« Le patrimoine en péril : raviver, résister, réinventer»
C’est le thème des Journées Européennes du Patrimoine en 2026. Bien qu’ayant suscité débats et interrogations chez les professionnels, il fait écho aux enjeux actuels des bibliothèques patrimoniales numériques comme Limédia Galeries et Kiosque. Nouveaux usages du web et évolutions technologiques lancent de nouveaux défis pour que les collections numériques patrimoniales continuent d’exister. En tant que chargée d’éditorialisation des sites Galeries et Kiosque, ces sujets sont au coeur de mes missions.
Le patrimoine lorrain en ligne
« Site Internet dédié à la valorisation du patrimoine numérisé des bibliothèques (15 000 documents) inauguré récemment […] Manuscrits, livres anciens , estampes, cartes postales anciennes, gravures, cartes et plans sont désormais largement accessibles. »
Présentation de Limédia Galeries par la DRAC Grand Est en 2019.
Pour commencer cet article, il est nécessaire de rappeler les objectifs de la numérisation et de la diffusion des documents patrimoniaux en ligne : favoriser la conservation des documents et les valoriser de façon accessible auprès du public.
Deux aspects qui ont toujours été au cœur des projets numériques des collections patrimoniales lorraines, comme en témoignent nos précédents articles :
- Claire Dantin (18 janvier 2024). La place de la conservation dans le processus de numérisation. Épitomé.
- Cindy Hopfner (28 janvier 2019). Devenir contributeur. Épitomé.
Aujourd’hui, la bibliothèque patrimoniale numérique lorraine, Limédia Galeries et Kiosque, représente :
- + de 40 000 documents sur Galeries
- + de 200 000 fascicules de 55 journaux lorrains sur Kiosque
- Environ 60 professionnels qui réalisent régulièrement des modules de médiation
- Environ 7 To de documents numériques stockés
- 423 publications de médiations publiées et 1 120 216 pages vues au 31 janvier 2026 sur Galeries
C’est aussi un travail de refonte qui est prévu pour 2027/2028 car les usages du web ont beaucoup changé. Les bibliothèques numériques doivent identifier leurs vulnérabilités et s’adapter pour continuer d’avoir leur place dans les pratiques des internautes.
Un patrimoine en péril
Inaccessibilité
Un des premiers dangers du patrimoine numérique en ligne est la difficulté d’accès des usagers aux collections.
Naviguer partout, pour tous
Depuis 2018, nous remarquons une augmentation de l’usage des appareils mobiles pour naviguer sur Internet. En 2025, 89 % de la population utilise Internet sur mobile.
Une augmentation qui s’observe sur Limédia Galeries, même si cet usage ne dépasse pas encore l’usage sur ordinateur. Sûrement car le site n’est pas encore adapté à la navigation mobile qui est donc fastidieuse.

En plus de ne pas être pensés pour les mobiles, les sites Limédia Galeries et Kiosque ne sont pas conformes aux normes d’accessibilité pour les personnes handicapées. Les couleurs des textes ne sont pas assez contrastées, l’ordre des informations n’est pas respecté, il n’y a pas de textes alternatifs aux illustrations.

Les usagers malvoyants, avec un handicap moteur ou mental, ne peuvent pas accéder à nos collections de manière autonome.
Des robots envahissants
Pour entraîner les modèles d’IA générative, les entreprises récupèrent des données partout sur Internet. Elles utilisent des robots qui visitent un maximum de sites web pour y prendre un maximum d’informations. Quand ces robots visitent des sites par dizaines, ils provoquent une surcharge des serveurs et une inaccessibilité momentanée des sites.
Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, voit son trafic augmenter de manière conséquente ces dernières années, avec des ralentissements de l’utilisation du site pour tous les usagers. Fin 2025, la BNF met en place un système de vérification avec un CAPTCHA à remplir à chaque première recherche de la journée, une étape supplémentaire entre l’usager et les collections.

