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Notions abordées : force, persuasion, idéologie, gouvernement, politique
Sujet 1
« Sur quoi l’on doit ajouter que les peuples sont naturellement
inconstants, et que, s’il est aisé de leur persuader quelque
chose, il est difficile de les affermir dans cette persuasion :
il faut donc que les choses soient disposées de maniére que,
lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force. »
(Machiavel, Le Prince, 1513)
Dans quelle mesure ces propos éclairent-ils les ceuvres au
programme?
Corrigé proposé par Catherine-Clarisse Fournier-Bidoz
I Analyse du sujet
1 Analyse des termes du sujet
La citation repose sur un constat initial : l’instabilité des opinions po-
pulaires, les peuples étant décrits comme faciles a endoctriner et prompts
ase dédire par nature. « Faire croire par la force », c’est-a-dire en usant de
la contrainte et du contréle, est donc le reméde permettant de garantir la
stabilité politique que la persuasion ne saurait assurer seule, selon cette
anthropologie pessimiste.
Repérez bien la force logique qui verrouille le syllogisme : les peuples
sont inconstants, les peuples sont influengables, il est donc nécessaire
pour maintenir l’ordre politique d’utiliser la force.
Ce syllogisme au présent de vérité générale out « faire croire » ricoche
en obligation civique de croire invite a réfléchir sur la continuité que
Machiavel institue entre la rhétorique de la persuasion et le contréle éta-
tique des consciences. Ce contréle se caractérise par son impersonnalité
(«on», «il est», et l'admirablement serein « il faut donc que les choses
soient disposées de maniére que ») et le temps long, le temps immobile
qu'il vise, par opposition a la mobilité et a l’inconstance des peuples.
2 Confrontation aux ceuvres
Dans ses articles « Vérité et politique » et « Du mensonge en poli-
tique », Hannah Arendt analyse en profondeur les rapports du politique
au mensonge, faisant apparaitre leur nature commune 1a ow Ja tradition
condamnait une faute morale irrecevable, et donc indigne d’étre experti-
sée. La distorsion que le pouvoir politique impose aux faits, plus qu'un
moyen d'action, est donc la régle de son jeu, car ce jeu s’exerce dans
la sphére des vérités factuelles. Par suite, l’action de faire croire générePARTIE I — ROLES ET FONCTIONS DU FAIRE CROIRE
un horizon de croyance dans laquelle sont aussi pris ceux qui en sont
les instigateurs au point d’en devenir parfois aussi les dupes. Lespace
démocratique est celui qui garantit le droit de regard, oti aucune force ne
parvient a rendre invisibles ses agissements.
Lorenzaccio articule aussi une réflexion sur la dialectique du faire
croire et du croire. La croyance initiale du héros en un idéal politique
se mue en la tentative de faire croire qu’il est un dévoué serviteur du
duc. La violence de ce faire croire, comme de se faire croire, cependant
corrode le croire initial, dont la positivité se dérobe a tout jamais. C’est
le rapport rompu ou corrompu de l'idéal politique a la force qui ruine
sur scéne les figurations politiques héroiques (Lorenzo, les Strozzi) aussi
bien que celle du tyran (Alexandre).
Les Liaisons dangereuses témoignent de la puissance du faire croire
a régir la sphére de la séduction, ot tous les coups sont permis aux yeux
des libertins sans scrupules que sont Valmont et Merteuil, de préférence
ceux qui font mentir la morale ordinaire de leurs victimes. L'excitation
que leur procure la violence psychologique qui régit leur rapport avec
elles et entre eux est l’enjeu principal de ces liaisons mortiféres.
3 Problématisation
Deux théses apparaissent en filigrane du sujet : celle d’une similitude
de visée et d’action entre force et persuasion, celle de leur antinomie.
Comment comprendre que l'emploi de la force puisse s’apparenter a
une consolidation de la persuasion, alors méme que I'usage de la force
semble compromettre tout assentiment durable?
II Plan détaillé
I Forcer l’assentiment est la vocation naturelle de la persuasion
1. Pérenniser un pouvoir: faire croire 4 ses bonnes intentions
2. Pour cela, le maitre du jeu use d’un art d’agréer
3. C’est toujours un art de faire agréer, de gré ou de force
La persuasion inclut un art de la manipulation, mais l’usage explicite de la
force rompt avec tout consentement, efit-il été obtenu par le pire mensonge.
