América : Cahiers du CRICCAL
Réalisme virtuel contre réalisme magique : préface et nouvelles de
McOndo
Stéphanie Decante
Resumen
Realismo virtual versus realismo mágico : prefacio y cuentos de McOndo.
En 1996, dos autores chilenos, Alberto Figuet et Sergio Gomez, editabanuna antologia de dieciséis cuentos bajo el título de Mc
Ondo (Santiago, Ed. Mondadori, 1996) El prefacio del libro, si bien sus autores se negaron a asumirlo como manifiesto, tiene
visos de programa, enuncia los objetivos que federan estos cuentos. Su principio es distanciarse del realismo macondiano, un
hito de la letras hispanoamericanas, para apuntar hacia un relismo macintoshiano, como lo sugiere el título. La provocadora
declaration de A. Fuguet : « Estamos hasta aqui de oir que America Latina es puro realismo mágico, que si uno no vuela, no es
latinoamericano. Estos, claro, nada tienen en común con la magia del realismo macondiano de Garcia Marquez, pero si mucho
que ver con el realismo de las urbes cosmopolitas y los avatares de las vidas privadas de sus autores », propone otra identidad
cultural que conlleva otra expesión literaria.
Para ver que concepto del realismo involucra esta línea de la escritura, se dilucidan las principales ideas del prefacio, para
luego confrontarlas con los cuentos de esta antología. Inevitablemente, vuelven a tocarse las características formales comunes
(incipit, instancia narrativa, innovaciones, importancia de los diálogos...).
Más alla de las consideraciones de experimento formal, del aprovechamiento de una tecnologia de punto, que solicita al lector
deseoso de « star al dia » estos cuentos dan pie a una reflexión sobre la representation cultural y sobre la incidencia de nuevos
recursos técnicos, mediáticos, en la estrategia escritural.
Citer ce document / Cite this document :
Decante Stéphanie. Réalisme virtuel contre réalisme magique : préface et nouvelles de McOndo. In: América : Cahiers du
CRICCAL, n°25, 2000. Les nouveaux réalismes, v2. pp. 105-114;
doi : [Link]
[Link]
Fichier pdf généré le 16/04/2018
Réalisme virtuel contre réalisme magique :
préface et nouvelles de McOndo
Toute fiction propose, d'un même mouvement, le
plaisir du récit de fiction et un discours sur le monde.
Henri Mitterand, Le discours du roman, 1 980.
En 1996, deux jeunes auteurs chiliens, Alberto Fuguet1 et Sergio Gomez2,
livrent au public et aux media une anthologie de dix-sept nouvelles
hispano-américaines réunies sous le titre génialement provocateur de
McOndo .
Ce titre surprenant, loin d'être dû à une malencontreuse faute de
frappe, constitue un clin d'œil iconoclaste au village mythique de l'œuvre de
Gabriel Garcia Marquez. Une présentation des deux éditeurs explicite la
provocation en déclarant la guerre au « réalisme magique macondien » qui a
fait date dans les lettres hispano-américaines, au nom d'un « réalisme virtuel
mcondien » (sans le « a »!), jugé plus à même de rendre compte de la réalité
latino-américaine de cette fin de siècle.
McOndo, McDonald's, Macintosh... autant de déclinaisons possibles
pour ce titre, qui se veut emblématique d'une certaine « modernité » latino-
américaine. C'est ce que laisse entendre Alberto Fuguet, dans une
déclaration de presse :
Estamos hasta aquî de ofr que America Latina es puro realismo mâgico, qui si
uno no vuela, no es latinoamericano. Estos [cuentos], claro, nada tienen en comûn con
la magia del realismo macondiano de Garcia Marquez, pero si mucho que ver con el
realismo de las urbes cosmopolitas y los avatares de las vidas privadas de sus autores.4
Par cette déclaration, Alberto Fuguet pose cette anthologie comme un
geste de révolte face à la médiatisation d'une certaine image, caricaturale,
passéiste, folklorique, de l'Amérique Latine. Affirmant la présence d'une
nouvelle identité culturelle, il se pose au centre des débats sur la
problématique modernité de l'Amérique Latine5. Mais il propose également,
1. Alberto Fuguet (1964), auteur de Sobredosis Barcelona, Santiago: Planeta, 1990, Mala onda,
Barcelona, Santiago: Planeta, 1991, Por favor, rebobinar, Santiago: Planeta, 1994, et Tinta roja
Barcelona, Santiago : Alfaguara, 1995.
