Internet (blogs ; rseaux sociaux ; sites d'associations, de particuliers et de groupes de pression) sont pour la plupart non fiables et irresponsables. Et le bas niveau de connaissances conomiques et de civisme de ces gens fait qu'ils prfrent passer leur temps libre se divertir au lieu de s'informer. Quelle est alors la valeur de l'opinion qu'exprime chaque citoyen si mal inform quand il vote ? [1e]
Le rsultat est dramatique : les Franais sont le peuple le plus pessimiste du monde, les sondages le montrent depuis des annes ; ils sont aussi les plus gros consommateurs de tranquillisants au monde ; ils pargnent environ 16 % de leurs revenus, plus que la plupart des autres peuples ; ils sont de ceux qui manifestent le plus et qui brlent le plus de voitures de leurs voisins. Nietzsche a parl de socit du ressentiment Se sentant impuissants, beaucoup de Franais s'enthousiasment pour les rvoltes de peuples tyranniss qu'ils rvent en secret d'imiter : printemps arabe, Birmanie
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(Myanmar), Syrie, etc. Beaucoup accusent le capitalisme de tous les maux, alors que son dveloppement en Asie montre que la libre entreprise est la seule solution pour sortir des milliards de gens de la misre o les maintenaient des conomies tatiques. Beaucoup entretiennent des illusions, croyant par exemple que l'Etat peut crer des emplois prennes, ou contraindre des socits ou des banques en crer de toutes pices - ce qu'aucun pays n'a jamais russi faire. Un certain nombre de politiciens exploitent la frustration, le ressentiment et les espoirs de millions de citoyens en proposant des solutions conomiques et politiques utopiques. Un tribun propose, par exemple, de se passer des marchs financiers (et mme de se venger des banques et de les punir !), alors qu'en 2012 le crdit finance 70 % des achats des Franais et les 1850 milliards d'euros de dettes publiques. Les cologistes ont, depuis des dcennies, le raisonnement suivant pour exploiter des peurs : Si je peux imaginer un vnement ou une situation, mme extrmement improbables, qui comportent un danger grave pour l'environnement, alors je veux qu'on arrte toute activit conomique lie ces dangers, toutes affaires cessantes et quel qu'en soit le cot. Les couter revient accepter de s'assurer n'importe quel prix contre des dangers non dmontrs, et pourtant des millions de gens les coutent. Parce que je peux imaginer un accident de voiture o je mourrais, dois-je pour autant ne plus rouler en voiture quel que soit l'avantage de ce mode de transport ? Ne peut-on substituer une dcision craintive de fuite - attitude d'esclave, selon Nietzsche - une dcision de rsoudre les problmes - attitude de matre ? Pour grappiller quelques votes, le Prsident Chirac a fait inscrire dans la Constitution l'incroyable Principe de prcaution . Celui-ci impose de tenir compte de toute peur exprime par quelques citoyens, si vague, non dmontre et draisonnable qu'elle soit, et de faire dcider par un tribunal d'arrter l'activit l'origine de la peur. Des antennes-relais tlphoniques ont ainsi t dmontes par dcision de justice, sans preuve mdicale de nocivit mais seulement parce qu'elles faisaient peur des gens qui, par ailleurs, ne veulent pas se passer de leur tlphone portable. Sans doute voulaient-ils tlphoner par ondes radio sans antenne On a mme invers, l'occasion de cette modification de la Constitution, un principe fondamental du droit, reconnu dans tous les pays : dsormais, quand des Franais ont peur, c'est celui qui leur fait peur de dmontrer qu'ils ne devraient rien craindre, alors que partout et depuis toujours c'est au demandeur d'une dcision de justice de prouver que sa demande est fonde ! 1.6.5 La dcadence Voir ou revoir d'abord :
Dfinitions que Nietzsche donne des valeurs bon , mauvais et bonheur . Corruption et dcadence selon Nietzsche.
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Voici le point de vue de Nietzsche sur la socit europenne actuelle, domine par des esclaves et ayant adopt leur moralit d'hommes faibles ; Nietzsche dconstruit cette morale d'origine chrtienne, hostile la vie, au nom de la raison. En conflit avec lui-mme, ses dsirs luttant contre sa morale, un esclave est incapable d'agir de faon volontariste dans le sens de sa volont de puissance. Par impuissance, il prend alors des dcisions faciles, qui ne l'engagent pas, qui n'ont pas de direction cohrente, qui peuvent aller en tous sens au gr de ses changements d'avis. Nietzsche qualifie alors cet homme psychologiquement faible de dcadent et notre socit (culture, civilisation) qui a adopt la morale de tels hommes de dcadente. Dans la socit dcadente de notre civilisation europenne, les hommes sont pour la plupart des suiveurs ; lorsqu'il faut faire des choix importants, chacun fuit les responsabilits. (Dans la socit franaise actuelle il y a des dbats, des concertations n'en plus finir, des atermoiements et finalement des dcisions de dtail et court terme qui ne rglent pas le problme conomique structurel de fond - qu'on n'ose pas rgler de peur de fcher des gens qui se feraient entendre bruyamment ; exemple : problme du financement des retraites. La plupart des citoyens sont alors mcontents de l'absence de progrs et protestent.) Nietzsche affirme que l'incapacit des citoyens adopter une politique commune pour s'extraire d'une situation difficile fait qu'ils confient parfois le pouvoir un tyran. (Et c'est ainsi que l'Allemagne tant dans une situation dsespre suite la crise de 1929, son chancelier, Hindenburg, confia le pouvoir Hitler en 1933.) Nietzsche considre que la solution du pouvoir tyrannique parat logique des hommes dcadents qui refusent la ralit, refoulent leurs dsirs et ruminent leur ressentiment. De tels hommes faibles, toujours sur la dfensive, craignent les conflits sociaux et les guerres ; leur bonheur a surtout besoin qu'il n'y ait pas de problme. (C'est aussi pourquoi les gouvernements franais prfrent souvent laisser des grvistes barrer les routes ou occuper illgalement des usines, plutt que d'envoyer les forces de l'ordre les dloger devant les invitables camras de tlvision. Les policiers ont souvent ordre de ne pas poursuivre des jeunes dlinquants en fuite parce qu'en cas d'accident mortel le prfet craint une meute dans leur quartier. Et c'est parce que ce sont les problmes inquitants qui suscitent de l'audience, que nos journaux tlviss consacrent la majeure partie de leur temps couvrir les crimes, les grves, etc.) Contre la dcadence, Nietzsche propose de cesser le dni de ralit et de suivre les instincts naturels, fussent-ils violents, dionysiaques [8], donc amoraux. 1.6.6 Le rle des prtres Nous savons que la morale dfinit les devoirs de chacun envers les autres, que ces devoirs soient ou non repris et prciss dans des lois humaines. Nietzsche pense qu'il faut juger la morale d'une socit par rapport la vie (libre expression de la volont de puissance) de chaque personne et par rapport ses implications socitales : il n'y a pas de morale universelle.
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Du point de vue de la vie d'une personne, une bonne morale permet des comportements de recherche du plaisir et de la croissance. C'est une morale conforme aux penchants naturels, que Nietzsche dfinit comme morale des matres , une morale hostile la vie tant celle des esclaves qui rejette les valeurs naturelles. Du point de vue socital, Nietzsche dnonce la morale d'esclave, hostile la vie, et le rle des religieux dans son adoption par le peuple. Dans sa partition de la socit en une hirarchie de castes o les matres des castes suprieures dominent les esclaves de la caste infrieure, Nietzsche attribue une place privilgie aux prtres, avant de les juger svrement et de les accuser de remdes pouvantables aux maux qu'ils ont eux-mmes causs. Il crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 6 : " la caste la plus haute forme en mme temps la caste sacerdotale" "Il y a, ds le principe, quelque chose de morbide dans ces aristocraties sacerdotales et dans leurs habitudes dominantes, dtournes de l'action, voulant que l'homme tantt couve ses songes, tantt soit boulevers par des explosions de sentiments, - la consquence parat en tre cette dbilit intestinale et cette neurasthnie presque fatalement inhrentes aux prtres de tous les temps. Et le remde invent par eux-mmes contre cet tat morbide, comment ne pas affirmer qu'en fin de compte il s'est trouv cent fois plus dangereux encore que la maladie dont il s'agissait de se dlivrer ? L'humanit tout entire souffre encore des suites de ce traitement naf, imagin par les prtres. Il suffira de rappeler certains rgimes dittiques (privation de viande), le jene, la continence sexuelle, la fuite dans le dsert (l'isolement " Nietzsche reproche donc aux prtres d'avoir fait adopter par le peuple des pratiques contraires la vie, car pleines de souffrances. Et en plus de ces pratiques, il leur reproche d'avoir enseign une mtaphysique galement hostile la vie, et mme d'avoir pratiqu un lavage de cerveaux [38] en inculquant un auto-hypnotisme : "Joignez cela la mtaphysique sacerdotale hostile aux sens, qui rend paresseux et raffin, l'hypnotisme par autosuggestion"
[Link] Comparaison des valeurs des aristocrates avec celles des prtres
Dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 16 on lit : "Les Romains taient les forts et les nobles, ils l'taient un point que jamais jusqu' prsent sur la terre il n'y a eu plus fort et plus noble, mme en rve ; [] Les Juifs, au contraire, taient ce peuple sacerdotal du ressentiment par excellence, un peuple qui possdait une gnialit de la morale populaire qui n'a pas son gale..." Nietzsche accuse les prtres d'avoir utilis leur gnialit (comptence gniale) en matire de psychologie populaire pour convertir, puis endoctriner le peuple : nous le verrons plus bas. Dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 7 on lit : "Les jugements de valeurs de l'aristocratie guerrire sont fonds sur une puissante constitution corporelle, une sant florissante, voire dbordante, sans
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oublier ce qui est ncessaire l'entretien de cette vigueur clatante : la guerre, l'aventure, la chasse, la danse, les joutes, et en gnral tout ce qui implique une activit robuste, libre et joyeuse. Le mode d'valuation de la haute classe sacerdotale, nous l'avons vu, repose sur d'autres conditions premires : tant pis pour elle quand il s'agit d'affronter la guerre. Les prtres, le fait est notoire, sont les ennemis les plus mchants pourquoi donc ? Parce qu'ils sont les plus impuissants. L'impuissance fait crotre en eux une haine monstrueuse, sinistre, des plus intellectuelles et des plus venimeuses. Les plus haineux des vindicatifs, dans l'histoire universelle, ont toujours t des prtres, comme aussi les plus spirituels des vindicatifs : - auprs de l'esprit que dploie la vengeance du prtre, tout autre esprit entre peine en ligne de compte." L'opinion de Nietzsche sur la haine intellectuelle des prtres (haine base sur l'interprtation tendancieuse ou malhonnte des textes sacrs ainsi que des accusations sans fondement) est taye par de nombreux exemples de procs (Galile, Jeanne d'Arc, Inquisition) et des exemples de cruaut (lapidations, tortures, excutions sur une croix, bchers). Dire que Nietzsche dteste les religions et leurs prtres est un euphmisme. Pour lui, les rabbins juifs, les prtres chrtiens et les pasteurs protestants sont tous coupables d'avoir inculqu aux croyants, avec des mensonges, des valeurs inverses par rapport aux valeurs des aristocrates, naturelles et favorables la vie. A propos des protestants, il crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 16 : "ce mouvement de ressentiment (allemand et anglais) foncirement plbien que l'on appelle la Rforme" La Rvolution franaise ne trouve pas davantage grce ses yeux, car il ajoute : "Dans un sens plus dcisif, plus radical encore, la Jude remporta une nouvelle victoire sur l'idal classique, avec la Rvolution franaise : c'est alors que la noblesse politique qui subsistait encore en Europe, celle des dix-septime et dixhuitime sicles franais, s'effondra sous les coups des instincts populaires du ressentiment" Par contre, Nietzsche admire Napolon, ses yeux un vritable matre avec son idal noble de conqute, qui a mis un terme au dbut de dmocratie de la Rvolution franaise en instaurant une nouvelle aristocratie. Il crit plus loin : "retentit, en face du mot d'ordre mensonger du ressentiment qui affirme le privilge du plus grand nombre, en face de la volont d'abaissement, d'avilissement, de nivellement, de dchance, et de crpuscule de l'humanit, le terrible et enchanteur mot d'ordre contraire du privilge du petit nombre ! Comme une dernire indication de l'autre voie apparut Napolon, homme unique et tardif si jamais il en fut, et en lui le problme incarn de l'idal noble en soi - qu'on rflchisse bien au problme que cela reprsente : Napolon, cette synthse d'inhumain et de surhumain !..."
