Un parcours libérateur
D'autres ont eu la chance d'être confrontés plus tôt que moi à la pensée dynamique en tant que telle, et de pouvoir crystalliser plus vite le potentiel qui est en eux. Malgré toute ma préparation, j'ai dû attendre 23 ans avant d'être mis dans la bonne voie, et 27 ans avant d'y être bien installé. Voici une certes trop longue description de ce parcours, dont comble de narcissisme j'espère qu'elle aidera quelqu'un à trouver cette bonne voie.
Par delà les récits de ma famille proche et plus éloignée,
les mythes rapportés par l'école et la télévision, il y a un livre a marqué mon enfance:
il s'agit de
1984
de George Orwell que j'ai lu en 1984, à l'âge de dix ans et demi,
peu avant que ma mère le traduisit en vietnamien.
Cette dystopie totalitaire m'a fait prendre conscience du danger ultime du collectivisme, et du fait qu'il devait y avoir un liberté individuelle qui fut son opposé.
Comme champion positif de l'individualisme,
affrontant victorieusement une oppression plus sournoise,
il y eut Le prisonnier;
mais là encore, cette aspiration libertaire était de l'ordre de l'émotion
et n'était soutenue par aucune idéologie cohérente.
Côté cohérence justement, mon sens de la logique était affûté
par la fréquentation des jeux logiques du magazine
Jeux et Stratégie,
dont je devais plus tard retrouver la source et la quintessence
dans les livres de
Douglas Hofstadter et de
Raymond Smullyan.
Notons que si c'est via Le prisionnier
que j'ai appris le mot individualiste
,
en demandant à ma mère le sens du mot,
j'appris qu'elle se revendiquait individualiste.
Et effectivement son éducation a toujours mis en valeur la différentiation individuelle.
Elle tenait elle-même cela de son père --
mais c'est une longue histoire pour un autre jour.
En tout cas, la tradition familiale m'a aidé à échapper
à l'abrutissement collectiviste français ambiant.
Et si mon lycée aussi, en prônant l'excellence,
ne pouvait ipso facto pas être en phase avec l'égalitarisme national socialiste,
il faut dire que c'est aussi par l'insistance familiale que j'ai été inscrit dans un tel lycée.
Dans mon enfance, je sentais qu'il devait y avoir plus dans le taoïsme et le bouddhisme
que le salmigondis qui ressortait des explications de troisième main
des superstitions mysticistes irrationnalistes qui s'y étaient greffées;
mais je ne trouvais pas de porte d'entrée.
Au collège, j'ai été impressionné par la lecture d'un ou deux ouvrages de Darwin,
qui a appliqué -- et avec quel succès! -- la pensée dynamique à la biologie;
je ne me doutais pas que cette pensée avait déjà une tradition en dehors du Darwinisme,
antérieurement et postérieurement à lui et sur d'autres sujets.
Mais c'est en informatique que durant mon adolescence je pus développer
la pensée dynamique, en terme de causes et d'effets, chaînage avant ou arrière, conservation de l'information, etc.
Au collège puis au lycée, je fus confronté à diverses idéologies,
toutes étatistes, voire carrément de gauche:
anarcho-syndicalisme, national-socialisme,
communisme bon teint, trotskysme, fascisme,
social-démocratie post-soixante-huitarde, royalisme, nationalisme souverainiste, etc. Déjà à l'époque, je me rendais compte que ce qu'on me proposait
n'avait le moindre début d'analyse dynamique sur les problèmes
de justice, de droit, d'éthique, etc.;
je me résignais à penser qu'un de les fondateurs avait dû étudier la chose,
en faire le tour, et trouver des réponses depuis ânonnées,
que je ne trouvais pas parce qu'elles n'intéressaient quasiment personne sauf moi. Cependant, toutes ces idéologies se rejoignaient sur le culte du pouvoir absolu,
et la nécessité de confier ce pouvoir au Parti, au Comité de Salut Public,
aux Élus du Peuple ou autres Oints du Seigneur,
qui sauraient ipso facto en faire bon usage;
une telle vérité
universellement acceptée n'était même pas discutable;
les seules questions importantes étaient qui aurait le pouvoir,
et comment il en userait, étant bien entendu
que ce pouvoir était a priori absolu,
sauf charte généreusement accordée par cette autorité,
et révocable par un futur édit de la même autorité.
