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Les interstices du vivant

1. Unexpected intimacies, Meeting the audiences

Workshops guidés par le Pilot 2.

Lieux: Wissous, Valenciennes, Bologne, Marseille, Rennes.

photo: Cosetta Graffione. Ce sont des mots choisis par un participant à Marseiile.

Enjeux des workshops, enjeux de vie.

À partir de l’élaboration des mots qui accompagnent l’expérience corporelle de la relation humaine, ou une proposition de mouvement ou bien un parcours dans l’espace, le temps des workshops a été une occasion pour transformer le questionnement philosophique et les effets de la parole sur le corps, et vice versa. Les participants ont pu développer un moment de création, personnel ou en groupe, pour arriver à une chorégraphie de quelques minutes. 

Au cours des mois d’ateliers et d’échanges avec les participants, la réflexion sur le corps et sa parole s’est renforcée et finalement je vais dans une direction qui me plaît, qui me fait du bien. Je danse, j’écris, je me confronte à d’autres expériences d’expression.

Le travail d’interaction entre l’expérience du corps et l’expérience du langage, l’envie d’entrelacer les deux et de faire travailler les danseurs, chercheurs et les étudiants universitaires dans une pratique d’observation sensible, a donné vie à des instants fascinants et suggestifs. Chaque participant à ces ateliers m’a révélé, en toute intimité et confiance, l’importance de sa parole, du mot qu’elle ou il avait choisi pour décrire une expérience corporelle. Ressenties et formulées, leurs énergies de vie ont émergé petit à petit et une découverte de leurs corps en mouvement est apparue.

Il était intéressant de voir comment une expérience de contact entre deux ou plusieurs personnes, liées simplement par la tenue d’un bâton de bambou entre leurs doigts, poussait les intervenants dans un territoire relationnel clair et évident : étaient évidents les attitudes, les besoins, les malentendus, les différentes postures, le simple désir d’exister dans cette action, dans cette réalité. En les observant de l’extérieur, la partie la plus audacieuse pour moi était quand les gestes produits n’étaient pas d’ordre purement illustratifs et que les fantasmes et vulnérabilités personnels étaient prêts à être réveillés.

L’objectif était d’exprimer comment les relations se tissent dans nos vies et si nous pouvons les approfondir et les maîtriser davantage, en utilisant un bâton, une parole, une chorégraphie. Pour ce faire, il faut faire face à un danger, à la peur de dire la vérité, parce que nous pouvons être beaucoup plus vulnérables et francs dans une improvisation dansée que dans un meeting.

«Les artistes ont toujours peur, en danger permanent de se perdre», disait Ariane Mnouchkine. C’est cela dont je parle. La peur de se perdre car quand on danse, on prend le risque de ne pas se retrouver ou de se sentir fragile aux yeux des autres qui regardent. En tant que chorégraphe, j’ai beaucoup travaillé sur la confiance, sur le rapport humble et direct aux élèves. Je suis heureuse parce qu’au cours de ces workshops, j’ai amélioré et renforcé ma capacité à atteindre les gens, à les mettre en avant pour savoir se montrer, donner et recevoir. Plusieurs personnes m’ont remercié personnellement pour le partage, sincère et charismatique, des moments où en parlant de ma pratique de danseuse je parlais d’autre chose aussi: de toute résonance du corps dans notre société, y compris dans le cadre de la recherche en sciences sociales. Sans doute un point de débat passionnant qui m’incite à continuer à penser les relations entre les gens.

Ce que j’ai observé et que je souhaite partager est le suivant :

  • en dansant, il y a une réelle possibilité de devenir autre chose, une transfiguration qui permet la sincérité et l’abstraction en même temps. Implication totale, oui, bien sûr. Ce corps qui danse peut se dé-subjectiver parfois, dans son abstraction mouvementée, mais il y a toujours quelque chose qui le ramène, le fait revenir à lui-même. Son but est d’exister et de transmettre cette existence, dans l’espoir que le spectateur soit présent. Le spectateur qui regarde un solo devient partie prenante de ce solo, il n’est pas innocent dans son rôle, il porte toujours dans sa vision une histoire, son vécu et des complications nécessaires à l’acte artistique.
  • En parlant, les mots ont mis de l’ordre dans les improvisations corporelles, ont donné de l’intimité et une intégration concrète de ce qui est arrivé dans le corps. Je vous avoue que l’utilisation des textes est très souvent le premier pas d’un chorégraphe. Pendant ces workshops, la présence de la pratique philosophique, sa capacité à mettre en valeur la dimension de richesse verbale nous a montré que le moment d’approfondir le langage n’est pas anodin. 

Mon idée est que, dans la danse, nous ne sommes pas complètement à l’aise dans ce que j’appelle «l’effet de la parole»; cette vertu de rendre vivant le langage vient d’un ailleurs plus précis qui, à mon goût, est le charme de la philosophie.

J’ai plusieurs fois pensé que pendant cette phase, la fascination que j’ai envers / pour Lacan et sa maîtrise de la parole commençait à rencontrer véritablement les passages secrets de mes improvisations. J’étais de retour au début du projet, il y a dix ans. J’observais le désir d’être aimée ou reconnue à travers un geste de la main, un regard, une unicité intangible et indicible de l’humain. On a côtoyé des questions vives: les zones de trouble, de dérapage, ou bien le pouvoir d’exister, d’aimer au sein des relations les plus simples de la vie de tous les jours. On a abordé ces questions non pas pour faire danser des «mots», heureusement la pratique que l’on envisage peut être plus percutante que cela. Je me dis que l’on cherche à restituer une plénitude à nos pratiques et l’effondrement des liens connus.

