Le Maroc à travers ses marqueurs visuels : une étude du nationalisme banal à Khémisset

Le Maroc, situé à la croisée de plusieurs cultures et influencé par une histoire riche et complexe, présente un paysage visuel diversifié qui reflète à la fois son identité nationale et ses particularités locales. Ce pays, avec ses traditions profondément ancrées et son ouverture aux influences extérieures, se distingue par des symboles visuels qui, loin d’être simplement décoratifs, véhiculent des messages sur l’identité, l’histoire et les dynamiques sociales et politiques. Les infrastructures, en particulier les axes routiers, jouent un rôle clé dans cette représentation visuelle, en étant à la fois des vecteurs de développement économique et des espaces où les symboles nationaux se confrontent aux réalités locales.
Le propos de cet article s’inscrit spécifiquement dans le contexte urbain de la ville de Khémisset, ma ville natale, à travers l’étude de l’avenue Mohammed V (extension de la route nationale 6), axe structurant où se concentrent à la fois des symboles à l’échelle nationale et des marqueurs locaux. L’avenue Mohammed V constitue un terrain d’observation idéal pour analyser la manière dont les marqueurs visuels – qu’ils soient officiels, commerciaux ou culturels – dessinent l’image du territoire, et ce, dans une dynamique qui va au-delà de la simple fonctionnalité des espaces publics.
Ces éléments visuels, comprenant des drapeaux, des enseignes commerciales, des symboles administratifs, mais aussi des éléments de la culture locale (peintures murales, mobilier urbain, tapis exposés…), témoignent des multiples influences qui façonnent l’image du territoire et de ses habitants. Cette analyse s’inscrit dans le cadre du concept de « nationalisme banal » développé initialement par Michael Billig, puis approfondi par Michael Skey, qui suggère que des symboles apparemment anodins, comme les drapeaux et les enseignes, jouent un rôle crucial dans la construction de l’identité nationale.
À travers cette étude, il s’agira d’analyser comment les marqueurs visuels présents sur cette avenue à Khémisset contribuent à la représentation de la nation marocaine, tout en intégrant la spécificité locale de la ville dans un cadre national. En observant leur interaction, nous chercherons à comprendre leur fonction symbolique et leur impact sur la construction de l’image de la ville et du pays, tout en mettant en lumière les dynamiques socio-économiques, culturelles et politiques propres à Khémisset. Cette analyse questionne également l’importance de ces signes visuels dans la manière dont le Maroc se présente à travers ses symboles dans l’espace public.
1. Méthodologie
1.1. Cadre théorique
La lecture de l’article Mindless markers of the nation[1] invite à approfondir la compréhension du « nationalisme banal », un concept qui montre comment les symboles nationaux, souvent invisibles, façonnent l’identité nationale au quotidien. Cette partie explore le rôle des marqueurs visuels dans l’espace public, leur importance dans la construction de l’identité nationale et leur pouvoir à travers des signes apparemment anodins mais puissants.
Le nationalisme banal est un concept développé par le sociologue Michael Billig dans son ouvrage Banal Nationalism (1995)[2]. Billig propose l’idée que le nationalisme, loin d’être uniquement un phénomène spectaculaire ou extrême, est en réalité omniprésent dans la vie quotidienne, mais d’une manière discrète et presque imperceptible. Selon lui, les symboles nationaux, comme les drapeaux, les hymnes, les pièces de monnaie, les documents administratifs, et même les manières de parler, rappellent constamment aux individus leur appartenance à une nation sans que cela soit particulièrement remarqué ou mis en avant.
Michael Skey[3] élargit et approfondit cette idée dans ses travaux en soulignant que le nationalisme banal est une manière indirecte de maintenir la nation visible et significative dans l’expérience quotidienne. Skey explore la manière dont ces marqueurs visuels (tels que les enseignes, les publicités, ou les objets de consommation) font partie d’une routine nationale qui est acceptée sans contestation. Les individus, sans le savoir, participent à la reproduction de l’identité nationale à travers ces symboles. Cela aboutit à une forme d’intériorisation du nationalisme, où les individus deviennent des « agents » involontaires, intégrant la nation dans leur quotidien à travers des éléments visuels qui ne sont pas associés à des idéologies politiques ou des actions spectaculaires.
Les marqueurs visuels jouent un rôle central dans la construction et la représentation des nations dans l’espace public, de manière banale, mais influente. Ces marqueurs contribuent à l’édification symbolique de la nation, rendant les frontières, les cultures et les identités nationales visibles et accessibles à tous, même au niveau quotidien, renforçant l’idée de continuité et d’unité de la nation. Les citoyens sont constamment confrontés à ces symboles, qu’ils soient dans des lieux publics comme les bâtiments gouvernementaux ou dans des espaces commerciaux. Les enseignes de magasins, les publicités, les logos, etc., peuvent tous participer à cette construction quotidienne de la nation.
Les signes visuels jouent un rôle primordial dans la représentation de la culture et de l’identité d’une nation. Ils permettent de symboliser et de communiquer des valeurs, des croyances et des traditions liées à la nation. Cette représentation à travers les signes visuels va au-delà de l’aspect esthétique ; elle devient un acte de narration et de construction de l’identité nationale. Par exemple, des produits alimentaires, des vêtements, ou même des films peuvent comporter des éléments visuels qui sont associés à une nation particulière. Le port du kilt en Écosse ou la vente de souvenirs avec des symboles nationaux à Cardiff sont des exemples de la manière dont des éléments visuels viennent marquer l’identité culturelle d’un territoire. Les symboles et signes visuels sont également des outils de légitimation de la culture nationale, contribuant à sa reproduction à travers le temps et l’espace. Ces signes permettent aux individus de se connecter avec une histoire collective et de se sentir partie intégrante de la communauté nationale, qu’ils en soient conscients ou non.
1.2. Site sélectionné pour l’enquête
1.2.1. Présentation de la province de Khémisset
Située dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, la province de Khémisset est réputée pour ses paysages naturels variés, ses zones agricoles et sa culture amazighe[4] profondément ancrée. Elle couvre une superficie de 8 305 km² et abrite une population diversifiée[5]. La ville de Khémisset, chef-lieu de la province, est connue pour son artisanat, en particulier les tapis amazighs de haute qualité. Khémisset se distingue également par sa position géographique centrale au cœur du Maroc, non loin de la capitale Rabat (ill. 1).

1. Localisation de la province de Khémisset au Maroc et dans son contexte international. Carte réalisée par l’auteur à partir de Google Maps, avec annotations personnelles
La province de Khémisset regroupe de nombreuses communes rurales comme Tiddas, Oulmès, Maaziz et Aït Ouribel, qui entourent son chef-lieu administratif (ill. 2). Les routes principales connectent ces zones rurales aux villes voisines telles que Rabat, Meknès et Kénitra. Ce réseau favorise le dynamisme économique et social de la province, tout en mettant en valeur la diversité de ses paysages et de ses traditions.

2. Carte de la province de Khémisset et des localités environnantes. Source : Maroc Maps[6]
1.2.2. Présentation de la zone d’étude
Dans le cadre de l’étude menée dans la région, le choix de l’avenue Mohammed V sur la route nationale 6 (N6) comme site de recherche s’est imposé pour plusieurs raisons (ill. 3). Cette route traverse la province, reliant les villes de Rabat et Fès, et offre ainsi une accessibilité optimale aux zones d’étude et aux infrastructures essentielles. La N6 est également représentative de la ville de Khémisset, puisqu’elle relie des zones géographiques, économiques et culturelles clés de la région. De plus, elle offre des paysages variés, allant des plaines agricoles aux reliefs plus vallonnés, ce qui en fait un axe idéal pour une analyse approfondie des dynamiques locales.
Axe majeur, la N6 constitue un espace hybride où se rencontrent les dynamiques locales et nationales. Ce carrefour, entre tradition et modernité, permet d’étudier comment les symboles nationaux et locaux interagissent. En longeant la route, on observe une diversité de pratiques sociales et de cultures locales, tout en étant confronté à des marqueurs visuels nationaux qui, selon les théories sur le nationalisme symbolique, participent à la diffusion des idéaux nationaux et à l’affirmation de l’unité de l’État. Ainsi, la N6 représente un lieu de conciliation entre les diversités régionales et l’idée d’une nation unifiée, grâce à ces marqueurs visuels agissant comme des « frontières symboliques » entre le local et le national.

3. Image satellite montrant la zone d’étude avec la route N6 (Avenue Mohammed V) tracée en vert. Source : image Google Maps modifiée par l’auteur[7] avril 2025. © Google
1.3. Collecte sur le terrain
Le travail de terrain réalisé pour cette étude a reposé sur une méthodologie qualitative combinant observation directe et collecte de données photographiques. L’objectif était d’analyser les marqueurs visuels présents sur l’avenue Mohammed V à Khémisset, tels que les enseignes commerciales, les publicités, les symboles institutionnels (drapeaux, affiches officielles), ainsi que d’autres éléments visuels marquants de l’espace public. Afin de compléter l’observation, des entretiens informels ont été menés avec des habitants et des acteurs locaux pour mieux comprendre la perception de ces marqueurs et leur influence sur le sentiment d’identité locale et nationale. Des autorisations verbales ont été obtenues auprès des personnes concernées pour réaliser ces observations et collecter les données photographiques sur des espaces privés ou institutionnels.
Les données photographiques ont été collectées sur deux journées distinctes, les 3 et 5 janvier 2025, pendant environ 2 heures par jour. Le 3 janvier a été principalement consacré à repérer la présence des marqueurs visuels et à capturer une première série de photos et d’informations. La qualité des photos prises le 3 janvier était généralement correcte. Le 5 janvier a été surtout destiné à combler le manque de photos et d’informations récoltées lors du premier jour, en tenant compte des conditions climatiques et des moments de la journée. Ce jour-là a permis de saisir l’évolution de la visibilité des marqueurs en fonction de la lumière et de l’afflux de personnes, tout en améliorant la qualité des photographies. Les données ont ensuite été classifiées selon la nature des marqueurs observés.
2. Présentation des éléments collectés
La classification des éléments recueillis s’est avérée complexe, car de nombreux objets chevauchent plusieurs catégories en raison de leurs multiples significations et usages. Néanmoins, j’ai opté pour la classification suivante :
- Les emblèmes officiels du Maroc : incluant le drapeau marocain et les armoiries du royaume et du roi.
- Autres symboles institutionnels nationaux : représentant des symboles spécifiques à des entités étatiques.
- Symboles locaux : cette catégorie inclut le blason spécifique de la ville, ainsi que des éléments urbains uniques à la localité.
- Enseignes commerciales : des logos commerciaux ne comportant pas de symboles nationaux explicites.
- Symboles culturels du Maroc : des signes qui véhiculent des aspects culturels et traditionnels importants dans la société marocaine.
Les résultats de cette classification mettent en évidence une grande diversité de marqueurs visuels et matériels, illustrant à la fois une identité locale forte et un sentiment d’appartenance national.
2.1. Les emblèmes officiels du Maroc
2.1.1. Le drapeau national
Le drapeau actuel du Maroc, rouge frappé d’une étoile verte à cinq branches, est un symbole complexe, fruit d’un compromis entre tradition dynastique et imposition coloniale. Il fut officiellement institué par le dahir du 17 novembre 1915, promulgué par le sultan Moulay Youssef, sous l’impulsion du résident général Lyautey, dans le but d’unifier les représentations symboliques du pouvoir au sein d’un empire fragmenté par le protectorat français.

4. Drapeau du Royaume du Maroc. Source : Portail officiel du Royaume du Maroc[8]
« Nous avons décrété de distinguer notre drapeau en l’ornant au centre du Sceau de Salomon à cinq branches, de couleur verte »[9].
L’adoption du pentagramme vert sur fond rouge n’est pas anodine. Le rouge représente historiquement la couleur des dynasties chérifiennes (notamment les Alaouites), tandis que le vert de l’étoile renvoie à l’islam, à la sainteté et à la descendance prophétique. Le choix de l’étoile à cinq branches – parfois appelée étoile chérifienne – a été interprété spirituellement : « Considéré comme le chiffre de la perfection […] le cinq est en effet très lié à l’islam : les cinq piliers, les cinq prières, la main de Fatima, etc. »[10].
Au Maroc, les drapeaux sont présents sur les bâtiments administratifs, les écoles et les places publiques à travers tout le pays. Leur omniprésence témoigne d’un effort institutionnel visant à ancrer l’identité nationale dans le quotidien, que confirment plusieurs exemples relevés dans l’avenue Mohammed V à Khémisset.
Premièrement, une série de lampadaires urbains revisitent le drapeau marocain sous forme de ferronnerie d’art (ill. 4). Les éléments caractéristiques – l’étoile chérifienne ainsi que les couleurs rouge et vert – sont préservés et intégrés de manière décorative et fonctionnelle.

5. Lampadaire en ferronnerie d’art représentant le drapeau marocain revisité. Cliché © Noura Tizgha
Deuxièmement, mon attention a été attirée par une peinture murale représentant le drapeau du Maroc, accompagné de l’inscription en arabe « أحب وطني », qui signifie « J’aime mon pays »,réalisée dans une calligraphie arabe élégante et fluide : les lettres sont soigneusement tracées, avec des courbes et des formes harmonieuses, exprimant la beauté de la langue arabe et la profondeur du sentiment patriotique (ill. 5). Cette peinture murale incite au patriotisme. Il exprime un message d’unité et de loyauté envers le pays, en utilisant des symboles qui renforcent l’esprit de patriotisme et l’importance du Maroc dans le cœur de ses citoyens. Étant donné que la peinture reste présente sur le mur et qu’aucune tentative n’a été faite pour l’enlever, on peut supposer qu’elle est tolérée, voire suscitée par les autorités. Toutefois, cela reste une hypothèse, aucune réponse définitive n’ayant encore été obtenue.

6. Peinture murale du drapeau du Maroc avec l’inscription « أحب وطني » (« J’aime mon pays »). Cliché © Noura Tizgha
Troisièmement, un drapeau marocain est fixé sur une hampe en fer au-dessus de l’enseigne de la Bank of Africa, filiale du groupe BMCE, dont le siège social est à Casablanca (ill. 6). Le drapeau marque l’attachement de l’institution à ses racines marocaines. Ce drapeau souligne la présence de l’entreprise dans le pays et renforce son image d’engagement envers le Maroc.

7. Drapeau marocain fixé au-dessus de l’enseigne de la Bank of Africa (BMCE Group). Cliché © Noura Tizgha
Quatrièmement, l’enseigne de l’établissement Lavage Olympique, spécialisé dans le nettoyage des voitures et des tapis (ill. 7). Le drapeau marocain est placé aux extrémités de l’enseigne, ajoutant une touche patriotique à la publicité. L’utilisation du drapeau dans ce contexte commercial reflète une volonté de marquer l’identité nationale tout en promouvant les services de l’entreprise. Ce détail symbolise l’attachement à la culture et à l’identité du Maroc.

8. Enseigne commerciale Lavage Olympique intégrant le drapeau marocain. Cliché © Noura Tizgha
2.1.2. Les armoiries du royaume et du roi
Adoptée en 1957, peu après l’indépendance du pays, l’armoirie du Maroc est un emblème officiel qui symbolise la souveraineté de l’État marocain et son identité nationale (ill. 8)[11]. Incarnant l’histoire, la culture et les valeurs fondamentales du pays, elle se compose des éléments suivants :

8. Armoiries royales du Maroc. Source : portail officiel du Royaume du Maroc[12]
- L’écusson central : au centre un bouclier rouge, couleur de la dynastie Alaouite, avec une étoile verte qui reprend le drapeau marocain, et un soleil couchant, étymologie du nom du Maroc. Le bouclier est encadré par deux cornes d’abondance et un lambrequin d’or.
- Les lions dorés de l’Atlas qui soutiennent l’écusson symbolisent la puissance, la vigilance et la dignité.
- La couronne royale : placée au sommet, elle reflète le caractère monarchique de l’État marocain et représente la souveraineté du roi.
- La devise nationale : sur une banderole est inscrit un verset du Saint Coran en arabe : « إِن تَنْصُرُوا اللَّهَ يَنصُرْكُمْ », qui signifie « si vous glorifiez Dieu, il vous donnera la gloire » (sourate Mohammed, verset 7).
Les armoiries royales du Maroc occupent une place centrale dans la vie institutionnelle et quotidienne du pays. Principalement utilisées dans les bâtiments publics et institutions étatiques, elles figurent également sur les documents officiels, les actes administratifs, les monnaies, les passeports et lors des cérémonies officielles.
Cette présence institutionnelle se reflète dans des lieux comme la Direction provinciale de l’artisanat de Khémisset, où l’armoirie du Royaume est située en façade, en haut de la signalétique (ill. 9). Ces armoiries, emblématiques des institutions étatiques, traduisent non seulement l’identité nationale, mais aussi le lien étroit entre le peuple et l’administration publique.

9. Façade de la Direction provinciale de l’artisanat de Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
Cependant, leur usage dépasse largement les cadres institutionnels. Elles s’intègrent dans le quotidien des Marocains, apparaissant sur des objets et infrastructures variés. Par exemple, les lampadaires urbains ornés de ces emblèmes rappellent plus discrètement l’autorité et la présence de l’État dans l’espace public (ill. 10).

10. Les armoiries royales du Maroc sur les fûts des lampadaires urbains. Cliché © Noura Tizgha
De même, leur représentation sur la monnaie, comme la pièce de 1 dirham, renforce leur rôle de symbole omniprésent de l’unité nationale et de la stabilité (ill. 11). Ces utilisations illustrent comment les armoiries transcendent leur fonction décorative pour devenir des marqueurs d’appartenance, visibles dans les aspects pratiques et symboliques de la vie quotidienne.

11. Le symbole des armoiries royales sur la pièce de 10 dirhams. Cliché © Noura Tizgha
Par ailleurs, les agents de l’État arborent sur leur véhicule un macaron attestant de leur statut et de leur ministère de tutelle (ill. 12). Le macaron sert à faciliter l’accès, le stationnement ou la circulation du véhicule, notamment lors de contrôles ou de barrages de police.

12. Macaron automobile muni des armoiries du Royaume et du logo du ministère de la Santé et de la Protection sociale. Cliché © Noura Tizgha
2.2. Autres symboles institutionnels nationaux
Ces symboles représentent des entités gouvernementales ou des services publics, comme la Poste, l’administration, les ministères ou les autorités locales. Ils sont liés à la souveraineté, à la représentation de l’État et à l’identité nationale.
2.2.1. La Gendarmerie royale
La Gendarmerie royale à Khémisset incarne parfaitement cette harmonie entre autorité et symbolisme (ill. 13). Le portail métallique gris, imposant et robuste, dégage une impression de solidité, tandis que le blason de la gendarmerie, affiché au-dessus de la porte en arabe et en français, renforce l’aspect institutionnel et officiel de l’établissement. Le drapeau marocain flottant sur la façade complète ce tableau, renforçant l’identité nationale et l’autorité de l’État. Ensemble, ces éléments diffusent une image de sécurité et de respect dans l’espace public.

13. Portail de la Gendarmerie royale à Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
L’insigne de la Gendarmerie royale du Maroc est un symbole essentiel de l’institution (ill. 14)[13]. Il est composé des éléments suivants :
- L’étoile chérifienne à cinq branches : cet emblème national du Maroc, placé au cœur de son drapeau comme de ses armoiries, représente la souveraineté et le lien direct avec la monarchie.
- La couronne royale : placée au sommet de l’insigne, elle souligne l’autorité royale qui supervise la Gendarmerie. Elle symbolise la hiérarchie et le commandement du souverain marocain.
Les couleurs de cet insigne (doré ou argenté pour les éléments métalliques, avec des touches de rouge et de vert) sont en cohérence avec celles du drapeau national marocain, renforçant ainsi l’identité nationale et l’attachement à l’État.

