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Mise en avant

Témoignages en l’honneur de Charles Bonn (9 janvier 1942 à Lipsheim (Bas-Rhin) – 06 novembre 2024 à Lyon) 

Le décès de Charles Bonn, survenu le 6 novembre, nous a toustes surpris.es et attristé.es. Nous le croyions immortel, disait un collègue.  

Cette page est destinée à accueillir les témoignages personnels de ceux qui l’ont côtoyé, travaillé avec lui ou sous sa direction, ceux qui l’ont lu, critiqué, échangé avec lui, conçu des projets, collaboré à des manifestations scientifiques ou culturelles…  

Charles Bonn est non seulement l’enseignant-chercheur qui a formé de nombreuses générations de chercheurs sur les littératures francophones du Maghreb, c’est aussi, le passeur qui a su entrevoir l’intérêt de la diffusion en ligne de travaux, de références bibliographiques, de dossiers scientifiques et pédagogiques. La base de données LIMAG a été pendant longtemps La référence incontournable, et souvent la seule accessible, notamment aux jeunes chercheurs établis en dehors de France. Charles Bonn disait que cette activité lui prenait un nombre incalculable d’heures de travail, souvent dans la solitude, parfois avec quelques bonnes volontés qui acceptaient, par respect pour Charles Bonn, de s’acquitter d’un travail chronophage et assez peu reconnu par l’institution universitaire.  

Charles Bonn est aussi le critique littéraire, spécialiste du Maghreb, et en particulier de la littérature francophone algérienne à laquelle il a consacré une grande partie de son œuvre.  

Mais sa biobibliographie serait incomplète sans une allusion à la dimension humaine qu’il mettait dans tout ce qu’il entreprenait, n’hésitant jamais à aider les étudiant*es étranger*es pour qu’ils puissent obtenir une bourse, un titre de séjour, une lettre d’accueil. Il ouvrait sa maison aux collègues de passage à Lyon et n’économisait ni son temps ni ses efforts. Il avait cette générosité prompte à s’exprimer, sans même qu’aucune demande ne soit formulée, au point que nous sommes nombreux à avoir une dette envers lui.  

            Touriya Fili (Université Lyon 2) 

Charles Bonn – que dire, où commencer, où finir… dès ma première rencontre avec Charles,  au colloque en hommage à la regrettée Jacqueline Arnaud (1932-1987)  qui s’est tenu du 2 au 4 décembre 1987 à Villetaneuse, co-organisé justement par Charles, qui s’apprêtait à lui succéder, il n’a pas arrêté d’accompagner mon cheminement à travers les littératures maghrébines de langue française…

Deux points forts parmi tant d’autres : en octobre 1993, l’organisation d’un premier colloque chez nous à Heidelberg, en coopération avec le professeur Arnold Rothe avec qui on avait réussi à créer, dès 1987, l’un des premiers pôles universitaires en pays de langue allemande consacré aux littératures maghrébines de langue française, à côté de Würzburg (Doris et Ernstpeter Ruhe), Cologne (Lucette Heller-Goldenberg), Francfort (Gerd Schneider) et Wien (Fritzpeter Kirsch) – colloque explorant le lien entre Littérature maghrébine et littérature mondiale (éd. Charles Bonn / Arnold Rothe, Königshausen und Neumann, Würzburg, 1995) et présentant, de ce fait même, une première absolue dans la “diaspora“ allemande de l’époque.

 Ce colloque était l’aboutissement d’un Accord PROCOPE entre l’Université Paris XIII-Villetaneuse et celle de Heidelberg. Cet accord était sous la responsabilité de Charles Bonn, qui était à l’époque directeur du Centre d’Etudes littéraires francophones et comparées à Paris XIII, d’Arnold Rothe, directeur du Romanisches Seminar, et moi-même, en tant qu’enseignante à l’Institut des traducteurs et d’interprètes, de l’autre.

Et quatre ans après, dans la même filiation, et grâce à mon  arrivée inattendue en tête d’un très convivial bureau de la CICLIM (1994-1998), avec Monique Calinon (de la BN de Paris), Anna-Maria Mangia (Padoue/Lecce), Afifa Bererhi (Alger) et Samira Douider (Nice/Casa), Bernard Urbani (Avignon) et Habib Salha (Tunis), un deuxième colloque heidelbergeois, du 5 au 7 juin 1997, colloque international essayant de sortir des chemins battus de la réception en focalisant sur “L’inscription de l’Ailleurs dans le texte maghrébin”, s’inscrivant dans le cadre plus vaste d’un Mois du Maghreb à Heidelberg, titré “Le monde dans un grain de sable”, avec le concours notamment du regretté peintre marocain Nabili (1952-2012) venu exposer son cycle de tableaux “Janoub wa Chamal – Le Sud et le Nord”, conçu exprès pour notre colloque, et rendant hommage à feu Mohammed Dib en s’inspirant de la lecture nabilienne de son roman L’Infante Maure. 

Si ce colloque, par effet de fatigue matérielle, n’a malheureusement jamais abouti à une publication officielle des Actes en volume, il a tout de même eu pour effet un partenariat des plus vivants, entre des institutions éducatives et culturelles de Heidelberg et celles d’Essaouira voire de Marrakech, incluant des échanges réguliers qui perdurent…

C’était l’euphorie des débuts ! Les débuts de l’internet, de la digitalisation aussi… Comme c’est émouvant de feuilleter, trente ans après, les premiers Bulletins de liaison de la Ciclim, dont j’avais à charge, avec Charles et l’équipe du bureau évidemment, la rédaction des numéros 10 à 15, entre 1994 et 1997, tentant désespérément de tenir compte, dans un calendrier le plus souvent en retard, de l’ensemble des colloques et rencontres, expositions et nouvelles parutions autour des Littératures maghrébines, et comportant, en annexe, les fameuses “fiches collecte livres/articles” incitant les chercheurs de par le monde à les remplir et renvoyer à Charles en vue d’étoffer la banque de données LIMAG naissant et grandissant, en 1995, “à un rythme de 4000 à 6000 titres par an”.

             La digitalisation était en bonne voie, sur disquettes, d’abord, puis par CD-Rom, la diffusion par internet étant prévu, dans un premier temps, par le biais du pôle-internet créé à l’Institut des Traducteurs et Interprètes de l’Université de Heidelberg et aux soins de son directeur, Helmuth Sagawe, mon mari en l’occurrence. 

Travail de Sisyphe s’il en est…! Qui connaît Charles connaît son dévouement acharné à la collecte bibliographique, la documentarisation qui est la colonne vertébrale de toute étude littéraire consciencieuse voire scientifique… sa frustration grandissante aussi, quand il constatait le peu de soutien qu’il obtenait, mais aussi son enthousiasme toujours renaissant quand il voyait grossir son “bébé”, constatant la gratitude des étudiants et des chercheurs de par le monde d’avoir à leur disposition un outil si précieux. 

Et je cite Charles qui note dans l’éditorial du 15e Bulletin de liaison de la CICLIM:

“Constituer une banque de données suppose une rigueur et une constance dans le travail, ainsi qu’un dévouement aux autres que l’on trouve rarement, hélas. De plus, il semble parfois que l’ordinateur fait encore peur aux “littéraires” que nous sommes.”

 C’était en 1997. Depuis, le monde a changé, le Bulletin aussi, devenu, dès 2002, la belle revue Expressions maghrébines qui est toute la fierté de la CiCLiM et ne tardera sans doute pas à rendre hommage à son fondateur, celui que nous considérons tous comme l’un des pères fondateurs des Études maghrébines tout court, après les travaux compilateurs pilotes d’Albert Memmi et de Jean Déjeux… 

Charles Bonn – que dire, où finir …? En passant en revue les années et décennies, je ne vois pas de colloque sans Charles, infatigable passeur des rives de la Méditerranée pour initier qui veut bien l’écouter à l’utilisation des banques de données … et je laisse à d’autres le soin d’évoquer les innombrables cours et conférences qu’il a dispensées, figure tutélaire s’il en est, pour former des générations de chercheurs, au Maghreb comme ailleurs.

… je me remémore, comme tant d’autres, sa fabuleuse hospitalité, quand on était de passage, famille et caravane incluse, dans son appartement à Lyon ou bien à Saint-Basile, son domicile ardéchois, son art culinaire qui était un art de vivre, son talent d’artisan pour transformer des semi-ruines en demeures de charme…

… je me souviens de ses nombreux passages à Heidelberg, aussi, avec une lancinante mélancolie maintenant, me rendant compte que son dernier séjour, du mois d’août 2022, ne se renouvellera plus jamais.

Il nous en reste un témoignage :

Heureusement qu’il a tenu à revisiter le fameux Château de Heidelberg, avec son parc romantique, lieu de prédilection du vieux Goethe, lieu de rendez-vous aussi avec son dernier grand amour, la jeune Marianne von Willemer, devenue la Souleika (et aussi l’inspiratrice, voire co-autrice) de son Divan Occidental-Oriental. 

Dans un coin un peu en retrait du parc, Goethe nous regarde, du haut de ses 80 ans – en buste de bronze de la main du sculpteur David d’Angers (1829).

En regardant à mon tour notre poète national, et juste à côté notre cher Charles, avec ses 80 ans, je vois ce que je vois : une indéniable ressemblance… et je lui ordonne de se poser juste devant… 

J’avais oublié ces photos… je les retrouve à l’instant : Charles debout devant Goethe, la mine enjouée et prêt à l’envol, Charles assis sur le fameux banc de Goethe, avec Hudhud, la huppe du Divan, le messager des Cieux, gravé dans le dossier, pas très visible sur la photo, mais indéniablement présent.

Charles, que ton âme vole librement, en si bonne compagnie… Quant à nous, on ne t’oubliera jamais !

Regina Keil-Sagawe et Helmuth Sagawe, 

Heidelberg, le 13 novembre 2024 

J’ai fait la connaissance de Charles Bonn alors que j’organisais le colloque « Mohammed Dib sur les chemins du monde », qui s’est déroulé le 24 septembre 2013 à Paris, pour commémorer le 100e anniversaire de la naissance de Dib, mon père. J’ai découvert un homme passionné et engagé, qui a tout de suite apporté son soutien au projet d’association qui prenait forme à ce moment-là, entre quelques personnes. Il avait un rapport fortement émotionnel avec l’œuvre de Mohammed Dib et il se définissait de manière générale comme une personne qui « fonctionne par coups de cœur ». Il a porté Limag à bout de bras, cette plate-forme qui fut une source documentaire précieuse pour de nombreux étudiants à travers le monde. Émotion, engagement et passion définissaient Charles Bonn, et cela n’allait pas sans occasionner quelques étincelles dans nos rapports, lorsque je défendais des projets associatifs destinés au grand public. La dernière partie de sa vie fut consacrée à l’œuvre de Dib qu’il aimait tant. Il a déployé une énergie considérable pour organiser, en pleine pandémie, un colloque qui s’est tenu à Cerisy en 2021. Les travaux qu’il a menés à cette occasion ont débouché sur la publication de son dernier ouvrage en 2023 « Les romans et nouvelles tardifs de Mohammed Dib ou la théâtralisation de la parole » 

Je suis sûre qu’il est parti comme il a vécu, c’est-à-dire toujours jeune.

                        Catherine DIB, 12/11/2024

La première image que je garde de Charles est comme volée. Dans les années 2000, je le surprends par hasard dans le bureau des comparatistes, dans une posture inhabituelle à la fac, les pieds croisés sur son bureau. Nous éclatons de rire. De ce moment est née spontanément une amitié qui s’est prolongée avec sa compagne Pascale et Rodolphe.

Charles, un être mobile, léger, vif, ouvert aux autres. Que nous aimions aussi pour sa simplicité.

Cette année, nous l’avons revu chez lui dans le 5e arrondissement de Lyon début juillet puis lors d’une soirée «rustique» à Poleymieux où nous l’avons convié. Nous laissons en témoignage cette photographie de lui prise le 31 août 2024. Il n’était pas resté très longtemps s’étant senti un peu fatigué. Mais rire, son œil vif disent la vitalité et l’intelligence qui faisaient sa personne. 

Charles, vivant jusqu’au dernier sourire.

Agnès & Rodolphe Cordani – Fontvieille

Cette photo est une magnifique et lumineuse capture de l’homme qu’était Charles Bonn ! Je garde aussi le souvenir de ce sourire ô combien malicieux. J’ai eu le privilège d’être son étudiante à Lyon 3, où j’ai découvert la littérature maghrébine d’expression française grâce à lui, puis le plaisir d’être sa collègue à Lyon 2. Bavardages et plaisanteries dans nos bureaux, sous les toits…  

Edwige Keller-Rahbé 

Charles, 

        mon enseignant, mon ami, mon soutien… 

Aujourd’hui, je pleure ta disparition. Nos derniers échanges virtuels resteront en suspens… Je n’ai pas eu le temps de te répondre. 

J’ai connu Charles, étudiante en langue française à travers LIMAG et depuis j’ai pu le rencontrer, le côtoyer, apprendre de lui et sur lui. Tout au long de ces années d’apprentissage, Charles m’a toujours étonné par son dynamisme et son enthousiasme à ouvrir de plus en plus de pistes de recherches. Sa passion est souvent contagieuse et m’a souvent poussé à découvrir des nouvelles parcelles de sa personnalité.

À chaque rencontre, je suis submergée par les histoires qu’ils me racontaient sur son parcours et sur ses amitiés avec des auteurs, connus ou moins connus, et avec des critiques littéraires.

D’un naturel et d’une sincérité, d’une passion et d’une singularité, c’est ainsi que j’ai connu Charles ; un homme déterminé, combatif, qui s’est tracé un chemin dans le monde de la littérature francophone en général et maghrébine en particulier.

Aujourd’hui, j’ai décidé que toutes ces histoires, aussi personnelles que scientifiques, devraient être racontées.

J’ai eu l’honneur de collaborer avec lui pour de nombreux projets quand j’étais à l’université de Guelma : Limag, colloques (Jeux et enjeux de l’histoire dans la littérature et les arts, 2012), conférences, séminaires pour les étudiants de master. Notre dernière collaboration était autour du livre Littérature algérienne. Itinéraire d’un lecteur.   

L’idée du livre était simple: raconter une vie bien dense d’un chercheur en littérature maghrébine de langue française.  Mais la réalisation s’est avérée beaucoup plus complexe que je ne le pensais. Comment faire pour écrire une biographie qui n’en est pas vraiment une ? Parce qu’après tout, il ne s’agit pas véritablement d’une biographie, mais le récit d’un parcours universitaire, philosophique et peut-être aussi politique.

À travers ce livre, Charles nous raconte les aventures du jeune enseignant français dans une terre inconnue à peine sortie de la colonisation: l’Algérie. Il y découvre une littérature très peu étudiée qui va devenir le point de départ d’une carrière riche portée sur la littérature maghrébine. 

Je crois, en effet, que tout part du rapport qu’a Charles avec l’Algérie. C’est devenu une image obsédante, présente dans tous ses écrits.

Tout au long de nos rencontres pour la préparation de cet ouvrage, il y avait toujours un bout d’Algérie dans nos conversations. Il était difficile de dissocier cette partie de sa vie algérienne avec le reste de son parcours. 

Pour ne pas casser le rythme du travail qui s’annonçait très prometteur avec un Charles très ouvert et très réceptif et sur un ton de confidence, je l’ai laissé raconter des événements de sa vie souvent sans ordre chronologique parce que des sujets étaient plus intéressants que d’autres pour lui. Nous galopions dans une sorte de voyage où nous nous laissions entraîner par ses souvenirs, ou simplement par des stimulateurs de mémoire. Et quoi de plus stimulant que les livres bien rangés de sa grande et magnifique bibliothèque !

Nous volions ainsi d’un livre à un autre. Chaque livre révélait une anecdote avec son auteur. Je n’ai malheureusement pas pu tout enregistrer, mais ce qui était important à cet instant précis, c’est de ne pas perdre une certaine continuité du récit. Nous savions que ce projet était important pour les générations à venir. En tout cas, moi, j’en étais certaine, beaucoup plus que lui, qui souriait à mon idée d’écrire sa biographie et qui se moquait de l’aspect narcissique du projet. Il aimait raconter sa vie à ses amis ou à ses étudiants, mais il n’aimait pas l’idée que ça soit lui le sujet d’un ouvrage. Il trouvait cela « trop prétentieux » !

Nous avions alors décidé d’opter pour une manière de travail que je trouvais assez originale, celle de l’entretien. Je lui posais alors des questions auxquelles il répondait. Malgré l’aspect intimiste de cet entretien, il est toutefois important de signaler la difficulté d’une telle manœuvre. Cette difficulté résidait surtout dans l’aspect désordonné de nos conversations (nous passions d’un sujet à un autre sans lien apparent) mais aussi de sa durée. Comment écrire un entretien qui s’étale sur des journées entières sans donner l’impression au lecteur qu’il y a des ruptures dans le récit ? Comment écrire ce qui relève de l’anecdotique sans diminuer pour autant son importance scientifique ? Et enfin, comment proposer des chapitres alors que tout fonctionne comme une seule entité, un seul bloc, fruit d’une seule séance de travail ?

Aujourd’hui, je revois les enregistrements de nos discussions et je me dis, que j’ai bien fait de monter ce projet avec Charles. À lire les témoignages des uns et des autres, je me rends compte de l’impact qu’a eu Charles dans la vie de centaines d’étudiants, chercheurs… 

Tu vois, Charles, j’avais raison. 

Très cher Charles, repose en paix. 

Je t’embrasse fort. 

Amel Maafa  (Novembre 2024)

Les yeux rieurs. Tels me viennent les mots, l’image, la sonorité lorsque je pense à Charles. Il est devenu très vite Charles. Pas Monsieur ou Charles Bonn. juste Charles. 

Jamais je n’aurais pensé qu’un jour, en plein cœur de Lyon, Charles m’aurait fait découvrir sa ville. C’était en mai 2014. Il me fallait avancer dans la rédaction de la thèse et j’avais besoin de lui poser des questions. Il était assis en face de moi, dans le salon. Il m’écoutait. Jean Amrouche m’obsédait à ce moment-là et j’avais besoin d’éclaircir des zones d’ombre sur le personnage. 

Charles riait. Ou souriait. C’était sans doute sa façon élégante de me mettre à l’aise, de m’écouter. Ouvert, toujours, à des idées, des hypothèses que je lui soumettais sur le frère de Marguerite Taos Amrouche. Ce sourire, je l’entendais déjà au téléphone lorsque je lui avais demandé de m’aider avant même de convenir d’un rendez-vous. De m’éclairer. Sa voix riait. Surtout quand je lui avais promis de lui préparer un bon couscous ! 

Jamais je n’aurais imaginé que le Charles qui enseignait tout Nedjma à Paris,13 entre 1997 et 1998, deviendrait un ami. Une personne humble et pleine de bienveillance. 

Finalement, on ne mangea pas de couscous. Il m’avait ouvert sa bibliothèque et, pendant que je m’abimais dans la lecture de précieux documents, Charles me préparait un bon petit plat lyonnais….  

De Charles, l’émotion. L’élégance avec une pointe d’humour. 

De Charles, le partage.
Avec Charles, une amitié. Une fraternité.
Charles, un bout de mon humanité qui s’en va. 

Ou  qui, peut-être, 

                       bourgeonne en des ailleurs. 

Ferroudja ALLOUACHE

Charles Bonn a été d’abord pour moi un nom sur les couvertures des livres que j’utilisais pour la rédaction de ma thèse. C’était à Bordeaux en 2010. Et comme il revenait sans cesse dans les bibliographies que je consultais, il m’a vite été indispensable. Et, je le pensais, inabordable. Lorsque j’ai appris qu’il ferait partie de mon jury de thèse, j’ai été effrayée. Le grand Charles Bonn allait lire ma thèse, la juger et la commenter. J’ai été effrayée jusqu’au moment où, le jour de ma soutenance en 2013, je l’ai connu en personne et son côté tellement humble et tellement humain m’a étonnée et m’a en quelque sorte apaisée.

