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Lancer une recherche internationale : cinq jours pour mettre PAGENS en mouvement à Lomé

En février 2026, Lomé a accueilli un moment fondateur pour le projet de recherche international PAGENS – Pathways, Ages, Generations in the Global North and South. Pendant cinq jours, chercheur·ses, partenaires institutionnels et professionnel·les de la médiation scientifique se sont retrouvé.es à l’Agora Senghor pour une série de rencontres mêlant discussions scientifiques et ateliers méthodologiques.

Les deux premiers jours étaient consacrés à la réunion officielle de lancement du projet (kick-off meeting). Ils ont été suivis de trois journées de formation consacrées aux innovations méthodologiques et aux approches artistiques en sciences sociales.

Ce moment marque le point de départ d’un projet international financé par l’Union européenne dans le cadre des actions Marie Skłodowska-Curie (Horizon Europe), qui réunira pendant quatre ans des équipes de recherche situées en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud. Mais au-delà des présentations institutionnelles et des discussions scientifiques, cette première rencontre avait aussi une autre fonction : faire exister le collectif de recherche qui portera PAGENS dans les années à venir.

Se rencontrer : les premières heures d’un projet international

Il y a 1 an et demi, se retrouvait dans la bibliothèque du Centre Français des Études Éthiopiennes à Addis-Abeba (ou en ligne pour les moins chanceux·ses) une partie des chercheur·ses qui assument aujourd’hui la responsabilité des Workpackages, représentent leur institution ou tout simplement prennent part au projet. Premières rencontres et premiers enthousiasmes scientifiques pour les un·es, retrouvailles et volonté de travailler ensemble pour d’autres. Une semaine financée par l’ANR (Agence Nationale pour la Recherche – programme MRSEI – montage de réseaux scientifiques internationaux) pour plancher sur ce qui allait devenir le projet PAGENS.

Le projet PAGENS est en effet l’aboutissement d’un travail collectif initié au sein du réseau APaSuN (Ages, Parcours aux Suds et aux Nords), qui avait permis de rassembler un groupe international de chercheur·ses travaillant sur les parcours de vie, les catégories d’âge et les relations intergénérationnelles dans différents contextes sociaux.

Ce lundi matin, dans l’espace lumineux de l’Agora Senghor à Lomé, les participant·es se retrouvent : certain·es arrivé·es dès le vendredi ont déjà eu l’occasion d’échanger durant le week-end. Nombreux·ses étaient présent·es à une première réunion informelle en bord de plage le dimanche pour parler mobilités, remplir des tableaux Excel entre crevettes, calamars, bissap et jus d’ananas. Certain·es viennent d’Europe (Finlande, Italie, France notamment), d’autres d’Afrique (Éthiopie, Djibouti, Burkina Faso) ou d’Amérique latine, avec deux collègues qui ont voyagé de longues heures depuis la Colombie.

Le tour de table qui ouvre la réunion permet de mesurer l’ampleur du consortium : universités, centres de recherche, organisations de la société civile et bureaux d’études participent au projet. C’est en effet Insuco, bureau d’études en sciences et durabilité sociales, qui a été à la manœuvre pour organiser ce premier évènement. Anthropologues, sociologues, psychologues, linguistes ou historiens y croisent leurs perspectives.

Très vite, les discussions dépassent la simple présentation des institutions. Chacun·e évoque ses terrains, ses objets de recherche, les contextes dans lesquels elle ou il travaille. Les échanges font apparaître des questions communes : comment les parcours de vie se transforment-ils dans des sociétés marquées par des crises économiques, politiques ou environnementales ? Comment aborder cette question en croisant des épistémologies des Suds et des Nords ?

Étudier les parcours et les âges de la vie à l’échelle globale

Au cœur de PAGENS se trouve un programme de recherche ambitieux : analyser les transformations des parcours de vie dans une perspective comparative entre Nords et Suds. Les recherches sur les transitions biographiques – l’entrée dans l’âge adulte, la parentalité, le vieillissement – ont longtemps été dominées par des travaux menés à partir d’une approche institutionnaliste forgée dans les pays du Nord, alors que dans les pays du Sud, les âges de la vie croisent davantage des questionnements ancrés dans le champ des études sur la famille ou les migrations. PAGENS propose de croiser ces approches en proposant des comparaisons de terrains situés dans plusieurs régions de part et d’autre du globe. Cette perspective comparative constitue l’une des forces du projet. Elle permettra de mettre en dialogue des contextes très différents et d’interroger les catégories d’analyse souvent considérées comme universelles.

Les travaux du projet porteront notamment sur les transformations des catégories d’âge et des transitions biographiques ; les effets des mobilités, des crises et des transformations économiques sur les trajectoires individuelles et les générations (WP5), les relations entre générations, institutions et politiques publiques (WP6) et les dimensions corporelles et sanitaires des parcours de vie (WP 4). Le genre constitue un axe transversal à l’ensemble de ces thématiques.

Les sessions du kick-off meeting sont également consacrées à l’organisation concrète du projet. Les responsables des différents work packages ont présenté les axes de travail et les programmes de mobilité qui structureront PAGENS. Concernant les axes transversaux, le WP1 est revenu sur un ô combien important même si parfois éloigné de l’activité de la recherche elle-même : la coordination scientifique et administrative du projet, le WP2 soutiendra les innovations méthodologiques et les approches participatives, et le WP3 anime la diffusion et la médiation scientifique.

Certaines discussions peuvent sembler très techniques – gestion des données, éthique de la recherche, calendrier des mobilités internationales – mais elles jouent un rôle essentiel : elles posent les bases du fonctionnement collectif du projet. PAGENS repose en effet sur une forte dimension collaborative. Pour beaucoup de participant·es, cette réunion est l’occasion de comprendre comment leurs recherches individuelles s’inscriront dans un programme scientifique plus large.

Changer de perspective : trois jours pour expérimenter les méthodes

Les deux premières journées étaient largement consacrées aux présentations institutionnelles et aux discussions scientifiques. À l’issue du kick-off meeting, les trois jours suivants prennent une forme plus expérimentale.

Organisée dans le cadre du work package 2 et accueillis par Insuco dans ses locaux de Lomé, cette formation est consacrée aux innovations méthodologiques et aux approches artistiques en sciences sociales. Elle réunit chercheur·ses, artistes et professionnel·les de la médiation scientifique autour d’une question commune : comment renouveler les méthodes de recherche et les manières de produire des connaissances ?

Plutôt que de simples conférences, les organisateur·ices ont choisi de privilégier des formats d’atelier et de démonstration. La première journée est consacrée aux humanités numériques et aux méthodes mixtes. Les discussions portent sur les outils permettant de collecter, organiser et partager les données de recherche dans des projets internationaux : des outils devenus indispensables pour des équipes réparties sur plusieurs continents. Certain·es découvrent, d’autres se confrontent concrètement aux outils proposés par la plateforme HumaNum, mise en place en France. Ce sont notamment les outils tels que Nakala (entrepôt des données de la recherche) ou Sharedoc, espace de stockage partagé de ces données, qui font l’objet d’une démonstration brillante par Camille Desiles. Ingénieure d’études au CNRS, Camille est à la fois une excellente pédagogue, une travailleuse investie (elle nous a rejoint au Togo avec ses béquilles et une cheville immobilisée) mais aussi une collègue joyeuse, participant largement à la bonne humeur du projet.

Mais les échanges ne se limitent pas aux aspects techniques. Ils interrogent également les transformations plus profondes que ces outils introduisent dans les pratiques de recherche : les objectifs néo-liberaux de la science ouverte, la circulation accélérée des données, et les nouvelles formes de collaboration scientifique.

Anne Tricot a clôt la journée par une présentation du séminaire « MEthodes créaTIves dans la recherche en Sciences humaines et SocialeS » (METISS) qu’elle anime au sens d’Aix-Marseille Université, un espace inspirant pour les membres du projet qui souhaitent suivre ces activités pour compléter leur formation et échanger sur leur propre démarche.

Faisant suite à une première introduction de méthodes anthropologiques appliquées (MARP et caneva ECRIS) introduits par Etienne Bourel, la deuxième journée, les participant·es découvrent différentes méthodes participatives et créatives, souvent utilisées pour travailler avec des publics peu familiers des dispositifs d’enquête classiques.

EthnoArt (Prune Savatofski et Audrey Dessertine), association mobilisant les arts pour transmettre les savoirs scientifiques, inscrite dans la philosophie de l’éducation populaire, a ainsi animé un atelier à destination des chercheur·ses. Les deux médiatrices ont proposé une activité « Faites parler les images » basée sur un ensemble de photographies qui symbolisent de manière variée la thématique du genre. Destinée à faciliter la réflexion collective et la prise de parole individuelle, 2 groupes de chercheur·ses l’ont expérimentée de manière différenciée. Avec Audrey, la partie artistique de l’activité s’est centrée sur la création plastique ; les participant·es se sont pris au jeu et ont réalisé des collages et slogans pour mettre à mal les stéréotypes et dénoncer les discriminations.

Avec Prune, la proposition de médiation artistique s’est basée sur la technique du Théâtre Image. C’est par l’expression corporelle que les participant·es ont mis en scène des situations de discrimination et de lutte contre les violences de genre en s’appuyant sur les images choisies et discutées par le groupe en amont.

Monica Cuellar Gempeler a rapidement introduit un travail en cours (Chansons pour les vivants et les morts : travailler avec la musique dans un contexte de migration rurale), tandis qu’Appoline Haquet est revenu sur son expérience d’enquête participative menée en thèse avec un collectif d’artistes.

Cette journée a été aussi l’occasion d’introduire un des objectifs de la mobilité qui allait réunir 9 chercheuses dans les semaines qui suivirent avec la présentation de Julien Fouché de la compagnie l’Air à la surface, compagnie choisie pour accompagner les chercheuses dans une restitution dansée de leur travail.