[Link] L'enseignement des religieux monothistes
Les religieux ont commenc par enseigner un ensemble de croyances rvles en se livrant un proslytisme intensif. L'efficacit de ce proslytisme pour recruter et convertir des adeptes tait due d'abord la situation misrable de ceux-ci : les Juifs
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taient des esclaves dports, puis, en Jude au temps du Christ, un peuple domin par les Romains, qui avaient mme dtruit leur Temple de Jrusalem en 70 aprs J.C. A ces gens qui souffraient, les religieux ont promis le bonheur et la justice aprs la mort pour les croyants qui auraient respect ici-bas leurs rgles morales et leurs pratiques religieuses - et eux seuls. Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 17 : "si l'on se place au point de vue que seul connat et occupe le prtre, on ne peut pas assez admirer tout ce qu'avec une pareille perspective il a vu, cherch et trouv. L'adoucissement de la souffrance, la consolation sous toutes ses formes, c'est sur ce domaine que se rvle son gnie : avec quelle hardiesse et quelle promptitude il a fait choix des moyens ! On pourrait dire, en particulier, que le christianisme est un grand trsor de ressources consolatrices des plus ingnieuses, tant il porte en lui de ce qui rconforte, de ce qui tempre et narcotise, tant il a risqu, pour consoler, de remdes dangereux et tmraires ; il a devin, avec un flair subtil, si raffin, d'un raffinement tout oriental, les stimulants par lesquels on peut vaincre, ne ft-ce que par moments, la profonde dpression, la pesante lassitude, la noire tristesse de l'homme physiologiquement inhib."
[Link] Critique du christianisme
Nietzsche critique violemment le christianisme dans "L'antchrist" 5 : "Le christianisme a pris parti pour tout ce qui est faible, bas, manqu, il a fait un idal de l'opposition envers les instincts de conservation de la vie forte, il a gt mme la raison des natures les plus intellectuellement fortes en enseignant que les valeurs suprieures de l'esprit ne sont que pchs, garements et tentations." Voir aussi :
Les dfinitions que Nietzsche donne des valeurs bon , mauvais et bonheur . Le christianisme mne au nihilisme. Le plaidoyer contre le dsintressement (l'altruisme). Les dfinitions de la corruption et de la dcadence.
Conversion des pauvres au monothisme et inversion des valeurs
[Link]
Impuissants changer le monde o ils vivaient, sans autre perspective de sortir de leur malheur, persuads d'une vengeance au Jugement dernier contre les lites qui les faisaient souffrir, les dshrits n'eurent d'autre choix que de croire les promesses des religieux et d'adopter leur religion. Cette adoption, rapidement devenue culturelle et intriorise sous forme de croyance sans rserve, impliquait une inversion des valeurs remplaant celles des lites par leurs opposes, tout en dclarant Bons les dshrits et Mauvais les aristocrates. On lit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 7 : "les Juifs, ce peuple sacerdotal qui a fini par ne pouvoir trouver satisfaction contre ses ennemis et ses dominateurs que par une radicale transmutation de toutes leurs valeurs, c'est--dire par un acte de vengeance suprmement
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spirituel. C'tait la seule faon d'agir qui convnt un peuple de prtres, ce peuple de la rancune sacerdotale la plus viscrale. Nietzsche qualifie les Juifs de "peuple sacerdotal" parce que leurs prtres, les rabbins, y ont toujours exerc une forte influence. La religion a t le ciment qui a permis au peuple juif de conserver son unit travers les sicles, alors qu'il subissait l'esclavage ; les perscutions ; la rancune des chrtiens envers le peuple qui a crucifi le Christ ; la mfiance envers les Juifs qui russissaient en affaires, et le rejet des non-chrtiens par les chrtiens. Les Juifs ne pouvaient s'affirmer qu'en se dclarant Peuple lu , en vivant le plus possible comme leurs rabbins, et en inversant leurs valeurs dans un sens qui les valorisait. Nietzsche poursuit au 7 : Ce sont des Juifs qui, avec une redoutable logique, ont os le renversement de l'aristocratique quation des valeurs (bon = noble = puissant = beau = heureux = aim de Dieu), et qui ont maintenu ce renversement avec l'acharnement d'une haine sans borne (la haine de l'impuissance), affirmant : Les misrables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les humbles seuls sont les bons ; les souffrants, les ncessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bnis de Dieu ; c'est eux seuls qu'appartiendra la batitude - en revanche, vous autres, vous qui tes nobles et puissants, vous tes de toute ternit les mauvais, les cruels, les lubriques, les insatiables, les impies, et, ternellement, vous demeurerez ainsi les rprouvs, les maudits, les damns ! "
Deux commentaires sur ce passage
La religion chrtienne recommande : L'asctisme, ensemble de pratiques douloureuses qui ont pour but l'union profonde avec Dieu, comme la mortification et la pnitence [37]. La libration du corps : l'homme doit se librer de son corps impur pour se rapprocher de Dieu, en dominant ses instincts et ses passions [12], et en renonant le plus possible aux plaisirs physiques. Nietzsche s'lve vivement contre ces recommandations, qui empchent l'homme de vivre sa vie-volont de puissance.
A la fin de ce passage on croit entendre le discours de certains politiciens dmagogues franais d'aujourd'hui contre les riches, les financiers et les PDG des multinationales. Les valeurs de cette morale chrtienne qui ont survcu dans la culture franaise expliquent le ressentiment et la volont vengeresse de certains lus de gauche d'imposer aux plus riches des impts punitifs et confiscatoires. Leur attitude risque de dcourager certains de ces riches de vivre et d'investir en France, alors que ce sont eux qui prennent le risque d'entreprendre pour gnrer la richesse dont tout le monde profite.
Dans la suite de ce passage, Nietzsche tire les conclusions de l'inversion des valeurs par les Juifs : ce sont les chrtiens qui ont poursuivi et amplifi cette dprciation des valeurs naturelles jusqu' ce qu'ils triomphent et deviennent la classe dominante, une fois les aristocrates devenus dcadents. Nous en subissons aujourd'hui encore les consquences, puisque notre morale demeure domine par des valeurs traditionnelles d'origine judo-chrtienne, hostiles la vie :
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"On sait qui a recueilli l'hritage de cette dprciation judaque..." [Les chrtiens d'abord, et nous encore aujourd'hui].
[Link] Attribution de l'inversion des valeurs au spiritualisme
Nietzsche reproche au spiritualisme (idalisme) de Platon d'avoir beaucoup insist sur la primaut de l'Ide par rapport la matire ; et comme ce qui tait suprieur tait Bien , et ce qui tait infrieur Mal , l'esprit pur tait estimable et la matire mprisable. Dans "Aurore" 39 "Le prjug de l' esprit pur " Nietzsche crit : "Partout o a rgn la doctrine de la spiritualit pure, elle a dtruit par ses excs la force nerveuse : elle enseignait mpriser le corps, le ngliger ou le tourmenter, tourmenter et mpriser l'homme lui-mme, cause de tous ses instincts ; elle produisait des mes assombries, raidies et oppresses, - qui croyaient en outre connatre la cause de leur sentiment de misre et espraient pouvoir la supprimer ! Il faut qu'elle se trouve dans le corps ! il est toujours encore trop florissant ! "
[Link] Rle des prtres asctiques : dresser les croyants par lavage de cerveau
(Dfinition du lavage de cerveau : [38]) Nietzsche pense que ce n'tait pas aux hommes bien portants (au sens moral comme au sens physique, c'est--dire aux hommes forts, aux matres) de soigner les faibles (les esclaves aux corps et valeurs malades) ; ces derniers doivent donc tre soigns par d'autres hommes faibles, les prtres asctiques. Il crit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 15 : "j'exige [] que l'on comprenne profondment quel point le devoir des gens bien portants [des hommes forts, des matres] ne saurait tre de soigner les malades [les esclaves], de gurir les malades" "Le prtre asctique doit tre pour nous le sauveur prdestin, le pasteur et le dfenseur du troupeau malade : c'est ainsi seulement que nous pourrons comprendre sa prodigieuse mission historique. La domination sur ceux qui souffrent, voil le rle auquel le destine son instinct, il y trouve son art spcial, sa matrise, sa catgorie de bonheur. Il faut qu'il soit malade lui-mme, il faut qu'il soit intimement affili aux malades, aux dshrits pour pouvoir les entendre, pour pouvoir s'entendre avec eux ; mais il faut aussi qu'il soit fort, plus matre de lui-mme que des autres, intact surtout dans sa volont de puissance, afin de possder la confiance des malades et d'en tre craint ; afin d'tre pour eux un soutien, une rsistance, un rempart, une contrainte, un instructeur, un tyran, un dieu. Il a dfendre son troupeau - contre qui ? Contre les bien portants assurment, mais aussi contre l'envie qu'inspirent les bien portants ; il doit tre l'ennemi et le contempteur de toute sant et de toute puissance, de tout ce qui est rude, sauvage, effrn, dur, violent" Les religieux ne se contentrent pas d'avoir russi changer les valeurs d'un nombre de plus en plus grand de convertis au christianisme. Ils assurrent leur domination (qu'ils justifiaient par leur qualit d'intermdiaires entre les croyants et Dieu) en pratiquant un enseignement de type lavage de cerveau.
Leur description du monde issue de la Bible - parole de Dieu, donc vrit incontestable - mlangeait ralit perue et croyances philosophiques (comme
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les sphres clestes et la perfection vidente des mouvements circulaires uniformes prts aux astres) pour persuader que la seule Vrit est celle de la Bible.