Je m'essayais moi-même à des rêves démiurgiques de définition de ma propre utopie,
jusqu'à ce que des remarques acerbes de mon frère me fassent sentir
que de telles tentatives d'une part nécessitaient des connaissances que je n'avais pas,
et d'autre part demanderaient pour leur réalisation une autorité puissante
que je n'avais pas, et qui m'aurait fait ressembler singulièrement à Big Brother
si je l'avais eue.
C'est grâce aux lectures et acquisitions bibliographiques de ma mère
que je devais trouver la voie.
Ma mère est obsédée par le problème du Pouvoir.
Profondément national-étatiste tout en étant singulièrement individualiste,
-- bref une vraie conservatrice --
elle cherche désespérément une formule qui permettrait de contenir
ce Pouvoir de façon à ce qu'il serve à imposer le bien plutôt que le mal.
Ce n'est donc pas un hasard que dans sa bibliothèque
se soient glissés quelques ouvrages plus ou moins libéraux sur les bords
(en contrepoint des anthologies marxistes),
qui m'ont conduit petit à petit à ouvrir les yeux.
Ainsi, à 18 ans je lisais Du Pouvoir de Bertrand de Jouvenel,
et je voyais bien que derrière la description cinématique,
il devait y avoir une dynamique, et que quelqu'un avait bien dû l'étudier quelque part.
La seule vague trace de dynamique y était dans les références à Tocqueville,
que je décidais de lire à son tour.
Mais si ce dernier avait des analyses locales intéressantes,
il lui manquait toujours une vision globale, des principes articulés.
Je vis que John Stuart Mill avait commenté Tocqueville dans une correspondance
et me mis à lire John Stuart Mill.
Là au moins, il y avait un début, une tentative,
pour mettre à plat de tels principes universels.
Mais ces principes restaient épars et à l'état d'ébauche, de façon émotionnelle,
sans liant logique cohérent.
Lisant dans des critiques académiques que Tocqueville et John Stuart Mill
représentaient le summum de ce que
l'école libérale classique du dix-neuvième siècle avait à dire en politique,
j'en venais à désespérer de trouver mieux,
tout en trouvant cette école bien sympathique.
Mais il s'agissait en fait là encore du lavage de cerveau par les social-démocrates,
qui privilégient ces auteurs précisément
en ce qu'ils ont des tendances social-démocrates affirmées
et manquent de rigueur logique.
Comme je le découvrais plus tard,
les vrais auteurs libéraux étaient complètement censurés,
absents des livres d'histoire, des récensions idéologiques.
Au mieux présentés comme mineurs ou dépassés
-- de quoi décourager tout lecteur potentiel.
C'est en lisant La route de la servitude de F. A. Hayek,
au fil des acquisitions de livres de brocante par ma mère, que je vis enfin la lumière:
oui, quelqu'un avait une vision cybernétique du monde.
Ce livre me guérit des principales prétentions socialistes
que m'avaient implicitement inculquées mon éducation.
Mais dans ce livre ainsi que dans son ultime ouvrage
La présomption fatale que je lus ensuite,
Hayek m'intriguait par tout ce qu'il passait sous silence,
et qui supposait de sa part ou bien des réponses qui lui paraissaient évidentes,
ou bien une insensibilité pathologique
à des problématiques qui me semblaient pourtant évidentes
de par l'approche étatiste que de tout temps j'avais apprise à faire mienne.
Néanmoins, lire Hayek, un économiste,
rehaussa en moi l'idée que je pouvais trouver du bien,
et particulièrement chez des économistes libéraux.
Peut-être le nom de libéralisme
devait-il avoir été mérité de quelque façon, après tout?
