Depuis l’Antiquité, le médecin, l’homme de l’art, croise au chevet de son patient divers praticiens parallèles, empirique, charlatan, religieux ou simple voisin , auquel le patient accorde toute sa confiance. Les rapports entretenus entre ces acteurs profanes du soin et le médecin diplômé de la faculté sont ambigus. Ils évoluent entre une inimitié franche et une collaboration inavouée. Le pouvoir de ces thérapeutes illégaux est tout entier contenu dans la puissance de leur parole. Orateurs et rhétoriqueurs de talent, leur discours concurrence avec succès celui du médecin. Cependant, si l’incompétence du médecin est parfois source de railleries, comme celles dont sont l’objet les médecins des comédies de Molière , les charlatans inquiètent et scandalisent les esprits éclairés. En 1622, Jean de Gorris, médecin de Louis XIII, publie une charge violente contre les charlatans. Il écrit:
Ce n’est pas toutefois mon desseing de discourir icy de tous, mais seulement de ceus qui se pratiquent es place publique par ceste sorte de gens que nous appellons comunement Ciarlatans […] ils se coulent au dedans de nous, couvert de l’ornement, du masque et apparence de quelque artiste langage, qui nous dore cette pilule, et la propose à un peuple ordinairement crédule et ignorant[…]Premièrement par ce mot de Ciarlatans, i’entens ceux que les italiens appellent Saltambanci, basteleurs, bouffons, vendeurs de bagatelle, et généralement toute autre personne, laquelle en place publique montée en bac, à terre, ou à cheval, vend médecines, baumes, huilles ou poudres, composées pour guérir quelque infirmité, loüant et exaltant sa drogue, avec artifice et mille faux sermens, en racontant mille et mille merveilles.1
Le substantif Ciarlatan est emprunté à l’italien ciarlatano . Il croise le mot cerretano qui signifie habitant de Cerreto( ceux-ci étaient connus pour faire commerce de drogues diverses dans les foires) et de ciarlare qui signifie bavarder, jaser2. Nous le constatons, l’étymologie même de ce substantif le lie à la parole, abondante et fallacieuse. Dès les premiers mots de son discours, Jean de Gorris attribue au charlatan ce don intrinsèque qui lui permet de convaincre le patient : l’artiste langage. Ce discours, s’il est brillant, n’en est pas moins mensonger ; pour le servir, le vendeur, que Jorris qualifie de vagabond et bouffon3, use de stratagèmes variés:
Mais c’est chose plaisante de voir l’artifice dont se servent ces médecins de banc pour vendre leurs drogues quand avec mille faux serments ils affermet d’avoir appris leurs secrets du Roy de Dannemarc ou d’un prince de Transsilvanie[…] ils[les rois] n’en communiquent pourtant pas le secret, et quand ils le voudroyent faire, ce ne seroit pas( à mon avis) à des Ciarlatans, quand ils n’auroyent autre crainte que d’estre nommez sur le théâtre par ces bouches infames4.
Le charlatan est donc réduit, par une synecdoque, à l’organe de la parole : la bouche. Qualifié par l’adjectif infame, issu du latin infamis,e ( mal famé, décrié) , celui-ci signifie alors ignoble, odieux, vil5. Cette infamie, Jorris la confirme en expliquant que la parole du charlatan est :
illustrée de la présence d’une putain ou maquerelle eshontée[…] confirmée par mille faux sermens et accompagnée d’autant de mésonges6.
Ou encore que :
Le mensonge estoit la vraie marque des charlatans7.
Il précise cependant qu’au chapitre IV des Ethiques, Aristote permet le mensonge au médecin pour consoler son malade8.
Inquiet de la prolifération des charlatans et de l’incompétence de certains praticiens dans son royaume, Louis XIV rédige à Marly, près de Versailles un Edit portant règlement pour l’étude et l’exercice de la médecine9 , registré en Parlement le 18mars 1707. Par ce texte de loi, le roi entend encadrer la formation des médecins et combattre l’exercice illégal de la médecine :
L’attention que nous avons toujours eu pour tout ce qui peut contribuer à la conservation et au bien de nos sujets, nous a souvent engagez à employer notre autorité pour empescher que des personnes sans titre et sans capacité ne continuassent d’exercer la médecine(…) mais nous coirions avoir peu fait pour la seureté du public, si Nous nous contentions d’avoir exclus ceux qui déshonoreroient ainsi la profession de la médecine, sans prendre en même temps les précautions nécéssaires pour faire en sorte que l’on s’applique sérieusement à former de bons sujets dans les Facultez de Médecine.
Certains article concernent particulièrement l’exercice illégal de la médecine :
Article XXVI :
Nul ne pourra sous quelque prétexte que ce soit exercer la médecine ny donner aucun remède, même gratuitement, dans les villes et bourgs de notre royaume, s’il n’a obtenu le degré de litentié dans quelqu’un e des facultez de Médecine qui y sont établies, conformément à ce qui est porté par notre présent Edit, à peine de cinq cens livres d’amende, applicable moitié à Nous et l’autre moitié à la Faculté ou Aggrégation la plus prochaine du lieux où ceux qui ne sont pas graduez auront exercé la Médecine
Article XXVII :
Voulons que tous religieux mendians ou non mendians, soient et demeurent compris dans la prohibition portée par l’article précédent.
