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Documents, données et lectures de sources: symbiose hommes/machines?

Lecture des sources historiennes à l’ère numérique ClavertJ’avais écrit le billet qui suit pour mon site blogspot il y a maintenant presque trois ans et je n’avais jamais eu le temps d’y revenir. Le travail de Frédéric Clavert me permettait pour la première fois d’écrire en Français, ma propre langue, je voulais réagir aux réflexions ponctuelles et continues effectuées par Frédéric quand il était encore chercheur au CVCE à Luxembourg, un centre qui approfondit depuis dix ans déjà l’étude des méthodes historiennes à l’heure du numérique ou mieux, de “l‘histoire digitale” comme je préfère appeler. Cette branche des humanités numériques est à la base des activités du centre de Digital Humanities de Luxembourg où s’était déroulé une importante conférence internationale et où, pour la première fois, la Fédération Internationale pour l’Histoire Publique s’était réunie publiquement. Le CVCE adresse l’histoire de l’intégration européenne proposant un agencement en ligne de sources numériques, leur présentation et annotation pour un large public et parfois même leur exégèse dans le cadre de dossiers thématiques ou chronologiques; un très bon exemple de Digital Public History européenne est ainsi effectuée encore aujourd’hui par l’équipe du CVCE sans que le centre ne nomme explicitement ce champ d’étude et de recherche pour publics diversifiés qui est le leur depuis toujours.

Dans ce cadre, Frédéric Clavert qui est aujourd’hui ingénieur de recherche pour le Laboratoire d’Excellence ici le LabEx EHNE (“Ecrire une Histoire Nouvelle de l’Europe“) à Paris,-en France on utilise souvent des abréviations incompréhensibles-, part de son travail sur le dignitaire nazi Hjalmar Schacht, la politique économique et financière du Reich, les rapports diplomatiques, et réfléchit sur la valeur d’un document, un document important et isolé, qui ajoute un sens important à une reconstruction historiographique qui puisse compter sur une multitude de documents disponibles. Clavert sépare ainsi deux échelles de lecture, la lecture rapprochée (close reading) et distante (distant reading) d’un côté et aussi une lecture humaine opposée à une lecture des sources à travers son ordinateur.

Je propose ici quelques commentaires publiés en partie en novembre 2012 comme réponse à son billet stimulant: Lecture des sources historiennes à l’ère numérique qui est aujourd’hui disponible dans son blog transféré sur la plate-forme Hypotheses.org, qui a pris le nom du livre que nous avons édités ensemble che Peter Lang, L’histoire contemporaine à l’ère numérique, Humanum.51f3b1799d29c9cbc90000fa

Partons  de la constatation qu’il n’y a pas d’histoire sans sources primaires, sans documents  et cela sans vouloir limiter l’écriture de l’histoire seulement aux sources écrites. L’interaction des historien avec ses sources n’est pas une relation momentanée, mais est la raison même de l’existence de cette profession qui établit ses acquis scientifiques autour de ce rapport nécessaire aux sources et à leur interprétation ctitique. Or, chercher des sources qui supportent une hypothèse de recherche établie au préalable est une affaire délicate si pas dangereuse. On pourrait vouloir plier l’histoire à ce qu’on croit savoir « avant » de lire les sources. Clio -et précisément un historien comme Carlo Ginzburg (Francis Chateauraynaud et Carlo Ginzburg. “Moteurs de (la) recherche et pragmatique de l’enquête. Les sciences sociales face au Web connexionniste.”, dans Matériaux pour l’Histoire de Notre Temps, 82 (2006), pp.109–118.)– enseigne justement qu’il faut être disponible à la découverte et assumer l’importance du hasard dans une activité de recherche, la sérendipité.

Mais à quel niveau entre-t-on alors dans l’histoire numèrique ? Il est certainement fondamental, grâce à la révolution du numérique et à l’apport de pratiques d’analyse de textes basées sur de nouveaux instruments, de pouvoir aujourd’hui faire de la fouille de texte sur de grands corpora (tous les documents qui concernent une personnalité ou que l’on possède sur cette même personnalité dans des archives dofférents par exemple, le propos du projet “connected histories” en Grande-Bretagne par exemple) ce qui permettrait d’accéder à des écrits s’ils sont en ligne ou, si l’historien, le bibliothécaire ou l’archiviste, les y mettait lui-même pour les interroger ou les rendre accessible à l’interrogation par ordinateur. Que deviendrait alors cette lecture computationnelle des sources de l’historien ? Elle engloberait la lecture des sources outre l’exégèse de ces mêmes sources, un fait nouveau, ce que Paul Bertrand décrit très clairement comme l’ajout signifiant de données sur un document ou, mieux encore, le processus d’analyse qui intervient, entre l’historien et ses documents, avant d’entamer une narration, quand il prend des notes, rédige des fiches (analogique ou numériques) ou ajoute des méta-données sémantiques et des commentaires s’il utilise Zotero ou d’autres programmes de gestion documentaire. (Paul Bertrand: “La révolution souterraine des Digital Humanities. (1) Pour une refondation de la critique des sources.”, dans Médiévismes, 8 décembre 2012).

