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Premières réflexions autour du projet de thèse

J’aimerais étudier la centralité de la notion de fonction dans la pensée de John Dewey. Pour expliquer les raisons d’un tel projet, il est utile de préciser que j‘ai commencé à lire attentivement Dewey il y a un an et demi, au moment où mon implication dans plusieurs commissions de Nuit Debout m’a conduit à reconsidérer des problèmes qui m’avaient amené vers la philosophie (la démocratie, l’éducation) ou que je n’avais jusque là pas véritablement abordés (le travail, la liberté). 

J’en suis alors venu à me demander comment il serait possible, à partir de la pensée de Dewey, de développer une théorie de la démocratie qui, sans se confiner à des questions comme le tirage au sort, la représentation ou le suffrage, pourrait présenter une compréhension fonctionnelle ou fonctionnaliste de la démocratie. Il m’a semblé trouver chez Dewey des éléments allant dans ce sens, notamment dans Le public et ses problèmes et Démocratie et Éducation, et faisant de l’adjectif « démocratique » l’indicateur d’un certain nombre de caractéristiques fonctionnelles d’un état politique donné. Au-delà ou en amont de la question (indépassable mais en quelque sorte « seconde » suivant ce point de vue) des différentes manières d’instancier fonctionnellement la démocratie (avec quelles institutions, quelles habitudes concrètes, quelles séries de fonctionnaires…), il m’a semblé qu’il fallait se demander quel schéma fonctionnel rendait possible l’utilisation du mot « démocratique ».

Si tel est en quelque sorte le problème qui a occasionné ma réflexion, il m’a néanmoins paru délicat de poser ce problème et d’engager l’enquête qu’il appelle sans dégager d’abord les bases épistémologiques et méthodologiques sur lesquelles il repose. En effet, il ne va pas de soi, premièrement, que la notion de fonction soit effectivement entendue par Dewey au sens où elle m’a paru l’être. A ma connaissance, aucune analyse systématique du corpus deweyien n’a été engagée en vue d’y établir l’importance et la fonction-même de l’idée de fonction. Aucune étude non plus, à ma connaissance, autour de notions voisines, comme celle de « fonctionnement », de « système » ou de « structure » (diverses études ont néanmoins beaucoup apporté quant à la compréhension fonctionnelle de la notion d’organisme dans la pensée de Dewey). Et deuxièmement, il n’est pas dit qu’une telle méthode d’enquête, consistant à étudier simultanément les théories de la démocratie (et notamment celle de Dewey) et les expérimentations démocratiques passées et présentes afin de dégager un schéma de fonctionnement « idéal » pour l’état démocratique, soit scientifiquement légitime. On pourrait par exemple trouver dans la conclusion de la Petite histoire de l’expérimentation démocratique d’Yves Sintomer une forme de mise en question de la légitimité ou de la pertinence d’une approche philosophique de la démocratie. Il me semble cependant que la critique que Sintomer fait de « l’approche philosophique atemporelle » vis à vis de l’étude des expérimentations démocratiques n’aurait que peu de prise sur la méthode pragmatiste que Dewey propose dans Le public et ses problèmes, où non seulement il n’est pas question d’étudier la démocratie sans se confronter aux expérimentations concrètes mais où est en prime porté un soin particulier à l’évitement de toute atemporalisation des conclusions de l’enquête. Lorsque j’emploie les termes de « schéma de fonctionnement ‘idéal’ », j’entends l’adjectif idéal avec la connotation instrumentale que lui donne Dewey. Un tel schéma, qui n’est certainement pas une donnée a priori, relève en fait du processus de schématisation situé d’une organicité fonctionnelle ne pouvant être qu’un outil permettant à la critique de nourrir de nouvelles instanciations fonctionnelles expérimentales, en réponse à la problématisation d’une situation. 

C’est pourquoi, sans présager encore des limites d’un tel ouvrage, il me paraît pour l’instant plus prudent de circonscrire mon enquête à une dimension épistémologique (Dewey aurait sans doute dit logique plutôt qu’épistémologique) et de concentrer mes recherches en doctorat sur le problème de l’articulation, chez Dewey, entre un naturalisme et un instrumentalisme dont j’émets l’hypothèse qu’elle s’opérerait à travers une approche « fonctionnaliste » ou, plus précisément, via ce que j’appellerais un « fonctionnalisme critique » en m’inscrivant à la suite d’un certain nombre d’exégètes de Dewey (Alison Kadlec ou encore Bénédicte Zimmermann, pour ne citer qu’elles) pour lesquels sa variante du pragmatisme mérite le qualificatif de « critique ». 