Article XXVIII/
Défendons très expressément à nos juges et à ceux des Seigneurs Hauts Justicier sur peine d’interdiction,de permettre l’exercice de la Médecine à d’autres qu’à ceux qui justifieront avoir obtenu le degré de litentié, suivant les formes prescrites par notre présent Edit ; déclarons les permissions qu’ils peuvent avoir donné pour le passé et celles qu’ils pourroient donner à l’avenir nulles et de nul effet, revoquons mesme en tant que besoin seroit toutes celles que Nous pourrions avoir cy-devant accordées, lesquelles demeureront nulles de plein droit, du jour de la publication des Presentes.
Les praticiens illégaux : des mots pour les dire
Ainsi,à l’aube du dix-huitième siècle, des voix puissantes s’élèvent contre les médecines illégales, mais malgré les lois et les poursuites, charlatans et empiriques continuent de répandre à travers l’Europe leur savoir de façade.
Afin d’analyser leur influence et leur discours dans le parcours de soin du patient atteint de la maladie du cancer à cette époque, nous avons consulté 85 observations de médecins et de chirurgiens publiées dans le Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, à Paris, entre juillet 1754 et avril 1786 . Toutes ces observations portent sur le diagnostic et le traitement , chirurgical ou non, du cancer. Les praticiens qui communiquent leurs observations sont français, allemands, belges, hollandais ou danois. Sur ces 85 observations, 47 font état de l’intervention de thérapeutes illégaux. Les substantifs ou les qualificatifs pour les désigner sont variés :
– Le substantif charlatan apparaît 9 fois. Il est parfois accompagné d’un attribut ou d’un adjectif qualificatif : destructeur, meurtrier, imposteur, faussaire, race qui pullule et se multiplie comme l’ivraie, jongleurs.
– Le substantif empyrique, ou empirique, 7 fois
– Des substantifs évoquant des religieux, 5 fois : moine, Dames religieuses, Frère Henri de la Charité de Condom, les sœurs établies par la charité de cette paroisse, le père prieur de l’hôpital de Lorette.
– Les groupes nominaux évoquant l’entourage du patient sont au nombre de 6 : quelque personne aussi ignorante qu’elle, personne de sa connaissance, une de ses amies, premier venu, quelque paysan, des gens peu instruits.
– On trouve ensuite 5 groupes nominaux désignant de façons diverses les acteurs profanes du parcours de soin: ministres de la mort, prétendus guérisseurs, opérateur italien, maître du malade, prétendu guérisseur de cancer.
– Enfin un nom propre substantivé : les Alexis piémontois. Dans son observation , publiée dans Le Journal de Médecine en juillet 1784, M. Bouffey, médecin de Monsieur et médecin à Argentan en Normandie, écrit la phrase suivante :
[…] mais je ne puis, sans indignation voir la santé des hommes livrée aux absurdités des Alexis piémontois.
Dans cette antonomase par métonymie, le praticien normand évoque un auteur italien du seizième siècle, Alessio Piemontese, de son vrai nom Girolamo Ruscelli, qui publia en 1557 Les secrets du seigneur Alexis Piemontois. Cet ouvrage, édité vingt fois jusqu’à la fin du dix-septième siècle, dévoilait de prétendus secrets d’alchimie, de médecine, de distillation et d’onguent.
Nous nous attacherons tout d’abord à la figure du charlatan. Le Dictionnaire de L’académie Française, dans son édition de 1740, en donne la définition suivante :
Vendeur de drogue, de thériaque et qui les débite sur des théâtres, sur des tréteaux. C’est ordinairement un terme de mépris.Il se dit aussi d’un médecin qui est hâbleur, qui se vante de guérir toute sorte de maladie.
Nous constatons donc que la caractéristique première du charlatan n’est pas tant de n’être pas diplômé en médecine que d’user d’un discours artificieux, mensonger.
Dans son observation de juillet 1784, intitulée Observation sur le danger des crapauds employés comme topique sur les cancers ulcérés, M. Bouffey décrit le traitement, pour le moins fantaisiste, prescrit à l’une de ses patientes , atteinte d’un cancer du sein, par un certain M.B autre médecin de la ville ,par lequel la malade se laissa séduire par la promesse […]de la guérir sans vésicatoire :
Un onguent annoncé comme merveilleux, dont on avoit obtenu, disait-on, des miracles en ce genre, devint d’abord la base du traitement[…]mais la nature, souvent indocile aux arcanes, demandoit d’autres secours : selon M.B, les crapauds en offroient un puissant, on les emploie . Quelle indication se proposoit-on ? Je l’ignore, et je n’entreprendrais pas de pénétrer dans les sentiers mystérieux de la médecine occulte.
Ces quelques lignes, écrites sur un mode ludique et ironique mettent en lumière le ridicule et l’incompétence de M.B. Le champ lexical du surnaturel: merveilleux, miracle, arcanes, puissant, mystérieux, occulte s’oppose à celui de l’horreur et de la mort : expirer, débris, squelette, douleurs horribles, désespoir, mort, utilisé dans la description brutale du traitement à l’issue fatale :
De vingt-quatre heures en vingt-quatre heure on applique sur l’ulcère un crapaud vivant auquel on coupe les pattes, afin de mieux le fixer sur le lieu où il doit expirer. A chaque pansement, on retrouve à peine quelques débris de squelette recouvert de la peau de l’animal. « Il a pompé l’humeur » dit-on. Un autre prend aussitôt sa place ; la malade éprouve des douleurs horribles qui la jettent dans le désespoir et la mort arrive au moment où un cinquième crapaud alloit être appliqué.
Si M. Bouffey ne nie pas que M.B soit bien un médecin diplômé, le on employé met une distance certaine entre lui et ce confrère incompétent.
