Une figure de segment transnational
Une figure de segment transnational
Compte-rendu de lecture
Ciré Ly, ‘Consciences musulmanes et voix citoyenne’,
Dakar, Action de Solidarité Islamique, 2011, 253 p.
par B. Niane
De prime abord, cette production-ci du Dr Ciré Ly paraît éparse, sans unité apparente, faite de contributions diverses dans des journaux, d’éditoriaux notamment dans le journal de l’ONG Action de Solidarité Islamique (ASI), de communications à des rencontres, etc. Mais une lecture plus attentive, de ‘déconstruction’ comme dirait le philosophe Jacques Derrida, ouvre une possibilité d’explicitation d’un implicite récurrent. Ce qui paraît répétitif relèverait plutôt du dévoilement progressif d’une figure d’acteur radical -sans être pour autant dogmatique- adoptant constamment une posture inclusive, une pédagogie de l’exemple.
En cela, l’ouvrage est bien un palimpseste dont le fil conducteur demeure la défense et l’illustration de l’orthodoxie (au sens d’une interprétation la plus pertinente pour un contexte donné) islamique autour du triptyque : i) amitié, ii) famille, iii) militantisme musulman (solidarité religieuse – démocratie citoyenne et participative). Pour d’aucuns, ceci pourrait paraître comme une lecture assez réductrice par rapport à tous les thèmes ‘cachés’, abordés par l’auteur. Mais elle permet néanmoins une analyse, une tentative d’intelligibilité d’un corpus, afin de pouvoir positionner l’auteur par rapport à une problématique majeure de nos jours : les acteurs et processus de production des savoirs et postures dans un monde fortement globalisé et de concurrence.
En effet, dans le village planétaire qu’est devenu le monde, il se mène une lutte acharnée pour disposer d’instances de célébration, de légitimation de postures et d’objectifs en vue d’un développement humain (mais lequel ?). Autrement dit, un des enjeux majeurs de notre civilisation est sans conteste la production, le contrôle et la circulation de connaissances, de sens, en vue de déterminer les comportements, les choix de trajectoires sociopolitiques et/ou culturelles, in fine de modèle sociétal.
Pour participer et surtout rester dominant dans cette lutte de positionnement, il importe de disposer de ‘segments transnationaux’. Ces derniers seraient des organismes, des individus ou groupes d’individus qui, par-delà les frontières nationales, partageraient les mêmes valeurs, des priorités, des goûts, des normes d’action et de célébration. Du coup, ils pourraient et devraient jouer un rôle d’interface pour la transmission et l’imposition de postures et de rationalités homogénéisées. Dans la pensée islamique, cela correspondrait à des ‘djihatistes’ au sens noble du terme.
L’auteur, à travers les textes constitutifs de l’ouvrage, participe, dans une large mesure, à ce « jeu » (au sens bourdieusien du terme) pour ennoblir les règles et les acteurs d’un champ, et contribuer ainsi à leur rayonnement, à « la connaissance et reconnaissance » (inculcation) de leur « noblesse » par un plus grand nombre de citoyens d’ici et d’ailleurs. Sans être exhaustif, quelques repères (tirés au hasard de l’ouvrag Une figure de segment transnational
e) peuvent être posés pour étayer une telle assertion.
Les textes consacrés à El Hadji Omar Tall et à El Hadji Malick Sy (pp. 128-146) sont bien des plaidoyers pour la réhabilitation de l’histoire sociale du terroir, pour la défense d’une identité culturelle longtemps niée par la puissance colonisatrice, sans oublier la tolérance. Ils sont en outre des démonstrations de la capacité d’adaptation, de retraduction de connaissances par des intellectuels africains en vue de produire des savoirs situés, aptes à contribuer à un développement social relativement endogène, tout en étant conforme aux préceptes de l’islam.
Quant aux textes sur les daaras modernes (pp. 224-233), ils posent la problématique de modèles alternatifs et performants d’éducation, de formation pour l’atteinte d’un des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) : une scolarisation de qualité pour tous et tout au long de la vie. Pour espérer relever un tel défi et compte tenu du fait que les approches classiques (système formel d’éducation en français notamment) semblent avoir atteint leurs limites de progression en matière d’enrôlement et de diversification de l’offre éducative, notamment par rapport à des segments de la population relativement défavorisés, les daaras constituent pour l’auteur une alternative crédible et porteuse.
Les témoignages faits sur Ibrahima Ly (pp. 70-72), Amadou Racine Ly (pp. 159-163), Amadou Moctar Mbow (pp. 244-249), Cheikh Hamidou Kane (pp. 234-239), Abdou Wahab Doucouré (pp. 121-123), … apparaissent à bien des égards comme une formation à des valeurs cardinales comme l’engagement permanent au service d’une cause juste, l’amour du travail bien fait, la constance dans l’amitié, la préservation de la famille, etc. A travers plusieurs textes, l’auteur montre sa foi dans la nécessité d’une solidarité agissante envers les démunis, d’un engagement citoyen aussi bien au niveau national, que dans une ‘umma’ islamique prenant en charge le dialogue des cultures, des religions, des appartenances politiques, etc.
Au demeurant, nombre d’études tendent à montrer que la pérennité d’une organisation, d’un système d’action, repose essentiellement sur la promotion de trois éléments : la capacité à produire (fabriquer) des connaissances – la formation de ceux devant transmettre, inculquer ce savoir constitué – la circulation, la dissémination (facilitation) desdites connaissances. Et l’ouvrage, ainsi que l’action de l’auteur, s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Boubacar Niane (27 août 2012). Une figure de segment transnational. Elites - Savoirs - Postures. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/oiux