En plus de l'obligation d'autocritique (la confession) et de chtiments lgers (les pnitences et la rptition multiple de prires), les religieux n'hsitrent pas utiliser les moyens les plus cruels pour imposer leurs croyances : procs aux arguments spcieux comme celui de Jeanne d'Arc et ceux de l'Inquisition, chtiments corporels allant jusqu'au bcher, menaces de brler en Enfer, etc. Tout cet enseignement aboutissait imposer une morale considre comme la seule possible, comme le Bien absolu : les religieux taient des moralistes se comportant en moralisateurs intransigeants, cruels si ncessaire chaque fois qu'il fallait imposer leurs vrits ou leurs rgles de comportement. A propos d'eux, Nietzsche crit dans VDP I, 511 pages 409-410 :
"Il faut tre trs immoral pour faire de la morale en action... Les moyens des moralistes sont les moyens les plus effroyables qui aient jamais t mis en uvre ; quiconque n'a pas le courage d'tre immoral dans ses actes est propre tout, sauf faire un moraliste Nietzsche accuse l'enseignement des religieux d'tre un dressage analogue celui des animaux, qui imprime si fortement dans les esprits leurs vrits sur le monde, leur morale et leurs pratiques religieuses, que ceux-ci s'en trouvent transforms. Les religieux prtendent que cette transformation de chaque esprit est pour son Bien, car elle le prpare vivre selon la volont de Dieu, lui donnant ainsi une chance d'accder un jour au Paradis. Nietzsche poursuit : La morale est une mnagerie ; son postulat est que des barreaux de fer peuvent tre plus utiles que la libert, mme pour le prisonnier ; son autre postulat, c'est qu'il y a des dompteurs qui ne redoutent pas les moyens terribles qui savent manier le fer rouge. Cette espce redoutable qui affronte l'animal sauvage, ce sont les prtres Poursuivi jusqu' la fin du Moyen Age, cet enseignement fit des chrtiens une population aux certitudes sans nuances : tout homme tait chrtien, croyait en Dieu et son fils Jsus, et ne respectait comme valeurs que celles de la religion apprise. Ces valeurs taient si inverses par rapport aux valeurs naturelles, que Nietzsche se demande comment on peut justifier un tel dressage ; il crit la suite : L'homme, enferm dans la cage de fer de ses erreurs, devenu une caricature d'homme, malade, misrable, malveillant envers lui-mme, plein de haine pour tout ce qui tend la vie, plein de mfiance envers tout ce qui est beau et heureux dans la vie, l'homme rduit une image de la misre, ce monstre officiel, arbitraire, n aprs coup, que les prtres ont tir de leur propre sol, le pcheur , comment arriverons-nous, malgr tout, justifier ce phnomne? Pour juger quitablement de la morale, il nous faut la remplacer par deux concepts zoologiques : le domptage du fauve et la slection d'une race dfinie Ne parvenant pas justifier ce lavage de cerveaux [38] ayant abouti crer une classe de gens aux valeurs hostiles celles de la vie naturelle, Nietzsche juge les prtres en poursuivant :
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Les prtres, de tout temps, ont prtext qu'ils voulaient amliorer l'homme... Mais nous ririons, nous autres, si un dompteur voulait parler de ses animaux amliors . Le plus souvent, le domptage du fauve s'obtient par un dommage fait au fauve : l'homme moral non plus n'est pas un homme meilleur, mais un homme dbilit. Mais il est moins nuisible..." Nietzsche constate que cette transformation dbilitante des valeurs a commenc avec l'enseignement par les rabbins juifs d'une morale haineuse et revancharde. Les prtres chrtiens ont pris la suite en prtendant enseigner une morale d'amour, progrs proclam qui s'est avr mensonger, puisque dbouchant sur la poursuite du dressage des croyants avec la mme cruaut, sur les croisades et les guerres de religion. Nietzsche explique comment la religion sert aux matres, faits pour commander, asservir les esclaves, faits pour obir. Enfin, Nietzsche dcrit l'effet du dressage sur l'attitude du peuple par rapport aux aristocrates, en crivant avec dsespoir dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 11 : "Si l'on admet comme vrai ce qui aujourd'hui est tenu pour vrit , que le sens de toute culture soit justement de domestiquer le fauve humain pour en faire, par le dressage, un animal apprivois et civilis, on devrait sans aucun doute considrer comme de vritables instruments de culture tous ces instincts de raction et de ressentiment par lesquels les races aristocratiques, tout comme leurs idaux, ont t, en fin de compte, humilies et domines ; [] Ces instruments de culture " sont la honte de l'homme" Nietzsche conclut son accusation des prtres dans "Ecce homo" "Pourquoi j'cris de si bons livres" "Aurore" 2 en voquant l'inversion de valeurs du christianisme : "Le signe dcisif, d'o il ressort que le prtre (sans en excepter les prtres masqus, les philosophes) est devenu le matre [], que la morale de dcadence, la volont de la fin, passe pour la morale par excellence, c'est la valeur absolue dont on investit partout les actes non gostes et l'inimiti dont on poursuit tout ce qui est goste." "le prtre veut prcisment la dgnrescence de [] l'humanit. C'est pour cette raison qu'il conserve ce qui dgnre ; c'est ce prix qu'il domine l'humanit..."
[Link] Le libre arbitre est illusoire, mais on y croit
[Link].1 Dfinition du libre arbitre d'un homme C'est la possibilit pour un homme de se dterminer par sa seule volont, sans contrainte d'un tiers ou d'une puissance surnaturelle ; c'est une libert absolue qui consiste, le plus souvent, choisir parmi plusieurs possibilits. Descartes, Kant et Sartre, par exemple, la croyaient possible. Pour ces philosophes, le libre arbitre de l'homme est tel qu'il n'est dtermin par aucune essence ou rgle de pense pralable ; au contraire, du simple fait qu'il existe, l'homme peut penser librement. Pour Sartre, il peut se dterminer si compltement qu'il cre alors sa personnalit, celle qui intervient dans ses dcisions et ses actes ; il rsume cela en disant que :
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L'existence [de l'homme] prcde l'essence [son caractre] ; L'homme dcide librement ce qu'il veut tre, et travaille le devenir : l'homme se fait lui-mme, et il en est responsable [56].
D'aprs Encyclopdia Britannica 2007 Ultimate Reference Suite, article free will : "Les arguments en faveur du libre arbitre sont bass sur l'impression subjective de libert, le sentiment de culpabilit, une religion rvle, ou sur le postulat de responsabilit des actions de chacun qui sous-tend les concepts de loi, rcompense, punition et incitation." Je considre, moi, que le libre arbitre est une illusion, car un instant donn les valeurs la base des choix d'un homme provenant de son inn (gntique), son acquis (mmoire, culture), et le contexte o il vit, ses dsirs et ses rejets (conscients ou non) sont prdtermins [3]. L'homme est libre de dcider ce qu'il veut, cette libert-l dfinissant son libre arbitre ; mais ce qu'il veut tant compltement dtermin par son inn, son acquis et le contexte, le libre arbitre est limit au choix entre des dsirs et rejets prdtermins ou trangers l'homme, donc illusoire. Rappelons ici que la raison d'un homme ne fait pas partie de ses valeurs : l'homme ne fait jamais quelque chose parce que c'est raisonnable, mais parce que cela satisfait une de ses valeurs ; la raison n'est qu'un outil au service des valeurs, ce que pense aussi Nietzsche. [Link].2 Attribution de tout vnement un sujet et ses consquences Nietzsche constate avec raison que, ds l'origine, la psychologie humaine a eu tendance, par anthropomorphisme, attribuer tout vnement, toute situation, un sujet qui en serait l'auteur. Ainsi, l'existence et l'volution de l'Univers furent attribues un Dieu crateur ; la foudre fut attribue par les Grecs Zeus et l'amour Aphrodite ; les esclaves misrables attribuent leur condition des coupables . Nietzsche crit dans "Le Gai savoir" 127 : "La croyance la volont comme cause d'effets est la croyance des forces qui s'exercent de manire magique. Or l'origine, partout o il voyait se produire quelque chose, l'homme a cru une volont entendue comme cause et des tres dous d'une volont personnelle exerant une action l'arrire-plan, - le concept de mcanique lui tait tout--fait tranger." [Nietzsche entend ici par "mcanique" le dterminisme.] Cette opinion de Nietzsche est confirme par une des trois preuves logiques de l'existence de Dieu donnes au cours des sicles, la preuve tlologique [10] qu'on peut rsumer comme suit. Preuve tlologique de l'existence d'un Dieu crateur du Monde Des philosophes comme Platon et Aristote, constatant qu'il y a un ordre (et mme une harmonie) dans le monde et non le dsordre absolu, et qu'on trouve beaucoup de beaut dans la nature, ont refus de croire que c'tait l l'effet de lois mcaniques (dterministes) ou d'un hasard aveugle. Ils ont affirm que c'tait ncessairement le rsultat d'une volont organisatrice et de l'ide-essence qu'elle avait eue, qui ne pouvaient tre que celles de Dieu. La doctrine tlologique explique l'existence de
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l'Univers par un but, une intention extrieure lui, ceux de Dieu ; au lieu du dterminisme mcanique et sans me, il y a un dterminisme divin . On peut aussi prsenter leur raisonnement comme suit : Puisque (pour un spiritualiste) le monde rel n'est possible que prcd par une Ide (une essence, un plan), il faut bien que cette ide ait un crateur externe ce monde, crateur transcendant incr appel Dieu par dfinition. Les tenants de ce raisonnement commencent donc par utiliser deux fois le postulat de causalit ( monde prcd par une Ide et Ide prcde par son crateur ) avant de l'ignorer en croyant un crateur incr pour viter une embarrassante rgression l'infini de la causalit ! En juillet 2005, le cardinal-archevque de Vienne, Mgr. Schnborn, a affirm que la position officielle de l'Eglise catholique explique l'existence du monde par l'argument tlologique, considr comme vident. Il a soulign que cette position est incompatible avec la thorie darwinienne de l'volution des espces sous l'effet de mutations alatoires et de la survie des plus forts par slection naturelle. Il a t contredit par le pape Benot XVI, qui a dit en juillet 2007 accepter l'volution, tout en confirmant que l'Eglise catholique attribue la cration de l'Univers Dieu. La preuve tlologique de l'existence de Dieu est aussi fausse que les deux autres preuves imagines au cours des sicles, la preuve cosmologique et la preuve ontologique [1h] : Kant a dmontr [74] la fin du XVIIIe sicle qu'aucune preuve logique de l'existence ou de l'inexistence de Dieu ne pouvait exister [1h] ; croire ou ne pas croire en Dieu est donc affaire de choix personnel. La preuve tlologique ne prouve rien pour une raison de bon sens : ce n'est pas parce qu'un homme croit quelque chose, qu'il en est sr, qu'il ne puisse pas imaginer que la vrit soit autre, que ce qu'il croit est vrai ! Lorsque Descartes est certain que ce dont il est sr est vrai, parce que seul Dieu peut avoir inspir sa conviction - Dieu qui ne trompe pas - Descartes se trompe, son argument n'a rien de probant. Toute la science moderne repose sur l'absence de justification divine du monde et de ses phnomnes, sur une rationalit sans Dieu ni idologie. De nos jours beaucoup de gens croient encore la preuve tlologique, notamment aux Etats-Unis o on enseigne encore, dans certains tats, la thorie de l'origine du monde appele Intelligent Design, issue de l'absurde Principe anthropique [1j]. Voir aussi l'impossibilit de prouver l'existence de Dieu donne par Kant [82]. L'absurde attribution (tlologique) d'une situation ou d'un vnement un sujet Nietzsche souligne l'erreur consistant sparer une force (force physique, force d'un sujet ou force de la volont de puissance) de ses effets, et rtablit la vrit : tout vnement est la consquence invitable de la volont de puissance, c'est--dire, en langage moderne, du dterminisme ; toute situation rsulte de l'volution de celles qui l'ont prcde. Il n'y a pas de situation ou d'volution indpendante, sparable respectivement de l'volution ou de la situation qui l'a prcde ; le principe de causalit suffisante [1a] s'applique toujours, et ce que l'on voit a toujours une cause matrielle, mme si nous l'ignorons. En particulier, il n'y a pas de Dieu crateur distinct de Sa cration, l'Univers : il vaut mieux admettre qu'on ne sait pas comment
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l'Univers a t cr et ce qui l'a prcd (si quelque chose l'a prcd), qu'expliquer son existence par un concept anthropomorphique infalsifiable [44], Dieu. Il est, toutefois, important de savoir que le caractre dterministe d'une loi d'volution de la nature n'entrane pas ncessairement la prvisibilit de cette volution ou de son rsultat une certaine date ou un certain endroit (voir [1b] ou [1y]). La philosophie moderne est antichrtienne Ayant en tte Descartes, Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 54 : "Autrefois on croyait l'me [] on disait je dterminant, pense verbe, dtermin ; penser est une activit, elle suppose ncessairement un sujet qui en soit la cause." Or une activit physique est rgie par le dterminisme (par la volont de puissance, pour Nietzsche), donc elle a une cause physique mais pas ncessairement un sujet, tre responsable. Nietzsche assimile mtaphoriquement ce sujet une me, concept impossible dfinir de manire satisfaisante. Et comme l'existence de cette me est un des fondements du christianisme qu'il dteste, Nietzsche (prenant son dsir pour une ralit) affirme que la philosophie moderne, sceptique, est ouvertement antichrtienne, autre gnralisation abusive et non convaincante : "Depuis Descartes [] tous les philosophes s'attaquent la vieille notion d'me, sous le couvert d'une critique de la notion de sujet et de verbe - autrement dit, ils s'en prennent au postulat fondamental de la doctrine chrtienne." "La philosophie moderne, en tant qu'elle est sceptique l'gard de la connaissance et de ses mthodes, est plus ou moins ouvertement antichrtienne" Cet aphorisme [1.a] illustre le manque de rigueur dont Nietzsche fait souvent preuve. [Link].3 L'illusoire libre arbitre Nietzsche explique par l'erreur prcdente (attribution toute action d'un sujet indpendant d'elle) la sparation chrtienne de l'homme en une me, immatrielle et innocente, et ses actes, soumis son libre arbitre : cette sparation fait que, pour un chrtien, l'me n'est jamais coupable d'une mauvaise action, c'est toujours l'homme qui l'est, du fait de son libre arbitre, et il peut et doit en tre tenu pour responsable. Pour les religieux qui l'enseignent, le libre arbitre a deux avantages :
Le libre arbitre permet de culpabiliser l'homme, en le dclarant responsable de ses actes depuis le Pch originel d'Adam et Eve [25]. Nous avons vu ci-dessus une vrit scientifique : tous les actes de l'homme (y compris ceux qu'il croit rsulter d'un raisonnement logique et ceux qu'il attribue sa libre volont) s'expliquent par la recherche de plus de plaisir en satisfaisant la valeur dominante du moment ; c'est l'effet du dterminisme humain, que Nietzsche appelle "volont de puissance". Le libre arbitre est donc illusoire : l'homme peut, en effet, faire ce qu'il veut ; mais ce qu'il veut est esclave de valeurs et dsirs qu'il ne matrise pas.