Il conclut son observation et la justifie en mettant en garde les lecteurs contre le charlatanisme de certains médecins :
J’aurois peut-être abandonné au mépris et aux sarcasmes le remède que je dénonce aujourd’hui comme dangereux, si je ne savois que cette pratique a trouvé encore ailleurs des prôneurs et des dupes ; mais je ne puis sans indignation voir la santé des hommes livrée aux absurdités des Alexis Piémontois. Je me dois à moi-même de prévenir le public contre un charlatan d’autant plus persuasif, qu’il est appuyé sur des moyens bizarres.
Le discours de M.Bouffey est donc un véritable argumentaire dans lequel il utilise le choc de la différence entre les promesses merveilleuses et le traitement épouvantable de M.B, pour justifier sa conclusion dans laquelle M.B n’est plus désigné comme médecin de la ville, mais bien comme charlatan.
Un autre exemple de praticien charlatan est donné dans le tome 55 du Journal de médecine,à la page 342. M.Campardon, chirurgien major des eaux minérales et de l’hôpital de Bagnères de Luchon, propose une série d’observations sur le traitement des cancers et particulièrement sur leur extirpation. Sa septième observation expose le cas d’une paysanne atteinte depuis le mois de septembre 1759, d’une tumeur un peu au-dessous de l’aine gauche,au sujet de laquelle le médecin déclare :
Cette maladie m’étoit déjà très suspecte et je n’en pouvois concevoir qu’un pronostic fâcheux, ou du moins très incertain.
La proximité d’une artère fait renoncer le médecin à une tentative d’ablation de la tumeur, mais la patiente fatiguée par la longueur de la maladie et par les douleurs cuisantes et lancinantes qu’elle lui faisoit endurer décide de s’adresser à un chirurgien du voisinage. La création de l’Académie Royale de chirurgie en 1731 et un arrêté royal de1743 ont établi une égalité entre médecin et chirurgien, celui-ci est donc reconnu comme un professionnel de santé, compétent et diplômé. Cependant ce chirurgien conteste le diagnostic de M. Campardon, utilisant le pouvoir de persuasion d’un discours brillant pour convaincre la patiente de se laisser opérer. M.Campardon fait de cette opération un compte rendu ironique empreint de subjectivité. Il exprime un jugement de valeur négatif et présente son confrère comme un va-t-en-guerre aussi incompétent que prétentieux :
Ce chirurgien n’hésita point de condamner ma dangereuse timidité[…]il crut ne pouvoir se presser assez de conduire cette misérable d’un champ où elle travaillait dans sa pauvre chaumière pour y exécuter son arrêt . A peine sont-ils rendus dans la maison, qu’il plonge le glaive salutaire dans la tumeur. Un coup de lancette fait les frais de cette immortelle et rare expédition[…]voilà l’ennemi chassé de ses retranchements et par conséquent, la victoire[…] on y faisait pas le moindre doute[ de la guérison] le jour de cette célèbre opération qui fut faite le 2 juin .
Mais la tumeur garde son volume et M. Campardon poursuit :
Le même oracle décide qu’il faut attaquer cette caverne[…] le jour est fixé au huitième du même mois pour cette seconde expédition. La lancette avoit ouvert la voie. Le rasoir, comme l’instrument le plus usité et peut-être le seul au pouvoir de l’opérateur, est destiné à finir la besogne[…] le mari de la pauvre malade, homme rustique, est chargé de faire les pansements journaliers. Le chirurgien se réserve pour la direction de la cure et pour les opérations extraordinaires
Le chirurgien utilise ensuite des caustiques. L’état de la patiente s’aggrave :
Les funestes effets des caustiques ramenèrent à l’usage du rasoir qui, aussi mal dirigé que la première fois, devient tout aussi inutile[…] les bords de cet affreux ulcère[…] sont évidemment chancreux[…] enfin, excédée par les rigueurs de la maladie et par la constant cruauté des traitements, elle [ la malade] justifie les promesses du nouvel Esculape en guérissant de tous ses maux.
Si M. Campardon n’utilise pas le mot charlatan, il en attribue au chirurgien toutes les caractéristiques :
Le discours mensonger : condamner, promesses
La prétention : immortelle et rare expédition, victoire, célèbre opération,
L’incompétence : peut-être le seul[instrument] au pouvoir de l’opérateur, mal dirigé,inutile
La référence au surnaturel : oracle, extraordinaires, Esculape
Faux médecin , vrai charlatan, Saint Idelphont : un faussaire de génie. Mise en scène et comédie.
Mais tous les charlatans évoqués dans ces observations ne sont pas médecins, même si certains d’entre eux montrent des talents exceptionnels à le faire croire. Nous trouvons ainsi, à la page 185 du tome 48 du Journal de Médecine (juillet 1777), une dénonciation écrite par la rédaction du journal concernant « Messire Guillaume-René Lefébure, baron de Saint Idelphont, médecin de Monsieur, frère du roi, chef et directeur de ses infirmeries ».
Le rédacteur du journal informe tout d’abord ses lecteurs que :
[…] ce soit disant Messire étoit seulement parvenu à obtenir la survivance de la place de médecin des écuries de ce prince, ce qui étoit très différent.
