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La xhubleta : un vêtement albanais venu de la Crète minoenne ?

Gilles de Rapper

En novembre 2022, l’Unesco a inscrit sur la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente les « savoir-faire, artisanat et formes d’utilisation » de la xhubleta, un vêtement féminin originaire du nord de l’Albanie (fig. 1). Si le dossier préparé par le ministère albanais de la Culture insiste, conformément aux attendus d’une telle candidature, sur la participation des femmes au processus de fabrication et aux usages de la xhubleta ainsi que sur son importance pour la survie des communautés locales, le même vêtement est l’objet d’un autre discours largement diffusé en Albanie, mais moins visible à l’étranger, qui fait remonter son origine jusqu’à une antique civilisation méditerranéenne dont les Albanais seraient les derniers héritiers. Ce billet, tout en retraçant l’histoire récente de la xhubleta, s’intéresse précisément au discours qui fait de ce vêtement une preuve de l’ancienneté plurimillénaire des Albanais.

site de l’Unesco consacré à la xhubleta

Fig. 1. Capture d’écran du site de l’Unesco consacré à la xhubleta. Le site précise : « Portée par les femmes et les filles qui vivent dans les régions montagneuses du nord de l’Albanie, la xhubleta est un vêtement fait à la main qui se caractérise par sa forme de cloche ondulée. Elle est majoritairement noire avec des motifs brodés colorés. »

On désigne par xhubleta un vêtement féminin en usage dans la Grande Montagne (Malësia e Madhe), au nord de l’Albanie. Son élément principal est une jupe ondulée, en forme de cloche (la xhubleta proprement dite) réalisée en bure (shajak) de couleur noire (fig. 2). Le vêtement se compose aussi d’un gilet, d’un tablier, de chausses et d’une capote. Outre la forme caractéristique et le poids de la jupe, le vêtement se distingue par les motifs brodés sur ses différents éléments. Il était produit par les femmes elles-mêmes en plusieurs exemplaires et constituait leur trousseau. Plusieurs variantes sont attestées selon les localités.

A girl dressed in Xhubleta costume during Logu i Bjeshkëve, Malësi e Madhe

Fig. 2. A girl dressed in Xhubleta costume during Logu i Bjeshkëve, Malësi e Madhe, photographie d’Anila Zajmi, 2018, disponible sur le site de l’Unesco. Logu i Bjeshkëve est un festival annuel qui met en scène les vêtements traditionnels du nord de l’Albanie. Dans sa version actuelle, inaugurée en 1998, il reproduit un rassemblement régional déjà attesté au début du xxe siècle dans lequel la xhubleta constituait un vêtement d’apparat.

La première mention de la xhubleta serait due à un savant hongrois qui l’avait observée à la fin du XVIIIe siècle chez des montagnards albanais de la tribu des Kelmend installés en Slavonie austro-hongroise à la suite de la guerre austro-ottomane de 1737-1738. C’est surtout au début du XXe siècle, cependant, que sont publiées les premières descriptions et études qui fondent aujourd’hui encore la connaissance de la xhubleta et de son histoire. Le principal auteur de cette première période est un autre savant hongrois, Franz Nopcsa (1877-1933), qui publie en 1925 un ouvrage rassemblant ses observations conduites en Albanie dans les premières années du XXe siècle. Nopcsa est un des premiers à rapprocher la jupe-cloche du XXe siècle de trouvailles archéologiques récentes en Espagne, en Crète, en Serbie et en Asie Mineure (figurines et céramiques peintes). Ces analogies lui firent énoncer l’hypothèse d’une grande ancienneté et d’une origine « méditerranéenne » de la xhubleta (fig. 3).

rapprochement entre une statuette néolithique découverte en Serbie et le costume féminin de la tribu Hoti

Fig. 3. Deux illustrations publiées dans Nopcsa 1925 suggérant le rapprochement entre une statuette néolithique découverte en Serbie et le costume féminin de la tribu Hoti (ici dans sa variante pour enfant). L’auteur précise (p. 215) que les « jupes-cloche » (Glockenröcke) « sont en tous points identiques à des jupes connues à travers une figurine en argile néolithique de Serbie et de nombreux bijoux de Mycènes, ainsi qu’à travers des pièces de Crète, et quelques pièces ‘mycéniennes’ de Chypre ».

