Luis Rodríguez Ponce, par amour il laissa le Maroc de sa jeunesse

Aunque soy un emigrante jamás en la vida yo podré olvidarte…,

“El Emigrante” (1949), Juanito Valderrama

Luis Rodríguez Ponce nait le 19 avril 1940 à Tétouan au Maroc, alors protectorat espagnol. Né de deux parents andalous provenant de la province d’Almería, son père est né dans le village de Alhama de Almería et sa mère à Larache, au Maroc. La famille de Luis était modeste, elle faisait partie des petits propriétaires européens. La famille Rodriguez élevait des cochons ; à l’indépendance du Maroc, avec leur 7 hectares de terre, ils se mirent à cultiver des tomates, des choux-fleurs et des patates. La vie de Luis changea du tout au tout quand son père mourut d’un arrêt cardiaque quand il avait à peine 12 ans, il n’a donc jamais pu rentrer à l’école, aujourd’hui il ne sait ni lire ni écrire. Rapidement, il devient malgré lui chef d’une famille nombreuse avec son frère Julio et reprend « l’entreprise familiale », ses voisins Marocains les aideront (« mes frères de sang » comme il a l’habitude de les nommer). Luis fit donc de l’arabe sa deuxième langue après l’espagnol ; le français, il l’apprendra plus tard sur le terrain (le Maroc ayant pour langue officiel le français et l’arabe).

Luis Rodríguez Ponce, Casablanca, 1961

Dans les années 50, la ferme prend fin, Luis et sa famille partent pour Casablanca trouver du travail chez son oncle, alors propriétaire d’un garage alfa Romeo. Luis et Julio travailleront dur pour subvenir aux besoins de la famille. À Casablanca, il rencontre la femme de sa vie, Colette Espinosa Francés, une Française d’origine espagnole. Ils se sont mariés le 25 janvier 1964 à Casablanca. Luis se met à son compte et devient patron du garage familial. Tout allait pour le mieux, les jeunes mariés eurent leur première fille, Ana. Cependant, la situation politique au Maroc se gâte, les Français sont mal vus, à maintes reprises la femme de Luis avouera avoir été victime de contrôle abusif par la police marocaine. Au vu des plus ou moins bonnes relations entre le Maroc et l’Espagne, la langue espagnole sauva Colette du pire lors d’un contrôle. Aujourd’hui tous deux se demandent encore que ce sont devenus leurs voisins français parqués dans des camions de police en direction d’on ne sait où. Luis et Colette assistent à ce changement soudain dans la société marocaine, considérée comme la plus prospère du Maghreb, Collette ne se sent plus bien au Maroc. La famille de Colette s’installe en France, à Lyon. Colette est meurtrie, elle ne cesse de pleurer chaque jour l’absence de sa mère ; lorsque Luis rentre du travail, il voit sa femme triste. Par amour, celui-ci décide de partir pour la France (un pays dont il ne connaissait que le Général de Gaulle) et de tout laisser derrière lui, y compris sa petite entreprise, et sa famille.

