Archives mensuelles : octobre 2023

Conférence Exploring the Nocturne

Au SECAC 2023, Richmond, Virginia 
USA, 11-14 octobre 2023

Ce panel se veut être une étape préliminaire dans la construction d’une nouvelle anthologie sur le nocturne en tant que forme et concept depuis l’époque moderne jusqu’à aujourd’hui. Sont sollicitées des recherches sur l’exploitation de la nuit et de l’obscurité en tant que format, motif ou métaphore de la fin du 18e siècle au début du 20e siècle. Les analyses interdisciplinaires et les recherches transculturelles dans tous les domaines de l’art et de l’architecture y sont particulièrement bienvenues.

Dans ce cadre, les travaux du programme FabLight pouvaient intéresser ce panel. Une proposition de communication « Mastering the light & its political metaphor in the Enlightenment » a été envoyée et acceptée par l’équipe organisatrice du SECAC.

L’idée est de combiner les premiers résultats de FabLight sur les pratiques d’artificialisation de la lumière (et donc la conquête du nocturne) dans les académies d’art et les ateliers de peinture, et des recherches menées dans le cadre d’un doctorat (2014-2018) sur l’imaginaire technique et politique des lumières urbaines parisiennes au XVIIIe siècle. Comment les discours sur la maitrise de la lumière ont circulé dans ces différents champs (traités scientifiques sur la lumière, traités théoriques de peinture) et espaces (l’atelier académique, la rue). Un élément commun relie ces deux lieux : la nouvelle « lampe optique » (utilisant un réflecteur, le « réverbère « pour dompter et diriger la lumière) installée dans les rues de Paris dans les années 1760, pénètre aussi dans la toute nouvelle École Royale gratuite de Dessin de Jean-Jacques Bachelier. Il y a des porosités entre le champ de l’éclairage intérieur et public, où l’on retrouve parfois les mêmes noms de ferblantiers ou d’inventeurs-« lampistes » dans les contrats de maintenance et de service d’allumage.

Les relations entre la culture matérielle et les différents imaginaires associés aux lumières (domestication de la flamme, rationalisation des rayons lumineux, concepts d’ordre et d’hygiène) seront étudiées tout au long de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Notre attention se portera notamment sur les représentations des lumières dans un corpus iconographique varié : que nous apprennent les dessins de lanternes dans un mémoire technique d’inventeur, une peinture ou encore une caricature révolutionnaire où est « lanterné » un aristocrate, sur les différentes symboliques du nocturne et des lumières ?

Résumé de l’intervention

Mastering the light & its political metaphor in the Enlightenment. From scientific memoirs & lighting techniques in the Ecole Royale of Drawing to revolutionary caricatures (Paris, 1760-1790).

Intervention de Benjamin Bothereau - Docteur en histoire des techniques (EHESS, 2018) et ingénieur diplômé de l’École Centrale de Lyon. 

Taming Prometheus. The ingenious artifices of the 18th century which aimed at pushing back the limits of the nocturne, highlight the capacity of technologies to transform the nature. This paper aims at studying the technical and symbolic perceptions of the mastery of light, at the crossroads of the history of technology, art history, and the material and visual culture of science (optics). 

I will present some personal research works on the political imaginary of 18th lighting technologies, as well as the first results of a more ambitious and ongoing interdisciplinary collective project – FabLight : “The making of light in the visual arts during the Enlightenment” – that investigates the practical and material dimensions of lighting in workshops, schools and art academies, as well as its representations (lighting effects in paintings).

How did discourses on the artificialization (and domestication) of light circulate in various fields and spaces such as: scientific treatises and technical memoirs, the street, an indoor art school, or even the popular iconography ? The relationship between material devices and their imaginaries of light (and combustion) control, with concepts of order and rationalization, will be analyzed by tracing its representations from the 1760s to the 1790s in Paris.

The Prize contest (Concours Académique) on streetlighting held by the Académie des Sciences took place in 1763. Different inventors such as Charles Rabiqueau or the well-known Antoine Lavoisier proposed improved lamps, the lanternes optiques, that used a new optical device, a concave metal reflector (réverbère) in order to direct and optimize the beam of light. The rationalized light would counteract natural propagation –the freedom of light rays “to escape based on their natural direction” and “become lost in the haze of air”.

A few years later, in 1768, the same lamps were installed in the brand new Ecole Royale gratuite de Dessin, by order of Jean-Jacques Bachelier, King’s painter and director of the School. What were Bachelier’s demands regarding lighting technologies ? What do his discourse say about his conception of the mastery of light ?

Finally, late eighteenth-century Paris saw a clear shift in meaning of the lamp’s imagery for purposes never intended by its inventors. In 1789, the street lantern became a revolutionary visual metaphor in the popular iconography. I explored the collections of engravings and caricatures in the Hennin and the de Vinck Collection (Bibliothèque Nationale de France), in which I identified the presence of the lamp icon’s political metaphor in fifty-six productions. After 1789, the lamp-post was associated with the act of hanging aristocrats performed by the revolutionary mobs.

I will therefore show how narratives evolved as the technology of the réverbère became embedded in cultural discourses : the lamp (or lantern) offered rational and functional alongside irrational and emotion-charged narratives.     

Dépouillement dans les archives bordelaises

Dire transversalité, porosité entre monde EP et monde académique

L’équipe ayant eu l’intuition qu’il n’existe pas un modèle de lampe « académique » qui se diffuserait simplement (et à sens unique) depuis l’École des Beaux-Arts de la capitale vers les Académies et écoles de Province, il nous a fallu vérifier cette hypothèse. Nous avons sélectionné l’Académie royale de peinture, sculpture & architecture civile et Navale de la ville de Bordeaux ainsi que l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Les archives de cette dernière conservées aux Archives Bordeaux Métropole se sont révélées décevantes car finalement réduites à des archives comptables, qui nous donnent certes accès à l’économie d’éclairage de la salle académique (achat de combustible par semestre) mais sans aller dans le détail des installations et des services de maintenance (réparation, modification) qui nous donnerait accès aux ferblantiers-lampistes et donc à l’histoire matérielle de l’illumination. En revanche, la Bibliothèque municipale de Bordeaux conserve un fonds riche sur l’Académie royale de peinture, sculpture & architecture de Bordeaux avec une correspondance internationale qui nous apprend les pratiques mais aussi les difficultés d’éclairage.

En octobre 1790, de nombreux échanges ont lieu entre les bureaux des académies d’art de Bordeaux et de Genève, ce dernier ayant été sollicité par les Français sur la question de l’éclairage de leur salle de dessin. Ces derniers ne sont pas satisfaits de leur mode d’illumination qui dégage beaucoup de fumées tout en éclairant peu efficacement. Un rapport, transmis par le secrétaire de l’académie des arts de Genève, contient : un plan de la salle où dessinent les élèves à Genève sur lequel on distingue une lampe centrale (au-dessus du modèle) ainsi que quatre petites lampes d’appoint (« lampes particulières ») montées sur une tringle métallique en demi-cercle, avec des vis réglables pour moduler la hauteur et l’inclinaison de l’illumination. 

L’assemblée décide de faire construire une lampe identique à celle en usage à Genève, mais souhaite par précaution attendre les conclusions de l’essai futur mené par Argand pour « rectifier » sa lampe et « en étendre d’avantage la lumière », l’inventeur ayant promis une lampe unique pour éclairer toute la salle. Le devis et la consommation en huile sont d’autres paramètres qui intéressent le comité. 

Étonnamment, aucun dessin technique du modèle de lampe n’est associé au dossier. Un artefact a-t-il été envoyé directement in situ ? Nous n’en avons pas la trace.

L’enquête nous conduirait donc à Genève…

Archives :

Bibliothèque municipale de Bordeaux

A 4283. Statuts et Règlements pour l’académie de peinture, sculpture et architecture civile et navale de Bordeaux, Bordeaux, Racle, 1780, art. XLVI, p. 44-45.