La dernière journée de la formation était dédiée aux méthodes visuelles. L’occasion pour notre partenaire FYRS (Tuuli Pitkanen, Alix Helfer de la Finnish Youth Research Society (Finlande)) de partager leur usage de la photographie et de son élicitation avec des populations jeunes et vulnérables. S’il s’agit dans leur projet d’inviter les jeunes à prendre des photos de ce qui leur inspire de l’espoir, Constance Perrin-Joly dans sa présentation des méthodes photographiques utilisées au travail, se fait elle-même photographe pour analyser ce qui se joue dans l’interaction photographique.

Ces méthodes ouvrent des perspectives particulièrement intéressantes pour étudier les parcours de vie. Elles permettent de faire émerger des dimensions sensibles ou corporelles de l’expérience, parfois difficiles à exprimer dans le cadre d’un entretien classique. Parmi les autres outils présentés figurent le body mapping, qui utilise la représentation du corps comme support d’expression et les cartes sensibles, permettant de représenter les expériences vécues dans l’espace (présenté par Alexandra Merienne).

Enfin, Marie-Pierre Julien a d’une part rendu compte de son utilisation de la vidéo pour faire parler les enquêtés sur leurs pratiques, tout en distillant avec Prune Savatofski de précieux conseils pour réaliser des vidéos de leur propre travail. Ces méthodes visuelles jouent un rôle clé dans le projet. Elles permettent non seulement de produire des données de recherche, mais aussi de faciliter la diffusion des résultats auprès d’un public plus large, notamment à travers des expositions ou des productions audiovisuelles.

Insuco on board : la présentation des méthodes utilisées dans le cadre d’études sociales

Ces trois jours ont aussi été l’occasion de confronter méthodes de recherche et méthodes mobilisées dans le cadre des études sociales menées par Insuco. Cela permettait de mesurer comment certaines méthodes sont adaptées dans un contexte marchand, mais aussi de prendre conscience de l’importance de la base de données recueillie par le groupe dans le cadre des études qu’il mène à travers ses 14 bureaux répartis en Afrique, Asie et Amérique Latine et Caraïbes.

Romain Ronceray, géomaticien, a ainsi détaillé les outils utiles pour la cartographie (y compris accessibles gratuitement) et la manière dont les consultant·es mobilisaient son service pour réaliser des cartes. C’était aussi l’occasion de montrer les démarches de cartographie participatives mises en œuvre avec l’IFSRA, partenaire d’Insuco et également membre du consortium, sur des projets de recherche comme GoldMatters. Costanza Pintor, data analyst, a elle exposé le traitement des données quantitatives et les applications développées à cet effet par Insuco. Paloma Breumier, Directrice technique Insuco Togo, sur place et Marco Alves, Directeur régional Insuco Sahel (en visio du Burkina Faso), ont montré comment le jeu sérieux Terristories® modélisé par le CIRAD était utilisé par Insuco notamment pour réaliser des diagnostics socio-foncier et la planification participative de l’usage des terres autour des espaces de conservation pour la REDD+ (Réduction des Émissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des forêt) dans plusieurs dizaines de communes au Burkina Faso.

Faire circuler les savoirs entre Nords et Suds

Au fil de ces cinq journées, une idée revient régulièrement dans les discussions : la circulation : Circulation des chercheur·ses entre institutions, circulation des méthodes entre disciplines, circulation des savoirs entre les Nords et les Suds.

Cette dimension constitue l’une des ambitions centrales de PAGENS. Le projet repose sur un programme de mobilités internationales de ses membres, qui permettront de développer des terrains comparatifs dans plusieurs régions du monde.

Mais la circulation concerne aussi les formes de diffusion des connaissances. Le consortium prévoit de développer différents formats de restitution : podcasts, productions audiovisuelles, expositions, bases de données ouvertes.

L’objectif est de faire en sorte que les résultats du projet ne restent pas confinés au monde académique, mais puissent circuler entre chercheur·ses, institutions et publics plus larges.

Au cours de ces cinq jours, les discussions se sont aussi prolongées autour d’un café dans la cour de l’Agora Senghor ou le jardin fleuri d’Insuco. Les échanges sont moins formels qu’au début de la semaine. On parle des prochains terrains, des futures mobilités, des collaborations possibles. Parfois certaines s’inquiètent d’un management peu directif, du champ infini des possibles… mais c’est bien l’ADN du projet de proposer un cadre dans lequel les rencontres font naître des collaborations et concrétisent des recherches qui viennent enrichir la question de recherche générale. Si le kick-off meeting a permis de structurer PAGENS sur le plan scientifique et administratif, ces cinq jours à Lomé ont aussi joué un autre rôle : faire émerger un collectif de recherche.

Au cours des quatre prochaines années, ce collectif mènera des enquêtes dans plusieurs régions du monde pour explorer les multiples façons de vivre, traverser les âges de la vie et transformer notre regard sur les parcours. Et pour beaucoup de participant·es, l’histoire du projet commence ici, dans ces premières discussions partagées à Lomé.

 

Article rédigé par Constance Perrin-Joly, Chercheuse et directrice du Centre français d’études éthiopiennes à Addis-Abeba (Éthiopie) – Avec la participation de Hélène Chéron, Audrey Dessertine, Prune Savatofski.

Crédits photos

Photo 1 : © Constance Perrin-Joly, à l’hôtel Napoléon avant le départ

Photo 2 : © Constance Perrin-Joly, introduction par Hélène Cheron-Kientega, Directrice excutive Afrique Insuco

Photo 3&4 : © Constance Perrin-Joly, Discussion et rencontre entre les partenaires du projet
Photo 5 : © Constance Perrin-Joly, Formation aux méthodes de recherche

Photos 6&7 : © Constance Perrin-Joly; © Ethnoart, Atelier de mise en pratique

Photo 8 : © Constance Perrin-Joly, Atelier de théâtre Forum, Ethnoart

Photo 9 : © Constance Perrin-Joly, Présentation d’Alexandra Merienne
Photo 10 : © Constance Perrin-Joly, Equipe présente à Lomé lors de la réunion de lancement

Project information
Pagens – Pathways, Ages, Generations in Global North and South / DOI 10.3030/101236837

Un regard croisé sur les âges, l’art, les cultures et les territoires – Publication projet PAGENS 

En février 2026, des membres du centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire Mesopolhis et de l’Observatoire des publics et des pratiques de la culture ont participé au lancement officiel du projet PAGENS (Pathways, Ages, Generations in Global North and South) à Lomé, au Togo. Soutenu par le programme Actions Marie Skłodowska-Curie Staff Exchanges, ce projet de recherche international s’étend sur quatre ans et réunit des chercheur·se·s de dix pays, en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud, avec l’ambition de mieux comprendre comment les catégories d’âge et les trajectoires de vie sont façonnées par les dynamiques sociales, économiques et culturelles, dans des contextes aussi bien du Nord que du Sud global.

Retrouvez l’article rédigé par Elisa Ullauri Lloré, Anne Tricot, Appoline Haquet et Maria Elena Buslacchi, Lien : https://publics.hypotheses.org/4000

Crédits photos
Photo 1 : Oeuvre de Follykue Adanlete, artiste-dessinateur, Togo 2026
Photo 2 : Atelier de Sokey Edorh 2, Togo, 2026 © Appoline Haquet
Photo 3 : Potière de Tsévié, Togo, 2026 © Elisa Ullauri

Project information
Pagens – Pathways, Ages, Generations in Global North and South / DOI 10.3030/101236837

Colloque “Masculin/Féminin : Crises, représentations, circulations”

Colloque “Masculin/Féminin : Crises, représentations, circulations”
Réseau APaSuN – Djibouti, 24-26 novembre 2025
Par Constance Perrin-Joly

 

Le colloque international « Masculin/Féminin : Crises, représentations, circulations », organisé à Djibouti du 24 au 26 novembre 2025, s’inscrit dans la dynamique du réseau APaSuN, qui explore les parcours de vie, les rapports de genre et leurs transformations dans une perspective comparative Nord/Sud. Il marque la fin d’une première étape du réseau, financé par le programme ANR (Agence Nationale pour la Recherche) – MRSEI (Montage de Réseaux Scientifiques Internationaux). Le colloque invitait à penser le genre comme un rapport social dynamique, traversé par des circulations d’idées, d’injonctions, de pratiques et d’expériences qui redéfinissent les frontières du masculin et du féminin. L’ensemble des communications présentées ont mis en lumière combien les identités de genre sont façonnées par des tensions entre héritages culturels, normes sociales, influences transnationales, crises successives et mobilités. Il a pu avoir lieu grâce au soutien de l’IRICA (Institut de Recherche Interdisciplinaire sur la Corne de l’Afrique), du CFEE (Centre Français des Etudes Ethiopiennes), du FNUAP (Fond des Nations Unies pour la Population), de l’Institut Français et de l’Ambassade de France en Ethiopie.

 

Petit aperçu des échanges durant ces trois journées :

1. Politiques publiques et transformations du cadre normatif

La première journée a permis à Amina Said Chiré, géographe, d’ouvrir la réflexion sur les politiques publiques à Djibouti, où les réformes institutionnelles engagées depuis la ratification de la CEDAW (Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes) ont posé les bases d’une promotion accrue des droits des femmes. Cependant, les débats ont souligné la persistance d’obstacles structurels : poids du patriarcat, faible appropriation locale des politiques, inégalités d’accès aux ressources.

Constance Perrin-Joly et Cécile Damas Artigaud ont ensuite interrogé la place du genre dans les politiques environnementales africaines à partir du projet “La vie sociale des forêts ogivines”, financé par le cadre du programme RESSAC (Recherche appliquée en écologie et en sciences sociale en appui à la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique central). Elles ont montré que les dispositifs participatifs liés à la durabilité mobilisent fortement les femmes comme figures attendues de la gestion écologique, tout en les excluant des espaces décisionnels. Ces analyses ont aussi offert un retour réflexif sur la difficulté à interroger les rapports de genre dans des espaces académiques patriarcaux, particulièrement lorsque le genre est renvoyé à une imposition néo-coloniale.

