Flora Muntrez
S’il n’est plus nécessaire de revenir sur l’histoire de saint Ménas, de son martyre et de son sanctuaire près d’Alexandrie (Égypte), sur la fabrication en très grand nombre des ampoules à eulogie dédiées ou sur les types iconographiques utilisés sur ces objets dispersés dans le monde entier, il est toutefois intéressant d’aborder ces objets sous l’angle de leurs circulations et de leur(s) dépaysement(s).
Les ampoules, on le sait, ont transité pour un certain nombre d’entre elles de l’Égypte vers l’Europe par le biais des pèlerinages réalisés durant l’Antiquité tardive : les pèlerins se rendaient au grand sanctuaire de Saint-Ménas, situé à une quarantaine de kilomètres d’Alexandrie, avant ou après leur passage en Terre sainte. Spécifiquement conçues pour emporter un souvenir du site (eau bénite, huile sainte, etc.), les ampoules faisaient donc partie des objets ramenés aisément chez eux par les pèlerins, étant donné leur légèreté et leur petite taille : une dizaine de cm de hauteur en moyenne. Aux pèlerinages tardo-antiques s’ajoute la dispersion de ces ampoules par le biais des voyageurs, scientifiques et/ou curieux des XIXe et XXe siècles se rendant toujours plus nombreux en Égypte. Par leur intermédiaire, on les retrouve ensuite sur le marché des antiquités, entrant dans des collections privées ou publiques par acquisition à titre onéreux. C’est le cas par exemple d’une ampoule entrée dans les collections du musée du Louvre (inv. MNC 1926) en mai 1895 lors de la vente Hoffmann, achetée 155 francs. L’achat n’est pas la seule modalité d’acquisition : elles peuvent aussi être données à des musées par des collectionneurs ou des érudits locaux. Difficile, dès lors, de retracer les circulations précises de ces objets, de leur lieu de fabrication à leur lieu de conservation actuel. À ces deux phénomènes s’ajoute un troisième dépaysement : la (re)découverte de ces objets, lors de fouilles archéologiques dans des remblais ou dans des sépultures du haut Moyen Âge puis leur dépôt dans des musées, plus ou moins éloignés du lieu de découverte.


Le destin de l’ampoule à eulogie représentant saint Ménas conservée dans les collections des musées d’art de Laval (Mayenne) (inv. 4270) (Fig. 1 et 2) est particulièrement représentatif des nombreuses circulations de ces objets et de ce triple dépaysement. Datée des Ve-VIe siècles, cette ampoule a pu être amenée par un pèlerin, depuis Alexandrie vers l’Isère, à Vienne, lieu présumé de sa redécouverte au XIXe siècle. En effet, cette ampoule aurait été découverte en 1873 à Vienne (Isère), d’après une note manuscrite laissée sur la fiche d’identification de l’objet au musée de Laval (Fig. 3) et selon sa publication, en 1904, dans le Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne (Marsaux 1904). Il est donc tout à fait possible qu’un pèlerin isérois se soit rendu au sanctuaire de Saint-Ménas et en ait ramené cette ampoule. Le sanctuaire faisait partie des points de passage obligés des pèlerins se rendant en Égypte, depuis ou vers la Terre sainte. Sa localisation à proximité d’Alexandrie, port d’accès pour les pèlerins arrivant par voie maritime, le rendait facile d’accès et très fréquenté par ces derniers. Il est attesté que des évêques influents envoyaient en mission des clercs dans des lieux saints pour ramener des reliques ; on pense par exemple à Avit, évêque de Vienne (v. 450-525), qui envoya de nombreuses missions à Jérusalem (Maraval 1985, p. 124).