2. Sergio Gomez (1966), auteur de Adiôs, Carlos Marx, nos vemos en el cielo, Santiago : Planeta, 1992,
Vidas ejemplares, Santiago : Planeta, 1994, et El labio inferior, Barcelona : Seix Barrai, 1998. Directeur
de l'atelier d'écriture « Zona de contacte » du quotidien El Mercurio, il est co-éditeur avec Alberto Fuguet
des deux anthologies Cuentos con walkman, Santiago : Planeta, 1993 et Disco duro, Santiago : Planeta,
1994.
3. Alberto Fuguet, Sergio Gomez, éds., McOndo, Barcelona : Ed. Mondadori, 1996.
4. Alberto Fuguet, « La sociedad de los escritores "Mac' », in Caras n°220, Santiago, 9-IX-96, p. 56-58.
5. Voir à ce propos les débats, dans un registre bien plus sérieux, qui ont eu lieu autour des textes de
106 Stéphanie Décante
dans un pari pour le moins hasardeux, de lui faire correspondre une nouvelle
forme d'expression littéraire, un nouveau réalisme: le « réalisme virtuel ».
Il serait nécessaire de se demander quelle est la portée littéraire de ce
projet, et le sens éventuel de cette substitution d'adjectifs autour du terme de
« réalisme ».
Afin de mesurer l'intérêt de cette anthologie, il importera de se
demander à quel type de projet elle correspond; de quel ordre (médiatique,
culturel, littéraire...) sont ses enjeux.
Une approche du paratexte permettra de comprendre et de peser les
enjeux médiatiques de cette provocation iconoclaste. Dans un second temps,
on s'attachera à voir en quoi cette anthologie prétend correspondre à un
projet culturel identitaire, posant en particulier un espace-temps censé être en
accord avec la « nouvelle » réalité culturelle de l'Amérique Latine. Enfin, on
verra à quel projet littéraire pourrait répondre l'opposition réalisme
magique/virtuel, se demandant si cette opposition ne pourrait pas être une
stratégie pour faire de cette littérature à la fois un récit de cette réalité
virtuelle et un discours (critique ?) sur les codes de cette virtuelle « réalité ».
I- L'anthologie comme produit médiatique provocateur
L'anthologie McOndo s'affiche, dans sa promotion médiatique et à
travers son paratexte (titre, illustration et quatrième de couverture) comme
un geste iconoclaste face à la tradition du réalisme magique, ses
représentants et les symboles qu'elle véhicule. Un texte de présentation
justifie cette attitude provocatrice, tout en lançant une amorce de réflexion
sur l'identité latino-américaine, telle qu'elle est perçue par le public
international.
Elle part d'une anecdote édifiante : deux jeunes auteurs latino-
américains partent aux Etats-Unis, pensant bénéficier d'un climat editorial
qui leur est favorable (lo latino esta hot, como dicen alla). Or, ils se voient
refuser la publication de leurs manuscrits « por faltar al sagrado côdigo del
realismo mâgico »... Le récit de cette anecdote se fait sur un ton ironique et
exaspéré. Cependant, la leçon qui en est tirée est à la fois nuancée et précise :
No desconocemos lo exôtico y variopinto de la cultura y costumbres de
nuestros
reduccionistas.1
paises, pero no es posible aceptar los esencialismos
Ce n'est donc pas directement l'œuvre de Gabriel Garcia Marquez qui
est fustigée. L'auteur, insolemment surnommé el arcângel San Gabriel, est
critiqué dans la mesure où, incarnant aux yeux du public international
F archétype de Fauteur latino-américain, il a suscité des vocations douteuses,
jugées plus commerciales que littéraires. Les auteurs visés, de façon plus ou
moins indirecte sont : Laura Esquivel (Como agua para chocolate « que
arrasa con la taquilla »2), mais aussi les auteurs de l'exil, (sumergidos en las
Jiirgen Habermas, sur la postmodernité ou la modernité inachevée de l'Amérique Latine.
