Jacques Garelli – le geste minima – U Minimu Gestu

.peinture – auteur non identifié
Vous entendez ce bruit? plusieurs fois, déjà
sans pouvoir le nommer, c’est juste une voix dans les feuilles, quelque chose
disant
moi, je viens du silence. une phrase connue.
et pourtant
rien à chercher dans la main, pas d’eau claire.
mais la sueur qu’un chien au regard doux lèchera plus tard.
rien du froid, ce moment où vous avez bu au trouble pour chasser la soif,
rincer le sang de la mémoire.
vous posez un mot sur l’autre sans parler
manière de suivre la route.
savoir où.
..
Lo sentite questo rumore? parecchie volte ormai
e senza mai potergli dare un nome, è appena un soffio tra le foglie
qualcosa che mormora
io vengo dal silenzio . parole conosciute.
e tuttavia, non c’è più niente da cercare nella mano,
nemmeno una traccia d’acqua chiara.
solo il sudore che un cane dagli occhi dolci leccherà più tardi.
più niente del freddo, dell’attimo in cui avete bevuto nel torbido
per scacciare la sete, lavare il sangue della memoria.
senza parlare, mettete in fila le parole una dietro l’altra.
un modo per tenere la rotta.
sapere verso dove.
Délaisser le sang pour la sève – ( RC )

photo Chloe Gilstrap
Je ne vois que ces mains blanches — si blanches
qui essaient de se rejoindre,
peut-être essaies-tu de danser avec l’arbre,
et tu t’accroches à ses failles,
l’écorce fendillée :
mais un tronc dressé
ne se bouge pas aussi facilement,
et même s’il le souhaitait,
ce serait pour te faire comprendre
qu’il n’est pas prêt à te répondre .
Tu as dû essayer longtemps ,
– valses et tangos traversant le corps,
répercuté jusqu’aux feuilles…
mais si brève est la vie humaine
comparée à celle de ce chêne ,
que ton être a disparu.
( On a vu , de même
des pancartes ou des fils de clôture ,
finir par être recouverts
par le bois , insensiblement ) .
Seules les mains sont incrustées ,
et aucun membre ne les prolonge plus,
semble-t-il.
Peut-être as-tu finalement dansé
une bacchanale verte ,
avec la ramée ,
célébré des noces végétales ,
sans nous envoyer de faire-part ,
délaissant la chair,
et le sang , pour la sève …
–
RC
Nocturne au grand cèdre – ( RC )

En nocturne, le refuge du grand cèdre
t’accueille au milieu de ses feuilles.
Sans doute baignent elles
dans un océan d’étoiles.
Tu peux les voir qui brillent,
tournent et s’éparpillent
tout autour de la terre
dans un amas de petites lumières
qu’imitent celles de la ville.
Tu peux t’imaginer
ainsi te promener
sur les branches de l’arbre
qui ont tellement grandi
que tu peux sentir la nuit
autour de tes ailes.
Dans sa grande main ouverte,
tu peux atteindre les racines du ciel
sans plus avoir besoin d’échelle…
RC – avr 2024
Dénuement – ( RC )

photo Smithsonian magazine
L’arbre en novembre chante son dénuement,
regrette ses mains vertes,
fait le compte de ses pertes ,
quand, le vent dans les branches en deuil
souffle violemment,
arrache ses dernières feuilles.
Ces bras dressés,
à défaut d’ailes
restent immobiles,
contre le ciel
et la terre infertile
prêts à affronter le gel,
la neige des janviers,
– Longue attente d’une rémission,
avant l’éclosion des bourgeons – .
Rassemblement dans la ville – ( RC )

Voici venue l’heure
quand les bécasseaux
( ou ce qui y ressemble )
mènent leur sarabande.
Ils recréent des feuilles chantantes,
s’emparent des quelques arbres
dénudés par l’hiver
d’une place au centre de la ville .
Des foules de volatiles se rassemblent.
Les arbres bruissent , s’animent
de frottements d’ailes
et mille pépiements.
On n’entend plus rien qu’eux.
Ils couvrent les bruits de la circulation.
Longue est la pluie sur la place
les oiseaux ne s’en soucient guère.
Par brassées, ils strient le ciel en nuages
pour revenir se poser sur les branches.
Pourquoi viennent ils ici
et pas ailleurs?
D’autres lieux seraient plus propices
à la préparation de leur voyage
pour de lointaines migrations …
Ne dites rien, écoutez seulement
le ruissellement du soir
qui les accompagne.
Un reste de soleil sombre
dans une obscurité sourde ,
jusqu’à la venue de l’aube.
Demain ils ne seront plus là,
et la place semblera vide, par leur absence,
la ville retrouvera son statut anonyme.
Sol immobile d’hiver – ( RC )

dessin perso – fev 2017
Au delà des bosquets,
De la mousse sur les murs,
des escargots réfugiés sous la bordure,
quelques pas sur les allées
et le sol immobile d’hiver,
je crois te voir, à portée de mains,
– même s’il n’y a personne dans ce jardin.
Pousseras-tu un jour la grille de fer ?
Car dans mon esprit tu vas survivre,
Je patienterai, avec le retour des feuilles,
Tu mettras de nouvelles couleurs à mon deuil,
J’ouvrirai une nouvelle page du livre.
Un chapitre en sera le témoin :
le temps d’une saison, je te rejoins .
RC – mars 2016
–
en écho à un texte de Béatrice Douvre « le jardin »
Traduire la douceur – ( RC )
–
Comment dire la douceur , juste au bord de soi,
qu’on enjambe ( comme un grand pont, la rivière).
C’est un rai de lumière, qui traverse la table du jardin,
c’est la brise agitant les premières feuilles tombées,
ce sont les petites rides autour de ton sourire,
la verticale d’une chair pâle échappée d’un secret,
et tes doigts serrés sur les miens…,
qui la traduisent mieux que la chanson des mots .
–
RC – sept 2015
Panne de photocopieuse – ( RC )