Vidéo réalisée par Geeska TV: https://www.facebook.com/share/v/1KiQso6MWN/

Photos APaSuN – 2025

2. Normes, imaginaires et pratiques genrées

La question des imaginaires sociaux a été centrale dans les travaux portant sur les pratiques vestimentaires ou sur la littérature somalie. Marie-Pierre Julien a rendu compte d’une étude collective comparant les manières de se vêtir des adolescent.es dans trois espaces : la France, le Maroc et le Royaume Uni, espaces dont les normes diffèrent tant à l’école (port ou non de l’uniforme) que dans la rue ou la famille. La notion de confort est centrale dans l’appréciation des vêtements adaptés, dans le discours des jeunes interrogés, et la recherche souligne comment l’analyse de la culture matérielle permet d’accéder à l’expérience et aux normes et représentations des adolescents. Hawa Abdillahi nous amené sur les rives de l’analyse littéraire, notamment de la littérature somalie. Elle s’est intéressée au traitement de la figure féminine à partir de trois personnages mythologiques qui participent à inculquer et reproduire une société patriarcale où la femme est cantonnée à une position subalterne. Les intervenantes ont montré que les normes de genre s’incarnent dans les corps, les styles, les récits mythologiques ou les usages linguistiques. Ces imaginaires, parfois hérités de logiques patriarcales anciennes, subissent toutefois des recompositions.

Ainsi la présentation de Morgane Pernot s’est-elle penchée sur les femmes yéménites à Djibouti. Elle a retracé l’histoire des migrations yéménites au gré de l’évolution de la situation (sécuritaire) au Yémen et des liens commerciaux anciens entre les deux pays. En étudiant par l’ethnographie le quotidien de ses femmes et leur parcours migratoire, elle a souligné combien les femmes yéménites, soumises à une importante division sexuée des activités et de l’espace, peuvent se retrouver isolées dans la ville de Djibouti et ce malgré un ancrage familial ancien.

Photos @Geeska TV – 2025

Vidéo interview Morgane Pernot : https://www.facebook.com/share/v/16Y9ZBQTKt/

3. Économies, travail et rapports de genre

Les échanges de la seconde journée ont mis en évidence l’importance de l’économie et des activités productives dans la structuration des rapports de genre. Que ce soit dans les espaces commerciaux d’Addis-Abeba, dans la gestion des terres rurales en Éthiopie ou dans la circulation de l’argent dans les couples au Burkina Faso, les transformations économiques reconfigurent les identités féminines et masculines.

Ahmed Hassen a ainsi retracé l’histoire de plusieurs femmes puissantes éthiopiennes du XIXème et du XXème siècle, à travers leur participation au commerce.

 

 

 

Takele Merid a étudié les droits fonciers en pays amhara (Ethiopie) à partir de la mise en œuvre des transferts fonciers, encadrés par la proclamation n° 252/2017 : si théoriquement ils garantissent un accès à la terre pour les femmes, dans les faits, le fait que les femmes ne labourent pas elles-mêmes les exclut des transferts fonciers.

De l’autre côté du continent, Constance Perrin-Joly a montré combien ces reconfigurations apparaissent cependant profondément ambivalentes : le salariat féminin au Burkina Faso peut ainsi renforcer la reconnaissance sociale tout en générant de nouvelles obligations et injonctions : l’accès pour les femmes à une rémunération mensuelle garantie et avantageuse s’accompagne souvent de stratégies discrètes (une « comédie sociale de l’argent ») pour préserver les équilibres conjugaux.

Photos @Geeska TV – 2025

Vidéo Interview Ahmed Hassen : https://www.facebook.com/share/v/17b8Eg93AM/

Vidéo Interview Constance Perrin-Joly : https://www.facebook.com/share/v/1M8oiH4xRH/

4. Familles, générations et reconfigurations sociales

Les communications portant sur les fratries, l’adolescence ou les cycles de vie ont montré que les familles constituent un lieu crucial d’observation des recompositions contemporaines du genre.

Virginie Vinel aborde la famille sous un angle moins usité : celui des adelphies (les frères et sœurs). Elle démontre, dans le contexte français, comment ces relations sont corrélées au genre mais aussi au rang dans la fratrie et sont influencées par l’écart d’âge. Dans les familles nombreuses, les filles aînées restent en première ligne de prise en soin des cadet.tes. Pourtant, en cas de maladie de l’un.e d’entre eux, la majorité des frères et sœurs s’effacent pour laisser la place au travail médical parental. Son étude ouvre des perspectives sur la place des frères et sœurs dans d’autres contextes nationaux, et face à des événements biographiques comme la maladie ou le handicap.

Les travaux issus de l’enquête longitudinale Young Lives (menée auprès de 3000 enfants et jeunes depuis 25 ans), présentés par Alula Pankhurst, mettent en évidence, malgré une augmentation importante de la scolarité des filles, l’apparition précoce des inégalités entre filles et garçons (notamment avec le mariage précoce, l’abandon des études…), exacerbées par la multiplication des crises qu’a connu l’Ethiopie (conflits, pandémie, changement climatique). C’est aussi aux adolescent.es qu’Amina Nouh s’intéresse en se penchant sur les relations qu’ils et elles développent avec leurs parents à Djibouti.

Elle démontre comment l’urbanisation rapide a creusé le fossé entre parents et enfants, mettant souvent les parents djiboutiens dans des situations délicates. Le téléphone mobile, Internet ou les réseaux sociaux peuvent être mobilisés dans les stratégies parentales pour renouer le lien avec leurs enfants ou accentuer le contrôle sur eux, contribuant à creuser les écarts générationnels.

Enfin, Fatouma Mahamoud a terminé la session en proposant un regard sur la fiction, à partir d’une mini-série réalisée à Djibouti, intitulée Jeudi Matin. Elle donne à voir l’évolution, souvent cocasse, d’un couple. Si les personnages incarnent une certaine modernité, ils jouent également sur les clichés de genre tout en abordant des sujets du quotidien de nombreux.ses adultes à Djibouti. Comme elle le conclut, cette fiction à petit budget, si elle peine à sortir d’une vision patriarcale, est « la marque d’une société en pleine mutation qui se questionne et avance à tâtons ».

Photos : Geeska TV et Marie-Pierre Julien – 2025

5. Invisibilité, violences et agentivité

La troisième journée a souligné la nécessité de dépasser une vision victimaire des femmes, notamment en contextes de guerre ou de migration. C’était en particulier le propos de Tirsit Sahledengel.

Ses travaux présentés sur les violences sexuelles en Éthiopie montrent comment les femmes développent des stratégies de résistance et de négociation, parfois désespérées, difficiles à rendre audibles dans les récits dominants. Cécile Damas Artigaud s’est concentrée sur les migrations contemporaines en Afrique de l’Ouest (du Burkina Faso à la Côte d’Ivoire ou au Ghana) en lien avec le changement climatique. Les migrations sont avant tout des stratégies familiales, mais les migrations participent à reconfigurer les rôles masculins et féminins. Cécile Damas Artigaud met en lumière des formes subtiles d’agentivité qui réorganisent les relations familiales, les usages de l’espace et les ressources mobilisées par les femmes. Sagal Mohamed Djama a proposé de rendre compte de l’expérience des femmes franco-djiboutiennes et de la manière dont elles organisent leur vie entre deux espaces au moment de la retraite. Pour les aidantes, la temporalité du soin s’inscrit également dans l’espace, notamment quand les femmes sont tiraillées entre les demandes d’un époux, d’enfants et de petits-enfants.

Photos : Geeska TV – 2025

6. Parcours migratoires et recompositions du masculin/féminin

Les communications ont montré que migrer implique des ajustements identitaires, matériels et symboliques, affectant différemment hommes et femmes, thématique transverse à l’ensemble des trois journées. Qu’il s’agisse de jeunes Djiboutiennes, de retraités masculins en mobilité transnationale, ou de familles yéménites installées à Djibouti, les mobilités affectent à la fois les rapports de pouvoir, les normes de care, les attentes sociales et les subjectivités.

Les recherches sur les migrations entrepreneuriales dans les années 1940-1950 dans la Corne de l’Afrique que Dominique Harre nous a présentées, montre combien la présence des femmes (épouses, filles, mères…) dans les archives ou les photos comme dans les entretiens sont rares ou lacunaire. Leur migration n’apparaît qu’indirectement, comme l’illustre, dans le contexte colonial de Djibouti, l’analyse des dossiers de demandes d’autorisation de séjour adressées à l’administration par des ressortissants indiens, arméniens et grecs entre 1944 et 1955 (Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence). Majoritairement déposées par des chefs de famille, ces requêtes confirment l’existence d’une mobilité féminine inscrite dans des dynamiques de constitution ou de reconstitution familiale dans le pays d’installation. Mandek Daher Abdi a souligné les inégalité d’accès à l’éducation des jeunes filles migrantes ou dont les parents ont migré. Elle a notamment analysé les obstacles spécifiques dans l’accès à l’école mais aussi dans la mise en œuvre des apprentissages au sein de ces populations.

Enfin Marco Alberio s’est lui concentré sur les hommes retraités italiens qui choisissent de migrer au soleil, à Cuba ou en Tunisie. Dans ces espaces où ils jouissent d’une retraite relativement confortable au regard du niveau de vie local, ils peuvent aussi nouer des relations avec des femmes plus jeunes, dans des couples où se mêlent alors affection et intérêt. En se penchant sur l’expérience de ces hommes, Marco Alberio a proposé de souligner la diversité de leur discours sur les rapports d’âge, de genre et de race qui traversent leur couple.

