Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme : un patrimoine scientifique qui féconde le présent

Ce carnet de recherche se propose d’être un lieu de réflexion sur la mobilisation des technologies informatiques et numériques au sein de la recherche en ethnomusicologie. En effet, de plus en plus d’ethnomusicologues, d’ingénieurs et de spécialistes des données sont invités à travailler ensemble pour mener à bien des programmes scientifiques innovants. Ce rapprochement de l’ethnomusicologie et des technologies informatiques et numériques renouvelle la pratique de l’ethnomusicologue tout en la questionnant.

À la différence de disciplines des sciences humaines où le tournant digital a fait irruption dans un environnement de travail jusqu’alors peu technique, la pratique de l’ethnomusicologie a toujours été affaire de technologies. Plus encore, la structuration de l’ethnomusicologie en tant que discipline est intrinsèquement liée au développement des techniques d’enregistrement. Ces améliorations techniques (support, qualité, durée d’enregistrement) ont permis de systématiser la collecte de matériaux musicaux sur le terrain et de préciser peu à peu un protocole méthodologique. Fixés sur des supports, ces matériaux musicaux pouvaient alors devenir des objets d’étude à part entière.

Processus de patrimonialisation des enregistrements sonores et structuration de l’ethnomusicologie en tant que discipline

C’est dans le cadre de la mission Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule que sont réalisés les premiers enregistrements de terrain de l’ethnomusicologie française. Equipé d’un appareil enregistreur, André Schaeffner (1895-1980) participe à cette mission entre le Pays Dogon et le Cameroun et collecte des matériaux musicaux sur des cylindres de cire. À son retour, le « service d’organologie musicale » qu’il dirige depuis 1929 au Musée d’ethnographie du Trocadéro est renommé « département d’ethnologie musicale » et une phonothèque est créée. Dotée d’un phonographe, cette phonothèque marque le début de la conservation d’enregistrements sonores édités et inédits avec une préoccupation patrimoniale et scientifique.

En 1946, Gilbert Rouget, alors assistant d’André Schaeffner, fonde les Éditions de disques du Musée de l’Homme et, en 1948, la phonothèque est augmentée d’un studio de gravure créé en collaboration avec André Didier qui enseignait l’enregistrement du son et de l’image au Conservatoire National des Arts et Métiers. Les premières publications de disques (78 tours) sous l’étiquette « Musée de l’Homme » sont destinées aux musées et aux archives sonores en France et à l‘étranger. La même année, l’éditeur de disques Boîte à Musique fait paraître trois disques d’enregistrements de la mission Ogooué-Congo (1946). Destinée au grand public, la publication de ces enregistrements de terrain est une première en France. En 1953, le disque Musique d’Afrique occidentale comportant des enregistrements de Gilbert Rouget est le premier microsillon 30 cm de la « Collection Musée de l’Homme ». Ce disque a reçu le Grand Prix de l’Académie Charles Cros et a connu de nombreuses rééditions. Il est aujourd’hui disponible à l’écoute sur le site des Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme: http://archives.crem-cnrs.fr/archives/items/CNRSMH_E_1954_007_001_001_01/

Le département d’ethnologie musicale du Musée de l’Homme renommé département d’ethno-musicologie en 1954 s’affirme comme un secteur distinctif de l’ethnologie, secteur qui se spécialise dans l’investigation des faits musicaux « lointains ». Ce processus d’institutionnalisation se poursuit avec la création d’un séminaire consacré à l’ethnomusicologie au sein de l’École Pratique des Hautes Études en 1961, d’une formation de recherche au CNRS qui exerce son activité au Musée de l’Homme à partir de 1968, de la mise en place d’un premier cursus complet d’ethnomusicologie à l’université Paris X – Nanterre à partir de 1975.

Avec la structuration de l’ethnomusicologie en discipline se précisent ses outils épistémologiques et méthodologiques. L’historien Brice Gérard montre le « renversement méthodologique » qui s’opère au cours de la mission Ogooué – Congo, Gilbert Rouget rompant avec les modalités de recueil et d’interprétation des données en choisissant d’inscrire l’enregistrement au cœur du protocole ethnographique. Objet d’étude à part entière, le matériau sonore est « sinon la seule, du moins la plus importante source d’information pour l’ethnomusicologie » (Gilbert Rouget cité par Brice Gérard, 2014 : 288). Pour Gilbert Rouget, qui succède à André Schaeffner à la direction du département d’ethnomusicologie du Musée de l’Homme en 1965, l’enregistrement sonore se situe au cœur du travail du chercheur et le travail d’enquête doit permettre une analyse du matériau collecté. (Gérard 2014 : 223)

Cette « prééminence épistémologique de l’enregistrement sonore » décrite par Brice Gérard oriente la pratique de la recherche aussi bien sur le terrain que dans l’analyse des matériaux collectés. Construire le matériau sonore comme objet scientifique nécessite de la part du chercheur un savoir faire technique qui va de l’appropriation des possibilités d’enregistrement à la maîtrise d’outils analytiques.