1 . « Presentation », in McOndo, op. cit., p. 9-1 1.
2. Ibid, p. 9.
RÉALISME VIRTUEL CONTRE RÉALISME MAGIQUE. McONDO 1 07
aguas de lo politicamente correcte f. On peut alors penser à des auteurs au
succès international tels que Luis Sepûlveda2, Ariel Dorfman ou Isabel
Allende (en ce que concerne le Chili).
De même, ce n'est pas le réalisme magique qui est fustigé, mais sa
dérive systématique comme recette commerciale de seconde main, guidée
par les attentes d'un public avide de folklore et d'exotisme faciles. Selon les
auteurs, cette dérive donne à voir une image injustement réductrice de
l'Amérique Latine. Elle véhicule des biens symboliques « politiquement
corrects », mais qui ne sont plus en accord avec la réalité latino-américaine
de cette fin de siècle.
L'accusation portée par ces jeunes auteurs n'a rien de très nouveau ni
de très original. Elle s'inscrit dans un débat bien plus général, mené par
historiens, philosophes et sociologues, sur la problématique de la modernité
et/ou de la postmodernité latino-américaine. Au Chili, elle a déjà été
formulée, entre autres, par le critique culturel José Joaqufn Brunner pour qui
le macondismo correspond à une idéologie nostalgique qui exalte une nature
exubérante et primitive, et une vision passéiste, « en résistance à
l'avènement de l'ère moderne ».3
De même, des auteurs contemporains, tels que le poète Oscar Hahn,
ou les romanciers Diamela Eltit et Reinaldo Arenas, ont perçu, dans le
ressassement actuel du réalisme magique, un danger pervers pour l'image de
la culture latino-américaine (« Magical realism or the cult of
underdevelopment », a titré Reinaldo Arenas, dans un article lucide à ce
sujet4).
Ces signatures de prestige ont ainsi permis aux jeunes auteurs de
cautionner la validité de leur projet, et de l'inscrire dans un débat « à l'ordre
du jour ». Elles ont donné un certain poids, une certaine légitimité, au
battage médiatique (dans la presse, mais aussi sur internet, comme il se doit)
qui a accompagné la publication de cette anthologie. Il est difficile de nier
que la prolifération de ces réflexions n'est pas le fruit d'un calcul médiatique
et editorial. Quoi qu'il en soit, elle donne plus de poids à l'anecdote relatée
dans la « Présentation », et plus de légitimité à l'attitude rebelle de ces
jeunes auteurs. Ceux-ci peuvent alors se poser comme une génération
émergeante, qui vient prendre la relève d'une littérature canonique à
l'agonie.
Ainsi, les buts de cette anthologie sont ouvertement annoncés dans la
présentation. Il s'agit pour ces jeunes auteurs de : ver si teniamos pares et de
1 . David Gallagher, « La creaciôn de un Chile nuevo », in Gaceta del Fondo de Cultura Econômica
n°275, Mexico, 2-XI-93, p. 48-51.
2. A ce propos, l'éditeur Carlos Orellana remarque que Luis Sepûlveda n'a joui au Chili que d'un succès
très tardif (1994), bien postérieur à son encensement en Europe. Voir C. Olivârez (éd)., Nueva Narrativa
Chilena, Santiago : Ed. LOM, 1997, p. 51.
3. José Joaqufn Brunner, « Discurso contra el macondismo », in Faride Zerân, Al pie de la letra,
entrevistas de fin de siglo, Santiago : Ed. Grijalbo, 1995, p. 389-397.
