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Créativité et Art Narratif : Principe du « Mémoriel-Reliant® »

Qu’est-ce qui relie Jean d’Ormesson, Elif Shafak et Marjan Kamali ?

Ces auteurs sont des conteurs absolument remarquables, qui partagent des dons exceptionnels à construire des récits, capables de traverser les époques, les cultures et les expériences humaines. Leur force narrative nourrie à l’amour de la littérature, repose sur un ancrage multiculturel affirmé, qui leur permet d’appréhender le monde dans toute sa diversité culturelle, linguistique, géographique, et historique, et d’en restituer la complexité à travers des formes narratives extrêmement riches et inspirantes.

Dans ces récits, la mémoire est une matière vivante et structurante, qui sédimente les traces du vécu et articule la perception du réel, en donnant une épaisseur au temps et une consistance aux expériences vécues. Et dans ce mouvement s’esquisse une hypothèse centrale, celle que la créativité procèderait d’un système dynamique entre mémoire et reliance.

Edgar Morin désigne la reliance comme : « la capacité fondamentale à relier les éléments du « réel » : savoirs, individus, cultures et temporalités, pour penser la complexité sans la réduire, et en maintenant les interconnexions qui donnent sens à l’ensemble ».

Si la mémoire constitue la matière du sens, la reliance en serait la dynamique vivante, celle qui transforme les traces subtiles en continuités intelligibles.

Ces derniers temps, cette dynamique se rejoue dans ma propre vie, sous la forme de lectures partagées à voix hautes avec ma fille. Une écoute qui amplifie les sens de nos lectures et les ancre merveilleusement dans le présent. Et dans cette expérience fabuleuse, des réminiscences de récits de mon enfance qui remontent à la surface comme pure résonance cognitive d’une strate de ma mémoire, qui me rappelle la voix de Nanna, notre nounou, qui nous racontait ses contes de fées avant de nous endormir.

La mémoire conserve et inscrit, en constituant la matière première du sens. Mais elle n’agit jamais seule. Elle doit faire appel au mouvement, celui de la reliance, qui sera impulsé par nos affects et nos émotions profondes, qui viennent réveiller ces empreintes de notre vécu. Avicenne les nommait « Irtisam : ارتسام » : empreintes au sens littéral du terme, ces empreintes que l’âme porterait de nos vécus.

Dans cette perspective, l’art narratif apparait comme une compétence cognitive clé, qui permet de donner forme à l’expérience, d’en assurer la continuité et de produire du sens. La mémoire constituant la matière première de ce processus, tandis que la reliance en assure la dynamique.

Dans nos contextes contemporains marqués par la complexité et l’incertitude, cette compétence revêt une importance particulière. La capacité à articuler des récits cohérents permet de relier des informations dispersées, d’inscrire les expériences dans des cadres interprétatifs plus larges et de maintenir une continuité face à la fragmentation.

Au-delà de ces dimensions, le récit opère également à un niveau plus implicite, celui du subtil et du symbolique. Certaines configurations narratives produisent des effets de sens qui ne relèvent pas d’une compréhension immédiate, mais d’une résonance plus profonde. Ces effets mobilisent des formes symboliques qui renvoient à des structures de représentation plus anciennes et plus universelles.

Les travaux du psychiatre empiriste Carl Gustav Jung ont justement mis en évidence l’existence de tels schèmes, inscrits dans ce qu’il nomme l’inconscient collectif. Dans cette perspective, la création narrative peut être comprise comme un processus de mobilisation et de mise en forme de ces structures symboliques.

Ainsi, la créativité à l’épreuve de la mémoire, ne se réduit pas seulement à la production d’idées nouvelles. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, fondée sur l’articulation entre mémoire, reliance, narration et symbolique. C’est dans cette articulation que se dessine l’idée : d’un paradigme « mémoriel-reliant » de la créativité, reposant sur quatre dimensions indissociables :

  • la mémoire, comme matière du sens
  • la reliance, comme mouvement organisateur
  • la narration, comme mise en forme dynamique
  • le symbolique, comme profondeur invisible des significations

La créativité émergerait de leur interaction continue. Elle n’est plus seulement production d’idées nouvelles, mais cette capacité à relier des empreintes, à réarticuler des continuités et à faire émerger du sens dans des environnements complexes et incertains.

Dans un monde fragmenté, accéléré, et discontinu, la reliance devient une opération essentielle. Elle permet de recomposer des continuités, de tisser des liens entre des expériences dispersées, et de reconstruire des formes de sens là où tout semble se désagréger.

Maîtriser l’art narratif, dans ce cadre, revient à développer une capacité à appréhender la complexité, à évoluer dans des contextes incertains et à produire du sens à partir de réalités fragmentées.

Ces compétences doivent aujourd’hui être affûtées et cultivées avec une attention particulière. Nous entrons dans un siècle d’ajustement (comme j’aime à le répéter), où les repères se transforment à une allure vertigineuse. Dans ce contexte, la préservation de ce qui constitue le socle de l’expérience humaine : la mémoire, la capacité à relier, à raconter et à transmettre, devient un enjeu stratégique.

Il ne s’agit plus seulement de comprendre le monde, mais de maintenir les conditions de sa lisibilité et de sa transmission. À ce titre, l’art narratif, nourri de mémoire et de reliance, apparaît comme une ressource essentielle, non seulement pour le présent, mais pour les siècles à venir.

Dans ce cadre, cette compétence devient structurante pour les systèmes contemporains, car elle traverse l’ensemble des disciplines, ouvre des champs interdisciplinaires majeurs et permet la recomposition des savoirs fragmentés.

Ces compétences s’imposent également comme transversales et stratégiques dans l’ensemble des disciplines. Elles ouvrent des perspectives considérables pour les lectures croisées et les compréhensions interdisciplinaires, en permettant de relier des champs de savoir jusque-là cloisonnés.

Une telle approche aura des répercussions directes sur la production de nouveaux corpus de connaissances, ainsi que sur la conception de programmes de formation renouvelés, appelés à irriguer l’ensemble des curricula, de l’enseignement fondamental à l’enseignement supérieur.

Dès lors, des questions centrales se déploient :

Comment intégrer durablement le paradigme mémoriel-reliant de la créativité au cœur des systèmes éducatifs contemporains ?

Comment penser les dispositifs éducatifs capables d’intégrer pleinement ces compétences narratives et relationnelles ?

Comment structurer des programmes qui permettent de développer cette intelligence de la complexité à tous les niveaux de formation ?

Quelles formes d’accompagnement et de transmission pourraient favoriser l’émergence durable de cette culture de la reliance et de l’art narratif dans les systèmes éducatifs ?

Et surtout, quelles formes de transmission permettront de maintenir vivante cette capacité à relier, à raconter et à donner sens dans un monde en transformation accélérée ?

Ce sont précisément ces questions qui structurent aujourd’hui les travaux, les projets et les prestations développés par La Fabrik du Symbiocène, dans sa dynamique de déploiement et dans ses ambitions de conception de dispositifs pédagogiques stratégiques, adaptés aux enjeux de ce siècle en profonde et rapide mutation.

Copyright ©Férial BENACHOUR-HAIT. 04/05/2026.Tous droits réservés

Férial Benachour-Hait
Férial Benachour-Hait

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Férial Benachour-Hait (4 mai 2026). Créativité et Art Narratif : Principe du « Mémoriel-Reliant® ». Didactique & cognition. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1666k