L’humanité contemporaine se trouve face à une situation d’impasse, caractérisée par l’incertitude radicale, la saturation des systèmes techniques et la fragilisation des équilibres psychiques, politiques et symboliques. La notion philosophique d’aporie définie par Platon et Aristote comme une impasse de la pensée permet de penser cette condition historique globale.
En mobilisant les travaux de Hannah Arendt, Carl Gustav Jung, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Edgar Morin et Ilya Prigogine, je propose une conceptualisation où l’aporie se manifeste comme un point de convergence dynamique des imaginaires utopiques et dystopiques, et comme un risque potentiel de pathologie psychique civilisationnelle.
L’époque de l’incertitude systémique
Le XXIᵉ siècle est un siècle marqué par la simultanéité de crises globales : dérèglement climatique, raréfaction des ressources, guerres, migrations massives, transformations technologiques rapides, fragilisation des démocraties et troubles psychiques croissants. Ces phénomènes ne sont pas indépendants mais constituent un régime de complexité et de vulnérabilité, tel que décrit par Edgard Morin et Ilya Prigogine.
Dans ce contexte, les modes de gouvernance traditionnels, qu’ils soient démocratiques, technocratiques ou autoritaires, sont saturés par l’incertitude, l’ambiguïté et la complexité. L’humanité se trouve confrontée à une situation où les modèles classiques de pensée ne suffisent plus, créant une zone d’impasse collective : l’aporie.
Définition de l’aporie
L’aporie est la transcription littérale du mot grec aporia, qui signifie au sens propre « impasse », « sans issue », « embarras ». Aristote y fait référence pour souligner dans une situation, l’aspect d’une difficulté à résoudre, quand il s’agit de la « mise en présence de deux opinions contraires » ou « antinomie ». Pour Platon, il s’agit d’une difficulté à résoudre qui exige un changement de registre dans la recherche. Ce que l’on qualifie aujourd’hui, de « problème insoluble » ou « d’obstacle insurmontable ».
Transposée à l’échelle historique et civilisationnelle, l’aporie correspond à une situation où : la poursuite du modèle existant apparaît destructrice, et où son abandon immédiat semble impossible. Cette situation produit une stagnation dynamique, où accélération technique et inertie sociale coexistent.
L’énergie collective et les imaginaires : thèse personnelle
Je soutiens la thèse que l’humanité contemporaine mobilise des énergies collectives à travers ses imaginaires utopiques et dystopiques, et que ces énergies influencent directement les dynamiques sociales, politiques et culturelles.
En tant que praticienne de la modélisation mathématique appliquée aux sciences sociales, je pars du principe que ces énergies peuvent être conceptualisées et représentées comme quantifiables et modélisables à différents niveaux :
- Psychique : dans cette capacité qu’ont des individus et des groupes à se projeter et à agir collectivement. Les surcharges d’information et la rapidité des transformations sociales produisent des phénomènes de désindividuation, perceptibles dans la littérature dystopique, et les angoisses collectives (Jung, L’homme et ses symboles, 1964).
- Politique : dans cette énergie mobilisée dans les mouvements sociaux, les débats publics et les processus de gouvernance. L’érosion de cette énergie favorise stagnation et montée des extrêmes (Arendt, La Condition de l’homme moderne, 1958).
- Symbolique : dans cette énergie investie dans la production et la circulation de sens à travers les récits, les médias et les œuvres artistiques. Les imaginaires dystopiques ou utopiques servant de projecteurs des tensions et aspirations collectives.
Le point d’aporie correspond au moment où E(U) = E(D) : c’est-à-dire où l’énergie mobilisée par les imaginaires utopiques et dystopiques se neutralise, produisant une situation « aporitique » civilisationnelle.
Typologie des fonctions énergétiques
Je propose d’expliquer la dynamique des imaginaires à partir de fonctions mathématiques classiques, et de montrer leur pertinence appliquée aux phénomènes sociaux, économiques et politiques. Chaque fonction représente un type de mobilisation énergétique différent :
- Fonction linéaire : croissance proportionnelle de l’énergie.
Exemple socio-économique : augmentation régulière et prévisible de la participation citoyenne dans des programmes sociaux ou de vote, ou croissance régulière du PIB dans une économie stable. - Fonction affine : croissance proportionnelle avec une énergie initiale, représentant l’inertie culturelle, historique ou sociale.