Et puis, j’ai connu Charles Bonn qui me traitait sans hésitation en collègue, ce qui, pour moi, jeune chercheuse roumaine, était un grand honneur. J’ai connu Charles Bonn qui a accepté de venir dans un colloque à Bucarest, qui n’a pas hésité à compliquer son voyage pour faciliter mes démarches administratives, qui m’a constamment encouragée, conseillée, à chaque fois que je lui écrivais. Pour moi, il restera toujours le grand nom de mes débuts, mais aussi l’homme d’une immense modestie et d’une incroyable gentillesse que j’ai connu par la suite.  

Cher Charles, je n’ai plus eu le temps de répondre à ton dernier message, tu es parti juste après m’avoir écrit, mais j’aurais voulu te dire que je suis fière de t’avoir rendu fier. Et ma reconnaissance ne saura jamais être à la hauteur de ta gentillesse. Merci, Charles !

Larissa Luică (Université de Bucarest)

Un esprit généreux

La nouvelle du décès de Charles était un choc terrible, car il me semblait qu’il était toujours “là,” par son travail assidu pour LIMAG, mais aussi par ses conseils et son soutien à ses amis, à ses étudiants, aux chercheurs et aux professeurs passionnés par les littératures francophones. Et nous l’avons vu si récemment lors du Colloque de Cerisy sur Mohammed Dib, et avons reçu tant de messages de lui depuis..

Mais les souvenirs de Charles qui me sont revenus d’emblée remontent aux années 90, où nous étions à Rabat. Je venais de faire sa connaissance, et nous étions là pour écouter des doctorants marocains présenter leurs sujets de thèses. Charles m’a chuchoté que la séance pourrait être longue, c’est à dire ennuyeuse, mais après que Charles avait écouté les étudiants, il s’est avéré impressionné, et en leur donnant des suggestions, il était à la fois exigeant et plein de compassion…J’ai compris, en ce moment, qu’il devait être un excellent professeur…

J’ai bien d’autres souvenirs de colloques divers, où sa présence et son humour nourrissaient les débats et garantissaient le respect mutuel des intervenants. Il était comme un père dans le domaine de la francophonie, même avant qu’elle ne soit canonisée, et il accueillait les nouveaux participants comme des amis. 

Je voudrais éviter que mes souvenirs de Charles deviennent un moyen de vanter notre amitié, alors je finirai en disant que Charles était beaucoup plus qu’un passeur de connaissances, mais un pionnier et un grand savant du domaine des littératures francophones. Qu’il trouve le repos en paix qu’il mérite. 

                                Lucy Stone McNeece, INALCO, Paris  Novembre, 2024

Mon cher Charles, 

Je m’adresse à toi directement, comme si tu étais encore là, parmi nous, en soutien pour les passionné.es, comme toi, des littératures du Maghreb. Ta présence au monde, tes recherches colossales, tes engagements fermes, tout cela me fait penser que tu ne peux pas t’absenter, tu ne peux pas laisser autant d’orphelin.es. Tu es pleinement avec nous, avec ton esprit aiguisé, ton rire, ta tendresse, tes colères, ta révolte permanente… Que dire du vide que je ressens depuis que la nouvelle de ton départ est tombée?! Quelqu’un manque, c’est toi, même si notre petit monde est rempli par les signes de ta présence – tes livres, des anecdotes, des souvenirs, des moments partagés ensemble. Tu es présent par ta générosité, par le don que tu nous as fait sous des formes diverses. Tu es vivant, par ta passion – algérienne et maghrébine, par ton style tantôt mesuré, tantôt acéré, par ton exigence intellectuelle, par ton besoin des autres, par tes amours, tes désirs, ta rage de vivre. Que dire des joies procurées par nos retrouvailles au colloque de Cerisy en hommage à Dib! Tu avais dépensé une immense énergie pour que cet événement ait lieu, malgré la COVID… Sans ta ténacité et ta passion, le colloque comme les Actes n’auraient pas pu se réaliser. Je t’en suis reconnaissante, pour toujours.

Repose en paix, cher Charles, tu resteras dans nos pensées et dans nos coeurs,

Mounira Chatti, U. Paris 8, Novembre 2024

Un vrai Maître nous a quittés et nous ne pouvons qu’être profondément affligés. Je viens de participer au Colloque « L’intime et l’extime à l’épreuve de l’écriture » organisé à Fès où le nom du Professeur Charles Bonn, pionnier absolu dans le domaine des littératures francophones maghrébines, n’a cessé de retentir parmi les spécialistes et les passionnés de ces littératures. J’ai fait la connaissance de Charles à l’occasion de mes premiers Colloques comme jeune doctorante, il y a longtemps désormais, mais dans les dernières années nos échanges et nos rencontres s’était intensifiées et j’ai pu connaitre de près l’inestimable richesse d’âme, l’élégance et la générosité qui accompagnaient son intelligence et son génie. Il m’avait dit à un certain moment que nous vouvoyer était ‘artificiel’ et, pour sceller l’authenticité et la spontanéité de notre amitié, il m’avait envoyé quelques photos de famille : de Livane, sa compagne, de son petit-fils Marius, entre son père Rémi et sa mère Marion, à qui, comme aux autres membres de sa famille, vont  mes sentiments les plus sincères de proximité et de participation à ce moment de douleur. Charles avait accepté mon invitation pour deux interventions à l’Université d’Udine, au cours de l’année 2021, et il avait fasciné le public par son éloquence et son admirable érudition. Il était toujours prêt, à n’importe quel moment, à aller au secours des amis et à ouvrir à chacun la possibilité de de l’échange et du contact : je ne pourrai jamais oublier, à ce propos, la disponibilité rapide et généreuse qu’il m’avait réservée cet été, en m’envoyant des volumes utiles à ma recherche. Et j’ai l’honneur d’avoir reçu dans les dernières semaines son compte rendu d’un volume sur le Maghreb que j’avais récemment coordonné. Le vide est immense mais Charles est toujours avec nous parce que les traces de sa présence sont profondes, infinies et ineffaçables. Merci beaucoup, cher ami.

Francesca Todesco, Université d’Udine (Italie)

Témoignages en l’honneur de Charles Bonn (9 janvier 1942 à Lipsheim (Bas-Rhin) – 06 novembre 2024 à Lyon) 

 A mon arrivée au secrétariat des lettres en 2006, j’ai eu la chance de travailler en collaboration avec Charles Bonn. C’était un plaisir d’échanger avec lui, une personne humble et toujours souriante. Il aimait faire le bien autour de lui et toujours volontaire pour aider les étudiants et les collègues. Nous ne l’oublierons jamais !  

S. Redjimi 

Mise en avant

Le fromage de l’exil : Je franchis les barbelés de Souad Labbize

par Anouk Soragna (Université Lyon 2)

« Quand ma mère faisait du fromage, elle mettait le lait caillé dans le torchon qu’elle essorait. Je l’observais quand il gouttait. Ce sont des opérations scientifiques, quand on est enfant on s’y intéresse. Et quand on le mange, c’est surprenant, agréablement ou pas. Mon texte doit être comme ça. C’est quand il a perdu toute son eau. Perdre les eaux. On ne garde que l’enfant. C’est tout ce qui m’intéresse. »1

Lorsque l’on demande à Souad Labbize comment elle est passée du récit à l’œuvre poétique, comment elle a fait d’une [son] histoire une œuvre poétique, l’autrice répond que la poésie existe avant le récit, et que la question se pose dans l’autre sens : comment passer de la poésie au récit, comment gommer la poésie du récit pour s’approcher au plus près du papier, de la réalité, tandis que celle-ci demeure irracontable ?

Dans une conférence donnée en 1936, le poète belge Henri Michaux déclarait : « Où va la poésie ? Elle va à nous rendre habitable l’inhabitable, respirable l’irrespirable ».

La poétesse conjugue intime et collectif dans Je franchis les barbelés, et congédie la solitude de l’exil en menant un combat de langue plurielle.« […]
l’avion décolle
les bagages intimes
tombent en pluie
de leur cachette »

Elle pose ses mots (maux) où règne encore le silence : le colonialisme, la religion, le patriarcat… afin de raconter l’irracontable, Souad Labbize dit le rêve, écrit l’image, dépasse son cadre, se faisant parfois même synesthète.

L’autrice refait ainsi le chemin qui l’a menée à la voie poétique. Son premier livre, J’aurais voulu être un escargot2 raconte des histoires de rupture avec des traditions qui imposent le mariage et l’enfermement dans la famille. Souad Labbize a grandi dans un immeuble en plein centre d’Alger où pas une seule femme ne sortait. « Elle ne se laisse pas faire. Elle n’accepte pas de continuer à rester enfermée pour éviter le pire. », alors que son soleil est plus dur que celui de Camus.3

La rupture est ainsi un thème récurrent de l’œuvre de Souad Labbize, puisque l’exil est aussi envisagé dans Je franchis les barbelés sous le prisme de la diérèse : « ex-il ». Il est donc aussi question d’une rupture avec le patriarcat. Souad Labbize a aussi voulu cet exil afin de se libérer d’un pays dominé par le patriarcat qui impose sa loi, son système de pensée et de vivre ensemble, ainsi que ses diktats aux femmes. Mais même choisi, l’exil est cruel, il écartèle.
« Jouer à pile
exil
face
terre natale
marcher
pieds joints
sur le listel
ligne d’horizon striée
entre ici
et là-bas. »

« Mon baluchon d’exil » et « Berceuse pour le dieu de la guerre » sont les textes qui composent le livre de Souad Labbize. Bruno Doucey emploie les termes de « Femme libre, femme livre…» pour évoquer sa manière de mettre la vie d’une femme en récit poétique, sa manière aussi de revendiquer le droit à l’insoumission et à la liberté. Avec des images concrètes, l’espace du rêve à portée de main, elle dit non au « dieu douteux » qui s’en sort « avec un casier judiciaire vierge ». L’on s’arrêtera ainsi sur le rôle des images convoquées dans cette œuvre, puis la manière dont des langues plurielles s’articulent et illustrent la rupture « suprême » : l’exil ex-il, sur lequel nous nous attarderons aussi.

Images d’exil

« C’est comme si je décrivais des mains que j’aimais, épluchant une montagne de gingembre pour faire une boisson. Comment garder la chair après avoir épluché tout ça ? (…) Ces images sont dans ma tête et me disent : écris là-dessus ; et je les vois de manière poétique. »4

Dans Je franchis les barbelés, Souad Labbize partage son expérience, poétique avant tout, et propose au lecteur des images mémorielles fragmentées, des souvenirs épluchures de gingembre au centre desquelles le reste du corps s’efface pour ne laisser apparaître que les mains maternelles en activité : « où prendre un goûter / à côté d’une paire de mains / qui écossent des petits pois » (p.12). Malgré l’exil douloureux, certaines images gardent la chaleur du souvenir que l’on ressasse, souvent, chez Souad Labbize, associé à la cuisine. Elle-même dit écrire comme elle fait du pain. Associant le processus de transcription (traduction) du vécu en récit pour un.e lecteur.trice à la transformation de l’aliment en une recette comestible, savoureuse.

« La sensorialité dans ma prose et dans ma poésie vient de la même source. Je ne veux pas d’écriture abstraite, je veux parler aux gens qui ont envie qu’on leur parle de cette façon-là, plus charnelle, j’ai envie d’aller toucher les gens. C’est vraiment une autre façon de faire de la poésie, une poésie action, une littérature action, j’écris comme si je faisais du pain. »5

Les évocations du pays fui ponctuent le poèmes, moments heureux comme «l’appel parfumé des couscoussiers brûlants » mais il faut vivre avec craintes indélébiles (et désormais imprimées, gravées sur le papier tel une épitaphe ou des paroles performatives : la peur écourte les jours.


« La liste de mes peurs
est une allumette
collée sur le calendrier
»


Même si l’image tente de congédier le mal de l’exil, elle ne peut protéger de la réalité de la peur, mais poser ses mots est aussi une manière d’affronter cette (dure) réalité afin de l’accepter.  « Enfant, je n’étais pas en phase avec les autres enfants. J’étais isolée, un peu dans l’imaginaire. Je me protégeais du réel en le regardant et en rêvant. Aujourd’hui, je l’assume et j’en fais des poèmes »6

Pour se faire réalité, en passant par l’image, le poème transcende le cadre de l’écriture, les images, pourtant souvenirs intimes, se partagent, s’adaptent à la mémoire de chacun, se multiplient en échardes de miroir que le.a lecteur.trice amasse au fil de sa lecture. Pourtant, c’est bien le portait de Souad Labbize qu’il tente de reconstituer, mot-à-mot. Son histoire si personnelle peut prendre une tournure presque impersonnelle (au sens d’Annie Ernaux dans Les Années, 2008) et donne à voir les choses dans leur apparition même, comme un récit premier conjugué aux temps du souvenir :

« Entre deux obus

nous inventerons

un temps précieux

il conjuguera la liste

des verbes naïfs » (p. 79)

Le poème s’affranchit des règles spatio-temporelles pour raconter un passé qui s’efface, un souvenir dont la temporalité est le signe d’un arrachement de soi à soi. Court, il pourrait tenir entre les pages d’un passeport ou dans une « enveloppe gris-bleu / en papier recyclé », tout ce qui donne voix, créé l’identité. Son recueil devient alors la voix des sans-voix, comme un souffle du passé qui chuchote la liberté.

Le déroulement du récit est le récit lui-même. Ce recueil-passeport nous fait franchir les frontières, celles qui séparent les pays, mais aussi celles qui, départageant rêve et réalité, se fondent pour que la poétesse puisse forger, dans la douleur et la joie, son poème avec l’encre du souvenir.

L’autrice renvoie aussi les lecteurs.trices aux clichés xénophobes sur les réfugiés, “malpropres”, “couverts de poussière”, et, par métonymie, poussière eux-mêmes (« poussière de colonisées » p. 38), avec leur accent étranger qui serait aussi sale que leur apparence serait négligée aux yeux d’une Europe qui ne veut pas de ces migrants devenus des parias réduits à « lap[er] l’encre du passeport » (p. 33) :

« J’ai frotté mes semelles

l’une contre l’autre

secoué mon accent » (p. 13)

« nous

peuple de parias

d’avoir tu nos peines

et dans un coffre d’aéroport

plié nos langues exubérantes

l’adresse d’un cimetière

pour le voyage du retour » (p. 15)

La pluralité des interprétations, et donc le passage de l’intime au collectif, s’appuie aussi notamment sur les langues, sur les homonymes, des jumeaux que l’on retrouve entre les lignes de ses recueils de poèmes.

Dans Enjamber la flaque où se reflète l’enfer (éd. iXe, 2019), l’autrice explique par exemple avoir entendu sa mère parler avec colère, elle dit alors en français le mot « violée ». Enfant, sous le choc du viol qu’elle vient de subir, elle ne comprend pas pourquoi sa mère évoque la couleur “violet”.

Souad Labbize explique alors qu’elle pensait que cette couleur avait créé ce mot, « comme si on m’avait rendue violette. La logique pouvait avoir deux sens. J’étais bilingue et je devais probablement de manière inconsciente utiliser des homonymes. »

Langues entremêlées

Accouchant de son exil, non pour lui donner vie, mais pour le sortir d’elle et examiner sa réalité. Souad Labbize qui écrit ce tissage complexe, cet “alphabet de la douleur”, écrit en français, langue qui “s’écrit de gauche à droite” alors que l’alphabet maternel campe sur l’autre rive, celle dont elle s’est détachée, et où la langue s’écrit dans l’autre sens. Où sont les mots qui manquent ? Les a-t-elle fui aussi ?

Dans les textes qui composent « Le baluchon d’exil » (Je franchis les barbelés), deux langues s’entrecroisent, deux alphabets (douloureux) cousus sur le même tissu du vécu. L’autrice n’a d’autre choix que de quitter le pays natal, lui tourner le dos à jamais pour (re)trouver la liberté qu’elle s’amusait à imaginer enfant. Souad Labbize souhaite vivre libre en tant que femme lesbienne, vivre sans se soumettre et dépendre du il : elle a donc sa propre langue, synonyme de son vécu (son voyage) comme refuge, comme lieu où construire à nouveau.

« Je suis la frontière
dès lors que je franchis
les barbelés
sans projet de retou
r »

La langue est saisie dans sa réalité physique de l’éloignement, l’éloignement de la langue maternelle, et donc, de celle qui en était la locutrice. Écrire est un mouvement de contraction permanent, la pulsation d’un cœur vers un autre, d’un corps vers son fantôme, le je laissé en exil. La pensée matérialiste de l’écrivaine, à l’œuvre dans ce texte, se manifeste jusque dans sa poétique : 

« Qu’arrive-t-il aux paroles

qu’on ne prononce pas

rouillent-elles

sous la langue » (p. 50)

Les paroles prononcées s’écoulent alors librement entre les vers, sans entraves, libres, libérées. Rien ne retient la parole de la poétesse qui déborde de vers en vers, s’enchaîne, aucun signe de ponctuation (barbelés qu’elle a franchis) ne venant la contraindre. La langue déliée, les images s’accumulant disent l’intime pour parler au collectif. Disent la rupture pour construire une réalité qui l’aurait acceptée.

« Parfois

un seul signe de ponctuation

me sépare de toi » (p. 35).

Son récit s’écrit petit à petit, dans une temporalité inversée pour mieux remonter à la source d’une langue vive et libre. Les lectrices.teurs herméneutes verront dans sa poésie cette chanson douce d’une berceuse qui n’a pas de mère pour la conter, d’un feu sans foyer, qui s’embrase et se propage, rallumant des souvenirs sur son passage.

« L’histoire

pour border l’enfant

raconte-la moi

les matins incertains » (p. 27)

À la fin de la première partie de ce diptyque, plutôt qu’une berceuse, le mot « guerre » est expulsé de la bouche maternelle :

« harb commence par une douleur
au fond de la gorge
et meurt en atteignant
le bout des lèvres
 »

Harb (« guerre ») annonce la « Berceuse pour le dieu de la guerre ». Le titre, construit comme une antiphrase sur une contradiction, dénonce les « jeux macabres » d’une divinité antithétique. Le « dieu douteux » est quant à lui « un père démissionnaire/ qui ne fait jamais rien », même pas semblant. Certaines nuits, pourtant, on dit qu’il parle l’arabe dialectal et marche au plafond sur des talons aiguille avant de « descendre faire un tour/dans les rues de Bab el-Oued », nouvelle image de cet exil et de la figure masculine que fui l’autrice.

 Je franchis les barbelés s’ouvre sur la déchirure de l’exil par la parole adressée à l’absente, à celle que l’on a laissée derrière soi.

« nous avons parlé de toi

à la buée déposée par le cri

à la levure qui manque au pain

à la page arrachée au passeport

à l’empreinte de la gifle

nos paroles dépassaient nos pensées

des fleurs d’amandier

sont apparues

dans nos bouquets invisibles

et le champ en sommeil dit

le temps est venu

de cultiver la parcelle en lisière

mais tu n’es pas venue » (pages 10-11)

Souad Labbize poursuit dans son œuvre une déconstruction de la violence patriarcale avec humour parfois, en même temps qu’elle évoque le quotidien de l’exil. Franchir les barbelés, c’est passer de l’autre côté. S’affranchir malgré les blessures. On puise dans cet effort la force du « je » de l’énonciation, de l’affirmation de soi et de toutes les transgressions devenues salutaires. Celles-ci revêtent de multiples formes pour illustrer des questions hautement subversives : cette manière d’évoquer l’exil (« l’ex-il »)

« Te décrire l’exil
me planter à l’envers
tête en bas
jambes en équilibre
les larmes croient arroser
les nouvelles racines »

L’exil volontaire est le prix à payer pour la libération. La douleur que celle-ci engendre est en permanence traversée de « songes vagabonds » et de souvenirs orphelins :

« […]
mes rêves d’enfant
couchent dehors
sur le bitume qui renifle
les semelles de voyageurs
ils ne craignent pas
la rouille qui couvre leur carcasse
d’un hâle de marin

[…] »


Dans la seconde partie, « Berceuse pour le dieu de la guerre », Souad Labbize part en guerre contre un certain « il » vorace et belliqueux, elle ironise par ailleurs sur un dieu « fainéant », qui serait à l’image des hommes et du patriarcat. Les hommes voient le mal autour d’eux mais n’interviennent pas, puisqu’ils ont été crées à l’image de leur dieux, qui laisse faire, qui n’empêche pas l’exil et le mal d’un système patriarcal.