Chacun dit sa vérité avec ses mots, accède lentement au secret qu’il porte en lui sur sa relation à l’Autre. Souvent le manque d’écoute crée un vrai besoin de parler, de s’exprimer sincèrement. Ce manque d’écoute est l’une des premières causes de mal-être que je remarque dans ma pratique sociale auprès des gens.  Souvent le dialogue n’est pas facile à acter, ce moment où la parole jaillit a besoin de temps et de bienveillance; c’est là que nous allons avec nos intervenants, là où l’on voudrait être reconnus. 

2. Unexpected intimacies. Entre-deux.

L’entre-deux corps et parole, visible et invisible. Ce qui reste de ma recherche.

Photo : Sébastien Hildebrand, solo Cosetta, Bologne.

Je veux capturer cette magie du corps parlant. J’ai vu des êtres humains qui dansaient, certains n’avaient jamais pratiqué. Ils apaisent la souffrance d’un certain vide de la parole. Le langage de la danse est une logique et une logique-autre, elle saisit le thème de l’instant du vrai et de l’indicibilité du langage, le courage de nous avouer faisant peur. Mieux vaut passer par un corps rempli d’abstrait et ineffable.

Pendant un workshops, j’ai entendu la voix d’une non-parole à travers l’improvisation dansée d’un participant. C’était pur, beau, direct.  «Ce corps, veut-il m’annoncer une vérité?», je me suis posée la question. «Non, trop dur, trop personnel» j’ai pensé.  Malgré cela, le silence des gestes qui sont arrivés ensuite a été lui seul capable d’exprimer ce qui se passait dans l’âme de cette personne. 

Le langage de la danse est celui du désir de dire la vérité, et de faire. C’est un appel du regard, à être regardé. 

Je vais vous éclairer sur ce que j’appelle «annonciation d’une vérité»: dans la situation que je viens de vous raconter, j’ai observé à quel point mon rôle de danseuse et chorégraphe, et mon vécu personnel, en tant que Cosetta, se croisaient pour pouvoir toucher la sensibilité de ce non-dit. A cette occasion, j’ai ressenti chez ce participant le besoin de me confier sa parole et son geste parce que professionnelle et personne attentive et sensible. Un demande naît sous mes yeux, à pas de spirale, par des mots, une courbe du dos qui répète là où ça répète rien. Je n’oublie jamais l’implication qu’exige une activité comme celle-ci, où l’on est toujours là, avec tout son être.

Territoire de l’écriture. 

C’est depuis toujours mon espace de charme, mon sublime passage à l’interdit.

Il y a une semaine, dans un moment de mal-être, mon corps ne m’appartenait plus, s’il ne m’a jamais appartenu. Pour retrouver le calme, j’ai commencé à écrire, un poème, une note de travail pour un projet. Cette prise de parole par l’écriture est ma capacité d’une possible maîtrise du chaos qui émerge et qui se fait narration, un dialogue avec l’être qui avance dans le vide de la page et le vide qui me coupe le souffle.

J’ai trouvé très poétique d’explorer les horizons de parole des participants au workshops, l’enjeu étant la résonance de corps-acte et parole-pensée.

Quand je regarde de près les mots que l’on a employés et choisis pendant les improvisations dansées, je vois un espace possible mais pas encore créé, à découvrir. 

Les intervenants ont osé leurs mots, les ont chorégraphiés, une conversation incessante entre vécu et créativité. Le mot «haine» prononcé par d’une jeune fille de dix ans devient ainsi d’une liberté radicale, une chute suivie par glissade au sol. L’artiste philosophe travaille ici avec l’événement d’être, avec ce qu’il arrive en lui.

3. Je vous écris.

Donner naissance à l’Autre Moi.

Photo: Sébastien Hildebrand, workshop à Bologne.

L’aventure de Coeso, de mon côté, s’achève sur une page blanche.

Il se passe quelque chose qui est en lien avec l’expérience amoureuse et la tradition littéraire des lettres d’amour. Je vais commencer à rédiger ma lettre. Le mot clarifie, fixe, donne de la liberté d’avouer ce que la voix a étouffé. Mon écriture codifie une expérience qui était parfois trop difficile à gérer ou pas assez vraie pour la déclarer.

À présent, je peux avouer pourquoi, en tant que danseuse, je ne me limite pas à la danse, ou à mes spectacles. Je sens que le mot calme et ordonne ce qui me fuit, mon corps. Mon corps m’échappe et échappe aussi à ceux qui collaborent avec moi, le stagiaire, les chercheurs, les artistes, les sportifs. Pensez à un moment de panique, de peur : le système sympathique décide automatiquement, et vous suivez.  En parlant et en écrivant, j’ai l’impression de pouvoir débloquer ces sentiments intimes que je porte en moi.

Je ressens le besoin du mot, imparfait, comme il remonte à la surface, comme il émerge de lui-même, sans correction. C’est mon champ de bataille pour ne pas tomber au sol, épuisée une fois de plus de mon corps dansant la vie.

cosettagraffione
cosettagraffione

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
cosettagraffione (15 juin 2022). Les interstices du vivant. Dansophie/Dancing philosophy. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ngqp


2 réflexions sur « Les interstices du vivant »

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