Photos : Geeska TV – 2025

7. Conclusion et objectifs scientifiques

Le colloque a répondu aux objectifs qui lui avaient été fixés : il a permis d’interroger à la fois les masculinités et les féminités, comme les deux faces indissociables d’un rapport social. Il a donné à voir la diversité des contextes de différents pays d’Afrique et d’Europe dans une approche interdisciplinaire, et interculturelle. Ces échanges se sont fait en tentant de favoriser un relatif plurilinguisme, du moins la possibilité de s’exprimer en anglais et en français. Si le réseau a aujourd’hui dans ses rangs différents chercheur.ses européen.nes qui étudient des contextesafricains, il ambitionne à terme de soutenir également les recherches de collègues africain.es qui analysent des phénomènes sociaux en Europe, avec leur regard et leur expérience. Lors des échanges, il a été question d’identité territoriale. C’est une invitation à analyser ensemble les temps et les espaces, à rendre plus visible cette articulation souvent en filigrane dans les communications. Regarder le genre a aussi amené à pointer l’invisible, l’implicite et à interroger les évidences (celles le plus souvent associées au « masculin-neutre »).
Pour la suite des travaux du réseau, continuer à miser sur son interculturalité implique de se fixer des objectifs scientifiques ambitieux. Un premier objectif est celui du décentrement : il s’agit de réussir à regarder nos contextes avec la même curiosité et parfois le même sentiment d’exotisme ou d’étrangeté que des contextes lointains. Par contexte, on entend à la fois des aires géographiques mais aussi des positions sociales et genrées. Etudier la masculinité quand on est une femme, étudier les classes populaires quand on est issu des classes supérieures, étudier l’Europe quand on réside en Afrique et inversement doit permettre ensuite de pouvoir revenir à d’autres sujets, naviguer dans d’autres contextes avec une curiosité renouvelée. Ce décentrement nous amène également à deuxième objectif : engager un dialogue théorique exigeant. Dans le réseau, on utilise parfois les mêmes concepts comme le genre, l’égalité, l’agencéité, sans peut-être regarder si on y met le même sens. Il ne s’agit pas de promouvoir une homogénéité théorique du réseau qui irait à l’encontre de son identité même, mais plutôt de favoriser des espaces de discussion qui nous forcent à interroger nos implicites, à clarifier nos positions théoriques, à argumenter scientifiquement nos choix et in fine à renforcer nos travaux de recherche. Pour y arriver, plus que tout, il s’agira de travailler ensemble, de miser sur la force du collectif. C’est ce que nous comptons mettre en œuvre dans la prochaine étape de vie du réseau : faire du terrain ensemble, se nourrir de nos expériences respectives de recherches et de nos épistémologies.

Photos : Geeska TV – 2025

Vidéo finale (Geeska TV) : https://www.facebook.com/share/v/1A3iEqdQKo/

8. Ouverture

Comme à son habitude, le réseau a souhaité créer des espaces d’échanges hors du cercle académique par deux évènements proposés en parallèle du colloque à l’institut français de Djibouti et s’adressant à un large public.

Atelier « le genre en question, comment rendre ce concept accessible à toutes et tous » (par
Audrey Dessertine)

Pendant 2 heures, à l’Institut Français, l’association EthnoArt a eu l’occasion d’exposer les outils qu’elle mobilise en classe pour proposer aux enfants des espaces de réflexion, d’action et de création autour des enjeux d’une égalité réelle entre filles et garçons : Initier les élèves à l’enquête ethnographique et présenter les activités issues de notre mallette pédagogique «ethnoBox » récemment terminée, « filles et garçons, non aux clichés ! ». Des chercheur.ses, professionnel.les de l’éducation et acteur.ices associatifs ont pu tester 3 activités en particulier : Des vies remarquables, Tour du monde des émotions et Qui suis-je ? Une approche réflexive a permis de mettre en avant les objectifs de ces activités : Permettre aux enfants de questionner les assignations et les déterminismes, lutter contre la diffusion des stéréotypes et des préjugés qui entrainent une intériorisation de la hiérarchie entre les genres, proposer des identifications possibles qui mettent à mal ces représentations et penser des moyens de prévention contre les violences de genre. En conclusion, nous avons échangé sur l’universalité de ces enjeux qui traversent toutes les sociétés et sur la nécessité de porter un regard interculturel permettant d’analyser les spécificités propres à chaque contexte d’intervention. Cet atelier a également permis de constater que ces outils étaient aussi pertinents à utiliser  avec des adultes.

Photos : APaSuN (Constance Perrin-Joly, Audrey Dessertine), – 2025

Table ronde : Le genre du changement social à Djibouti: regards de sciences sociales, avec Blandine Destremau, Amina Nouh, Amina Said Chiré, Aïcha Ibrahim Djama

La salle de conférence de l’institut Français a accueilli la présentation d’un ouvrage prionnier à sortir aux éditions du CFEE (AdéBook : https://books.openedition.org/cfee/). Il présente des travaux de sciences sociales qui examinent le changement social à Djibouti au prisme du genre. Il montre combien les relations de genre, aux différents âges de la vie, en intersection avec les appartenances familiales, de classe et de territoire, reflètent et accompagnent le changement politique, social, économique et normatif qui a caractérisé les dernières décennies dans le pays. Du point de vue des politiques publiques, les contributions à cet ouvrage soulignent le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir : les progrès réalisés dans l’éducation, l’emploi et les droits des femmes sont considérables. Mais les inégalités de genre persistent, notamment en raison de normes patriarcales encore fortes, d’un pouvoir économique concentré entre les mains
des hommes, de politiques publiques descendantes peu appropriées localement, et de motivations électoralistes dans la mise en œuvre des politiques de genre. Du point de vue des sciences sociales, les intervenantes analysent la façon dont les transformations sociales, notamment au prisme du genre, bousculent les relations sociales et générationnelles établies, engendrent des opportunités, des trajectoires différenciées, mais aussi des tensions et des résistances. Les jeunes générations sont plus compétentes que leurs ascendants, exercent plus de droits dans la construction de leur propre famille, mais sont aussi confrontées à des exigences du marché de l’emploi, de la vie urbaine, de la globalisation, qui les exposent à plus de vulnérabilités, surtout dans les classes populaires et pauvres. Les défis de la conjugalité, de l’obtention de revenus et de la prise en soin des personnes âgées et handicapées constituent, pour les femmes surtout, des injonctions lourdes et parfois contradictoires. Avec ces deux évènements, le réseau APaSuN a ouvert un espace de transmission des résultats de la recherche et de dialogue avec le public qui a permis d’observer l’intérêt que portent les Djiboutiennes et les Djiboutiens sur la question des rapports de genre dans leur pays et au-delà.

Photos APaSuN – 2025

Débats d’Idées: Le genre du changement social à Djibouti: regards de sciences sociales

Dans le cadre de la série “Débats d’Idées”, “Female Voices and Paths” Capacity and Resistance est un projet organisé par le Centre Français des Etudes Ethiopiennes (CFEE), présentant une série d’événements en Éthiopie et dans d’autres pays de la Corne de l’Afrique. Le projet explore les expériences, contributions et défis des femmes dans différents contextes sociaux, professionnels et culturels. A travers des témoignages, des débats, des expositions et des ateliers, le projet met en lumière la diversité des parcours de femmes et les dynamiques de pouvoir et de résistance qui les façonnent. Les thèmes clés incluent l’accès à l’éducation et aux carrières scientifiques, le rôle des femmes dans la population active, leur implication dans le changement social, et leur résilience face à la violence et aux conflits.

Dans le cadre du Colloque International APaSuN, L’Institut Français de Djibouti accueille deux événements liés aux Débats d’Idées:

24 Novembre 14:30 – ATELIER – Audrey Dessertine, Directrice, EthnoArt (France) – Le genre en question : comment rendre ce concept accessible à toutes et tous. (SUR INSCRIPTION)

L’association ethnoArt œuvre depuis 20 ans à transmettre les méthodes et connaissances de l’anthropologie en puisant dans les techniques de l’éducation populaire, en région parisienne, en France. Les médiatrices scientifiques inventent des outils pour s’adresser à des enfants, des jeunes et des adultes dans différents contextes comme l’école, les centres sociaux, les centres d’animations et les prisons.

Durant cet atelier, nous proposons d’exposer un bilan de nos différents projets portant sur les questions de genre, notamment sur les enjeux d’une égalité réelle entre filles et garçons en contexte scolaire. Nous présenterons ensuite notre mallette pédagogique “ethnoBox : filles et garçons, non aux clichés !” à destination des enfants entre 6 et 10 ans. Les différentes activités pourront être testées et discutées collectivement. 

24 Novembre 18:30 – TABLE RONDE – Présentation de l’ouvrage Le genre du changement social à Djibouti: regards de sciences sociales, avec Blandine Destremau, Amina Nouh, Amina Said Chiré, Aïcha Ibrahim Djama 

Cet ouvrage présente des travaux de sciences sociales qui examinent le changement social à Djibouti au prisme du genre. Il montre combien les relations de genre, aux différents âges de la vie, en intersection avec les appartenances familiales, de classe et de territoire, reflètent et accompagnent le changement politique, social, économique et normatif qui a caractérisé les dernières décennies dans le pays. 

 

Plus d’informations sur l’événement et lien d’inscription à l’atelier ici: Affiche Débats d’Idées

Formulaire inscription à l’atelier: Formulaire

 

L’événement s’inscrit dans le cadre du Colloque International APaSuN, dont vous pouvez retrouver le programme au lien suivant: Programme Colloque APaSuN

 

 

Colloque International APaSuN – Masculin/féminin: crises, représentations, circulations

 

Colloque International APaSuN – Masculin/féminin: crises, représentations, circulations

Djibouti, 24-26 Novembre 2025

Sheraton Hôtel, Plateau du Serpent, Djibouti

 

Dans un contexte mondial marqué par des reconfigurations profondes des rapports de genre, ce colloque propose de s’interroger sur la manière dont les représentations du masculin et du féminin se construisent, circulent, se confrontent et se transforment entre les sociétés du Nord et du Sud. À travers le prisme comparatif et transnational qui fonde le réseau APaSuN (Âge et Parcours aux Suds et aux Nords), il s’agira de penser les dimensions sociales, politiques et culturelles de ces représentations et de leurs évolutions, en tenant compte des contextes historiques, du passé colonial, des enjeux sociaux spécifiques.