La présence d’un laboratoire d’enregistrement et d’analyse du son permettant le développement de recherches en acoustique musicale témoigne des besoins techniques requis par l’ethnomusicologie telle qu’elle s’institutionnalise dans le cadre de la formation de recherche au CNRS. Au sein de ce laboratoire se développe notamment l’utilisation du sonagramme en lien avec les besoins des ethnomusicologues. Mis au point dans les années 1960, le sonagramme permet de visualiser la répartition énergétique du matériau sonore en fonction du temps (axe des abscisses) et des fréquences (axe des ordonnées). Cette représentation rend compte de différentes composantes du son (transitoires, harmonies, timbre), composantes qui n’apparaissent pas dans les transcriptions solfégiques qui prévalaient jusqu’alors. Ainsi, « la «spectrographie» du son musical appliquée à la recherche ethnomusicologique en est venue à prendre une place importante dans (les) travaux (de l’équipe) » (Rouget 2004 : 520).

Analyse temps-fréquence d’un son de piano (Document Telecom ParisTech)

Le laboratoire possédait également du matériel d’enregistrement du son et de l’image destiné aux missions de terrain. Les magnétophones sur bande magnétique portable Nagra (III puis IV-S) deviennent des appareils de choix des ethnomusicologues avant d’être supplantés par des enregistreurs numériques. Ces appropriations successives des moyens techniques de captation du son par les chercheurs se traduisent par une augmentation du nombre d’enregistrements effectués sur le terrain. Ces enregistrements inédits sont venus enrichir de façon exponentielle les « Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme », fonds ainsi renommé depuis 1985.

Valorisation et accessibilité des archives sonores de la recherche

Parties de la linguistique et des études littéraires, les humanités numériques se sont étendues à l’ensemble des disciplines en sciences humaines et sociales. Dans le domaine de l’ethnomusicologie, l’introduction du numérique a renouvelé la pratique du chercheur sur le terrain avec l’utilisation d’enregistreurs numériques portatifs permettant des prises de son de qualité. Peu volumineux, mobiles et légers, ces enregistreurs numériques facilitent également la mise en place de dispositifs de réécoutes commentées par les musiciens sur le terrain ouvrant la voie à de nouveaux protocoles expérimentaux. D’autre part, les technologies numériques ont ouvert des possibilités nouvelles quant à l’exploitation des données recueillies (traitement du signal sonore, extraction d’informations musicales). Enfin, la révolution numérique a initié une dynamique ayant pour objectif l’accessibilité des « Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme » dans le cadre de projets de numérisation inscrits dans des programmes de recherche à vocation scientifique, pédagogique et patrimoniale.

Géré par le Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM-LESC, CNRS), ce vaste fonds rassemble des enregistrements inédits (plus de 30 000) et édités (plus de 13 000) sur une période allant de 1900 à nos jours. La diversité des supports d’enregistrements reflète la richesse de ces archives : cylindres sur cire, disques phonographiques 78 tours, disques microsillons, cassettes DAT, supports numériques… Actuellement, la numérisation des supports analogiques se poursuit grâce au soutien du Ministère de la Culture et de la Communication et de la Bibliothèque Nationale de France, contribuant ainsi à une valorisation de ce patrimoine scientifique et culturel parmi les plus importants d’Europe en terme de qualité, de quantité et de diversité.

Ces opérations de numérisation nécessitent de concevoir des outils qui autorisent le traitement de ces ressources de recherche. Une réflexion conduite dès 2007 par le CREM-LESC et le Laboratoire d’acoustique musicale (LAM) qui souhaitent alors concevoir et produire une application répondant aux besoins des chercheurs en permettant une gestion collaborative des archives sonores numérisées et de leurs méta-données associées. Une interface de type web permettant une solution d’archivage audio « open source » est conçue par la société Parisson. Appelée Telemeta, cette interface est mise en ligne en mai 2011 avec le soutien financier du Ministère de la Culture et du TGE ADONIS du CNRS.