Cette hypothèse a été largement reprise par les ethnologues albanais qui, à partir des années 1950, se sont intéressés aux « vêtements populaires » (veshje popullore) en voie de disparition, et en particulier à la xhubleta, à l’instar d’un pionnier de l’ethnologie albanaise, Rrok Zojzi (1910-1995). Le vêtement est ainsi devenu, pour reprendre le titre d’un article de 1968, un « témoin de l’ancienneté de notre peuple » (Jubani, 1968). Il faut signaler toutefois qu’aucun document archéologique ou textuel n’est venu corroborer les analogies formelles signalées par Nopcsa entre la xhubleta et les figurines de la Méditerranée et des Balkans préhistoriques. L’étymologie n’est pas d’un grand secours : le mot, parfois orthographié xhupleta jusque dans les années 1950, est sans doute, comme les mots xhup, « veste matelassée », et xhybe, « manteau féminin sans manches », emprunté à l’italien médiéval giubba, lui-même emprunté à l’arabe djubba désignant une « veste de dessous » (d’où provient aussi le français jupe qui désigne au XIIe siècle un pourpoint ajusté sur le buste avant de prendre au XVIIe le sens moderne de vêtement féminin descendant de la taille vers les pieds).

L’intérêt des ethnologues s’est accompagné de la constitution de collections de xhubleta, en particulier par l’Institut de culture populaire, à Tirana, qui en a rassemblé une quarantaine entre 1948 et 1965. À partir du milieu des années 1960, l’usage et les savoir-faire relatifs à la fabrication de la xhubleta ont graduellement disparu et les exemplaires en circulation se sont raréfiés. Conservée dans des collections ethnographiques publiques et mise en scène lors de festivals folkloriques dans les années 1970 et 1980, la xhubleta connaît cependant une nouvelle vie à partir des années 1990, dans le contexte de l’Albanie post-communiste. Des collections privées se constituent et un mouvement de revitalisation apparaît. Dès les années 2000, des projets de sauvegarde et d’inscription sur la liste de l’Unesco sont envisagés. Ils débouchent sur le succès de la candidature de 2022. Luljeta Dano, propriétaire d’une des plus grandes collections privées (60 pièces) et fondatrice en 2009 du Centre anthropologique Xhubleta, figure parmi les promoteurs de la candidature déposée en 2022. D’objet vernaculaire, la xhubleta devient ainsi, selon une trajectoire commune, un objet ethnographique puis un objet patrimonial et touristique.

Cette trajectoire est soutenue, de façon plus ou moins affirmée, par l’hypothèse de l’ancienneté de la xhubleta et de son origine méditerranéenne qui se trouve, elle aussi, revitalisée à partir des années 1990. À cette époque en effet se diffuse une nouvelle version du mythe d’origine des Albanais dans laquelle les Pélasges, population préhistorique des Balkans et de la Méditerranée orientale, sont reconnus comme étant les ancêtres nationaux des Albanais. Mentionnés par les auteurs antiques, les Pélasges n’ont cependant laissé aucun vestige archéologique ni aucune trace écrite. L’hypothèse « méditerranéenne » avancée par Nopcsa et adoptée en l’état par les ethnologues albanais de la période communiste est désormais reprise par les promoteurs du mythe pélasgiste et précisée : la xhubleta est un vêtement pélasgique, ce qui explique son attestation à des périodes anciennes en plusieurs lieux des Balkans et de la Méditerranée, zone d’expansion des Pélasges. Son occurrence aux époques historiques dans les montagnes du nord de l’Albanie est une preuve que les Albanais modernes qui en ont hérité et qui l’ont conservé sont les descendants directs des Pélasges ; elle établit aussi l’Albanie et ses montagnes comme un conservatoire de traits culturels remontant au Néolithique et aux origines de la civilisation en Europe et en Méditerranée. Le rapprochement visuel entre la xhubleta et des figurines de Kliševac (Serbie) ou de la Crète minoenne fait partie des arguments avancés par les auteurs pélasgistes et se retrouve dans plusieurs ouvrages récents (fig. 4).