C'est ainsi que je n'eus pas peur de la réputation d'économiste de Turgot
quand je vis le titre de son livre
Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses;
ce titre tilta en moi par sa considération cybernétique
sur formation et distribution comme phénomènes dynamiquement liés
-- et il s'agissait d'un ouvrage du XVIIIe siècle!
Il devait donc y avoir entre Turgot et Hayek toute une littérature à déterrer,
même si je ne savais pas par où commencer.
Bien vite, je publiai Turgot sur ma page
(ou plutôt, rééditai en corrigeant les fautes
une édition scannée et OCRisée trouvée sur la toile).
Mais c'est grâce à Frédéric Bastiat
que je trouvai enfin la voie, via une recommandation par Philippe Simonnot
recensant l'ultime ouvrage de
Murray Rothbard
dans Le Monde.
Ma mère, friande d'une information à propos d'un auteur français méconnu en France
et pourtant connu aux États-Unis, avait repéré l'article,
et me sachant amateur d'économistes libéraux, me l'avait montré.
L'article m'interpela, car Bastiat y était cité comme auteur de
la parabole de la vitre cassée,
essentiellement identique au raisonnement que j'avais tenu peu auparavant
à un ex-camarade de collège qui jetait des ordures sur la voie publique
en arguant que cela créait des emplois pour les éboueurs.
Cela, et la promesse par Rothbard plus Simonnot
que je trouverai d'autres perles dans l'oeuvre de Bastiat,
me décida à lire des oeuvres de cet auteur.
Bastiat se révéla introuvable en librairie, mais commandable auprès de l'éditeur.
Et encore une fois, l'auteur, lumineux, me donna envie de le mettre sur Internet.
C'est via ce qui est devenu le site Bastiat.org
que j'entrais alors en contact avec le mouvement libéral en France et dans le monde.
Via Patrick Madrolle, un type épatant à tous points de vue,
j'apprenais l'existence de l'ALEPS
et de l'institut Euro92.
Et c'est ainsi que je rentrais finalement en contact avec Henri Lepage,
Bertrand Lemennicier, etc.
Mon parrain dans le monde des défenseurs de la liberté fut
Jacques de Guenin, du Cercle Frédéric Bastiat,
qui me prit en amitié, et par lequel j'étais introduit dans des associations comme
l'ISIL ou
Libertarian International,
je rencontrais d'éminents penseurs comme
Christian Michel,
et lisais des auteurs comme de Jasay,
Hazlitt, etc.
Dès lors, j'étais introduit et je pouvais m'épanouir:
interroger les personnes qui connaissaient, puiser directement aux sources du savoir,
discuter avec des gens ayant le point de vue dynamique et une grande culture,
participer à des conférences et autres manifestations, etc.
Durant tout ce temps, je participais à de très nombreux débats, oraux ou épistolaires, publics ou privés, par lesquels je formais des opinions,
en confirmant certaines, en infirmant d'autres,
raffinant sans cesse ma compréhension du monde.
Pendant longtemps, je ne m'attachais qu'au contenu logique des propos discutés,
tentant de construire une vision cohérente du monde,
et rejetant sans ménagement les élucubrations purement émotionnelles
et autres illogiques sophismes.
Le forum de discussion privé des
élèves de l'École Normale Supérieure
et dans une moindre mesure USENET et diverses mailing-list,
me servirent de lieu d'apprentissage par l'affrontement argumentatoire.
Enfin, une fois convaincu moi-même par la justesse
du paradigme cybernétique et des analyses libérales,
je commençais à m'intéresser au pourquoi de l'irrationnalité;
de la considérer non pas simplement comme une tare, un retard de développement,
mais comme un phénomène réel, une donnée à comprendre,
en fonction de laquelle agir, à maîtriser.
Mon souci actuel est donc d'apprendre à maîtriser tout cet aspect émotionnel
qu'auparavant je méprisais ou rejettais (revers de mon éducation maternelle).
Le maîtriser chez moi et chez les autres,
pour m'aider à construire la liberté,
la mienne, et donc au moins en partie celle des autres.