Le colloque se tiendra en français et en anglais.

Plus d’infos concernant le programme ici: Programme Colloque APaSuN

 

 

Penser les âges et les évènements depuis Addis-Abeba: retour sur le séminaire du réseau APaSuN


Du 2 au 7 juin 2024, une quinzaine de chercheuses et chercheurs du réseau APaSuN se sont réunis au Centre Français des Etudes Ethiopiennes à Addis-Abeba pour un séminaire de travail soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre de son programme MRSEI – Montage de Réseaux Scientifiques Européens et Internationaux. Ce temps collectif avait pour objectif de poser les bases du futur projet PAGENS (Pathways, Ages and Generation from Global Norths to Global Souths). L’événement, organisé en partenariat avec le Centre français des études éthiopiennes (CFEE), a rassemblé des équipes venues d’Afrique, d’Europe et des Amériques, en présence ou en ligne, autour d’une même ambition : penser les transformations contemporaines des âges de la vie, des vulnérabilités et des rapports de genre dans une perspective Nord–Sud, interdisciplinaire et participative.

Un séminaire à la croisée du travail scientifique et de la découverte d’un terrain
Le séminaire s’est ouvert le dimanche 2 juin par une visite d’Entoto Park, espace emblématique d’un Addis-Abeba en pleine transformation urbaine, avant une première réunion préparatoire de la semaine. L’occasion pour les collègues de découvrir les dynmaiques urbaines propres à la capitale éthiopienne, dynamiques qu’ils ont eu ensuite l’occasion d’approfondir. L’atmosphère conviviale et l’accueil des premiers participants au Union Bar, sur Meskel Square, ont permis de renouer les liens tissés au fil des collaborations antérieures du réseau. Les journées suivantes ont alterné travail intensif et découvertes scientifiques sur le terrain. Le lundi 3 juin, une session en visioconférence présentant l’ensemble des partenaires, les discussions se sont concentrées sur les mobilités et les compétences croisées au sein du futur projet. L’après-midi a été consacrée à une visite-conférence sur Piazza, le vieux centre d’Addis-Abeba, guidée par Dominique Harre. La découverte des demeures d’inspiration indiennes et la promenade dans le quartier arménien, ont été précédées d’une mise en contexte par Alula Pankhurst, chercheur associé au CFEE et membre du réseau, des destructions qui menacent les quartiers historiques.


Ces moments hors du cadre académique ont été pensés comme des espaces d’observation et d’échanges : la ville, les musées et les lieux culturels devenaient autant de terrains de réflexion sur les modes de transmission, les formes sensibles de la mémoire et les lieux de savoir. Construire un projet scientifique collectif : du réseau APaSuN au projet PAGENS Les séances de travail, menées du 3 au 7 juin, ont permis de structurer les axes et les Work Packages (WP) du futur projet PAGENS. Chacun d’eux a été conçu comme un espace de dialogue interdisciplinaire entre sociologues, anthropologues, psychologues, économistes, artistes et acteurs du monde associatif, issus d’une dizaine de pays partenaires (France, Finlande, Italie, Djibouti, Canada, Togo, Burkina Faso, Éthiopie, Colombie, Madagascar). L’ensemble des collègues ont travaillé en petit groupe et tourné pour contribuer à différentes thématiques identifiées au préalable. Un premier axe de travail a porté sur la façon dont les arts, les émotions et les expressions sensibles peuvent être intégrés à la recherche participative, depuis la production des données jusqu’à la restitution des résultats. Théâtre, slam, création sonore, photographie, dessin, danse ou muséographie : autant de médiums mobilisés pour inclure de nouveaux publics et renouveler la manière de faire de la recherche avec – et non sur – les personnes concernées.


Les discussions ont également porté sur l’éthique et la place des chercheur.ses face aux populations vulnérables, sur la co-construction des savoirs et la pérennité des actions de terrain. Plusieurs partenaires ont présenté des expériences concrètes mêlant jeux participatifs, photo-élicitation, archives orales et numériques, et réflexion sur les technologies digitales comme support de collecte et de restitution. Différentes thématiques ont été croisées : tout d’abord, les relations entre le corps, la santé et les technologies, à différents âges de la vie, incluant la santé mentale, de parcours de soin, de sexualité et de genre, mais aussi les politiques publiques de prise en charge et les nouvelles formes de vulnérabilité liées à l’isolement ou au vieillissement. Ensuite, la question des crises qu’elles soient climatiques, migratoires, liées aux parcours et aux âges a stimulé les échanges. La manière dont les institutions – famille, école, travail, politiques sociales ou technologies – contribuent à normaliser les parcours de vie et les rapports de genre a enfin fait l’objet de la réflexion collective.


En articulant méthodes qualitatives et quantitatives, les chercheur.ses ont échangé sur la manière de construire des protocoles de recherche-formation comparatifs, réplicables sur différents terrains. Ce projet d’un travail commun est vu comme permettant de former de jeunes chercheur.ses par la pratique de l’enquête et la mobilité entre pays partenaires. Les échanges ont insisté sur la dimension formatrice et inclusive du projet PAGENS : favoriser des circulations Sud-Nord et Sud-Sud, penser la recherche comme un espace de formation partagée, et construire des savoirs qui traversent les frontières académiques et géographiques. Addis-Abeba, laboratoire de rencontres et d’inspirations. Au fil de la semaine, le séminaire s’est aussi ouvert sur la scène scientifique et culturelle éthiopienne. Les participants ont visité le Musée national d’Éthiopie, où les collections archéologiques invitent à réfléchir sur la profondeur du temps et les héritages matériels, et l’Institute of Ethiopian Studies (IES), haut lieu de recherche interdisciplinaire et de dialogue culturel. Le musée Yimtubezina a également donné à voir le travail de préservation et de restauration du patrimoine urbain d’Addis-Abeba. Ces visites ont aussi été l’occasion de penser la manière d’inclure la question muséographique dans le projet comme de rencontrer de futurs partenaires locaux.

Des moments de convivialité – dîner au restaurant culturel Habesha 2000, découverte de l’Alliance éthio-française, soirée jazz à Fendika – ont permis d’expérimenter la richesse artistique de la capitale. Ces expériences ont nourri les discussions autour du lien entre arts, émotions et sciences sociales, au cœur de la démarche participative que défend APaSuN. Enfin, une réunion de coordination et une séance de restitution finale en visioconférence ont permis de valider les orientations scientifiques, le calendrier prévisionnel et la répartition des responsabilités pour la rédaction du projet PAGENS.


Un réseau en mouvement

Soutenu par le programme MRSEI de l’ANR, ce séminaire marque une étape décisive dans la structuration du projet PAGENS. Il témoigne de l’engagement collectif pour une science ouverte, inclusive et sensible, capable de penser les âges de la vie et les vulnérabilités sociales à partir de perspectives croisées.
Entre rigueur scientifique et ouverture au sensible, Addis-Abeba aura été le théâtre d’une expérience de recherche collective où se sont mêlés travail, découverte, et inspiration.

Les figures de l’adolescence aux Nords et aux Suds

Journée du réseau APaSuN Mardi 19 Décembre 2023

Photo de Emmanuel Ikwuegbu

Cette seconde journée d’études du réseau entend analyser les figures de l’adolescence en interrogeant leurs variations selon le genre, le milieu social et économique, l’aire culturelle et géographique. Des recherches menées en Afrique de l’Ouest et de l’Est, en Europe et au Québec seront mises en miroir afin d’interroger les multiples figures que ce passage peut revêtir entre la sortie du monde de l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte. Il s’agira de s’interroger sur la pertinence du terme “adolescence” alors qu’il n’apparaît que dans une histoire européenne assez récente (XIXème siècle) et que nombres de langues locales en Afrique ne connaissent pas d’équivalent. Les interventions pourront ainsi aborder les effets de la globalisation sur les conditions objectives d’émergence de l’adolescence et sur les perceptions subjectives que les jeunes gens eux-mêmes, et leur entourage, peuvent en avoir.

La journée permettra de mettre en exergue des parcours de vie différenciés selon les conditions économiques de vie, les projections dans l’avenir et les contraintes sociales qui pèsent sur cet âge de la vie. Elle vise également à déconstruire le grand partage entre les Nords et les Suds, en éclairant des parcours de vie multiples, incertains, précaires, marginalisés.

Cette journée s’adresse à la fois à un public académique, aux étudiant.es et aux expert.es. Elle se veut aussi un espace de dialogue avec des acteurs et des actrices de diverses institutions.

Photo de cottonbro studio

Programme

9h – Accueil des participant.es

9h20 – 9h30 : Introduction et présentation du réseau : Constance Perrin-Joly, Maîtresse de conférences en sociologie (USPN / IRIS), Directrice de l’IFSRA

Panel 1 : Des adolescences diversifiées dans différents pays d’Afrique

9h30- 11h00 GMT (heure de Paris : 10h30-12h00)

Discutant.e : Blandine Destremau, Directrice de recherche CNRS – IRIS

Alula Pankhurst – Directeur pour l’Ethiopie du projet de recherches Young Lives

Adolescences en Ethiopie: différences selon l’âge, le genre, la richesse et les localisations

Aminah Nouh et Abdi Houssein – Enseignants-chercheurs à l’Université de Djibouti, Vice-présidente d’IRICA et chercheur associé à IRICA, Enseignante-Chercheuse, IRICA, Université de Djibouti

Les relations parents-adolescents dans le cadre des changements sociaux : un regard croisé

Anne Attané – Anthropologue à l’IRD au LPED (UMR 151 – IRD AIX Marseille Université)  accueillie au Laboratoire du GRIL, Département de Sociologie de l’Université Joseph Ki Zerbo de Ouagadougou, Burkina Faso

Penser l’adolescence comme un espace relationnel ?

