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Présents-problèmes IV : La peur des « fauteurs de trouble ». Délinquance juvénile et Légion étrangère au XIXe siècle

Cette série s’inscrit dans le cadre du champ de réflexion « Présents pressants. Imaginaires, diagnostics, problématisations » de l’Institut historique allemand. Ce champ de réflexion vise à interroger la façon dont le présent est perçu et problématisé par ses contemporains, afin de mieux saisir les dynamiques collectives, les imaginaires et les formes de savoir qui en découlent.

Animées par la peur d’un « déclin » de la société qui serait notamment dû à la contagion des « vices », certaines autorités, politiques ou scientifiques, brossent au xixe siècle un portrait alarmiste de leur présent. Dans leurs discours et enquêtes, une catégorie inquiète en particulier : celle de la jeunesse. Perçus comme malléables, enfants et adolescents deviennent de potentiels dangers, en particulier lorsque leur jeunesse se révèle délinquante[1]. Pour y pallier, les autorités estiment qu’il faut agir rapidement sur la « nature » des enfants criminels et développent pour cela tout un arsenal de solutions et de mesures dont l’armée fait partie[2].

Le cas Gustave Joseph Bouchard ou : Comment une correspondance mal rangée fait le bonheur de l’historien·ne

Ainsi, dans le dossier 2 R 1052/4 « Déserteurs, engagements dans la Légion étrangère. Déserteurs étrangers, 1854-1862 » des archives départementales du Nord (Lille) se trouvent quelques lettres qui semblent, au premier abord, avoir été rangées au mauvais endroit. Entre les transcriptions d’interrogatoires de déserteurs étrangers par la police, se sont visiblement glissées des échanges entre le directeur de la maison d’arrêt de Loos, les préfets du Nord et de Cambrai, le procureur Impérial du tribunal de première instance de Cambrai et le maire de la commune de Catillon, un village près de la Sambre.

Malgré le nom du dossier dans lequel ces correspondances ont été rangées, ces dernières ne portent pas sur un « déserteur étranger » incarcéré mais sur un jeune homme de 17 ans, Gustave Joseph Bouchard, détenu dans la colonie pénitentiaire agricole de Loos et souhaitant rejoindre l’armée. Il avait été incarcéré à l’âge de 15 ans, après avoir volé 7 francs à sa sœur qu’elle avait refusé de lui donner en contrepartie du travail qu’il avait fait pour elle. N’étant pas encore âgé de 16 ans, son cas tombe sous l’article 66 du Code pénal de 1810. Il est ainsi jugé avoir agi « sans discernement » et est acquitté, mais doit malgré tout être placé trois ans en « maison de correction », une institution qui doit le détenir et l’élever jusqu’à son 18e anniversaire. Son cas est représentatif d’une période durant laquelle la jeunesse délinquante inquiète les autorités et semble être à la fois cause et symptôme d’une société « en déclin ».

La peur du « vice » et de sa transmission. Le parcours criminel et tragique de la famille Bouchard

Le jeune Gustave JosephBouchard est issu d’un milieu marqué par la pauvreté mais aussi par la criminalité. Pour l’administration pénitentiaire, il est par conséquent essentiel de l’éloigner de son lieu d’origine, la petite commune de Mazinghien, qui fait partie de l’arrondissement de Cambrai dans le Nord de la France, où il est né le 24 juillet 1838. Loos, où il est envoyé, se situe à presque cent kilomètres.

À Mazinghien, la vie de Gustave JosephBouchard avait commencé sous un mauvais augure. Son père, François Bouchard, est meunier de métier mais devient infirme, tandis que sa mère, déjà âgée de 44 ans au moment de sa naissance, décède alors qu’il n’a que 10 ans. Son père ne se remarie pas, mais vit ensuite en concubinage avec une femme journalière, Reine Déjardin. Au total, le couple aurait eu treize enfants à charge et mauvaise réputation. Le père fréquenterait les cabarets et s’adonnerait à la boisson. Or, au XIXe siècle, on craint l’hérédité, en particulier celle de la « tare » (dans le sens de « vice »), transmission théorisée plus tard par la « théorie de la dégénérescence » de Bénédict Augustin Morel[3]. La criminalité, ou encore l’alcoolisme, seraient ainsi susceptibles d’être transmis, voire d’empirer de génération en génération. Par ailleurs, le « vice », s’il n’est pas transmis, est jugé contagieux. Les enfants et mineurs y seraient particulièrement sensibles car, par leur jeune âge, ils auraient une tendance au mimétisme et donc à imiter les mauvais comportements. Les prisons, où les enfants sont mêlés aux adultes, comme cela avait été le cas jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, ne semblent alors plus une solution adéquate. Elles ont la réputation de servir d’« école du crime »[4].