On a certes évoqué la notion de « fonctionnalisme » pour décrire le « fonctionnalisme en psychologie » auquel Dewey a largement contribué avec notamment l’article sur l’arc-réflexe, mais il me semble qu’il serait fécond d’envisager non pas seulement la psychologie mais aussi l’ensemble de la philosophie (ou de la méthode) deweyienne à l’aune d’une notion issue à la fois de la biologie et de la technologie et permettant à Dewey d’articuler naturalisme et instrumentalisme. Une telle hypothèse n’est pas sans prendre appui sur un certain nombre de travaux d’exégèse mettant en avant la notion de fonction et le fonctionnalisme de Dewey, qu’il s’agisse pour n’en citer que deux exemples de la postface à L’influence de Darwin sur la philosophie par Claude Gautier et Stéphane Madelrieux, ou de la présentation par Emmanuel Renault de l’idée d’une centralité du travail chez Dewey. Mais elle repose d’abord et avant tout sur l’emploi récurrent et parfois expressément thématisé de la notion de fonction par Dewey tout au long de son œuvre. Ainsi, dès les Outlines of a Critical Theory of Ethics de 1891, Dewey prend-il soin de définir la notion de fonction afin de développer autour d’elle les prémisses d’une théorie de l’ajustement social, théorie qui sera certes largement revisitée plus de trente ans plus tard dans Human Nature and Conduct (1922), mais où la notion de fonction conservera une place centrale.

Il s’agirait évidemment dans le cadre d’une telle enquête de montrer combien tout un ensemble d’idées chères à Dewey (se) nourrissent (d’)une approche fonctionnaliste en philosophie. Pour n’en donner ici que quelques exemples, il faudrait ainsi montrer combien la théorie de la vérité qui est l’un des points de départ du pragmatisme de Dewey consiste à refuser l’idée d’une vérité a priori pour lui préférer une conception processuelle, expérimentale et instrumentale de la vérification de ce qui fonctionne. Conception qui n’est pas sans lien avec l’idée centrale dans la logique deweyienne du « désajustement » (que l’on pourrait assimiler à une forme de dysfonctionnement) qui fonctionne comme un déclencheur (c’est l’idée du « problème » impulsant l’expérimentation) et que l’on retrouve à la fois dans la nature, dans l’intelligence et dans la société. C’est encore à travers cette notion de fonction que dans un ouvrage comme Human Nature and Conduct, Dewey peut, sans tomber dans l’un de ces dualismes dont il a horreur, étudier les habitudes et les comportements humains en évitant d’un même geste le fixisme structural et le relativisme culturel. Il peut y échapper dans la mesure où si elle relève bien d’une pensée des moyens et des fins, la notion de fonction ne renvoie pas pour lui à un finalisme stricto sensu. Une fonction, qu’elle soit physique, psychologique ou sociale, a certainement une finalité, mais non seulement celle-ci n’est pas donnée par avance (ni par une entité théologique ni par une nécessité métaphysique), elle n’est pas non plus donnée pour toujours. A travers l’héritage de Darwin, et l’idée évolutionniste des variations fonctionnelles, Dewey peut ainsi montrer comment les habitudes sont des fonctionnements hérités et faillibles, et comment une fonction peut se trouver transformée au gré des variations environnementales. Ceci devrait d’ailleurs me conduire à analyser la manière dont la présentation par Dewey, dans Expérience et Nature, d’une continuité des diverses échelles de l’expérience, des divers seuils d’individuation dans la nature (du physico-chimique au psycho-social en passant par le psycho-physique) renvoie, là encore, à des régimes de fonctionnement différents. J’omets volontairement ici toute référence à Hegel, dont il est clair que Dewey hérite (au moins autant que de Darwin), et notamment pour sa théorie des habitudes, mais dont la pensée m’est encore trop peu familière pour que je me risque à formuler des hypothèses sur ses apports au fonctionnalisme présumé de Dewey. Cela devra néanmoins faire partie de mon programme de recherche.

