La butte rouge, c’est une chanson écrite suite au choc des batailles de tranchées de la première guerre mondiale, devenu hymne pacifiste de la gauche.
“C’qu’ell’ en a bu, du beau sang, cette terre !
Sang d’ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres,
N’en meur’nt jamais, on n’tue qu’les innocents !”
Nicolas Lambert, géographe et cartographe, reprend cette expression pour caractériser sa représentation cartographique des morts durant le déplacement migratoire vers le territoire de l’Union Européenne (UE).

En 20 ans, le nombre de morts est équivalent à la population de villes comme Montbéliard ou Périgueux.
“Jadis occultés ou méconnus, ces chiffres, équivalents au bilan d’une guerre, font aujourd’hui régulièrement la une des journaux. Au fil des drames, la presse s’en empare, s’indigne, informe, alerte. En septembre 2015, l’Europe entière s’est émue à la vue de la photo du jeune enfant kurde Aylan Kurdi échoué sur une plage turque.”
Lambert N., 2015.
Les données qui ont permis la cartographie viennent de United for Intercultural Action qui les collecte depuis 1993. Cette initiative d’une Organisation Non Gouvernementale (ONG) néerlandaise a été rejointe en de 2013 à 2016 par un projet de data journalisme The migrants files qui a comptabilisé en parallèle le nombre de morts et les flux financiers employés à empêcher l’entrée sur le territoire de l’UE. Ces initiatives ont permis un mouvement plus large de collecte et de publication de données quantitatives sur la mortalité migratoire et les mettre en lien avec les mesures prises par les acteurs politiques pour réguler l’accès aux frontières.
“In the last three years, we collected data and used it to shed light on government policy in a domain that was driven by emotions rather than facts. (…) Since we published our first results in 2014, the International Organization for Migration and others have started their own data collection operations. A large number of media outlets now feature these numbers regularly. Some even go further and talk of mortality rates by route rather than absolute numbers, which was precisely what we wanted to achieve with The Migrants’ Files.”
The migrants files, juin 2016.
Ces données n’offrent qu’une vision partielle de la réalité, de nombreux cadavres disparaissent sans avoir été comptés. Cette comptabilité illustre bien les trois usages de la mesure, “« une façon de penser la société, des modalités d’action en son sein, et des modes de description notamment statistiques” (Desrosières, 2008). L’objectif de ces différentes initiatives est de fournir des modes de description et des modalités d’action permettant de penser différemment la migration.
“Ces cartes ont donc été créées pour informer, alerter, provoquer l’indignation, faire bouger les lignes. Réalisées au sein du réseau Migreurop, elles n’ont rien de neutre. Elles sont un point d’appui au service d’une idée : la politique migratoire de l’Union européenne doit être réorientée radicalement.”
Lambert N., 2015.
La carte est abordée par N. Lambert comme un outil de science et d’action. Elle permet une montée en généralité, qui peut heurter en faisant disparaitre les destins individuels (un obstacle évoqué par N. Lambert comme par The migrants files) mais qui offre la possibilité de matérialiser des faits, “de produire une nouvelle image mettant en scène la guerre invisible qui se livre sur les frontières extérieures de l’Union européenne.” (Lambert, 2015).
Dans l’article de N. Lambert, on trouve d’autres cartes par périodes 1995-1999, 2000-2004, 2005-2009, 2010-2015.
Desrosières A., 2008, L’Argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I), Paris, Presses de l’école des Mines, 2008.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Elvire Bornand (26 juillet 2017). Compter, représenter, spatialiser la mort. Endroits / En droits. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/o8ju