Panel 2 : Des adolescences en situation minoritaire ou marginalisée

12h-14h GMT (heure de Paris : 13h00-15h00)

Discutant.e : Virginie Vinel, Professeure Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LaSA), Université Franche Comté

Jacinthe Mazzocchetti, Anthropologue, LAAP-UCLouvain

Quand les mineurs étrangers non accompagnés brouillent les lignes

Arthur Vuattoux Maître de conférences à l’université Sorbonne Paris Nord, membre de l’IRIS  Penser l’adolescence par ses marges. Trois enquêtes de terrain auprès d’adolescent·e·s en France

Nicolas Sallée, Professeur, département de sociologie, Université de Montréal, Directeur scientifique du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations (CREMIS)

La discipline sous contrôle. L’enfermement des jeunes à l’ère néolibérale.

Eva Laiacona, Doctorante en sociologie Université de Strasbourg UMR LinCS

Une adolescence fabriquée par la médecine : l’expérience de jeunes femmes touchées par une variation chromosomique

Pour assister :

Rencontre multi-sites et en ligne

Ouagadougou (Burkina Faso) – IFSRA : Zogona

Aubervilliers (France) – IRIS – Campus Condorcet, Bâtiment de recherche Sud, 5 cours des humanités : Salle 2.023

En ligne :

Contacter Cécile Damas-Artigaud : [email protected]

Les âges de l’émancipation en vidéos

Retour des participant.es

Vous avez aimé les compte-rendu de la journée du réseau APaSuN “Les âges de l’émancipation ?” organisée par l’IFSRA avec le soutien de l’Ambassade de France, en janvier 2023 à Ouagadougou ?

Voici un autre autre regard à partir de deux vidéos qui vous proposent un bilan original de cette journée

La première présente le point de vue de Constance Perrin-Joly, Directrice de l’IFSRA mais également chercheuse à l’IRIS et chercheuse associée au CFEE, deux laboratoires membres du réseau.

Cette seconde vidéo vous propose de vous plonger dans l’ambiance de cette journée, commentée par les participant.es et les modératrices des trois panels.

Ethique et Responsabilité de la recherche biographique

Deuxième journée de l’Axe 2 de l’IRIS, le 5 juin 2023 au Campus Condorcet, salle 02.23, bâtiment de recherche Sud.

Notre seconde journée abordera des questions d’éthique et de responsabilités, tant lors du recueil des paroles et informations que lors des restitutions ou publications réalisées (qu’il s’agisse de textes, de photographies, de films, de bandes-son, de romans graphiques, d’expositions, ou autres). Jusqu’où prendre en compte les points de vue parfois contradictoires ou conflictuels en jeu dans les récits, respecter les souhaits des protagonistes et leurs sensibilités, exprimer les commentaires ou la distance de l’enquêteur.euse? Quel régime de vérité ou véridicité adopter, et au nom de quels principes éthiques? Comment peuvent s’articuler éthique de la production scientifique, et éthique de la relation d’enquête? 

Conscient.es que ces questions  se posent dans toute forme de travail de recherche, mais que le travail biographique peut présenter certaines particularités, nous invitons tous et toutes les membres du laboratoire à venir débattre de ces questions avec nous.

Les âges de l’émancipation – Compte Rendu – Panel 3

journée de lancement du réseau APaSuN à Ouagadougou – Janvier 2023

Les intervenant.es du Panel 3

S’émanciper au travail

Alizèta Ouédraogo, Janvier 2023

Alizèta Ouédraogo, anthropologue, chercheuse associée à l’IFSRA, a présenté ses recherches sur les unions et désunions sur les sites aurifères du Sud-Ouest du Burkina Faso, tout en mettant l’accent sur les femmes orpailleuses. La ruée vers l’or a entraîné une monétarisation de la vie sociale et des échanges au sein des sites et des villages environnants. Les sites aurifères deviennent ainsi des espaces d’entreprises, des cadres de vie, des espaces majoritairement peuplés de migrant.e.s en quête d’un bien-être et des espaces d’interactions sociales occasionnant des unions amicales, conjugales, sexuelles et prémaritales. Cette situation impacte les relations amoureuses avec le développement d’une « sexualité transactionnelle » et des relations par intérêts. Par ailleurs, les femmes constituent un maillon central dans la chaine opératoire de l’or, en tant qu’actrices/entrepreneuses de cette chaine, en tant qu’épouses et mères. En effet, dans la chaîne opératoire de l’or, les femmes assurent la gestion des hangars de traitement du minerai où elles y travaillent en tant que propriétaires ou souvent avec leur conjoint, lui-même orpailleur. Elles bénéficient des résidus ou « boues » issues du traitement du minerai par le mercure sur les sluice boxes. C’est l’un des arrangements entre elles et leurs clients détenteurs de minerais. Ces résidus contiennent les plus fines particules d’or, dont seule la technique de cyanuration permet l’extraction. Elles s’enrichissent ainsi de la vente de ces boues. Certaines s’unissent à un conjoint sous la forme de « furu deni » (littéralement « petit mariage » en langue nationale dioula). Ce type de relation se limite au niveau du site et est le plus souvent de courte durée, elle est considéré comme « une lune de miel » sans aucun lien civil, religieux ou coutumier. Il s’agit donc d’une mise en couple temporaire où les familles des conjoints ne se rencontrent pas. Pour contourner leur statut de femmes, certaines lient des amitiés ou contractent ces unions pour s’assurer la protection d’hommes influents. On parle aussi de « shadow husband » (maris fantômes).

La recherche de gain qui favorise la migration des hommes et des femmes vers les sites aurifères tend à avoir des répercussions négatives sur la vie familiale des orpailleur.se.s : effritement et la dislocation de la cellule familiale, difficultés liées à l’éducation des enfants, infidélité, polygamie et ruptures d’unions (divorces/séparations). Les causes de désunions sont multiples : fausses promesses, multi-partenariat, abus de confiance, escroqueries et tromperies des conjoints, besoin d’argent… Aussi, la recherche de la clientèle amène souvent des femmes à entretenir des relations sexuelles avec des hommes, dans le but d’assurer la pérennité de leurs activités économiques. De ces relations naissent des grossesses voulues ou non voulues qui auront des répercussions sur leur prise en charge, sur les accouchements et les futurs enfants.

Constance Perrin-Joly, Janvier 2023

Constance Perrin-Joly, sociologue, directrice de l’IFSRA, chercheuse à l’IRIS et chercheuse associée au CFEE, a présenté un autre cas de figure : celui des hommes et femmes salarié.e.s de l’industrie en Ethiopie. Elle a rappelé le contexte du développement de l’industrie en Ethiopie, qui repose sur des politiques publiques volontaristes. Elle a notamment souligné que cette industrie consiste dans des activités d’exportation à destination du marché mondial. Si les parcs industriels comme celui étudié dans le sud du pays symbolisent la réussite économique et peuvent attirer des salarié.e.s, le turn-over y est fort, tout comme dans les plantations de roses, signe que le salariat n’est qu’une étape dans le parcours professionnel des travailleur.se.s éthiopien.ne.s. La faiblesse des salaires est à rapporter à l’absence de protection sociale étatique, l’important coût de la solidarité familiale et communautaire mais aussi du logement dans les villes qui attirent ces travailleur.se.s de la campagne.

A partir de trois parcours de femmes, Constance Perrin-Joly a souligné que le salariat peut être facteur d’émancipation pour une minorité de femmes, selon notamment leur âge et leur niveau de qualification. Les femmes plus jeunes et plus qualifiées peuvent y trouver le moyen d’acquérir un capital économique suffisant pour monter une entreprise. Parfois, c’est aussi une manière d’échapper temporairement aux contraintes familiales. Les moins qualifiées doivent élaborer des projets plus longs et plus sinueux, passant notamment par la migration comme domestique dans les pays du Golfe, migration dont les bénéfices sont très aléatoires. Certaines femmes âgées y trouvent des postes « refuge » dans des entreprises qui valorisent leurs compétences de care. Au-delà des conditions même de leurs activités professionnelles, les femmes pâtissent également de leur faible pouvoir de négociation dans la cellule conjugale où leur travail comme leur potentielles aspirations sont invisibilisées.

Issa Niamba et Blandine Destremau, Janvier 2023

Issa Niamba, enseignant-chercheur à l’Université Ki-Zerbo et membre du laboratoire Genre et développement s’est penché sur une autre activité féminine, au Burkina Faso cette fois, celles des serveuses dans les débits de boisson. Son enquête a porté sur les buvettes, maquis et bars qui accueillent essentiellement un public masculin. Ces derniers se sont multipliés dans la capitale du Burkina, passant de 739 dans les années 1990 à presque 4000 au milieu des années 2010. Ces établissements recrutent des femmes de tous âges (de la jeune fille à la femme plus âgée) pour répondre aux aspirations diverses de la clientèle. Ces femmes sont le plus souvent issues de familles pauvres, célibataires ou veuves, et possèdent un faible niveau d’étude. Elles viennent majoritairement de la sous-région (Benin, Côte d’Ivoire, Nigéria, Togo…), ce qui leur permet d’exercer cet emploi généralement dévalorisé, sans que leur famille souffre d’un risque réputationnel. Elles ont parfois quitté leur cellule familiale car elles étaient victimes de violence, ou alors cherchent à échapper au fort contrôle social et religieux dans leur région d’origine. Elles trouvent à Ouagadougou un marché de l’emploi qui peut leur être favorable dans ce secteur. Les femmes ivoiriennes ont ainsi la réputation de savoir séduire et attirer les clients.

