
Le désir est l’une des problématiques que nous avons mis au centre de notre recherche. Nous l’avons explorée à partir des textes philosophiques – La Phénoménologie de l’esprit d’Hegel et la lecture qui en donne Kojève lorsqu’il pense le désir humain comme le désir du désir de l’autre, à savoir le désir d’être désiré – et à partir d’un travail chorégraphique qui a eu lieu notamment lors de la première résidence, au centre culturel St. Exupéry de Wissous, en septembre 2021. En circulant entre l’expérience corporelle et la réflexion philosophique à la première personne, nous avons questionné les paroles d’Hegel pour qui notre propre collaboration – celle de deux femmes qui travaillent, recherchent et créent ensemble – n’était pas concevable, ni de fait, ni dans le cadre de son système conceptuel.
Dans ma recherche, j’ai ainsi suivi les traces d’autres pensées du désir, qui n’effaçaient pas mon expérience ni mon désir. L’un des fruits de ces recherches a été l’édition (que j’ai dirigée avec R. Fanciullacci) du livre de Lia Cigarini La politica del desiderio e altri scritti (La politique du désir et autres écrits) Salerno, Orthotes 2022.
Lia Cigarini, avocate et juriste, est l’une des protagonistes du féminisme italien. Elle a fondé, avec d’autres, la Libreria delle Donne à Milan en 1975. La politica del desiderio rend à nouveau disponible un livre publié en 1995, en ajoutant une vingtaine d’écrits composés entre 1999 et 2020 et un entretien inédit avec Lia Cigarini datant de 2020.
L’ensemble hétérogène de ces textes témoigne d’une politique qui sort des cadres établies par une politique axée sur la représentation, sur les porte-parole ou encore sur les catégories sociales (comme « les femmes ») auxquelles on adresse des politiques publiques. On recherche au contraire une politique qui ne se sépare ni de la vie ni du plaisir et qui, de cette manière, produit de véritables changements dans les vies réelles et dans le réel.
C’est une politique du désir, qui fait exploser la lecture de la réalité centrée sur la reconnaissance de catégories sociales discriminées de diverses manières – tout comme le mot « femmes », qui a souvent été utilisé dans la politique moderne pour indiquer une condition sociale défavorisée. Il y a certes des oppressions et de terribles injustices, qui marquent des personnes plus que d’autres et qui dépendent aussi de l’organisation de nos sociétés. Mais ce qui est en jeu, c’est avant tout la vie de personnes qui ont des désirs, des histoires, une intelligence d’elles-mêmes et du monde. Et, précisément pour cette raison, la justice et le bonheur qui leur sont dus ne peuvent pas être composés dans le cadre ordonné d’une démocratie libérale qui accorde des droits individuels en nous assignant à un groupe, ou à une minorité, et en violant ainsi l’excellence et l’histoire que chacune porte avec soi.
Le fait de ne pas renoncer à soi-même, ni aux relations qui nous permettent de parler et d’agir en première personne, permet de reconnaître le côté obscur de certaines promesses de justice. C’est le cas de l’égalité formelle garantie par l’émancipation, qui intègre les individus dans un monde déjà donné et pensé, en distribuant ainsi de fait les parts d’un gâteau empoisonné.
Ce sont des promesses qui cachent la terrible injustice de devoir dire et sentir selon les mots et les formes d’un autre, d’un monde construit depuis des siècles en effaçant la parole des femmes. Ainsi, une politique qui reconnaît l’injustice et la misère symbolique de ces promesses est une ouverture à une politique où le désir singulier peut avoir une place, pour que chacune et chacun puisse aller libre dans le monde, plutôt que simplement participer au monde tel qu’il est.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
stefaniaferrando (29 juin 2022). La politique du désir. Dansophie/Dancing philosophy. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngqr
Une réflexion sur « La politique du désir »