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Le libre arbitre permet d'innocenter Dieu, en affirmant qu'Il laisse les hommes libres de leurs actes, donc que les hommes sont responsables de tout le mal qu'ils font, et pas Lui. Cette doctrine est contraire un enseignement fondamental de la religion chrtienne : il existe un Dieu infiniment bon et tout puissant, qui ne peut donc pas laisser faire le mal. C'est une des contradictions les plus drangeantes de la foi chrtienne, connue sous le nom de Problme du mal [1k].
Opinion de Nietzsche sur le libre arbitre et le dterminisme Dans "Humain, trop humain" - "Au bord de la cascade" 106, on lit : "En contemplant une cascade, nous croyons voir dans les innombrables ondulations, serpentements, brisements des vagues, libert de la volont et caprice ; mais tout est ncessaire, chaque mouvement peut se calculer mathmatiquement. Il en est de mme pour les actions humaines ; on devrait pouvoir calculer d'avance chaque action, si l'on tait omniscient, et de mme chaque progrs de la connaissance, chaque erreur, chaque mchancet. L'homme agissant lui-mme est, il est vrai, dans l'illusion du libre arbitre ; si un instant la roue du monde s'arrtait et qu'il y et l une intelligence calculatrice omnisciente pour mettre profit cette pause, elle pourrait continuer calculer l'avenir de chaque tre jusqu'aux temps les plus loigns et marquer chaque trace o cette roue passera dsormais. L'illusion sur soi-mme de l'homme agissant, le postulat du libre arbitre, font galement partie de ce mcanisme, qui doit tre calcul." Nietzsche commence par affirmer sa foi dans le dterminisme : "tout est ncessaire, chaque mouvement peut se calculer mathmatiquement." Nietzsche avait raison sur ce point, compte tenu des connaissances de son poque. Nous savons en plus aujourd'hui que le dterminisme n'entrane pas la prvisibilit (voir [1c4] et ce titre dans [1y]). Il affirme ensuite qu'une connaissance parfaite (exhaustive) de la situation actuelle (si elle tait possible) permettrait de prdire toute action humaine : pour lui, donc, les actes d'un homme, donc sa pense, sont en thorie aussi parfaitement prvisibles que les volutions naturelles. Sur ce point, il se trompe ; voir :
Le paragraphe Imprdictibilit de la pense humaine [1z1], due deux raisons essentielles : La complexit peut rendre imprdictibles les volutions d'un systme dont chaque lment volue de manire simple, bien connue et dterministe. Des penses apparaissent spontanment dans le subconscient, sans que la conscience puisse les prvoir. Le texte Le matrialisme explique-t-il la pense ? [1y] (rponse : non, car la pense est parfois transcendante, inaccessible des raisonnements dterministes).
Avant de poursuivre l'analyse de cette citation, notons que Nietzsche la contredit en niant la ralit de la causalit et du dterminisme dans "Par-del le bien et le mal" 21 ! Peut-tre a-t-il chang d'avis entre les dates o il a crit ces textes ?
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Nietzsche attribue ensuite le caractre illusoire du libre arbitre au dterminisme : puisque tout est prdtermin dans la nature, y compris chaque homme, le libre arbitre de celui-ci est illusoire car chaque choix qu'il fera est prvisible (donc calculable) et ne dpend pas de lui, mais seulement de circonstances matrielles indpendantes de sa volont, notamment ses valeurs. Il confirme cette opinion ds l'aphorisme [1.a] suivant "Irresponsabilit et innocence" 107 : "La complte irresponsabilit de l'homme l'gard de ses actes et de son tre est la goutte la plus altire que le chercheur doit avaler, quand il tait habitu voir dans la responsabilit et le devoir les lettres de noblesse de l'humanit." Voir le paragraphe L'homme est-il libre malgr le dterminisme ? [1z2]. Par son athisme et ce raisonnement sur le dterminisme et le libre arbitre, Nietzsche se montre clairement et compltement matrialiste. Or (paradoxe) il s'affirme rsolument antimatrialiste !
[Link] L'galitarisme, consquence de la puret de l'me
Consquence que tirent les croyants des postulats de puret de l'me et de son caractre immatriel : toutes les mes se valent. Selon Nietzsche, cette croyance chrtienne conduit la dmocratie galitaire qu'il dteste, et au nihilisme avec sa perte de valeurs et d'espoir. Nietzsche dnonce le caractre erron et illusoire de la notion d'me immatrielle, notion que je considre personnellement comme une abstraction floue ne reprsentant aucune ralit physique. Il se moque du fait que pour les chrtiens deux mes sont ncessairement gales. Pour lui, par exemple, un homme fort ne peut tre gal un homme faible, vu leurs ascendances et quoi que la religion prtende pour leurs mes ; donc les actes de l'un et l'inaction de l'autre ne peuvent avoir la mme valeur par rapport la vie. L'galitarisme de nos jours en France L'galitarisme - volont idologique dtestable de considrer tous les hommes comme gaux en toutes circonstances, et d'agir pour galiser leurs droits et leurs revenus - continue faire des ravages de nos jours en France. Je ne conteste pas l'galit des hommes en dignit, droits et devoirs, galit la base de la Dclaration des droits de l'homme de la Constitution. Je conteste l'enseignement dans nos coles franaises de l'galit en tant que principe absolu lorsqu'il s'agit d'affirmations : on apprend nos jeunes penser que toutes les opinions se valent et exigent le mme respect, y compris quand l'une est contraire aux faits ou la logique et l'autre pas ; cet enseignement fait qu'un lve qui n'a rien appris et n'a pas rflchi exige qu'on respecte les neries qu'il profre autant que l'enseignement de son professeur, au motif absurde qu'il a les mmes droits. Je conteste l'opinion d'un employ qu'en tant qu'homme il a le mme mrite que le PDG de son entreprise de 100.000 salaris, donc que son salaire devrait tre comparable. Les rmunrations d'un employ et d'un PDG ne sont pas fixes en fonction des valeurs chrtiennes de mrite moral ou d'gale puret des mes, mais avec une logique conomique : combien le salari rapporte-t-il l'entreprise (d'o
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une borne suprieure), et combien coterait son remplacement par quelqu'un d'aussi valable pour son poste, compte tenu de la facilit de trouver ce remplaant (loi de l'offre et de la demande). Des Franais qui affirment croire cette galit des hommes en toutes circonstances sont en pleine contradiction lorsqu'ils dnoncent le remplacement d'un salari franais par un salari roumain qui cote 5 fois moins cher, pour permettre une entreprise franaise de rester comptitive ou simplement de survivre. Pourquoi un Roumain aurait-il moins le droit de travailler qu'un Franais ? En employant des Franais des postes o des Roumains conviendraient on augmente les prix de revient, donc les prix de vente ; on fait alors payer plus cher des clients. En payant plus cher des produits ou services produits par des Franais, il reste aux clients moins d'argent pour acheter d'autres produits, privant ainsi d'autres salaris franais de dbouchs pour leur production : une telle relocalisation est sans effet sur le PIB du pays, mais elle diminue le pouvoir d'achat des consommateurs. L'galitarisme conduit toujours, en dernire analyse, des incohrences.
[Link] Les dshrits persuads qu'ils sont eux aussi coupables
La croyance en un libre arbitre de l'homme, donc sa responsabilit, a permis aux prtres de persuader les croyants qu'ils sont coupables des maux qui les font souffrir. Les prtres russirent tourner certains ressentiments des dshrits contre euxmmes, pour les rendre plus obissants. On lit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 15-16 : "Si l'on voulait rsumer en une courte formule la valeur de l'existence du prtre, il faudrait dire : le prtre est l'homme qui change la direction du ressentiment . En effet, tout tre qui souffre cherche instinctivement la cause de sa souffrance ; il lui cherche plus particulirement un responsable, ou, plus exactement encore, un responsable fautif, susceptible de souffrir, bref, un tre vivant contre qui, sous n'importe quel prtexte, il pourra, d'une faon effective ou en effigie, dcharger son affect : car la dcharge d'affect est, pour l'tre qui souffre, la suprme tentative de soulagement, je veux dire d'tourdissement, le narcotique inconsciemment dsir contre toute espce de souffrance. Telle, est, mon avis, la seule vritable cause physiologique du ressentiment, de la vengeance et de tout ce qui s'y rattache; je veux dire le dsir de s'tourdir contre la douleur au moyen de l'affect" " Je souffre, certainement quelqu'un doit en tre la cause - ainsi raisonnent toutes les brebis maladives. Alors leur berger, le prtre asctique, leur rpond : C'est vrai, ma brebis, quelqu'un doit porter la faute de tout cela : mais tu portes toi-mme la faute de tout cela, - tu portes toi-mme la faute de toi-mme ! Est-ce assez hardi, assez faux ! Mais un but est du moins atteint de la sorte ; ainsi que je l'ai indiqu, la direction du mouvement est change." "On devine maintenant, d'aprs cet expos, ce que l'instinct gurisseur de la vie a tout au moins tent, par l'intermdiaire du prtre asctique et l'usage qu'il a d faire [] de la tyrannie de concepts paradoxaux et paralogiques tels que la faute , le pch , l' tat de pch , la perdition , la damnation : il s'agissait de rendre les malades inoffensifs, [] de retourner les moins malades contre eux-mmes en toute rigueur, de faire revenir en arrire leur ressentiment
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[] et de faire servir ainsi les mauvais instincts de ceux qui souffrent leur propre discipline, leur autosurveillance, leur victoire sur eux-mmes." Les prtres russirent donner un sentiment permanent de culpabilit aux hommes, en leur enseignant des valeurs hostiles la vie :
Ils enseignrent d'abord aux hommes qu'ils taient irrmdiablement corrompus et maudits depuis le Pch originel [25]. Ensuite, ils donnrent aux hommes d'aujourd'hui mauvaise conscience parce que leurs anctres avaient tu Jsus innocent sur la croix, alors qu'il expiait les pchs du monde. Et contre toute logique, ces hommes les crurent malgr l'vidence : nul n'est responsable d'actes qu'il n'a pas commis ! Cet assassinat de Jsus est un premier sens de la clbre citation de Nietzsche ("Le Gai savoir" 125) : "Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et [c'est] nous [qui] l'avons tu !" Enfin, ils apprirent aux hommes mpriser leur propre corps et les plaisirs de la vie, pour racheter leur mchancet par la souffrance.