Luis et Colette arrivent en France durant l’hiver 1966. Les premiers temps furent difficiles, le jeune couple et leur fille, Ana (née à Casablanca en 1964), logent chez la sœur de Colette (avenue de Saxe, Lyon) jusqu’à ce que Luis trouve une situation stable dans un garage automobile. La même année, Luis tombe gravement malade, il n’était pas habitué à ce froid hivernal ; les médecins lui annoncent qu’il est atteint de tuberculose. Durant un an, Luis ne peut pas travailler, les médecins l’envoient même en cure à Hauteville, dans l’Ain. Colette, quant à elle, attend leur deuxième enfant, Louis, qui naitra finalement avec un père absent. Colette est inconsolable, elle redoute le pire, la mort de son mari. Luis est en proie aux doutes, il songe plusieurs fois à retourner au Maroc, son pays lui manque. Luis n’aimait pas la France au premier abord et se sentait isolé dans cette société « chauvine » et « raciste ». L’un de ses premiers souvenirs de ses débuts en France, c’est la neige, et mai 68, c’était la « révolution » sur la place saint Louis. En sortant de la maladie, Luis retrouve du travail, il continue en tant que mécanicien au garage Courtois dans le 7ème arrondissement. En 1968, le deuxième enfant du couple, Louis, est né à Lyon. En 1969, Luis et sa famille s’installent à Vénissieux, dans le quartier populaire des Minguettes. En 1970, ils auront leur troisième enfant, Véronique, et l’année suivante, Bruno, le petit dernier. Au sein de ce quartier mixte où cohabitent Espagnols, Portugais, Italiens, Polonais, Marocains, Algériens et Pieds-noirs, les enfants de Luis vivent une enfance heureuse. Les amis de Luis sont majoritairement pieds-noirs et espagnols ; par la suite, il rentrera en contact avec des Français par le biais du travail et de la vie quotidienne. Tous les étés, Luis ne peut résister à la tentation de prendre sa voiture avec sa femme et ses enfants et de retourner au pays pour voir sa famille, « l’été c’était Casablanca ». En passant par l’Espagne, Luis retrouve ses deux patries, les enfants découvrent peu à peu leurs racines. En 1976, Luis et Colette achètent un appartement à Santa Pola dans la Province d’Alicante, sûrement pour maintenir un lien direct avec l’Espagne ; le Maroc s’éloigne peu à peu de leurs horizons jusqu’à disparaître dans les années 80. Ce bel appartement deviendra le lieu de vacances des parents, des enfants, des oncles et des tantes, des cousins, et aujourd’hui, celui des petits et arrières petits-enfants. Luis et la famille Rodríguez quittent Vénissieux pour une vie meilleure et s’installent à Saint Bonnet de Mûre, C’est dans leur première maison, la villa comme ils l’appelaient, qu’ils élèveront leurs enfants devenus adolescents.

Les deux fils de Luis, après deux entreprises, décideront de monter une affaire dans le négoce de viande à Pusignan ; Luis et Collette s’installeront alors au-dessus de l’entreprise familiale. Luis prit sa retraite à 50 ans et décida avec Collette de mener une sorte de double vie : 5 mois en Espagne, et 7 mois en France afin de voir leur petite famille grandir. Successivement, les mariages de leurs enfants donneront 8 petits-enfants et 3 arrière-petits-enfants, tous partiront en Espagne pendant 2 mois chaque été.

L’Espagne est pour Luis son havre de paix ; s’il s’écoutait, il y resterait toute l’année, mais il reste avant tout attaché à sa famille et ne pas les voir lui briserait le cœur. Le Maroc ne représente plus qu’un souvenir lointain et agréable que Luis évoque à chaque fin de repas de famille, en toute intimité, les yeux larmoyants. Le Maroc est le pays ou git encore le corps de son père au sein d’un cimetière européen. En 2017, ses enfants décident de lui faire une surprise pour son anniversaire : lui offrir un billet/retour pour Casablanca. Rien n’avait changé si ce n’est de nouveaux quartiers résidentiels et un tramway flambant neuf. Le quartier de sa jeunesse est, quant à lui, resté intact.

Les habitudes de vie de Luis resteront espagnoles et pieds-noirs. Parfois, il s’attriste de constater que ses enfants ne parlent pas correctement l’espagnol, « lo chapurrean » comme il a l’habitude de répéter. Même si l’espagnol était parlé à la maison, les enfants apprirent le français dès leur plus jeune âge à l’école et au sein de leur milieu de vie, c’est ainsi que la langue de Molière prit le dessus sur la langue de Cervantes.

Luis y Colette, Alicante, 2023

Luis est le dernier rempart à l’oubli de ces deux cultures étroitement liées ; quand Luis partira, il emportera avec lui les dernières bribes d’un pays lointain de l’autre côté de la Méditerranée. Aujourd’hui, la chanson « Adieu mon pays » de Enrico Macias (symbole des pieds noirs juifs, espagnols et français) et « El Emigrante » de Juanito Valderrama sont ses deux étendards. La double nationalité, le pied à terre en Espagne, ainsi que les traditions familiales, seront les dernières traces de l’identité espagnole et méditerranéenne.

Texte rédigé par Esteban Rodriguez

José Carlos DE HOYOS
José Carlos DE HOYOS

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
José Carlos DE HOYOS (7 juin 2024). Luis Rodríguez Ponce, par amour il laissa le Maroc de sa jeunesse. Espagnols en Auvergne-Rhône-Alpes. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gqz


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