4. Cité par Alberto Fuguet, in « I am not a magic realist ! », article publié sur internet,
[Link] 1. html
108 Stéphanie Décante
ayudar a promocionar voces perdidas [...] por no responder a los cânones
establecidos y legitimados.
La récurrence du champ sémantique de la vente (quieren venderle al
mundo...), et l'ambition d'une reconnaissance internationale (queremos
ofrecerle al pûblico international cuentos distintos), posent cette littérature
comme véhicule de biens symboliques, étroitement liés à des enjeux
médiatiques et commerciaux1. Le choix de Mondadori, maison d'édition
italienne dotée d'une filiale espagnole et d'un appareil de diffusion efficace,
n'est sans doute pas étranger à ces considérations. En ce sens, les
mécanismes de promotion médiatique déployés ici rappellent étrangement
ceux du « boom » des années 602.
L'ensemble du paratexte contribue à traduire de façon symbolique la
promotion d'une attitude iconoclaste. On a mesuré le poids ironique du titre,
qui est à la fois un hommage et une irrévérence au père du réalisme magique.
Il représente l'interférence du réalisme virtuel (symbolisé par la marque
Macintosh) dans la tradition du réalisme magique (Macondo). Ce titre est
défini à la fois comme un jeu (McOndo es, claro, un chiste, una sâtira, una
talla3) et comme une marca registrada, inscrite dans une logique médiatique.
On retrouve ce même jeu dans l'illustration de couverture, par le sort
qui est réservé à la peinture de Durer... La pomme que tient Eve dans sa
main se voit remplacée, grâce à la magie de l'informatique, par la pomme
bigarrée, emblématique de la marque d'ordinateurs « Apple ». L'insolence
transculturelle est évidente, elle s'accompagne d'un choc visuel, d'autant
plus que les couleurs vives de la pomme (la qualité numérique de l'image,
également) viennent perturber l'harmonie des couleurs douces et dorées du
tableau original.
Enfin, la quatrième de couverture se caractérise par sa légèreté. Elle
insiste sur la jeunesse des auteurs et reprend un des extraits les plus
provocateurs de la présentation. Cet extrait précise le propos de cette
anthologie: mettre un terme à une tradition littéraire et culturelle en
décadence, au nom d'une nouvelle identité culturelle dont est posée la
fondation.
II- Le projet identitaire: le récit d'une Amérique Latine « virtuelle » et
« mcondienne »
L'anthologie McOndo se fonde sur la définition d'un espace-temps,
résolument contemporain, résolument moderne, et latino-américain.
Le choix des auteurs correspond à des critères générationnels ; ceux-ci
sont nés entre 1959 (date de la révolution cubaine), et 1962 (date de
l'apparition de la télévision en Amérique Latine). Ces deux dates sont
symboliques à la fois d'une position idéologique et d'une pratique culturelle.
1. Ce qui explique également en partie la référence à l'œuvre de Gabriel Garcia Marquez, à la fois best
seller et reconnu comme valeur littéraire.
2. Voir à ce propos, José Donoso, Historia personal del boom, Santiago : Alfaguara, 1998.
3. « Presentation », in McOndo, op. cit., p. 12.
RÉALISME VIRTUEL CONTRE RÉALISME MAGIQUE. McONDO 1 09
Selon le texte de présentation, les auteurs réunis dans l'anthologie n'ont
connu que très indirectement l'enthousiasme et l'engagement
révolutionnaires, en revanche ils ont été marqués par la diffusion d'une culture
internationale, et d'une logique consumériste dans lesquelles ils ont baigné à
travers les media. Enfin, ces critères générationnels peuvent être enrichis par
une référence au boom littéraire des années cinquante ; ces auteurs en
seraient en quelque sorte les enfants terribles, en révolte œdipienne contre
leurs prestigieux parents.