 Frédéric Clavert a cherché “à prouver que, contrairement aux propos des conservateurs alliés aux nazis, contrairement à une grande partie de l’historiographie, l’antisémitisme a joué un grand rôle dans l’alliance entre conservateurs, nazis et militaires qui a permis la naissance du IIIe Reich en janvier 1933“. Cette affirmation se base dans sa thèse, sur la connaissance d’autres sources, secondaires et primaires. Clavert propose ainsi « deux échelles de lecture des sources historiennes: d’une part une échelle close reading / distant reading et d’autre part une échelle lecture humaine / lecture computationnelle. La clé de la lecture et de l’interprétation des sources de l’histoire à l’ère numérique est dans les allers-retours constants entre close reading et distant reading et entre appréhension humaine et appréhension computationnelle de nos sources primaires. »  L‘analyse que Clavert fait dans sa thèse des documents de Schacht, leur relation à Hitler et à la politique extérieure du Reich mais aussi à la Shoah et l’interaction entre close et distant Reading qui explicite ses découvertes est certainement très convaincante. Elle a approfonci la lecture des contextes de son étude pour l’appliquer à un cas particuliers, la connaissance profonde de la place de Schacht dans l’éco-système nazi et son rôle dans la politique économique et financière du Reich. Cette interaction entre contexte et action d’unhomme en particuliers et celle qui a été effectuée entre une lecture distante et rapprochée des documents, permet de comprendre la valeur d’un document unique qu’Hitler a voulu dans ses propres papiers à la Chancellerie. La connaissance de ce document permet de déduire que l’antisémitisme est une monnaie d’échange et un passe-partout entre nazis et conservateurs dès 1933 et cela aussi à la lumière de ce contexte général que l’auteur a étudié dans un livre publié suite à sa thèse de doctorat. (Frédéric Clavert: Hjalmar Schacht, financier et diplomate (1930-1950), Bruxelles: Peter Lang, 2009).

 Mais peut-on le suivre et/ou accepter cette dichotomie et cette perspective déjà complexe en soi, ou doit-on ajouter d’autres dimensions encore à cette lecture de sources historiennes entre une dimension macroscopique et microscopique?

On comprend la valeur potentielle de l’introduction de méthodes computationnelles pour l’analyse de nombreuses sources numériques, et même si la manière dont ces sources sont ordonnées, classifiées, annotées, offertes à l’usage, en est une donnée fondamentale qui permet à l’historien de les faire parler, d’ajouter une valeur en terme d’exégèse nouvelle de sources analogiques préalables. Il est cependant difficile de cautionner le fait que seul « une lecture humaine » permette de « vérifier un grand nombre de données » dans leurs contextes signifiants. Que la lecture soit computationnelle ou humaine d’une ou de plusieurs sources, on se doit toujours de vérifier de manière critique les contextes (données externes au(x) documents) et les données internes, (les contenus et la facture des/du documents). Le numérique –à mon avis- ne change rien à ce processus en tant que tel, il faut l’adapter au média numérique, au web. Le numérique offre par contre des méthodes d’analyse extrêmement poussées et nouvelles qui révolutionnent notre approche aux sources (qualitatif/quantitatif) et permettent surtout de leur poser de nouvelles questions et d’affiner des hypothèses si les données numériques ont été préparées avec soin. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un petit changement mais d’une vraie “révolution” dans la profession historienne offerte par le numérique. Une révolution telle, que mêmes les sources analogiques “d’avant” peuvent être « améliorées » par l’œil inquisiteur de l’historien qui pourrait ainsi tirer de nouvelles conclusions à partir des mêmes sources comme nous le démontre le médiéviste Manfred Thaler.
 C’est, il me semble, ce que souligne Clavert en rappelant les études économiques quantitatives, base d’une nouvelle histoire économique qui requiert la présence de l’ordinateur et qui a toujours eu, depuis les années ’60 du siècle passé, de nombreux détracteurs. Cependant, relier cette histoire quantitative et statistique qui prétendait analyser les structures vraies de l’activité humaine dans les chiffres, à l’histoire numérique d’aujourd’hui, n’a pas de sens si l’on s’interroge sur le type de sources qui sont aujourd’hui disponibles. Il ne s’agit pas seulement de données économiques, financières, statistiques aujourd’hui avec les Big Data’s mais souvent d’une possibilité de faire de la recherche qualitative sur un grand nombre de documents de différents formats et provenances (beaucoup sont des documents écrits, des journaux ou des livres). Dans ce cas on ne fait pas seulement du “quantitatif” parce qu’on n’abandonne pas la capacité de proposer des réponses aux questions complexes que l’histoire nous pose et dont l’explication n’est seulement limitées aux valeurs numériques.
Donc, l’histoire quantitative n’est pas le propre seulement du numérique comme les Digital Humanities nous montre chaque jour en privilégiant le texte et son analyse computationnelle. Plus important encore, sur le terrain de l’interaction nécessaire et à solliciter, entre une lecture proche et lointaine des documents (close et distant reading appliqué aux documents), la lecture rapprochée de ceux-ci n’est pas seulement possible dans le monde analogique comme d’ailleurs la lecture distante ne l’est pas seulement dans le monde numérique grâce aux techniques que les DH nous offrent.

