La page d’accueil des Musées du Vatican signale que la collection épigraphique comptait, en 2008, 13 870 inscriptions. Sous le portique et dans la cour de San Silvestro in Capite, au centre de Rome, on compte environ 280 fragments épigraphiques, de toute taille, de toute époque. Dans le pavement des deux premières travées de l’église des Quatre-Saints-Couronnés, ce sont près de 40 morceaux d’inscriptions médiévales qui ont été intégrés au sol. Pour qui se consacre ne serait-ce qu’un peu à l’épigraphie en dehors des territoires italiens, ces chiffres donnent le vertige. On se dit simultanément que Rome est un laboratoire formidable pour étudier la culture écrite du Moyen Âge, et que l’on est un peu soulagé de ne pas avoir à affronter la bête romaine dans le cadre de ses études. En observant ces inscriptions au quotidien ou presque, on apprend beaucoup, on nuance ce que l’on pensait savoir des pratiques exposées et monumentales de l’écriture médiévale, on fait la liste des beaux sujets éventuellement à traiter un jour. Mais, pour être tout à fait honnête, on reste surtout interdit face à ce débordement épigraphique, plus proche de l’apathie intellectuelle que de l’enthousiasme historien…

Souvent on envie les collègues qui travaillent sur les inscriptions romaines, on jalouse la richesse des ensembles documentaires qu’ils peuvent étudier, en baissant les yeux ou en levant la tête, à chaque fois qu’il leur est donné de traverser la ville. La disponibilité épigraphique à Rome semble aussi inépuisable pour le Moyen Âge qu’elle ne l’est pour l’Antiquité. Un brin cabot à défaut d’être drôle, on a plusieurs fois évoqué cette opulence comme une explication à la vitalité des recherches épigraphiques en Italie et à la qualité des travaux sur l’écriture et les formules dans les inscriptions. Par inertie, cette jalousie conduit à supposer l’indigence épigraphique de ce qui n’est pas romain – il y aurait Rome, puis et le reste du monde – et à justifier éventuellement certains raccourcis méthodologiques, des lenteurs théoriques pour celles et ceux qui ne jouent pas dans la même division épigraphique. Sur un très long Moyen Âge, Rome fournirait une immense diversité formelle et fonctionnelles des inscriptions, qui expliquerait le dynamisme et l’intérêt de l’épigraphie médiévale consacrée à l’Urbs, et plus généralement aux territoires italiens. C’est sans doute un peu vrai, mais peu importe : les remarques ainsi formulées n’avaient pas pour bonne intention de vanter les mérites des collègues, encore moins de décrire leurs approches. Elles étaient tout simplement le fruit d’une envie académique mal placée qui permet de justifier que l’on est un peu à la traîne quand même. Oui, il y a des fois, on aimerait bien, nous aussi, avoir sous la main un matériau comme celui-ci pour mieux étudier la culture écrite au Moyen Âge. Après tout, si on avait une documentation équivalente, on pourrait faire au moins aussi bien…
Ça, c’était avant ! Avant d’avoir la chance de se promener dans Rome et le temps d’effectuer de longues déambulations épigraphiques pour enfin “voir en vrai” les inscriptions objets de sa convoitise ; avant de bénéficier de l’opportunité de passer d’églises en églises, de dépôts en dépôts à la recherche des pièces vues dans les catalogues et les articles des autres ; avant de pouvoir remettre la photographie ou le dessin dans un contexte monumental, original ou pas. Au-delà du fait que le prétexte documentaire donne bonne conscience scientifique à qui entraîne ses camarades à la recherche de curiosités graphiques au lieu de s’enfermer en bibliothèque, et indépendamment des éventuels ravissements esthétiques, il y a dans ces “découvertes” un véritable bénéfice intellectuel, d’abord lié à la taille, ou plutôt à l’échelle des inscriptions. Il se passe pour les documents épigraphiques ce qu’il arrive la première fois que l’on voit la Pietà ou la Joconde ; la première est presque trop imposante pour la délicatesse des gestes qu’elle montre si bien, la seconde est trop petite pour qu’elle soit véritablement le plus connu des tableaux classiques. L’inscription en mosaïque de la contre-façade de Sainte-Sabine paraît beaucoup plus imposante que ce que l’on imaginait, sans doute parce qu’elle domine de sa présence, systématiquement en contre-jour, une basilique vide ou presque. Les listes de reliques de Sant’Angelo in Pescheria ou de San Silvestro in Capite semblent, elles, correspondre à la taille que l’on envisageait à la lecture des articles qui leur sont consacrés. L’inscription évoquant le document diplomatique de Grégoire XI et donnant l’image d’une bulle papale est en revanche plus modeste que ce que l’on avait en tête, sans doute par analogie avec les grandes chartes lapidaires du sud de la France. Après l’examen in situ, on essaiera de citer ces superstars de l’épigraphie médiévale avec plus de pertinence, sans les détourner par ignorance de ce qu’elles furent peut-être au moment de leur fabrication et de leur exposition.

