les dés sont déjà jetés
Ascension ou déclassement social… plus la peine de choisir
Entre dérive et réussite sociale, la jeunesse d’Afrique Subsaharienne a-t-elle vraiment le choix? La faiblesse du degré de fluidité des sociétés africaines est une cause non négligeable de la persistance des inégalités en ASS. Mieux, en dehors de toutes interventions extérieures, les individus sont comme assignés à un chemin de mobilité unique et inchangeable[1]. Existe-t-il une explication rationnelle ? Bossuroy et all (2008) mettent exergue l’héritage colonial comme déterminant du degré de fluidité sociale. Il conclure aussi que l’origine sociale est un facteur déterminant dans l’ascension sociale surtout dans les anciennes colonies françaises. En effet et a posteriori, l’origine sociale voire, la situation socio-économique de l’individu est très influent dans la détermination de sa trajectoire de mobilité.
Le signal social
Dans un article antérieur nous avions mis en exergue un fait social[2] important qui affecte toutes les interactions dans les sociétés africaines. Nous redéfinissons ici ce concept afin de faire de tirer les implications en matière de mobilité.
Partant de la théorie des capabilités d’Amartya Sen[3], nous savons que le bien-être d’un individu est d’autant plus élevé que ses possibilités d’accomplissement le sont. La qualité de la vie est jugée selon ce que l’individu peut ‘‘être’’ et ‘‘faire’’, que Sen appel accomplissement. il défini donc la capabilité d’un individu par l’ensemble des vecteurs d’accomplissement possibles. C’est en d’autres termes, l’ensemble des réalisations possible pour un individu du fait de ses potentialités. Les capabilités d’un individu sont une variable réelle que l’on peut difficilement appréhender par une simple observation des avoirs matériels et immatériels de ce dernier. Le signal social n’est autre que le reflet de ses capabilités qu’il envoie à la société. Cette définition permet d’appliquer une certaine subdivision au sein de la société. On distingue alors trois types d’individu : ceux ayant un ‘‘bon signal’’, un ‘‘mauvais signal’’ et en enfin, ceux qui sont à la frontière des deux[4].
Propriété du signal
La perpétuation: Le bon signal engendre toujours de bons signaux non seulement dans les périodes futures, mais aussi pour les générations futures.
L’effet d’illusion: La perception de société sur les capabilités d’un individu à travers son signal est telle que l’estimation qu’elle en fait reflète rarement les réelles potentialités de l’individu.
Caractérisation des groupes, mobilité sociale…
Les bons signaux : ces individus sont non pauvres. L’effet d’illusion surestime leurs potentialités et la société leur offre plus d’opportunité que ce qu’elle leur offrirait par rapport à leurs potentialités réelles. On distinguera ici deux sous-groupes :
- GI : L’individu du premier groupe réalisera à chaque période le même niveau bien-être car son signal ne lui permet que les mêmes accomplissements que la période précédente. Il est sur un chemin de maintient de son statut social mais il peut par ses investissement permettre à ses descendants d’avoir de meilleurs niveau de vie : inertie intra-générationnelle et mobilité intergénérationnelle ;
- GII : L’individu du second groupe pourra choisir (à chaque période) parmi des accomplissements meilleurs que ceux de la période précédente. ils sont sur un chemin d’expansion social et ce, même s’ils ne fournissent aucun effort. Ici il y’a mobilité inter et intra générationnelle.
La zone frontière des bons et mauvais signaux est une zone de transition[5] et reste la zone où les trajectoires des individus son confuses (GIII). Il est donc impossible de déterminer la situation socio-économique future d’un agent de cette catégorie.
Les mauvais signaux : ces individus sont pauvres. Par effet d’illusion, leurs potentialités sont sous-estimées et ils ont à chaque période, au plus des accomplissements identiques à ceux de la période précédente :
- GIV : Un premier sous-groupe est constitué d’individus caractérisés par des chemins constants. A chaque période ils réaliseront le même accomplissement et ce, avec beaucoup d’effort du fait de l’effet d’illusion du signal social. En plus, ils ne peuvent offrir à leur descendance qu’au plus le même niveau de vie qu’eux même. L’inertie est inter et intra générationnelle ;
- GV : Le second sous-groupe est celui des pauvres vulnérables. ils sont sur un chemin de déclassement social quel que soient les efforts qu’ils fourniraient pour sortir de leur cycle de paupérisation. La dérive sociale est tant inter qu’intra générationnelle.
En somme et par définition, le signal social confère à tout individu un chemin de mobilité sociale qu’il suivra nécessairement sans pouvoir s’y se détacher. Tout individu, quel que soient ses aspirations, est contraint de suivre la trajectoire que lui impose l’environnement socio-économique et ce, du fait de son signal. De plus les propriétés du signal nous permettent de distinguer cinq catégories socio-économiques. A chacune de ces catégories correspond un trajet que tout individu y appartenant suivra nécessairement en l’absence de choc extérieur.
… inégalités croissantes et héritage
Ainsi peinte, toute chose égale par ailleurs et sans intervention extérieur, dans un environnement socio-économique donné, les inégalités socio-économiques sont de nature à s’accroître perpétuellement du fait de la perpétuation du signal social des individus. A posteriori, ce résultat se justifie par l’accroissement des écarts socio-économiques dans les sociétés africaines (PNUD, 2010). En l’absence de politiques favorisants la mobilité sociale, les inégalités continueraient de se creuser. Cette inertie social est à caractère intra-générationnelle mais pourrait se transmettre aux générations futures.