Planche extraite de l’ouvrage Les Pélasges, fondateurs de la civilisation mondiale, publié à Tirana en 2009

Fig. 4. Planche extraite de l’ouvrage Les Pélasges, fondateurs de la civilisation mondiale, publié à Tirana en 2009 par Ali Eltari, qui attribue aux Pélasges des vestiges archéologiques de Mycènes et de la Crète. La légende de l’image de la « déesse aux serpents », en haut à gauche, précise que « le vêtement de l’ancienne déesse de Crète ressemble beaucoup au vêtement de Mirditë [région du nord de l’Albanie] ».

Dano, La déesse Athéna et autres symboles cosmogoniques, 2007

Fig. 5. Couverture de Dano, La déesse Athéna et autres symboles cosmogoniques, 2007 qui reproduit un motif brodé sur une ceinture de xhubleta dans laquelle l’auteur reconnaît la déesse Athéna telle qu’elle apparaît sur des représentations découvertes par H. Schliemann lors des fouilles de Troie : « visage en forme de chouette, grands yeux exorbités, sans jambes ni bras, buste (…) qui descend jusqu’au nombril »

Le problème reste néanmoins celui de l’absence de preuve archéologique ou historique d’un lien entre ces objets et la xhubleta. Certains auteurs ont proposé de contourner cette difficulté en faisant des motifs brodés sur les divers éléments du vêtement un « langage symbolique » transmis au fil du temps et témoignant de la grande ancienneté de la xhubleta. Il serait possible de lire alors les broderies de la xhubleta comme un exposé de conceptions cosmogoniques rapportées aux Pélasges (fig. 5). Une nouvelle difficulté surgit cependant puisque, comme l’a montré Dorina Arapi, les femmes qui fabriquent et portent ces broderies n’y voient pas du tout les mêmes choses. Les interprétations restent donc ouvertes, tandis que la xhubleta entame, avec la reconnaissance de l’Unesco, une nouvelle étape de son existence.

Source

Site Unesco du Patrimoine culturel immatériel : https://ich.unesco.org/fr/USL/la-xhubleta-savoir-faire-artisanat-et-formes-d-utilisation-01880 (consulté le 22 janvier 2025).

Références bibliographiques

Dorina Arapi, « Xhubleta: A heteroglossic visual space of narratives », Contemporary Southeastern Europe 11, n° 1, 2024, p. 38-60.  

Luljeta Dano, Perëndesha Athina dhe simbole të tjera kozmogonike [La déesse Athéna et autres symboles cosmogoniques], Tirana: Ideart. 2007.

Bep Jubani, « Xhubleta. Treguese e lashtësisë së popullit tonë [La xhubleta. Témoin de l’ancienneté de notre peuple] », Konferenca II e studimeve albanologjike [Deuxième congrès d’études albanaises], Tirana: Universiteti i Tiranës, p. 233-245.

Ferencz Nopcsa, Albanien : Bauten. Trachten und Geräte Nordalbaniens [Albanie : constructions, costumes et outils], Berlin: W. de Gruyter, 1925.  

Afërdita Onuzi,  Xhubleta. Tirana: Akademia e studimeve albanologjike, 2021.

Rrok Zojzi, « Mbi veshjet tradicionale të popullit tonë [Sur les costumes traditionnels de notre peuple] », Studime historike 4, 1965, p. 143-148. 

Gilles de Rapper
Gilles de Rapper

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Gilles de Rapper (13 mars 2025). La xhubleta : un vêtement albanais venu de la Crète minoenne ? Destins d’objets. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13go3