II Lusage de la violence remplace le faire croire par un faire craindre
1. Laviolence morale ou physique signe la faillite de toute persuasion
2. La force ne produit qu’un simulacre de l’adhésion : l’aliénation
3. La force crée la résistance 1a ott la persuasion la léve
Sila force parvient a faire faire, dans une logique d’aliénation, elle échoue
toujours a instaurer un régime de croyance authentique.SUJET 1 fe
III La force ne persuade qu’elle-méme
1. La force méconnait l’imprévisibilité des événements
2. La force révéle un systéme idéologique en déni de réalité
3. La force ne fait croire au triomphe que celui qui l’emploie
Ill Dissertation rédigée
our l’historien et sociologue contemporain Pierre Rosanvallon, le re-
Pp cours a l'article 49 alinéa 3 de la Constitution pour faire adopter
un projet de loi est un passage en force qui signe l’échec de l'appel au
consensus, le mépris de la contestation nationale et suscite de sérieux
doutes sur la légitimité du gouvernement qui y recourt.
Le premier politologue de l'histoire moderne, Machiavel, aurait plutot
salué en l'occurrence la maniére la plus efficace de gouverner un peuple
qui refuse sa confiance : « Sur quoi l'on doit ajouter que les peuples sont
naturellement inconstants, et que, s'il est aisé de leur persuader quelque
chose, il est difficile de les affermir dans cette persuasion : il faut donc
que les choses soient disposées de maniére que, lorsqu’ils ne croient plus,
on puisse les faire croire par force », écrit-il dans Le Prince en 1513. Si pas-
ser en force est ]' ultima ratio de tout gouvernement soucieux d’affirmer
son pouvoir, le premier mouvement de ce dernier tend a la recherche
d'un assentiment, serait-ce au prix de sophismes relevant de la déma-
gogie ou de la propagande. Tout consentement individuel ou collectif
s'adosserait donc, selon Machiavel, a un faire croire docile ou extorqué
selon une gradation qui ferait passer insensiblement de la persuasion a
l'usage de la force pour l’ordonnancement des affaires humaines.
Comment comprendre que la force puisse étre la continuation de
la persuasion par d’autres moyens, alors méme que l’usage de la force
semble briser durablement tout assentiment?
Nous explorerons d’abord les présupposés de la persuasion et sa
vocation 4 faire croire, a forcer l’'assentiment. Dans un deuxiéme temps,
nous examinerons la ligne de fracture qui sépare faire craindre et faire
croire. Pour finir, nous interrogerons le caractére durable du « faire croire
par la force », qui en menagant ou en dissolvant |'intersubjectivité annule
sur le long terme toute crédulité chez celui qui subit, toute crédibilité
pour celui qui l’impose, enfermant ce dernier dans un déni de réalité.
L“: de persuader n’a jamais fait mystére de sa vocation a générer I’as-
sentiment en forgant adroitement les réticences de l'interlocuteur.
En effet, tout pouvoir se pérennise quand il réussit a faire croire a ses
bonnes intentions grace a la rhétorique, par laquelle le démagogue per-
suade la multitude selon Platon. « Lopinion et non la vérité est une des
Accroche
Citation
etanalyse
Pbmatique
PlanPARTIE I — ROLES:
‘T FONCTIONS DU FAIRE CROIRE
bases indispensables de tout pouvoir », écrit Hannah Arendt, reprenant
l'analyse platonicienne dans « Vérité et politique »!. Les vérités factuelles
sujettes a interprétation ou falsification font les délices des bourgeois
de Lorenzaccio, se moquant des badauds toujours « plus heureux d’ap-
prendre et de répéter »*. Lorenzo est passé maitre dans l’art de paraitre
« fieffé poltron[,] une femmelette[,] l’ombre d’un ruffian énervé[,] un ré-
veur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre a
son cété!»? : la maitrise des apparences favorables a son entreprise est
lenjeu de toute persuasion.
Pour persuader, le maitre du jeu politique, social ou littéraire pratique
un art d’agréer fondé sur les conventions et I’emphase, en particulier
l'amplification des mérites de sa dupe, comme M™ de Merteuil dans Les
Liaisons dangereuses : d’emblée, elle propose a Valmont une aventure
«digne d’un héros » qui méritera d’étre imprimée dans les « Mémoires »
d’un libertin d’exception*. Sur la scéne théatrale, la double énonciation
dévoile avec une ironie fracassante, et pour le plus grand plaisir du specta-
teur, la supériorité éhontée de celui qui manipule aussi bien les explicites
que les implicites du discours : « [S]i vous saviez comme cela est aisé de
mentir impudemment au nez d’un butor! », déclare Lorenzo au duc, qui
félicite de sa rouerie celui qui le trompe®. En comparaison, les propos
de la marquise Cibo, qui engage le duc a réfléchir rationnellement a la
réalité de sa situation, paraissent aussi naifs et ridicules a celui-ci qu’au
spectateur : « [T]u n’es pas méchant; non, sur Dieu, tu ne l’es pas, tune
peux pas l’étre. Voyons! fais-toi violence — réfléchis un instant [...] N’y a-t-
il rien dans tout cela? »® Rien n'y reléve de cet art d’agréer indispensable
pour disposer |’interlocuteur a entrer dans une croyance.
