María Martínez Sorroche a 10 ans lorsqu’elle arrive en France. Elle est née en 1914 à Serón, un village andalou de la province d’Almería. Son père avait décédé en 1918 à cause de l’épidémie de grippe espagnole. Dans les années 1920, sa famille décide d’émigrer en France à la recherche de meilleures conditions de vie. L’initiative a été prise par son frère Juan, et sa mère, ses frères et sœurs l’ont suivi dans ce projet. La destination est Lyon, car il y a déjà des gens de Serón qu’ils connaissent -Remedios, une amie de sa mère. L’aide de ces amis facilite son arrivée dans la ville.

María Martínez Sorroche à son arrivée en France (Fonds privé de son fils Fredy Martínez)
La présence d’Espagnols en France était courante dans ces années-là, la France avait besoin de main-d’œuvre et pour beaucoup d’Espagnols, c’était l’occasion de trouver un travail mieux rémunéré que dans leur propre pays. María arrive à Lyon en 1925 à l’âge de dix ans ; en descendant du train, elle retrouve son frère aîné et ses amis de Serón. Ils les accueillent temporairement chez eux à Villeurbanne -dans une baraque, d’après María- puis trouvent rapidement leur propre logement dans la rue des Tanneries. Passer de l’espace de Serón à un petit appartement dans la ville industrielle et ouvrière de Villeurbanne est un choc pour la jeune Maria. Mais elle n’a pas d’autre choix que de s’habituer à sa nouvelle vie. Elle se souvient particulièrement du froid de l’époque et des problèmes liés à la langue française qu’elle ne connaissait pas. La chance de rencontrer d’autres Espagnols dans le quartier et dans l’immeuble où ils vivaient leur facilite la tâche.
Ils trouvent du travail dans la nouvelle et moderne usine de soie artificielle de Vaulx-en-Velin, à l’est de Lyon et de Villeurbanne. C’est là que Maria commence à travailler, bien qu’elle soit encore une enfant. Elle était si petite qu’elle devait monter sur les grosses bobines de fil pour atteindre les machines. Elle y rencontre des ouvriers de différentes nationalités : Arméniens, Italiens, Polonais, Russes, etc. Par exemple, l’une de ses contremaîtres était une Italienne. Dans le cadre de son travail, elle commence à apprendre le français, améliorant rapidement ses connaissances de base de la langue. L’usine fournit un nouveau logement à la famille, d’abord dans le village de Chassieu, puis dans les nouveaux logements construits à proximité de l’usine, dans la cité TASE de Vaulx-en-Velin.
Outre le travail, Maria se souvient des promenades les jours de repos et des sorties à Lyon pour faire des courses. Une période heureuse pour une jeune femme de son âge dans une ville où les Espagnols sont nombreux. Les femmes lavant dans le Rhône et les cimetières remplis de jeunes hommes morts pendant la Grande Guerre attirent l’attention de Maria. C’est dans ce milieu ouvrier qu’elle entend parler pour la première fois de l’anarchisme, à l’occasion de la mobilisation internationale pour sauver la vie de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, deux anarchistes italiens condamnés à mort et exécutés aux États-Unis en 1927.
Les problèmes d’intégration de sa mère et de sa grand-mère, ainsi qu’un problème bureaucratique, entraînent leur retour en Espagne. La famille se rend à Barcelone et ils trouvent du travail. La jeune María y vit l’avènement de la Seconde République et la forte mobilisation politique et sociale des années 1930. C’est dans contexte qu’elle commence son militantisme anarchiste au sein des Jeunesses Libertaires et du syndicat de la Confédération Nationale du Travail (CNT). Lorsque la guerre éclate en 1936, María n’hésite pas à s’engager et part au front avec la colonne anarchiste des « Aguiluchos ». Son activité militante et sa lutte antifasciste se poursuivent tout au long de la guerre.
Une fois la guerre terminée, Maria et une partie de sa famille partent en exil. Retour en France. Le français qu’elle avait appris dans les années 1920 lui est très utile pour communiquer pendant ces premières semaines d’exil. Elle franchit la frontière à pied pendant le rude hiver de 1939 et entame une période d’instabilité et de difficultés dans divers centres et villes d’accueil. Elle s’installe finalement à Pau, où elle reste avec son mari – Federico Martínez Pérez, également anarchiste – et leurs deux enfants. En exil, ils poursuivent leur militantisme libertaire. Curieusement, leurs fils – Héctor et Federico, “Fredy” – reviendront plus tard à Lyon. Le premier pour étudier à l’école d’ingénieurs de la ville (INSA Lyon) et le second pour étudier la sociologie à l’université de Lyon. C’est ce dernier qui restera définitivement dans la ville et qui sera le dépositaire des mémoires de sa mère. Ces mémoires, dans lesquels elle raconte sa vie, seront bientôt publiés en Espagne.
Óscar Freán Hernández (Université Lyon 2)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Óscar Freán Hernández (15 mars 2024). María Martínez Sorroche, un enfant espagnol dans le Villeurbanne des années 1920. Espagnols en Auvergne-Rhône-Alpes. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gqw