Naissance de la délinquance juvénile. Créer le problème, inventer la solution

Figure 1 : Prison de la Petite Roquette dans : Le Monde Illustré, 8 juillet 1865.

Hommes politiques ou encore médecins estiment, en conséquent, qu’il est nécessaire de développer des modèles et lieux de détention uniquement dédiés à la jeunesse. En parallèle l’idée et la crainte d’une « délinquance spécifiquement juvénile » comme « problème social en soi »[5] prennent forme. Cette « jeunesse délinquante » étant jugée à la fois coupable de ses actes et victime de son milieu, les autorités décident de créer des institutions pour discipliner les enfants et les éloigner de leur milieu social d’origine ainsi que des criminels adultes. En 1819, une circulaire tente d’instaurer un quartier pour les jeunes détenus séparés du restant, mais sa mise en place est difficile. Par la suite, différents modèles de correction se développent, dont celui de l’isolement cellulaire et celui de la colonie pénitentiaire. Le premier est concrétisé en 1836 lorsqu’une prison « modèle », dédiée uniquement aux enfants, ouvre ses portes à Paris : la prison de la Petite Roquette. Construite sur le modèle du panoptique, cette prison incarcère les enfants dans le silence et l’encellulement solitaire, empêchant les contacts même entre eux.

Le deuxième modèle de correction est réalisé à Loos en 1842, là où est détenu Gustave JosephBouchard mentionné ci-dessus : la colonie agricole pénitentiaire de Loos qui sépare, elle aussi, les jeunes détenus des autres prisonniers. Néanmoins, les enfants n’y sont pas isolés, mais doivent effectuer du travail agricole. Pour autant, ce deuxième modèle est loin d’être pédagogique : les enfants incarcérés doivent travailler de nombreuses heures, subissent une forte discipline et vivent dans des conditions difficiles. Comme l’indique la conservatrice Catherine Prade, le modèle carcéral domine malgré tout, impliquant des mesures de soumission et de violence[6]

Le problème des jeunes adultes. Garder la mainmise après la majorité

Figure 2 : Extrait de l’affaire dans le journal Le Droit, 18 novembre 1854

La colonie pénitentiaire étant réservée aux mineurs, les enfants ne peuvent y être détenus qu’un certain temps, tout au plus jusqu’à leur majorité. Ainsi, Gustave JosephBouchard doit être libéré le jour de ses 18 ans, à savoir le 24 juillet 1856. Pour l’administration pénitentiaire, il reste crucial de ne pas perdre la main sur le jeune homme afin que ce dernier ne retombe pas dans la pauvreté et la criminalité. Pour s’en assurer, le directeur de la maison d’arrêt de Loos demande une enquête sur l’état des ressources financières et familiales de la famille de Gustave JosephBouchard dans laquelle ce dernier doit retourner après son arrestation. Le maire de Catillon, brosse un portrait extrêmement sombre en réponse : « (…) tous les membres de cette famille ont été poursuivis et condamnés (…)[7] ». 

En effet, le résultat produit par l’enquête est âpre. La famille du jeune détenu s’était, entre autres, rendue coupable de deux crimes. À peine un an après l’incarcération de Gustave JosephBouchard en 1854, son père et Reine Déjardin furent traduits devant les assises. Ils furent accusés d’infanticides par leurs propres filles, qui leurs reprochaient d’avoir tué le nouveau-né dont Déjardin venait d’accoucher. Le corps de l’enfant ayant été retrouvé et la mauvaise réputation du couple attestée, tous deux furent reconnus coupables et condamnés : le père à vingt ans de travaux forcés, la femme à douze ans. François Bouchard décéda à peine un an plus tard, à l’hôpital maritime de Brest.