Voilà ce que c’est,
Tu fais trop confiance à ces choses,
Et un jour elles se refusent,
Bien sûr , quand y a plein d’trucs à faire
J’étais avec mes feuilles à la main,
Regardant l’temps qui m’restait,
Alors j’ai essayé d’lui parler,
D’l’amadouer,
Cte fichue phocopieuse,
Lui parler, la palper,
Même rebranchée, rien n’y fait
Y qu’la s’crétaire qui s’y connaît
Qui sait où mettre les doigts,
Qui tripote les manivelles,
Qui sent sous les aisselles,
Qui tire sur le papier,
Coincé dans les tambours,
…Elle a dû confondre,
M’a coincé sous les tiroirs,
La machine est r’partie,
En gigotant ses néons,
Pendant qu’la s’crétaire
Gigotait tout autant sur moi,
( elle sait faire avec les doigts)
Y avait un lit d’papier froissé,
Et ses lèvres un goût d’poudre d’encre,
Et l’téléphone là-bas
Qu’arrêtait pas d’sonner…
Y avait qu’à mettre la pancarte,
Ne pas déranger !
–
RC – nov 2015
Etourneaux d’Uzès – ( RC )


photo RC Uzès
Les premières pluies sérieuses, ont vidé la place,
Seules les arcades, celles que l’on nomme « couverts »,
Sont encore illuminées ce soir,
Et les visiteurs sont rares,
Dans les rues d’Uzès.
–
Dans la grande place aux couverts,
Les platanes sont comme candélabres,
A leur pied, les feuilles roussies, balbutient,
Un souvenir d’été,
Sous un ciel indigo.
–
Le voisinage des boulevards,
Se courbe dans une voûte,
Sous la coupole des branches,
Prêts pour un futur ailleurs .
–
Des milliers d’étourneaux tissent,
De leur bruissement,
Une étoffe impalpable,
Suspendue dans les arbres,
Et au baiser de l’automne.
–
RC – oct 2013
Fumées de l’enfance – (RC )

Photo: Ryan McGinnis
J’ai mangé la couleur des rires
C’était, je me rappelle,
Celle des feuilles de platane,
Qu’on brûlait,
Dans un coin de la cour,
Et la fumée acre,
Des douleurs de l’enfance
Lorsque qu’on se retrouve
Tout à coup, déporté de soi,
Et de l’été insouciant,
Derrière de hauts murs,
Où le vent même,
Semble s’arrêter, debout …
La vie au-delà,
N’en est plus que l’image.
On la conserve pour soi,
Au long de la matinée,
Qui, lentement s’étire.
La circulation lointaine,
Les vendeurs hélant les chalands,
Sur la place du marché,
Sont des échos d’un monde,
Où l’on ne prend plus part .
–
RC – juin 2014
Un nid – ( RC )

création: Nils Udo
–
Les choses ne sont plus
Ce qu’elles étaient,
Comme cette fois
Avec les branches des arbres,
Nouées sur le ciel,
A la luminosité faiblissante.
Le sol mousseux glissant,
Etirant le piège humide,
De racines sournoises,
Se prolongeant peut-être,
Au-delà du visible,
Dans les profondeurs de la terre…
Maintenant, le retour sur les lieux,
Bien des années plus tard,
Rend la forêt moins hostile.
Elle est devenue un abri,
Et si tu te loves,
Replié sur toi-même.
Au creux de ces mêmes racines
Une obscurité tendre,
T’enveloppe,
Avec son nid de feuilles sèches,
Où tu pourrais t’y cacher,
Au point de t’y fondre…
Un retour aux sources,
quand tu t’endors,
Sourd à tous les appels,
Parcourant la surface.
Loin au-dessus,
C’est un autre monde…
–
RC – juin 2014
Installé sur ton arbre (RC)
art: Pierre Alechinsky
–
Comme je voletais de ci de là
J’ai trouvé l’espace libre et je m’y suis mis
Installé sur ton arbre, la branche amie
Elle était douce, moelleuse comme matelas
L’automne avait déserté le deuil
Les couleurs étaient en tapis de peinture
Autour de ton tronc, belle garniture
Le vieux chêne gardait quand même quelques feuilles
J’irai prendre un verre de whisky,
Et pour qu’un peu, je me penche,
Sur les veines de tes branches,
– Les encres d’Alechinsky –
Adossé à la baie vers le port
Au mystère d’écriture je te lirai
Et d’un grand orage je m’enivrerai
Aux pages feuilletées, j’en ferai bonheur.
RC- 29 novembre 2011, modifié septembre 2013
En réponse à « cette nuit… », le poème d’Adeline que l’on peut lire ici…