Les prtres firent donc de chaque homme un pcheur. Ils le persuadrent que son seul espoir pour moins souffrir et pour entrer un jour au Paradis est la soumission Dieu et une pense constamment tourne vers lui. Ils russirent si bien qu'au Moyen Age la vie de la chrtient fut entirement tourne vers la religion : il y eut deux sicles de croisades pour dlivrer la Terre sainte des musulmans (1096-1291) ; la construction de dizaines de grandes cathdrales mobilisa des dizaines de milliers d'hommes pendant plusieurs sicles. L'art (peinture, sculpture, musique) fut entirement religieux, de rares exceptions prs comme des peintures des Brueghel et les pomes de Charles d'Orlans et Franois Villon. Nous avons vu l'ampleur de la russite du christianisme et de ses prtres dans l'endoctrinement des foules. Et comme les prtres furent en gnral allis aux princes au pouvoir, la rsignation et la soumission qu'ils enseignaient profitait ce pouvoir, en dissuadant les misrables de se rvolter contre lui. Karl Marx, qui l'avait remarqu, crivait dans [27] : L'homme fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. La religion est en ralit la conscience et le sentiment propre de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore trouv, ou bien s'est dj reperdu. La religion est le soupir de la crature accable par le malheur, l'me d'un monde sans cur, de mme qu'elle est l'esprit d'une poque sans esprit. C'est l'opium du peuple. Le vritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprime en tant que bonheur illusoire du peuple. Il voulait dire :
Que la religion est une invention humaine, une illusion, une superstition ; que c'est l'homme qui a imagin Dieu, pas Dieu qui a cr l'homme.
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Qu'historiquement la religion chrtienne a promis le bonheur aprs la mort pour que les gens du peuple malheureux (les proltaires), opprims et exploits par les capitalistes, ne se rvoltent pas pendant cette vie-ci contre ceux qui les oppriment et les exploitent. Il considrait donc que la religion endormait le peuple comme l'opium endort celui qui le fume, et que l'Eglise a donc toujours t, de ce fait, complice des tyrans et des exploiteurs.
Consquences pour les hommes modernes du lavage de cerveau par les religieux
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(Dfinition du lavage de cerveau : [38]) Nietzsche dcrit les consquences de l'enseignement des religieux pour les hommes modernes comme suit dans "La Gnalogie de la Morale" 2me dissertation :
22 : "On aura dj devin ce qui se passa avec tout cela et sous le voile de tout cela : cette tendance se torturer soi-mme, cette cruaut rentre de l'animal-homme intrioris, repli sur lui-mme, enferm dans l' tat pour tre domestiqu, et qui inventa la mauvaise conscience pour se faire du mal, aprs que la voie naturelle de ce dsir de faire mal lui fut coupe, - cet homme de la mauvaise conscience s'est empar de l'hypothse religieuse pour pousser son propre supplice un degr de duret et d'acuit effrayant. Une obligation envers Dieu : cette pense devint pour lui un instrument de torture."
23 : "cet autocrucifiement et cette autoprofanation de l'homme" 24 : "Nous autres hommes modernes, nous sommes les hritiers d'une vivisection des consciences, d'une torture pratique sur nous-mmes comme sur des cobayes travers des milliers d'annes"
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Les faibles dshrits tant de loin les plus nombreux, certaines valeurs qu'ils avaient adoptes finirent par s'imposer aux forts ; et elles s'imposrent d'autant plus que faibles et forts reurent le mme enseignement des prtres. Nietzsche ne l'explique pas ainsi, mais nous savons aujourd'hui qu'une opinion peut s'imposer un homme par effets de rptition et d'influence du groupe : si ceux qui l'entourent croient et affirment quelque chose, l'homme finit souvent par le croire. Qu'une affirmation politique soit vrifiable ou non, si elle ne contredit pas des faits avrs elle finit par s'imposer si beaucoup de gens la rptent souvent. C'est pourquoi, en priode lectorale, certains partis font rpter la mme opinion accusatrice par de nombreux membres, de nombreuses fois ; elle finit par tre rpte par les media et devenir crdible pour beaucoup d'lecteurs, mme si elle est fausse ou non dmontre. Nietzsche affirme que la morale inverse du monde vrai des faibles finit par culpabiliser les forts, par leur donner honte d'eux-mmes et de leurs propres valeurs.
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Aujourd'hui encore, en France, on a honte d'tre plus riche que ses voisins, on s'en cache mme si on a acquis sa fortune honntement. Pour Nietzsche, l'adoption par les dshrits des valeurs enseignes par les religieux est due l'habilet des prtres. Nous parlerions aujourd'hui d'un marketing trs efficace, bas sur une exploitation savante de traits psychologiques de ces dshrits : besoin d'tre consols de leur souffrance ; d'tre rcompenss de leur vie vertueuse et vengs de leurs lites au Jugement dernier ; d'tre considrs comme Bons alors que les matres sont Mauvais et Mchants, etc. Mais l'habilet des prtres et l'effet de groupe de la masse du peuple (le surmoi [81] de Freud) ont aussi provoqu l'adoption des valeurs des pauvres par les riches, croyants eux aussi. Les esclaves, jusque-l domins, taient dsormais vainqueurs des matres, qui se sont sentis leur tour coupables d'tre plus riches, ou plus forts, ou plus braves. La morale des pauvres, hostile la vie, avait triomph de la morale naturelle de la vie ; elle tait devenue LA morale. Pour Nietzsche, les matres avaient dgnr. Nietzsche reproche aux prtres d'avoir uvr dans un sens hostile la vie, en enseignant aux misrables croire des valeurs inverses par rapport aux valeurs naturelles des lites, c'est--dire des mensonges. Le temps passant, cet enseignement a fait des dshrits une race d'esclaves passifs et obissants, puis converti la morale des matres eux-mmes jusqu' les faire se sentir coupables de leur supriorit et de leur bonheur, compte tenu de la souffrance des esclaves. Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 3me dissertation 14 : "Quand parviendront-ils [les hommes du ressentiment] au triomphe sublime, dfinitif, clatant de cette vengeance ? - Le jour, indubitablement, o ils arriveront jeter dans la conscience des heureux leur propre misre et toutes les misres : de sorte qu'un jour ceux-ci commenceraient rougir de leur bonheur et se dire peut-tre les uns aux autres : Il y a une honte tre heureux, en prsence de tant de misres ! "
1.7
Source : Professeur Daniel PIMBE : [6.] - L'autodestruction de la morale Grce aux religieux, les faibles ont vaincu les forts et fait triompher leurs valeurs hostiles la vie-volont de puissance sur les valeurs naturelles qui lui taient favorables. Nietzsche crit dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 9 : "Inclinons-nous devant le fait accompli : c'est le peuple qui l'a emport - ou bien les esclaves , ou bien la populace , ou bien le troupeau , nommez-les comme vous voudrez. -, si c'est aux Juifs qu'on le doit, eh bien ! jamais peuple n'a eu une mission historique plus considrable. Les matres sont abolis ; la morale de l'homme du commun a triomph." Le problme est alors celui de la prennit de cette victoire, car long terme on ne peut en juger qu' la lumire de la conformit de la morale en cours la vie, la possibilit de chercher et trouver la croissance, le plaisir, le progrs.
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1.7.1 Svrit et punitions de moins en moins ncessaires Dans la socit issue de cette victoire des domins sur les dominants, les aristocrates n'taient plus des Mchants pour les faibles, car ils avaient adopt leurs valeurs. Avec la disparition des Mchants, ou la rduction de leur nombre et de leur puissance jusqu' tre ngligeables, notamment du fait de lois rpressives, la morale de ressentiment et de vengeance n'avait plus de raison d'tre, le peuple n'ayant plus rien craindre. Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 201 : "Finalement, dans les priodes de longue et profonde paix, on a de moins en moins l'occasion et l'obligation de former ses sentiments la svrit et la duret ; ds lors, cette svrit, mme dans la justice, commence importuner les consciences ; on est presque offens par l'altier et dur aristocrate qui revendique la responsabilit de soi et de ses actes, il veille la mfiance ; l' agneau , et plus encore le mouton blant , gagnent en considration Nietzsche explique l qu'un moindre besoin de svir entrane les mentalits vers moins de svrit. Il poursuit : Il y a dans l'histoire un point de ramollissement maladif et de dliquescence o la socit va jusqu' prendre parti, srieusement et sincrement, pour celui qui la lse, pour le criminel. Punir lui semble, en quelque sorte injuste - tout le moins l'ide de punition et d' obligation de punir la fait souffrir et l'effraye. Ne suffit-il pas de le mettre hors d'tat de nuire ? A quoi bon le punir par surcrot ? Punir est une chose pouvantable ! A mesure que prennent de l'importance les valeurs de gentillesse, de compassion et de pardon, l'absence de svrit devient peu peu une faiblesse et une piti pour les dlinquants, les criminels et autres ennemis de la Rpublique. L'exemple de certains Franais dans les deux dernires dcennies du XXe sicle illustre cet anglisme : au lieu de voir dans les jeunes antisociaux des banlieues misrables ce qu'ils sont - des dlinquants - on les a appels sauvageons des cits sensibles [49] ; on les a plaints ; on leur a construit des salles de sport ; on leur a affect des mdiateurs , des ducateurs et des animateurs ; et on dpense dans des centres ducatifs ferms [1m] des sommes folles qui seraient mieux investies ailleurs - avec pour rsultat l'explosion des trafics de drogue, des agressions, des incendies de voitures et des dgradations, et pour finir du communautarisme musulman. Nietzsche termine son raisonnement : Ainsi la morale du troupeau, la morale de la peur, tire-t-elle ses dernires consquences. A supposer que l'on puisse abolir le danger, la raison de craindre, on aurait par l-mme aboli cette morale : elle ne serait plus ncessaire, elle-mme ne se tiendrait plus pour ncessaire ! Si on scrute la conscience de l'Europen moderne, c'est toujours le mme impratif qu'on dbusquera des mille replis et recoins de la moralit, l'impratif de la peur du troupeau : Nous voulons qu'un jour il n'y ait enfin plus rien craindre ! Un jour, un beau jour - la volont et le chemin qui y mnent, voil ce que partout en Europe on appelle aujourd'hui le progrs ." Nietzsche a donc prdit qu'un jour cette volution vers trop de commisration et de pardon toucherait toute l'Europe occidentale et serait considre comme un progrs.
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De nos jours sa prdiction s'est ralise, mais elle a t suivie d'une raction qu'il n'avait pas prvue : une monte dans tous les pays d'une forte demande de scurit ; un sentiment antimusulman avec rejet de leurs coutumes concernant les droits de la femme et ses vtements, et rciproquement un sentiment antifranais de nombreux immigrs ou descendants d'immigrs musulmans ; des limitations de l'immigration ; et une exigence d'intgration volontariste des immigrs, avec obligation de suivre des cours de langue et de prter serment la Rpublique. Voir aussi un complment sur l'anglisme selon Nietzsche et l'applicabilit de sa position la socit franaise contemporaine.
