L’Odyssée de Nolan
Billet rédigé par Valentine Barthélemy, doctorante en histoire avec un contrat fléché entre Aix Marseille Université et l’École française de Rome, en codirection avec l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et édité par Marin Mauger, membre scientifique de l’École française de Rome, section Antiquité. Valentine Barthélemy réalise une thèse sur les populares de la République romaine, du IIe s. av. n.è. à l’avènement de Tibère, entre prosopographie, investissement de l’espace urbain et réflexion sur les représentations stéréotypées.

Une Odyssée moderne ?
L’Odyssée de Christopher Nolan pose le ton dès le début du film : il s’agira d’une adaptation, qui, sans prétendre coller au récit au mot près, s’en inspire dans les grandes lignes pour proposer une histoire dotée de sa propre esthétique et vision. Ce récit se fonde sur la violence, dans un monde déchiré par la chute de Troie. Les épreuves qu’affronte le héros sont brutales, mais ne sont pas compensées par la clémence des dieux ni la bonté des Phéaciens. La violence de l’histoire d’Ulysse se reflète dans les procédés de narration : le rythme est saccadé, le récit est fractionné. L’Odyssée de Chr. Nolan est une Odyssée désenchantée, sans dieux ni utopie ni harmonie. Ne restent que la magie et la violence. Ulysse est un homme prudent et mesuré, dans un monde devenu hostile à « la loi de Zeus » (les principes d’hospitalité) depuis la chute de Troie.
Regard singulier et permanence des mythèmes
Le film de Chr. Nolan suit les épisodes connus de l’Odyssée. Ainsi, le film débute par la ruse la plus célèbre de la mythologie grecque : le cheval de Troie. Son ventre est une coque de navire, et la statue, plantée dans le sable, a fière allure. Elle a été abandonnée près de la mer par les Grecs puis récupérée par les Troyens pour être installée – hélas – au cœur de leur cité. La prise de Troie est montrée sans concession lors de séquences sanguinaires et brutales. Des guerriers envahissent et saccagent un « Orient » opulent : les images de Chr. Nolan offrent plusieurs niveaux de lecture intéressants.
Le réalisateur choisit de relater les principaux épisodes du poème homérique en proposant des représentations singulières : le cyclope est une créature étrange et fascinante. Cependant, on ne retrouve pas ici la réplique attendue d’Ulysse à Polyphème : « Je suis Personne ». L’absence de dialogue entre les deux personnages atténue ici l’aspect traditionnel rusé, voire roué, du héros, pour accentuer sa prudence et son sens de la mesure : Ulysse ne se fait pas provocateur, il ne fait pas d’humour. Le personnage de Chr. Nolan se détache par moments de l’image du polymétis pour incarner davantage un guerrier traumatisé par la guerre. Les Lestrygons sont également de la partie et rappellent, par certains aspects – l’armure argentée, le caractère belliqueux – un autre mythe, l’âge d’argent, ce qui nourrit les réflexions de Nolan sur la violence. L’épisode de la transformation des compagnons du héros chez Circée n’est pas oublié : de façon spectaculaire, la magicienne modèle littéralement les hommes, rendus amorphes et malléables par leur repas, en cochons. Cette scène saisissante, suivie d’un dialogue aux accents féministes, fait penser aux scandales dénoncés par le mouvement Metoo. On retrouve enfin la catabase, la mort d’Agamemnon, les sirènes, Charybde et Scylla, les vaches du Soleil, Calypso.
Du côté d’Ithaque, Pénélope poursuit son ouvrage, en imposant un certain tempo aux prétendants occupés à festoyer, tandis que Télémaque part à la recherche de son père en évitant les embuscades des prétendants au trône. Argos, le chien d’Ulysse, continue d’attendre le retour de son maître. À la fin, les prétendants meurent, tués par Ulysse, revenu chez lui sous les traits d’un mendiant. Ces épisodes, constitués des mythèmes les plus connus, jalonnent le film et offrent un horizon familier. Cependant, le monde dépeint par le réalisateur est désenchanté au sens propre comme figuré, fissuré, traversé par la violence sans qu’il soit possible de trouver un havre de paix.