Lefébure propose un « Manuel des femmes enceintes , de celles qui sont en couches et des mères qui veulent nourrir ». Or, le Journal nous apprend que :
Ce personnage[…] c’est celui qui […] sous le titre d’officier, débitoit en 1770 et 1771, à Avignon, à Marseille, à Montpellier, un « syrop militaire, un syrop suisse anti-vénérien et une eau préservative[…] c’est celui qui, en 1775, osa, contre tout vérité, se vanter qu’il avoit guéri deux cents personnes attaquées de cancer par l’usage intérieur de l’arsenic[…] c’est celui qui publia un ouvrage où beaucoup de médecins honnêtes et estimables étoient maltraités, ouvrage qui mérita l’animadversion du Magistrat ; le privilège fut ôté à cet audacieux écrivain[…] c’est celui dont parle la Faculté de Médecine dans un Mémoire imprimé par son ordre en 1776et qu’elle peint en ces termes : « Au commencement de 1775, un sieur Lefébure de Saint Idelphont s’étoit annoncé dans le public pour être possesseur d’un remède souverain contre le cancer, ce remède n’étoit autre chose que de l’arsenic qu’il s’agissoit de prendre intérieurement, et qui,dans le vrai, n’eût pas manqué de produire de grands et prompts effets sur les malades. Justement alarmée par cette espèce d’attentat public à la vie des citoyens, la Faculté s’étoit empressée de réclamer , et sur ses représentations M. Le Lieutenant de Police avoit arrêté la brochure qui annonçoit le remède.[…] c’est celui qui, dans un livre imprimé en 1775, sembloit faire la guerre au charlatans afin qu’on ne le soupçonnât point de l’être. Mais ce qui va surprendre tout le monde est que le titre de médecine qu’il s’arroge est un titre usurpé.
La rédaction du Journal présente alors la traduction d’une lettre écrite par la Faculté de Médecine d’Erford à la Faculté de Médecine de Paris. La Faculté anglaise s’indigne de l’imposture de Lefébure, nie farouchement qu’il ait pu obtenir ses degrés de médecine dans ses murs et conclut :
Notre Faculté supplie instamment de publier que ledit Lefébure de Saint Idelphont est un imposteur et un faussaire et de poursuivre juridiquement le faux dont il s’est rendu coupable.
Une seconde lettre est publiée, écrite par la Faculté de Nancy. En effet, Lefébure affirme y avoir obtenu des Lettres d’Agrégation après y avoir présenté ses lettres de la Faculté D’Erford :
Nous certifions que ledit Monsieur Lefébure de Saint Idelphont ne s’est jamais présenté à notre Faculté, qu’il n’y a point été examiné et qu’il n’a point obtenu de Lettres d’Agrégation, celles qu’il montre sont donc fausses[…]elles ont donc été usurpées et on a changé le nom[…]c’est à la loi de punir cette usurpation.
Malgré cette dénonciation publique, Lefébure continue sa carrière médicale, il est nommé médecin du comte de Provence en 1785 et médecin en chef des Hôpitaux d’Augsbourg en 1801. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages de médecine.
Tous les charlatans n’ont cependant pas les talents de faussaire de M. de Saint Idelphont qui lui permettent de tromper les grands de ce monde. Beaucoup d’entre eux, ignorants et stupides, profitent grossièrement de la crédulité des gens de la campagne. En janvier 1775, M. Harmand, publie dans le tome 43 du Journal de Médecine une observation sur les mauvais effets des remèdes caustiques et escharotiques employés dans la guérison du cancer. Il y dénonce en ces termes les méfaits des charlatans :
Combien de victimes immolées à l’ignorance stupide, ou pour mieux dire, à la barbarie d’une infinité de charlatans qui, par une audacieuse intrépidité et par l’appât d’un gain sordide, débitent des remèdes dont ils ne connoissent point les effets pernicieux et dont ils cachent soigneusement la composition ! Les villes et les campagnes sont remplies de ces sortes de destructeurs qui[…] laissant partout des traces de leur inhumanité et immolant victimes sur victimes à leur insatiable avidité ne cessent d’attirer le publication.
Nous retrouvons donc les caractéristiques du charlatan : ignorance, discours mensonger, appât du gain.
Ce discours mensonger, qu’il soit produit oralement ou par écrit, n’est pas analysable par la linguistique. En effet signifiants et signifiés ont été liés dans le langage de façon arbitraire et le mensonge n’existe que par la volonté de tromper du locuteur, pas par son discours en lui-même. Les observations de ces médecins , par leur ressenti psychologique, définissent le charlatan. Seules des preuves matérielles, comme les lettres des Facultés d’Erford et de Nancy produites précédemment peuvent accréditer la réalité du charlatanisme. Certains médecins expliquent quant à eux les subterfuges, autres que langagiers, dont usent les charlatans.
Dans un avertissement10, la rédaction du Journal de Médecine,donne une liste de remèdes vendus par les charlatans :
Sel sympathique qui guérit en 24 heures les plaies pénétrantes dans la cavité de l’abdomen.
Un baume aromatique qui guérit la phtisie, l’asthme et la peste.
Une poudre hermétique fixe avec laquelle il combat victorieusement toutes les maladies.
Trois sortes d’élixirs capables de faire rentrer dans la fatale boîte de Pandore tous les maux qui en sont sortis.
Un admirable syrop végétal contre les maladies vénériennes. (allusion au remède de Lefébure de Saint Idelphont)
Un dépuratif du sang par l’usage duquel on doit vivre plus que Nestor .
Seules des connaissances médicales partagées par les lecteurs du Journal peuvent les amener à se rendre compte du caractère trompeur et dangereux de ces remèdes. Les gens du peuple à qui s’adresse ce discours ne peuvent en appréhender la duperie. Ils n’ont, de toute façon, que peu souvent l’occasion de rencontrer de vrais médecins et lorsqu’ils le font, le jargon de ces derniers leur paraît tout aussi obscur que les mots des charlatans.