Cette plateforme a été au cœur du projet ANR DIADEMS (Description, Indexation, Accès aux Documents Ethnomusicologiques et Sonores) qui avait notamment pour objectif d’améliorer l’accès au fonds d’archives sonores du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative (LESC, UMR 7186). La librairie logicielle d’analyse TimeSide4 incluse dans Telemeta a été adaptée pour optimiser le processus de déploiement d’algorithmes et de méthodes de visualisation de données acoustiques (forme d’onde, spectrogramme, tempogramme…). Des algorithmes spécifiques ont ainsi été développés en lien avec les besoins des ethnomusicologues (détection de zones de parole, détection de zones de musique, localisation de démarrage de bande).

Le projet scientifique « Le rythme calypso à travers l’histoire : une approche en science des données » DaCaRyH

En poursuivant le développement de la plateforme Telemeta et celui de l’accessibilité aux archives, le projet franco-britannique DaCaRyH s’inscrit en partie dans la continuité du projet ANR DIADEMS. Financé conjointement par l’AHRC Care for the Future et le LABEX Les passés dans le présent, le projet DaCaRyH (mars 2016 – juillet 2017) associe des ethnomusicologues et des ingénieurs du CREM-LESC, CNRS – Université Paris Ouest Nanterre et des spécialistes des données du Centre de Musique Numérique (C4DM) de l’Université Queen Mary de Londres (QMUL, UK). Ce projet scientifique est placé sous la responsabilité de l’ethnomusicologue Aurélie Helmlinger (CREM-LESC, CNRS) et du Lecturer in Digital Media Bob Sturm (QMUL). S’ajoute à cette collaboration la participation du compositeur israélien Oded Ben-Tal, professeur associé en composition musicale à l’université de Kingston (KU), Londres.

Le projet DaCaRyH se propose d’enrichir la pratique de l’ethnomusicologie en confrontant les répertoires de musiques traditionnelles aux technologies informatiques et aux techniques d’extraction automatique de données musicales. Parallèlement, il s’agit de répondre aux enjeux informatiques et statistiques des Big Data en intégrant des exemples de musiques traditionnelles dans le développement de systèmes intelligents. La base de données scientifiques des « Archives sonores du CNRS – Musée de l’Homme » permet une mise en œuvre de ce projet.

L’un des objectifs du projet DaCaRyH est de développer des outils de reconnaissance rythmique intégrables dans la plateforme Telemeta. La conception de ces outils requiert un dialogue entre ethnomusicologues et data scientists. Ce dialogue entre communautés scientifiques participe aussi d’une structuration spécifique de la recherche et nécessite une approche critique de ce tournant numérique. Dédié au projet scientifique DaCaRyH, ce blog sera aussi un espace de réflexion sur les cultures numériques et le statut épistémologique de l’ethnomusicologie à l’ère du Big Data.

 

Indications bibliographiques

Thomas Fillon, Guillaume Pellerin, Paul Brossier, et Joséphine Simonnot. « An open web audio platform for ethnomusicological sound archives management and automatic analysis », 2014

Gérard, Brice. Histoire de l’ethnomusicologie en France (1929-1961), Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire des sciences humaines », 2014

Gérard, Brice. « Radio Thésards / Comment l’ethnomusicologie est devenue une discipline ? par France Culture Plus | Écoute gratuite sur SoundCloud » https://soundcloud.com/francecultureplus/radio-thesards-comment-lethnomusicologie-est-devenue-une-discipline.

Helmlinger, Aurélie. Pan Jumbie. Mémoire sociale et musicale dans les steelbands (Trinidad et Tobago). Nanterre, Société d’ethnologie, coll. « Hommes et musiques », 2012

Rouget, Gilbert. « Le Département d’ethnomusicologie du Musée de l’Homme ». L’Homme, no 171‑172, p.513‑23, 2004

Simonnot, Joséphine. « TELEMETA, un projet Web pour les archives sonores de la recherche ». Bulletin de liaison des adhérents de l’AFAS, no 36, 2011

Ethnomusicologie numérique

Ce carnet est créé en écho au projet de recherche pluridisciplinaire franco-britannique « Le rythme calypso à travers l’histoire : une approche en sciences des données (DaCaRyH) ». Financé conjointement par l’AHRC « Care for the Future » et le LABEX « Les passés dans le présent », ce projet rassemble des ethnomusicologues du CREM-LESC, CNRS – Université Paris Ouest Nanterre et des spécialistes des données du Centre de Musique Numérique (C4DM) de l’Université Queen Mary de Londres (QMUL, UK). Ancré dans les humanités numériques, ce projet a notamment pour but de développer des outils de reconnaissance rythmique intégrables sur la plateforme des archives sonores du CNRS-Musée de l’homme http://archives.crem-cnrs.fr/.