Mais évidemment, toutes ces pistes de recherche ne pourront être suivies qu’à la condition d’une enquête préalable autour de la notion de fonction elle-même, et notamment de ses origines en biologie. L’utilisation que la mathématique fait de la notion de fonction est certes parfois mentionnée par Dewey et il faudra aussi y revenir, mais c’est d’abord des échos de la notion biologique que l’on pourra trouver chez lui. Quant à l’utilisation technologique, il faudra montrer à la fois combien elle est tributaire de la notion biologique, et combien elle irrigue différemment la pensée de Dewey, via notamment la dimension paradigmatique que le travail y occupe.

La transposition analogique ou parfois métaphorique de cette notion vers les sciences sociales et la philosophie n’est pas sans poser quelques problèmes (épistémo)logiques, et il sera sans doute utile d’examiner la manière dont quelques courants dits fonctionnalistes – en anthropologie et sociologie, notamment – ont pu se l’approprier, ainsi que les critiques qu’une telle appropriation a pu engendrer. L’évocation d’une approche fonctionnaliste chez Dewey ne saurait d’ailleurs faire l’économie d’une confrontation de sa méthode à celle des grands représentants successifs du fonctionnalisme (dont la plupart furent des contemporains de Dewey) comme Bronislaw Malinowski, Alfred Radcliffe-Brown ou encore Talcott Parsons.

Il y aurait, qui plus est, de passionnantes recherches à mener, me semble-t-il, sur l’héritage du pragmatisme deweyien dans les sciences sociales contemporaines (ne serait-ce qu’en France chez des chercheurs comme Daniel Cefaï, Bénédicte Zimmermann et bien d’autres) afin de déterminer en quoi ces recherches sociales peuvent être tributaires d’une approche fonctionnaliste critique. Cela, néanmoins, n’est mentionné qu’en passant afin d’éclaircir un peu plus l’horizon de mes intérêts de recherche, et ne sied sans doute pas au cadre restreint de la recherche de doctorat que j’envisage. 

Les fonctions démocratiques

Dans la perspective conjointe d’un projet de thèse en philosophie (qui sera déposé à la rentrée 2018/2019) et d’une recherche en cours conduite dans le cadre de la Chaire de recherche contributive rattachée à la Maison des sciences de l’Homme de Paris Nord, je m’intéresse de près à penser le fonctionnement de l’adjectif « démocratique » à l’aune des thèses du philosophe américain John Dewey.

Mes hypothèses tournent autour de l’utilisation par Dewey de la notion de fonction, issue à la fois des champs de la biologie et de la technologie, et lui permettant de développer sa variante naturaliste et instrumentaliste du pragmatisme. Mon projet est de m’intéresser à la manière dont Dewey se rapport à cette notion, ainsi qu’aux courants de pensée l’ayant rendue opérationnelle, à savoir d’une part l’épistémologie de la biologie (Dewey ayant revendiqué son héritage darwinien) et d’autre part l’épistémologie des sciences sociales (anthropologie et sociologie dites “fonctionnalistes” ou “structuro-fonctionnalistes” mais aussi “interactionnisme symbolique” et “écologie urbaine”…) à travers les liens de proximité intellectuelle et même amicale entretenus par Dewey vis à vis des tenants de ces positions. Par ailleurs, je tiens à démontrer la manière dont la compréhension de la nature, de l’expérience et du social que propose Dewey repose sur ces deux axes (naturalisme et instrumentalisme) que la notion de fonction permet d’articuler. Cela à travers notamment une étude des différents régimes d’individuation (physique, vitale, psychique, sociale). Enfin, j’aimerais montrer comment un tel postulat théorique permet à Dewey de développer une approche féconde de la théorie démocratique, dans laquelle non seulement c’est l’adjectif “démocratique” ou l’adverbe “démocratiquement” qui sont opérationnels, en référence à une méthode démocratique (méthode d’enquête et d’expérimentation), plutôt que le substantif “démocratie”, ne faisant lui référence qu’à des instanciations fonctionnelles particulières et historiques de cette méthode. Mon hypothèse sera alors d’étudier les diverses fonctions démocratiques (notamment les fonctions d’information, de coopération, de capacitation et de contribution) à partir desquelles il serait possible d’imaginer une conception de la démocratie proprement philosophique (et pragmatique : non pas empirique, ni transcendantale, mais véritablement expérimentale) permettant de dépasser les débats sur des modèles et offrant une possibilité de juger chaque modèle sur la base de critères fonctionnels.

Ces recherches sont conduites dans le cadre d’une activité de deux ans sur le territoire de Plaine Commune (93), en île de France, où je conduis au sein d’une équipe transdisciplinaire une recherche-action tournée autour des problèmes du travail, du savoir et de la contribution.