Je suis portée depuis quelques temps, par une passion pour les matières, les textiles, les savoir-faire artisanaux, et les gestes techniques précieux de création et de fabrication. Les matières m’interpellent autant pour leur beauté et les histoires qu’elles portent en elles, que pour la sensation produite par leur toucher. Cette réflexion part d’une expérience sensible, un coup de cœur en m’offrant un peignoir en wax, absolument magnifique. Ce peignoir m’a tellement séduite par ses couleurs chatoyantes, la richesse de ses motifs et le raffinement de ses finitions, que j’ai voulu en savoir plus sur l’histoire de ce fabuleux tissu.
Cette question m’a conduite vers le podcast de l’historien Pierre Singaravélou, sur Radio France, consacré au wax dans la série 40 objets de la mondialisation. Ce qui devait être une simple recherche documentaire s’est progressivement transformée en une véritable odyssée captivante.
J’y ai découvert grâce aux travaux de l’historienne Isabelle Surun que le wax : « cire » en anglais, est un véritable objet de mondialisation dont l’histoire s’étend sur plusieurs siècles et relie l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Son origine remonte au batik javanais développé en Indonésie, tandis que dès le XVIIIᵉ siècle, les tissus imprimés asiatiques circulent sur les côtes africaines dans le cadre du commerce colonial. À partir des années 1750, les manufactures anglaises de Manchester industrialisent ces tissus, puis les Néerlandais perfectionnent leur production en 1854 avec la machine dite « javanaise ». Réapproprié par les commerçantes et les consommateurs africains, le wax devient au XXᵉ siècle un support d’expression sociale, identitaire et politique, notamment durant les mouvements indépendantistes des années 1950-1960. Son commerce connaît un essor majeur en Afrique de l’Ouest entre les années 1970 et 1990 avec les célèbres « Mama Benz » du Togo. Devenu aujourd’hui un symbole de l’Afrique, malgré ses origines multiples, le wax demeure un objet hybride dont l’histoire révèle les métissages culturels, les circulations marchandes et les rapports de pouvoir qui ont façonné la mondialisation moderne.
Les recherches de l’historienne Isabelle Surun montrent que le wax est bien plus qu’un simple tissu africain : c’est un objet-monde, produit de plusieurs siècles de circulations, d’échanges commerciaux, d’appropriations culturelles et de transformations techniques entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
Cette histoire du wax, met aussi en évidence une réalité souvent omise : les objets ne sont jamais fixes. Ils voyagent, changent de signification, traversent les frontières et les époques, pour nous raconter des trajectoires de vies, d’adaptations et de transformations.
En voulant comprendre l’histoire d’un tissu, cette recherche m’a menée vers une réflexion sur la mondialisation, et la circulation des biens culturels, sur les héritages coloniaux et finalement, sur notre rapport au temps lui-même.
Effet de synchronicité, la rencontre de cet objet m’a ouvert une autre perspective totalement inattendue. Celle en poursuivant l’exploration des travaux de Pierre Singaravélou, de tomber sur ses recherches consacrées aux approches contrefactuelles et aux « futurs non advenus ».
Ce concept, totalement nouveau pour moi, m’a profondément questionnée. L’histoire est généralement écrite à partir de ce qui s’est produit. Une fois les événements advenus, nous avons tendance à les considérer comme tels. Pourtant, les historiens du contrefactuel nous rappellent une évidence que nous oublions souvent : à chaque moment du passé, plusieurs futurs demeuraient possibles. Les acteurs historiques ne connaissaient pas la suite de l’histoire. Ils vivaient dans l’incertitude, et évoluaient au milieu d’une multiplicité de trajectoires potentielles.
L’uchronie : pour qualifier ces approches contrefactuelles, cherche précisément à réintroduire cette ouverture des possibles dans notre compréhension du passé, en restituant la complexité des choix, des bifurcations et des contingences qui ont façonné le monde.
Le wax lui-même devient alors un remarquable laboratoire intellectuel. Que serait devenu le batik javanais sans l’intervention des industriels européens ? Que se-serait-il passé si les commerçantes africaines ne s’étaient pas approprié ce textile pour lui donner les significations culturelles que nous lui connaissons aujourd’hui ?
Si les routes commerciales avaient été différentes ? Si d’autres choix avaient été faits ? le wax que je porte aujourd’hui n’était qu’une possibilité parmi d’autres. Et pourtant, parmi l’ensemble des trajectoires envisageables, c’est celle-ci qui s’est réalisée.
Mais plus j’avançais dans cette réflexion, plus une autre question s’imposait à moi : À quoi sert aujourd’hui d’explorer les futurs non advenus ? Pourquoi revenir sur les possibles du passé ? La réponse me semble résider dans notre rapport contemporain à l’avenir.
Nous vivons dans une époque marquée par le développement de la prospective, des Future Studies, des modèles prédictifs, des simulations numériques et de l’intelligence artificielle. Partout, nous cherchons à anticiper, en simulant des scenari, et en tentant d’imaginer les conséquences de nos choix présents.