Pour Arendt, dans « Vérité et politique », il n’y a en effet que niaiserie
dans cette approche du politique (ou des rapports humains) comme mi-
roir d'une moralité ou d’un ordre divin. Car l’art d’agréer dans les sphéres
du pouvoir doit toujours se comprendre comme un art de faire agréer,
un art de l’action oratoire au risque de manipuler les esprits a leur insu,
mais aussi de susciter une prolifération bienvenue de discours contraires.
Lentrecroisement des récits divergents dans l’espace public est le ter-
reau de toute vie politique. Dans Les Liaisons dangereuses, le concert des
voix épistolaires discordantes est 4 méme de promouvoir un horizon
de vérité du méme ordre, mais seulement pour le lecteur. Ainsi, quand
Valmont utilise les armes les plus sophistiquées de la persuasion pour
se faire agréer de la présidente de Tourvel, allant jusqu’a créer l’illusion
d'un geste spectaculaire de charité, le double récit qui en est fait, par
lui-méme a la marquise de Merteuil’ et par M™ de Tourvel 4 M™¢ de
' section II * actel,scéne5 * actel,scéne4 * lettre2 ° actell,scéne4 © acte Ill,
sceneG& 7 lettre 21SUJET 1
Volanges®, matérialise la coexistence des sordides calculs de I’un et de
l'envie de croire de l'autre. « [JJe ne puis penser que celui qui fait du
bien soit l’ennemi de la vertu », écrit M™° de Tourvel, confirmant pour le
lecteur cette volonté de croire a la « rare candeur » qu'elle pensait déja
déceler chez le vicomte®, malgré les démentis de M™* de Volanges. Selon
qui en fait le récit, |’art que déploie Valmont pour se rapprocher de Tour-
vel est outrageuse imposture ou accouchement chez la prude d’un désir
d’idéal amoureux qui n’attendait que son heure pour se manifester.
La persuasion inclut un art de la manipulation, mais l’usage explicite
de la force rompt avec tout consentement, etit-il été obtenu par le pire
mensonge.
« FHMAE croire par la force » est ala persuasion ce que la terreur est ala
F rhétorique : un mode qui nie l’usage de la parole et toute forme,
méme ténue, d’adhésion volontaire.
Le recours a la violence physique ou morale signe la faillite de toute
rhétorique et de tout discours. Létat de sidération de M™ de Tourvel
aprés sa possession par Valmont en est un redoutable exemple : « Figurez-
vous une femme assise, d’une raideur immobile et d’une figure inva-
riable ; n’ayantl’air ni de penser, ni d’écouter, ni d’entendre [...] 4 cette ap-
parente apathie succédaient aussitét la terreur, la suffocation, les convul-
sions, les sanglots et quelques cris par intervalles, mais sans un mot
articulé. »!° A contresens du récit de la passion victorieuse qu’en fait
Valmont, le texte laisse interpréter l’6vénement comme un viol, privant
M™ de Tourvel de tout langage capable de donner un sens a ce quia
eu lieu. De méme, le meurtre anonyme de Louise Strozzi a la scéne 7
de I’acte III ruine définitivement toute parole politique dans le coeur de
son pére : ce meurtre « gratuit » a une importance dramaturgique égale
au meurtre du duc qui irrigue toute lintrigue, car il met hors de course
le vieux Strozzi, seul capable de rassembler le camp républicain aprés
la disparition du tyran : «Je m’en vais [...] laissez-moi m’en aller [...] Je
men vais ». C’est ce meurtre qui, indirectement, accomplit la prophétie
lancée par Lorenzo : « [S]i les républicains se comportent comme ils le
doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait
jamais fleuri sur la terre. [...] Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront
rien. »!! En aucun cas la violence ne saurait donc pérenniser une vérité
politique ou personnelle.