En dépit de la stigmatisation de ces activités, Issa Niamba note qu’elles leur permettent une certaine autonomie financière pas seulement du fait du salaire, mais aussi des à-côtés comme les pourboires. Certaines se font par ailleurs entretenir par les clients. Comme elles peuvent envoyer de l’argent à leur famille, leur place sociale dans la famille et dans leur région d’origine évolue favorablement. Néanmoins, elles sont régulièrement victimes de violences basées sur le genre notamment sexuelles, physiques et psychologiques.

Discussion

Différents sujets ont été abordés dans la discussion. Une participante a évoqué en référence à la présentation d’Alizèta Ouédraogo, la pratique du « mariage à la mode du pays » assez similaire au petit mariage, qui existait sous la période coloniale (entre colons et femmes locales).

La discussion a également porté sur le regard sexualisé que les hommes portent sur les serveuses des débits de boisson ouagalais. Une comparaison a été proposée avec les vendeuses de Khat à Djibouti et en Ethiopie dont les attraits sexuels sont partie prenante du processus de vente. Cependant ces dernières sont indépendantes, et la relation de subordination dans laquelle sont prises les serveuses amènent certainement d’autres rapports de pouvoir qu’il conviendrait de creuser. Un numéro spécial de la revue Annales d’Ethiopie sur le Travail regroupe des articles qui font écho à ces débats : sur les vendeuses de khat à Djibouti et en Ethiopie, mais également sur les serveuses à Addis-Abeba, et les salarié.e.s de l’Industrie éthiopienne (Annales d’Ethiopie, 2020-2021, n°33).

Enfin la discussion a porté sur le sexe de l’enquêteur et de l’enquêtrice, en particulier dans des espaces sexualisés que sont les sites aurifères ou les maquis, sur ses conséquences dans l’enquête et pour les chercheurs et chercheuses eux-mêmes.

Table ronde finale : Outils et parcours d’émancipation au Burkina Faso : dialogue d’expertes

Les âges de l’émancipation – Compte Rendu – Panel 2

journée de lancement du réseau APaSuN à Ouagadougou – Janvier 2023

S’émanciper à l’âge adulte ?

Amina Nouh, enseignante-chercheure à l’Université de Djibouti et chercheuse à l’IRICA a présenté ses travaux sur l’insertion professionnelle des jeunes diplômés à Djibouti. Dans les années 1970 et 1980, les jeunes diplômés bénéficient d’une insertion professionnelle rapide car ils viennent remplacer les cadres français. Dans les années 1990 et 2000, le développement des lycées et des universités favorise l’augmentation des diplômés alors que le marché de l’emploi est encore dynamique. Jusqu’en 2020, ce sont aussi les universités privées et publiques qui se multiplient. C’est à cette période que le marché de l’emploi se sature, la demande de travail diminue alors que l’offre de travailleurs augmente. La période est aussi marquée par le développement de dispositifs d’accompagnement des jeunes. Un programme est monté pour faciliter l’entrepreneuriat, les universités développent des formations professionnalisantes. Néanmoins, peu de données sont disponibles pour évaluer leur efficacité et le taux d’insertion des jeunes.

Jusqu’à présent, la réussite était de trouver un emploi dans le secteur formel. Or, de plus en plus, les opportunités sont dans le secteur informel. Ce dernier était jusqu’alors vu comme réservé aux travailleurs non qualifiés, aux migrants et aux étrangers. Les aspirations des jeunes ont donc évolué pour se tourner vers les activités informelles.

Veronika Kushtanina, sociologue, maître de conférences à l’Université de Franche-Comté (France) a pour sa part orienté la réflexion sur la définition de l’âge adulte dans le contexte français. Il s’agit pour elle, à partir d’une enquête par questionnaire, de déconstruire cette catégorie à partir des discours de ceux et celles qui sont perçu.e.s comme adultes. Toute la difficulté de l’enquête fondée sur des questions ouvertes est de recatégoriser les réponses : 64% des répondant.e.s mettent en avant la responsabilité associée à l’âge adulte, et 37% l’autonomie et l’indépendance. Peu de marqueurs institutionnels sont mobilisés pour se définir et une minorité fait référence à ce que Veronika Kushtanina qualifie de discours thérapeutique. S’il y a peu de différences entre les hommes et les femmes, ces dernières tendent à associer différentes caractéristiques à la définition d’adulte.

Blandine Destremau, chercheuse à l’IRIS (CNRS, France) a partagé les constats qu’elle fait sur son terrain cubain. Elle s’est demandé comment on devient adulte en tant que fils ou fille d’une personne âgée et vieillissante, dans un cadre de cohabitation intergénérationnelle. Dans le ménage cohabitant le care (soin aux autres) circule d’une génération à l’autre. La logique de réciprocité repose sur l’interdépendance des membres du ménage et, au-delà, de ménages vivant à proximité ou apparentés. L’âge adulte est avant tout une position dans l’ordre générationnel et se traduit par des responsabilités accrues à l’égard de ses ascendants et descendants, dans une tension entre autonomie et dépendance. À l’inverse, l’homme ou la femme adulte engagé dans une activité professionnelle a besoin de proches pour satisfaire aux besoins reproductifs et productifs du ménage. Non seulement le care, mais également la gestion de la vie quotidienne, l’approvisionnement, les démarches administratives et la résolution de problèmes et d’incertitudes quotidiennes exigent une division sexuelle et générationnelle du travail.  Care et logement sont donc étroitement liés, et prendre soin d’une vieille personne pendant des années, sans autre aide que celle, volontaire, d’autres proches, est couramment gratifié par l’héritage du logement dans lequel la prise en soin a eu lieu.  Dans ce contexte, l’autonomie des adultes repose sur les termes de l’interdépendance, et n’est jamais définitive, tant elle peut basculer vers la prise en soin, au prix souvent d’une démission professionnelle. Dans ce contexte également, l’émancipation des femmes dans laquelle la révolution cubaine s’est engagée butte sur leur retour à des engagements domestiques, familiaux et moraux lorsque les besoins d’un proche âgé l’exige. Alors que les flux migratoires réduisent les effectifs adultes et font peser encore plus lourd le poids de ces interdépendances sur les adultes qui restent, les politiques publiques sont appelées à réguler l’offre marchande de care émergente et concevoir une politique de care socialisée et co-responsable.

Discussion

A nouveau une discussion animée a suivi les présentations. Les participant.e.s ont abordé les limites de la solidarité familiale : certain.e.s ont souligné par exemple qu’il reste mal vu au Burkina Faso de confier un.e parent.e âgé.e dans un centre spécialisé. La question des normes morales associées aux exigences de solidarité sont par ailleurs culturellement situées. Par exemple, au Burkina Faso, l’arrivée des déplacé.e.s internes en ville a participé à saturer le marché du travail local, alors que les familles sont déjà exsangues. Dans les milieux populaires, les enfants sont mobilisés afin de participer au recueil des ressources financières qui vont permettre d’assurer une partie de leur repas. Dans la plupart des familles populaires seul un repas par jour est préparé, invitant ainsi les enfants, dès qu’ils ont atteint 8 à 10 ans, à se procurer des ressources nécessaires à l’achat de leur déjeuner grâce au commerce ambulant. Cette pratique n’est pas interprétée comme un abandon (par opposition à l’exemple des personnes âgées confiées à une institution), il s’agit plutôt d’une responsabilisation des enfants via leur participation effective à l’économie domestique, créant ainsi les conditions de son émancipation.

Amina Nouh a précisé certains aspects du marché du travail des jeunes à Djibouti. Auparavant, les ministres avaient l’obligation morale de recruter leur famille, mais cette logique a perdu du terrain. Le recrutement repose davantage sur une logique d’échange de services que sur une logique de solidarité familiale stricte. C’est celui qui a quelque chose à offrir qui pourra se voir offrir quelque chose en retour. Si les annonces d’embauche se multiplient, ce sont des leurres, les postes sont dans les faits déjà pourvus. Concernant le petit entrepreneuriat, peu d’évaluation est faite des résultats des programmes. On ne sait pas si les entreprises créées sont durables. Enfin, Amina Said Chiré note que les aspirations des étudiant.e.s il y a 10 ou 20 ans étaient d’entrer dans la fonction publique. Aujourd’hui c’est un travail par défaut car faiblement rémunéré.

Veronika Kushtanina a pour sa part réagi à la discussion même de la catégorie d’âge adulte. Des remarques des participant.e.s notaient en effet que l’âge adulte semblait être une catégorie mouvante, qu’on n’était jamais complètement adulte mais plutôt en devenir, que l’idée de responsabilité était caractéristique de notre époque marquée par une forte individuation et d’un discours néolibéral prégnant. Veronika Kushtanina estime que l’âge adulte serait une injonction à être responsable. Elle note également que les femmes tendent à souligner l’irresponsabilité ou l’immaturité des hommes adultes, peut-être indiquant là leur liberté plus grande à ne pas se soumettre à l’obligation d’être responsable. Elle ajoute que peu de personnes citent le vieillissement de leur propres parents comme un marqueur de l’âge adulte.

Blandine Destremau est revenue sur la spécificité de Cuba : Les établissement résidentiels pour personnes âgées sont peu nombreux, et représentent une solution résiduelle en cas d’absence de famille. La majorité des Cubains et Cubaines vieillit à la maison, et très peu bénéficient d’une aide à domicile privée ou rémunérée par l’État, qui ne satisfait qu’une partie des besoins des personnes dépendantes.  Elle rappelle également qu’à Cuba on attend des filles qu’elles prennent en charge leur propre mère, alors que l’instabilité matrimoniale rend incertaine la contribution des belles-filles aux soins des parents de leur époux. Le care circule donc au sein de lignées intergénérationnelles souvent matrifocales. Enfin elle a réagi sur l’injonction à devenir adulte : cette injonction est d’autant plus performative qu’elle est associée à des normes et attentes morales, et à des responsabilités auxquelles il est difficile d’échapper. 