Premire conclusion de Nietzsche sur la morale : elle devient inutile
En triomphant par son adoption dans toute la socit, la morale des faibles devenue LA morale - perd la justification de ses valeurs parce qu'ils prouvent moins de peur, de souffrance et de ressentiment : on n'en a plus besoin, le peuple ne croit plus devoir suivre ses principes. Devenue inutile la morale disparat, la socit devient amorale ; la morale s'est donc dtruite elle-mme. Voir aussi : Il n'y a ni actes moraux, ni actes immoraux
Deuxime conclusion de Nietzsche sur la morale : elle devient impossible
La disparition de la morale par inutilit est accompagne par celle du monde vrai , imagin par les dshrits pour fuir le monde apparent. Le peuple ne croit plus, alors, aux valeurs morales du monde vrai et sa vision idalise du monde. Ces valeurs et ce monde sont dsormais jugs contraires la vrit et malhonntes ; en plus d'tre injustifie, LA morale est devenue impossible. Nietzsche crit dans VDP II 414, page 157 : "la morale elle-mme, en exigeant avant tout la vrit et la probit, se passe autour du cou la corde qui servira ncessairement l'trangler : le suicide de la morale, voil la suprme exigence de la morale ! Sans morale ni illusions le peuple manque dsormais de repres, et en attendant de trouver une reprsentation fidle et honnte du monde et de nouvelles valeurs, il penche vers l'amoralit et le nihilisme. Nietzsche pense aussi que la perte de valeurs morales s'accompagne d'une perte de religiosit. Il crit dans VDP I, "La morale vaincue par elle-mme" 296 : "Les religions prissent de leur croyance la morale : le Dieu moral des chrtiens n'est pas soutenable ; d'o l'athisme - comme s'il ne pouvait pas y avoir d'autres dieux !" Il est certain qu'en s'opposant depuis toujours des dsirs aussi forts que rpandus comme l'amour hors mariage et l'infidlit conjugale - les religions judo-chrtienne et musulmane n'ont nullement russi en empcher le passage l'acte : chez l'immense majorit des gens aucune raison morale, aucune menace de brler en enfer, aucun raisonnement logique ne prvaut face des affects vraiment violents. Pire mme, certains constatant que la transgression de ces interdits religieux n'entranait pas automatiquement un chtiment, en ont dduit qu'on pouvait ignorer impunment les commandements religieux, donc qu'il n'y avait pas de raison de croire tout ce qu'enseignaient les prtres, qu'on pouvait se contentait d'aller au temple, l'glise ou la mosque une fois par an et l'occasion de crmonies
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comme le mariage et le baptme ; et certains en ont dduit qu'on pouvait se passer compltement de croire en Dieu et se librer ainsi des contraintes morales enseignes par les prtres et leurs textes sacrs. 1.7.2 La vrit la fois impossible et indispensable Aprs avoir constat que la morale irraliste du peuple est devenue impossible, Nietzsche raisonne comme suit. Mme s'il reste trs peu de Mchants et parce qu'ils sont faibles, la plupart des hommes ne peuvent accepter le monde apparent o il leur faut vivre, monde dont les valeurs naturelles conformes la vie-volont de puissance les font souffrir : ils doivent donc refuser cette vrit-l. Mais comme le monde vrai artificiel, qu'ils avaient cr pour chapper au monde apparent, se trouve tre mensonger et malhonnte, il faut en refuser la morale et adopter, malgr tout, celle du monde apparent, avec sa vrit honnte conforme la vie-volont de puissance l'adopter mme si elle est cruelle. Cette adoption est une preuve terrible, que Nietzsche qualifie de surhumaine : comment accepter la vrit naturelle, alors que depuis deux mille ans les prtres ont inculqu aux hommes des mensonges que ceux-ci ont si bien intrioriss qu'ils sont devenus leur culture ? (Dfinition d'une culture : [2]) Complment : Origine de la connaissance. 1.7.3 La morale de nos jours La perte de justification de la morale d'esclave et l'abandon du monde imaginaire valeurs inverses sont des volutions trs progressives : elles s'tendent sur plusieurs gnrations et n'atteignent diverses couches de la population que peu peu. Le pdagogisme De nos jours, particulirement en France, on trouve chez de nombreuses personnes des restes de morale de la peur et du ressentiment, ainsi que de valeurs inverses. Pour affirmer que les valeurs morales de notre socit de gens faibles rsultent surtout de la peur, Nietzsche crit dans "Par-del le bien et le mal" 201 : "la crainte est mre de la morale. [] tout ce qui lve l'individu au-dessus du troupeau et apeure le prochain, voil ce que dsormais on appelle le mal, tandis que les sentiments modestes, humbles, conformistes et respectueux de l'galit, la mdiocrit des dsirs, sont honors et salus comme moraux." Cette morale, trs rpandue en France aujourd'hui, a produit une idologie galitariste aux effets dsastreux sur l'enseignement. A partir des textes de deux intellectuels gauchistes, Bourdieu et Passeron [62], on a form pendant plus de 20 ans dans des IUFM (Institut Universitaire de Formation des Matres) des enseignants qui ont substitu l'exigence traditionnelle d'excellence, valeur de droite , une galit dans la mdiocrit : un lve s'estimant l'gal de son professeur ne lui accorde plus beaucoup de respect, et n'en accorde gure son enseignement - qu'il conteste lorsqu'il lui dplat. Cette idologie d'enseignement (dite pdagogiste) a entran une baisse considrable du niveau des lves franais, dont les tests internationaux comme PISA [64] tmoignent encore aujourd'hui, et qui handicapent considrablement la comptitivit de la France. Voir la note sur le pdagogisme [63].
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Heureusement on trouve aussi, de nos jours, des gens qui croient des valeurs positives comme l'optimisme, la libre entreprise et l'enrichissement, la recherche par bravade de difficults vaincre, la baisse de l'assistance et de l'ingrence de l'Etat, etc. En schmatisant, la population d'galitaristes est trs prsente en France, alors que celle des individualistes est majoritaire aux Etats-Unis. (Dtails sur la morale franaise contemporaine : [1g]) L'homme a perdu la foi et les valeurs traditionnelles Nietzsche remarque que de nos jours l'homme a perdu la foi en Dieu que les religieux chrtiens lui ont enseigne depuis 2000 ans : "Dieu est mort !", crit-il dans "Le Gai savoir" 125 : Dieu a disparu de notre culture en mme temps que les valeurs enseignes par les religieux et correspondant au monde vrai imagin pour fuir le monde apparent. En France, par exemple, la Renaissance puis la Rvolution de 1789 ont commenc dchristianiser le peuple ; ensuite le Concordat de 1801 a impos l'Eglise le contrle strict de l'Etat ; enfin la lacit rpublicaine a triomph en 1905 en sparant compltement l'Eglise de l'Etat, devenu neutre par rapport aux diverses religions et leurs pratiques. Dans les pays avancs (sauf certains tats des Etats-Unis), l'uvre de Darwin a fait triompher l'volutionnisme, doctrine sur la vie oppose l'enseignement judochrtien de la Bible ; Dieu ne s'impose plus, dsormais, en tant que crateur des espces vivantes telles qu'elles sont de nos jours, mme si on peut encore le supposer crateur de l'Univers comme l'a montr Kant [74]. Plus gnralement, la science a impos de plus en plus son approche expliquant les phnomnes sans recourir Dieu [7], et les lois de nombreux pays sont devenues neutres par rapport aux Eglises. Notre culture a volu vers un affaiblissement des valeurs traditionnelles : libert des murs, perte de respect des gens les uns envers les autres et envers l'Etat, monte de l'individualisme et de l'athisme, etc. La quasi-disparition de Dieu de notre culture n'est pas la disparition de la population de croyants, bien que celle-ci ait dcru dans de nombreux pays avancs et fortement en France ; c'est la sparation de la foi et de la vie publique. La foi est devenue une affaire prive ; la morale de chacun est son affaire personnelle ; c'est dsormais la loi humaine, vote, qui rgit les rapports entre citoyens dans la sphre publique. Dieu n'tant plus la rfrence des valeurs comme au Moyen Age, l'homme en a adopt une autre, celle des Lumires [26]. Celle-ci a conduit aux Droits de l'homme, la dmocratie et la lacit rpublicaine, toutes valeurs que Nietzsche trouve dsastreuses. Pour lui, la seule rfrence possible, celle en accord avec la nature de l'homme, est celle des valeurs de la vie-volont de puissance, valeurs qui mettent l'individu en avant, qui constituent un humanisme [70]. Hlas, trop d'hommes ne sont pas prts les adopter ; ils ne peuvent les accepter du fait de l'hritage trop prgnant de la morale religieuse, si longtemps enseigne qu'elle a t incorpore son
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subconscient et la culture de beaucoup de gens. Adopter cet humanisme-l tant ses yeux une tche surhumaine pour l'homme occidental, Nietzsche propose de faire voluer sa culture pour faire merger progressivement un nouveau type d'homme, le surhomme.
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2.
Nous avons vu le rle, selon Nietzsche, de la religion et de ses prtres dans l'adoption de rgles de morale, juges du point de vue de la division de la socit en matres et esclaves. Nous allons prsent nous intresser la morale en tant qu'ensemble de valeurs de la civilisation [2] de l'Europe occidentale, pour mieux comprendre le procs que lui fait Nietzsche, selon qui les fondements de la morale dcoulent de prjugs, d'illusions et d'illogismes hostiles la vie. Le sujet de ce livre Voici comment Nietzsche dcrit le sujet de "La Gnalogie de la Morale" dans son avant-propos 2 et 3 : "Mes ides sur l'origine de nos prjugs moraux - car tel est le sujet de ce pamphlet" "Dans quelles conditions l'homme s'est-il invent son usage ces deux jugements de valeur : bien et mal ; et quelle valeur ont-ils par eux-mmes ? Ontils jusqu' prsent entrav ou favoris le dveloppement de l'humanit ? Sont-ils un symptme de dtresse, d'appauvrissement vital, de dgnrescence ? Ou bien trahissent-ils, au contraire la plnitude, la force, la volont de la vie, son courage, sa confiance, son avenir ?" Nietzsche affirme l l'origine humaine des valeurs et rgles de morale, humaine par opposition divine comme dans les Dix commandements. Il rappelle ensuite ses critres de jugement : on doit dcider qu'une chose est bien ou mal selon qu'elle est favorable ou hostile la vie-volont de puissance. Premire accusation Ds son avant-propos 5, Nietzsche accuse des valeurs morales, considres par son matre Schopenhauer comme absolues, d'tre hostiles la vie, il les dconstruit : Il s'agissait pour moi de la valeur de la morale [], du non-gosme , des instincts de piti, d'abngation, de sacrifice [que Schopenhauer considrait tellement] comme des valeurs en soi [] qu'il se fonda sur [ces valeurs] pour dire non la vie et lui-mme." Nietzsche n'accepte pas la notion de valeur en soi , c'est--dire de valeur absolue, respecter quelles que soient les circonstances, comme un impratif catgorique kantien [30] : pour Nietzsche il n'y a pas de valeur toujours applicable, l'homme doit rester matre de ses valeurs ; et ces valeurs peuvent tre juges seulement en fonction de leur adquation l'expression de la volont de puissance, source de tout progrs, de tout plaisir. Nietzsche attribue au respect de telles valeurs par Schopenhauer le pessimisme de ce dernier, si hostile la vie qu'il l'a conduit au bord du suicide. Plan de La Gnalogie de la Morale Aprs un avant-propos, le livre est divis en trois dissertations :
"Premire dissertation : Bien et Mal , Bon et Mauvais " ; "Deuxime dissertation : La Faute , La Mauvaise conscience et ce qui leur ressemble" ;
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2.1
2.1.1 Origine des valeurs morales - Instinct du troupeau Nietzsche cherche l'origine des valeurs morales et des idaux la base de nos jugements, en partant des pulsions [4] qu'ils interprtent. Il crit dans "Le Gai savoir" 116 "Instinct du troupeau" : "L o nous rencontrons une morale, nous trouvons une apprciation et une hirarchie des pulsions et des actions humaines." Nietzsche affirme l que nos jugements bon ou mauvais (dont les cas particuliers dfinissent nos valeurs) viennent de pulsions subconscientes, intriorises par la culture [2] qui nous a t inculque. Or les valeurs et coutumes d'une culture expriment le devoir de chaque individu, dfini partir de ce qui est utile la socit : "Ces apprciations et ces hirarchies sont toujours l'expression des besoins d'une communaut et d'un troupeau : ce qui lui est utile [] -, cela est aussi l'talon suprme de la valeur de tous les individus." Nietzsche qualifie avec mpris de "troupeau" la majorit des membres d'une socit, esclaves qui doivent tre commands par des aristocrates matres . Nietzsche dfinit le but de la morale inculque chaque membre du troupeau : "La morale induit l'individu devenir fonction du troupeau et ne s'attribuer de valeur que comme fonction." "Devenir fonction" signifie avoir un certain rle social utile, pour tre intgr au groupe et non isol. Exemples : tre artisan ou soldat, mais ne jamais pouvoir devenir un chef, rle rserv aux aristocrates. De nos jours encore, lorsqu'une personne se prsente elle le fait souvent d'abord par son mtier. Nietzsche dcrit l'intriorisation dans le subconscient de l'instinct de troupeau transmis par la race dans "Le Gai savoir" 117 "Remords du troupeau" : "durant la plus longue priode de l'humanit, il n'y avait rien de plus terrifiant que de se sentir individu. tre seul, avoir une sensibilit singulire, ni obir ni commander, avoir le sens d'un individu - ce n'tait pas alors un plaisir, mais au contraire un chtiment" "toute misre et toute peur taient lies la solitude." "Tout ce qui nuisait au troupeau, que l'individu l'ait voulu ou ne l'ait pas voulu, procurait alors cet individu un remords" La conclusion de Nietzsche est sans appel ("Le Gai savoir" 116) : "La moralit est l'instinct du troupeau dans l'individu." Nietzsche rappelle dans FP XII, 2 [165] qu'un phnomne n'est, en lui-mme, ni moral ni immoral, car la moralit est une interprtation humaine extra-morale (c'est-dire due aux pulsions inculques) :
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"Mon principe majeur : il n'y a pas de phnomnes moraux, seulement une interprtation morale de ces phnomnes. Cette interprtation est elle-mme extra-morale." 2.1.2 Toute morale est hostile la vie Selon Nietzsche, les rgles d'une morale crent un conflit, en empchant un homme de vivre selon les dsirs naturels que lui inspire sa volont de puissance. Lorsqu'il est psychologiquement faible, il devient nihiliste : sa raction ce conflit est un dni de ralit qui le fait se rfugier dans un monde artificiel. Les valeurs de ce monde-l sont hostiles la vie-volont de puissance, ce sont des mensonges : en les adoptant, l'homme se cre des idoles qu'il va ensuite adorer [17]. Nietzsche dveloppe ces ides dans "Le crpuscule des idoles", o il crit :
Dans l'"Avant-propos" : "Il y a plus d'idoles que de ralits dans le monde" Dans "La morale comme manifestation contre nature", en dcrivant les prceptes moraux contre nature du christianisme : " il faut tuer les passions " "[Le Nouveau Testament dit] Si ton il est pour toi une occasion de pch, arrache-le " (Matthieu, chapitre 5, verset 22)
Selon Nietzsche, en devenant chrtiens les Europens ont adopt une morale d'homme faible, d'esclave qui nie la ralit et en remplace les valeurs naturelles par des idaux qui mnent la dcadence. Nietzsche crit dans "Le crpuscule des idoles" - "La morale comme manifestation contre nature" 5 que la morale qui se rclame de Dieu :
Est "contre nature" et prne "une vie dclinante, affaiblie, fatigue, condamne." ; "Est l'instinct de dcadence mme, qui se transforme en impratif : elle dit : Va ta perte ! ."