Exemple socio-économique : persistance des inégalités économiques ou éducatives, qui conditionne la capacité à participer à la vie politique ou culturelle, ou influence des héritages familiaux dans la richesse ou le capital culturel. - Fonction exponentielle : accélération rapide de l’énergie, avec effet multiplicatif.
Exemple socio-économique : propagation virale sur les réseaux sociaux ou expansion rapide d’un mouvement politique ou économique (par exemple la montée d’un marché spéculatif ou la diffusion d’une campagne virale). - Fonction asymptotique / logistique : croissance qui tend vers une limite, reflétant une saturation ou contrainte structurelle.
Exemple socio-économique : adoption d’une innovation sociale ou technologique dans une population, ou taux maximal d’absorption d’une ressource ou d’une information dans une société, atteignant un plateau. - Il est aussi envisageable que l’IA et l’analyse de données sociales puissent générer de nouvelles fonctions, révélant des dynamiques inédites, ce qui reste ouvert à l’étude et à la réflexion.
Modélisation graphique : convergence des fonctions énergétiques
Je soutiens la thèse suivante : les imaginaires utopiques et dystopiques peuvent être représentés comme des fonctions énergétiques distinctes, et leur superposition sur le même graphique révèle le point d’aporie, moment critique où leurs énergies se neutralisent.
Cette modélisation graphique est ma proposition originale :
- Elle permet de visualiser la stagnation dynamique, zone où ni l’utopie ni la dystopie ne dominent ;
- Elle identifie les seuils critiques de bifurcation, moments où une dynamique peut s’imposer ;
- Elle montre l’effet des différentes formes de fonction sur l’intensité et la vitesse de la mobilisation des imaginaires.
Le graphique conceptuel illustre cette thèse, avec le point d’aporie comme intersection des courbes utopiques et dystopiques, synthétisant ma vision de la dynamique énergétique des imaginaires.
Modéliser l’énergie : sources et perspectives ouvertes
Je pose ici une thèse ouverte et exploratoire : la modélisation de l’énergie collective mobilisée par les imaginaires doit combiner des indicateurs multiples et rester évolutive et adaptative.
Les sources possibles incluent les références :
- Culturelle et artistique : littérature, cinéma, arts visuels et science-fiction, révélateurs des imaginaires collectifs.
- Politique et sociologique : indicateurs tels que montée des extrêmes, débats sur l’immigration, discours climatosceptique, mouvements sociaux, conflits, révélant l’énergie dystopique et les tensions sociales.
- Historique et comparative : comparaison avec les imaginaires d’après-guerres, pour situer les tendances contemporaines.
- Démographique et structurelle : taux de natalité, migrations, répartition des populations et conflits locaux, influençant l’équilibre énergétique des sociétés.
Cette approche reste une thèse et une proposition méthodologique :lancer des programmes de Recherche, organiser des rencontres internationales, collectes de données interdisciplinaires et analyses comparatives, pour mieux comprendre comment les imaginaires influencent et sont influencés par la réalité sociale. Elle permet également d’explorer comment l’IA et les données sociales peuvent générer de nouvelles fonctions pour la modélisation, ce qui demeure un champ ouvert de réflexion.
Conclusion
La conceptualisation des imaginaires comme fonctions énergétiques permet de relier : la dynamique psychique (Jung, Stiegler), la dynamique symbolique et politique (Arendt), et les limites planétaires et la complexité systémique (Latour, Morin, Prigogine). Le point d’aporie, vu comme convergence énergétique des imaginaires, devient un outil analytique pour comprendre la stagnation, anticiper les bifurcations et diagnostiquer les risques de pathologie civilisationnelle.
Références
- Arendt, H. (1958). La Condition de l’homme moderne. Calmann-Lévy.
- Jung, C.G. (1964). L’homme et ses symboles. Robert Laffont.
- Stiegler, B. (1994–2001). La technique et le temps, vols. 1–3. Galilée.
- Latour, B. (2015). Face à Gaïa. La Découverte.
- Morin, E. (2008). La Méthode. Seuil.
- Prigogine, I. Stengers, I. (1980). La Nouvelle Alliance : Métamorphose de la science. Gallimard.
Copyright ©Férial BENACHOUR-HAIT. 25/01/2026.Tous droits réservés
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Férial Benachour-Hait (25 janvier 2026). L’aporie contemporaine : énergie collective des imaginaires et pathologie civilisationnelle. Didactique & cognition. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15k2c