En dehors de ces ajustements bienvenus, les promenades épigraphiques à Rome semblent surtout produire une forme d’apathie intellectuelle, à tel point que l’on déclare assez vite que l’on ne peut pas faire d’épigraphie à Rome. D’abord en raison du nombre des inscriptions rencontrées sur le chemin, sous les pieds dans les escaliers, à l’extérieur des monuments ou dans les églises ; il y a tellement d’écriture, partout, sous toutes les formes, qu’il est aisé d’atteindre une espèce de saturation graphique, une sorte de trop-plein de lettres. C’est une raison de plus d’admirer le Jeux de lettres d’Armando Petrucci car l’auteur a su non seulement absorber la masse graphique de Rome, mais il a su en faire quelque chose d’intelligent et voir dans cette disponibilité écrite la raison d’être d’une culture épigraphique au long cours, traversant les temps et conduisant les structures de pouvoir du XXe siècle à imiter les usages antiques. Cependant, quand on n’a pas le talent d’Armando Petrucci et quand l’œil est malgré tout attiré par les inscriptions – c’est ça le problème, on ne réussit pas à ne pas les voir –, l’omniprésence de l’écriture épigraphique devient écrasante, on ne sait plus où donner de la tête, on ne parvient plus à lire, à dater, à identifier, à comprendre. Ça fait trop d’un coup. Dans une version épigraphique du syndrome de Stendahl, on est submergé par tant d’écriture. Cela reste une forme hyper-confidentielle du choc esthétique, nous sommes bien d’accord, mais elle aide tout d’un coup à se défaire de la jalousie que l’on sentait auprès de ces collègues italiens.
Le pavement de Sainte-Marie in Aracoeli déclenche ce genre de sensation, celle d’être dépassé par les événements graphiques : les inscriptions funéraires très nombreuses s’intègrent dans le beau pavement de l’église, elles le peuplent tout à fait et ajoutent un stimulus au jeu déjà saisissant des pièces de marbre. Il paraît impossible pour l’œil de glisser à la surface du pavement sans rencontrer une lettre, et donc une inscription funéraire, le nom d’un mort, la mémoire d’un défunt, l’histoire figée dans le sol de Rome. Mais plutôt que de réveiller en soi l’envie de saisir cette documentation à portée de la main, pleine de cas plus intéressants les uns que les autres, l’écriture débordante de Rome éteint, église après l’église, l’envie d’être intelligent à son sujet ; par paresse certes, mais aussi pour tout ce qu’elle signifie du point de vue de la culture écrite. Le nombre et l’impact des questions à poser sont tels qu’ils viennent saper les convictions épigraphiques auxquelles on était arrivé à partir d’autres terrains, sur le plan paléographique, linguistique ou fonctionnel : évolution ou non des formes graphiques, place de la métrique, singularité des inscriptions de consécration, phénomènes de rénovation, amplification et réfection des textes sur le temps long de la vie des édifices et des institutions, liens entre épigraphie, héraldique et emblématique, fonction des inscriptions « civiques », etc. Que Rome soit une ville à part, c’est un fait ; mais qu’elle invite à reposer la plupart des problèmes épigraphiques, c’était moins prévu, en particulier si l’on cherche à poser la question du « qui » derrière ou devant ces innombrables inscriptions. Le cloître de Saint-Jean du Latran, et sa collection épigraphique si riche et originale, est à la lui seul un catalogue ouvert de problèmes épigraphiques, notamment pour la mise en œuvre des textes sur les éléments liturgiques, les interactions éventuelles avec les images peintes ou en mosaïque et les jeux d’échelle. Impuissant face à tant d’inconnues, on ne fait plus que recevoir les inscriptions sans y réfléchir ; pire, on les photographie sans prêter attention à ce que l’on ne regarde plus vraiment, on les consomme en touriste.