Dans le cas de Limédia Galeries et Kiosque, le problème se pose pour certains usagers. L’accès à Limédia hors-Europe a été bloqué de novembre 2025 à mars 2026 pour se protéger des robots trop nombreux. Pour cette même raison, il est toujours impossible de télécharger intégralement un document, ce qui oblige les usagers à le faire page par page.
Des solutions de blocage existent, mais elles peuvent bloquer d’autres robots très utiles, comme ceux qui indexent les sites web dans les résultats des moteurs de recherche. La présence de ces robots en grand nombre est un frein supplémentaire à l’accès au contenu numérique par des usagers humains, sur un site déjà peu accessible.
Invisibilité
Une deuxième vulnérabilité pour les bibliothèques numériques est le manque de visibilité sur le web par rapport aux contenus commerciaux.
Les pratiques de recherche et d’information
Pour ressortir prioritairement dans les résultats des moteurs de recherche, il faut que le contenu des bibliothèques numériques soit correctement référencé. C’est encore un travail en cours d’amélioration pour Limédia Galeries et Kiosque. Mais nous devons aussi être conscients des nouvelles pratiques de recherche des usagers.
Selon un sondage IPSOS de 2025, 48% des Français affirment utiliser un outil d’IA générative et pas un moteur de recherche classique pour rechercher une information sur le net. 28% disent également l’utiliser pour explorer de nouveaux sujets et de nouvelles connaissances. En 2026, ces comportements émergents touchent aussi le milieu universitaire et étudiant.
« Dans un paysage saturé d’informations, quelles stratégies les étudiants européens développent-ils pour mener leurs recherches académiques ? Entre quête d’efficacité et pression du temps, ils privilégieraient les contenus « rentables », préférant souvent s’appuyer sur l’IA pour obtenir des synthèses plutôt que de consulter les sources primaires ».
Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques – The Conversation, 2026

Des études scientifiques alertent sur la perte de capacités cognitives et de compétences d’analyse critique chez les usagers qui se reposent beaucoup sur ces nouveaux outils1.
Pour les bibliothèques numériques, dont les moteurs de recherche sont construits de manière classique (recherche par mots clés et filtres), cela soulève plusieurs questions :
- Le référencement de nos ressources : est-ce que nos données et nos sources sont clairement citées dans les résultats des IA génératives ?
- La facilité des usagers à utiliser nos moteurs de recherches : est-ce que notre moteur de recherche devient obsolète et difficile à comprendre ?
- Les compétences critiques des usagers : est-ce que notre contenu est toujours adapté au niveau d’analyse et de compréhension de tous les publics ?
Les plateformes d’information utilisées par les internautes ont également changé ces dernières années. Il y a un usage intensif des réseaux sociaux, trois quarts des internautes les consultent plusieurs fois par jour. Ils sont également la source primaire d’information pour plus de la moitié des 15-30 ans.
Si nous souhaitons que nos collections numériques soient visibles, accessibles et connues de nouveaux publics, il est impératif que le public puisse nous retrouver là où il se trouve.
Voracité
Ici le mot “voracité” est utilisé comme le contraire de “sobriété” pour qualifier les coûts énergétiques et financiers nécessaires au bon fonctionnement d’une bibliothèque numérique.
Consommation énergétique
Les données que représentent les collections numérisées sont stockées sur des serveurs qui doivent être opérationnels 24h/24 pour que les sites soient accessibles. Selon l’ADEME, en 2025, les data centers représentent à eux seuls 2,2% de la consommation électrique annuelle totale en France, soit l’équivalent de 9 à 10 agglomérations de plus de 100 000 habitants (comme Nancy) pendant un an.
Le fonctionnement des bibliothèques numériques et des outils du web en général a donc un impact écologique non négligeable qu’il est nécessaire de prendre en compte. Car cette consommation ne cesse d’augmenter avec le développement rapide des nouvelles technologies qui demandent toujours plus de capacités de calcul et de stockage.

L’augmentation de la consommation énergétique par les data centers touche concrètement les usagers. Déjà fin 2023, un rapport alertait que les États-Unis pourraient subir des coupures d’électricité fréquentes entre 2024 et 2028, ce qui s’est passé lors d’épisodes climatiques intenses comme de fortes chaleurs et une tempête glaciale entre 2024 et 2026. Pour pallier à ces coupures, les états décident de relancer l’industrie des énergies fossiles, impactant de ce fait le réchauffement climatique.
Pour les utilisateurs cela signifie un accès dégradé à Internet, avec des connexions moins rapides et non disponibles en continu, comme c’est déjà le cas dans les pays les plus pauvres.
Même si beaucoup d’infrastructures sont aux États-Unis, il y a récemment de plus en plus de constructions de data centers en France et en Europe.
Coût économique
L’augmentation de l’usage d’IA génératives entraîne une augmentation du coût des composants informatiques comme la mémoire vive et l’espace de stockage.
Ces augmentations sont déjà responsables de la fermeture de certains projets d’archivage numérique comme la plateforme Myrient qui archivait jusqu’au 31/03/2026 400 TB de jeux vidéo anciens. C’est certes un projet bénévole qui fonctionne avec des dons, mais l’augmentation de ces prix touche aussi des projets plus conséquents comme Internet Archive ou Wikipédia.
Limédia Galeries et Kiosque représentent un poids total d’environ 17 To tout compris. C’est une taille assez conséquente, en constante augmentation, une contrainte dont nous devons tenir compte pour maintenir ces documents en ligne.