Le Journal décrit ensuite de véritables tour de passe-passe, eux aussi preuves tangibles de la volonté de tromper du charlatan :
Ils les [ vieux remèdes discrédités] déguisent sous une autre forme, changent et les vases où ils étoient auparavant contenus et l’étiquette, et l’enseigne du vendeur, ils vont même jusqu’à transporter le magasin dans une autre rue.
Les religieux : incompétente charité ou abus de confiance.
Les charlatans, de foire ou de salon, ne sont cependant pas les seuls à pratiquer de façon illégale la médecine, la chirurgie ou la pharmacie. Fort d’une tradition et de privilèges anciens, les religieux de tous ordres se croient souvent autoriser à prendre en charge les patients et à débiter des remèdes.
Les médecins semblent souvent se faire une raison à l’intrusion des charlatans itinérants, même s’ils mettent en garde leurs patients contre ces traitements fantaisistes et parfois dangereux. Il n’en va pas de même devant la place importante prise par les religieux et les religieuses dans la cure des malades. Établis dans leurs monastères, ils proposent des remèdes ayant en quelque sorte une caution divine. Chargés du fonctionnement des Hôtels-Dieu et autres hospices, ils ont la confiance d’une population majoritairement rurale, conservatrice et illettrée, qui voit en ces religieux des thérapeutes à la fois du corps et de l’âme. Il est difficile pour les médecins de s’opposer à eux de façon ouverte sans passer pour des mécréants et perdre la confiance de leurs patients qu’ils ont souvent bien du mal à obtenir. En effet, dans plus de la moitié des 85 observations de notre étude, le médecin n’est consulté qu’après plusieurs mois de traitements infructueux prescrits par des profanes, toutes catégories confondues.
Dans sa huitième observation faite en novembre 176011, M. Campardon expose le cas d’une patiente de vingt- huit ans atteinte d’une tumeur au sein droit dont il dit :
Le diagnostic de la maladie étoit trop frappant pour méconnoître une tumeur cancéreuse prête à s’ulcérer.
L’état de sa patiente lui semble trop grave pour envisager une opération :
Ces considérations ne me laissant pas un espoir un peu fondé pour le succès de l’opération, je crus devoir la décliner.
C’est alors que la malade échappe à son médecin :
Elle avoit été obsédée par un religieux qui avoit réussi à lui inspirer une confiance décidée en ses promesses et que malgré l’état déplorable où je l’avais laissée, elle s’étoit fait transporter à Alan pour y être traitée par le père prieur de l’Hôpital de Lorette.
Nous sommes ici bien loin de la simple vente de thériaques à la sauvette. La patiente est quasiment enlevée par les religieux qui, profitant de son désespoir et de la frayeur excessive qu’elle avoit toujours eu de la mort, dit son médecin, la gardent sous leur coupe, dans leur hôpital.
M.Campardon rapporte alors les faits suivants :
Elle le[le père prieur] mit apparemment au fait de la maladie par un récit historique circonstancié, et il paroit qu’il blâma, sans autre examen, la conduite tenue jusqu’alors et qu’il flatta la malade par de belles promesses.
Le discours enjôleur du religieux s’oppose aux maigres résultats obtenus jusqu’alors par le praticien, rassure la malade et capte sa confiance . Elle accepte alors de suivre le traitement du moine :
Quelques topiques, qui loin de calmer ses douleurs, les rendit plus insupportables
Elle se soumet alors à une opération chirurgicale, pratiquée, elle aussi par le religieux :
Il se determina à en faire l’ouverture. Un petit coup de lancette ou de bistouri pouvoit faire les frais de cette opération ; mais on ne s’assujetit pas aux moyens ordinaires lorsqu’on est jaloux de soutenir une réputation d’opérateur incomparable : on appliqua[…] une pierre à cautère.
La malade semble être au cœur d’une lutte pour le pouvoir entre les médecins et les religieux. Nous notons que, malgré les termes précis de l’article XXVII de l’Édit Royal de 1707, le père prieur continue d’exercer illégalement la médecine et la chirurgie en toute impunité. Les conséquences pour la patiente sont terribles :
La liqueur sanieuse qui demeura dans le sac, armée des sels âcres et dévorans du caustique, porta l’incendie et la destruction dans toutes les glandes du sein, les muscles sur lesquels il repose, les côtes, leur périoste : et surtout les nerfs qui se distribuent sur toutes ces parties participèrent bientôt à cette combustion : les douleurs les plus atroces, les saisissements spasmodiques, les frissons, les angoisses, les syncopes arrivèrent successivement : enfin la mort termina dans vint-quatre heures la guérison promise.
Les religieux sont souvent pourvoyeurs de remèdes contre le cancer. M.Darluc, docteur en médecine à Caillan, se plaint, dans une observation « sur un squirre invétéré guéri par l’usage de la bella-dona prise intérieurement12 »que son patient devenu plus inquiet et mélancolique[…]eut recours aux charlatans et employa tous les remèdes qu’on lui offrit. Il cite, comme exemple de ces remèdes de charlatans, une poudre qu’un moine d’une province éloignée, qui se faisait afficher depuis longtemps dans les gazettes, débitait dans le public, pour une recette spécifique et nouvellement découverte par lui, contre toute forme de glandes squirreuses[…]je reconnus que ce n’étoit autre chose que de l ‘éponge calcinée »
Le moine, lettré, utilise les journaux pour diffuser sa parole trompeuse. La fascination de l’écrit sur un peuple souvent illettré, renforce la confiance accordée au religieux,le médecin tente alors de lui opposer la rigueur scientifique d’une analyse chimique .