« A qui cette guerre sainte
lâchée sans collier
ses hurlements couvrent
tous les bruits

[…]

 …je reste assise
à ne rien faire
comme tous les hommes
qui ont créé Allah
à leur image
en restant assis
à ne rien faire
»

L’exil pour l’autrice, c’est s’éloigner d’un pays qui ne lui permet pas de vivre sa liberté, d’une mère dure, d’un monde où elle n’est pas acceptée, mais aussi de rêver d’un monde qui n’est pas régi par le « il », où la femme peut choisir. C’est la dimension de choix qui offre le souffle de liberté à l’autrice, bien que ce choix l’ait aussi blessée. Souad Labbize grave sur le papier ses rêves de liberté pour elle, ainsi que toutes les femmes. Ses langues plurielles content son combat, qui, par la poésie aussi, traverse les frontières.

Une parole pour couvrir la distance

Entre exil et guerre, ce recueil de la poétesse et romancière algérienne Souad Labbize est une dénonciation de tous les barbelés, de tous les interdits. L’univers de Souad Labbize s’ancre (s’encre) dans un réel violent que l’écriture permet d’atteindre, de raconter, de rendre habitable peut-être. Dans ce recueil puissant et intime, l’autrice interroge ce monde qui va et vient dans toutes ses injustices. A ces règles imposées qui volent le destin de chacun et surtout de chacune, L’autrice répond par cet ode à la liberté (et diatribe de la solitude), ode à la poésie, souffle d’une vie enfin pacifiée.

« Forcément
il existe quelque part
une parole
qui couvre la distance
plus vite qu’une balle

Forcément
le poème l’inventera
ou l’a déjà trouvée
lovée dans le creux
d’une langue pacifiée » (p.73)

Bibliographie

Christiane Chaulet Achour, « Cet obscur objet de violence : le corps féminin dévoré (Souad Labbize, Yamina Benahmed Daho) », Diacritik , 2 juillet 2019

https://diacritik.com/2019/07/02/cet-obscur-objet-de-violence-le-corps-feminin-devore-souad-labbize-yamina-benahmed-daho/

« Découvrir | L’Exil en poésie » Les Médiathèques de Villeurbanne, 2022

Françoise Feugas, « Des femmes poètes, libres et admirables », Orient XXI, 28 septembre 2019

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/des-femmes-poetes-libres-et-admirables,3314

Souad Labbize, Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, dire le viol, éd. iXe/ Barzakh, 2019.

Événement exceptionnel, Nuit de la poésie : Dans le cadre de la nuit de la poésie, Je franchis les barbelés, Éditions Bruno Doucey de Souad Labbize, Institut du Monde Arabe (IMA) (Redif.) Performance traduite en langue des signes française (LSF)

https://www.imarabe.org/fr/evenement-exceptionnel/ouverture-de-la-nuit-de-la-poesie

Festival Voix Vives 2019 (à Sète) : Souad Labbize

« Je Franchis les barbelés », FCLB, 11 octobre 2019,

Je franchis les barbelés de Souad Labbize, Les Imposteurs, 6 décembre 2019

Je franchis les barbelés, Souad Labbize, éd. Bruno Doucey, 2019

Souad Labbize dans L’Orient-Le Jour, interview par Ritta Baddoura, le 3 février 2022, https://www.locrientlejour.com/article/1289643/souad-labbize-fait-de-la-poesie-comme-si-elle-faisait-du-pain.html

« Souad Labbize », LDARTOIS, 4 novembre 2019 (MAJ 21/05/2022),


 [AA1]révisez la structure de cette phrase

 [AA2]diptyque


 

  1. Souad Labbize dans L’Orient-Le Jour, interview par Ritta Baddoura, le 3 février 2022 []
  2. Séguier, 2011 ; réédition Az’art atelier, 2017 ; rééd. éditions des Lisières, 2019 []
  3. dans une interview pour le Festival de poésie Voix Vives, 2019 []
  4. Souad Labbize dans L’Orient-Le Jour, interview par Ritta Baddoura, le 3 février 2022 []
  5. Idem []
  6. Ibidem []
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« Oui, mes Joueurs étaient des médiums», Colette Fellous redistribuant les cartes de Cézanne : de l’ex-position au legs

La présence d’images dans les récits autobiographiques de Colette Fellous se trans-forme en critère qualifiant l’écriture de soi. Dans ses romans, notamment dans Plein été, l’autrice fait place aussi bien par les mots que par les images aux Joueurs de cartes de Cézanne au point d’en façonner un leitmotiv structurant son écriture autobiographique.



25 Septembre à l’Université Lyon 2: Rencontre avec Medrar Sallem Âati (UniversitéJean Monnet Saint-Étienne et Université de Tunis, ECLLA (ED 3LA 484) & Intersignes (LR14ES01) dans le cadre du séminaire “Récits hors cadres”

La présence d’images dans les récits autobiographiques de Colette Fellous se trans-forme en critère qualifiant l’écriture de soi. Dans ses romans, notamment dans Plein été, l’autrice fait place aussi bien par les mots que par les images aux Joueurs de cartes de Cézanne au point d’en façonner un leitmotiv structurant son écriture autobiographique.

La lecture et l’étude de cette interaction entre lisible et visible s’inscrit dans le champ des « Récits hors cadres » autour de l’autofiction et en rapport avec l’intermédialité.

Touriya Fili-Tullon (Université Lyon 2) invite Medrar Sallem-Âati à partager le regard qu’elle porte sur le corpus de Colette Fellous à travers l’examen et le questionnement des coordonnées qu’attribue l’autrice aux Joueurs de Cézanne dans Plein été.

Cette intervention permettra d’expliciter comment Colette Fellous, à l’image d’Ariane, brode son œuvre autobiographique. L’idée est de montrer comment, dans les nœuds du tissu autobiographique, elle emprunte les fils de Cézanne en les faisant siens pour découdre le tracé du dessin autobiographique classique et le trans-figurer par des points d’été suivant le tracé d’autres médiums.

Medrar Sallem-Âati

Notice bio-bibliographique

Medrar Sallem Âati étudie, depuis 2014, les textes de C. Fellous, autrice tunisienne et française de culture juive. Ses mémoires de Masters en Lettres[1], en Genre[2] et en Traduction[3] ont respectivement porté sur Plein été, Avenue de France et Le petit Foulard de Marguerite D. Elle prépare, sous la codirection d’Anolga Rodionoff et Samia Kassab-Charfi, une thèse en recherche-création intitulée Exploration de l’écriture au prisme des arts dans les récits autobiographiques de Colette Fellous.

Publications :

Medrar Sallem Âati, « “I was a slave girl”, traversées et articulations : des lectures queerféministes au manifeste d’adelphités _ Rencontre avec Marie-Pierre Harder _ », 19 juillet 2022.

_ « Sur la lisibilité, lecture de l’article d’Aurore Turbiau ” Je dis d’ailleurs que j’ai des cellules amazoniennes. Le patriarcat est une science-fiction”, Michèle Causse », Hypotheses, 19 juillet 2022.

_ « Écrire au lieu du peintre : Poétique de la parenthèse picturale chez Colette Fellous » article paru in Numéro spécial Colette Fellous (Dir. Samia Kassab-Charfi) XLIII, 1 (2018) d’ŒUVRES & CRITIQUES, Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires de langue française.

_ articles parus in Bulletins journaliers de la 18ème édition du festival « Cinéma de la Paix ? » du 13 au 18 mars 2018.

_ « Et pourtant ça tourne… Et que le débat continue… » in Bulletin de la 32ème édition du FIFAK, 19 août 2017.

Communications :

Nabil Djedouani et Medrar Sallem Âati, « Quelle(s) destinée(s) numérique(s) pour les archives du cinéma algérien ? » 19ème édition du festival « Cinéma de la Paix ? », Cinéma Théâtre Le Rio, 13 mars 2019.

Nora Hamdi et Medrar Sallem Âati, « Comment faire des voies narratives, à travers les adaptations cinématographiques, des échos des voix des femmes ? », 20ème édition du festival « Cinéma de la Paix ? », Cinéma Théâtre Le Rio, 11 mars 2020.

Medrar Sallem Âati, « Colette Fellous : De la mémoire juive tunisienne à la diction française », in « Dictions et fictions de l’identité », journées doctorales, FSHST (28 et 29 avril 2015).

_ « Enquêtes sur la Tunisie/En-quête de soi : Images investigatrices du paysage tunisien signées Colette Fellous » in « Les dessous des cartes : citations et images-mondes », atelier Création & Critique, FSHST (19 mai 2016).


[1]Medrar Sallem Âati, « Lieux et topographies dans Plein été de Colette Fellous », mémoire de Master en Lettres et Civilisation Françaises Modernes dirigé par Pr. Samia Kassab-Charfi à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, Université de Tunis, juin 2014.

[2]Medrar Sallem Âati, « Rendre le monde : écrire le désir d’écrire dans Avenue de France de Colette Fellous », mémoire de Master en Études sur le genre (Genre, Littératures, Cultures) dirigé par Marie-Jeanne Zenetti, Université Lumière Lyon 2, juin 2022.

[3]Medrar Sallem Âati, « Traduire « dans les régions claires de l’écriture » : Le petit foulard de Marguerite D.de Colette Fellous » mémoire de Master en Traduction et Édition Littéraires dirigé par Touriya Fili-Tullon, Université Lumière Lyon 2, septembre 2023.

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Clameur & autres textes de Hocine Tandjaoui, 108 édition, 2016.

Fiche de lecture établie par Mattéo Vernay (Université Lyon 2)

Clameur & autres textes, Hocine Tandjaoui, 108 édition

Ce texte est né, comme le précise l’auteur, d’une fin de repas où les convives se sont mis à chanter. Avec eux, Hocine Tandjaoui chantait également, et il lui a été demandé d’où venaient toutes ces mélodies qu’il connaissait. Il a répondu que c’était simplement les musiques de son enfance. De là est venue l’idée de fixer ces souvenirs par écrit.

Ce texte recèle, en effet, une véritable poétique de la musique, avec de nombreuses références, en passant de Nina Simone, à Dorothy Dandridge, Janis Joplin, Ella Fitzgerald, et bien d’autres… C’est autant de découvertes musicales que l’auteur nous offre en partage, tout en en évoquant son passé. Ces souvenirs se sont aimantés aux sons qui ont accompagné le quotidien de son enfance et aux passages marquants de la vie.

La narration est à la deuxième personne et le narrateur de Tandjaoui s’adresse à lui-même plus jeune, mais donne l’impression de s’adresser également au lecteur lorsqu’il se remémore des souvenirs de son enfance. Ainsi, il est difficile de classer cette œuvre dans une catégorie : est-ce un récit ? Ou une biographie ? un récit de voix, de chants et de sons… Une clameur.

Il est également possible d’y voir une double temporalité. Le narrateur connaît déjà le déroulement de sa vie jusqu’au moment de l’énonciation ; il est familier avec les sensations qu’il expérimentait lui-même plus jeune. Il se place alors dans une sorte d’omniscience dans son discours, comme s’il révélait à lui-même plus jeune tout ce qui l’attendait, les musiques qui allaient le marquer, les sons de sa ville qui resteront dans sa mémoire. L’auteur déroule sa vie passée, avec une analyse dans le présent, un recul, d’où provient un examen de ses tribulations et des chamboulements émotionnels qu’il a pu expérimenter.

En parallèle, Tandjaoui nous propose une analyse personnelle de la musique qu’il aura entendue durant ces années, comme telle chanson d’Edith Piaf et sa voix qu’il retranscrit en mots et en images poétiques.

« Avec cette phrase, dite d’une voix de fond de gorge de sacrifiée, tout est pardonné, tout est absous, la guerre, la misère, la faim, les tombereaux des victimes, les cireurs, les filles derrière les comptoirs, les soldats en rut, les bergers allemands, les putains, les tortionnaires, la douleurs et l’humiliation partout, tout est pardonné. »

Tout au long du recueil, nous avons une véritable poétique de la musique, et même du son. C’est en alliant l’univers sonore à l’univers littéraire que Tandjaoui nous propose ce texte original et sensible.

Le récit, on le devine, prend place en Algérie, lieu de naissance de l’auteur. Ce lieu bruit d’autres clameurs, de bombes et de balles, de fureur guerrière. Et il y a aussi les sons étouffés des sanglots, de la perte inconsolable de la mère…

Puis la musique, comme contrepoint à tout pathos, et comme consolation.

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Vers l’élaboration d’une langue décentrée et la réécriture des héritages à partir du Moyen Âge, pour envisager le français en tant que langue plurielle

Recension d’ouvrage par Francesca FURINI: Maxime Del Fiol, Francophonie, plurilinguisme et production littéraire transnationale en français depuis le Moyen Age, “Travaux de littérature”, n° 35, Adirel, 2023.

On ne peut nier que dans le monde scolaire, académique, la littérature française occupe un rôle central. Cependant, ce statut est aussi la conséquence d’un monolinguisme dans lequel il existe une coïncidence identitaire, supposée parfaite, entre la culture et l’État avec ses frontières. Peut-on vraiment réduire la langue française au monolinguisme du français national ? 

La couverture du volume de la série “Travaux de Littérature”

Dans le collectif qu’il a coordonné sous le titre Pour une histoire francophone, transnationale et plurilingue, des littératures de langue française[1], Maxime Del Fiol aborde le thème du dynamisme de la littérature francophone et souligne la nécessité de « dénationaliser la langue française » [2]. Selon lui, les écrivain.e.s francophon.e.s sont situé.es dans un entre-deux permanent entre les langues, les cultures, les systèmes littéraires. Pour eux, le fait d’écrire en français est le résultat d’un choix linguistique pour leur création littéraire, mais cette création découle de multiples appartenances biographiques, et élargit les perspectives en favorisant une vision dynamique de la langue et de la culture. D’où les limites d’une perspective monolingue nationale. En effet, d’une part on ne définit la francophonie que comme relation différentielle au monolinguisme, et d’autre part, cela nie l’existence d’une réalité transnationale autre que l’histoire de la littérature française et qui est restée quelque peu cachée, ou non considérée, après le Moyen Âge.

Le francocentrisme a longtemps sévi dans le monde académique, même si au cours des dernières décennies, la littérature francophone a été reconnue par les prix littéraires, il ne s’agit que d’une « minoration » qualitative et quantitative selon les mots de Philippe Blanchet. [3]

En fait, le caractère normatif de la langue française est devenu la base d’une politique d’identité nationale, et la littérature, en tant que forme d’expression de la langue, est devenue elle-même un critère de distinction entre la littérature dite française ou la littérature dite francophone. En réalité, la différence francophone ne se pose pas sur le plan littéraire, mais Del Fiol constate qu’il s’agit d’une réalité politique fondée sur le concept de frontière. De plus, concevoir les écrivain.e.s francophon.e.s dans le cadre de la littérature nationale devient limitatif et peu inclusif. Ils sont obligés de limiter une partie de leur culture et de leurs pratiques littéraires pour entrer dans ce cadre, ou à tout le moins ils sont toujours obligés de se définir avec les termes de l’altérité.

C’est ainsi que nait la nécessité de s’éloigner du francocentrisme et de concevoir une Histoire autre au sein de laquelle l’histoire française s’inscrirait dans une perspective mondiale ou transnationale. Pour cela, Del Fiol constate que non seulement la dissociation entre langue française, littérature en français et territoire français est nécessaire, mais aussi la reconnaissance du plurilinguisme en littérature depuis le Moyen Age. Del Fiol souligne que depuis le Moyen Age, on peut inscrire la littérature en langue française dans un cadre plurilingue même sur le territoire français et notamment on peut également reconnaitre que plusieurs écrivain.e.s utilisaient le français en territoire hors-Hexagone. Et le chercheur de conclure en proposant de définir comme francophone l’ensemble global des littératures « en français », « de langue française » ou « d’expression française », en vue de proposer une histoire monde des littératures francophones, dont la littérature qu’on connait comme « française » devient un sous-espace de la littérature francophone dans une dialogue inter-séculaire. Ce serait ainsi la condition pour une vision dynamique de l’histoire et de la culture.

C’est à partir de cette perspective que Mounira Chatti, dans un article intitulé  « Entre les langues : pour une esthétique de l’hétérogène », porte ses réflexions sur les langues disant qu’il est nécessaire que chaque langue apprenne à se dénationaliser ou à se vernaculariser, c’est-à-dire de concevoir une vision qui va au-delà du contexte linguistique. Pour mieux s’expliquer, elle se sert de deux exemples: Abdelwahab Meddeb et Assia Djebar.

Pour le premier, elle prend en considération l’œuvre Portrait du poète en soufi où la figure du poète représente le décentrement. Ce poète emprunte des mots anciens au monde mythique ou fictionnel arabo-musulman et il les réactualise dans sa poésie. Ainsi il est important de souligner que non seulement le métier du poète est d’utiliser la langue, mais aussi de la définir par elle-même. Si on pense aux origines du soufisme, on peut conclure que la sagesse éternelle et universelle de la religion islamique passe dans le corps du poète par le don de sa plume; plus concrètement, selon Meddeb, c’est un privilège lié à l’utilisation du langage et à la narration d’une entêtante ​​​histoire.  

Pour ce qui concerne la deuxième, Assia Djebar, Chatti met en évidence la tension féconde entre les langues et les espaces. Dans les œuvres Femmes d’Alger dans leur appartement et La disparition de la langue française, on assite à une réflexion sur la langue. Dans le premier cas, la langue se trouve liée à une enquête sociologique sur les origines qui interroge et devient témoignage de la voix des femmes angériennes. Dans le deuxième cas, la narratrice s’interroge sur la question de la langue : est-ce que la langue de l’amour est le français, sa langue adoptive, ou l’arabe, la langue de l’enfance ? Les deux sont la réponse car chaque mot constitue une part de son identité. 

Pour conclure, en matière de littérature francophone, le paradigme « national-monolingue » est souvent mis en question. L’unité du monde ne peut pas exister car les caractéristiques de ce dernier sont le nomadisme, l’errance, le chaos et le tout-possible du langage [4]. In fine, l’originalité de ce collectif est d’argumenter en faveur d’une mondialisation culturelle contemporaine à travers une synthèse diachronique des littératures francophones.

  

Francesca Furini, Université Lumière Lyon 2/ Université de Bologne


[1] DEL FIOL, Maxime (dir.), Francophonie, plurilinguisme et production littéraire transnationale en français depuis le Moyen Age, “Travaux de littérature”, n° 35, Adirel, 2023

[2] MBEMBÉ, Achille “Dénationaliser la langue française” dans la revue Multitudes : https://www.multitudes.net/denationaliser-la-langue-francaise/

[3] BLANCHET, Philippe, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Éditions Textuel, 2016. 

[4] CHAMOISEAU, Patrick, “Sur la littérature-monde” Multitudes, vol. 45, no. 2, CAIRN, Mai 2011, p. 190. https://doi.org/10.3917/mult.045.0190.

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Fatima Zohra Rghioui, « Corpo utopico »

Traduction en Italien de Silvia La Bruna

Ho afferrato il senso del muro insuperabile che si erge tra il femminile e il maschile ancor prima di comprendere cosa fosse quella femminilità che mi era stata affibbiata sin dalla nascita. Da che ho memoria, ricordo i divieti tra me e i ragazzi, imposti affinché non mi avvicinassi a loro, non condividessi i loro giochi e non m’identificassi con loro. Era addirittura meglio diffidarne.

Evidentemente, si trattava di una classe di individui – non necessariamente superiore – che si imponeva con la forza e si distingueva per il poco rispetto nei confronti delle convenzioni sociali. Potevano violarle, queste convinzioni, e superare i limiti di ciò che era lecito per poter scoprire il mondo e padroneggiare quello spazio caratterizzato dalla diversità, dalla differenza e dal conflitto.

Anche quando giocavo a far finta di essere la moglie di una mia amica che aveva messo tra le cosce un bastoncino di legno – avevamo appena sei anni – non afferravo chiaramente la differenza tra il femminile e il maschile.