La crise économique touche aussi les usagers, qui gardent le même équipement plus longtemps. En 2024, plus du quart des utilisateurs de smartphones l’ont depuis trois ans ou plus. Une tendance qui s’installera si les prix du matériel continuent d’augmenter.
C’est une donnée à garder à l’esprit lors de la construction d’un nouveau site Internet, car pour être accessible à tous, notre plateforme doit pouvoir être consultée facilement sur des appareils anciens.
En tant que professionnels avec la volonté scientifique de fournir des sources fiables pour tous, ces nouveaux usages et outils nous interrogent forcément : comment se positionner face à l’utilisation d’outils de recherche peu fiables, à la méconnaissance voire l’absence du public sur nos plateformes ? Et comment faire évoluer ces dernières dans ces conditions ?
Raviver, résister, réinventer
Afin de pallier aux points de vigilance vus ci-dessus, nous explorons plusieurs pistes à mettre en place à l’occasion de la refonte des bibliothèques patrimoniales Limédia.
Accessibilité
Pour permettre une navigation fluide du site web sur les appareils mobiles, le futur site sera responsive : il permettra une consultation confortable sur des écrans de tailles différentes, et donc avec différents appareils. Il sera également construit en mobile first, avec l’architecture mobile en priorité.
Pour qu’il soit utilisable par les personnes handicapées et par le plus de monde possible, il faudra s’assurer que le site soit en conformité avec les normes RGAA (couleurs contrastées, textes alternatifs, navigation au clavier, outils d’ajustement de l’affichage, etc.)
Des actions de médiation pour le public sur le fonctionnement technique du site, et du web en général, permettraient de sensibiliser le public aux obstacles causés par les évolutions techniques et à l’importance de questionner ces pratiques.
Visibilité
Pour améliorer le référencement de notre bibliothèque, nous essayons de créer plus de liens entre notre contenu et celui d’autres bibliothèques ou plateformes comme Wikipédia. Dans le futur, nous souhaitons mettre en place une technologie facilitant le partage de données entre institutions dans le monde : le protocole IIIF (International Image Interoperability Framework).
Nous sommes déjà présents sur les réseaux sociaux, notamment sur le compte Instagram Limédia. Mais nous pouvons encore améliorer notre contenu de valorisation avec des publications plus fréquentes et du contenu audiovisuel.
Une fois encore il serait intéressant de renforcer nos actions de médiation afin de transmettre aux usagers des compétences de recherche d’information sur les moteurs de recherche et les bibliothèques numériques.
Sobriété
Il est possible de gérer le stockage des données en choisissant des technologies qui réduisent le besoin de les stocker à plusieurs endroits. Comme le protocole IIIF, qui permet de partager des données et des documents à partir d’un même lieu de stockage.
Pour alléger la taille de l’hébergement du site, nous tendrons à designer une interface simple, sans images lourdes et animations, en suivant les recommandations low-tech et les différents guides d’écoconception numérique (GR491, Designers éthiques). L’utilisation de “technologies basses” rend aussi le site accessible sur des appareils anciens ou avec une connexion faible.
Du côté back office, nous souhaitons privilégier l’utilisation d’outils libres et indépendants qui nous offrent une certaine autonomie d’adaptation et d’évolution technique, sans avoir à tout changer à chaque fois. Comme le logiciel de CMS Omeka S, libre et conçu pour les projets de bibliothèques numériques et de valorisation de données, avec une communauté d’entraide active.
Nous pouvons aussi anticiper les évolutions en continuant de former les agents, une montée en compétences techniques qui favorise l’autonomie et la capacité d’adaptation des services.
Pour que les bibliothèques numériques patrimoniales continuent d’exister pleinement sur Internet, nous devons travailler à favoriser la participation des publics et à encourager la montée en compétences des professionnels en créant un site accessible et évolutif.
- https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/nouveau-monde/le-recours-systematique-a-l-intelligence-artificielle-generative-deteriorerait-les-facultes-cognitives-permettant-l-esprit-critique-2161924 [↩]




































