Or il existe une proximité intellectuelle remarquable entre ces démarches et les approches contrefactuelles. Les historiens des futurs non advenus regardent vers le passé et interrogent les mondes qui auraient pu exister. Les prospectivistes regardent vers l’avenir et interrogent les mondes qui pourraient exister. Dans les deux cas, il s’agit de penser les possibles. Dans les deux cas, il s’agit de lutter contre les formes de déterminisme qui nous conduisent à croire que les trajectoires historiques, sociales ou technologiques seraient déjà écrites.
L’intérêt de l’histoire contrefactuelle ne réside donc pas uniquement dans la compréhension du passé. Elle nous aide également à penser le présent. Car si le passé n’était pas inévitable, alors notre présent ne l’est pas davantage. Et si notre présent ne l’est pas, alors l’avenir demeure ouvert.
Cette idée me semble particulièrement importante à une époque où les discours technologiques, économiques ou géopolitiques tendent parfois à présenter certaines évolutions comme inéluctables. Les approches contrefactuelles nous rappellent au contraire que les sociétés humaines sont traversées par des bifurcations permanentes, des choix, des incertitudes et des possibilités concurrentes.
Les futurs non advenus du passé deviennent alors une école de pensée pour les possibles du présent. C’est peut-être à cet endroit que ma réflexion revient toujours aux objets, aux tissus, aux collections muséales, aux objets déplacés par l’histoire coloniale, aux patrimoines dispersés.
Les travaux récents consacrés aux circulations des objets et aux politiques de restitution invitent eux aussi à penser les trajectoires alternatives. Que serait devenu un objet s’il n’avait jamais quitté son territoire d’origine ? Quels usages aurait-il conservés ? Quels savoirs aurait-il continué à transmettre ? Quelles significations aurait-il acquises ?
Chaque objet raconte ce qui a été. Mais chaque objet porte également la mémoire silencieuse de ce qui aurait pu être. Cette réflexion m’amène aujourd’hui vers une autre interrogation, qui me parait tout aussi pertinente : Si l’histoire contrefactuelle permet d’explorer les futurs non advenus du passé, qu’en est-il des gestes non advenus ?
L’histoire est souvent racontée à travers les événements, les institutions ou les transformations économiques et politiques. Pourtant, derrière ces récits se trouvent toujours des gestes, des techniques, des savoir-faire, des manières de fabriquer, de transmettre et d’habiter le monde.
Que deviennent les gestes qui disparaissent ? Que deviennent les savoir-faire interrompus? Que deviennent les techniques abandonnées avant même d’avoir pleinement déployé leurs potentialités ?
L’industrialisation, les colonisations, les mutations technologiques et les transformations des modes de vie ont entraîné la disparition de milliers de pratiques matérielles dont nous ne percevons souvent plus que les traces. Combien de gestes se sont perdus sans laisser d’archives ? Combien de transmissions ont été interrompues ? Combien de techniques ont disparu avant même que nous ayons pu mesurer ce qu’elles contenaient de connaissances, d’intelligence pratique ou de relation au vivant ?
À leur manière, ces gestes constituent eux aussi des futurs non advenus, parce qu’ils portent aussi en eux des trajectoires restées inachevées.
Penser les gestes non advenus, c’est aussi admettre que l’histoire matérielle demeure peuplée de possibilités interrompues, de savoirs mis en sommeil et de chemins qui n’ont pas été poursuivis. Cette perspective ouvre peut-être une autre manière d’envisager notre rapport à l’avenir. Car explorer les possibles du passé n’a d’intérêt que si cette exploration enrichit notre capacité à imaginer les possibles du présent.
Les techniques oubliées, les matériaux délaissés, les savoir-faire marginalisés ou les formes de transmission interrompues ne sont pas seulement des vestiges historiques, ils peuvent également constituer des ressources pour penser autrement les défis contemporains. Sous cet angle, les objets cessent d’être les simples témoins de ce qui a été. Ils deviennent les dépositaires silencieux de possibilités restées inexplorées.
L’odyssée du wax m’a finalement conduite bien au-delà de l’histoire d’un textile. Elle m’a amenée à réfléchir aux circulations du monde, aux bifurcations de l’histoire, aux futurs non advenus, aux possibles du présent et aux savoirs qui demeurent enfouis dans les objets et les gestes. Ce qui avait commencé par une expérience sensible s’est progressivement transformé en une interrogation plus fondamentale sur notre manière d’habiter le temps et la matière.
Références
Explorer le champ des possibles. Approches contrefactuelles et futurs non advenus en histoire Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou Dans Revue d’histoire moderne & contemporaine 2012/3 n° 59-3 , pages 70 à 95 Éditions Belin
Isabelle Surun, Dévoiler l’Afrique ? Lieux et pratiques de l’exploration (Afrique occidentale, 1780-1880), Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Histoire contemporaine », 2018, 384 p., ISBN : 9791035100759.
Copyright ©Férial BENACHOUR-HAIT. 11/06/2026.Tous droits réservés
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Férial Benachour-Hait (11 juin 2026). L’Odyssée du Wax : des futurs non advenus aux gestes non advenus. Didactique & cognition. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16dxi