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Un stage dans les archives Chénetier : des données et des hommes, par Lucille Rachon

 

 

Le 20 janvier dernier, je suis arrivée à la Maison de la Recherche du campus Schuman d’Aix-Marseille Université pour mon stage de Master 2 Recherche avec un nom en tête : Marc Chénetier. Je savais peu de choses sur cet universitaire, sinon qu’il avait consacré l’essentiel de sa vie intellectuelle à la littérature des États-Unis, au postmodernisme, aux écrivains que la France lisait encore peu, parfois mal, ou trop tard.

 

Le projet AMIDEX dans lequel je me suis inscrite est piloté par Sophie Vallas et Maud Bougerol, qui s’emploient à cataloguer et numériser le fonds Chénetier et à créer un site dédié, construit telle une bibliographie intellectuelle foisonnante. Mon travail était étonnamment prosaïque et absorbant : il s’agissait de décrire des documents, d’en définir les métadonnées, d’en recenser les auteurs, les éditeurs, les traducteurs, les universitaires, auxquels il allait falloir très prochainement demander des autorisations de diffusion. Personne n’avait encore été contacté. Aucune lettre, aucun email. Tout était à l’état de listes, de tableaux, d’hypothèses.

 

J’ai passé chaque lundi à la Maison de la Recherche, à travailler à partir de fichiers (classeurs, inventaire, catalogue), de masses de données accumulées. Les vendredis, à distance, je continuais le même travail, seule cette fois, devant des tableurs dont lignes et colonnes s’étirent parfois jusqu’à l’absurde. Le fonds Marc Chénetier couvre plusieurs décennies de travail. Les années 1970, d’abord, années au cours desquelles, par exemple, Chénetier, jeune chercheur, interviewe Charles Bukowski pour la Northwest Review. Les années 1980, ensuite, période particulièrement dynamique pendant laquelle il construit, avec André Le Vot, pionnier des études sur la littérature des États-Unis, les premières esquisses institutionnelles dédiées à ce champ émergent. Les années 1990, encore, lorsqu’il crée la collection « Voix américaines » chez Belin et anime le groupe de recherche ODELA à Paris-Diderot. Chaque période laisse des empreintes différentes, des types de documents distincts : correspondances manuscrites, fax, emails, notes, programmes de colloques, brouillons, articles, annotations, traductions, contrats d’édition, etc.

 

Recenser les ayants droit dans ce fonds n’est pas un travail administratif au sens que l’on entend ordinairement. C’est avant tout un travail d’identification, qui exige que l’on sache qui est William Gaddis, ce que représentait le Fiction Collective pour Jonathan Baumbach, ou encore pourquoi les droits d’une interview publiée dans un journal des décennies plus tôt diffèrent de ceux attachés à la version longue, inédite, conservée dans les archives du fonds.

 

Pour les métadonnées, j’ai travaillé à partir de fichiers existants, notamment les classeurs Excel qui constituent le catalogue global et l’inventaire déjà amorcés. La tâche consistait à affiner ce qui avait été ébauché par l’équipes et les stagiaires qui m’avaient précédée, corriger les incohérences, normaliser les champs (type de documents, date, auteur, titre, place dans le fonds, contenu, etc.). Un document sans date précise ne se traite pas comme un document daté. Un texte inédit ne s’appréhende pas comme une publication. Ces distinctions paraissent assez triviales ; pourtant elles ne sont pas lorsqu’il s’agit d’un fonds de cette ampleur. Une erreur de catégorisation peut fausser, des mois plus tard, une demande d’autorisation ou une publication en ligne.

 

Les réunions d’équipe auxquelles j’ai participé ont été propices à davantage d’implication. Elles m’ont permis de confronter le travail de catalogage à ses enjeux intellectuels plus larges. Sophie Vallas et Maud Bougerol n’envisagent pas a numérisation et la diffusion du fonds sur un site élaboré sur le seul modèle d’un catalogue de documents numérisés. Elles souhaitent que les archives racontent Marc Chénetier, qu’elles restituent la cohérence d’une trajectoire, la logique d’un engagement auprès d’auteurs, de traducteurs, d’éditeurs, d’universitaires. Richard Brautigan, Stanley Elkin, William Gass, Robert Coover sont des noms qui circulent dans le fonds telles des occurrences, des fidélités. J’ai commencé à comprendre, en manipulant toutes ces données, que les archives ne sont pas uniquement le reflet, aussi scintillant soit-il, d’une carrière. Elles en sont, à leur façon, la théorie secrète. Le sous-texte que des publications ne sauraient complètement expliciter. Elles en sont le rayonnement.

 

Ce que j’ai fait pendant ces seize semaines de stage ne s’épuise pas dans une liste de tâches accomplies. J’ai appris à lire des documents, non pour leur contenu immédiat, mais pour ce qu’ils révèlent de la constitution d’un champ, d’une classification archivistique. Pour ce qu’ils révèlent des réseaux qui ont rendu ce champ possible, des hiérarchies qu’il a contestées ou reproduites. Identifier un ayant droit, c’est aussi localiser une maison d’édition qui a peut-être fermé, une revue qui a cessé de paraître. C’est rencontrer des auteurs dont la succession est dispersée. Ou inconnue. Chaque cas pose une question différente. Des questions m’ont d’ailleurs amenée à me demander ce que signifie rendre accessible un fonds d’archive. À qui. Selon quelles conditions. Avec quelles précautions.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sophie VALLAS (12 juin 2026). Un stage dans les archives Chénetier : des données et des hommes, par Lucille Rachon. Decentered. Consulté le 27 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16dwf


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