Ms. 1233 État détaille des frais nécessaires pour l’entretien de l’Académie ; 1779

Ms. 1539. Statuts et Règlements pour l’académie de peinture, 1768.

Ms. 1540, 10 juillet 1790, Lampe d’une nouvelle forme, f°88-89  

Ms. 1540, 30 octobre 1790, Lampe de nouvelle construction, f°96-97.  

Ms. 1234, 1er octobre 1790, Lampe, f°625-626.  

Ms. 1541. « Annales de l’Académie de peinture, sculpture et architecture civile et navale de Bordeaux, par J. Delpit » (1769-1793), composées à l’aide des recueils de documents et des registres des procès-verbaux de cette Académie.

Archives Bordeaux Métropole

Sous-série Bordeaux 113 S fonds de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux 

DD 94. relatif au bâtiment abritant l’académie de peinture et de sculpture à la fin du XVIIIe siècle

Série BB. délibérations de la Jurade

Dépouillements dans les archives parisiennes

Les recherches en archives ont débuté assez naturellement à Paris, où se trouve la composante historienne de l’équipe FabLight rattachée au Centre Alexandre Koyré.

Nous avons ainsi exploré les archives de l’École royale des Beaux arts et de l’École royale gratuite de dessin ( future École des arts décoratifs fondée par Jean-Jacques Bachelier en 1766) pour une histoire matérielle de ces institutions.

La série 01 de la Direction générale des Batiments, jardins, arts, académies royales conservée aux Archives Nationales (CARAN, Paris) s’est avérée décevante pour notre propos. Elle ne donne en effet qu’un état superficiel de l’économie de l’illumination des salles académiques de peinture. Les lignes comptables des différents mémoires de dépenses (adjoints aux PV de l’Académie) sont trop « macro » avec un chapitre « Dépenses en lumière » de centaines de livres ne distinguant pas l’éclairage ordinaire (parties communes du bâtiment, bureaux, chambres, etc.) de l’illumination spécifique de la salle de travail académique. De même, cette série comprend également un inventaire des objets d’art et du mobilier d’art l’Académie (française) de Rome (source : O1 1935. Statuts et règlements, états des élèves, brevets ; acquisition, estimation et plans, inventaires d’objets d’art et de mobilier des palais successifs de l’Académie. 1666-1791). Cette source prometteuse nous laisse également sur notre faim (de lampes) en faisant état de manière peu détaillée d’une « table du modèle, huit bancs autour de la dite table, la lampe du modèle en fer blanc ».[1]

A l’inverse, cette série est intéressante pour le cadrage du problème : en feuilletant les procès-verbaux des séances de l’Académie, on peut dresser la chronologie des différents travaux théoriques sur la lumière qui sont lus à l’assemblée. Ainsi, le 2 juin 1753, Cochin le fils donne une conférence sur l’effet de la lumière : « Les ombres les plus fortes ne doivent pas être sur le devant du tableau qu’au contraire les ombres des objets au premier plan doivent être tendres et reflétées, et les ombres les plus fortes obscures doivent être aux objets qui sont au second plan »[2]. Il serait alors intéressant de croiser ces recommandations théoriques avec les pratiques d’éclairage dans la salle de dessin. Des modifications sont-elles envisagées ? Des commandes engagées ? 

Les séries AJ/52 et AJ/53 conservées aux Archives Nationales à Pierrefitte se sont avérées plus généreuses pour notre recherche.

On trouve dans la série AJ/53 des mémoires très complets de dépenses pour l’éclairage et le chauffage de l’École royale gratuite de dessin de Paris. Pour certains, ils sont proches du cas d’école, avec de « beaux » chapitres et des lignes comptables très détaillées qui donnent accès à toute l’économie de l’illumination : lampes et combustible (bougies, huiles d’olive, etc.). Les quittances sont systématiquement conservées et jointes aux dossiers. Étudier le premier bilan comptable de l’École pour l’année 1766-1767 est d’un grand intérêt puisque la jeune institution s’équipe et acquiert tout le nouveau matériel d’éclairage. On note alors des achats de lampes, mais aussi la mise en place des contrats de la maintenance et du service d’allumage. Nous sommes également très attentifs aux mémoires en lien avec la figure du concierge généralement en charge de la préparation de la salle et des lampes puis du mouchage.