L’absence de Nausicaa, un monde désenchanté
Un conte historicisé
Chr. Nolan livre sa propre vision du récit homérique, en éloignant le mythe pour faire place au réel (au vraisemblable), et inscrire ainsi son Odyssée dans un temps historique. Le réalisateur poursuit ainsi la tradition des aèdes, qui ancraient également la guerre de Troie dans un passé lointain. Ainsi, les premières minutes du film ne cultivent guère l’illusion : venger Ménélas et reprendre la belle Hélène constituent un prétexte pour piller l’opulente cité de Troie, décrite comme un carrefour marchand de première importance. En outre, les fréquentes allusions de Pénélope aux mystérieux peuples de la mer inscrivent le récit dans une temporalité historique. En effet, ces peuples de la mer sont absents du texte homérique, mais correspondent à une réalité remontant à la fin du IIe millénaire av. n.è., quoique très mal connue. Ces allusions aux dangers de la guerre participent au fil narratif de la permanence de la violence.
Le refus du mythologique ?
Certes, il y a des monstres et de la magie. Mais le monde semble bel et bien abandonné par les dieux : Athéna n’existe pas vraiment, sinon dans l’imagination d’Ulysse ; Mentor est un simple mortel ; Zeus n’est présent que dans la bouche des hommes et sa loi est violée ; Poséidon est incarné par les tempêtes. Nausicaa est absente, et avec elle disparaît l’illusion d’un refuge. L’Odyssée de Chr. Nolan est une histoire en grande partie désenchantée. À cet égard, l’absence de Nausicaa est, paradoxalement, un des éléments les plus criants du refus du divin et de la paix. En effet, le royaume d’Alkinoos est un monde de paix où même la lutte est proscrite. L’évacuation de l’épisode clef de la rencontre avec Nausicaa incarne un monde à l’abandon, sans paix ni harmonie possible.
L’éclatement du récit
En effet, il n’existe plus de lieu pour qu’Ulysse livre au monde son propre récit de la guerre de Troie. Ulysse l’avisé n’est plus maître de son histoire. L’unicité de la parole d’Ulysse, qui dans le poème relate une grande partie de ses aventures, est brisée au profit d’une polyphonie narrative – sans doute plus efficace pour le rythme du récit – qui participe au fil rouge du film : l’émergence du chaos. La ruse la plus fameuse de l’Odyssée est contée par Ménélas, le mari trompé, dans un palais empli de fureur et de violence, qui reflète bien l’âme de son propriétaire. Mais, dans le récit homérique, cet épisode est raconté par l’aède Démodocos. Les épisodes bien connus des sirènes, du cyclope, et autres, sont les souvenirs d’Ulysse, relatés par à-coups, dans des analepses qu’il maîtrise mal, alors qu’il sort d’une amnésie due au lotus. Dans le film, Calypso joue en effet la lotophage et guérit le héros de ses traumatismes en le plongeant dans une amnésie un temps salvatrice, avant de le rendre à sa mémoire. Ce rythme saccadé transmet l’image d’un monde bouleversé, qui transparaît à travers même les paroles des personnages. Ainsi le réalisateur reprend-il le premier vers de l’œuvre homérique à sa façon dès le début de l’Odyssée : « un homme », « Muse », « une ruse » sont des termes scandés par un aède, dans le palais d’Ithaque, qui rappellent l’« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον » (premier vers de l’Odyssée : « Conte-moi, ô muse, l’homme aux mille ruses »). Mais le rythme est haché, l’harmonie des vers brisée pour quelque chose de plus brutal,de simples noms superposés : les cris se sont substitués au chant. La magie et les monstres envahissent le récit, mais il s’agit bel et bien d’un monde débarrassé des puissances supérieures, sorti du spatium mythicum, hanté par le spectre de la violence et, somme toute, désenchanté.
La force des récits reste. Chr. Nolan propose un film spectaculaire dans une belle adaptation, qui, sans dénaturer l’Odyssée, pose finalement le réalisateur comme un énième aède de son temps.
Pistes bibliographiques
Baricco A., Iliade, Feltrinelli, 2004.
Brillet-Dubois P., « Être Personne et n’être personne. Le pouvoir de l’alias d’Ulysse », Gaia, n°26, 2023, p. 7-25.
Homère, L’Odyssée, traduction, notes et postface de Ph. Jaccottet, suivi de Des lieux et des hommes, par Fr. Hartog, illustrations de J. Chabot, Paris, La Découverte, 2016
Lipińsky Ed., Peuples de la Mer, Phéniciens, Puniques : études d’épigraphie et d’histoire méditerranéenne, Leuven-Paris-Bristol, Peeters, 2015.
Morris, I. ; Powell B. B., (éd.), A new companion to Homer, New-York, Brill, 1996.
Vernant J.-P., L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines Paris, Seuil, 2015.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
EFR (29 juillet 2026). L’Odyssée de Nolan. À l’École de toute l'Italie. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16mzt

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