Mais la définition d'un espace-temps s'applique également au cadre
fictionnel des nouvelles, posé d'emblée, de façon prescriptive, par les
auteurs de la présentation:
Nuestro pais McOndo es mâs grande, sobrepoblado y lleno de contamination,
con autopistas, tv -cable y barriadas. En McOndo hay McDonald's, computadores Mac
y condominios, amén de hoteles cinco estrellas construidos con dinero lavado y mails
gigantescos.2
A l'injonction des deux éditeurs, certains auteurs ont répondu de façon
littérale, situant leur récit dans un Mac Donald's (« Mi estado fîsico », de
Martin Rejtman), sur une autoroute (« Buenas noches », de Ray Loriga; « El
vértigo horizontal », de Juan Forn), ou mettant en scène des personnages
obsédés par l'an 2000, nommés « los Irrealistas Virtuales » (« Senales
captadas en el corazôn de una fiesta », Rodrigo Fresân).
Mais au-delà de ces tentatives qui confinent à l'exercice de style
maladroit et systématique, il faut reconnaître une certaine récurrence dans le
choix d'espaces urbains, marqués par le luxe et les avatars de la modernité
(voitures, pollution), et les atmosphères confinées (discothèques, fêtes). De
même, les choix temporels sont généralement liés au quotidien de la vie
contemporaine, et les références au passé se limitent à l'évocation de
l'enfance des personnages, voire à « l'âge d'or perdu des années 80 ». Bien
évidemment, ces caractéristiques contrastent singulièrement avec les grands
espaces ruraux, les vastes plages temporelles, les évocations d'un passé
mythique et d'un âge d'or pré-colonial, plus propres au réalisme magique.
En outre, ces espaces sont accompagnés de références culturelles, par
lesquelles se définit l'identité socio-culturelle et esthétique de ce pais
McOndo. A ces références correspond le choix du personnel romanesque,
généralement jeune et issu des classes favorisées de la société. Ces
personnages sont en quelque sorte les membres d'une même « tribu »,
côtoyant les milieux étudiants, du show business ou de la publicité. Ils ne
connaissent ni conflits sociaux, ni engagements politiques, ni luttes des
classes. Leur musique favorite est celle du rock des années 80-90, leurs films
préférés sont nord-américains, leur nourriture est « importée » et réchauffée
au four à micro-ondes, et leur langage est fortement imprégné de l'argot,
voir du « slang » nord-américain. Là encore, les caractéristiques
1 . Ce qui est souligné dans la « Presentation », in McOndo, op. cit., p. 14.
2. Ibid, p. 15.
110 Stéphanie Décante
référentielles, thématiques, esthétiques et linguistiques du réalisme magique
ont été mises au rebut.
Dans de telles conditions, les grandes épopées collectives laissent la
place aux petites aventures individuelles, et les interrogations identitaires se
font, selon Alberto Fuguet, à une autre échelle :
El gran tema de la identidad latinoamericana (^quiénes somos?) pareciô dejar
paso al tema de la identidad personal (^quién soy?). Los cuentos de McOndo se
centran en realidades individuates y privadas.1
Cette donnée semble avoir des conséquences sur le statut du narrateur
et sur le pacte de lecture. Ainsi, la plupart des auteurs (dix sur dix-sept) ont
recours à une narration à la première personne du singulier, le plus souvent
au présent, temps ambigu dans lequel se dissolvent les oppositions
habituelles entre l'objectif et le subjectif, le narrateur et l'auteur, l'histoire et
le monologue ; temps défini par Mariano Baquero comme celui de
l'identification du lecteur2. Le narrateur n'hésite pas à y interpeller celui-ci,
tissant avec lui des liens de complicité et recourant au ton de la confidence.
Les structures énonciatives de ces nouvelles, leurs étroits liens
thématiques avec la contingence tendent à les assimiler à la chronique, ce qui
confirme le projet de « représentativité », et le rôle de reflet qui, dès la
« Présentation », est assigné à cette production littéraire. Fuguet interprète
cette tendance en fonction d'une morale individualiste qui a gagné la société
contemporaine, comme « herencia de la fiebre privatizadora mundial ». Il
met ainsi l'accent sur des correspondances directes entre réalité culturelle et
expression littéraire. Et corrobore ce présupposé réaliste en définissant
l'écriture comme la transmission d'un écho socio-culturel : en todos
nosotros esta sin duda el eco de una misma tribu colonizada.