Redécouverte à la fin du XIXe siècle, issue probablement d’un site mérovingien, l’ampoule est identifiée comme telle et présentée lors de l’exposition Collections mérovingiennes : Musée du Vieux Château en 1977-1978. Dans le catalogue de l’exposition, l’ampoule est bien identifiée comme égyptienne mais on la retrouve dans la section « Objets religieux et votifs » mérovingiens en raison de son statut de mobilier archéologique ou découvert fortuitement sur un site alto-médiéval. Si les éléments manquent cruellement pour déterminer le site duquel serait issue la découverte de l’ampoule en 1873, une piste s’offre à la réflexion : l’objet pourrait être issu d’un contexte funéraire et retrouvé dans une sépulture accompagnant un défunt. Un candidat serait le complexe ecclésial et funéraire Saint-Georges-Saint-Pierre à Vienne, dont l’histoire et la chronologie correspondent peu ou prou : fouilles de la nef de Saint-Pierre entre 1860 et 1864, transformation en musée lapidaire et ouverture du musée en 1872. L’objet aurait pu réapparaître fortuitement dans ce contexte de création muséale.
Cette ampoule aurait alors connu plusieurs dépaysements : conçue à l’origine près d’Alexandrie, au Ve-VIe siècle, ramenée en France sans doute pendant l’Antiquité tardive à l’occasion d’un pèlerinage, elle aurait ensuite connu une seconde vie en Isère et aurait accompagné un défunt dans sa tombe. Redécouverte au XIXe siècle, elle devient alors un objet archéologique mérovingien puis circule en France de Vienne vers Laval, sans qu’il existe la moindre information au sujet de ce troisième dépaysement. Enfin, cette ampoule, longtemps étiquetée « mérovingienne », est aujourd’hui un objet muséal, loin de sa fonction religieuse et mémorielle d’origine.
Néanmoins, il faut rester précautionneux sur les origines, les circulations et les dépaysements de cet objet – et de toutes les ampoules à eulogie sans historique précis, puisque son arrivée en France par le biais d’un pèlerinage est une hypothèse impossible à prouver. Il n’a pas été possible de retrouver des sources sur sa découverte archéologique ou fortuite à Vienne, laissant planer le doute d’une erreur de provenance donnée au XXe siècle. Son déplacement de Vienne à Laval reste également à ce jour énigmatique et inexpliqué. Il est donc tout à fait possible que cette ampoule soit en fait arrivée en France à la fin du XIXe ou début du XXe siècle, par le biais d’un individu ou en transitant sur le marché des antiquités. Le caractère stéréotypé des ampoules à eulogie et les aléas de leur identification, puisqu’elles sont appelées indifféremment « gourde de forme lenticulaire », « petite eulogie » ou « espère de gourde à deux anses » dans les catalogues de vente, rend impossible le suivi de leur(s) circulation(s) sur le marché des antiquités des XIXe et XXe siècles. Surtout, la difficulté de catégorisation des antiquités coptes, considérées tantôt égyptiennes, tantôt romaines, tantôt byzantines, ajoute une complexité supplémentaire à l’étude des circulations des objets de cette période et de cet espace géographique qui échappent aux classifications habituelles.
Flora Muntrez tient à remercier chaleureusement Morgane Thorel, chargée des collections aux musées de Laval, Emma Bouvard-Mor, conservatrice du patrimoine au Service régional de l’archéologie Auvergne Rhône-Alpes chargée de l’Isère et Jade Ollivier, masterante à l’Université Lyon 2, pour leur aide précieuse dans ce travail de recherche.
Références
Chiara Lambert, Paola Pedemonte Demeglio, « Ampolle devozionali ed itinerari di pellegrinaggio tra IV e VII secolo », Antiquité tardive 2, 1994, p. 205-231.
Pierre Maraval, Lieux saints et pèlerinages d’Orient. Histoire et géographie. Des origines à la conquête arabe, Paris : Les Editions du Cerf, 1985.
Léopold Marsaux, « Ampoule de saint Mennas », Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne 20, 1904, p. 170-172.
Catherine Metzger, Les ampoules à eulogie du musée du Louvre, Paris : Réunion des musées nationaux, 1981.
Charles Schaettel (éd.), Collections mérovingiennes : musée du Vieux Château, cat. expo., Laval, musée du Vieux Château, (2 décembre 1977-15 février 1978), Laval : musée du Vieux Château, 1977.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Flora Muntrez (13 juin 2026). Itinéraire d’une ampoule à eulogie de saint Ménas, d’Alexandrie à Laval. Destins d’objets. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16e4i