Poco dopo, forse quello stesso anno, avrei scoperto a cosa rimandasse quel bastoncino di legno, stavolta in carne ed ossa sul corpo di un compagno di giochi. Ma, ancor più forte di questa differenza, fu il divieto categorico di continuare a giocare con quel ragazzo.

La mia prima impressione dell’altro sesso, degli uomini, fu che fossero cattivi e minacciosi. Nessuno si prese il disturbo di spiegarmene la ragione in modo chiaro. E nessuno si preoccupò della traccia che questa macchinazione (se così la possiamo definire) mi avrebbe lasciato, né della paura che si è definitivamente radicata in me, com’è accaduto senza dubbio anche nel caso delle altre ragazzine.

Avrei afferrato le differenze fisiologiche presenti tra donne e uomini grazie ad una parte del programma scolastico cui l’insegnante aveva attentamente evitato di far riferimento nel corso dell’anno. L’ho scoperto da sola, all’inizio delle vacanze estive. Evento che si sarebbe rivelato determinante per quello che mi sarebbe successo in seguito. Capivo che il mio corpo avrebbe subito dei cambiamenti, ed ho iniziato ad amare le scienze che mi fornivano delle spiegazioni su quello che mi stava succedendo in modo perfettamente neutro, senza causarmi alcuna vergogna. All’età di circa dodici anni, ho scoperto qualcosa in più sui misteri di questo corpo, quando mi feci sorprendere – o forse no – dall’onda di piacere procuratomi dalle mie dita che ne esploravano curve.

Qualche mese dopo, avrei scoperto il sangue delle mestruazioni e il mio rapporto tormentato con quell’evento ricorrente, unita all’effetto –  a volte perturbante – degli ormoni sul mio umore e sulla mia salute, avrebbe avuto inizio. Grazie alla lettura, come sempre, ho imparato a conoscere i cambiamenti sugli altri: gli uomini. Se non fosse che loro non rappresentavano mai un argomento di discussione, nemmeno con le mie amiche. La discussione si limitava alle mestruazioni e i tormenti che ne derivavano, alla paura – una costante – degli uomini, al rischio di una gravidanza (indesiderata) e allo sguardo della società…

Ciò che mi è apparso evidente, sin dall’inizio, è che il mio corpo femminile – che si evolve e si trasforma – fosse la causa principale del divieto impostomi sul camminare liberamente per le strade la sera, che determinasse ciò che potevo o non potevo dire e come potessi vestirmi. È per queste ragioni che ho dovuto creare e preservare il mio giardino segreto. I miei pensieri liberati quel perpetuo controllo. Più tardi, avrei preso coscienza della lista di divieti che non faceva che allungarsi mano a mano che crescevo e finivo per scontrarmici: l’essere amato, l’indipendenza in relazione alla volontà del gruppo… Questi divieti hanno stabilito la superiorità di alcuni corpi su altri semplicemente in ragione di una specifica costituzione fisiologica e tutto ciò in nome della religione, della legge, delle tradizioni o degli usi e costumi.

Quello che mi risulta dalla relazione che ho intrattenuto con il mio corpo, è il perpetuo sentimento d’inferiorità e il timore del corpo dell’altro e della sua dominazione. Si tratta anche, al di là di ciò che gli altri permettano o meno, della mia necessità di andare al di là dei muri di questa prigione: non quella del mio corpo, ma quella generata dal mio corpo come risultato di discriminazione/sessismo, ingiustizia e oppressione.

Ciò che mi ha condotto alla scrittura, è precisamente questo spazio esiguo del corpo nel suo aver perturbato la mia relazione con il mondo al punto da sperar di poterla ricostruire e darle una nuova struttura. Ciononostante al momento – e senza dubbio questo stato si prolungherà sino a data da destinarsi –, la scrittura non è riuscita a riconciliarmi con il mio corpo. Non è riuscita a liberarmi da questa inquietudine e da questa prigionia del ciò che è o meno permesso.

Scrivendo, ma anche grazie a dei dibattiti letterari o con amici e amiche, ho realizzato non solo che non riuscivo a sbarazzarmi di questo pressante timore, ma che lo diffondevo. Io, che non ho mai osato pronunciare la parola titi (« seno »), che non l’ho nemmeno mai scritta, se non utilizzando il suo eufemismo in arabo standard, thady, che la spoglia di qualsivoglia connotazione sessuale. Allo stesso modo mi sono nascosta dietro l’ambiguo chay (« cosa »), alla sua notevole polisemia, al posto di thakhna (« figa, culo ») che non potevo assolutamente pronunciare. Avevo comunque introdotto dei soggetti che rimettevano in questione le rappresentazioni idealizzate ereditate dalla comunità: le relazioni sessuali, le prostitute, l’omosessualità…, ma non sono arrivata al punto di sovvertire la mia scrittura ancora bloccata nelle rappresentazioni dominanti in alcuni ambiti o, piuttosto, in alcune classi sociali, ovvero laddove la lingua si avvolge del velo della discriminazione in nome della virtù e del pudore.

Devo ammettere che non mi sono totalmente liberata dall’influenza del corpo nel quale mi sono ritrovata. In realtà, non mi sento parte della discussione sul cambiamento di genere (biologicamente assegnato) poiché mi sembra che la mia eterosessualità sia ponderata e che il mio corpo da donna non mi causi problemi. Ma questo corpo mi pone davanti delle sfide che rivelano le stigmatizzazioni legate al genere sul piano giuridico, (non parlo della dimensione religiosa della legge, non essendo praticante) in un paese ove la legge prevale su tutto, e sociale : i miei movimenti sul suolo pubblico sono dipendenti dalla reazione dell’altro, che non accetta il modo in cui sono vestita ad esempio, e dunque dalla mia capacità di decostruire le emozioni di paura e di inferiorità che mi invadono e di sbarazzarmi di quelle scorie di una morale fatta d’apparenze che sostiene soltanto il potere fallocratico, quello stesso potere che emerge nuovamente nella mia lingua e nel mio rapporto con il mondo. 

La mia necessità di cogliere meglio il rapporto con il corpo è sorta nel corso dei miei anni all’università nel mio percorso di studi sul genere. Non si tratta solamente del corpo materiale nel quale esistiamo, ma anche dei suoi prolungamenti o manifestazioni, in particolar modo attraverso la scrittura, soprattutto quando mi veniva spesso chiesto che tipo di letteratura scrivessi: letteratura femminile? Allora riflettevo sul fatto che nessuno avesse mai chiesto ad un uomo se lui scrivesse della letteratura maschile. Va da sé che ciò che viviamo, le persone che ci circondano, influiscono in un modo o nell’altro su ciò che scriviamo e sulla nostra maniera di farlo. Ma ne siamo sempre consapevoli? Elaboriamo consapevolmente la nostra identità a partire dalle nostre caratteristiche fisiologiche?

Ho voluto condividere questa inquietudine sul nostro rapporto ambiguo con il corpo con delle altre scrittrici e scrittori arabofoni da ogni parte del mondo. Il mio interesse si basava sullo scavare sotto la superficie liscia delle certezze apparenti o ostentate e sull’introdurvi un po’ di trouble attraverso il seguente questionario sottoposto ai volontari:

È il caso che ha determinano il corpo in cui ci troviamo a vivere; il corpo è un involucro che imprime il nostro essere nel mondo con le identità definite dalla società. Come interagisce la scrittrice/lo scrittore con questo corpo imposto? Si interrogano sulla loro relazioni con il loro rispettivi corpi? Possono scegliere d’intervenire per modellarlo, trasformarlo per mezzo della scrittura?

La scrittrice/lo scrittore ha la possibilità di creare il corpo di cui parla, il che conduce ad una forma di coesistenza nel quadro delle identità sessuali multiple. È una scelta? È possibile, in qualità di soggetto, abitare delle alterità alternative attraverso la scrittura?

Sin dall’inizio mi aspettavo che questo progetto avrebbe suscitato reazioni di ogni tipo e mi è apparso subito chiaro che fosse possibile giocare d’astuzia con le domande per evitare uno scontro frontale con il (concetto di) corpo.

La nostra relazione con il mondo si uniforma alla volontà del gruppo nel quale evoluiamo. E se non scegliamo la nostra identità fisiologica, non scegliamo nemmeno la società dove nasciamo e chi determina il nostro avvenire. È proprio quello che afferma Simone De Beauvoir quando diceva che non nasciamo donne ma lo diveniamo. Ciò che interferisce in questo processo di socializzazione è precisamente la struttura sociale patriarcale che non soltanto opprime le donne, ma nuoce allo stesso tempo anche agli uomini. Se solo lo sapessero!

Anzi, le teorie di genere ci insegnano che è la società che ha esercitato la scelta imperniata sul divenire uomo o donna. Judith Butler pensa che l’ostetrica, o la dottoressa, non appena annuncia che il neonato è un bimbo o una bimba, ne determina l’avvenire, il sesso e ciò che sarà nella società. Già da Karl Marx, è divenuto chiaro che il corpo (l’essere umano) è un produttore di valore nel settore economico e che il capitale lo tratta di conseguenza come uno strumento di produzione; Foucault, dal canto suo, mostra come il potere intervenga nella formazione del corpo e nella sua trasformazione.

Il corpo non è una componente neutra, non soltanto in termini di possibilità e di diritti che ci garantisce in funzione di ciò che la società definisce, ma anche in base al trattamento preciso che ci è imposto dalle autorità che ci governano: lo Stato, per esempio, allarga o restringe a proprio piacere il diritto delle donne di disporre liberamente del proprio corpo oppure definisce la parte di eredità che una persona otterrà in funzione del genere del proprio corpo.

Sono riconoscente verso quelle scrittrici e quei scrittori che hanno accettato di sottoporsi a questo esercizio d’introspezione. Quando ho contattato loro, il mondo aveva appena vissuto quello strano stato di emergenza derivante dal lockdown globale a causa della pandemia del Covid19. Era chiaro, per me almeno, che il lockdown ci metteva in una situazione di confronto con il nostro corpo, non soltanto sul piano della salute (come curarlo per sopravvivere?), ma era stato anche il momento della scoperta della nostra vulnerabilità innanzi a un organismo invisibile che ha completamente sconvolto le nostre vite. Fu anche il modo per scoprire una nuova temporalità che si rivelò vantaggiosa per un incremento delle adesioni.

Non fui sorpresa infatti quando cominciai a ricevere delle scuse che portavano avanti l’impossibilità di scrivere in ragione della desolazione in cui i e le partecipanti erano stati e state sommersi e sommerse a causa della pericolosa contingenza! Il corpo è la sola realtà materiale che attesta e rende la nostra esistenza evidente nel mondo. Queste scuse si sono aggiunte ad altre relative alla natura stessa del soggetto. Perché il confronto con il corpo non sembra quasi mai senza conseguenze. Può darsi che ciò derivi dall’educazione che impone delle reticenze persino a delle autrici e degli autori che comunemente riteniamo essere sovversive e sovversivi. Altri hanno semplicemente ritenuto inutile rispondere a questo scambio, senza il minimo commento.

Fu una esperienza utile per realizzare ciò che la semplice proposizione di questo soggetto produceva sulle persone, tanto su coloro che hanno partecipato che su coloro che non hanno mai risposto. Già da principio, mi ero preoccupata di includere scrittrici e scrittori dalle più disparate sensibilità ideologiche. Auspicavo ad uno scambio di un grande ventaglio di generazioni e orientamenti intellettuali. Del resto, quale che sia la somma dei partecipanti, avrebbe comunque rappresentato una parte infima – statisticamente parlando – della rappresentanza necessaria in vista di una valutazione del rapporto tra le scrittrici e gli scrittori arabofoni e il loro corpo.

Nonostante ciò, la mia ambizione primaria si è in qualche modo realizzata poiché il tema ha aperto un dibattito in seguito alla pubblicazione del collettivo in episodi del giornale Al-Ittihad al-ichtirak al punto che altre scrittrici e altri scrittori hanno infine manifestato il loro interesse nel partecipare al dossier.

Non ho intenzione di analizzare il contenuto delle partecipazioni che ho ricevuto. Non è mai stato questo il mio obiettivo. Ho semplicemente cercato di farci ricongiungere in occasione di questo momento intimo per evocare il nostro rapporto con il corpo. Spetta agli/alle psicologi/psicologhe, ai/alle sociologi/sociologhe et ad altri/altre antropologi/antropologhe occuparsene ormai.

Rinnovo i miei ringraziamenti a tutte le persone che hanno preso parte a questo confronto sul corpo e la soggettività, la società e la scrittura. Ho dovuto rinunciare al desiderio di leggere le rivelazioni intime, per cessare di vedere attraverso i testi che ho ricevuto la mia nudità, il corpo in cui mi sono trovata e la relazione necessaria e esistenziale che intrattiene con questo mondo.

Note:

Le texte original en arabe de Fatima Zohra Rghioui a été publié le 1er juillet 2020 dans Al Ittihad Al Ichtiraki à Casablanca.

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Commentaire du poème “Rêves” de Abdellatif Laâbi par Mathilde Autié

Commentaire du poème “Rêves” de Abdellatif Laâbi par Mathilde Autié

Rêves

Dans mon réduit

je me suis amusé à ranger

mes idées

à faire le tri dans mes rêves

En voici quelques uns

que j’ai d’abord hésité à garder :

Jouer à la roulette russe en compagnie de Dostoïevski

Aimer sans que le désir y soit pour quelque chose

Me réveiller un jour parlant toutes les langues du monde

Avoir des ailes, pas pour voler, juste comme parure…

Voir G.W. Bush traduit devant un tribunal international de justice

Libérer les arbres de leur immobilité…

Ecrire un premier livre

Acquérir une toque d’invisibilité

Faire une apparition au mariage de mon arrière-arrière-petite-fille ou petit-fils

Découvrir la source du mal

Jouer à la perfection de la cithare…

Rester assis seul dans le désert sept jours et sept nuits durant

Boire ce qui s’appelle boire, sans fumer

Serrer la main de Nazim Hikmet

Pêcher à la ligne les poèmes des peuples disparus…

Faire pousser un magnolia dans le jardin de la maison que je n’ai pas eus

Attendre à la porte de l’école la dernière de mes filles nées et la raccompagner à la maison

Traduire Dieu et moi de Jacqueline Harpman et en faire un best-seller dans le monde musulman

Dire à ma mère, de son vivant: Je t’aime

Extraire les balles qui ont troué le corps de Che Guevara, refermer ses blessures, lui caresser le front et lui murmurer en toute confiance: Lève-toi et marche!

Persuader Sisyphe qu’il a été victime d’une erreur judiciaire

Faire aboyer le mot chien (n’en déplaise au poète ami)

(extrait de L’arbre à poèmes. ANthologie personnelle 1992-2012, Poésie-Gallimard, 2016, p. 194-196)

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“Lectures féministes et postcoloniales”. Rencontre en visioconférence avec Hourya Bentouhami-Molino dans le cadre de l’atelier Recherche appliquée du master Genre, Littératures, Cultures (Université Lyon 2)

Hourya Bentouhami est maîtresse de conférences en philosophie à l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Ses recherches portent sur la non-violence et la désobéissance civile dans une perspective féministe et postcoloniale.  Elle abordera pendant la rencontre du 5 mars (10H00 à12h00) la question de ce que l’approche féministe et postcoloniale change à nos lectures, à notre corpus et à nos manières de (re)lire. 

Pour assister à la conférence en direct, suivre le lien Zoom. L’accès est gratuit et ouvert à toutes et à tous mais la condition est de s’inscrire avec Nom et Prénom.

Touriya Tullon vous invite à une réunion Zoom planifiée.

Sujet : Conférence de Hourya Bentouhami-Molino
Heure : 5 mars 2021 10:00 Paris

Participer à la réunion Zoom
https://zoom.us/j/93139394008?pwd=RFhlYkFqWFN1eWhGU3lWYmJOL3JLZz09

ID de réunion : 931 3939 4008
Code secret : 0shL7K

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Entretien avec Hélène CELDRAN du Collège universitaire d’Østfold à Halden en Norvège

Le jeudi 8 octobre, à 19 :00 (Webinaire, plateforme Zoom)

L’entretien sera mené par Esma Gaudin, docteure en littératures francophones et présidente de l’association Coup de soleil, et abordera les questions du traitement de l’Histoire dans la littérature algérienne, celles de la mémoire  et de  la transmission à travers les travaux de  recherche entamés par Hélène Cedran sur les relations entre Pieds-noirs et Algériens . Il sera question aussi de l’expérience de traduction du livre : Algeriske erfaringer : Utvikling med egne krefter de Egil Magne Hovdenak qui raconte les années algériennes d’un objecteur de conscience norvégien.

Hélène Celdran

Hélène  CELDRAN est  maitresse de  conférence et  chercheuse au Collège universitaire d’Østfold à Halden en  Norvège. Elle possède un Doctorat en littérature française de l’Université d’Oslo et a travaillé pendant plusieurs  années dans l’édition .  Elle est  aussi traductrice norvégien/ français. En utilisant l’anthropologie religieuse de René Girard, Hélène  CELDRAN a étudié  la représentation des phénomènes de violence collective chez Barbey d’Aurevilly ( dont la sorcellerie et les rumeurs).

La recherche actuelle de  Hélène  CELDRAN porte très précisément sur l’Histoire et à la littérature algériennes, et en plus de  ses enseignements dans ces domaines, elle travaille sur plusieurs  projets de recherche : la représentation des relations entre Pieds-noirs et Algériens ainsi que  la traduction d’un ouvrage sur la guerre d’Algérie .

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Abdellah Taïa: “Soudain, je suis dans un océan d’amour”, rétro-traduction de Linnéa Johansson.

Linnéa Johansson

Linnéa Johansson, étudiante de l’Université de Linnaeus, de passage à Lyon où elle effectue un stage de formation, a mis à profit le temps du confinement pour rétro-traduire un texte de Abellah Taïa, paru dans un journal suédois1. Qu’est-ce que la rétro-traduction? C’est la traduction d’un texte traduit à rebours vers sa langue source, en l’occurrence le français. Ce n’est ni une traduction ni une retraduction, bien qu’elle s’en approche, mais une traduction à rebours. Généralement, seuls les textes dont l’original a disparu sont rétro-traduits mais cela peut être aussi une expérience de réécriture.

Je suis seul. Le monde se retire. Le monde s’éloigne. L’air est différent. Mais le ciel est toujours le même, un peu plus pur peut-être. La respiration de la Terre a changé : je suis conscient de chaque souffle, beaucoup trop conscient. C’est lourd. Très lourd. C’est peut-être la dernière fois. Car au fond nous sommes tous malades maintenant. Malades de trop d’égoïsme, trop d’aveuglement, de libéralisme et de capitalisme. Nous sommes tellement suicidaires ! Nous aurions besoin de réconfort, et de demander pardon à cette planète que nous maltraitons chaque jour.

Comme l’écrivain suédois Stig Dagerman l’a écrit, notre besoin de réconfort est insatiable. Seuls, nous nous tenons debout. Seuls, nous tombons. Seuls, nous perdons. Nous assistons à des meurtres, aux conséquences catastrophiques du passé. Notre passé. Le passé de l’humanité, bien sûr. Cela s’est passé récemment et pourtant c’est si destructeur, si malheureux, un tel crime.

Nous sommes punis. Pas par les dieux. Non. Les dieux n’existent pas. Nous sommes punis par nous-mêmes, par nos propres mains sales.

Je philosophe. Je suis seul. Enfermé entre les murs de mon petit logement à Paris. 20 mètres carrés. Dans le quartier de Belleville. Au fond du monde et au fond de moi. Je ne panique pas. Non, quelque chose au fond de moi a pris le relais. Je ne déprime pas. Fais tout pour garder le moral. Mais je vois tout, en ce moment, tous nous voyons tout. La vérité est là, dévoilée, distincte, claire, mais nous n’osons pas trop en voir. Nous nous brûlerions. L’humanité peut s’effacer complètement si nous l’obligeons à tout admettre.

Je pars en vrille. Mes pensées s’envolent loin, plus loin que d’habitude. Et les images de la télé paraissent datées, elles viennent du passé, elles ne disent rien sur le présent. Elles ne disent rien sur l’âme. Les âmes. Seulement des images à consommer rapidement et à oublier. Je ne veux pas voir. Je veux me souvenir. Du mal que moi aussi j’ai fait.