Malgré tout, nous sommes en droit de nous demander si le rôle
assigné à cette littérature mcondienne se limite à rendre compte de la
« nouvelle réalité » latino-américaine, moderne, urbaine, brillante,
cosmopolite et individualiste, en parlant depuis le cadre réduit et défini de
cette réalité, de cette virtualité, vue comme reflet de la modernité... Si ses
auteurs n'en sont que les chantres, fidèles, insouciants et enthousiastes. Bref,
si cette littérature n'est qu'un simple récit de la modernité latino-américaine.
A moins que l'on ne puisse y lire un discours critique qui joue avec les codes
mêmes de celle-ci ?
Il importe alors de ré-interpréter le sens de l'opposition entre réalisme
magique et réalisme virtuel, afin d'en dégager éventuellement les
potentialités littéraires.
1. Ibid, p. 13.
2. voir à ce propos Mariano Baquero Goyanes, Estructura de la novela actual, Madrid : Ed. Castalia,
1995.
3. « Presentation », in McOndo, [Link]., p. 18.
RÉALISME VIRTUEL CONTRE RÉALISME MAGIQUE. MCÛNDO 111
III- Le projet littéraire : vers une ré-interprétation de l'opposition entre
réalisme magique et réalisme virtuel. L'apparition d'un discours
critique ?
On l'a vu, la littérature mcondienne se pose à partir de la définition
d'un cadre socio-littéraire et fictionnel précis (moderne, cosmopolite, etc.),
censé représenter la nouvelle réalité culturelle latino-américaine.
La présentation de l'anthologie pousse à lire en ces nouvelles le récit
de cette réalité, selon le principe du « reflet direct », propre à la tendance la
plus traditionnelle du réalisme.
En outre, la facture générale des nouvelles — leur structure
spatiotemporelle, leur système de références culturelles et leur structure
narrative — offre une cohérence apparente qui peut laisser lire en elles le
récit de la modernité latino-américaine, depuis cette même modernité.
Selon cette logique, l'intérêt de l'opposition entre réalisme magique et
réalisme virtuel serait relativement limité, se résumant à l'opposition entre
deux adjectifs, qui qualifient deux périodes et deux images culturelles de
l'Amérique Latine. L'une serait liée à l'ère « dépassée » du magique, des
années 60 à 70, et l'autre à l'ère du virtuel, c'est-à-dire de la modernité, de
l'informatique, des années 90.
Cependant, ces deux adjectifs présentent un intérêt dans la mesure où
ils posent une certaine antinomie avec le terme de « réalisme », offrant la
possibilité de développer en lui toute une charge créative et critique, qu'elle
joue sur le « magique » ou sur le « virtuel ». En outre, selon le théoricien
littéraire Henri Mitterand, le réalisme ne peut pas seulement être compris
comme un récit de la réalité, mais devrait également être déchiffré comme
un discours sur la réalité1.
Dans ces conditions, il vaudrait la peine de faire le pari de lire ces
nouvelles au-delà du simple récit, de la chronique d'une « nouvelle réalité ».
Il faudrait alors se pencher sur la représentation de cette « réalité » dans les
récits, et partir à la recherche de failles productrices de sens qui dévoileraient
éventuellement un certain discours critique.
Si l'on observe la structure générale de ces nouvelles, on perçoit un
mouvement déceptif, où l'enthousiasme initial pour la modernité se heurte à
des obstacles et débouche sur une désillusion. Par exemple, le train de vie
brillant d'un publicitaire se heurte à la précarité du monde qui l'entoure
(« Pulsion », de Leonardo Valencia), les ambitions de succès de jeunes
musiciens de rock qui s'identifient à leurs idoles se heurtent à l'indifférence
et l'incompréhension de leur public (« La noche de una vida dificil », de
David Toscana), ou encore les fantasmes sexuels débridés d'un jeune garçon
se heurtent à ses propres interdits qu'il ne peut assumer (« Peter Pan WC »,
de José Angel Mafias)... Autant de confrontations entre fantasme, illusion et
réalité.