Les âges de l’émancipation – Compte-rendu Panel 1

Journée de lancement du réseau APaSuN à Ouagadougou – Janvier 2023

Cette journée de lancement du réseau s’est proposé d’analyser les parcours et les passages d’âge en interrogeant leurs variations selon le genre. Elle s’est notamment attelé à questionner la notion d’émancipation des femmes (Gomez-Perez, 2018), à l’aune des parcours et des rapports homme/femme selon les contextes locaux, les politiques sociales et familiales. L’émancipation a été croisée avec la notion d’autonomie souvent associée à l’âge adulte. Qu’est-ce qu’être une femme adulte ? Comment cette conception varie selon les modèles familiaux, le poids du temps domestique et la division sexuée du travail, l’appartenance sociale et les ressources dont les femmes disposent. Parallèlement, comment la notion d’homme adulte est-elle travaillée par des contextes politiques et culturels différents ?

Les passages d’âges peuvent aussi donner l’occasion de remettre en cause ou de réactiver les inégalités genrées (Burnay & Vendramin, 2017; Legrand & Voléry, 2012, Destremau, 2021). Ainsi, on se demandera quels sont les marqueurs de la jeunesse ou de la vieillesse selon les contextes étudiés et ce que l’entrée dans ces âges change dans les rapports sociaux selon qu’on est un homme ou une femme. Penser le genre dans les parcours a permis en retour de questionner la recomposition des trajectoires masculines comme féminines face à la redéfinition (qui prend des formes diverses selon les pays) des positions traditionnellement assignées aux deux sexes.

Panel 1: S’émanciper en famille

Anne Attané, janvier 2023

Anna Attané, anthropologue à l’IRD (LPED), accueillie à Ouagadougou au sein du laboratoire du GRIL à l’Université Ki-Zerbo et à l’IPD/AOS, a présenté une méthodologie originale celle des constellations familiales. Elle vise à rendre compte sur quatre à cinq générations des relations pratiques de parenté (Weber, 2013). Cette méthode lui permet, à partir de recherche menées en zones rurales comme urbaines au Bénin, Togo, Sénégal et Burkina Faso, de retracer l’histoire des relations familiales  et des recompositions des liens de parenté. Les données recueillies donnent à voir les solidarités effectives qui se nouent entre les membres d’une même famille, au-delà de la représentation classique d’une solidarité familiale sans faille en Afrique de l’Ouest, représentation qui tend à occulter la nécessité d’une aide sociale publique. Anne Attané montre que les acteurs et les actrices peuvent mobiliser différents atouts relationnels, même si la monétarisation prend de plus en plus de place dans les dynamiques des relations de genre, d’âges et de générations. Plus généralement, elle affirme que les relations de parenté servent de matrice aux relations sociales ouest-africaines, elles donnent le ‘la’ des possibles à l’extérieur de la famille. Elle montre enfin l’interdépendance des relations entre les sexes, les âges et les générations. La dimension sexuée de la vie sociale s’observe alors dans les modalités de relations (être mère, tante, fille…) plutôt que dans des attributs identitaires individuels. Mais ce n’est pas seulement la place dans la parenté qui détermine la solidarité, mais bien les actions passées qui conditionnent les formes de solidarité future. En conséquence, l’émancipation dans la famille n’est pas une donnée figée mais soumise à une histoire.

Virginie Vinel, socio-anthropologue, professeure à l’Université de Franche-Comté (France) s’est pour sa part concentrée sur la construction des passages d’âges via les discours adultes et professionnels qui les entourent et l’expérience que les individus en ont, en France contemporaine. Les passages d’âge sont pris dans différents rapports sociaux dont le genre, rapports sociaux qui imposent des normes spécifiques à chacun d’entre eux. Comment les individus négocient-ils ces normes interactionnelles ?

Elle s’est en particulier intéressée, avec sa collègue Nicoletta Diasio, aux passages d’âge peu ritualisés notamment les « micro passages » entre l’enfance et l’adolescence, marqués par des éléments culturels, corporels…etc. Dans la perspective des Childhood studies, il s’agit de considérer les enfants et  adolescent.e.s comme des acteurs sociaux à part entière. Ces micro-passages sont pour eux et elles des « moments denses » par exemple la pré-adolescence entre 9 et 13 ans. La famille est, souvent, un relai des normes d’âge et de genre. Certaines figures de jeunes filles sont discréditées, celles qui transgressent ces normes et « brûlent les étapes », tant dans les discours des adultes que des adolescent.e.s.

Virginie Vinel a également questionné l’entrée dans l’âge adulte pour les porteur.ses d’une maladie chronique (recherche PASMAC LaSA/UMR LINX). Elle nous rappelle que l’idée d’une synchronisation des étapes propres à l’âge adulte (insertion professionnelle, décohabitation parentale, mise en couple…etc.), idée longtemps prégnante dans la sociologie occidentale de la jeunesse, n’est pas attestée historiquement. De plus, le corps est rarement pris en compte dans l’analyse de ce passage. Pourtant, pour des diabétiques, gérer son corps est essentiel. Ils décrivent parfois une situation d’entre-deux, quand ils et elles ne se sentent pas encore adultes. Pour les professionnel.le.s de santé qui les accompagnent, leurs patient.es sont adultes dès qu’ils et elles sont en mesure de se passer de leurs parents. Parfois c’est la petite amie qui se substitue alors à l’accompagnement parental, le plus souvent maternel.

Virginie Vinel termine sa présentation sur une question : comment travailler ensemble tous les âges de la vie alors que l’approche par les récits de vie permet peu de saisir ces micro-passages ? Quelles méthodes pouvons-nous envisager ?

Amina Said Chiré, enseignante-chercheure à l’Université de Djibouti et chercheuse à l’IRICA, propose un panorama de la situation des femmes à Djibouti. Jusqu’au XIXème siècle, les femmes ont été majoritairement soumises à leur famille, sous l’autorité d’un patriarche, dans une société exclusivement nomade. La division du travail selon le sexe était stricte, fondée sur une socialisation différenciée. Aux femmes, les soins familiaux et domestiques, et l’éducation des filles. Aux hommes, les activités guerrières, très valorisées dans cette organisation sociale. Les droits des hommes et des femmes étaient également différents, le prix du sang d’une femme valait la moitié de celui d’un homme.

La colonisation française de Djibouti à partir de 1862 introduit de nouvelles normes sociales sur le territoire. Se développe également un mode de vie urbain qui entraîne lui aussi des changements sociaux. Dans les années 1920, les djiboutiennes, citadines de classe populaire, travaillent sur les marchés, comme domestiques ou porteuses d’eau. Djibouti accède à l’indépendance en 1977.

Au tournant du XXème au XXIème siècle, La République de Djibouti est un territoire urbain à 80% et 60% de la population réside dans la capitale. Les familles nucléaires prennent le pas et la ville affranchit davantage les femmes qu’en zone rurale où le droit coutumier continue de s’appliquer. Avec l’augmentation du niveau d’instruction, l’emploi féminin se développe au cours des années 1990. Enfin plus récemment encore, une politique volontariste encouragée par les Nations-Unis et le gouvernement se développe en faveur de l’émancipation des femmes.

Pourtant Amina Said Chiré note que les hommes ont repris d’une main ce qu’ils ont donné de l’autre. D’une part les femmes de l’élite qui sont présentes dans les instances politiques sont utilisées pour porter des politiques que soutiennent les hommes de leur clan. D’autre part, les femmes finissent par se sentir redevables de droits qu’on leur a octroyés sans qu’elles ne se soient battues pour les obtenir.

Discussion

Différents sujets ont donné lieu à des discussions avec la salle :

Tout d’abord, un constat, celui que l’émancipation est un processus : on s’émancipe d’une contrainte mais au risque parfois de tomber dans une autre forme de soumission.

Les participant.es ont proposé également de braquer les projecteurs à l’autre bout de la vie : quelles formes d’émancipation en famille permettrait à l’orée de la vieillesse ? Quelles en seraient les marqueurs : la ménopause (fin de la contrainte de la fécondité), le départ des enfants, le veuvage… ?

Enfin il a été noté que les passages redistribuent partiellement les rapports sociaux : obtenir une résidence séparée de la grande famille permet à une épouse de s’émanciper, de ne plus être sous le regard de sa belle-mère, là où le mariage donne un statut à l’homme, une place dans la famille que n’aura pas celui qui reste célibataire.

Durant cet échange nourri, Anne Attané est revenue sur sa méthode des constellations familiales. Elle s’intéresse à la fois à la densité et à la qualité relationnelle (combien chaque personne a de relations, de quelle nature…). Soucieuse de rendre compte des transformations des relations entre les aîné.e.s et les cadet.te.s parallèlement à celles de genre tout au long du XXe siècle, elles s’est proposée de les appréhender au travers des transformations des cérémonies familiales de naissance, mariage et funérailles tant en milieu catholique, animiste que musulman. Elle confrontait le récit que les acteurs et les actrices faisaient de ces cérémonies avec les récits ethnographiques classiques qui en détaillaient les étapes théoriques, elle s’intéressait ainsi à la particularité de ces pratiques sociales.

La monétarisation, sur laquelle elle a été interrogée, n’est pas toujours synonyme de moindre solidarité mais bien d’un changement dans sa forme. La participation au cercle de réciprocité diffère, par exemple les femmes qui ont réussi financièrement vont davantage aider leurs frères et sœurs puînés.

Virginie Vinel a mis l’accent sur la notion de réversibilité : les passages ne sont pas linéaires, les individus peuvent souhaiter revenir en arrière, certains évènements donnent de fait le sentiment de rajeunir.

Elle a également alerté sur l’appréciation biologique des passages : la ménopause ne signifie pas arrêter de faire des enfants. Souvent, se produit en amont une ménopause sociale, quand on se retire volontairement de la procréation. De même la diminution des forces avec l’avancée en âge est un processus subjectif, elle est souvent soulignée par la génération sandwich qui doit à la fois prendre soin de ses enfants et de ses parents âgés.