Cosmopo(n)litiques

En 2011, les nouvelles révolutions arabes ont fait voler en éclats les grilles d’analyse binaires que l’on applique traditionnellement aux sociétés arabes et musulmanes. Les traditionnelles catégories-à-penser comme islamisme/autoritarisme/répression/oppression/dictature ne sont plus efficientes pour comprendre les réalités sociales à l’œuvre dans la mesure où ces vagues protestataires dans le monde arabe ont ouvert une lucarne sur les sujets occultés dans notre approche traditionnelle, à savoir la figure des citoyen.ne.s.
En France, c’est la révolution tunisienne qui a particulièrement secoué les sciences sociales françaises à l’endroit où elle interpelle chercheurs et étudiants sur la nécessité de renouveler nos modalités d’approche du Maghreb contemporain et des formes de la citoyenneté. Dans son livre Misère de l’historiographie du Maghreb post-colonial (1962-2012), paru en 2012 aux Publications de la Sorbonne, l’historien français Pierre Vermeren constate une marginalisation croissante de l’objet Maghreb dans le champ académique français. Un constat partagé par Catherine Mayeur-Jaouen, professeur d’Histoire à l’Inalco (Institut des langues et civilisations orientales), dans son Livre Blanc des études françaises sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans rédigé en 2014. Pour elle, l’objet Maghreb a été lentement dilué ces quatre dernières décennies dans l’approche plus englobante des aires culturelles, du « Monde arabe et musulman », « Mondes africains » ou encore « Méditerranée » d’une part et qui façonne par contraste l’aire culturelle de l’ « Europe » d’autre part. Les deux auteurs notent également le rétrécissement des enseignements sur le Maghreb dans les universités françaises, ainsi que la marginalisation de l’enseignement de la langue arabe en France.
Depuis l’indépendance des Etats maghrébins de la domination coloniale à nos jours, c’est le double prisme national et (dé)colonial, et les tabous qu’il draine dans son sillage, qui domine la production des savoirs, noie cette aire culturelle singulière dans un plus vaste ensemble – le monde arabe- et rompt les liens et continuités entre le Maghreb contemporain et ses mondes diasporiques (Vermeren 2012 ; Mayeur-Jaouen 2014).
Le temps présent invite à une mise à jour des outils des sciences sociales ainsi qu’au redéploiement réflexif entre nos deux aires culturelles, le Maghreb et l’Europe, trop longtemps mises en confrontation, en opposition et en compétition par le nationalisme méthodologique. C’est pour mieux saisir le Maghreb, dans le présent, dans sa relation à l’Europe et au monde, que nous proposons de faire du Maghreb contemporain le point d’ancrage de nos investigations, le fil rouge de nos explorations ainsi qu’une perspective maghrébine sur la France et l’Europe.
Cosmopo(n)litiques s’inspire de la philosophie de la cosmopolitique qui se définit comme une politique qui a la visée d’un monde commun qui s’institue et se déploie au contact de l’autre, de l’étranger venu d’ailleurs, en même temps qu’il fait signe vers la vie civile (Tassin 2003).
Cosmopo(n)litiques est un espace de rencontres, d’échanges, de réflexions et de débats, à la croisée du champ académique et de la société civile. Nous souhaitons ainsi créer un pont entre étudiants, chercheurs, journalistes, responsables associatifs, politiques, artistes et citoyens travaillant sur le Maghreb moderne et contemporain, que ce soit sur les dynamiques sociales internes au Maghreb post-colonial, sa pluralité ethnique, linguistique et religieuse, ses liens et sa présence en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient.
Cosmopo(n)litiques propose de transgresser des frontières du nationalisme méthodologique, invite à la pensée nomade en sciences sociales et explore de manière sensible et citoyenne le monde dans le moment présent. La focale sera particulièrement mise sur les mouvements protestataires de Casablanca à Tripoli, en passant par Alger, Tunis ou encore Paris, Londres ou Rome.
Le logo de Cosmopo(n)litiques est une synthèse visuelle de deux symboles qui traduisent l’esprit du travail développé. La lettre arabe ن, devenue un symbole de solidarité avec les chrétiens d’Irak en 2014, se prolonge dans la lettre grecque π, qui représente un nombre mathématique irrationnel et transcendant ayant traversé les époques et les civilisations humaines.
Le carnet de recherche Cosmopo(n)litiques a pour objectif d’aborder la sociologie au plus près des subjectivités et des micro-pratiques de la vie quotidienne pour dégager les nouvelles manières d’habiter la citoyenneté et le monde. Notre approche est conçue comme un point de vue alternatif qui informe les savoirs sociologiques autrement.