1. Henri Mitterand, Le discours du roman, Paris : P.U.F., p. 11-18.
1 12 Stéphanie Décante
Ces confrontations déceptives sont parfois liées de façon plus évidente
avec les fantasmes véhiculées par les media, qui se heurtent à la réalité de la
vie quotidienne (« La gente de latex », de Naief Yehya). On peut lire dans
cette nouvelle, fort intéressante de par sa structure narrative, une allégorie de
l'Amérique Latine aux prises entre ses fantasmes de modernité et la réalité
de son développement inachevé. La vanité de l'ambition débouche sur un
récit qui confine à l'absurde et où les liens logiques disparaissant au profit de
la superposition de faits et d'impressions banales. Dans cette nouvelle, la
banalité de la vie quotidienne se trouve en tension permanente avec les
machines à rêves et illusions que sont les media. Ce décalage entre le réel et
la virtualité développé par les media constitue ici un noeud thématique
récurrent, à l'origine de l'écriture.
On peut alors comprendre l'adjectif virtuel en son sens premier, c'est-
à-dire « qui a la possibilité d'être, mais ne l'est pas réellement »\ Cet
adjectif deviendrait alors synonyme d'illusion, réduisant la modernité à une
sorte de miroir aux alouettes.
La déclaration d'Alberto Fuguet reprendrait alors tout son sens :
Hispanoamérica nos parece tan realista mâgico (surrealista, loco,
contradictorio, alucinante) como el pais imaginario donde la gente se éleva
o predice el futuro y los hombres viven eternamente.2 Celui-ci en vient
curieusement à établir une correspondance entre réalisme magique et
réalisme virtuel, en les liant par une série d'adjectifs qui résument les
contradictions profondes de la réalité culturelle latino-américaine actuelle.
Nuestro McOndo es tan latinoamericano y mâgico (exôtico) como el
Macondo real (que, a todo eso, no es real sino virtual)?
Ce jeu rhétorique entre les adjectifs « virtuel » et « magique » trouve
peut-être son sens dans les mécanismes de construction poétique. En effet, a
priori, les espaces mcondiens ne sont pas propices à l'irruption du magique
tel que l'on peut l'observer dans le village de Garcia Marquez. En revanche,
l'omniprésence de la technologie peut faire des prouesses, à moins que la
magie de l'argot des jeunes citadins ne s'en charge. C'est ce que suggère
ludiquement Alberto Fuguet : todo puede pasar, claro que en el nuestro,
drogados.4
cuando la gente vuela es porque anda en avion o estân muy
Ainsi, progrès technologiques et richesse du langage de la jeunesse urbaine
pourraient constituer des sources de magique.
On peut alors supposer que les techniques du réalisme magique sont
reprises par ces tenants du réalisme virtuel. En effet, on observe chez tous les
auteurs qui apparaissent dans cette anthologie un même jeu sur la réalité et
les illusions de réalité créées non plus par la magie des sorciers, mais par
celle des media. Le discours de la modernité médiatique se lie alors à un
discours sur la modernité. Une modernité hybride, chaotique et dangereuse
1. Définition du Petit Robert de la Langue Française.
2. « Presentation », in McOndo, op. cit., p. 15.
3. Ibid.,p.l5.
4. Ibid, p. 15.
RÉALISME VIRTUEL CONTRE RÉALISME MAGIQUE. MCÛNDO 113
de par les illusions, désillusions et confusions qu'elle suscite, comme dans
toute société soumise aux jeux des simulacres médiatiques.
C'est alors qu'on pourrait voir dans l'illustration de couverture une
condamnation morale, où la pomme, fruit de l'arbre de la connaissance du
bien et du mal, origine de tous les maux de l'homme, est substituée par un
symbole de la modernité virtuelle, par le biais du logo de la grande firme
internationale « Apple ». Une modernité vécue sur le mode du désir, qui
serait condamnée comme l'origine de tous les maux.