Si l’accumulation des inscriptions provoque l’apathie épigraphique, la juxtaposition d’objets de différentes périodes est également responsable du fait qu’au fil des visites, on ne comprend plus grand-chose à ce que l’on voit. Les installations de la fin du XIXe et du début du XXe siècle aux portiques de Sainte-Cécile et Sainte-Marie du Trastevere, et à Sainte-Sabine offrent de très riches galeries lapidaires dans lesquelles les inscriptions chrétiennes, de l’Antiquité tardive à l’époque moderne (consécrations, épitaphes, listes de reliques), côtoient les fragments de chancel, les reliefs antiques et des moulures baroques. Tout y passe, tout y est, mais ce qui devrait constituer un formidable terrain de jeu se transforme par excès en une nouvelle machine à décourager les plus entreprenants des épigraphistes. Le travail de recontextualisation est tel, les connaissances à acquérir pour comprendre ce que l’on lit si nombreuses, que c’est encore la passivité qui l’emporte ; et de contempler sans tout à fait la voir cette richesse documentaire que l’on a envie d’associer à une culture écrite spécifiquement romaine, que l’on est tenté de singulariser et de distinguer en raison de la disponibilité des inscriptions antiques et du rôle des institutions ecclésiales sur le temps long dans l’usage de l’écriture épigraphique ; mais il faudrait pour en arriver à cette conclusion entrer dans le détail de textes que l’on connaîtra sans doute toujours trop mal en raison de leur accumulation. Face à cet Everest épigraphique, les occasions d’abandonner sont nombreuses, même si l’on se trouve encore dans la plaine et si l’on ne fait que deviner l’immensité de la tâche intellectuelle.
Enfin, il faut ajouter parmi les raisons de cette apathie l’incroyable fragmentation des objets épigraphiques. Ce n’est pas seulement qu’il y en a partout, c’est qu’à Rome on circule au milieu d’un gigantesque puzzle d’écriture. Dans sa gestion si particulière de la ruine et de la carrière, et comme l’avait déjà fait remarquer Armando Petrucci, l’Urbs a utilisé les inscriptions comme un matériau à disposition, notamment dans le pavement et les travaux de fondation. À terre, on marche constamment sur des morceaux d’épitaphes et des fragments d’autel inscrit, à Sainte-Praxède ou à Saint-Jean à la Porte latine par exemple ; un nom, une date, des lettres éparses, un angle de plate-tombe. Que faire de tout cela, par-delà le constat d’un paysage graphique riche et dense, un répertoire de formes et de formules, l’empreinte d’un passé épigraphique effervescent ? Une chose est certaine : on ne peut pas laisser de côté ce patrimoine fragmenté et fragmentaire pour ne s’arrêter qu’à l’aura des belles inscriptions monumentales, complètes et intégrées au décor au point qu’elles trouvent leur chemin jusqu’aux pages des guides touristiques ; mais que c’est difficile de ne pas se sentir vulnérable devant cette fragmentation, certain que l’on n’en saura jamais suffisamment pour mesurer, apprécier et comprendre ce qui constitue sans aucun doute une incroyable culture épigraphique !

Au bout de la promenade épigraphique, une fois que l’apathie s’est installée, la jalousie disparaît, et c’est déjà pas mal. Il ne reste que la reconnaissance pour le travail accompli par des générations de chercheurs et de chercheuses qui n’ont pas renoncé, dès le camp de base n°1, à l’ascension de l’Everest romain ; que la fragmentation n’a pas découragés dans la constitution de corpus indispensables au touriste épigraphique ; que la décontextualisation n’a arrêtés dans la production d’études essentielles sur ce que les inscriptions ont affiché, transmis et façonné d’identité individuelle et collective au fil des siècles ; que l’accumulation des collections au Musée national ou dans la galerie lapidaire des Musées du Vatican n’a pas retenus dans la production de connaissances collectives sur les cultures écrites pré-modernes. S’il semble difficile que l’on puisse un jour produire une véritable « épigraphie romaine », totale, exhaustive, définitive, les inscriptions de Rome restent une invitation à l’humilité et à la gratitude. Parfois aussi, dans la “découverte” bien relative d’un petit objet en apparence anecdotique, elles sont aussi un formidable carburant pour alimenter la machine à penser l’écriture médiévale.
Promenades épigraphiques romaines effectués au printemps 2026 en compagnie de Marc Sureda dont les connaissances des basiliques et de l’histoire ecclésiastique de Rome ont été plus que précieuses ; soundtrack écriture.























