Des noms d’inventeurs-« mécaniciens » bien connus dans le champ de l’éclairage public dans les années 1760 (Rabiqueau, Chateaublanc, Paul, etc.) font des incursions dans ce marché de l’éclairage de salle de classe. Ils apparaissent dans des factures de réparation (« raccomodage ») de lampes. Tourtille-Sangrain, futur entrepreneur général de l’illumination publique de Paris jusqu’à la Révolution, et véritable ogre dans le champ de l’éclairage public (mais aussi des phares maritimes) au niveau national, apparait dès 1767 dans une quittance comme « marchand de mèches ». 

La série AJ/52 nous donne accès de manière très fine à l’ensemble de l’économie gravitant autour des lampes de la salle de dessin de l’École des Beaux-Arts au début du XIXe siècle. Elle nous fournit la correspondance entre les administrateurs de l’Académie et le monde de la pratique. 

Elle nous renseigne sur les différents marchés d’illumination et montre, là encore, la porosité entre la régie de l’éclairage public de certains secteurs (pont des arts, rues adjacentes, etc.), l’illumination des prisons et le marché de l’éclairage académique. Les ruptures dans le fonctionnement normal de l’éclairage de la classe (absence ou retard du service, accidents, casses de lampes, fumées, etc.) sont d’un grand intérêt puisqu’ils donnent l’occasion d’échanges, de re-négociations de contrats, voire de suggestions de bricolages et d’ajustements sur les lampes. Ces aléas sont généralement signalés par le concierge surveillant des études et remontés au professeur-administrateur de l’Ecole. 

La figure de Bordier-Marcet, un inventeur-lampiste successeur d’Argand est intéressante : à la fois dans le monde de l’invention et du service, il envoie de nombreux mémoires (sur ses « lampes astrales » ( sans dessin) à la direction de l’Ecole. 

Archives Nationales, CARAN, Paris 

  • Série 01: Direction générale des Batiments, jardins,arts, académies royales
    • O1 1923. Copies d’ordres et de décisions pour les dépenses générales, états des comptes pour les beaux-arts, les écoles et les académies. 1746-1769.
      • O1 1925 à 1928. Académie de peinture et de sculpture.
        • 1925. Actes royaux, correspondance, extraits des procès verbaux. XVIIe -XVIIIe s. 
        • 1926à 192610. Copie des procès-verbaux des séances. 1648-1793. 
        • 1927 et 1928. Correspondance et comptes des écoles académiques et élèves protégés. XVIIe s.
      • 01 1934. États de paiement pour travaux et appointements, dépenses, journées d’ouvriers, pensions concernant les beaux-arts et les académies. 1689-1790.
  • 01 1935. Statuts et règlements, états des élèves, brevets ; acquisition, estimation et plans, inventaires d’objets d’art et de mobilier des des palais successifs de l’Académie. 1666-1791.

Archives Nationales, Pierrefitte  

  • Série AJ/52. Archives de l’École nationale supérieure des beaux-arts et de l’École nationale supérieure des arts décoratifs

École royale gratuite de dessin (École des arts décoratifs) ( 1766- )

  • AJ/52/441
    • AJ/52/443
  • Série AJ/53.Archives de l’École nationale supérieure des arts décoratifs
    • AJ/53/110- AJ /53/119. Comptabilité générale des recettes et dépenses. 1766-an IV.

[1] O1 1935. Académie de Rome. Inventaire des choses remises par M. Errard à M. de la Tellière, 1684 

Statuts et règlements, états des élèves, brevets ; acquisition, estimation et plans, inventaires d’objets d’art et de mobilier des palais successifs de l’Académie. 1666-1791, AN, Paris

[2] O1 1926 PV de séances de l’Académie. Juin 1753. Série O1 1925 à 1928. Académie de peinture et de sculpture. AN, Paris.