En effet, la force ne peut pas faire croire, mais seulement produire
un simulacre de l’adhésion, qui est l’aliénation. « La persuasion et la vio-
lence peuvent détruire la vérité mais ils [sic] ne peuvent la remplacer »,
écrit Hannah Arendt!”. C'est la le noeud de Lorenzaccio : la violence que
® lettre 22° lettre9 1° lettre125 | acteIll,scéne3 « Vérité et politique »,
section V.PARTIE I — ROLES ET FONCTIONS DU FAIRE CROIRE
Lorenzo s’est lui-méme infligée a détruit en lui l’idéal politique qui était
la vérité de sa jeunesse, et rien ne peut le remplacer. On peut légitime-
ment invoquer aussi chez M™ de Tourvel une perte définitive d’identité
aprés sa possession par Valmont, et une forme de soumission, consé-
cration ou aliénation a celui qui l’a abusée, entre l'amour mystique et
le syndrome de Stockholm : «je ne puis plus supporter mon existence
qu’autant qu’elle servira 4 vous rendre heureux. Je m’y consacre tout
entiére »!3, La question pour elle de savoir si elle a été abusée par amour
ounon ne se pose plus, il s’agit d’obtenir que l’abuseur croie au sien: «s'il
est forcé de reconnaitre que je l’aimais, je serai suffisamment justifiée ».
En tant que sujet, M™¢ de Tourvel s’est mise entre parenthéses de sorte a
se faire l’objet d’une jouissance sans entrave pour le vicomte.
Forcer la réalité court-circuite toute possibilité d’entente commune
et suscite a terme la révolte de l’opinion, comme le montre Arendt dans
«Du mensonge a la violence ». La violence, toujours légitime aux yeux de
celui qui en use, loin de frayer le passage aux ambitions rationnelles qui
ont pu en préconiser |’emploi, les invalide. Penser la raison d’Etat comme
seule détentrice de la vérité politique, c’est-a-dire la force comme unique
source du droit, telles sont les contre-vérités dont l’administration John-
son s’abreuve en voulant en abreuver l’opinion américaine pendant la
guerre du Vietnam, comme le révéle l’étude des documents du Penta-
gone « "Persuader le monde" ; prouver que "les Etats-Unis étaient" [...]
prét[s] 4 "frapper durement l’ennemi" [a] "aider une nation a affronter
une guerre communiste de libération" [...] "la plus grande puissance du
monde" »!», Il s’agit d’orchestrer en gigantesque campagne de promotion
intérieure un désastre de politique extérieure associé a la mort de milliers
de jeunes gens, au massacre a l’arme chimique et au napalm. Cette im-
posture de la nation moderne emblématique de la liberté démocratique
trouve un écho aussi effrayant que caricatural dans les propos de I’orfévre
florentin de Lorenzaccio dénongant la violence militaire d’Alexandre de
Médicis, quia rompu toute attache avec le peuple qu’il gouverne : « Les fa-
milles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont beau dire,
les Médicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous dévorent
comme une excroissance vénéneuse dévore un malade »!%.
Si la force parvient a faire faire, dans une logique d’aliénation, elle
échoue toujours a instaurer un régime de croyance authentique.
S ELLE peut imposer ses diktats sur le court terme, la force n’est jamais
susceptible de les affermir sur le long terme, car elle ne persuade
qu’elle-méme.
13 lettre 125 ™ lettre 128 © sectionIl ‘© acte I. scéne2SUJET 1 ol
En effet, la force, par nature, méconnait l’imprévisibilité des événe-
ments et l’irréversibilité des conséquences de l’agir, comme le montre
l’analyse de Hannah Arendt dans « Vérité et politique ». Elle les mécon-
nait, car elle prétend se rendre maitresse de l'avenir en paralysant le
présent. Or la relation, politique ou non, se joue toujours au présent,
et par essence elle enveloppe une imprévisibilité qui est autant celle des
faits que celle des vérités factuelles qu’établissent les hommes. C’est dans
cette imprévisibilité que s’enracine la fameuse inconstance déplorée par
Machiavel. La piéce de Musset fait la démonstration par l’absurde d’une
violence a priori légitime, puisqu’elle entend mettre fin a une violence
illégitime, mais incapable de donner naissance a rien de stable ni de
nouveau : l’assassinat longuement ourdi du tyran demeure un acte sans
postérité politique et de ce fait se mue en un acte apolitique, car il n’a
pas d’accroche avec le présent et les vivants de Florence. Ce meurtre d’un
« diseur de vérité » est inutile, parce qu’il vient au monde comme l’acte
désenchanté d'un homme isolé, dénué de crédibilité politique!”, ce que
souligne le protagoniste lui-méme : « [MJon orgueil restait solitaire au