Nietzsche accuse la morale d'empcher l'homme de vivre dans FP XII, 7 [6] : "Mon opinion : toutes les forces et les pulsions qui permettent la vie et la croissance tombent sous le coup de la morale : morale comme instinct de ngation de la vie. Il faut anantir la morale pour librer la vie." Et Nietzsche rsume son opinion sur les valeurs bon et mauvais , sur le bonheur et la morale dans "L'Antchrist" 2. 2.1.3 Il n'y a ni actes moraux, ni actes immoraux Dans "La Volont de puissance" [12.] - Livre troisime: "Principe d'une nouvelle valuation" - "III. La volont de puissance en tant que morale" - "Histoire de la moralisation et de l'amoralisation", Nietzsche affirme : "Premire proposition : il n'y a pas du tout d'actes moraux : ceux-ci sont purement imaginaires. Non seulement ils ne sont pas dmontrables (ce que Kant a concd et le christianisme aussi), mais ils sont mme impossibles. On a invent une opposition aux forces actives, par un malentendu psychologique,
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croyant ainsi dsigner une autre espce de ces forces ; on a imagin un mobile premier qui n'existe pas du tout. D'aprs ce mode d'valuer qui a mis en cours l'opposition entre " moral " et " immoral ", il faudrait dire: il n'y a que des intentions et des actes immoraux. Deuxime proposition : Toute cette distinction entre " moral " et " immoral " part du principe que tant les actes moraux que les actes immoraux sont des actes de libre spontanit, - bref qu'une telle spontanit existe, ou, autrement dit : que l'valuation morale ne se rapporte qu' une seule espce d'intentions et d'actes, l'espce libre. Mais toute cette espce d'intentions et d'actes est purement imaginaire : le monde auquel on pourrait appliquer seulement l'chelle morale n'existe pas du tout : - il n'y a ni actes moraux ni actes immoraux."
Analyse
Nous avons vu qu'un tre vivant en gnral, donc l'homme en particulier, ne peut agir qu'en obissant des valeurs qui sont en lui. C'est de cette limitation de son libre arbitre que Nietzsche tire les deux propositions ci-dessus.
Esclave de ses dsirs, l'homme n'agit pas en fonction de considrations morales, c'est--dire altruistes ; mme quand il croit le faire, il obit en fait une valeur intriorise qui lui commande d'agir ainsi, en sacrifiant des intrts personnels correspondant des valeurs moins importantes. Les actes moraux sont donc physiquement impossibles, comme Nietzsche l'affirme ; lorsqu'il croit agir de manire morale, l'homme se trompe : il prfre en ralit cet acte moral d'autres actes possibles qui le seraient moins. L'homme agit toujours selon sa volont de puissance du moment. Il arrive que cette volont de puissance rsulte de sa culture ou de pressions qu'il subit ou a subi, et qu'elle domine donc la volont de puissance naturelle correspondant ses instincts et pulsions : l'homme est alors en conflit avec sa nature.
Dans la seconde proposition, Nietzsche tire une consquence de la premire concernant la relation entre la morale d'un homme et son libre arbitre : comme le libre arbitre de l'homme est toujours illusoire, les rgles de morale n'ont pas de sens ; l'homme agit toujours selon sa pulsion [4] dominante du moment. Mais comme cette pulsion dominante rsulte de sa culture, donc de la pression que la socit exerce ou a exerc sur lui, l'homme peut aller contre son intrt, faire taire ses dsirs profonds quoi qu'il lui en cote. Or la socit a besoin que lors d'un conflit entre ses intrts - ceux du plus grand nombre - et ceux d'un individu, ce dernier fasse passer l'intrt public avant son intrt particulier ; elle va donc lui enseigner une morale, le dclarer responsable (jouissant d'un libre arbitre) et tenter de le contraindre agir selon les rgles de cette morale, avec la pression de l'opinion de son entourage et/ou celle de la Loi.
La conclusion de Nietzsche : "il n'y a ni actes moraux ni actes immoraux" est correcte au sens volont de puissance, mais celle-ci peut avoir subi une influence irrsistible.
Conclusion
Nietzsche dconstruit la morale d'origine chrtienne de notre socit europenne en allant jusqu' proclamer qu'elle est inutile et mme absurde ; elle est errone et
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illusoire puisque les instincts auxquels l'homme ne peut dsobir sont gostes. Nietzsche ignore donc le point de vue et l'action contraignante de la socit. 2.1.4 Attitude adopter face une affirmation ou un jugement sans nuance Nous avons vu que Nietzsche refuse (parce qu'elles sont dogmatiques, donc inadaptes la ralit protiforme et changeante) les notions de Vrit absolue (voir perspectivisme) ; de critre absolu (Bien/Mal, Beau/Laid), de rgle absolue (comme l'impratif catgorique kantien [30]). Sa mfiance doit nous inspirer, nous aussi, dans notre socit d'aujourd'hui. Exemple d'affirmation sans nuance : le droit de grve Les syndicalistes franais considrent le droit de grve comme absolu, imprescriptible. Pourtant, dans son Prambule, la Constitution franaise de 1948 dit : Le droit de grve s'exerce dans le cadre des lois qui le rglementent. Cette phrase laisse au lgislateur et au gouvernement la possibilit d'en restreindre l'application. Les textes en vigueur [68] reconnaissent une incompatibilit entre le droit de grve et la continuit de certains services publics, exige par le droit des citoyens la Continuit de l'Etat, droit pour lequel ils paient des impts. Cette incompatibilit a pour effet de permettre quelques centaines de roulants de la SNCF de paralyser en faisant grve des centaines de milliers de Franais, les privant du droit de se dplacer, ou de le faire avec des horaires prvisibles. Ce problme perdure depuis la cration de la SNCF, aprs la deuxime guerre mondiale, bien que le service public de la SNCF soit indispensable l'conomie nationale, qui chacune de ces grves cote des dizaines de millions d'euros. Il perdure parce qu'aucun gouvernement n'a eu le courage d'affronter les syndicats au nom de l'intrt suprieur du public, ni d'organiser un rfrendum pour rendre inconstitutionnelles les grves des transports publics. Leur droit de grve permet aux salaris de la SNCF d'accumuler impunment chaque anne plus de jours de grve qu'aucune autre entreprise en Europe. Cet exemple montre qu'un droit de grve absolu peut tre moralement injuste en mme temps qu'conomiquement dsastreux. Le droit de grve a t accord pour permettre des salaris de faire pression sur leur employeur en cas de conflit du travail. Il n'a jamais t accord pour que des grvistes puissent prendre en otage des milliers de personnes trangres leur conflit. Considrer le droit de grve comme absolu revient accorder un droit de prise d'otages, un droit d'empcher des gens qui n'y sont pour rien de travailler ou d'arriver l'heure. Si les gouvernements franais successifs avaient t plus courageux, ils auraient fait leur devoir, ils auraient instaur un vritable service minimum horaires prvisibles. Cela aurait rendu la vie plus supportable d'innombrables citoyens, au prix d'un moindre pouvoir de pression d'une poigne de grvistes. L'obligation actuelle de prvenir qu'on fera grve permet d'autant moins un service minimum qu'un salari qui a prvenu qu'il fera grve peut venir quand mme travailler et recevoir son salaire, tout en ayant dsorganis la prvision de trafic. En fait, les syndicats de la
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SNCF comptent sur leur pouvoir de prendre les voyageurs en otage pour faire cder l'Etat, attitude parfaitement immorale.
Conclusions
Face une affirmation, un jugement ou une rgle sans nuance il faut tre mfiant et faire preuve d'esprit critique. Il est souvent utile, pour trouver la part de ralit, la part de vrit ou la part quitable dans une prise de position absolue, de faire de la gnalogie comme Nietzsche, c'est--dire d'analyser son origine : Quand on a accord le droit de grve, pourquoi tait-ce ? .
Les indispensables contre-pouvoirs Le paragraphe prcdent montre que certains salaris de la SNCF disposent d'un pouvoir de nuisance absolu : on ne peut empcher quelques centaines de grvistes de prendre en otage tout un peuple. Au fil des ans, ce pouvoir a permis ces salaris franais d'obtenir des avantages considrables : ils travaillent moins d'heures que les autres salaris et pendant moins d'annes ; ils sont bien mieux pays pendant leur vie active comme pendant leur retraite ; enfin, leur emploi est garanti vie. Tous ces avantages posent un problme d'quit : on voit qu'un pouvoir absolu de nuisance peut crer des ingalits scandaleuses. La mfiance envers un pouvoir absolu doit tre la rgle partout. Exemples :
Un pouvoir politique absolu mne la tyrannie, qui permet une petite caste dirigeante d'opprimer et d'exploiter le reste du peuple. Ce fut, par exemple, le cas en Tunisie sous la dictature corrompue et prdatrice de M. Ben Ali. Dans un pays moderne, les lgislateurs et gouvernants sont issus d'lections dmocratiques, et la justice est indpendante des pouvoirs excutif et lgislatif.
Un pouvoir conomique dominant permet des monopoles ou des oligopoles (alliance d'un petit nombre de fournisseurs qui dominent un secteur conomique et peuvent s'entendre pour en profiter) de faire des profits excessifs sur le dos de leurs clients. Ainsi, lorsque l'oligopole (dit cartel ) des pays producteurs de ptrole OPEP a brusquement multipli par 4 le prix du ptrole fin 1973, il a caus dans les pays consommateurs comme la France une grave crise conomique avec explosion du chmage : ce fut le 1er choc ptrolier . Et un 2me choc ptrolier caus par ces mmes producteurs eut lieu en 1979-81, faisant de nouveaux dgts chez les consommateurs. D'o l'exigence de concurrence. Une source d'information dominante peut orienter ou dformer les connaissances du public, d'o des citoyens qui votent sans savoir la vrit. C'est pourquoi des socits qui dominent Internet (une des principales sources modernes d'information) comme Google et Facebook ont t plusieurs fois tranes en justice pour avoir dsinform le public, avoir viol la vie prive de millions de personnes, avoir bloqu des informations de concurrents, avoir diffus des insultes et diffamations, etc. D'o l'exigence de pluralit des sources d'information et de leur indpendance.