D’autres remèdes fournis par des congrégations religieuses sont mentionnés dans les observations des médecins :
M.Agasson, médecin à Lectoure, écrit que son patient eut enfin recours au secret des Dames Religieuses du Mas d’Agenois »13.
M.Emmanuel, chirurgien à Boissy sous Saint-Yon précise que son malade ne s’est pas adressé en premier lieu à un praticien diplômé , mais que l’accroissement et la violence de son mal le forcèrent d’implorer les secours de la médecine, et il les réclama chez les Sœurs établies par la charité de cette paroisse14.
Malgré l’impuissance de ces religieuses à le soigner, le patient sollicite à nouveau des religieuses, et se décide à aller à l’Hôtel-Dieu de Paris, où il avoit une sœur également ancienne et fort considérée.
Il arrive cependant que les religieux se fassent les auxiliaires des médecins, ainsi M.Laborde, médecin au Mas d’Agenois souligne que sa patiente :
a porté un cautère au bras du même côté, lequel secours fut proposé par M.Caussé, habile chirurgien de Gontaud[…]Il eut beau lui insinuer plusieurs fois la nécessité de l’extirpation, ainsi que le Frère Henri de la Charité de Condom dans la crainte où étoient ces Messieurs de voir dégénérer bientôt la tumeur15.
Le moine est ici, de façon claire, considéré comme une voix légitime et associé à une décision collégiale concernant un parcours de soin.
Mais le religieux, parfois, utilise, pour seuls remèdes des moyens « surnaturels » ainsi que le décrit ce médecin :
A Ratisbonne on a vu le curé Gasner opérer par des gestes et quelques mots des effets du même genre[…] ce curé chassoit les vapeurs, les vers, les vertiges, les vents les diables et tous leurs maléfices. Sans toucher à ses patients, il savoit les tourmenter par des convulsions étranges[…]la même chimère sera adoptée dans des lieux où les motifs de la crédulité dérivent d’une source absolument différente, pourvu que les prestiges, l’argot, les instruments et les tours d’adresse soient analogues à la disposition des esprits.
Le discours n’est plus ici le vecteur d’un remède, efficace ou non, mais bien le remède lui-même, puisque les quelques mots du curé Gasner ont de réelles conséquences physiques sur les patients, les jetant dans des convulsions étranges.
Les empiriques, l’expérience sans la théorie. Assistants ou concurrents du médecin.
Si la frontière entre médecins diplômés et thérapeutes parallèles semblent parfois mal définie, elle devient encore plus mince lorsqu’il s’agit des empiriques.
Le dictionnaire de l’Académie Française, dans son édition de 1762, donne de l’adjectif empirique la définition suivante :
Qui ne s’attache qu’à l’expérience dans la médecine, et qui ne suit pas la méthode ordinaire de l’Art. Il n’a guère d’usage qu’en cette phrase, Médecin empirique, . Il est quelquefois substantif. Un empirique ; C’est un empirique qui le traite. Il se prend le plus souvent pour Charlatan.
Cette définition souligne toute l’ambiguïté du statut de l’empirique, puisqu’elle contient à la fois le mot médecin, et celui de charlatan.
Le dictionnaire Littré dans son édition de 1873 précise lui que : un empirique est un homme qui traite les maladies par des remèdes secrets et sans aucune notion scientifique de corps et de ses maladies.
Cette définition met l’accent sur le manque de compétence médicale et le peu de transparence dans les soins prodigués par l’empirique.
L’empirique du dix-huitième siècle acquiert le plus souvent son expérience sur les nombreux champs de bataille européens. Il y occupe des fonctions d’assistant du chirurgien-major et lui prête main forte lors des soins ou des opérations prodiguées aux soldats . Si son expérience est grande lorsqu’il s’agit de soigner des blessures faites à l’arme blanche, ou même d’amputer les membres blessés, elle est inexistante quant à la cure ou au traitement chirurgical de la maladie du cancer.
La position du médecin physicien ou du chirurgien diplômé vis- à- vis de l’empirique est variable . Il est parfois en opposition :
Dans son observation de juillet 176616 sur un sarcome utérin, M.Nolleson, ancien chirurgien des armées du roi en Allemagne et Maître en chirurgie à Vitry le François, se plaint des agissements et du discours d’un empirique :
Dans ces circonstances, un ancien chirurgien de troupes légères, empyrique de son état, entendit parler de cette maladie[…] Il employa tout ce qu’il crut capable d’étayer son raisonnement captieux,et toujours en déprimant les Médecins et les chirurgiens les plus méthodiques, les plus accrédités, pour acheter la confiance des malades à leur préjudice .
Comme les charlatans, l’empirique utilise, aux dires du chirurgien, un discours enjôleur et fallacieux pour persuader la patiente de s’en remettre à ses soins ; le chirurgien tente alors d’opposer à ce discours des preuves physiques du bien-fondé de ses arguments :
Il pratique, avec son bistouri, une légère section sur la tumeur pour démontrer au partisans de l’amputation[…]qu’il pouvoit en résulter de grands accidens.
