L’un des enjeux de COESO est la collaboration entre chercheurs et citoyens., soit, dans le cas de Dansophie, entre une philosophe et une chorégraphe. Outre la collaboration à proprement parler, qui prend la forme de différents workshops et résidences, il s’agit aussi de documenter ses modalités via deux prismes : celui de l’annotation vidéo avec MemoRekall et celui de la cinétographie Laban.
MemoRekall prend comme point de départ une captation vidéo (de spectacle, de répétition). Il est ensuite possible d’annoter cette vidéo en lui ajoutant des commentaires textuels, des documents liés ou encore des liens webs. Les annotations sont reliées à des moments précis de la captation en définissant un time-code d’entrée et un time-code de sortie. L’ensemble constitue une « capsule ». Il est ainsi possible d’expliciter et de documenter de manière approfondie les différents aspects présentés dans la vidéo.
Notre point de départ avec Irénée Blin, notatrice Laban, était d’articuler une capsule MemoRekall avec la partition qu’elle allait créer. Son objectif est de rendre compte, non pas tant d’une chorégraphie, ce qui est normalement l’usage avec la cinétographie Laban, mais de ce que la collaboration fait au mouvement des corps de la chorégraphe et de la philosophe. Après une séance d’échange autour de nos différentes pratiques de documentation en juin 2021, une différence fondamentale entre nos deux approches est apparue, qui n’est pas sans rappeler la distinction de Nelson Goodman entre œuvres allographiques et œuvres autographiques, ou encore entre la partition et le script.
En effet, ce que réalise Irénée, avec la notation, est une mise en partition, soit une abstraction symbolique d’un mouvement qui peut ensuite donner lieu à de multiples interprétations. Au contraire, la captation vidéo peut être considérée comme l’une de ces interprétations parmi tant d’autres. Autrement dit, annoter la captation par une ou des partitions (j’avais assez naïvement imaginé au début quelque chose qui serait de l’ordre du suivi de partition avec synchronisation de la partition et de la vidéo) était pour elle un non sens. C’était au contraire la partition qui devrait être annotée par des captations ou des photographies présentant différentes interprétations possibles.
De mon côté, attachée à l’analyse du processus de création, il me semblait pertinent de montrer comment un mouvement pouvait ensuite donner lieu à une interprétation abstraite grâce à la cinétographie Laban. Si nos documents étaient commun, leur agencement et leur ordre de lecture étaient diamétralement opposés.
La conclusion de cette séance est que la vidéo ne peut être le document premier par défaut. Au contraire, il faut laisser la possibilité à tout document d’être annoté par tout ou partie des documents du corpus, soit repenser MemoRekall comme un réseau de documents multimodaux dont certains peuvent être des nœuds, comme le montre le schéma que j’ai réalisé pendant notre discussion. Une vidéo peut être annotée par des photographies ou des documents pdf ; l’un de ces documents pdf peut lui-même être annoté par d’autres vidéos, des documents identiques et/ou différents.

Le second point soulevé par cette approche est qu’il faut dès lors laisser la possibilité au créateur et/ou au lecteur de la capsule la possibilité de changer de point de vue : commencer par la partition Laban et l’annoter avec des exemples vidéo (point de vue d’Irénée), commencer par la vidéo et en montrer une abstraction possible grâce à un lien vers la partition Laban (mon point de vue). Cela représente un défi en termes de documentation et de conceptualisation de la collaboration, ce qui nous incite à envisager une nouvelle version de MemoRekall qui sera développée dans les prochains mois à partir de ces réflexions.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Clarisse Bardiot (30 octobre 2021). De l’annotation vidéo à un réseau de documents. Dansophie/Dancing philosophy. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngqg