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La recherche en anfractuosités ou la praticienne à l’EUR

 

Comté de Kerry, Irlande. Photo F. Collanges

Un des éléments les plus fascinants de la campagne irlandaise, ce sont les murs de pierre. Petits murs bas, parfois en pierre sèche ou cimentés depuis si longtemps que les joints en ont presque disparus. Le plus important dans ces murs, ce n’est pas la pierre ou le joint. C’est ce qui pousse dans les interstices. Des écosystèmes entiers de mousse, lichens, fleurettes, peuplés d’insectes de toutes tailles, de microorganismes, moisissures, bactéries, tout ceci noyé dans l’humidité et mis à profit par les plus petits oiseaux et tout autre animal amateur. L’anfractuosité offre un abri minuscule, un point d’accroche pour quelques amas de poussière à partir duquel, humidité aidant, la vie s’installe, à petit bruit, unnoticed[1]. Mais sans laquelle la poésie du petit mur irlandais tourne court. Sa valeur symbolique aussi : dans un pays qui a vécu une histoire d’occupation violente, où la construction de murs inutiles « pour occuper les pauvres » a été utilisée pour leur faire gagner le droit de survivre, il y a peut-être un élément de consolation dans le fait que, dans le plus petit recoin abandonné, la vie se cache et prend sa place, unnoticed, dans le monde plus vaste de ceux qui dominent.

Quelle que soit l’échelle de l’anfractuosité, ce qui se développe à l’abri vague d’un environnement plus hostile prend donc une valeur bien singulière. Patiente construction à la merci d’un changement climatique, d’une prédation opportuniste, sa meilleure chance repose dans son invisibilité. Et pourtant, la vivacité de ce microsystème est rassurante, encourageante et profondément mélancolique. Il a besoin de peu, se développe dans l’ombre ou la demi-lumière et porte cependant sa contribution modeste à la survie des autres. Il sera peut-être le dernier survivant, quand ceux qui dominent auront disparu.

Il y a donc satisfaction à pratiquer la recherche à petit bruit, « en anfractuosités ». Dans le brouhaha académique et professionnel, dans la violence sociale d’un monde libéral où toute valeur doit être nommée, quantifiée, justifiée, marketée et échangée, soudain, un recoin. Un abri, un « lieu incertain » permet de protéger un moment une aspiration humaine fondamentale : poser des questions. Pourquoi, comment, où. Soudain, l’obsession utilitariste reste en suspens, la validité d’une interrogation est entendue et on peut se poser là, dans une anfractuosité du système. La quête reste solitaire, généralement peu comprise, mais face à l’océan de tâches rémunérées de moindre intérêt, à la croisée des tâches non-rémunérées mais essentielles, soudain, un recoin où développer une passion.

Une passion est à la fois un peu inexplicable et pourtant évidente. Comment devient-on historienne de l’art, spécialisée en peinture ancienne à 25 ans, pour finalement trouver son compte de difficulté, d’excitation intellectuelle et de satisfaction dans l’étude et la manipulation de mécanismes d’horloges, un second quart de siècle plus tard ? Élevée durant des années 80 et 90 assez réactionnaires, fruit d’une génération née avant-guerre, qui plaçait sa foi dans l’école et les études, peut-être l’histoire de l’art et le patrimoine étaient-ils curieusement une manière raisonnable « pour une fille » de revenir, après un détour académique, à la matière, porte d’entrée vers le travail manuel.

La conservation en musée, premier métier pratiqué après mes études, est un terrain où l’on affronte le poids surhumain des collections et ce devoir dévolu à des professionnels de porter le besoin de toute une société d’accumuler pour transmettre, de sauver pour permettre à d’autres de connaître. La conservation est ainsi, de fait, une pratique. Permettre une approche intellectuelle, une recherche à partir d’objets, requiert que des personnes passent des heures à manipuler, organiser, ranger, protéger, entretenir et restaurer ces collections. Cette pratique demande un équilibre profond entre la connaissance et la compréhension, physiques et intellectuelles de l’objet, des objets. Cette alliance de talents particuliers mise en œuvre dans un rapport physique à un ou un groupe d’objets est le propre du praticien. Le terme décrit à la fois celui qui pratique un art ou une technique et le médecin en exercice, métaphore fréquente pour décrire les restaurateurs. Il se décline merveilleusement bien au féminin, double bénéfice pour des professions si largement féminines. Il est cependant rarement employé en conservation-restauration, le « métier » voulant plutôt promouvoir sa dimension académique, intellectuelle.

Pourtant, la force du praticien est de savoir allier connaissances intellectuelles et pratiques. Aller chercher l’information manquante par le texte, le calcul, mais aussi par l’examen physique, la manipulation, l’essai. En 2012, dans le cadre de mon master en conservation-restauration, je fabriquais une réplique partielle d’une horloge électromécanique des années 1850, au fonctionnement assez mystérieux. Brevet retrouvé, concepteur et fabricant identifiés, autres exemplaires de l’horloge étudiés, voici sur l’établi la copie produite. Le courant électrique est mis en route, l’animal frémit, les leviers s’animent. Les praticiens, apprentis et professeur, regardent. Les pièces bougent, le cliquètement attendu d’une horloge à électro-aimant s’élève. Soudain, le professeur bondit, ajuste ici, tord un levier là, s’arrête, écoute, nous regarde, quelques rictus et dodelinements le font retourner à sa tâche. Et le moment arrive, nous nous regardons : nous tombons tous d’accord, le son, le mouvement, tout est juste. Aucun de nous n’a vu une horloge similaire en fonctionnement continu auparavant, aucun de nous ne saurait décrire les ajustements faits et en quoi ils sont pertinents, mais l’horloge va fonctionner des heures sans panne et apporter une masse de connaissance sur le dispositif de l’horloge originale. Viendront alors la compréhension d’une partie des ajustements réalisés par le professeur, et l’acceptation de ce que l’on ne comprend pas encore, y compris ce que l’on ne comprendra jamais. Mais en tant que praticien, en particulier en mécanique, accepter la tautologie anglo-saxonne « it works until it doesn’t »[2] relève de la maxime de vie.

La description de ce que l’horloge fait, qui était connu par le brevet et les textes de l’époque de sa fabrication, ne pouvait suffire. Seule la pratique, y compris celle de polir des contacts en platine et d’observer leur dégradation, permet de comprendre non seulement l’objet mais aussi la technologie dont il est le fruit, la culture technique dans laquelle il a pu apparaître et mieux saisir les aspirations d’une société dévoreuse d’objets « modernes » et de « nouvelles technologies » telle qu’elle apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’objet patrimonial n’est pas qu’illustratif : travailler pour, sur et avec lui est producteur de savoir. Ce savoir ne s’exprime pas uniquement par le texte, il est même parfois impossible à rendre par ce biais. Il se décrit oralement, avec des gestes, se discute, parfois avec vigueur, se « comprend » par un engagement sensoriel, physique. Il a donc des modes de transmission non-académiques, en large part, parfois recouverts par des notions plus anciennes propres aux métiers d’art, par exemple, ou plus récentes, comme celle de patrimoine immatériel.

Tous les savoirs n’ont pas vocation à une expression académique. Cependant, les praticien.nes et les non-praticien.nes devraient pouvoir trouver des espaces d’échanges et de compréhension, pour entretenir le sens de ce qu’ils.elles ne comprennent pas (encore) ; des anfractuosités, dans un système économiquement et parfois socialement hostile, un abri momentané où développer sa pensée (et sa) pratique. Le doctorat par le projet est une de ces rares opportunités à l’heure actuelle, en particulier pour les conservatrices restauratrices. Le dispositif est encore mal armé pour reconnaître la dimension pratique de certains savoirs mais bien mieux armé que l’habituel mur académique en béton ciré. Il peut être un interstice où voir des savoirs praticiens fleurir d’une autre manière, et, peut-être, eventually[3], apporter leur contribution.

Françoise Collanges, doctorante par le projet, conservation-restauration


[1] «qui n’est pas remarqué ».

[2] « Cela fonctionne jusqu’à ce que cela ne fonctionne plus ».

[3] Eventually est un faux ami : en anglais, ce mot ne signifie pas « éventuellement » mais « finalement ».


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
fcollanges (15 décembre 2025). La recherche en anfractuosités ou la praticienne à l’EUR. EUR Humanités, Création, Patrimoine. Consulté le 7 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15cg8


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