En 1855, une seconde affaire éclata. Ce sont cette fois deux des treize enfants qui se retrouvèrent face à la justice pour double assassinat et vol. Thélesphore et Adolphe Bouchard furent accusés d’avoir tué un couple de personnes âgées avec l’aide de leur beau-frère, Pierre Legrand. L’affaire prit une telle ampleur que la presse s’en empara, rapportant que Legrand aurait déclaré, avant leur passage à l’acte : « (…) nous sommes destinés à passer notre vie en prison[8] ».

La suite fut également dramatique : Thélesphore Bouchard se suicida dans sa cellule, Adolphe Bouchard fut envoyé à Cayenne à perpétuité et Pierre Legrand, condamné à mort, fut exécuté en place publique à Marbaix. Plus encore que de simples faits divers, ces deux histoires permettent de saisir les difficultés et la pauvreté du milieu dont venait Gustave Joseph Bouchard, dont les traces n’existent dans les sources que parce que des actes criminels furent commis. 

L’armée comme solution d’urgence

Par conséquent, le directeur de la maison d’arrêt de Loos conclut que le jeune homme ne peut en aucun cas retourner dans sa famille, ni recevoir de sa part une quelconque aide ou soutien. À un mois de la sortie de Gustave JosephBouchard, le directeur doit donc rapidement trouver une occupation au jeune homme. Dans sa correspondance, il indique que ce dernier aurait souhaité rejoindre l’armée, plus précisément la cavalerie, ce que le directeur indique soutenir pleinement. Il écrit ainsi que « la position des jeunes libérés est si difficile, surtout pour la plupart qui appartiennent à des familles dans la misère, et qui bien souvent subissent des condamnations, que l’on doit saisir toutes les occasions pour placer ces enfants, afin qu’ils ne se laissent plus au vagabondage et ne se fassent à nouveau incarcérer[9]. » 

En effet, Gustave JosephBouchard risquait sans doute ce qu’André Gueslin appelle « l’entrée en exclusion » des adolescents, c’est-à-dire être inadapté à l’âge adulte aux normes de la société dans laquelle il évolue[10]. Il ne semble, par ailleurs, pas surprenant qu’il se soit dirigé vers l’institution militaire ou du moins que le directeur soutienne autant son souhait. La discipline des hommes et des corps y joue un rôle central et l’armée occupe une place de choix dans le vaste dispositif disciplinaire français.

Que faire des « fils d’étranger » ? La place de la Légion étrangère

Pour Gustave JosephBouchard, il n’est cependant pas non plus aisé de rejoindre ses rangs, car un certain nombre de normes conditionnent l’engagement. Premièrement, ayant été condamné, il ne peut pas produire de certificat de bonne vie et mœurs, nécessaire à l’engagement, outre un acte de naissance ou une pièce équivalente, ainsi qu’un certificat d’acceptation obtenu auprès de l’autorité militaire. Deuxièmement, il ne peut ni obtenir le consentement de ses parents pour s’engager, les deux étant décédés, ni d’un tuteur, étant donné qu’aucun ne lui a été attribué. Troisièmement, il ne peut intégrer la troupe qu’il souhaite car il est considéré fils d’étranger. Son père, ayant certes vécu en France, était belge. Les seuls régiments que Gustave JosephBouchard peut ainsi rejoindre sont ceux de la Légion étrangère française.

L’histoire de la Légion étrangère reste à ce jour encore trop peu étudiée en lien avec l’histoire de la pauvreté alors qu’elle y est profondément liée. Elle est créée le 9 mars 1831 par ordonnance royale de Louis-Philippe, en premier lieu, pour y incorporer des hommes étrangers que le gouvernement juge dérangeant et coûteux. Cela concerne différentes catégories d’hommes, tels que des déserteurs étrangers ou des révolutionnaires exilés. Dans la plupart des cas, il s’agit cependant d’hommes étrangers que le gouvernement français ne peut pas ou peut difficilement extrader, qui sont en situation de précarité, souvent sans papiers et mobiles. Le gouvernement craint qu’ils ne déstabilisent certaines régions, à une période ou de manière générale, la mendicité est associée à la criminalité. Par conséquent, la Légion étrangère n’est autorisée à intervenir qu’en-dehors de l’Hexagone. Tout homme qui s’y engage doit ainsi partir rejoindre le quartier de la légion en Algérie. De cette sorte, le gouvernement français peut éloigner des hommes jugés dangereux sans pour autant perdre son image de pays d’accueil.