Je ne suis pas innocent. Moi non plus. Moi non plus.

Personne ne me réconfortera. Oui, mon petit Abdellah, regarde, oui vas-y : c’est la fin.

Ce n’est ni une crise de panique ni l’angoisse habituelle, non, c’est une autre partie de moi qui commence soudainement à parler. Cette voix fait un sermon, m’accuse, dit que je suis si petit, si complètement insignifiant. La voix ne me laisse pas, elle rabâche, insiste. Et la nuit, je me redresse en dormant et commence à parler. Mais qui parle ? Moi ? Non. Oui, c’est moi. Comme dans un film de David Lynch, comme dans les corps de certaines marocaines possédées, la vie devient soudainement noire et on franchit rapidement un point de non-retour : les fantômes et les vampires existent. Les voix ne mentent jamais et nous sommes tellement coupables. Quelqu’un doit revenir pour nous juger.

Notre juge en ce moment s’appelle le Coronavirus.

Je crois que j’ai de la fièvre. Mais non, misérable petit hypocondriaque, tu n’as rien, seulement des frémissements parcourant le corps entier parce que tu n’as pas mis les pieds dehors depuis trois semaines. Tu restes allongé toute la journée, tes muscles en ont assez, ils veulent bouger et toi, tu n’écoutes pas. Oublie tes petites misères et tes peines d’être too much sensible. Oublie. Oublie. Tu n’es pas seul au monde. Et si tu meurs, ça ne fait rien. Tu n’as rien fait non plus. Tu as contribué à la catastrophe et n’as pensé qu’à ton propre confort dérisoire. Tu te penses généreux, solidaire, intelligent, non, réveille-toi. Il existe d’autres personnes.  D’autres qui sont vraiment exposées et qui n’ont pas de voix. Elles ne sont pas si loin de toi, ces personnes. Tu les ignores toi aussi, tu ne regardes pas, tu fais semblant, tu ne fais rien pour sauver ces autres qui tombent depuis longtemps, au Maroc et en France, au cœur de Paris, la grande, belle, cruelle capitale. Pendant que toi, tu joues encore à l’auteur et que tu dis que ta voix est si importante. Elle ne l’est pas. Tu m’entends ? Pas particulièrement. Arrête tes lamentations et tes histoires à faire pleurer. Sors. Mets une écharpe autour de la bouche et du nez. Et sors de l’appartement. Promène-toi. C’est un ordre. Sors regarder le monde, vide, triste et terrorisé. Vas-y. Montre-nous ce que tu oses, ce que tu vaux.

Autre machine à laver. Crédits photos Touriya Fili-Tullon

Je suis à la laverie automatique. C’est vide. Seulement moi en face des machines. Des caméras discrètes qui enregistrent tout, surveillent tout. Mes vêtements sales qui sont lavés. Je les vois tourner en rond. Ça tourne. Et je les imite, je suis le mouvement. Je ne suis plus moi-même. Mais je n’ai pas mal au cœur. J’attends.

Soudain, je me trouve dans un océan d’amour.

Une femme africaine, grande, très fatiguée, prématurément âgée, habillée comme en Afrique, écharpe jaune couvrant le visage, entre dans la laverie automatique. Elle traîne trois valises pleines de linge sale. Trois valises énormes.

Bonjour. Je réponds à sa salutation, à sa voix. Et à son corps. Et à la misère que ce corps respire. Une misère qui tend la main en disant : Viens, je suis comme toi, exactement comme toi. Dans la même terreur.

Cinq mètres nous séparent. La distanciation sociale est plus que respectée.

La femme africaine reprend son souffle, ouvre toutes ses valises. Ce ne sont pas que des vêtements : il y a aussi beaucoup de couvertures, de taies d’oreiller et de draps.

Cette femme s’occupe d’une grande famille. Cette femme est pauvre. Et elle n’a pas de machine à laver chez elle. Pour moi, c’était un choix de ne pas en installer une dans l’appartement. Pas pour elle. Ce n’est pas la même chose.

Je devrais peut-être partir. La laisser tranquille. Mais non, je ne pars pas.

 La vie, là, juste devant moi, me paraît plus importante. Je voudrais en voler une parcelle. Je ne vais rien dire à la femme. Et d’elle, je recevrai peut-être un peu de réconfort.

La femme, la mère, la maman, une Oum d’où nous venons, que j’ai quittée, avec sa vie pénible, ses victimes innombrables que nous n’arrivons plus à voir.

Une migrante africaine qui, avec difficulté, trouve un équilibre entre ses devoirs et le racisme auquel elle est exposée en France. Une femme africaine en difficulté au temps du corona.

Elle met de l’argent dans quatre machines. Trois commencent à tourner mais la quatrième ne marche pas.

Que faire ? Elle me regarde. Je sais. J’appelle le numéro écrit à l’entrée. Une voix qui dit : Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué.

Je le lui dis. Ses yeux répondent. Elle va commencer à pleurer. Elle se reprend. Le monde est tellement injuste. Elle essaie d’ouvrir la machine. En vain. Elle est verrouillée. Qui appelons-nous maintenant ? Qu’allons-nous faire?

Nous restons là. Nous attendons.

La femme africaine vacille. Son désespoir.

Je la regarde de loin.

Il n’y a pas de réconfort.

Nous restons paralysés. Ça ne marche pas. Et comme par hasard, c’est elle qui en est frappée : la plus vulnérable, la plus discriminée.

Je ne peux pas m’approcher d’elle. Lui prendre la main.

Nous attendons. Toujours.

Vingt minutes plus tard. Un miracle. La machine commence à tourner. Soudainement. Ça tourne en rond.

Dieu existe.

Elle a raison. Elle sait. Pas moi.

  1. Plötsligt är jag i en ocean av kärlek, Dagens Nyheter, 21 avril 2020 []
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Tous mes départs (fiction) suivi de La poétique du recueil et la fonction de la fenêtre dans Femmes d’Alger dans leur appartement d’Assia Djebar, par Wahiba Khiari.

Tous mes départs: dans chacun de ces textes, une narratrice remonte le temps pour revisiter les lieux qu’elle a connus depuis son enfance à travers les départs qu’elle a faits à différentes périodes de sa vie. Chacun de ses départs est une tentative d’affranchissement. Et entre les nombreux départs qui libèrent, reviennent des lieux de mémoire, aussi bien réels qu’imaginaires.

On peut lire ici le Travail présenté par Wahiba Khiari en vue de l’obtention de LA MAÎTRISE ÈS ARTS (Études françaises, cheminement recherche-création), sous la direction de Nathalie WATTEYNE (Univ. Sherbrook)

Wahiba Khiari est née à Alger. En 1997, elle quitte l’Algérie pour aller vivre en Tunisie, où elle a enseigné, écrit et travaillé en librairie. En 2015, elle s’est installée au Québec pour faire une maîtrise en création littéraire à l’Université de Sherbrooke. En 2010, elle obtient le prix Senghor pour son premier roman Nos silences Elyzad, Tunis, 2009), (XYZ, Québec, 2018).

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A lire en ligne, un numéro “spécial” de la revue Apulée: Les droits humains

N°5 revue Apulée: Les droits humains

En cette période de crise sanitaire et de confinement, la revue Apulée offre gracieusement la lecture de son numéro 5: “Les droits humains”, ( du mois mars 2020).  Dans la riche matière de numéro, un dossier coordonné par Kenza Sefrioui y est consacré à Edmond Amran El Maleh.

Lire en ligne le n° 5 de la revue Apulée Les Droits humains

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De quelques revues francophones: instances de légitimation et renouvellement de la critique.

Il s’agira de sensibiliser les jeunes chercheur.e.s la manière dont une revue se transforme en organe de légitimation: sélection des thèmes et des corpus, choix des présupposés épistémologiques, constitution des comités scientifiques, lecture en double “aveugle”, etc. Symétriquement, on apprendra aussi comment une revue acquiert elle-même cette légitimité : classement international, autorité, diffusion, réseaux.

Journée d’études du 23 mars 2020, à l’Université Lyon 2

Axe de recherche du laboratoire Arts et Littératures : XX-XXI: Enjeux contemporains de la critique et de la théorie.

Les difficultés réelles auxquelles sont confrontées les revues n’ont d’égal que la détermination de celles et ceux qui persistent à y croire.  Ces difficultés se multiplient lorsqu’il s’agit de faire vivre une revue de type académique, qui vise un public forcément confidentiel. De plus, comme pour l’ensemble des publications en papier, les revues ont, elles aussi, été affectées par les nouveaux usages induits par les technologies numériques. Celles-ci ont même fait partie des premiers supports à être mis en ligne. Cette nouvelle façon de diffuser les contenus scientifiques a obligé les maisons d’édition, les rédacteur.ice.s en chef ainsi que les auteur.e.s, à repenser leur pratique éditoriale et à s’adapter à un nouvel environnement numérique : de nouveaux modèles économiques ont vu le jour et de nouveaux canaux de transmission ont émergé. Ces nouvelles technologies numériques ont-elles été bénéfiques aux revues ou au contraire leur ont-elles nui en les diluant dans une immense offre numérique mondiale, où seules les puissantes structures, surtout anglophones, occupent les premières places ? Comment les éditeur.ice.s de revues francophones (en particulier celles spécialisées dans les sciences humaines et sociales) se sont-illes organisé.e.s pour donner plus de visibilité à leurs publications ? Comment les auteur.e.s, qui ont vu se multiplier les offres de publication en ligne, ont-illes réagi aux nouveaux enjeux éditoriaux ? Et Enfin comment les structures éditoriales publiant des revues se sont-elles organisées pour faire face à cette nouvelle réalité?

L’intérêt de proposer une journée d’étude autour des revues académiques est double: d’abord, présenter aux étudiant.e.s l’occasion de discuter avec des responsables de publications qui peuvent rendre compte des coulisses d’un numéro de revue; ensuite réfléchir à l’importance des revues dans la structuration d’un champ littéraire, notamment quand il s’agit d’un champ aux contours aussi instables que celui de la francophonie littéraire.  

Il s’agira aussi de sensibiliser les jeunes chercheur.e.s la manière dont une revue se transforme en organe de légitimation: sélection des thèmes et des corpus, choix des présupposés épistémologiques, constitution des comités scientifiques, lecture en double “aveugle”, etc. Symétriquement, on apprendra aussi comment une revue acquiert elle-même cette légitimité : classement international, autorité, diffusion, réseaux.

Les stratégies et les procédures de reconnaissance sont multiples dans le champ littéraire «francophone » et la critique académique en représente une instance singulière: établissement d’un corpus, rapport au canon (même en adoptant parfois la posture de la marginalité).

Quels critères de légitimation sont à l’œuvre dans la critique/recherche académique ? selon quelles modalités énonciatives et théoriques aussi (chaque approche entraînant une nouvelle forme de normativité scientifique) un discours a pu se constituer comme « savoir » légitime sur cette littérature qui ne cesse pourtant de s’interroger sur la cohérence de son champ?

Par ailleurs, comment les revues se transforment également en instance médiatique? S’agit-il d’une fabrique de l’écrivain.e ? avec quelles stratégies de patrimonialisation ? quels espaces sont préservés pour accueillir l’innovation? 

En quoi est-ce que la théorie y rejoint-elle la critique ? s’agit-il d’une critique de la critique (métacritique) ? Quelles images de la francophonie littéraire ? quels rôles : transmission, médiation, déconstruction ? Se pose aussi la question de la portée internationale des revues et, de fait, des différentes postures critiques caractéristiques de chaque tradition critique dans chaque langue et contexte national au sein duquel une revue intervient. On ne juge pas de la même manière et par le truchement des mêmes expert.e.s un article provenant du monde universitaire postcolonialiste américain rédigé en anglais et un article en français. L’internationalisation de la recherche et des lectorats induit une pluralisation des approches critiques au sein de l’appareil évaluatif des revues. 

Les revues académiques qui seront présentées pendant cette journée sont: Horizons/théâtre (PUB), Expressions maghrébines (CICLIM et Université de Tulane) et Francofonia (Université de Bologne), La Vie des idées (Collège de France), L’Insensé (site collectif).

En jetant un éclairage latéral sur le fonctionnement des revues académiques, c’est aussi un retour sur la constitution des savoirs et de leur transmission qui est visé. (Le mot savoir est entendu en tant qu’ensemble de discours dont il n’est pas question de juger du fondement de manière normative). En outre, la question du discours sera articulée à celle des réseaux et à leur rôle dans l’élaboration de poétiques partagées.  

Enfin, d’autres revues non académiques seront présentées par des chercheur.e.s et des étudiant.e.s. Cette journée, qui articule recherche et formation, implique également des étudiant.e.s ERASMUS en échange à l’U. Lyon 2 dans le cadre de la convention de la collaboration avec l’U. de Bologne. Un atelier de formation animé par les participant.e.s permettra de répondre aux questions sur la rédaction d’un article de revue.

Bibliographie indicative

Aron, Paul, « Les revues littéraires, média privilégié de l’identité culturelle ? », dans L’Identité culturelle de la Belgique et de la Suisse francophones. Actes du colloque international de Soleure (juin 1993), sous la direction de Paul Gorceix, Paris, Champion, 1997, pp. 108-120.

Bourdieu, Pierre, Les règles de l’art. Structure et genèse du champ littéraire. Paris : Seuil, 1992.

Bureau, Sylvain, Petite revue sur la revue de littérature à l’usage des candides. Le Libellio d’AEGIS, 2011, 7 (4 – Hiver), pp.65-73.

Maingueneau, Dominique, Trouver sa place dans le champ littéraire. Paratopie et création, Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan, « Au cœur des textes », 2016.

Vuelta, Nieves Ibeas et Gaspar Galán, Antonio, « Discours et légitimation », Carnets [En ligne], Deuxième série – 9 | 2017, mis en ligne le 31 janvier 2017, consulté le 21 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org.acces.bibliotheque-diderot.fr/carnets/2063


Organisateurices 

-Equipe Passages Arts et littératures : XX-XXI.

-Equipe CICLIM (Coordination internationales des chercheur.e.s sur les littératures maghrébines)

-De l’Université Lyon 2 :

Sarah Al Matary (MCF U. Lyon 2)

Touriya Fili-Tullon (MCF U. Lyon 2)

Marie-Jeanne Zenetti (MCF U. Lyon 2)

Valérie Orlando (professeure Littératures francophones)

Elena Donati (étudiante U. Lyon2/ U. Bologne)

Jacopo Caccin (étudiant U. Lyon2/ U. Bologne)

Lyna Drici (étudiante U. Lyon2)

-De l’ENS de Lyon : Noémie Cadeau (étudiante ENS Lyon)

invité.e.s: 

Maria Chiara Gnocchi <[email protected]

Edwige Tamalet : [email protected]

Omar Fetat: [email protected] 

Jérémie Majorel [email protected]

Sarah Almatary [email protected]

Najet Laïb: [email protected]

Livraison Revues (Catherine Goffaux)

Partenaires

Université Lyon

Université Bordeaux

Université de Grenoble

Coup de soleil  

Contact: [email protected]

Modalités de participation: 

Frais de participation: 20 euros pour couvrir les frais du repas de midi. 

Gratuité pour les adhérent.e.s de la CICLIM. 

Transport et frais de séjour à la charge des participant.e.s. 

Mise en avant

Entretien avec Jeanne Fouet-Fauvernier

Lisa Frankel et Léonie Soula

Écritures de la survie en milieu carcéral,
Autobiographies de prisonniers marocains des « années de plomb »
in Études littéraires maghrébines, n°23

L’autrice Jeanne Fouet-Fauvernier 

Jeanne Fouet-Fauvernier est l’ancienne Présidente de la Coordination Internationale des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines. Elle est professeurs agrégée de Lettres Hors classe retraitée et Docteur de l’Université de Franche-Comté. A la fois titulaire d’une licence d’Histoire et d’une maîtrise de psychologie clinique, elle était enseignante en Classe Préparatoire aux Grandes Écoles à Montbéliard. Enseignant de même à l’IUFM de Franche-Comté, elle y assurait également les fonctions de Professeur associée, en pratiquant encore l’enseignement de la littérature dans des classes du secondaire et de BTS en lycée. Aujourd’hui, elle assure toujours des fonctions de jury aux Concours Communs Polytechniques. 

Outre l’ouvrage mentionné ci-dessus, elle est l’auteur d’autres livres : Driss Chraïbi en marges (Paris : L’Harmattan, 1999), La Mère du printemps (l’Oum-er-Bia) de Driss Chraïbi, Etude pédagogique (Paris : L’Harmattan, 2008). Elle a également rédigé un nombre important d’articles parus notamment dans L’Ecole des Lettres, Etudes littéraires maghrébines, Interculturels francophonies, Etudes Francophones et Expressions maghrébines. Elle a également participé activement à des communications et conférences internationales portant sur la littérature francophone maghrébine. 

L’ouvrage

C’est avec une approche anthropologique que Jeanne Fouet-Fauvernier a choisi d’interroger les moyens développés par les prisonniers marocains afin d’assurer leur survie. Les nombreux témoignages qu’elle étudie ouvrent un nouvel angle sur l’histoire contemporaine, d’autant plus par leur rareté. Elle questionne l’humain à travers les représentations de l’horreur, à la fois singulières et collectives, issues de l’expérience carcérale. 

« Comment ces individus, victimes d’une incarcération impitoyable et destinée à les mettre lentement à mort, sont-ils parvenus à survivre jusqu’à leur élargissement ? » ( introduction, Jeanne Fouet-Fauvernier ) 

I) Questions générales sur la littérature de témoignage et le travail préalable à l’écriture du livre 

 Comment pensez-vous l’appellation « littérature de témoignage », est-ce que c’est une bonne façon de raconter ? 

Jeanne Fouet-Fauvernier (JFF) :

J’utilise le terme de littérature au sens purement étymologique : « ce qui est écrit ». À l’exception d’un témoignage, les textes présentés n’ont pas d’ambition esthétique. 

L’un des objectifs fondamentaux du témoignage est – pour ceux qui témoignent – de parvenir à faire part de son expérience avant de mourir. Or, s’ils avaient pu le faire à l’oral (sous forme de récits faits à leurs proches, par exemple) ou se confier à des relais journalistiques, passer par l’écrit est une manière d’assurer une pérennité à leurs discours. Il y a donc une volonté de communiquer son expérience et d’en laisser une trace. 

Votre ouvrage recense plus d’une dizaine de témoignages (par exemple, les deux récits des frères Bourequat, plusieurs témoignages de militaires – Driss Chberreq, Ahmed Marzouki…). Comment vous êtes-vous retrouvée dans toute cette multiplicité d’écrits ? 

JFF :

Ce travail a demandé plusieurs années. Je me suis posé beaucoup de questions de méthodologie et ai effectué un gros travail de recensement de témoignages carcéraux, notamment écrits par des militants politiques. 

En définitive, les témoignages retenus sont ceux d’ex prisonniers qui n’avaient pas pour volonté de changer le monde, qui n’avaient pas de véritable engagement avant les évènements ayant conduits à leur incarcération, ou qui n’avaient pas songé à s’opposer à ce qui se passait sur place.

En 2013, lors d’un colloque à Beyrouth, la question de la méthodologie a été l’objet de mon exposé. Je me suis surtout demandé : comment classer et comment exploiter ce classement ? 

Par ailleurs, j’étais en contact avec certains des témoins, tels que A. Marzouki ou R. Oufkir, et j’ai cherché à exploiter le mieux possible ce qu’il m’ont transmis.  

Dans les faits, comment êtes-vous parvenue à organiser et situer ces témoignages au sein d’une histoire dont la connaissance n’est que partielle et partiale ? 

JFF :

L’approche historique a été fondamentale. J’ai d’abord procédé par recoupements et me suis basée sur de nombreuses sources aussi bien historiques que journalistiques ou littéraires. En outre, mes nombreuses lectures m’ont aidée. 

La méthodologie employée part d’une réflexion sur la méthodologie de l’historien. Cette approche historique a été facilitée par mes études dans cette discipline (licence d’histoire). Par ailleurs, j’ai toujours été fascinée par la rigueur des recherches historiques, des recherches qui se basent sur des sources et qui laissent de côté la reconstruction fictionnelle. 

