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De la lettre au journal : Le parcours d’une lettre de l’archéologue français Gustave Fougères en octobre 1887

Loïc Marcou

Il est connu que la seconde moitié du XIXe siècle a consacré l’émergence de la « civilisation du journal ». On sait aussi que la « mondialisation de l’information », qui débute dès le mitan du siècle, est concomitante de la mutation des transports qui accompagne la première révolution industrielle. En 1851, la création du Service maritime des Messageries nationales (lesquelles deviendront, en 1852, les Messageries impériales puis, en 1871, les Messageries maritimes) contribue à rapprocher la France du Levant. En ouvrant les premières liaisons postales françaises en Méditerranée grâce à une flotte de paquebots-poste construits dans les chantiers navals de La Ciotat, les Messageries maritimes réduisent le délai d’acheminement des nouvelles en provenance de et vers les contrées du Levant. Cette période voit apparaître un nouveau type de « journaliste » : le correspondant particulier. Ressortissant français ou étranger parlant le français installé sur place, ce publiciste est chargé par les journaux parisiens et provinciaux de leur faire parvenir des nouvelles locales susceptibles d’intéresser les lecteurs de la presse quotidienne. L’émergence du correspondant particulier explique qu’une nouvelle rubrique, intitulée « Lettres de… », voit le jour dans les journaux français vers le milieu du siècle. Si les plus connues aujourd’hui sont sans doute les « Lettres des États-Unis » envoyées, juste après la guerre de Sécession, au quotidien parisien Le Temps, par un jeune médecin français du nom de Georges Clemenceau, d’autres « Lettres de… » paraissent dans la presse française, notamment des « Lettres d’Athènes » ou des « Lettres de Grèce » (fig. 1). Rédigées anonymement ou sous pseudonyme par le publiciste corse d’origine maniote Antonios-Zannettakis Stéphanopoli (Cargèse 1839 – Athènes 1913) à partir des articles qu’il a fait paraître dans Le Messager d’Athènes − l’hebdomadaire d’expression française qu’il a fondé en 1875 dans la capitale grecque −, ces lettres publiées sous la forme d’articles contribuent à « faire connaître la petite Grèce à la grande France », pour reprendre la formule du journaliste français contemporain Jean Leune (1889-1944).

Fig. 1. « Lettres des États-Unis » (Le Temps, 31 décembre 1865). « Lettre de Grèce » (Le Sémaphore de Marseille, 4 juin 1887) (Source : RetroNews)

Dans ce billet, il ne sera pas question d’un « papier » envoyé par Stéphanopoli aux salles de rédaction parisiennes, mais d’une lettre adressée à ce dernier par l’archéologue français Gustave Fougères (1863-1927). Rédigée par celui qui était alors membre de la 36e  promotion de l’École française d’Athènes, cette lettre manuscrite de quatre pages est aujourd’hui conservée aux Archives historiques du musée Bénaki (fig. 2). Reproduite quasi intégralement, en version imprimée, en octobre 1887, dans les colonnes du Messager d’Athènes, elle paraît une dizaine de jours plus tard dans au moins quatre journaux parisiens, puis dans un quotidien bordelais.

Fig. 2. Lettre de Gustave Fougères à Antonios-Zannettakis Stéphanopoli, Athènes, 1er octobre 1887 (Source : Ιστορικά Αρχεία του Μουσείου Μπενάκη [Archives historiques du musée Bénaki], Αρχείο Σπανιολάκη-Στεφανόπολι (π. 1815-1960) [Archives Spaniolakis-Stéphanopoli (v. 1815-1860)], n° 200, doc. 552.

Avant de reconstituer le parcours de cette lettre, présentons son contenu. Elle annonce une information scientifique importante : la découverte par Gustave Fougères, lors des fouilles qu’il a entreprises à Mantinée, d’un bas-relief constitué de trois plaques sculptées représentant la joute musicale entre le satyre Marsyas et le dieu Apollon, en présence des Muses. Peu après sa mise au jour le 11 août 1887, ce bas-relief, connu de Pausanias et dont Praxitèle était peut-être l’auteur, précise Fougères, fut transféré au Musée national d’Athènes pour y être restauré.

Envoyée par Fougères à Stéphanopoli à la demande de ce dernier, la lettre, datée du 1er octobre 1887 (“nouveau style”, i.e. dans le calendrier grégorien en vigueur en France et plus largement en Occident, et non dans l’“ancien style”, i.e. dans le calendrier julien encore en vigueur en Grèce), parut quasi intégralement dans le numéro du 19 septembre – 1er octobre 1887 du Messager d’Athènes, ce qui laisse à penser que l’archéologue prit le soin de faire coïncider la date d’écriture de sa missive avec celle de sa publication dans le journal athénien. Fougères veilla bien sûr à publier ensuite un compte rendu détaillé de sa découverte dans le Bulletin de correspondance hellénique (1888), puis dans sa thèse Mantinée et l’Arcadie orientale (1898).

Qu’advint-il de la lettre publiée dans Le Messager d’Athènes au début octobre 1887 ? (fig. 3) Elle parut entre douze et quatorze jours plus tard dans les colonnes de plusieurs quotidiens français. Le Temps fut le premier à la publier le 13 octobre 1887. Suivirent le lendemain les journaux La Justice, Le Rappel et L’Univers. Puis ce fut le tour, le surlendemain, du quotidien La Gironde (fig. 4).

