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Une tapisserie composée de cent neuf corps

Octave Mirbeau cultive le goût du choc dans ses récits courts. Un lecteur peu averti pourrait être surpris de découvrir des conseils de décoration intérieure assez… atypiques. Parue dans Le Journal du 12 Juillet 1896, la nouvelle “Maroquinerie” occupe une place de choix au sein du journal : le texte apparaît en première page, dans la première colonne, entre les annonces des récits à succès à venir et les éphémérides et nouvelles du jour.

Ce ne sont pas n’importe quelles nouvelles qui sont énumérées dans les colonnes suivantes puisque les récompenses attribuées aux militaires y prennent une place importante. Volonté éditoriale ou circonstance formidable? Partons du principe que rien n’est laissé au hasard dans les récits de presse.

Une du Journal du 12 juillet 1896, le texte de Mirbeau apparaît dans les deux colonnes de gauche. Source : Gallica.bnf.fr La bibliothèque nationale de France.

Mais de quoi parle cette nouvelle? Une affaire de maroquinerie dans les colonnes d’un journal destiné à un lectorat majoritairement féminin1 n’a rien d’inquiétant a priori mais c’est Octave Mirbeau qui prend la plume et l’auteur détourne ce thème à loisir.

Dans cette nouvelle, le narrateur est un journaliste parti à la rencontre du général Louis Archinard (1850-1932), une personnalité éminemment connue pour ses prouesses militaires et ses participations actives à la conquête colonialiste sous la IIIe République. Cette entrevue, vivement souhaitée par le narrateur, a été difficile à mettre en œuvre car son interlocuteur n’apprécie pas particulièrement les journalistes. Pourtant il trouve là l’occasion idéale d’évoquer son “système”.

Le général Archinard a en effet découvert le moyen de recycler les corps des personnes massacrées pendant ses conquêtes et le narrateur remarque non sans horreur que la “peau de nègre” est devenue un cuir de qualité qui recouvre l’entièreté des murs du salon où il est reçu :

“Mais ce qui attirait le plus mon attention, c’étaient les murs eux-mêmes. Sur toute leur surface, ils étaient tendus de cuir, d’un cuir particulier, de grain très fin, de matière très lisse et dont le noir, verdâtre ici, et là mordoré, m’impressionna, je ne sais pourquoi, et me causa un inexprimable malaise. De ce cuir, une étrange odeur s’exhalait, violente et fade à la fois, et que je ne parvenais pas à définir. Une odeur sui generis, comme disent les chimistes.”

La peau de cent neuf corps recouvre les murs de cette pièce, la “population d’un petit hameau” comme le fait remarquer le général. Nous sommes ainsi invités dans la tanière de Jeepers Creepers2 ; mais si dans le film de Victor Salva le monstre dévore les parties du corps de ses victimes dont il a besoin pour survivre, dans le texte de Mirbeau le général ne consomme pas les chairs des défunts. Cependant, lorsque le narrateur lui fait la remarque, il considère que ce serait un bon moyen de limiter les pertes :

“La viande?… Malheureusement, le nègre n’est pas comestible ; il y en a même qui sont vénéneux… Seulement, traitée de certaine façon, on pourrait, je crois, fabriquer avec cette viande des conserves excellentes… pour la troupe… C’est à voir…”

Tout est donc affaire d’économie et de récupération. Selon Archinard, les corps transformés en accessoires divers permettent de “désencombrer” les champs de guerre, d’éviter les épidémies tout en propageant la peur. À cette annihilation programmée répond l’économie verbale du général rendue par la présence de points de suspension, l’usage de phrases averbales et tronquées :

 « Voici, en deux mots, la chose… Moi, vous savez, je ne fais pas de phrases, ni de circonlocutions… Je vais droit au but… Attention ! Je ne connais qu’un moyen de civiliser les gens, c’est de les tuer… »

Ces usages énonciatifs contrastent avec la présence encombrante des dépouilles animales et humaines qui occupent la tanière du chasseur. À cette déshumanisation travaillée des corps exposés, démembrés et transformés en objets de décoration répond celle du général désormais incapable de communiquer pleinement avec ses semblables.

Mirbeau met donc en lumière le problème que pose le devenir des corps massacrés : cette question se pose naturellement lorsqu’il est question d’exploitation animale dans la mesure où l’animal constitue un chaînon économique essentiel au système agroalimentaire de sorte que chaque parcelle de son corps est utilisée et réinvestie pour essuyer le moins de pertes possibles.3 Du point de vue du militaire, le colonisé devient ainsi l’égal d’un animal d’exploitation.

Mais il y a là aussi quelque chose que Thomas Harris et Bryan Fuller, les réalisateurs de la série Hannibal4 ont également saisi en créant le personnage de Garret Jacob Hobbs. Le chasseur doit chercher à rentabiliser chaque vie qu’il ôte. Si Hobbs consomme les chairs de ses victimes, il met également un point d’honneur à réutiliser les parties de leurs corps en les transformant – les cheveux des victimes sont par exemple utilisés dans le rembourrage des coussins. Cette logique criminelle ressemble à celle du général “vêtu d’un burnous rouge” et “assis sur une peau de tigre” dans une pièce sombre où il entasse ses trophées de guerre ( parmi lesquels on compte des « chevelures scalpées » ou encore « la tête d’un jaguar empaillé »). Rien ne doit se perdre, tout doit être transformé et exploité.

Au-delà de la surprise et du choc provoqué par cette lecture, Mirbeau invite donc à réfléchir sur un système économique familier et troublant dans lequel déshumanisation rime avec rendement.

Pour redécouvrir ce portrait grinçant du militaire Archinard, suivez le lien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7618883n#

MM

  1. Ce lectorat peut par exemple retrouver son feuilleton de François Coppée en rez-de-chaussée ou s’arrêter sur la scène familiale proposée deux colonnes plus loin “Sur le pouce. Étrange préoccupation d’une petite fille qu’on voulait couper en morceaux”. Il s’agit d’une petite comptine qui n’a de terrible que le nom . ↩︎
  2. Salva, V. Jeepers Creepers, 2001, VCL Communications GmbH, Cinerenta-Cinebeta. ↩︎
  3. Écouter sur ce thème : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/entendez-vous-l-eco/chevaux-boeufs-chiens-les-forcats-de-l-industrie-6674996 ↩︎
  4. Fuller, B. et Harris, T. Hannibal, 2013, Gaumont International Television. ↩︎
Mado Monnereau
Mado Monnereau

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Mado Monnereau (29 septembre 2024). Une tapisserie composée de cent neuf corps. La crypte du croque-mot. Consulté le 7 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/137a7


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