La plus grosse difficulté que j’ai rencontré résidait donc dans la recherche de sources, ce qui était compliqué au vu de l’histoire officielle, parfois mensongère. J’ai beaucoup eu recours à des ouvrages. En outre, je suis assez familière du Maroc dans la mesure où j’y ai vécu (de 1954 à 1968) et où j’ai gardé des liens avec des personnes résidant là-bas. Mes discussions avec ces personnes et mes voyages au Maroc, par la suite, m’ont permis d’établir une communication directe avec les Marocains. Je souligne, à ce titre, qu’il est très important d’aller sur place pour faire une sorte « d’état des lieux ». 

Pour revenir sur l’aspect méthodologique, je dirais que je considère les domaines que j’explore comme complémentaires (anthropologie, littérature, histoire). J’ai tenté ici de faire une synthèse des différentes sciences humaines que j’avais pu côtoyer pour les mettre au service du corpus. 

Le but était multiple : réfléchir sur la condition humaine, faire connaitre au public qui l’ignore l’histoire d’un pays avec lequel la France entretient un ensemble de relations – mais avec une certaine opacité par rapport à ce qui se passe en réalité sur place. 

En outre, j’ai pour ambition de contribuer à faire de l’archive (« archives de la répression au Maroc »), dans la mesure où on ne trouve pas d’archives officielles du ministère de l’Intérieur (ou des Affaires étrangères) au Maroc ! 

Ces témoignages sont autant d’éléments qui font partie de la construction d’un récit historique qui reste à écrire. J’apporte ainsi ma pierre à l’édifice. 

II) Questions portant sur la forme spécifique du livre : la démarche entreprise pour étudier les textes 

Pourquoi avoir choisi de regrouper tous ces témoignages : cela renvoie-t-il à une volonté totalisante, ou s’agit-il davantage de rendre hommage à toutes les victimes concernées qui se sont exprimées ? 

JFF :

Les deux ne sont pas incompatibles. Dans les faits, j’ai découvert peu à peu de nouveaux ouvrages traitant de l’expérience carcérale en me mettant à lire sur le sujet. Regrouper tous ces témoignages ne partait pas forcément d’une volonté totalisante au début, mais au fur et à mesure du travail, cette dimension est sans doute apparue.  

Pour les témoignages des militaires, celui de Marzouki était le premier connu. Mais l’un a amené l’autre, comme un fil qu’on déroule. J’ai essayé de rassembler tout ce qui était disponible dans le domaine qui m’intéressait. 

Enfin, il y a un véritable devoir de parler de tous ces ouvrages : pourquoi choisir un témoignage d’un membre de la famille Oufkir et pas celui d’un autre ? On n’a pas le droit de faire de choix. Aucune expérience n’est la même et chacun a sa façon de la vivre et d’en parler. Ne pas effectuer de sélection a trait à une certaine honnêteté intellectuelle. 

Pourquoi avoir préféré séparer les témoignages et les organiser de façon chronologique (à l’exception du premier de la dernière partie) plutôt que d’avoir recours à un plan davantage thématique ? En effet, lors de la description de l’expérience à Tazmamart, plusieurs grands thèmes ressortent : la foi et le rapport à la métaphysique, la parole, la fraternité, la dégradation physique… Les deux plans auraient peut-être fonctionné, pourquoi avoir choisi celui-ci ? 

JFF :

Dans le cas d’un ouvrage thématique, le public a déjà en tête des noms d’auteurs, des écrits nombreux et une connaissance du thème traité (c’est le cas lorsqu’on parle des témoignages des victimes d’incarcération nazie par exemple). 

Or, personne ne connait les écrits d’incarcération de Marocains. Selon moi, chaque texte devait avoir sa part. Je n’ai pas choisi de plan thématique pour que chacun de ces textes fasse l’objet d’une entrée propre et spécifique. 

Pourquoi, dans quel but, chercher une forme de littérature chez ces « non-écrivains » ? 

JFF :

Il y a peut-être un « tic » de la part de quelqu’un qui est spécialiste de l’analyse des textes !

Il faut d’abord noter que les messages auctoriaux paratextuels renseignent énormément sur les contenus. J’ai donc prêté beaucoup d’attention au choix des titres, des intertitres et des dédicaces dans la mesure où ils disent des choses sur le projet du texte.

Mais je n’attribue pas de valeur esthétique supérieure à l’un plutôt qu’à l’autre. 

L’exception parmi tous ces témoignages est sans doute celui d’Aziz Binebine, Tazmamort : j’ai personnellement été charmée par la qualité de la rédaction de son texte. Ce témoin a, en l’occurence, mis son expérience de la lecture au service de son écriture. 

Pourquoi tenez-vous à cette expression que vous avez empruntée de « boîte à outils » pour évoquer les moyens de survie des prisonniers ?

JFF :

C’est simple, je crois que cette expression condense ce qu’est l’homme : une main et un cerveau. 

III) Le rapport entre le témoignage et l’histoire

Que pensez-vous de cette réhabilitation assez contemporaine de la littérature dans l’étude historique ? 

JFF :

Les rapports entre littérature et histoire sont historiquement datés, très anciens. Ils ne formaient qu’une seule discipline, les Belles Lettres, jusqu’à la fin du XIXème siècle. Puis les deux disciplines se sont autonomisées. J’ai toujours préféré les études d’histoire : cette discipline permet, il me semble, de mieux comprendre l’humain (mais ma licence d’histoire était d’abord « pour le fun »!). Ce que je crois être le plus important est de partir du concret, une sorte de fouille archéologique, analyser les cendres… Quant à la littérature, elle est une soeur de l’histoire. Il y a toujours un cousinage et c’est bien que les disciplines soient séparées car le type d’approche diffère, mais ceci n’est nullement exclusif. 

Pensez-vous que ces témoignages sont la meilleure façon de s’approcher d’une vérité d’ordre historique ? 

JFF :

Le témoignage devient une source sur laquelle l’historien doit bâtir sa réflexion. 

On note à plusieurs reprises des échos d’un témoignage à l’autre, notamment en ce qui concerne les conditions de détention à Tazmamart : aliments contaminés, omniprésence de la saleté et des excréments dans les cellules, maladies multiples…Ne craignez-vous pas un effet anesthésiant sur le lecteur du fait de l’accumulation des détails sordides présents dans chacun des témoignages ? 

JFF :

C’est justement tout le risque! Ça n’engage que le lecteur. Psychologiquement, on a toujours tendance à essayer de nous mettre à l’abri des représentations effrayantes de ce que l’homme peut faire à l’homme. Il arrive donc que le lecteur ne veuille plus lire. C’est la même chose qu’avec les camps nazis décrits, montrés, aussi bien sur des supports historiques que littéraires : on trouve l’idée suivante « j’ai lu une fois, pourquoi continuer, pourquoi en lire plus ? Ce n’est pas la peine, j’ai ma dose ». 

Je pense que le lecteur est libre de se protéger et de ressentir de la lassitude. Mais ce qui doit être dit doit être dit et chacun de ces témoignages sur Tazmamart revient sur les conditions infamantes. Je ne vois aucune interdiction à y revenir, encore et encore. Je suis consciente des réflexes humains : il y a des choses si insoutenables qu’on ne veut ni ne peut les supporter longtemps. Mais ces gens là, qui racontent, ont vraiment vécu l’horreur, alors à nous de faire l’effort de l’appréhender, de l’approcher par la lecture. C’est important. 

Explicitation du lien avec les témoignages de la Shoah

Ici, vous parlez de « préservation de sentiment de dignité » envers et contre tout, comme résistance ultime à l’inhumanité des bourreaux. A la fin de Si c’est un homme, Primo Levi insiste justement sur le sentiment de n’être plus humain au sein des camps, et même plus : les hommes enfermés, entre eux, ne se reconnaissent plus en tant qu’ils sont des hommes. Puisque vous faîtes l’analogie, pensez-vous qu’il y ait une différence fondamentale entre cet « instinct » de survie chez Primo Levi, et ces « outils » pour survivre que vous mettez en avant tout au long de votre ouvrage ?

JFF :

Primo Levi a aussi utilisé des outils : il a su ménager sa survie au sein du camp grâce à eux. Ce n’est pas parce que des humains ont subi des atteintes effroyables que les capacités de résistance psychique des uns et des autres sont les mêmes. Puisque nous parlons de Primo Levi, notons qu’il s’est suicidé : il ne s’est jamais remis de la culpabilité d’être vivant. C’est un destin tragique, une psychologie extrêmement tourmentée. Survivre n’implique pas vivre bien ensuite. 

Il y a des « recettes » mais ces dernières ne marchent pas souvent. Il suffit de voir le faible nombre de survivants : la plupart sont morts, et parmi les survivants, seule une poignée écrit quelque chose. Cela demande un effort immense. C’est très difficile comme démarche intérieure, mais aussi pour des raisons très pratiques comme trouver un éditeur, trouver des lecteurs. Trouver du soutien et avoir des proches qui soutiennent n’est pas garanti. 

Je ne crois pas qu’il y ait d’opposition entre l’instinct de survie et les « outils » en question : l’instinct de survie, c’est aussi celui qui permet d’inventer des outils nécessaires à la vie. Chacun se débrouille comme il peut, avec les moyens du bord. Il est difficile de reprendre une vie normale après, ce que montre bien le deuxième livre de Malika Oufkir. La perte de repères s’ajoute à la privation d’une structure intérieure, d’une charpente. 

Le monde change beaucoup après ces expériences d’enfermement, et il y a une différence assez importante entre les rescapés de la Shoah et les Marocains dont je parle. Les proches des derniers sont toujours vivants, toujours présents, et après l’exclusion, quand ils rentrent chez eux, les survivants les retrouvent, ils rentrent dans leur village. Quant aux rescapés du génocide, ils ne tombent que sur des ruines. 

En conclusion, les Marocains retrouvent leurs proches, sauf bien sûr tous ceux qui sont morts entretemps sans même avoir su si les disparus étaient encore de ce monde, ni où ils étaient emprisonnés. Les victimes survivantes de la Shoah se retrouvent dans des pays dévastés par la guerre et l’absence de l’immense majorité de leurs proches due au génocide. 

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Conférence inaugurale de Valérie Orlando

le 21 octobre, à 18h, au Grand Amphi de l’Université Lumière-Lyon 2

Une américaine à Lyon

Dans le cadre de l’accueil de chercheur.es internationaux/ales et du partenariat avec la Chaire Tocqueville – Fulbright , Mme Valérie Orlando, titulaire de la Chaire Tocqueville – Fulbright (2019-2020) Professeure de littérature française et francophone à l’Université du Maryland (États-Unis), a été accueillie par l’Université Lumière Lyon 2 pour un semestre à partir de septembre 2019.

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Recension

Écritures de la survie en milieu carcéral.

Auteur de la recension: Abdellatif Chaouite

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Jeanne Fouet-Fauvernier, Écritures de la survie en milieu carcéral. Autobiographies de prisonniers marocains des années de plomb, Paris, L’Harmattan, 2019.

Les « années de plomb » au Maroc sont les années où s’est verrouillé le sort du Maroc, entre les luttes des forces post-indépendance et l’accaparement du pouvoir par un régime autocratique (grosso-modo entre les « événements » de 1965 et l’« ouverture » avec la désignation d’un premier ministre socialiste (Abderrahman El Youssoufi) dans le gouvernement d’alternance de 1998. Durant cette période, au Maroc comme ailleurs, l’insupportable fut à l’agenda de plusieurs « politiques » : répression féroce des opposants et des putschistes, des bannis, règlements de comptes sauvages entre les plus proches du régime de l’époque, glaciation totale de la société. Une abondante littérature (témoignages, autobiographies), dite carcérale, a été produite suite au desserrement dans les années 90.

Jeanne Fouet-Fauvernier, spécialiste de l’œuvre de Driss Chraïbi (elle a publié deux ouvrages sur cet écrivain majeur du Maroc)) est l’ancienne présidente de la Coordination Internationale des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines. Également très proche du Maroc par son vécu, elle a revisité cette littérature comme Écritures de la survie. Une littérature aussi « insupportable » à lire que les épreuves dont elle témoigne : littérature des limites que la résistance humaine peut atteindre face à une violence radicale et à la programmation d’un mourir à petit feu. La plupart des victimes y ont perdu la vie, d’épuisement, de maladie ou de folie. Celles qui ont eu la chance de survivre le doivent à la mobilisation de « boîtes à outils » : ingéniosité et imagination, recours au surnaturel, soutiens divers et variés, etc…

L’auteur a abordé ces Écritures de la survie aussi bien du point de vue de leur contenu que de celui de leur composition (éléments paratextuels, organisation du récit, genre littéraire mobilisé…) ce qui donne au livre une rigueur  anthropologique qui va au-delà d’une simple indignation devant l’horreur.

L’auteur a abordé ces Écritures de la survie aussi bien du point de vue de leur contenu que de celui de leur composition (éléments paratextuels, organisation du récit, genre littéraire mobilisé…) ce qui donne au livre une rigueur  anthropologique qui va au-delà d’une simple indignation devant l’horreur.

Un livre à lire pour non seulement en finir et en connaissance de cause avec les « années de plomb », mais « pour que de telles abjections soient fermement dénoncées et éradiquées. Non pas par la haine, mais par le rejet absolu de pratiques politiques qui défigurent l’histoire humaine. »

Abdellatif Chaouite est anthropologue et rédacteur en chef de la revue Écarts d’identité

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CICLIM

La CICLIM

Ce carnet rend compte des activités de recherche de la CICLIM (coordination internationale des chercheur·e·s sur les littératures maghrébines). La CICLIM est une société savante dont l’objectif est d’assurer la coordination des travaux des chercheurs et des chercheuses sur les littératures francophones du Maghreb et les expressions voisines, d’aider à leur réalisation comme à leur diffusion. Elle constitue ainsi un observatoire privilégié des champs littéraire et artistique maghrébins au sein de l’espace méditerranéen.
La CICLIM publie, depuis plus de quinze ans, une revue semestrielle, Expressions maghrébines, et elle est partie prenante de l’organisation de colloques, de journées d’études, et apporte sa contribution à l’animation de différents programmes de recherches.

La mémoire fragmentaire : raconter les débris d’une enfance en guerre

Née en 1941 en Algérie coloniale d’un père algérien et d’une mère française, couple mixte d’instituteurs, Leïla Sebbar est écrivaine, professeure de Lettres et critique littéraire. Elle poursuit des études supérieures en Lettres à Aix en Provence puis à Paris et concentre sa recherche de Thèse sur le mythe du “Bon Nègre”. Investie dans différents collectifs (MLF) et ouvrages littéraires féministes (Histoire d’elles, Sorcières…), son œuvre fictionnelle s’articule autour des problématiques du genre, de l’exil et du monde postcolonial. Le texte qui sera sujet de notre étude s’inscrit dans une démarche plus tardive de l’écrivaine qui, se plongeant dans ses souvenirs d’enfance, opère un travail réflexif sur la mémoire. Extrait du recueil Enfance de filles qui regroupe les récits de différentes autrices, la nouvelle de Leïla Sebbar rassemble et reconstitue l’enfance dans un récit fragmentaire. « Mes enfances. Dedans, dehors » témoigne alors de l’expérience particulière de l’autrice, inscrite dans celle de l’ensemble familial, mais aussi d’une communauté choisie. Nous étudierons ainsi ce texte en nous centrant sur la mesure dans laquelle l’expression de l’enfance permet à Leïla Sebbar de conjuguer les fragments de ses souvenirs, entre histoire individuelle et collective. Dans un premier temps, nous soulignerons la tension qui anime la représentation différenciée des espaces du « dedans » et du « dehors ». Nous verrons ensuite les procédés de restitution et de reconstitution de la mémoire à la fois individuelle et collective pour finir par l’étude de la démarche d’historicisation que l’autrice opère à partir de son expérience intime.


I)
Tout d’abord, on observe dans ce texte une différenciation des espaces qui se manifeste dès le titre « dedans, dehors ». Dans un premier temps, c’est le « dedans » qui est présenté par les espaces idylliques des jardins dont la description, en utilisant la synesthésie, évoque une nature foisonnante, presque édénique : « Ça sentait bon le moût de raisin […] le carré de violettes et de capucines, jaune d’or ». Les deux jardins évoquent un cadre familial protecteur qui s’organise autour des enfants et qui unit les figures complémentaires du père et de la mère. Le premier produit la nourriture de façon organisée tandis que le second est florissant et esthétique, sans effort. Le « dedans » de l’enfance en Algérie a donc tous les atouts pour grandir paisiblement. Le « dehors » arrive ensuite avec ses injustices : les rapports de classe, de genre et de race. La première occurrence se situe avec l’apparition des domestiques et l’opposition entre leur travail et la petite fille, qui leur lit la Comtesse de Ségur. Ensuite, c’est quand le père raconte que ses sœurs n’ont pas pu aller à l’école coranique, « une vieille colère dans la voix », enfin, lorsque le terme « indigène » est utilisé. « Indigène », en Algérie, renvoie au contexte de colonisation. Sans nous le dire, l’autrice plante le décor, affirme un contexte spatial et temporel. On a alors affaire à la première démonstration d’une pluralité des espaces. L’espace familial, l’espace de la communauté, l’espace géographique, mais aussi l’espace politique. Les lieux qui sont décrits ici appellent l’incarnation de la subjectivité à travers les lieux et leur mémoire dans une perspective Ricoeurienne . Les différents espaces dessinent les schémas politiques et sociaux qui apparaissent dans la nouvelle. Ici, la subjectivité est incarnée par les premiers espaces du dedans, les jardins, la famille et par l’inconnu du dehors. Ces deux espaces contribuent à former la subjectivité à travers les souvenirs. Le dedans est encore différé avec la mention du frère Alain : « Enfermées dans la maison d’Ecole […] nous ne sortions jamais seule, contrairement à mon frère aîné, Alain. » La famille, le cercle familial se fragmente à travers cette division. Le grand frère est totalement différencié des sœurs, de la description affective qu’en fait la narratrice. Les espaces se mélangent faisant du frère un intrus, il appartient au « dehors ». Ce constat vis à vis d’Alain montre qu’il y a une dimension genrée et politique du « dehors ». Ce dernier est représenté par les hommes, les garçons de l’école de son père et, plus tard, les soldats. On remarque ainsi que les dangers du dehors s’incarnent dans des figures exclusivement masculines.
Cependant, on ne peut ignorer la tension entre narratrice et autrice qui s’opère à partir du point de vue narratif. Ici, l’enfant n’est pas le sujet écrivant mais bien celui qui est décrit à postériori par l’adulte. Leïla Sebbar se plie au pacte autobiographique de Lejeune. Le lecteur peut pourtant s’interroger sur le lien entre cette différenciation des points de vue et celle des espaces.