Fig.3. Lettre de Gustave Fougères insérée dans les colonnes du Messager d’Athènes (numéro du 19 septembre – 1er octobre 1887, p. 2), sous le titre « Les fouilles de Mantinée ». (Source : Βιβλιοθήκη της Βουλής [Bibliothèque du Parlement hellénique])
Fig. 4. Publication de la lettre de Gustave Fougères dans les quotidiens français Le Temps (13 octobre 1887, p. 2) et La Gironde (15 octobre 1887, p. 2). (Source : RetroNews)

Comment la lettre de Fougères fut-elle publiée dans des journaux français alors qu’elle n’avait jamais quitté Athènes ? La réponse tient dans une pratique « médiatique » courante au XIXe siècle : l’échange de journaux. Avant de faire appel à des correspondants particuliers ou tout en recourant à leurs services, les grands quotidiens européens s’échangeaient leurs publications ou s’y abonnaient pour (faire) connaître les nouvelles de l’étranger. Il ne fait donc guère de doute que la découverte archéologique de Fougères fut diffusée dans la presse française grâce à cette pratique. En l’occurrence, ce n’est pas la lettre de Fougères qui circula, mais le journal qui la reproduisit.

Il n’est pas très difficile de reconstituer le parcours du Messager d’Athènes, entre Grèce et France, au début octobre 1887. Depuis le milieu du siècle, les Messageries impériales (puis maritimes) disposaient, on l’a vu, du monopole de l’acheminement du courrier français vers le Levant et inversement. (Entre-temps, les liaisons ferroviaires entre la Grèce et la France étaient inexistantes, le réseau ferré du jeune royaume hellénique n’étant pas encore achevé.) La livraison du Messager d’Athènes paru le samedi 1er octobre 1887 fut donc de toute évidence envoyée au Pirée. Avec le courrier français en provenance d’Athènes, elle fut chargée dans un paquebot-poste des Messageries maritimes appareillant pour Marseille – sans doute le mercredi 5 octobre. Le bateau débarqua dans le vieux port de la cité phocéenne le mardi 11 octobre au matin (fig. 5). Puis les ballots postaux furent acheminés à la gare Saint-Charles pour être chargés dans un train en partance pour Paris (ancienne gare de Lyon). Comme la durée du trajet en train entre Marseille et Paris à la fin du XIXsiècle était légèrement supérieure à 14 heures, on peut estimer que le journal de Stéphanopoli parvint à Paris le mardi 11 octobre dans la soirée pour être livré aussitôt ou, au plus tard, le lendemain, mercredi 12 octobre, au journal Le Temps. Ce quotidien avait donc le temps de reproduire la lettre de Fougères pour la faire paraître (en page 2) de son numéro du jeudi 13 octobre 1887, un jour avant ses concurrents parisiens et deux jours avant La Gironde.

Fig. 5. Guide des services des messageries impériales dans La Méditerranée (1856), Marseille : imp. de Ve M. Olive, 1855, p. 11. (Source : BnF (Gallica))

Que montre cette étude de cas ? Qu’un objet matériel en mouvement – une lettre –, pouvait être à l’origine d’une circulation culturelle  au sens large  à l’ère de la « civilisation du journal ». À une époque où les agences de presse européennes, nées dans le sillage du télégraphe électrique, alimentaient les quotidiens en dépêches télégraphiques, il n’est pas inopportun de rappeler que, dans le dernier quart du XIXe siècle, le journal était encore un assemblage de lettres – d’où la vogue de certaines rubriques comme le « courrier des lecteurs ». Cette étude de cas montre par ailleurs qu’une découverte scientifique, traditionnellement dévolue à une revue savante, pouvait se répandre, entre Grèce et France, à une dizaine de jours d’intervalle, par le biais de la presse quotidienne, à l’heure de la circulation transnationale de l’information.

Références

Marie-Françoise Berneron-Couvenhes, Les Messageries maritimes : l’essor d’une grande compagnie de navigation française, 1851-1894, Paris : PUPS, 2007.

Delphine Diaz et Renaud Meltz (dir.), Mondialisation de l’information. La révolution médiatique du XIXsiècle, Monde(s), histoire espaces relations, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2019.

Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Paris : Nouveau Monde éditions, 2011.

Loïc Marcou, « Circulation et viralité de l’information de la Grèce vers la France au tournant du XXe siècle : le cas de l’homme de presse français d’origine grecque, A.-Z. Stéphanopoli (1839-1913) », in Presses anciennes et modernes à l’ère du numérique, actes du congrès Médias 19 – Numapresse (Paris, 30 mai-3 juin 2022), sous la direction de Guillaume Pinson et Marie-Eve Thérenty. DOI : https://www.medias19.org/publications/presses-anciennes-et-modernes-lere-du-numerique [consulté le 18 juin 2026].

Guillaume Pinson (dir.), La lettre et la presse : poétique de l’intime et culture médiatique. Dossier publié dans Médias 19. DOI : https://www.medias19.org/publications/la-lettre-et-la-presse-poetique-de-lintime-et-culture-mediatique [consulté le 18 juin 2026].

Marie-Ève Thérenty et Sylvain Venayre (dir.), Le monde à la une. Une histoire de la presse par ses rubriques, Paris : Anamosa, 2021.


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Loïc Marcou (29 juin 2026). De la lettre au journal : Le parcours d’une lettre de l’archéologue français Gustave Fougères en octobre 1887. Destins d’objets. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hay