Il s’agit en fait d’interactions entre les niveaux de lecture celui de nos yeux et de nos fiches et celui de l’ordinateur, deux niveaux qui s’interpénètrent aussi bien dans le numérique que dans l’analogique et dans un univers –pour l’instant seulement– encore mixte. Les deux visions sont possibles dans les deux univers.

Clavert écrit avec justesse que « prendre de la distance, c’est pouvoir aussi comprendre les interactions entre les différentes sources, se dégager de la source unique, “sensationnelle”, pour voir le global ». Là où le bât blesse, c’est que le numérique ou l’analogique ne changent pas les données méthodologiques de cette pratique. Le numérique permet une révolution profonde de ce qu’on appelle quantitatif et l’analyse des documents individuels au cours de nos recherches, dans un temps fini, délimité, une analyse raffinée et proche du document ne s’oppose mais complète plutot une analyse d’une quantité énorme de documents à la portée d’un “click” comme par exemple en intérrogant la masse des livres de NGram Viewer.

Nous pouvons donc aujourd’hui vérifier qualitativement des hypothèses de recherche qui proviennent d’un seul document et d’une connaissance approfondie des contextes, mieux encore grâce aux big data’s et à l’accumulation des sources numériques. Donc oui on passe du grand angle au téléobjectif rapidement, par contre non, ces deux visions ne sont pas déterminées par rapport au format -le numérique ou l’analogique- des sources elles-mêmes.

A l’époque Clavert avait répondu ce qui suit dans les débats intéressés suite à son billet: “Mais, les origines des Humanités numériques sont toujours tracées comme suit Busa > Linguistics computing (les pionniers) > Humanities Computing > Digital Humanities. Or je ne suis pas d’accord: les linguistics computing ne sont pas la seule source pionnière (et lointaine) des Digital humanities. L’histoire économique quantitative l’est aussi (cf. le livre de Peter Haber, Digital Past). Si tu regardes Google Ngrams, en tapant linguistics computing et que tu regardes plus précisément dans les années 1950-1960 les livres qui contiennent ces expressions tu constates que 1. Busa est cité à l’époque (et dans des revues de très grande renommée) mais de loin pas autant qu’à partir des années 1990 2. que les références des auteurs de ces livres de linguistics computing font référence aux sciences économiques et à l’histoire économique quantitative. Puis le quantitatif perd en attrait et les récits de ces époques perdent toutes traces de lui (années 1980) et dans les récits classiques de l’histoire des Digital Humanities l’histoire économique quantitative disparaît….” 

Il fit aussi une remarque suite à mon propos sur le fait que le close reading n’était pas seulement possible dans le monde analogique et le distant reading dans le monde numérique, les deux lectures étant possibles dans les deux mondes: “le but de la “séparation” des deux échelles -écrit Clavert- est aussi de dire qu’il peut y avoir les deux dans les deux mondes. D’où l’idée de séparer lecture proche / lecture distante et lecture humaine / lecture computationnelle. On peut avoir une lecture humaine associée à une lecture distante sur des sources analogiques et une lecture proche associée à une lecture computationnelle. Ou des lectures mixtes. Toutes les combinaisons sont possibles. Toutefois, les outils numériques nous permettent quand même d’amplifier la distance, de faire que la lecture distante soit encore plus distante, ce qui correspond aussi au fait que – dans certains cas – nous dev(r)ons faire face à une avalanche de données.”

 

Serge Noiret
Serge Noiret
I am a public historian, "History Information Specialist" at the European University Institute, Florence, Italy. I obtained my Ph.D. in… Read more

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Serge Noiret (June 7, 2015). Documents, données et lectures de sources: symbiose hommes/machines? Digital & Public History. Retrieved July 26, 2026 from https://doi.org/10.58079/12hjb


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