Conclusion
Au-delà de l'évidente provocation médiatique que constitue cette
anthologie, on peut se demander à quelles réelles interrogations identitaires
elle correspond, et dans quelle mesure elle pourrait fonder une nouvelle
forme de réalisme. Mettant en scène le jeu de miroir aux alouettes auquel se
trouve confrontée la « modernité » latino-américaine dans son quotidien de
cette fin de siècle, elle appelle peut-être à concevoir autrement la littérature,
comme le suggère Fuguet lui-même : « Nueva literatura o nueva perspectiva
para ver la literatura »', en exprimant tous ses doutes.
Force est de constater que cette anthologie ne parvient pas à constituer
un projet littéraire homogène et achevé. On peut y voir en revanche une
expression littéraire qui cherche encore sa voie. En ce sens, le critique Javier
Edwards R. fait preuve d'une certaine lucidité en affirmant que McOndo no
entrega una literatura de reemplazo sino de interregno.2
McOndo constitue, nous semble-t-il un geste intéressant, bien que ce
geste semble s'épuiser en lui-même, et à travers les polémiques qu'il a
suscitées. Prétendant proposer une nouvelle forme de réalisme, « virtuelle »,
cette littérature ne semble en fait présenter qu'une nouvelle thématique, alors
que ses innovations formelles se font encore attendre. Ses présupposés
ambigus, finalement et malgré tout réalistes, et sa tendance à la chronique
l'ont soumise aux critiques les plus acides, au nom de sa « non-
représentativité » de la réalité culturelle latino-américaine, voire de
« l'indécence morale » de celle-ci. Nous nous limiterons à signaler deux
critiques, l'une, de Luis Sepûlveda, qui voit en ces auteurs des hijitos de su
papa ; l'autre, de Raquel Olea, qui décèle et condamne ce facteur commun
qu'est el éxito râpido y la referenda acritica al sistema neoliberal
dominante*.
Ces deux critiques sont révélatrices d'une certaine conception de la
littérature, fortement imprégnée de critères idéologiques et de présupposés
réalistes; elles laissent peu de place à l'autonomie du champ littéraire, et à la
liberté de ce type d'expérience, qui malgré ses faiblesses et son manque
1. Ibid, p. 16.
2. Javier Edwards R., « McOndo o la colonization definitiva », in El Mercurio, Santiago, 26-X-96, p. 5.
3. Luis Sepûlveda, « Una literatura light », in La Epoca, Santiago, 12-XH-96, p. 3.
4. Raquel Olea, « Innovaciones y novedades. ^Quién es quién en la actual narrativa chilena? », in El
Canelo, n°76, Santiago, nov. 96, p. 40-41.
1 14 Stéphanie Décante
d'aboutissement, représente, nous semble-t-il, un certain intérêt, ne serait-ce
que socio-littéraire.
En effet, au centre d'une interférence entre phénomènes commerciaux,
médiatiques, culturels et idéologiques, cette production littéraire se trouve
aux prises avec un contexte socio-littéraire complexe qu'elle provoque et
avec lequel elle semble jouer, peut-être encore de façon maladroite et
superficielle, bien qu'une lecture attentive nous permette d'y voir un intérêt
indéniable. Elle porterait alors peut-être en elle les germes de « un proyecto
cultural de futuro », d'une « identidad como propuesta de futuro », dont le
sociologue José Joaquin Brunner affirme la nécessité urgente.1
Enfin, signalons que dans une note d'humour irrévérencieuse, Fuguet,
à l'heure de dresser un bilan de cette expérience polémique, s'est limité à
parler de « milagro editorial », laissant supposer que la société
contemporaine, malgré tout, est encore à même d'offrir une certaine part de magie !
Stéphanie DECANTE, CRICCAL
Université de Lyon 2.
1. José Joaquin Brunner, Bienvenidos a la modernidad, Santiago, Ed. Planeta, 1994.