La fragmentation du récit se fait du point de vue de l’enfant pour lequel l’espace se divise entre le « dedans » et le « dehors » qui représentent différentes mémoires collectives et individuelles. Ainsi, la fragmentation de l’espace est déterminante dans la construction de l’identité de la narratrice. En étant française et algérienne, avoir l’Algérie comme lieu d’enfance détermine cette double identité, ce métissage. Les sœurs sont présentées comme étrangères dans leur propre pays, notamment aux yeux des garçons : « de quelle planète étrangère venaient-elles ? ». Les trois filles sont placées entre leur père « instituteur du bled » et leur mère institutrice « Française de France ». De plus, la séparation entre le « dedans » et le « dehors » métamorphose les rapports sociaux et genrés du point de vue des petites filles. Leïla Sebbar raconte notamment que les garçons « surgissaient en hurlant des insultes en arabe ». Ce souvenir évoque une hostilité totale du monde extérieur qui agit presque comme une justification de leur enfermement et expose la tension qui le lie à la protection. La narratrice se décrit, avec ses sœurs comme « différentes » des petites filles arabes : « Les filles du quartier arabe ne sortaient pas, elles n’allaient pas à l’école » ; « jupes trop courtes […] ». Les petites filles, étrangères en France et en Algérie, perçoivent la différence sans la nommer, mais l’écriture rétrospective permet d’en expliciter les enjeux politiques. Ainsi, la perception de la petite fille et celle de l’adulte alternent. Les petites filles, dans l’espace du dehors, sont perçues comme des femmes, avec les violences du système patriarcal qui vont de pair, mais elles sont aussi perçues comme françaises dans un contexte colonial. La colonisation est présente en filigrane dans cette description, entre le village colonial et le quartier arabe qui déterminent encore des espaces différenciés. Cette fragmentation de l’espace se reflète dans celle de la mémoire et dans celle du récit. Dès le début, l’autrice affirme qu’elle « n’oublie pas ». Une sur-affirmation qui peut mener à penser le contraire. Le destinataire, dans son expérience de lecture, approche le fonctionnement de la mémoire, son cheminement et ses détours. Il remarque aussi la fragmentation du texte entre ce que l’autrice raconte et la façon dont elle le raconte. Cela rappelle le concept d’identité stylistique, évoqué par la chercheuse Marielle Macé, en complément de l’identité narrative de Paul Ricoeur.
« On pourrait donc regarder l’identité narrative et l’identité stylistique comme deux façons, à certains égards concurrents, de saisir les êtres temporels et “mutatifs” que nous sommes et mettre en valeur les ressources très différenciées qu’offre l’expérience esthétique, c’est-à-dire la traversée des formes, aux dynamiques réflexives de constitution et d’interprétation des individus . »
L’identité stylistique, le fait de transmettre par le style et non par la narration, reproduit cette fragmentation, entre ce qui se dit et ne se dit pas, ce que l’autrice choisit de nous révéler.


Leïla Sebbar a deux manières de raconter, elle oscille constamment entre le récit et le témoignage. Elle porte deux regards différents sur ce qu’elle appelle « ses enfances ». La division s’opère entre une vision de l’enfance merveilleuse, à l’image du jardin de la mère et celle de la réalité, à l’image du jardin utilitaire du père. De même, le texte oscille entre une dimension presque exclusivement esthétique et sa désillusion devant le réel. Ainsi, les souvenirs d’enfance répondent aux témoignages. Au cœur de ces deux médias, on trouve l’obsession pour la justesse de la mémoire : « Je n’oublie pas », c’est une promesse, un mantra, comme si l’autrice tentait de rassurer le lecteur, de confirmer la justesse de ses affirmations. La valeur du témoignage est inhérente à la valeur du souvenir, la petite fille répond à l’adulte, lui confirme ses impressions. Alors, les deux dimensions du texte, sont mises sur un pied d’égalité, à l’image des deux espaces des jardins qui prennent la même importance : « Le couple amoureux de mon père et de ma mère ». Les deux dimensions soutiennent le propos de l’enfant de même que le récit et le témoignage se répondent. La valeur esthétique de l’un répond à la valeur historique et politique de l’autre. Ainsi, l’espace familial oscille entre le souvenir affectif, sensoriel et les enjeux politiques et sociaux. On peut alors évoquer un espace politique qui est décisif pour les enjeux du texte. Dans sa restitution de la mémoire, l’endroit où se déroule le récit d’enfance détermine toute l’architecture du texte. L’Algérie colonisée par la France n’est pas un lieu neutre pour une écrivaine franco-algérienne. Le regard de l’adulte choisit de représenter cet espace politique dans lequel s’incarne la mémoire personnelle de Leïla Sebbar, la mémoire familiale et la mémoire d’un peuple entier, de toutes les personnes concernées par la colonisation et la guerre d’Algérie. Ces trois échelles gravitent dans le récit autobiographique et s’incarnent dans les différents espaces du texte. Pourtant, comme le reste, ce foyer est fragmenté par la non-transmission qui coupe net le récit. Le silence que l’autrice tente de combler, que la petite fille essaie de meubler, prend toute sa place jusqu’à la fin de la nouvelle.


II)

Alors que sa mémoire est fragmentée, nous pouvons observer, dans une seconde partie, que le partage des souvenirs semble être un moyen pour la narratrice de remédier à cette faillibilité. En effet, on remarque dès les premières lignes du texte que l’ensemble de la fratrie est désigné par le pronom personnel « nous ». La narratrice s’inscrit ainsi dans l’ensemble de la famille pour rendre compte du souvenir. « Je n’oublie pas les bouquets dans la maison, partout. Mon père les admirait. Nous aussi, les enfants ». Cette fratrie se scinde tout de même rapidement pour laisser place au trio de sœurs qui gagne le monopole des « nous », formant un nouvel ensemble parmi les enfants. Cette nouvelle unité permet un partage de l’expérience de l’enfance, offrant aux trois sœurs la possibilité d’en rendre compte ensemble. À partir des travaux de Maria Vendra et de Charles Reagan, eux-mêmes inspirés par le sociologue Ricœur, nous sommes amenés à penser que ce partage de l’expérience du souvenir donne lieu à la construction d’une « mémoire collective ». Ainsi, la conjugaison des souvenirs de chaque sœur permet à la narratrice de faire mémoire avec elles, comme l’affirme Maria Vendra : « La mémoire collective […] est toujours le produit, non certes de consciences isolées, mais d’échanges répétés entre mémoires individuelles . » Le lien qui unit la narratrice à ses sœurs est d’autant plus essentiel que leur présence dans le contexte de l’Algérie coloniale semble incongrue pour les autres enfants. Comme nous l’avons évoqué plus tôt, les élèves de leur père les voient comme des étrangères tandis que les autres enfants semblent les rejeter : « Nous n’étions pas invitées dans les maisons « européennes » ou « indigènes » de nos condisciples et elles ne venaient pas dans notre maison d’école ». Dans ce contexte d’isolement, il semble effectivement difficile de construire une identité stable, inscrite dans une communauté, si ce n’est celle de la famille, laquelle est donc mise au centre. Le pendant malheureux de cette construction du souvenir apparaît cependant lorsque le manque de l’apport mémoriel d’une sœur nuit au souvenir, voire l’empêche. En effet, lorsque la narratrice se questionne sur la tenue de « fêtes d’école », elle explicite ce manque douloureux : « J’ai oublié. Ma sœur Lysel n’est plus là pour me le dire. Une part de ma mémoire d’enfance s’est perdue avec elle ». Ici, on lit la façon dont la persistance de la mémoire de la narratrice s’incarne dans le souvenir partagé avec sa sœur dont elle a besoin pour le réactiver, le confirmer.

Raconter les fragments d’une enfance en guerre : Leïla Sebbar, “Mes enfances. Dedans, dehors.” (Suite)

Reconstitution d’une mémoire collective

En nous attardant sur l’isolement qui tisse un lien fort entre les sœurs, on observe la façon dont la représentation des espaces qu’offre la narratrice témoigne de cette construction d’un microcosme communautaire. Tout d’abord, le « dedans » prend une grande place dans le récit en étant toujours lié au trio « Les trois sœurs, toujours […] Dedans, toujours. / Ensemble, toujours1 ». A partir de la réflexion sur la spatialisation de la mémoire menée par Vendra, nous pouvons dès lors mesurer l’importance d’un tel appui sur les espaces : « Nous pouvons nous souvenir seulement parce que nous sommes englobés dans un entourage social qui prend forme dans l’espace2». La matérialisation du groupe social des sœurs s’affirme donc par son incarnation physique dans des espaces précis : la maison d’une part, mais aussi la « tente de nomade », sorte de gynécée réservée « aux filles du directeur ». Ce dernier lieu, espace de jeux et de création de souvenirs heureux semble être le point de départ d’une volonté de faire perdurer le souvenir. En effet, la narratrice affirme que sa « presque jumelle » a planté un mûrier, arbre sous lequel était tendue la tente, ainsi que d’autres « arbres de l’enfance algérienne » en Dordogne, le pays de leur mère. Au-delà de nier le présupposé de division entre l’Algérie et la France en permettant aux plantes d’un pays de fructifier sur la terre d’un autre, Lysel semble trouver par ce procédé un moyen d’enraciner la mémoire du trio. Avec ces arbres, la mémoire s’incarne dans un nouvel espace de façon durable pour que les autres sœurs n’en perdent pas la trace. On note d’ailleurs que la narratrice formule l’effacement du souvenir des arbres que sa sœur n’a pas planté : « J’oublie le figuier magnifique et le prunier de reines-claudes greffé par mon père ». On saisit ici le paradoxe de l’affirmation d’un non-souvenir qui est pourtant livré au lecteur, le préservant de l’oubli. Cette volonté de conservation prend aussi une grande place à l’endroit de la représentation du couple parental qui « préserve […] les enfants, des malheurs du dehors ». Alors que l’extérieur est hostile, les enfants trouvent la « paix » à l’intérieur de la maison. Lorsqu’elles vont dans le « dehors » pour aller à l’école et que les élèves de leur père les insultent, les sœurs fonctionnent encore comme un ensemble : « Nous marchions mes sœurs et moi, serrées l’une contre l’autre ». Dans un contexte autrement menaçant, celui de la guerre, le trio demeure uni dans son isolement : « Enfermées, mes sœurs et moi, en pension. » Cet enfermement ne les empêche pas de percevoir l’hostilité du dehors en entendant « les hélicoptères » ou en observant les soldats : « Je les regarde, depuis notre chambre » mais elles ne peuvent partager cette expérience avec le reste de la communauté. Leurs parents, en voulant les préserver de « tout ce qui fait mal » les ont ainsi privées de construire une mémoire collective qui dépasse celle de la famille. La narratrice ne peut donc pas se reposer sur la communauté pour prendre le relais de la mémoire lorsque la famille disparaît.

À partir du questionnement de Ricoeur sur les relais entre mémoire individuelle et collective, Charles Reagan souligne justement l’importance de la famille dans son rôle d’intermédiaire entre soi et les autres. « Ce sont eux qui ont le souvenir de notre naissance, qui est d’ailleurs l’événement qui commence à la fois [notre] existence personnelle et [notre] existence comme membre d’une communauté3». Or, le texte de Leïla Sebbar témoigne de l’absence de transmission d’une mémoire familiale qui mène la narratrice à mettre en doute sa propre mémoire. L’autrice tente alors de recomposer cette mémoire en sollicitant l’intervention de tiers. Ces personnages apparaissent à plusieurs endroits du texte, d’abord à propos de l’inscription sur l’école du père. Ici, c’est une « amie algérienne » qui actualise le souvenir de l’enfance et apprend à la narratrice que « les lettres [de l’école ont] été grattées après l’indépendance de l’Algérie ». On devine alors que la narratrice n’est pas retournée sur ce lieu de son enfance et qu’aucun représentant familial ne l’a tenue informée du devenir du lieu. Que cela soit dû à une volonté de protéger la narratrice du douloureux souvenir de l’arrestation de son père ou à l’ignorance de sa famille, on remarque du moins une rupture, un manque dans la transmission, qui ne lui aurait pas permis d’actualiser son souvenir sans l’intervention de cette amie. De plus, une « amie universitaire […] invitée à un colloque » confirme l’information et lui transmet des photographies de l’école, appuyant la réalité de l’ancrage spatial de son histoire. Ici, on constate que c’est le croisement de l’expérience matérielle des individus qui permet d’établir une mémoire légitime, liant celle des amies et de la famille à la mémoire personnelle. À ce propos, Maria Vendra affirme que « c’est seulement parce que des subjectivités sont incarnées qu’elles sont en mesure de développer une mémoire spatiale4». D’autre part, on remarque que la précision du qualificatif « universitaire » appuie la volonté de l’autrice de légitimer son souvenir par des personnes extérieures qui posent un regard neutre, scientifique sur son expérience intime. Ainsi, le dernier tiers sollicité est aussi présenté comme « menant une recherche […] pour sa thèse ». En effet, lorsque la narratrice présente la « tente de nomade » de son père, elle ne peut qu’émettre des hypothèses sur sa provenance. Tentant de se raccrocher au peu d’événements historiques qu’elle sait liés à la vie de son père, c’est par cette amie, Virginie Serraï, qu’elle apprend que le fils de l’ancien Président des Ulémas de Tlemcen avait offert un cadeau à sa mère pour sa naissance. On constate alors l’importance de la part de non-transmission dans l’histoire familiale, relevant presque d’un secret gardé par les parents. La narratrice précise d’ailleurs que Ahmed Taleb Ibrahimi « a publié des livres de Mémoires. » Dans ce contexte, cette remarque sonne comme le regret d’une autrice qui n’a pas eu accès à un tel héritage. Avec ses « Mémoires », le fils du président des Ulémas participe à la construction d’une mémoire collective tandis qu’elle, la fille du directeur d’école, ne peut que tenter de reconstituer la sienne en s’appuyant sur les souvenirs des autres.

Historicisation de l’expérience intime

Dans cette dernière partie nous verrons les procédés d’historicisation qui font du témoignage de Leïla Sebbar un échantillon individuel de mémoire historique. Tout d’abord, le récit d’enfance qui nous est livré prend des allures de témoignage avec la mention de plusieurs personnages historiques, dûment référencés, incarnant un ancrage très clair dans l’histoire algérienne. Par exemple, l’autrice mentionne le Cheikh Bachir Taleb Ibrahimi qui est lié à son père. Les dates et références qui sont données apparaissent dans le cadre de l’Histoire ou dans le cadre du processus d’historicisation (on parle d’un colloque à Tlemcen en 2020). La seule date donnée hors de ce contexte est l’année d’emprisonnement du père : « C’était en 1957 ». Le texte oscille entre récit et témoignage, notamment dans le traitement de la colonisation. La colonisation française en Algérie sous-tend le texte, comme une menace. Leïla Sebbar mentionne des personnages tués par l’OAS5 sans évoquer leur assassinat : Mouloud Feraoun, présenté comme « instituteur du bled » et ami de son père, est un écrivain algérien qui a été assassiné. La violence existe, même sans être nommée, parce que le texte est un témoignage. Le récit personnel est complété par la mémoire collective, par l’historicisation, créant ainsi un dialogue qui permet de pallier l’indicible. L’indicible de la guerre, d’une part, qu’on entend sans la dire (avec les bruits d’hélicoptères), du silence et de l’absence de transmission, de dialogue. Ces thèmes sont présents en filigrane dans la nouvelle. L’absence du père, emprisonné, l’absence de la sœur Lysel qui n’est plus là pour partager les souvenirs. Ces absences sont comblées par les autres sources historiques. En effet, quand la mémoire ne suffit pas, l’autrice s’informe auprès de ses amies. On a encore, ici, un passage, une séparation entre le « dedans », ses souvenirs d’enfance, sa perception de petite fille et le « dehors », la mémoire collective, le récit enrichi par ses amies et l’Histoire. Les deux aspects cohabitent et se complètent. Le récit ne pourrait pas être abouti sans intégrer d’autres voix puisque la perception de l’enfance et le récit qui en est fait ne font pas office de mémoire collective. L’article de Charles Reagan6 évoque l’importance de la communauté dans la préservation de la mémoire. Cela justifie l’importance du dehors, donc de l’altérité. Les intersubjectivités se mêlent, pour universaliser cette histoire individuelle. Les différentes sources utilisées par l’autrice montrent que le dialogue entre « dedans » et « dehors » est en fait essentiel dans l’expression de la mémoire et du souvenir comme le note Maria Vendra :

« Ainsi, la mémoire collective fait sens en s’inscrivant dans l’espace construit. En d’autres termes, Ricœur nous invite à penser la phrase « j’y étais » comme trait d’union entre une mémoire personnelle temporalisée et spatialisée et une mémoire collective vue comme dimension d’un imaginaire symbolique partagé qui est en même temps durable dans le temps et consolidé dans l’espace7. »

 

 Au-delà de l’impossibilité du couple parental à dire l’horreur de la guerre, ce qui nuit à la transmission, leur silence relève également du déni de leur échec à protéger les enfants du « dehors ». En effet, lorsque la mère de la narratrice remet en question la tenue de la « scène primitive » de harcèlement de ses filles, ces dernières ont beau témoigner de la véracité des faits, la mère brise le dialogue : « Ma mère ne nous a pas crues. Nous n’en avons jamais plus reparlé ». Ici, c’est le refus d’accepter cette expérience comme vraie qui empêche d’en faire un sujet de mémoire familial. Ce silence rend ce qui suit dérisoire, entame une rupture, une sortie de l’enfance. Le récit de cet épisode est d’ailleurs suivi d’une marque temporelle : « Après c’est la guerre. » Marquée par sa brièveté, on peut lire dans cette phrase une transition qui transforme la dichotomie spatiale (dedans, dehors) en dichotomie temporelle (avant, après) à partir de l’échec des parents à maintenir la première séparation. De plus, cette même scène est marquée par une autre problématique entrainant la non-transmission qui est celle de la langue. En effet, Leïla Sebbar caractérise les garçons par la langue qu’ils emploient pour la dénigrer, ainsi que ses sœurs : « Ils surgissaient en hurlant des insultes en arabe, la langue secrète de mon père ». Le « secret » montre ici le caractère mystérieux de cette langue qui, n’ayant pas été transmise par le père, n’est pas comprise et est perçue comme menaçante. L’impossibilité de communiquer prive encore une fois les sœurs de la création d’un lien, de l’inscription dans l’Histoire. Ce paramètre se retrouve dans la présentation des domestiques, Aïcha et Fatima, auxquelles la narratrice lit la comtesse de Ségur en français et se demande à postériori si elles comprenaient « les mots qui arrivaient jusqu’à elles ». Or, la narratrice elle-même ne comprend pas leur langue et n’a pas accès à leur histoire. La « barrière de la langue » empêche alors le témoignage de ces femmes, mais aussi celui du père dont on trouve l’expression dans l’excipit de la nouvelle : « Mon père ne parlera jamais de ses prisons. À nous ses enfants. » Ce silence du père sur son histoire, sur le « secret » de sa langue qui prive la narratrice d’un héritage historique et familial est alors détourné dans l’œuvre de Leïla Sebbar pour produire de nouveaux supports de transmission. L’écriture devient ainsi un moyen pour l’autrice de se faire gardienne de la mémoire. À l’image de sa sœur Lysel qui plantait les arbres de l’enfance dans la terre pour enraciner le souvenir, c’est par les mots, encrés dans l’espace du texte, que l’autrice préserve ce qu’elle a recueilli et reconstitué de son histoire, les inscrivant dans l’Histoire.

Enfin, par son recours à la mémoire collective pour recomposer son propre souvenir, le texte de Leïla Sebbar témoigne d’un mouvement contraire à celui de la construction habituelle du lien entre expérience intime et communautaire. En effet, Charles Reagan affirme : « La transition de la mémoire individuelle à la mémoire collective est l’une des liaisons entre la mémoire et l’histoire8 ». Or, l’autrice use tout de même de différents procédés afin de donner une portée historique à son expérience intime, à partir de sa reconstitution. Le lecteur, plongé dans la vie de famille par le regard de la narratrice, en devient d’abord un témoin, une instance de légitimation. Il partage le souvenir qui lui est transmis et devient un réceptacle de la mémoire, un héritier de la transmission. En donnant des paramètres précis de dates, de lieux, mais aussi d’événements et des noms de personnages réels, l’autrice ancre son récit dans l’Histoire. Lorsqu’elle présente une des amies que nous avons déjà citées, elle expose précisément le contexte de sa présence en Algérie : « Anne Schneider, une amie universitaire de Caen, invitée à un colloque par l’Institut français de Tlemcen dans les années 2020 ». Le lecteur a alors la possibilité de vérifier les faits énoncés et d’attester de la véracité et de l’historicité des souvenirs de la narratrice et de son récit. De plus, l’autrice intègre des commentaires métadiscursifs qui interpellent le destinataire dans sa lecture. À propos des insultes des jeunes élèves de son père, Leïla Sebbar note : « J’ai raconté cette « scène primitive » je ne sais combien de fois ». Ce ressassement peut être interprété comme une façon de réactiver ce souvenir afin qu’il ne s’efface pas. Alors que la perte de sa sœur prive la narratrice d’une source de légitimation, la possibilité de retrouver ce récit dans plusieurs textes amène une sécurité du maintien de la mémoire. Le lecteur attentif participe alors de l’historicisation de l’expérience intime de l’autrice en lui permettant de trouver une résonance dans le réel. De plus, le soulignement de cette profusion textuelle affirme la position de Leïla Sebbar en tant qu’autrice légitime et expérimentée. L’écriture de l’intime et l’écriture autobiographique ont longtemps été rejetées chez les femmes, notamment en littérature francophone, comme l’affirme Martha Ségarra dans l’ouvrage qui leur est consacré9. Avec cette phrase, Leïla Sebbar évoque son œuvre et les motifs qui la régissent. À l’image de « grands auteurs », elle a aussi un motif obsessionnel qui revient dans ses textes. Cette phrase, rétrospective sur sa propre œuvre, prend tout son sens dans un récit d’enfance. Elle caractérise l’écriture elle-même en expliquant son cheminement mémoriel et les aléas liés à ce dernier. Elle affirme que l’écriture de soi, son écriture, n’est pas un journal intime, mais que grâce à celle-ci, elle atteint un niveau universel. S’affirmant en tant qu’écrivaine et non en tant que personnage d’autobiographie elle témoigne d’une écriture qui ne se limite pas à elle-même, mais s’adresse aux lecteurs avec lesquels elle cohabite dans l’objet littéraire. Leïla Sebbar initie ainsi un partage d’expérience qui fait de la mémoire une chose publique, universelle et littéraire, rejoignant la forme d’un témoignage qui, selon Reagan, est « la transition fondamentale entre la mémoire et l’Histoire10».

