Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Guérir les sociétés : Santé mentale, parole et création

Fanon, l’héritage colonial et la clinique comme révélateur social

C’est en visionnant récemment le biopic consacré à Frantz Fanon qu’un électrochoc s’est produit en moi. Je connaissais de nom l’éminent psychiatre Frantz Fanon. En Algérie,  le Dr. Fanon est une figure honorée, faisant partie de l’histoire de la guerre de libération du pays, et j’avais travaillé personnellement, presque 2 ans à l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon (Ex Joinville) à Blida, dans le cadre de mon mémoire d’ingénieure : un travail de modélisation mathématique et analyse de données d’une grande enquête de santé mentale commanditée par le Ministère de la Santé, au contact des psychiatres, des patients, et des réalités cliniques du terrain, dans au moins 6 wilayas (circonscriptions territoriales) de la grande région d’Alger.

Et pourtant, je me rends compte aujourd’hui que je ne connaissais pas encore l’immense héritage historique, intellectuel et clinique que nous a légué le Dr. Frantz Fanon, théoricien de la violence et du colonialisme, élève du tout aussi admirable Dr. François Tosquelles (lire Toskéyès), réfugié Catalan en Lozère à St Alban, et père de la psychiatrie institutionnelle.

Arrivé en 1953 à l’hôpital Joinville de Blida, le Dr. Fanon se confronte à une réalité clinique qui le marque durablement. Très vite, il comprend que les troubles qu’il observe ne sont pas de simples pathologies individuelles, mais les effets directs du système colonial. Dans Les Damnés de la terre, il décrit avec une acuité saisissante, comment le colonialisme produit une déshumanisation profonde, et comment les individus sont aliénés, et réduits à un état quasi animal, gouverné par la peur. « La Peur », qui était la thématique du séminaire qu’animait le Dr. Fanon pour prouver que celle-ci n’était pas un accident du système colonial, mais bien un de ses principes organisateurs.

Parmi les morbidités qui m’avaient le plus marquées dans mes résultats d’analyse d’enquête, et dont je n’avais pu saisir la subtilité à l’époque, figurait la schizophrénie, touchant essentiellement des jeunes entre 19 et 25 ans. Comment ne pas y voir aujourd’hui, le symptôme d’une société sommée, après cent trente ans de colonisation, de se redéfinir brutalement ? Une société contrainte de reconstruire son identité après une négation systématique de ses cultures, de ses langues, et de ses traditions.

La négation culturelle constitue l’une des violences les plus profondes du colonialisme. Elle produit une fracture interne durable. À la sortie de la colonisation, le peuple doit se redéfinir dans l’urgence, souvent sans espace de parole, et sans élaboration collective suffisante.

Ce que Frantz Fanon met au jour, avec une intelligence clinique, c’est que le colonialisme ne se contente pas seulement de dominer des territoires, il détruit les repères symboliques et fracture l’identité, en niant les cultures, les langues, et les repères historiques. Et aucune psychiatrie ne peut prétendre soigner sans intégrer cette dimension. Car pour reprendre Fanon et Tosquelles : « Soigner sans comprendre la culture, et l’histoire d’un peuple, c’est prolonger son aliénation » .

Dans Les Damnés de la terre, Fanon analyse les ravages collectifs de cette violence, et dans Peau noire, masques blancs, il descend encore plus profondément dans l’intime : il y dissèque l’aliénation intérieure, la fracture identitaire, et la manière dont le regard du dominant s’infiltre dans la construction de soi.

C’est précisément à la croisée de ces lectures, de ce visionnage, et de cette mise en perspective historique qu’une idée s’est imposée à moi : « Les morbidités psychiatriques d’une société, sont un révélateur majeur de son état de santé. Elles révèlent les lieux où le symbolique s’est effondré, et où la parole a été empêchée. »

Discuter et Créer pour transmuter et se transformer

Face aux traumatismes encore actifs, coloniaux, guerriers, migratoires, et identitaires, la guérison ne peut être ni immédiate ni décrétée. Elle demande du temps pour la prise de conscience et libérer la parole pour exhorter la souffrance et pouvoir mettre des mots sur l’indicible.

Mais ce processus de guérison entamé, doit pouvoir aussi se finaliser, pour aboutir pleinement, par ce que je pense être une phase de transformation créative, qui transmute définitivement les traumas vécus et identifiés en ce que l’on pourrait nommer « des objets dépositaires de la mémoire », qui seraient de pures créations artistiques et intellectuelles traduisant de façon simple ou complexe un épisode, une fresque, une période, un ressenti, un blocage ou un trouble qui caractérise ces symptômes traumatiques.

L’Algérie, a cette chance de posséder un terreau extraordinairement fertile pour l’expression artistique et créative, qui se décline sous toutes les disciplines avec une prédisposition de sa jeunesse à créer et à innover de façon prolixe et complexe. On peut à ce niveau parler de génie créatif libre et complexe.

Ouvrir à l’open innovation, développer les talents, les former, leur donner des espaces pour penser, créer, discuter devient une condition de santé mentale collective. Et c’est seulement là, au bout du processus de guérison, en dialogue avec les œuvres créées dépositaires des traumas, que pourront se faire paisiblement les processus de transmissions et opérer enfin à une transformation pérenne, partant d’un contexte assaini et apaisé.

 

 

Copyright ©Férial BENACHOUR-HAIT. 08/02/2026.Tous droits réservés

 

Férial Benachour-Hait
Férial Benachour-Hait

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Férial Benachour-Hait (8 février 2026). Guérir les sociétés : Santé mentale, parole et création. Didactique & cognition. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15nfd