La nuit se vide goutte à goutte – ( RC )

peinture Rufino Tamayo 1950
J’écris à même le sol,
sur le carrelage,
un manteau d’astrakan glissé sous moi.
La lune a des reflets d’argent
à terre, où grésillent
des cancrelats bruns.
Je l’aurais bien vêtue de rouge,
avec un foulard de poésie,
pour combler la solitude,
ainsi la nuit qui se vide
goutte à goutte,
comme mon sang
dans la sciure.
Calme plat et mer vide – ( RC )

peinture -José Ibarrola horizon de lumière 1996
Sans doute as-tu quelques raisons
de contempler par temps limpide
l’étendue de l’horizon
où le calme plat n’offre de prise
qu’à une mer vide….
A un moment le muret s’interrompt
pour laisser voir les marches d’un escalier
descendant la falaise.
Ici le temps s’enlise
s’étire et va se prolonger
et même les vagues se taisent:
elles emportent l’esprit
dans un colloque sentimental
qui jamais ne s’affranchit
des horizontales.
Ici, tout est immobile et lisse:
on n’attendra pas de sitôt
le retour d’Ulysse
au-delà des eaux.
Il s’est absenté
bien trop longtemps,
mais tu l’attends patiemment
dans les couleurs bleutées
de la solitude
qui ne sont qu’un prélude
à la fin de l’été….
une main tendue vers l’inquiétude – ( RC )

photo Leila Joheir – Liban
La nuit est une main tendue vers l’inquiétude,
la douleur se forge en mille aiguilles
et semelles de plomb.
Les songes ravivés sont perforés
du silence après l’orage.
Les étoiles creuses dans les murs
strient la vie en négatif,
fossiles de leur chair de ciment
conservant la trace des obus..
Les fils électriques s’emmêlent
devant la fenêtre aux volets arrachés,
les lampadaires clignotent
d’une lueur intermittente.
La solitude est dans l’attente
que s’effondre l’escalier
instable de l’accalmie.
Les fantômes ne tarderont pas
à revenir sur les lieux de leur passé.
A day in the life – ( RC )

dessin – collage Jane Cornwell
Un jour parmi d’autres…
voyage immobile,
trente deux trous de mémoire,
et ma valise ouverte
au milieu de la scène,
devant les rideaux noirs.
Un jour comme un autre,
où le réveil sonne trop tard,
je dévale l’escalier de service,
me peigne en passant devant le miroir,
– tu crois que le train va m’attendre
pour aller à Lancashire ?
J’ai répété cet acte manqué
dans le coin de la pièce
sans regarder l’heure,
avant les trois coups
qui marquent, au théâtre
le début du spectacle.
Un jour dans la vie,
qui retourne d’où il vient
sans m’avoir attendu
sur le quai de la gare.
Je commence à avoir l’habitude
des heures qui trépassent.
Qu’importe maintenant
si je suis en retard :
le train est parti,
je n’irai nulle part,
et ma valise est vide,
mais lourde de solitude …
RC – janv 23
Où es-tu ? – ( RC )

Art: Falkenstein Claire Gate pour le palais Venier 1963
Tu vois, j’ai poursuivi un amour
comme l’aurait fait un pêcheur,
à travers les eaux du silence .
Je n’avais pas de filet,
juste mes mains nues,
et un corps qui dérive
au fil du courant.
Et c’est une évanescence,
un éclat argenté,
la fulgurance d’un instant
qui m’a approché.
Mais, comme on ne saisit pas les couleurs,
toi, la femme-poisson
a filé d’entre mes doigts.
C’est un songe d’ eaux profondes ,
Une sirène y habite,
le chant d’un printemps,
s’y est éternisé,
mais j’avais besoin de terre ferme ;
j’ai dû y retourner,
et quitter le rivage.
Les vagues lointaines
se poursuivent,
en étendues changeantes,
des glaces jusqu’aux tropiques;
Leur immensité
forme une énigme ,
qu’interroge surtout la solitude .
–
RC – avr 2016
Juste avant la falaise – ( RC )

peinture Claude Monet… falaise dans le pays de Caux ( Dieppe )
–
Ce sont toujours les mêmes,
Ou bien les semblables,
Ces vagues qui viennent
Au pied de la falaise, insaisissables.
Ces vagues dont le choc palpite,
Résonnent au pied de la maison,
Celle que nous avons construite,
Ouverte sur l’horizon.
Te souviens -tu , amie
De la couleur, des murs
Que nous avions choisie,
Azur , comme celle d’un temps pur ?
De celle de la côte anglaise
Et le pré suspendu avant de chuter,
Juste avant la falaise,
Sous laquelle nous aimions nous promener ?
Mais le sourire s’en est allé,
Les couleurs ont perdu leur fard,
Avec l’arrivée de nuages, blafards ;
Et le gris s’est installé.
En couvrant de tristesse,
La maison où je vis seul,
Aux fenêtres, les rideaux linceul,
Que les vents pressent.
Cette maison au regard livide,
Vit maintenant sans tes caresses,
Quand, à l’envol des promesses,
Répondent les pièces vides…
Les volets battent sur la façade,
Les herbes se courbent sous un vent rude,
Les arbres, – d’abandon et de solitude,
Toutes les teintes sont devenues fades.
Face à la mer immense,
C’est comme un défi inutile,
Notre maison est comme une île,
Livrée à l’assaut des flots, sans défense.
Chacune des vagues pèse,
Ainsi, la côte recule,
Ainsi, mon cœur . Il bascule,
Et sera emporté aussi, au pied de la falaise.
Il suffit d’un jour de tempête,
D’un ouragan de rage,
Emportant tout sur son passage,
Et même les peines secrètes.
Je vis en terrain instable,
La mer peut bien venir,
Et tout recouvrir,
Comme un fragile château de sable.
–
RC – 8 décembre 2013
–