14. Insigne officiel de la Gendarmerie royale marocaine. Source : Force publique
2.2.2. La Poste
La Poste du Maroc est un service public relevant de l’État. En tant qu’institution publique, elle fait partie des structures gouvernementales marocaines, avec pour mission de fournir une gamme de services aux citoyens et aux entreprises, y compris l’envoi de courriers, la gestion des colis, ainsi que des services bancaires à travers la Banque Postale. L’inscription « Poste Maroc » et le drapeau soulignent la dimension de service public national (ill. 15).

15. Bureau de la Poste du Maroc à Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
De même, la boîte aux lettres de la Poste du Maroc se présente comme un acteur clé de la connectivité et de la distribution du courrier à toutes les échelles. Le logo et la mention du nom « Poste du Maroc » rappelle immédiatement son statut d’institution publique, symbole de la présence de l’État dans le quotidien des citoyens (ill. 16).

16. Boîte aux lettres de la Poste du Maroc à Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
2.3. Symboles locaux
Les symboles locaux incluent des éléments uniques qui représentent l’identité et l’histoire d’une ville ou région spécifique. Tout au long de l’avenue Mohammed V, j’ai cherché à identifier des symboles particuliers à la ville de Khémisset, qui ne se trouvent dans aucune autre ville du Maroc. Ces symboles distinctifs renforcent l’appartenance locale et mettent en avant la singularité de Khémisset.
2.3.1. Le blason de la ville
Un panneau de chantier mentionnant la commune de Khémisset en tant que maître d’ouvrage est conçu pour fournir des informations essentielles sur le projet en cours. Il inclut le nom du maître d’ouvrage, le titre du projet, les coordonnées du chantier ainsi que des détails sur les entreprises impliquées (ill. 17). Ce type de panneau suit une structure standardisée que l’on retrouve à l’échelle nationale[14], assurant une uniformité dans la présentation des informations sur les chantiers publics.

17. Panneau de chantier de la municipalité de Khémisset, vue générale et détail. Cliché © Noura Tizgha
Le blason de la commune de Khémisset (ill. 18) est un élément central de ce panneau. Bien que des informations détaillées sur son design et sa signification ne soient pas facilement disponibles en ligne ou mises à jour, selon certaines ressources, voici la version la plus récente du blason, conçue selon les normes héraldiques[15], accompagnée de sa signification :
- Le motif central s’inspire fortement des dessins traditionnels amazighs, typiques des tapis de la région. Ce symbole rend hommage aux racines culturelles de la ville et à ses habitants d’origine. Il fait référence à la longue tradition locale de tissage et d’artisanat, renforçant ainsi l’ancrage de Khémisset dans son héritage culturel.
- Les éléments végétaux qui l’entourent symbolisent la nature et la végétation, soulignant que Khémisset est au cœur d’une région agricole clé du Maroc. L’agriculture joue un rôle central dans l’économie locale, et ces symboles végétaux représentent la prospérité et la relation étroite de la ville avec la terre.
- La couronne royale, qui surmonte toutes les armoiries des villes du pays, symbolise l’unité du pays sous l’autorité du roi.

18. Blason de la commune de Khémisset. Source : ville de Khémisset
2.3.2. La sculpture de la place El Massira
Une sculpture emblématique est située sur la place El Massira à Khémisset (ill. 19). Surmontée d’une couronne en métal identique à celle des armoiries royales marocaines, elle est coiffée de l’étoile chérifienne. Ce monument symbolise l’héritage royal et spirituel du Maroc, tout en affirmant l’identité culturelle et historique de la ville. Il a toutefois été difficile de le classer, en raison de la forte présence des symboles nationaux qu’il intègre. Mais j’ai finalement choisi de le placer dans la catégorie des symboles régionaux et locaux, car cette sculpture, unique dans tout le Maroc, représente pour moi un emblème propre à Khémisset, porteur d’une identité locale singulière et profondément enracinée.

19. Sculpture emblématique sur la place El Massira à Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
2.4. Enseignes commerciales nationales
Dans cette catégorie, je présente des enseignes commerciales de marques spécifiquement marocaines, telles que Maroc Telecom et Wana. Ces enseignes se distinguent par l’absence explicite de symboles officiels marocains. Toutefois, certaines d’entre elles intègrent, de manière subtile, des éléments graphiques inspirés de l’esthétique marocaine : motifs géométriques pouvant évoquer le zellige traditionnel, ou formes étoilées qui rappellent – peut-être de façon symbolique – l’étoile à cinq branches du drapeau national. Ces références, bien que stylisées et discrètes, peuvent être perçues comme des clins d’œil à l’imaginaire collectif marocain, tout en s’éloignant des représentations institutionnelles.
En outre, les enseignes des commerces locaux et des bâtiments publics portent souvent des inscriptions en arabe et, parfois, en français, reflétant à la fois l’héritage colonial et l’identité nationale.
2.4.1. Maroc Telecom
Une signalétique indique la direction de l’agence Maroc Telecom (ill. 20). Le nom de l’entreprise est présenté en arabe et en français, soulignant son enracinement national et son ouverture. Fondée en 1998, Maroc Telecom est une entreprise marocaine de télécommunications. Le logo se distingue par l’utilisation des couleurs bleu et orange, qui, dans le cercle chromatique, représentent respectivement la stabilité et l’énergie ; couleur neutre, le blanc sert à créer un contraste tout en apportant une harmonie visuelle.

20. Signalétique extérieure de Maroc Telecom – indication de la direction vers l’agence. Cliché © Noura Tizgha
Le logo de Maroc Telecom a évolué au fil du temps (ill. 21)[16]. Mais certains éléments fondamentaux sont restés inchangés, notamment les couleurs et les carreaux. Ces éléments rappellent les tesselles du zellige traditionnel marocain, et plus précisément le motif en damier, composé de tesselles carrées que les artisans appellent drehim. Ce choix visuel, discret mais évocateur, contribue à renforcer l’identité culturelle de la marque, tout en s’inscrivant dans une esthétique contemporaine et fonctionnelle. Il illustre ainsi un subtil équilibre entre modernité graphique et enracinement dans le patrimoine visuel marocain.

Tesselle de zellige appelée « dirhem »

21. L’ancien et le nouveau logo de Maroc Telecom, avec le motif de damier. Source : Logo Marques
2.4.2. Wana
Les couvercles en métal des regards optiques installés dans les rues par la société marocaine Wana, une entreprise de télécommunications bien connue, sont ornés d’un logo caractéristique clairement visible, montrant l’identité de l’entreprise qui gère les réseaux de télécommunications (ill. 22). Répété sur tous les couvercles, le logo s’inspire clairement de l’étoile chérifienne, revue et modernisée.