Ainsi, à l’absence de mobilité sociale intra-générationnelle s’ajoute celle de la mobilité sociale intergénérationnelle. Cette dernière, quand elle existe, n’est pas toujours dans le sens souhaité. A défaut de pouvoir améliorer leur propre niveau de vie, les ménages africains mettent leurs espoirs sur les générations suivantes. Ils œuvrent en général pour que leurs descendants soient mieux lotis qu’eux. Mais du faite de la peinture de la société, les accomplissements possibles à leurs descendants seront fortement dépendants des leurs. En effet, les ménages du groupe GII légueront à leurs descendants toutes les richesses matérielles (actions, autres titres et bien immobilier) et réseau social de qualité. Ils leur légueront en plus une bonne instruction leur permettant d’obtenir un bon statut socioprofessionnel. Ils resteront alors dans ce groupe et avec un meilleur niveau de vie que leurs ascendants. Quant aux les descendants des ménages des groupe GI et GIV, Ils auront les mêmes niveaux de vie que leur ascendants avec pour les un une chance de l’améliorer (GI) et pour les autres un risque de déclassement (GIV)[6]. Quant aux pauvres très vulnérables, en plus de léguer de moindres capabilités, ils ne peuvent pas offrir un bon niveau d’instruction à leurs descendants qui se retrouvent alors dans des conditions de vie pire que la leurs. Ainsi en l’absence de toute intervention extérieure, les inégalités sociales se perpétuent à travers les générations.
Cette triste peinture caractérise l’état actuel de la société africaine. Les inégalités croissantes et la paupérisation sont les principaux maux qui en découlent. Cette situation est d’autant plus grave que seule une minorité est à mesure de gravir l’échelle sociale (GII) ou de maintenir un bon niveau de vie (GI). La grande majorité de la population africaine se trouve dans très mauvaise posture (GIV et GV). Ceci explique la difficulté d’éradiquer la pauvreté, le chômage grandissant des jeunes et la faiblesse des revenus
[1] Par intervention extérieur il faut entendre toutes actions volontaristes ayant pour objectif d’extirper l’individu de son inertie sociale.
[2] « Du signal social », publié le 07/06/2013 http://ecodev.hypotheses.org/26.
[3] Approche proposée par Sen, Amartya. 1982. Choice, Welfare and Measurement. Oxford, England: B. Blackwell, Sen, Amartya. 1984. Collective Choice and Social Welfare. Amsterdam ; New York: North-Holland ;, Sen, Amartya. 1985. Commodities and Capabilities. Amsterdam ; New York: North-Holland ;, Sen, Amartya. 1989. “Development as Capability Expansion.” Journal of Development Planning / United Nations, Department of Economic and Social Affairs (International), No. 19, 41-58, Sen, Amartya. 1992. Inequality Reexamined. New York: Russell Sage Foundation.
[4] Tous les membres de la société ont une connaissance de ce signal qu’ils hiérarchisent par niveau de qualité et ce de façon non forcement consciente. Les interactions entre eux dépendent de ce classement. Il existe un niveau de signal considéré comme seuil à partir duquel le signal est considéré comme bon et tous les membres de la société en ont conscience (sans forcement pouvoir l’expliquer).
[5] En transition parce que les individus qui y sont, sont de passage. Ils vont des bons signaux vers les mauvais ou vis-versa.
[6] Les politiques publiques d’enseignement constituent un choc positif qui tendant à améliorer les conditions de vie des générations future. Un ménage pauvre ayant pu instruire ses enfants pourrait les voir transiter vers le statut de non pauvre vulnérable par l’obtention d’un emploi dans le secteur formel.
References
Bossuroy, Thomas et Cogneau, Denis. 2008. Social Mobility and Colonial Legacy in Five African Countries. DIAL DOCUMENT DE TRAVAIL DT/2008-10
PNUD. 2010. La vraie richesse des nations : Les chemins du développement humain. Rapport sur le développement humain 2010 —Édition du 20e anniversaire
Sen, Amartya. 1985. Commodities and Capabilities. Amsterdam ; New York: North-Holland.
Zerbo, Adama. 2002. “Une Approche Non Probabiliste D’analyse De La Dynamique Multidimensionnelle Du Bien-Être. Pauvreté, Vulnérabilité Et Exclusion,” Groupe d’Economie du Développement de l’Université Montesquieu Bordeaux IV
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marcel (16 juillet 2013). les dés sont déjà jetés. Économie du développement. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/o0np

2 réponses
[…] Entre dérive et réussite sociale, la jeunesse d’Afrique Subsaharienne a-t-elle vraiment le choix? La faiblesse du degré de fluidité des sociétés africaines est une cause non négligeable de la persistance des inégalités en ASS […] Tout individu, quel que soient ses aspirations, est contraint de suivre la trajectoire que lui impose l’environnement socio-économique et ce, du fait de son signal. De plus les propriétés du signal nous permettent de distinguer cinq catégories socio-économiques. A chacune de ces catégories correspond un trajet que tout individu y appartenant suivra nécessairement en l’absence de choc extérieur… Aller plus loin […]