Pour choisir les hommes qui s’y engagent, les autorités procèdent par catégorisation. Ce processus est crucial, déterminant ainsi de manière officielle qui est dangereux et qui ne l’est pas et, de ce fait, qui peut rester et qui doit quitter la France. Ces catégories évoluent en fonction des évènements, révolutions et « crises » que traversent le pays, de sorte que la composition de la Légion étrangère en devienne une sorte de révélateur.

Le cas de Gustave Bouchard n’a donc peut-être pas été classé par erreur dans le dossier 2 R 1052/4. Il est, en fait, catégorisé avec les autres déserteurs étrangers du dossier, car les autorités semblent estimer que, comme eux, il serait lui aussi susceptible de devenir « fauteur de trouble » s’il échappait à leur contrôle, raison pour laquelle ces dernières ont peut-être insisté pour son engagement dans la Légion. Finalement, aucune autre trace de Gustave Joseph Bouchard n’a été trouvé dans le dossier : une présence furtive, néanmoins révélatrice de vies, mais aussi d’un présent, jugés « en crise ».


[1] Au sujet de la justice des enfants, voir l’ouvrage dirigé par Véronique Blanchard et Mathias Gardet, Mauvaise Graine. Histoire de la justice des enfants, Paris 2017. Des ressources sur le sujet sont également disponibles sur le portail « Enfants en justice ». 

[2] Au xixe siècle, le service sous les drapeaux est promu en tant qu’« école de la masculinité, dispensatrice de discipline, d’ordre et de vigueur », dans : Odile Roynette, « La fabrique des soldats », p. 260, dans : Bruno Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre. Du xixe siècle à nos jours, Paris 2018, pp. 259-269.

[3] En 1857, Bénédict Augustin Morel publie un texte intitulé « Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine ».

[4] Jean-Jacques Yvorel, « Esquisse d’une histoire de la prise en charge de l’enfance délinquante aux xixe et xxe siècles » [en ligne], dans : Sophie Chassat (dir.), Éduquer et punir, Rennes 2005 [vu le 11.05.2026].

[5] Ibid.

[6] Catherine Prade, « Les colonies pénitentiaires au xixe siècle : de la genèse au déclin » [en ligne], dans : Sophie Chassat (dir.), Éduquer et punir, Rennes 2005 [vu le 11.05.2026].

[7] Archives départementales du Nord 2 R 1052/4, Déserteurs, engagements dans la Légion étrangère. Déserteurs étrangers, 1854-1862.

[8] « Double assassinat et vol », Le Droit, 3 septembre 1855.

[9] Archives départementales du Nord 2 R 1052/4, Déserteurs, engagements dans la Légion étrangère. Déserteurs étrangers, 1854-1862.

[10] André Gueslin, « Présentation : Les voies de la pauvreté », p. 36, dans :  André Gueslin et Dominique Kalifa (dir.), Les exclus en Europe, 1830-1930, Paris 1999, pp. 9-37.


Carla-Maëlys Barboutie est doctorante en histoire contemporaine à l’Institut historique allemand.

Carla-Maëlys Barboutie
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Carla-Maëlys Barboutie (12. Mai 2026). Présents-problèmes IV : La peur des « fauteurs de trouble ». Délinquance juvénile et Légion étrangère au XIXe siècle. Dialog und Austausch. Abgerufen am 26. Juli 2026 von https://doi.org/10.58079/167kk


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Eine Antwort

  1. 16/06/2026

    […] IV : La peur des « fauteurs de trouble ». Délinquance juvénile et Légion étrangère … Carla-Maëlys Barboutie […]

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