M.Nolleson conclut alors
Leur connoissance des sarcomes doit être soumise à la théorie de la médecine et jamais aux décisions de l’empyrisme
En septembre 1785 la rédaction du Journal de médecine signale la parution d’un ouvrage intitulé :
L’empirisme dévoilé ou réfutation des principes théoriques et pratiques d’un ouvrage qui a pour titre : « Médecine simplifiée, ou manuel de médecine et de chirurgie pratique » par J.J de Frenne […]par P.J.B Prévinaire, licencié en médecine, à Amsterdam.
L’auteur du livre ainsi dénoncé est Jean-Jos de Frenne, docteur en médecine, ancien assesseur du collège des médecins de la ville de Bruxelles. Son ouvrage se veut lui-même une dénonciation du charlatanisme et son titre exact est :
Médecine simplifiée, ou manuel de médecine et de chirurgie pratique, ouvrage généralement utile particulièrement aux gens de lettres, à Mrs les Curés et aux autres habitans de la campagne, aux marins et autres voyageurs pour prévenir la plupart des maladies et pour s’en guérir soi-même. Ouvrage où l’on a pu se dispenser de démasquer les médecins du temps et dans lequel on est forcé, quoi qu’à regret, d’exposer au grand jour leur charlatanisme.
A cette accusation contre ses confrères, M.Prévinaire oppose donc une présomption d’empirisme que le rédacteur du Journal de médecine approuve :
rien de plus louable que le motif qui a fait entreprendre à M.Prévinaire la réfutation du monstrueux ouvrage de M.de Frenne. Il vouloit prémunir le public contre les dangers d’une pratique absurde et poursuivre un charlatanisme honteux, auquel se livre sans pudeur un homme revêtu de la qualité de médecin[…] un ouvrage qui porte par-tout l’empreinte de l’ignorance, de l’infidélité, de la déraison, de la basse jalousie, du vil et grossier intérêt […] au reste, par l’analyse que M.Roover, apothicaire à Bruxelles, à faite de l’extrait digestif de M. de Frenne, il résulte que c’est un caustique mordant […] quant à la pommade générale, connue depuis longtemps sous un autre nom, quoique le sieur de Frenne l’annonce comme un spécifique de son invention, c’est […] une saturation parfaite de litharge avec le vinaigre, que nous appelons communément extrait de Saturne ou de Goulard.
Les médecins semblent se renvoyer des accusations de charlatanisme, les subterfuges évoqués sont toujours les mêmes : déguisement de vieux remèdes rebaptisés de noms nouveaux afin de tromper les patients, promesses mensongères.
Cette fois encore, un procédé nouveau, l’analyse chimique du produit, tente de contrecarrer le discours mensonger de l’empirique, ou désigné comme tel.
L’empirique semble parfois, d’après les observations des médecins, bien démuni devant le cancer 17:
Lasse des secours infructueux qu’elle avoit trouvé dans la médecine, elle tendit les bras à plusieurs empiriques[…]un remède caustique, avec lequel il prétendoit ronger la masse chancreuse.
Cependant, certains médecins reconnaissent aux empiriques quelques succès et semblent utiliser les mêmes remèdes18 :
Il fit appeler un empirique du voisinage, qui a beaucoup de réputation pour la cure des cancers. Il en guérit effectivement beaucoup par l’application d’une poudre escarrotique […] j’en suis d’autant moins surpris que je me sers moi-même d’un escarrotique à-peu-près semblable à celui de cet empirique.
Le médecin, fort de ses connaissances acquises à l’université, se montre cependant plus prudent que l’empirique dans l’utilisation du remède :
L’empirique, plus hardi que moi, n’hésita pas à appliquer son escarrotique sur toute l’étendue de l’ulcère.
Les conséquences en sont terribles pour la patiente :
[…] douleurs insupportables, fièvre, délire, grande difficultés de respirer, oppression de poitrine, râlement, etc . Enfin la mort termina ses souffrances dans moins de vingt quatre heures après l’application de cet escarrotique.
Dans d’autres observations, l’empirique et le médecin coopèrent pour le bien des patients :
Un malade, atteinte d’un cancer au sein dont elle a elle-même effectué le diagnostic, décide, toujours de son propre chef, que seule l’amputation peut lui sauver la vie. Le premier avis médical qu’elle sollicite est celui d’un empirique qui19 :
La confirma encore davantage dans l’indispensable nécessité où elle étoit d’en venir à cette fin, mais que, n’étant pas opérateur, il lui conseilloit de ne pas tarder à en parler à un chirurgien.
De même, une religieuse, atteint elle aussi d’un cancer du sein,est amenée à consulter un empirique20 :
La supérieure de ce monastère[…]envoya chercher un empirique qui, dans ce pays, jouit d’une grande réputation pour la cure des cancers, il trouva les progrès de celui-ci trop considérables pour en tenter le traitement par sa poudre escarrotique, Il déclara qu’il n’y avoit d’autre ressource contre ce mal que l’extirpation de la mamelle et il m’indiqua comme un artiste capable de l’exécuter.
Les avis des praticiens diplômés sur un empirique divergent parfois . Le Journal de Médecine publie, en janvier 1767 , une lettre21 écrite par un citoyen de Lyon[…] avec des observations sur les effets d’un remède contre les maladies cancéreuses, et la copie des procès verbaux et des certificats déposés chez Maître Bioche, notaire à Paris.
La rédaction du Journal précise que :
Cet ami de l’humanité nous a fait l’honneur de nous adresser cette lettre qui rend compte des épreuves auxquelles ce remède a été soumis à Lyon.