22. Couvercle d’un regard optique de la société Wana. Cliché © Noura Tizgha
2.4.3. Tissirgaz
Un ensemble de bouteilles de gaz enfermées dans une cage en fer robuste est placée à proximité de l’entrée d’une épicerie (ill. 23). Au-dessus de la cage, une plaque affiche le logo de la société marocaine Tissirgaz, écrit en lettres françaises et arabes, dans un style clair et professionnel. Les couleurs dominantes du logo, bleu et vert, évoquent la fiabilité et l’énergie durable. Même si le logo ne contient aucune allusion aux emblèmes nationaux, le fait que Tissirgaz soit une entreprise marocaine contribue à ancrer le sentiment d’identification des Marocains à leur territoire.

23. Stockage sécurisé de bouteilles de gaz Tissirgaz devant une épicerie au Maroc. Cliché © Noura Tizgha
2.5. Symboles culturels du Maroc
2.5.1. Artisanat et production de tapis
Les magasins d’artisanat de Khémisset forment un carrefour culturel essentiel où se rencontrent patrimoine, savoir‑faire ancestraux et expressions identitaires amazighes (ill. 24). Ces espaces, soutenus par les pouvoirs publics, offrent aux artisans locaux l’opportunité de valoriser et de commercialiser leurs créations dans un cadre structuré. On y trouve principalement des tapis amazighs traditionnels, réputés pour leurs motifs symboliques et leurs couleurs vives, réalisés selon des techniques transmises de génération en génération. Ces œuvres artisanales ne sont pas de simples objets décoratifs : elles véhiculent des récits, des croyances, et traduisent l’univers culturel d’un peuple.
Cette mise en valeur du patrimoine local rejoint les constats de Mehdi Tazi et Ahmed Benjelloun (2019), qui soulignent l’importance de l’artisanat dans l’économie marocaine et son rôle de vecteur identitaire : « Le secteur de l’artisanat marocain est le deuxième employeur au Maroc après l’agriculture. Il incarne l’âme culturelle et identitaire propre au pays. »[17].

24. Magasin d’artisanat de Khémisset : exposition et vente de tapis amazigh. Cliché © Noura Tizgha
Lors de ma visite, j’ai eu la chance de découvrir un tapis amazigh de l’Atlas Blanc suspendu à côté d’un olivier majestueux, une scène où nature et artisanat semblaient se répondre. Le tapis contrastait magnifiquement avec le vert des feuilles de l’olivier et la texture rugueuse du poteau de pierre taillé qui se trouvait à proximité. J’ai immédiatement saisi l’occasion de prendre un cliché, capturant ce moment parfait où l’artisanat ancestral du Maroc se fondait harmonieusement avec le paysage naturel (ill. 25).

25. Le tapis amazigh suspendu à côté d’un olivier. Cliché © Noura Tizgha
Dans un magasin, j’ai rencontré un commerçant passionné, véritable ambassadeur de la culture marocaine. Son engagement allait bien au-delà de la simple vente : il s’était familiarisé avec l’espagnol afin de mieux valoriser l’artisanat marocain auprès d’un public international, comme une réponse au défi évoqués par Tazi et Benjelloun : « Le secteur peine à s’exporter malgré l’énorme potentiel dont il dispose »[18]. Face à cette difficulté d’internationalisation, ce commerçant avait pris sur lui de devenir un acteur du rayonnement culturel marocain, utilisant la langue et la communication comme leviers d’ouverture. Il avait d’ailleurs affiché fièrement le logo « Artisanat du Maroc » en espagnol sur la vitrine de son magasin, transformant son espace de vente en lieu de médiation culturelle (ill. 26).

26. Le logo « Artisanat du Maroc » en espagnol sur la vitre du magasin. Cliché © Noura Tizgha
Ce commerçant passionné m’a également prêté un exemplaire du livre Splendeurs du Maroc[19], qu’il considérait comme une célébration authentique du patrimoine national (ill. 27). Ce geste, tout comme notre échange, dépassait la simple documentation académique ou la promotion commerciale. Il m’a plongée dans un moment d’appropriation quotidienne du sentiment national, subtil mais profondément ancré.
Cette expérience montre comment le nationalisme peut s’exprimer de manière discrète, au cœur des gestes et objets du quotidien. Comme le souligne Michael Billig, il repose sur « l’ensemble des habitudes idéologiques qui permettent aux nations occidentales établies d’être reproduites […]. Ces habitudes ne sont pas extérieures à la vie quotidienne […]. Chaque jour, la nation est indiquée, ou balisée (flagged), dans la vie des citoyens »[20]. Ici, le tapis, l’olivier, le livre deviennent autant de supports de ce rappel, tissant un sentiment d’appartenance à la nation non pas par le discours, mais par les objets et la pratique. En cela, le commerçant devenait malgré lui un acteur de la mise en scène ordinaire du national, un passeur culturel rendant visible l’identité marocaine à travers l’artisanat.

27. Couverture du livre Splendeurs du Maroc. Cliché © Noura Tizgha
2.5.2. L’architecture traditionnelle
Par son architecture, un portail d’inspiration traditionnelle incarne parfaitement l’identité marocaine à travers plusieurs éléments distinctifs (ill. 28). Le heurtoir en forme de main de Fatma, symbole de protection et de bénédiction, évoque des croyances profondes et relie le spirituel au quotidien. Le zellige, cette mosaïque traditionnelle, orne la porte avec des motifs géométriques typiques, qui rappellent l’héritage culturel marocain et l’artisanat raffiné du pays. Ces motifs ne sont pas seulement décoratifs, mais portent également des significations profondes liées à l’harmonie et à l’infini, éléments caractéristiques de la philosophie islamique. Enfin, la pierre locale qui encadre la porte renforce l’authenticité et l’ancrage de cette structure dans le patrimoine architectural du Maroc. Ensemble, ces éléments créent une symbiose entre l’artisanat et l’identité culturelle, témoignant de la richesse historique et de la diversité artisanale du royaume.
Lors du séminaire Faire signe[21], Nicolas Vernot a rappelé que la porte ne constitue pas seulement un passage physique, mais aussi un seuil symbolique, divisant deux sphères : l’intérieur (l’intime, monde de la femme) et l’extérieur (social, le monde de l’homme). Dans un de ses articles, il explique que « la porte est l’objet d’un investissement symbolique fort qui se traduit par le soin apporté à son décor »[22]. Ce décor n’est pas seulement un ornement esthétique, mais également un message tangible des valeurs culturelles et sociales qui définissent l’individu et le collectif. La porte devient ainsi bien plus qu’un simple élément architectural ; elle devient un symbole de l’identité et de l’histoire d’un peuple.

28. Portail artisanal marocain : main de Fatma, zellige et pierre locale. Cliché © Noura Tizgha
La fontaine artisanale de jardin présente un contour distinctif en forme de khatem Slimani(sceau de Salomon), un motif géométrique caractéristique de l’art traditionnel marocain (ill. 29). La colonne centrale de la fontaine est sculptée dans de la pierre locale. Bien que la fontaine ne soit plus en eau, elle témoigne de l’ingéniosité et de la richesse de l’artisanat traditionnel marocain.

29. Fontaine artisanale à Khémisset. Cliché © Noura Tizgha
3. Analyse et discussion
Les données collectées révèlent que Khémisset constitue un espace où l’identité nationale et les spécificités locales se rencontrent et coexistent. Cette cohabitation s’inscrit dans plusieurs dynamiques clés qui reflètent la complexité culturelle et patrimoniale de la ville :
3.1. Nationalisme banal : un symbolisme visuel au quotidien
L’abondance de symboles comme les drapeaux marocains dans toute la ville illustre parfaitement le concept de « nationalisme banal » défini par Billig (1995), qui décrit le nationalisme comme une série de pratiques quotidiennes et anodines contribuant à renforcer le sentiment d’appartenance à une nation. Dans son livre Drapeaux du Maroc, Nabil Mouline précise que les drapeaux marocains, omniprésents dans l’espace public, fonctionnent comme des outils d’intégration nationale. Il met en évidence leur rôle central dans la consolidation de l’identité nationale, tout en soulignant leur fonction d’ « outils de visibilité du pouvoir central »[23]. Cette idée se reflète directement à Khémisset, où chaque drapeau, qu’il soit posé sur les bâtiments publics, les écoles, ou même dans des espaces privés, n’est pas simplement décoratif mais bien un élément qui incarne la légitimité de l’État marocain. Marqueurs visuels du pouvoir central, ils nourrissent un nationalisme banal, quotidien, qui rappelle constamment l’appartenance des citoyens à une nation unifiée, tout en masquant les fractures régionales ou culturelles. Le simple fait de croiser un drapeau marocain dans les espaces publics de Khémisset active cette mémoire collective, rappelant que les habitants, malgré leurs diverses origines culturelles et ethniques, sont liés par une même identité nationale.
3.2. Identité hybride
Les objets artisanaux et les motifs traditionnels visibles à Khémisset témoignent de la richesse culturelle amazigh propre à la région. Ces éléments locaux ne s’opposent pas à l’identité nationale marocaine, mais s’intègrent dans une narration globale qui célèbre l’unité dans la diversité. Cette hybridation met en valeur une identité locale distincte tout en soulignant son intégration dans un cadre national.
3.3. Centralisation et uniformité
La stratégie de visibilité des symboles nationaux s’accompagne d’une standardisation visuelle qui utilise systématiquement l’arabe et le français, langues du pouvoir central et de l’administration publique. Cette pratique trouve ses racines dans l’héritage du protectorat français (1912-1956), où l’État colonial avait imposé une uniformité visuelle et linguistique à travers tout le territoire afin de permettre un contrôle direct sur les différentes régions du pays et en garantir la cohésion.
À Khémisset, cet héritage colonial est visible dans la présence de panneaux de signalisation bilingues (arabe-français), qui non seulement facilitent la communication mais symbolisent également le pouvoir central qui impose une hiérarchie linguistique et culturelle. En conséquence, les spécificités locales telles que les langues et les symboles culturels amazighs sont souvent reléguées à une place secondaire, leur visibilité étant limitée à des espaces restreints, comme les marchés ou certaines formes d’artisanat. Cette uniformité linguistique et visuelle tend à effacer les distinctions culturelles et régionales, en favorisant une vision homogène et centralisée de l’identité marocaine.
3.4. Marchandisation de l’identité
Dans les marchés de Khémisset, les produits artisanaux sont proposés à la fois aux habitants locaux et aux visiteurs. Ce phénomène traduit une marchandisation de l’identité culturelle locale, intégrée dans une dynamique économique plus large. L’artisanat devient alors un vecteur de promotion de l’identité locale, mais aussi un produit façonné pour répondre à des attentes extérieures. Cette interaction entre identité locale et commerce trouve un écho dans la manière dont l’État marocain navigue entre tradition et modernité. Comme le souligne Driss Ben Ali, l’État marocain, tout en jouant des tensions multiples d’une société composite, parvient à maintenir l’unité et la stabilité du pays. Entre autoritarisme et libéralisme, il puise dans la tradition pour répondre aux défis de la modernité, tout en gardant son identité[24]. Cette dynamique se reflète dans la manière dont les produits artisanaux à Khémisset, tout en étant un symbole de la culture locale, sont également façonnés pour s’inscrire dans une logique de consommation plus large, où l’identité est à la fois conservée et transformée pour répondre aux exigences du marché.
3.5. L’héraldique au Maroc : un patrimoine insuffisamment valorisé
À Khémisset, l’héraldique locale s’exprime de manière tangible : blasons, insignes et armoiries ornent encore aujourd’hui les bâtiments publics ainsi que certaines artères emblématiques comme l’avenue Mohammed V. Pourtant, cette présence concrète dans le paysage urbain contraste fortement avec leur quasi-invisibilité dans l’univers numérique. Bien qu’ils soient porteurs d’une forte charge symbolique, à la fois locale et nationale, ces éléments semblent absents des bases de données en ligne, comme s’ils n’avaient jamais fait l’objet d’un archivage ni d’une documentation systématique.
Ce constat s’est confirmé lors du séminaire « Décoloniser l’emblématique ? Dynamiques africaines »[25], où Nicolas Vernot a tenté d’intégrer les blasons marocains dans un cadre de recherche académique. Ses efforts ont été rapidement entravés par le manque de sources fiables, actualisées et accessibles. Ce vide documentaire a pu être comblé ici grâce à un travail de terrain. Les données recueillies confirment que ces emblèmes existent bel et bien, mais ne figurent dans aucun inventaire officiel facilement consultable en ligne.
Ce décalage met en lumière un enjeu plus vaste : celui d’un patrimoine symbolique authentique, mais insuffisamment valorisé à travers les canaux de diffusion contemporains. Ce constat, bien qu’ancré dans un contexte marocain spécifique, rejoint des interrogations plus larges soulevées par Jean-Christophe Blanchard dans son article « Drapeaux et armoiries des pays issus de la décolonisation de l’Afrique Équatoriale Française et de l’Afrique Occidentale Française. Un marqueur d’indépendance ? » (2024). Le chercheur interroge la portée réelle de ces symboles hérités ou reconstruits à la faveur des processus d’indépendance en Afrique francophone :
« Comment les drapeaux et les armoiries de ces nouvelles nations ont-ils été choisis ? […] Peut-on parler d’un phénomène d’appropriation ? Ce phénomène est-il global ou est-il seulement l’expression d’élites occidentalisées voire désormais, d’élites mondialisées ? »[26].
