Le grand chantier que je mène aujourd’hui autour du travail me ramène inévitablement à la question de l’identité, et de qui l’on est réellement à travers les métiers que l’on exerce et qui nous transforment tout au long de notre existence.
Et c’est au cœur de cette exploration que surgit une tension fondamentale : celle entre le « faire » et le « être ». Une mise en tension entre deux dimensions qui ouvre un chantier encore plus profond : qu’est-ce que « être » ? Qu’est-ce qui, en nous, a besoin d’être observé et nourri, pour donner toute sa dimension à son « être », qui n’est pas toujours ce moi social construit par le métier que l’on exerce et la vie sociale qui en émane ?
Entre se perdre dans le « faire » et s’accomplir dans le « être », il s’agit de trouver un équilibre et un curseur qui se déplace selon les moments de notre existence. Car nous ne devenons pas l’être que nous sommes dans l’abstraction : nous nous formons à travers ce que nous faisons, et nous ne faisons bien que lorsque nous sommes alignés avec notre être profond.
Ce questionnement arrive à un moment où moi-même je traverse cette tension de manière très intime, et où je ressens qu’il existe des phases où l’on doit accepter de ne pas être dans le « faire », pour nourrir notre « être » parce que l’âme a besoin de silence, et de densité intérieure pour continuer d’avancer.
Là nous comprenons progressivement que ce n’est pas un dilemme qui tend cette réflexion, mais une dynamique et un mouvement qui façonne notre identité.
Ce mouvement, Gregory Bateson le qualifie de principe de rétroaction : une relation vivante entre systèmes, perceptions, idées et gestes. Pour lui, l’esprit est une écologie, une “unité sacrée”, où chaque action modifie la perception, et chaque perception reconfigure l’action. Dans cette vision, le faire et l’être ne sont pas des entités séparées, mais les deux pôles d’un même réseau de sens.
Carl Gustav Jung nous livre une autre perspective : celle du chemin vers le Soi.
Le travail, les épreuves, les cycles intérieurs nourrissent notre processus d’individuation, ce dialogue entre le moi social et le moi profond. L’âme, dans la pensée jungienne, n’est pas un objet mais un chemin vers la totalité, en acceptant de reconnaitre et d’embrasser toutes les parts d’ombre qui nous façonnent.
Gilbert Simondon, lui, nous montre que l’individu n’est pas un état, mais un devenir.
L’être se construit dans un processus d’individuation perpétuel. Le sujet se façonne par ses expériences, par ses tensions, par ses gestes, et par les interrogations qui le traversent.
Et Emmanuel Carrère, dans son livre “Yoga”, nous livre une autre forme de vérité : celle de l’âme mise à nu. Il ne théorise pas : il nous livre à travers un dépouillement chargé de sincérité, ses expériences, en exposant sa fragilité, ses contradictions, et ses phases de renaissance. Il nous montre que sonder son âme est un véritable travail, qui sollicite beaucoup d’efforts pour être véritablement conscient de soi.
Le rôle des parents, de l’éducation et de l’école pour amorcer très tôt cette dynamique
Pour que cette dynamique d’individuation puisse s’exprimer pleinement dans la vie, elle doit trouver ses premières racines dès l’enfance avec un rôle éducatif des parents et plus tard de l’école, qui observent les enfants dans leurs apprentissages en les encourageant et en leur offrant très tôt des espaces qui leur permettent de déployer leurs aptitudes et leurs élans naturels.
L’école, dans cette perspective, ne serait plus seulement un lieu d’instruction, mais aussi une véritable couveuse de talents en devenir, un lieu où les enseignants seraient formés en priorité à identifier, à encourager et à cultiver les singularités de chaque enfant, qui structurent l’être en devenir. Et c’est dans cette reconnaissance précoce que se construit la congruence entre l’enfant, l’adulte qu’il deviendra et la trajectoire intérieure qui lui est propre.
Lorsque les premières intuitions de soi rencontrent les expériences de la vie adulte, une continuité intérieure se crée. L’individu avance alors dans une forme d’harmonie qui soutient sa maturation psychique, émotionnelle et même physiologique, comme un ajustement profond de tout l’être, où le corps, l’esprit et l’identité se mettent au diapason.
Ce sentiment d’accord intérieur nourrit le bien-être, donne du sens au travail et renforce le lien entre l’âme et l’action. C’est dans cette cohérence intime que la transformation personnelle devient véritablement féconde, permettant une ascension continue vers ce que nous sommes appelés à devenir.
Alors oui, pour cheminer vers notre unité profonde, c’est bien le travail qui se meut en courroie de transmissions : véritable discipline de vie, devenant cette boucle rétroactive entre le « faire » et le « être », convoquant un ensemble de gestes, de temps de silences, de pratiques et de rythmes qui densifient et maintiennent le lien entre notre âme et notre existence.
Copyright ©Férial BENACHOUR-HAIT. 09/12/2025.Tous droits réservés
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Férial Benachour-Hait (9 décembre 2025). Entre le « faire » et le « être » : le travail comme dynamique d’individuation. Didactique & cognition. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15b02