La lettre reproduite fait part d’un registre sur lequel ont été scrupuleusement inscrits les progrès successifs des guérisons[…]exactement détaillées par des Médecins et des Chirurgiens préposés pour suivre le traitement.
Ces affirmations sont confirmées de façon officielle par des certificats établis par des commissaires nommés par le Lieutenant général de la Sénéchaussée de Lyon. Leurs noms sont cités.
Or, ce remède, dont l’efficacité semble avoir été prouvée avec la plus grande rigueur, tant scientifique qu’administrative, vaut à son auteur, un vétérinaire du nom de Gamet, d’être poursuivi en justice.
Un mémoire judiciaire, daté de 1771 , présente la défense de M.Gamet, accusé de charlatanerie par la justice et les autorités médicales car il refuse de divulguer la composition de son remède contre le cancer :
Mémoire pour le sieur Gamet, ancien démonstrateur d’Anatomie comparée de l’École Royale Vétérinaire de Lyon et privilégié du Roi, Défendeur contre MM. Les Prévôts en exercice du Collège de paris, saisissants et demandeurs, en réponse à un libellé diffamatoire qu’ils ont fait imprimer et répandre dans le public.
Une des forces principales des thérapeutes parallèles face au médecin diplômé est la confiance qu’ils savent inspirer aux gens du peuple. Cette confiance est relayée par un système de « bouche à oreille » qui traverse les campagnes. Familles, amis, voisins, tous sont susceptibles de devenir des acteurs profanes du soin médical. Les observations de médecins envoyées au Journal de médecine fourmillent de témoignages à ce sujet :
Elle reçoit sans distinction, de toutes mains, quantité de remèdes arbitraires, qu’une officieuse, mais ignorante charité, entassoit au détriment de la malade22 .
Et même avec de l’urine, de laquelle il se servoit depuis quelques jours de l’ordonnance de quelque paysan23.
Des remèdes que des gens peu instruits lui conseillèrent24.
Robertine fit infructueusement l’usage d’un emplâtre fondant, qu’une personne de sa connaissance lui donna.25
Elle applique tout de suite une pommade qu’une de ses amies lui donna, ce qui, ne la soulageant point, l’obligea à se servir des cataplasmes faits avec l’oignon de lys cuit, qui ne produirent aucun effet, de même que ceux avec la mie de pain, le lait, le safran, le jaune d’œuf, qui furent employés après.26
La parole, bien plus que les compétences médicales, est donc le pilier du parcours de soin au dix-huitième siècle. Dans cette France rurale à plus de quatre-vingt-dix pour cent, le médecin, monté sur son cheval, parlant français ou latin, et appartenant à une classe sociale privilégiée, inspire le doute et la méfiance, d’autant que les cures obtenues dans le traitement du cancer restent rares. L’empirique, et plus encore le charlatan, est proche du peuple. Il vient à sa rencontre sur les foires et les marchés, parle la même langue, établit une véritable proximité linguistique et culturelle. Il sait, de plus, mêler à son discours le surnaturel et le merveilleux, qui, à défaut de le guérir, donne au malade un espoir que les techniques médicales de l’époque, impuissantes face au cancer, ne peuvent lui apporter.
De nos jours, l’ excellence de la formation des médecins a fait disparaître l’empirique. Les religieux se sont eux aussi formés dès le début du dix-neuvième siècle et sont devenus, pour certaines congrégations , des infirmiers et infirmières compétents. Seul le charlatan, vendeur de rêve, continue sa carrière, trouvant même, un appui nouveau dans les réseaux sociaux et autres forum pseudo médicaux qui pullulent sur la toile.
(Article publié dans les Annales de l’Université de Craiova, Série sciences philologiques, langues étrangères appliquées. N°1/2013)
1Jean de Jorris, Discours sur l’origine des mœurs, fraudes et impostures des charlatans, Paris, chez Deny Langlois, 1622, p.1
2Observation de M.Campardon, Le journal de Médecine, Janvier 1781, T.55, p. 435
3Ibid, P.523
4Observation de M. Bonnard, Le Journal de Médecine, Juillet 1771, T 36, p. 170
5Observation de M.Campardon, Le Journal de Médecine, Janvier 1781 , T55, p. 513
6Le Journal de Médecine, Janvier 1767, T 26, p. 380
7Lettre de M. Amoreux, Journal de Médecine, Paris, Juillet 1760, T13, p. 43
8Observation de M. Agasson, Ibid, T18, p. 127
9Observation de M. G. Bieshaar, ibid, T18, p. 455
10Observation de M. Bonnard, ibid,T36, p. 70
11Observation anonyme, ibid, T45, p . 264
12Ibid, T11, p.499
13Ibid,T18, p.127
14Ibid, T43, p.517
15Ibid, T34, p.326
16Ibid, T25, p;364
17Observation de M.Campardon, Le journal de Médecine, Janvier 1781, T.55, p. 435
18Ibid, P.523
19Observation de M. Bonnard, Le Journal de Médecine, Juillet 1771, T 36, p. 170
20Observation de M.Campardon, Le Journal de Médecine, Janvier 1781 , T55, p. 513
21Le Journal de Médecine, Janvier 1767, T 26, p. 380
22Lettre de M. Amoreux, Journal de Médecine, Paris, Juillet 1760, T13, p. 43
23Observation de M. Agasson, Ibid, T18, p. 127
24Observation de M. G. Bieshaar, ibid, T18, p. 455
25Observation de M. Bonnard, ibid,T36, p. 70
26Observation anonyme, ibid, T45, p . 264