Transposée au cas marocain, cette interrogation suggère plusieurs pistes d’analyse.
Les blasons observés à Khémisset témoignent d’une réalité héraldique tangible. Toutefois, leur absence des bases de données en ligne traduit une carence en médiatisation et en valorisation documentaire. Cette situation rejoint la réflexion de Blanchard sur le rôle de la médiatisation symbolique : inspiré par la médiologie de Régis Debray et les travaux de Pascal Ory[27], il rappelle qu’une politique symbolique efficace ne se limite pas à la création ou à l’adoption d’un emblème, mais qu’elle repose également sur sa diffusion dans l’imaginaire collectif via les médias, l’enseignement, les institutions et les plateformes numériques.
La non-numérisation des armoiries locales au Maroc entrave cette dynamique de médiatisation. Elle freine l’appropriation populaire des symboles et limite leur capacité à jouer un rôle actif dans la construction d’une identité collective partagée. Ce déficit empêche aussi l’ancrage des armoiries dans les dynamiques culturelles contemporaines où l’accès à l’information passe de plus en plus par le numérique.
Or, comme le rappelle Jean-Christophe Blanchard, toute politique symbolique est une stratégie visant à « soulever au-dessus de lui-même » le groupe qu’elle représente. Autrement dit, les armoiries ne sont pas seulement des ornements graphiques : en tant que supports de communication, elles sont des instruments de mémoire, des vecteurs de cohésion, des supports potentiels de revendication identitaire. Leur invisibilité numérique compromet leur fonction sociale et leur transmission.
Une véritable politique de valorisation de l’héraldique locale au Maroc impliquerait donc une réappropriation participative: numérisation des blasons, création d’archives publiques consultables en ligne, intégration dans les programmes scolaires et culturels, mais aussi dans les projets artistiques ou touristiques. Cette démarche pourrait mobiliser non seulement les institutions, mais aussi les communautés locales, les chercheurs, les artistes et les associations patrimoniales.
3.6. Symboles nationaux et culturels à Khémisset
À Khémisset, l’espace public constitue un terrain où se manifeste une disparité de traitement entre l’identité nationale marocaine et les symboles culturels amazighs. Les emblèmes nationaux, tels que le drapeau et les armoiriesroyales, dominent largement l’espace public en représentant l’unité du royaume et la souveraineté de l’État. Ces symboles sont visibles dans de nombreux lieux institutionnels, notamment à la GendarmerieRoyale, au sein des bâtiments publics, et même dans certains espaces commerciaux. Cette omniprésence met en évidence la prééminence de l’identité nationale dans le paysage symbolique marocain, soulignant le rôle central de l’État dans l’affirmation de son autorité et de son contrôle sur le territoire.
En revanche, les symboles culturels amazighs, bien qu’occupant une place significative dans certaines expressions artisanales et locales (comme les tapis amazighs ou l’architecturetraditionnelle), restent relativement en retrait par rapport aux symboles nationaux. Leur présence, bien que tangible, est généralement cantonnée à des espaces spécifiques tels que l’artisanat, et ne bénéficie pas de la même visibilité institutionnelle ou publique que les emblèmes de l’État.
Cette disparité, où l’identité nationale semble largement dominer, n’a pas échappé à l’attention des autorités marocaines, conscientes des enjeux liés à la représentation de la culture amazighe. En effet, dans un contexte où cette dernière pourrait être marginalisée au profit de l’identité arabe et islamique dominante, l’État commence à déployer diverses initiatives visant à rééquilibrer cette dynamique. Ainsi, des efforts sont mis en place pour favoriser une meilleure inclusion des symboles amazighs dans l’espace public.
L’un des projets les plus emblématiques est l’intégrationdelalangueamazighe danslasignalétiquepublique, qui se traduit par l’apparition de panneaux trilingue en arabe, français et en amazigh dans plusieurs régions du pays, en particulier dans celles où la population amazighe est majoritaire. Cette initiative, au-delà de son fort symbole culturel, s’inscrit également dans une volonté politique de reconnaissance et d’inclusion, visant à renforcer la cohésion sociale au sein de ces territoires. Par ailleurs, cette démarche soutient le développement économique local en valorisant une identité culturelle distinctive, qui contribue à dynamiser l’attractivité touristique et commerciale des régions concernées.
L’analyse des marqueurs visuels et matériels le long de l’avenue Mohammed V à Khémisset illustre comment la ville incarne un microcosme où les identités nationale et locale s’entrelacent. Bien que l’identité nationale marocaine reste prépondérante à Khémisset, l’État œuvre pour une plus grande reconnaissance et intégration de la culture amazighe dans l’espace public et institutionnel.
Les enseignes institutionnelles et commerciales, les objets artisanaux ainsi que les éléments architecturaux dépassent leur simple fonction pratique et décorative pour devenir des vecteurs puissants de transmission d’une vision partagée de l’identité marocaine, tout en valorisant les spécificités locales. Cette coexistence reflète la complexité et la richesse culturelle de Khémisset. Comme le souligne Michel Van Der Yeught dans Le Maroc à nu, « On n’apprend pas à connaître le Maroc, on ne peut qu’y être graduellement initié. »[28]. Cela s’applique aussi aux marqueurs visuels : leur signification et leur impact se révèlent progressivement à travers une immersion continue dans le quotidien de la ville et dans les symboles qui l’habillent.
En somme, Khémisset, par la diversité de ses marqueurs visuels, offre un modèle pertinent pour comprendre comment les symboles locaux peuvent enrichir et nuancer l’identité nationale. En capitalisant sur cette dynamique, le Maroc pourrait faire de ses symboles visuels un levier de conservation et de promotion culturelle exemplaire.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Monsieur Nicolas VERNOT pour m’avoir offert l’opportunité de travailler sur ma ville natale, Khémisset, et de la redécouvrir à travers le prisme du nationalisme banal. Je le remercie également pour son accompagnement bienveillant, la richesse de ses conseils et sa disponibilité tout au long de ce travail. J’adresse aussi mes remerciements à ma sœur, pour son aide précieuse sur le terrain, ainsi qu’à mon mari, pour son soutien indéfectible. Enfin, je remercie chaleureusement les habitants de Khémisset pour leur accueil, leur bienveillance, et pour m’avoir permis de réaliser les photographies qui ont enrichi cette recherche.