milieu de tous mes réves philanthropiques. [...] [I]l faut que le monde
sache un peu qui je suis et qui il est. [...] [J]e jette la nature humaine a
pile ou face sur la tombe d’Alexandre. »!®
La force est toujours le symptéme d’un systéme idéologique en lutte
avec la réalité et dont les jours, par suite, sont comptés. Si Lorenzo est
incapable de faire croire 4 un avénement démocratique au camp républi-
cain, il n’est pas le seul : « [RJien d’arrété? pas de plan, pas de mesures
prises ? O enfants, enfants! », se désespére le vieux républicain Strozzi!9
devant l’incurie de ses fils, qu’il partage par ailleurs. Ce ne sont guére les
bras qui manquent a Philippe Strozzi, pas plus qu’a ses fils ou a Lorenzo,
c'est la capacité de composer concrétement avec la pluralité des intéréts
dispersés dont témoigne le choeur des artisans de Florence durant toute
la piéce. Cette capacité concréte a entrer dans les intéréts de chacun
et a faire entrer chacun dans les intéréts de |’autre est justement celle
que déploie la rhétorique de la persuasion dans son ceuvre de langage,
qui suppose le respect des conditions d’une intersubjectivité, méme mi-
nimale. Cet espace d’intersubjectivité heureuse fait cruellement défaut
aussi aux libertins, qui se refusent a penser ce qu’ils disent, dans Les
Liaisons dangereuses. Les dupes sont finalement plus vivantes de leur
vie propre que les roués, qui ne sont que les rouages d’un systéme de
pouvoir qu’ils ont contribué a construire et qui les a broyés.
Finalement, l’usage de la force berne surtout celui qui l’emploie,
le ravalant a une barbarie qui lui interdit d’accéder a sa propre vérité
et le prive d’avenir. Dans sa profession de foi de la célébre lettre 81,
7 actelV,scéne7 '8 actelll,scéne3 | acte III, scéne 2Reponse
Ouverture
Oe PARTIE 1 — ROLES FONCTIONS DU FAIRE CROIRE
ou se déploient tous les outils de la persuasion au service de |’affirmation
d'une puissance absolue sur soi et le monde, M™ de Merteuil s’illusionne
sur ce que peut la guerre a mort d’une femme contre les hommes et le
genre humain. La défiguration finale de la marquise, borgne, hideuse et
condamnée a la fuite, est la rangon de sa subjectivité absolue, du délire
de toute-puissance qu’instaure le mensonge devenu systéme. Privé de
partage véritable et de limites, le personnage de fiction paie plus cher
dans la fable romanesque ou théatrale son déni de réalité que I’élite du
Pentagone, que Hannah Arendt décrit dans « Du mensonge en politique »
comme enfermée dans une rhétorique perverse de l’autocélébration :
le plus mal informé de la réalité finit par y étre celui qui occupe le plus
haut poste de I’Etat... Un peu a la maniére d’Alexandre de Médicis dans
Ja piece de Musset disant a la marquise : « Tu te figures que les Florentins
ne maiment pas; je suis sir qu’ils m’aiment, moi. Eh! parbleu! quand tu
aurais raison, de qui veux-tu que j’aie peur? »2°
A FORCE ne peut donc pas étre la continuation de la persuasion par
d'autres moyens, malgré qu’en aient Machiavel et les temps troublés
qu'il a traversés sa vie durant. Sila persuasion, par sa vocation naturelle a
faire croire, parait souvent forcer I’assentiment, un gouffre sépare le faire
craindre du faire croire. Lemploi de la force nie toute rhétorique de la
persuasion, car elle n’accéde pas au sens propre, au langage. La volonté
de faire croire par la force dissout les conditions de l’intersubjectivité
nécessaire a toute véritable communication. Elle isole le forcené qui y
recourt dans une temporalité immobile ow l'autre, l’événement et le flux
historique sont niés. Finalement, la force ne persuade qu’elle-méme.
N’est-ce pas 1a la terrible faiblesse de toute idéologie, celle qui n’épar-
gne pas méme les systémes d’idées aux apparences les moins autori-
taires, comme cette « fin de l’Histoire » prophétisée par Francis Fukuyama
en 1992 au terme, selon lui, de la victoire planétaire et définitive de la
démocratie libérale?
IV_ Eviter le hors-sujet
Attention a ne pas confondre le probléme articulé par ce sujet avec
celui que pose l’adage : « Gouverner, c’est faire croire », traditionnellement
attribué a Machiavel. Si les deux sujets peuvent se recouper étroitement,
« Gouverner, c’est faire croire » exige une réflexion qui interroge la notion
de consentement et de consensus plus que celle de contrainte par la
force, qui n’en est qu’un des aspects et ne peut donc faire l’objet de plus
d'une partie du devoir.
20 acte Ill. scene 6
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