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Ces exemples montrent qu'un excs de pouvoir peut faire beaucoup de mal dans notre socit, quel que soit le domaine o il a lieu : politique, conomique, media, etc.
2.2
2.2.1 Les historiens de la morale accuss d'erreur par Nietzsche Dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 2 on lit : " A l'origine, dcrtent-ils [les historiens de la morale], les actions non gostes ont t loues et rputes bonnes par ceux qui elles s'adressaient, qui elles taient utiles ; plus tard on a oubli l'origine de cette louange et on a simplement trouv bonnes les actions non gostes, parce que, par habitude, on les avait toujours loues comme telles - comme si elles taient bonnes en soi. " Nietzsche trouve la gnalogie de la morale de ces historiens niaise ds qu'il s'agit de prciser l'origine et la notion du jugement bon , parce que : "nous y trouvons l'utilit , l'oubli , l'habitude et finalement l'erreur ;" Nietzsche juge errones toutes ces origines car elles ne font pas partie des critres de la vie, qui est instinctive, individualiste et spontane. Il reproche ces historiens de driver la notion de bon de l'utilit pour les esclaves, alors qu' ses yeux elle drive des dispositions naturelles des matres, conformment ses croyances aristocratiques issues de celles des anciens Grecs, que nous examinons prsent.
[Link] Les termes Bon et Mauvais ont t dfinis par les aristocrates
[Link].1 Une socit deux "races" Sur le modle de la socit aristocratique fonde sur des croyances cosmologiques des Grecs, Nietzsche spare une socit en deux classes qu'il appelle "races" :
La classe suprieure, aux membres sculiers ou religieux, la culture [2] aristocratique, aux valeurs favorables la vie naturelle, qu'il considre comme la race des matres, des bons ; La classe infrieure, populaire, aux valeurs utilitaires [28] et hostiles la vie, qu'il considre comme une populace, une tribu, un troupeau ; c'est la race infrieure des esclaves, des mauvais .
[Link].2 Origine aristocratique du qualificatif bon Nietzsche refuse l'explication utilitariste [28] de l'origine du qualificatif bon donne par les historiens de la morale, car ses yeux il s'agit d'un bon objectif, donc inacceptable puisque toute opinion est subjective. Il attribue la vraie origine de bon l'apprciation des membres de l'lite sur eux-mmes, en affirmant ensuite dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 2 : Le jugement bon n'mane nullement de ceux qui on a prodigu la bont ! Ce sont bien plutt les bons eux-mmes, c'est--dire les personnes de distinction, les puissants, suprieurs par leur condition et leur lvation d'me qui se sont eux-mmes considrs comme bons , qui ont jug leurs actions bonnes , c'est--dire de premier ordre, tablissant cette
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taxation par opposition tout ce qui tait bas, mesquin, vulgaire et populacier. C'est du haut de cette passion de la distance qu'ils se sont arrog le droit de crer des valeurs et de leur donner des noms : que leur importait l'utilit ! [] La passion de la distinction et de la distance, je le rpte, le sentiment gnral, fondamental, durable et dominant d'une espce suprieure et rgnante, en opposition avec une espce infrieure, avec un bas-fond - voil l'origine de l'opposition entre bon et mauvais ." Voir confirmation de cette origine au paragraphe Origine historique des notions de Bien et Mal. Nietzsche est si sr de l'origine aristocratique des notions de Bon et Mauvais et des vocables qui les reprsentent, qu'il insiste en poursuivant : "(Ce droit du matre en vertu duquel on donne des noms va si loin que l'on peut considrer l'origine mme du langage comme un acte d'autorit manant de ceux qui dominent" Nietzsche fonde son attribution des valeurs et termes Bon et Mauvais aux diffrences sociales entre l'lite et le bas peuple, en invoquant une origine tymologique. Dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 4 on lit : "L'indication de la vritable mthode suivre m'a t donne par cette question : Quel est exactement, au point de vue tymologique, le sens des dsignations du mot bon dans les diverses langues ? C'est alors que je dcouvris qu'elles drivent toutes d'une mme transformation de notions, - que partout la notion de distinction , de noblesse , au sens du rang social, est la notion de base d'o nat et se dveloppe ncessairement la notion de bon au sens d' me distingue , de noble au sens d' me suprieure , d' me privilgie . Et ce dveloppement est toujours parallle celui qui finit par transformer les notions de vulgaire , plbien , bas en celle de mauvais ." A l'appui de ses affirmations sur l'origine de la valeur et du mot Bon dans la "race" dominante, et de ce qui est Mauvais dans la race domine, Nietzsche donne des arguments sans valeur, tels que la ressemblance phontique en allemand entre Bon (Gut), Dieu (Gott) et le peuple des Goths. Et Nietzsche confirme les prjugs antidmocratiques et anti-communards sur lesquels il base ses affirmations tymologiques dans les deux passages suivants (respectivement 4 et 5) : Voil une constatation qui me parat tre essentielle au point de vue de la gnalogie de la morale ; si elle a t faite si tard, la faute en est l'influence inhibitrice qu'exerce au sein du monde moderne le prjug dmocratique sur toute recherche touchant la question des origines." "Les Celtes, soit dit en passant, taient une race absolument blonde ; quant ces zones de populations aux cheveux essentiellement foncs que l'on remarque sur les cartes ethnographiques de l'Allemagne faites avec quelque soin, on a tort de les attribuer une origine celtique et un mlange de sang celte, comme fait encore Virchow : c'est plutt la population pr-aryenne de l'Allemagne qui perce dans ces rgions. (La mme observation s'applique presque toute l'Europe : pour l'essentiel, la race soumise a fini par y reprendre la prpondrance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crne et peut-tre mme les instincts intellectuels et sociaux : - qui nous garantit que la dmocratie moderne, l'anarchisme encore plus moderne et surtout cette prdilection pour la Commune, [le mlange de socialisme et de rpublicanisme radical qui s'est
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rvolt en mars 1871, Paris, contre l'Assemble majorit monarchiste] la forme sociale la plus primitive, que partagent aujourd'hui tous les socialistes d'Europe, ne sont pas, dans l'essence, un monstrueux effet d'atavisme - et que la race des conqurants et des matres, celle des aryens, n'est pas en train de succomber mme physiologiquement ?...)"
Discussion
Il y a des raisons de penser comme Nietzsche que l'autorit et l'admiration sont l'origine de la dfinition de ce qui est Bon et ce qui est Mauvais. Exemples : dans une famille les enfants apprennent ces notions de leurs parents ; dans notre socit actuelle il y a des leaders d'opinion que suivent beaucoup de gens : des femmes s'habillent selon la mode dfinie par des couturiers, des jeunes se coiffent comme leurs idoles, des journalistes de tlvision exercent une forte influence sur l'opinion. Mais le caractre tranch de l'opinion de Nietzsche sur l'origine des qualificatifs Bon et Mauvais est excessif. Il est invitable qu'un homme qui reoit un don trouve cet acte bon, qu'un homme qu'un autre fait souffrir trouve son attitude mchante, etc.: on ne peut viter que les consquences d'un acte lui confrent un degr d'utilit qui le fait juger bon ou mauvais par ceux qu'il impacte, et que des actes objets de tels jugements existent indpendamment des matres dont parle Nietzsche. Des qualificatifs comme Bon et Mauvais ne peuvent tre communiqus entre deux hommes que lorsque ceux-ci sont d'accord sur les termes qui les dsignent. La frquence considrable des actes que des hommes ont considrs comme bons ou mauvais, et dont ils ont voulu parler, fait qu'ils ont trs tt dfini les termes correspondants dans leur langue, indpendamment de l'lite qui Nietzsche les attribue. En outre, on ne voit pas pourquoi Nietzsche a restreint les possibilits de choix de l'origine tymologique un seul des deux suivants : l'usage des aristocrates ou l'utilitarisme [28] du bas peuple. Il y a des concepts [54] dont les nuances peuvent s'exprimer par deux termes la fois, un de chacune des deux origines ci-dessus. Exemple : depuis la conqute de l'Angleterre par les Normands francophones, en 1066, l'anglais a souvent deux termes issus d'un mme concept, un d'origine franaise et un d'origine saxonne (autochtone). Le terme d'origine franaise dsigne alors une variante plus noble ou plus estimable du concept d'origine, alors que le terme saxon dsigne une variante plus vulgaire. Ainsi, le mot franais porc a donn le mot anglais pork pour dsigner la viande que les nobles Normands consommaient, alors que le mot pig dsigne l'animal lev par les paysans autochtones, de la caste infrieure, cochon dont les nobles de parlaient pas. Consquences politiques et socitales de la doctrine des races et des castes Les considrations de Nietzsche sur les races dominante (les Aryens) et domine (les pr-Aryens), ainsi que le triomphe de ces derniers qui Nietzsche attribue la dmocratie, l'anarchisme, la Commune de Paris et autres ides socialistes primitives , ainsi que son influence sur l'volution du langage, sont des outrances qui se passent de commentaires. Elles sont aussi rvoltantes pour nous que l'origine des qualits pur et impur d'un homme, que Nietzsche attribue la caste sacerdotale (la classe des prtres) en crivant dans "La Gnalogie de la Morale" 1re dissertation 6 :
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"C'est l [dans la caste la plus haute, la caste sacerdotale] que par exemple le contraste entre pur et impur sert pour la premire fois la distinction des classes ; [] Le pur est d'abord simplement un homme qui se lave, [] qui ne couche pas avec les femmes malpropres du bas peuple" 2.2.2 Nietzsche veut trouver une valeur des valeurs de la morale En plus d'une recherche de l'origine de la morale rappele par le titre de son ouvrage "La Gnalogie de la Morale", Nietzsche s'y fixe comme objectif de trouver une valeur de la morale, c'est--dire d'en valuer les rgles par rapport leur intrt pour la vie. Il crit dans l'Avant-propos 5 : "Il s'agissait pour moi [dans "La Gnalogie de la Morale"] de la valeur de la morale - et sur ce point je n'avais m'expliquer qu'avec mon illustre matre Schopenhauer [] Il s'agissait, en particulier, de la valeur du non-gosme, des instincts de piti, d'abngation, de sacrifice, que Schopenhauer prcisment avait si longtemps enjolivs nos yeux - diviniss et transports dans les rgions de l'au-del, qu'ils finirent par rester pour lui comme des valeurs en soi et qu'il se fonda sur eux pour dire non la vie et lui-mme." Tout en rappelant dans le passage prcdent les ides philosophiques qu'il doit Schopenhauer, Nietzsche dplore sa rfrence des valeurs en soi , notion qu'il rejette pour son caractre absolu comme la notion de chose en soi (l'essence) de Kant ; Nietzsche dplore aussi le pessimisme de Schopenhauer. Conditions ncessaires des jugements par rapport la vie Pour juger une affirmation par rapport la vie il faut admettre, selon Nietzsche :
La ngation de toutes les certitudes (nous l'avons vu prcdemment), donc accepter de les dconstruire ; L'approbation d'antagonismes autodestructeurs (la vie engendre des valeurs hostiles la vie ; autodestruction de la morale) ; L'approbation du nant comme complment de la totalit : pour Nietzsche, le nihilisme vient du refus du nant prouv (le monde apparent, qui n'a pas de sens) et de la consolation avec les valeurs du christianisme et de la moralit ; il ne vient pas de l'acceptation du nant.
2.2.3 Une critique des valeurs base sur leur volution Dans l'Avant-propos 6 de "La Gnalogie de la Morale", Nietzsche prcise son objectif d'valuation des valeurs morales qu'il dplore et la manire de l'atteindre. Au lieu d'valuer directement ces valeurs en fonction de leur impact sur la vie, Nietzsche trouve indispensable de commencer par dcrire les conditions de leur naissance et de la dformation ultrieure qu&