Noura TIZGHA
[1] Michael SKEY, « Mindless Markers of the Nation: The Routine Flagging of Nationhood Across the Visual Environment », Sociology, n° 51/2, 2015, p. 1-16. Disponible en ligne : https://repository.lboro.ac.uk/articles/ journal_contribution/Mindless_markers_of_the_nation_The_routine_flagging_of_nationhood_across_the_visual_environment/9475646?file=17100164 [lien valide en juillet 2025, tout comme ceux qui suivent].
[2] Michael BILLIG, Banal Nationalism, Londres, Sage Publications, 1995.
[3] Michael SKEY, « Mindless Markers of the Nation… ».
[4] Le terme Amazigh (pluriel Imazighen) signifie « homme libre » ou « homme noble ». Il désigne les populations autochtones d’Afrique du Nord, historiquement appelées Libyens, Mazices ou Numides, et réparties du Maroc à l’Égypte, ainsi que dans la diaspora en Europe et en Amérique du Nord. Au Maroc, on compte environ 15 à 20 millions d’Amazighs. La culture amazighe se caractérise par la langue Tamazight, des traditions artisanales, musicales et orales, un lien fort au territoire et une solidarité communautaire. Cette identité englobe l’histoire, les sociétés et les héritages symboliques des Amazighs, malgré les influences arabes et européennes et la diversité linguistique interne.
[5] ASSOCIATION DES RÉGIONS DU MAROC, Région Rabat Salé Kénitra, 2025 [en ligne], https://www.regions-maroc.ma/region-rabat-sale-kenitra/. La province de Khémisset fait partie des 12 régions créées par le nouveau découpage territorial de 2015.
[6] MAROC MAPS, Province de Khémisset, 1er janvier 2017 [en ligne], https://maroc-maps.blogspot.Com/2017/01 /province-de-khemisset.html.
[7] Lien Google Maps : https://www.google.fr/maps/place/Kh%C3%A9misset,+Maroc/@33.8253283,-6.0865107,3579m/data=!3m1!1e3!4m6!3m5!1s0xda0c2a78e1ee797:0x98ae5731fdd6c45c!8m2!3d33.8259796!4d-6.0710879!16zL20vMDlnbjds?entry=ttu&g_ep=EgoyMDI1MDQwOC4wIKXMDSoJLDEwMjExNDUzSAF QAw%3D%3D.
[8] ROYAUME DU MAROC, Drapeau du Maroc [en ligne], https://maroc.ma/fr/le-maroc/emblemes.
[9] « Dahir du 17 novembre 1915 relatif au drapeau national », Bulletin officiel de l’Empire chérifien. Protectorat de la République française au Maroc, n° 162, 29 novembre 1915, p. 838. Disponible en ligne, https://gazettes.africa/gazettes/ma-bulletin-officiel-dated-1915-11-29-no-162.
[10] Nabil MOULINE, Drapeaux du Maroc, Casablanca, Sochepress, 2023, p. 99.
[11] ROYAUME DU MAROC, Armoiries [en ligne], https://www.maroc.ma/fr/le-maroc/emblemes et WIKIPÉDIA, Armoiries du Maroc, màj 7 oct. 2025 [en ligne], https://fr.wikipedia.org/wiki/Armoiries_du_Maroc.
[12] ROYAUME DU MAROC, Armoiries [en ligne] (voir note précédente).
[13] FORCE PUBLIQUE, Gendarmerie royale marocaine, 2018 [en ligne], https://www.force-publique.net/wp-content/uploads/2023/09/2018-Maroc-fr.pdf.
[14] Un panneau de chantier structuré de manière identique a été repéré à Essaouira par Jean-Christophe Blanchard, ingénieur de recherche au Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire (CRULH) et communiqué à Nicolas Vernot, chercheur invité à l’EUR Humanités, Création, Patrimoine.
[15] L’héraldique est la science qui a pour objet les armoiries. Ces dernières sont « des emblèmes en couleur propres à un individu, à une famille ou à une collecté et soumis dans leur composition et leur représentation à des règles particulières qui sont celles du blason », Rémy Mathieu, cité par Michel PASTOUREAU, Traité d’héraldique, Paris, Picard, coll. « Grands manuels Picard », 2008, p. 13.
[16] Sur l’évolution de ce logo, voir [Coll.], Logos marques, « Maroc Telecom logo », màj 1er juin 2022 [en ligne], https://logos-marques.com/maroc-telecom-logo/.
[17] Mehdi TAZI & Ahmed BENJELLOUN, « Création de marques dans l’artisanat marocain, levier d’intégration des marchés », Revue Internationale des Sciences de Gestion, vol. 2, n° 3, 2019/4, p. 308-332, ici p. 309. Disponible en ligne, https://revue-isg.com/index.php/home/article/download/119/110/436.pdf.
[18] Ibid., p. 309.
[19] Ivo GRAMMET, Min DE MEERSMAN, Splendeurs du Maroc, catalogue d’exposition (Tervuren, Musée royal de l’Afrique centrale, 30 octobre 1998-31 mai 1999), Paris, Plume / Flammarion, 1998.
[20] Michael BILLIG, Banal Nationalism…, p. 6.
[21] Nicolas VERNOT, « Deux hauts lieux symboliques de l’habitat vernaculaire français : la porte et la cheminée », séminaire de M2 Faire signe, EUR Humanités, Création, Patrimoine, Paris, 10 mars 2025.
[22] Nicolas VERNOT, « La porte, honneur de la maison, accès au foyer : approches symboliques d’un lieu de passage en Franche-Comté aux XVIe et XVIIe siècles », in Laurence DELOBETTE & Paul DELSALLE (dir.), Villages, maisons et châteaux du Moyen Âge et de la Renaissance en Franche-Comté. Comté et duché de Bourgogne, Comté de Montbéliard, Jura suisse (principauté épiscopale de Bâle), actes du colloque « L’habitat, les villages, les bourgs, les maisons du comté de Bourgogne, XIVe-XVIIe siècles » (Vallerois-le-Bois, 27 octobre 2012 et 4 mai 2013), Vy-lès-Filain, Franche-Bourgogne, 2014, p. 119-127, ici p. 123 et pl. XXVI-XXVIII.
[23] Nabil MOULINE, Drapeaux du Maroc, p. 111-122.
[24] Driss BEN ALI, « Changement de pacte social et continuité de l’ordre politique au Maroc », in Michel CAMAU (dir.), Changements politiques au Maghreb, Paris, CNRS, 1991, p. 51-71.
[25] Nicolas VERNOT, « Décoloniser l’emblématique ? Dynamiques africaines », séminaire de M2 Faire signe, EUR Humanités, Création, Patrimoine, Paris, 22 novembre 2024.
[26] Jean-Christophe BLANCHARD, « Drapeaux et armoiries des pays issus de la décolonisation de l’Afrique équatoriale française et de l’Afrique occidentale française. Des marqueurs d’indépendance ? », Outre-Mers. Revue d’histoire coloniale et impériale, n° 422-423, 2024/1-2, p. 205.
[27] Pascal ORY, « Gouverner par les symboles. Introduction à une histoire des politiques symboliques modernes », Revue d’histoire culturelle, 2020/1, « La culture, ça sert aussi à gouverner ? », 26 septembre 2020 [en ligne], http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=149.
[28] Michel VAN DER YEUGHT, Le Maroc à nu, Paris, L’Harmattan, 1989.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ntizgha (18 décembre 2025). Le Maroc à travers ses marqueurs visuels : une étude du nationalisme banal à Khémisset. EUR Humanités, Création, Patrimoine. Consulté le 5 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15dkr