Conclusion

Pour conclure, cette nouvelle de Leïla Sebbar apparaît comme une tentative de reconstituer son histoire personnelle afin de s’inscrire dans une mémoire commune. La tension entre les représentations d’un intérieur paisible mais isolé et l’extérieur hostile dans lequel prend place le collectif dessine l’aspect fragmentaire du texte. Le point de vue de la narratrice adulte complète celui de la petite fille qui tente d’évoluer dans un monde peu accueillant qui la stigmatise. Le contexte de la colonisation puis de la guerre, le racisme dont elle fait les frais « de part et d’autre », de même que le sexisme empêche une construction apaisée de son identité et l’appréhension du monde qui l’entoure. Afin de témoigner de cette histoire personnelle particulière, l’autrice s’appuie sur le partage de souvenirs avec ses sœurs qui, sujettes aux mêmes problématiques, sont très proches d’elle. Cette mémoire, partagée par le trio, ancrée dans des lieux précis, permet de faire naître, à moindre échelle, une mémoire collective. Le partage mémoriel dépasse cependant la cellule familiale puisque la narratrice adulte a recours au soutien d’amies qui valident, complètent ou actualisent ses propres souvenirs. À partir de la reconstitution de sa mémoire individuelle, Leïla Sebbar tisse un dialogue entre celle-ci et la mémoire collective. Entamant un processus d’historicisation, le texte oscille entre récit et témoignage. L’autrice prend ainsi le relais d’une transmission dont elle a été privée à cause de l’indicible de la guerre et du secret de la langue. L’écriture de soi devient alors un moyen d’ancrer son expérience intime dans l’Histoire en évitant son effacement mais aussi en la partageant avec le lecteur. Ce dernier, investi par le texte de témoignage, devient alors un ultime relais de cet ancrage. Ainsi, Leïla Sebbar a composé différents textes puisés dans ses souvenirs qu’elle tente sans cesse de reconstituer. Parmi eux, on trouve le récit autobiographique Je ne parle pas la langue de mon père11 qui explore, plus profondément que notre nouvelle, les modalités de transmission, ou non, d’un héritage mémoriel par la langue.


  1. SEBBAR, Leïla, « Mes enfances. Dedans, dehors. », Ouvrage collectif, Enfance de filles, Montpellier, éditions Chèvre-feuille étoilée, 2025 (p.129-133) ↩︎
  2. VENDRA, Maria Cristina Clorinda, « Paul Ricœur et Maurice Halbwachs : Pour une analyse socio-phénoménologique de la mémoire collective et de sa spatialisation », Bulletin d’Analyse Phénoménologique, Volume 19, 2023 ↩︎
  3. REAGAN, Charles, « Réflexions sur l’ouvrage de Paul Ricœur : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. » Transversalités, N°106(2), 2008 ↩︎
  4. VENDRA, Maria Cristina Clorinda, « Paul Ricœur et Maurice Halbwachs : Pour une analyse socio-phénoménologique de la mémoire collective et de sa spatialisation », Bulletin d’Analyse Phénoménologique, Volume 19, 2023 ↩︎
  5. L’Organisation de l’Armée Secrète est une organisation politico-militaire clandestine française pour la défense de la présence française en Algérie. ↩︎
  6. REAGAN, Charles, « Réflexions sur l’ouvrage de Paul Ricœur : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. » Transversalités, N°106(2), 2008 ↩︎
  7. VENDRA, Maria Cristina Clorinda, « Paul Ricœur et Maurice Halbwachs : Pour une analyse socio-phénoménologique de la mémoire collective et de sa spatialisation », Bulletin d’Analyse Phénoménologique, Volume 19, 2023 ↩︎
  8. REAGAN, Charles, « Réflexions sur l’ouvrage de Paul Ricœur : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. » Transversalités, N°106(2), 2008 ↩︎
  9. SEGARRA, Martha, « Altérations du pacte autobiographique : deux récits d’enfance marocaine. », Nouvelles romancières francophones du Maghreb, Karthala, 2010 ↩︎
  10. REAGAN, Charles, « Réflexions sur l’ouvrage de Paul Ricœur : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. » Transversalités, N°106(2), 2008 ↩︎
  11. SEBBAR, Leïla, Je ne parle pas la langue de mon père, Julliard, 2003 ↩︎

 

D’une expérience carcérale à un acte de résistance et de travail mémoriel

Toutes peines confondues : le témoignage poignant de Fatna El Bouih

Noémie Froment (Université Lyon 2)

Durant les années 1960 à 1980, le Maroc vit une période sombre. Depuis la prise d’indépendance du pays en 1956, le pays traverse les « années de plombs », c’est-à-dire des années marquées par la répression politique et la peur. Ces tensions surviennent car la monarchie concentre tous les pouvoirs entre les mains du roi, et en face, des partis d’opposition, comme le mouvement du 23 mars et Ila al’Aman, réclament plus de justice sociale, de libertés publiques et de démocratie. Le régime répond en mettant en place un système répressif caractérisé par des violences, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, de la censure médiatique et une surveillance accrue de la population. 

C’est dans ce contexte que naît l’ouvrage de Fatna El Bouih, Toutes peines confondues. C’est une figure centrale de l’histoire des années de plombs au Maroc, elle incarne l’une des voix les plus importantes de la mémoire carcérale féminine du pays. Militante de la gauche révolutionnaire dès le lycée, elle est arrêtée en 1977 pour ses opinions politiques, puis détenue dans plusieurs prisons du Maroc. C’est à partir de son expérience de détention qu’elle établit non seulement un récit autobiographique, mais aussi un geste politique dans la perspective de dénoncer à la fois la répression et les structures patriarcales autour du système pénitencier. Cet ouvrage retrace, de façon chronologique, son expérience carcérale qui n’est pas exceptionnelle mais en réalité commune aux autres femmes détenues. Son récit brise alors un silence qui a trop longtemps été imposé et redonne une voix à ces femmes que l’histoire officielle avait invisibilisées et effacées. Elle le rédige des années après sa libération et lorsqu’elle a été capable de se souvenir des conditions de son incarcération et de témoigner. Publié en 2001 sous le titre de Hadith al’Atama (« Discours des ténèbres » ), puis Une femme nommée Rachid, et enfin définitivement sous le nom de Toutes peines confondues en 2002, il fut accueilli comme une manière de rendre justice. En effet, avec l’arrivée de Mohammed VI en 1999, le gouvernement marocain tend à reconnaitre les violences étatiques. De ce fait, nous pouvons nous demander de quelle manière cet ouvrage s’inscrit dans un cadre mémoriel et permet de donner une forme de reconnaissance aux victimes.

L’enfermement constitue donc le thème majeur de son ouvrage Toutes peines confondues car l’autrice y décrit la violence carcérale mais aussi l’ensemble des oppressions sociales et politiques qui cherchent à réduire les femmes détenues au silence. Les prisons où El Bouih est détenue (Derb Moulay Chérif, Meknès, Sidi Kacem, Laalou, Kenitra) deviennent ainsi un cadre d’analyse des rapports de domination. Toutefois, les détenues ne cessent de combattre ce système oppressif. Nous verrons qu’à travers leur revendications, leur résistance et leur unité, elles créent une véritable solidarité. De ce fait, le récit d’El Bouih amène des questions sur la manière dont l’expérience carcérale peut, paradoxalement, produire des subjectivités capables de renverser symboliquement la logique d’oppression. Pour saisir les problématiques de cet ouvrage, nous nous appuierons sur divers écrits et textes qui témoignent du contexte historique du Maroc et des rapports genrés, ainsi que la manière dont le témoignage féminin constitue une forme d’outil de justice sociale.

Ainsi, dans Toutes peines confondues, Fatna El Bouih crée un texte bouleversant qui passe de l’expérience de l’enfermement à la manière dont les femmes s’unissent et se révoltent. Elle transforme la souffrance individuelle en une histoire collective, autant grâce au contenu de son écrit qu’à la forme que prend son écriture. A travers son écrit, Fatna El Bouih prend donc la parole pour dénoncer les injustices dans un contexte national où l’État est prêt à entendre les témoignages et les revendications. Comment l’écriture testimoniale de Fatna El Bouih, née de l’expérience carcérale, transforme-t-elle la violence répressive en un espace d’émancipation féminine, de solidarité politique et de construction d’une mémoire collective capable de servir la justice et la réconciliation nationale.

Pour y répondre, l’analyse se déploiera en trois temps. Dans un premier temps il s’agira de montrer la façon dont l’autrice décrit les conditions carcérales et la nature du dispositif répressif afin de comprendre comment l’État tente de discipliner les corps féminins et la dissidence politique. Puis la seconde partie s’axera sur les formes de solidarité et d’entraide qui émergent de femmes détenues et qui transforment la prison en espace de résistance collective et la façon dont cela prend forme dans le texte. Enfin, la troisième partie portera sur la manière dont la forme testimoniale elle-même devient un lieu de mémoire, de justice et de réconciliation sociale et la façon dont Toutes peines confondues apparaît comme un acte de résistance et de réappropriation de l’histoire.

1. Une écriture au plus près de l’expérience carcérale

L’écriture de Fatna El Bouih restitue d’une façon concrète et brutale l’expérience carcérale. Tout d’abord, cette arrestation n’est pas une première, car elle avait déjà été arrêtée lors de rafles visant le mouvement du 23 mars 1974, dont les syndicats des lycées auxquels elle appartenait, faisaient partie. Mais cette fois-ci, son arrestation a été fabriquée par la police marocaine car ils ont « truqué les enquêtes, falsifié les preuves, concocté des scénarios pour [les] incriminer » (p. 30). Fatna entre dans un processus systématique de dépersonnalisation car la répression policière s’est accompagnée de violences sexuelles dans les locaux de la police. Cette nouvelle détention marque un nouveau basculement car elle ouvre sur des violences institutionnelles mises en place pour déshumaniser les détenues. Enfermée dans une cave immédiatement après son arrestation, elle y est dans un premier temps isolée et insultée : « en ce jour fatidique, j’ai appris que j’étais une salope, fille de salope », les violences verbales incluaient également sa mère et ses proches. Puis elle est ensuite transférée dans un centre secret : Derb Moulay Chérif. Il s’agit d’un ancien bâtiment colonial où des indépendantistes étaient séquestrés, il est devenu durant les années de plombs un lieu de détention secret où la violence d’Etat est énormément employée : « leur objectif était la destruction de de l’être et de l’âme à travers celles des corps » (p. 26). Ici, les méthodes de tortures, importées de l’armée française, sont utilisées et inscrivent le corps des prisonniers dans une histoire de domination héritée du colonialisme. Ce point, qui démontre la violence invisibilisée du pays, est analysée par Béatrice Hibou dans Maroc : d’un conservatisme à l’autre. Elle y démontre que durant les années de plombs, le Maroc se retrouve plongé dans un système répressif issu du colonialisme et que le dualisme du pouvoir marocain est le résultat de la colonisation française. Cette dernière, ayant légué à l’Etat post-indépendance des structures administratives, policières et judiciaires fondées sur la surveillance, la coercition et la gestion autoritaire des dissidences politiques, laisse derrière elle un pays profondément violent.

Derb Moulay Chérif est sous la direction de Youssfi Kaddour, un commissaire de police et directeur adjoint de la brigade de police judiciaire qui a sévi durant les années de plombs et n’a pas eu à rendre compte de ses crimes. La répression dans ce centre vise plus la destruction des individualités que de potentiels aveux. Ainsi, les sept premiers mois de détention sont marqués par un effacement méthodique de l’identité. Les yeux bandés en permanence et avec interdiction de bouger, elle perd ses repères sensoriels et spatiaux. On lui retire son prénom, on la nomme « Rachid » et on lui attribue un numéro, ainsi qu’aux autres détenus. Sa féminité est niée dans un espace presque entièrement masculin : « nous, les filles, étions doublement niées, puisqu’en plus de numéros on nous attribuait aussi un prénom masculin qui, niant notre sexe, mutilait notre être » (p. 25). Ce n’est qu’à sa sortie de Derb Moulay Chérif qu’elle retrouvera son état civil et sa féminité et elle indique n’avoir jamais ressenti une telle « joie intense » (p. 33).

La domination est également accompagnée d’intimidation systémique. On exige d’elle un respect rituel envers ses tortionnaires, qu’elle les appelle « hajj », alors même que cette appellation est usurpée car elle devrait concerner seulement les personnes ayant effectué le pèlerinage à la Mecque, ce qui n’est pas leur cas. Le rituel religieux devient alors un instrument de domination car il s’agit d’instaurer un rapport de domination totale, qui vise à remodeler la subjectivité de la détenue. De plus, la violence symbolique se double également d’une violence physique extrême : suspension par les poignets ou les chevilles (« tiyara »), coups de fouet sur les pieds (« falaqa »), malnutrition, et menaces de viols. Les violences sont si répétitives et intenses qu’El Bouih indique avoir perdu le compte et la notion du temps : « Combien y-a-t-il eu de coups, de gifles, de sévices, d’effondrement ? Combien de fois les séances de tortures m’ont-elles laissée au bord de l’asphyxie ? Je ne sais plus » (p. 32). Béchir Ghachem dans Genre, mémoire et témoignage, axe son analyse sur l’écriture de Fatna El Bouih et conclue qu’ il y a une imbrication entre violence physique et dévalorisation symbolique, surtout en cas d’incarcération genrée, dans l’objectif s’instaurer un rapport de domination totale. L’objectif est d’enlever toute combativité de la part des détenues et de leur faire perdre tout espoir d’une forme d’échappatoire quelconque.

Fatna El Bouih est transférée dans différentes prisons civiles, comme Ghbila, Meknès, Kénitra, Laalou, mais cela ne marque pas la fin de la violence; cette fois-ci, elle se produit dans un cadre institutionnel. Ghbila, aussi appelée « maison des morts » et connue comme « le lieu où on enterre les vivants » (p. 35), est une prison construite par les Français et est toujours utilisée pour les prisonniers politiques dans les années 1970-80. En novembre 1977, l’autrice y rejoint le quartier des femmes, où la pauvreté, la marginalisation et la brutalité carcérale s’entremêlent. Pendant un bref instant, elle retrouve la vue et son identité lors de son jugement et voit enfin le visage des camarades qu’elle s’est faite à Derb, mais elle réalise surtout la perte de son équilibre physique, et notamment de ses sens car elle n’entend plus correctement lorsque ses yeux ne sont plus bandés. Et leur arrivée fut accueillie par une fouille corporelle intégrale qui fut traumatisante pour Fatna El Bouih, et qui se reproduisit à plusieurs reprises durant l’incarcération.

Que ce soit à Ghbila, Meknès, Laalou ou Kénitra, les tortures physiques y sont moins intenses qu’à Derb Moulay Chérif, mais la violence est néanmoins tout autant présente et destructrice. Il y a des inspections surprises où des hommes entrent pour fouiller leur dortoir sans prévenir, les pannes de douches sont très fréquentes et du travail forcé est attitré à chaque détenue en fonction de son statut (éplucher des fèves, manufacture de tapis) et les bénéfices ne leur sont remis que médiocrement. Les détenues étaient souvent isolées et sans « aucun lien avec le monde extérieur » (p. 38) car il leur était interdit de voir leurs proches et les promenades ne durant qu’une dizaine de minutes, cela ne suffisait pas à conserver un lien social. On leur intimait un mode de vie ressemblant au quotidien militaire, avec la phrase « appel, fouille, ihtiraam et laklaas » (p. 39), répétée fréquemment, qui demande aux détenues du respect, et qui est une sorte d’équivalent au « garde à vous » . On peut noter que la présence de mots français dans plusieurs phrases est encore une fois représentative de l’héritage colonial français laissé au Maroc, et démontre, qu’à travers le langage et l’histoire des prisons, la France a investi et participe encore à la violence du pays. De plus, il y a une absence de prise en charge médicale et les rares prestations médicales restent assez douteuses, par exemple lors de l’injection de gallium qu’on lui administre à Meknès. El Bouih décrit également une scène d’une grande cruauté, en mars 1978 à la prison de Meknès, lorsqu’une femme accouche silencieusement et sans assistance car les règles carcérales interdisent aux détenues de s’aider entre elles. La jeune femme, effrayée des conséquences, n’avait pas appelé à l’aide, et « avait supporté cette épreuve seule, jusqu’à que les pleurs du bébé la trahissent et lui ôtent la liberté de se cacher » (p. 62). Cette non-assistance à une grossesse et un accouchement démontre l’indifférence du système pénitentiaire face à l’état de santé des détenues. Par la suite, la petite fille a interdiction d’aller dans la cellule de Fatna avec qui elle entretient une relation très complice, et les gardiennes sont très méprisantes à ce sujet. De plus, certaines figures, comme Fatima, une femme détenue depuis 17 ans, se retrouve effrayée d’être libérée et d’affronter un pays qui l’a abandonnée : « Comment alors entreprendre un voyage vers ce monde qui avait causé son malheur, où l’on voyait en elle une pauvre âme qui avait gâché ses chances ? » (p. 67). Sa peur démontre les conséquences psychologiques de la violence structurelle de l’institution et l’instrumentalisation des détenues que l’on fait passer pour des criminelles, ne leur laissant alors que peu de chance d’être réinsérées socialement.

Même si certaines gardiennes soutiennent officieusement les militantes, d’autres ne défendent que très rarement les conditions horribles d’incarcération féminine et participent durement à cette violence carcérale. Nous le constatons par exemple lorsqu’El Bouih dévoile qu’une geôlière a inséré un piment dans le vagin d’une détenue et qu’elle a battu une femme accusée d’adultère. L’une d’elle tua aussi un chat après que des œufs aient été dérobés et comme l’indique Fatna El Bouih : « Sachant qu’elle était capable de se venger ainsi d’un animal, quel châtiment aurait-elle infligé aux femmes si elles avaient avoué ? » (p. 77). Ainsi, ne pouvant compter que sur elles-mêmes, une perte d’espoir traverse les détenues durant leurs incarcérations car :

Sans possibilité de correspondre avec l’extérieur, avec une presse à peu près muette sur notre sort et le silence absolu qui nous entourait, nous étions plus que jamais convaincues d’être à la merci de criminels. (p. 42)

Invisibilisées, ignorées par la société marocaine et torturées par le personnel pénitentiaire, aucune aide extérieure ne leur tendait la main et il leur était difficile d’imaginer comment elles allaient pouvoir survivre. De plus, même si l’expérience qu’elle décrit dans son ouvrage est strictement individuelle, elle ne néglige pas d’aborder la vie personnelle et collective des autres femmes détenues avec elle. Elle utilise fréquemment le « nous », ce qui donne rapidement une dimension collective au récit : « nous étions des victimes de l’injustice » (p. 85), « nous avons chanté à gorge déployé » (p. 87), « quand nous protestions, nous gardions notre calme » (p. 104), par exemple. Cet usage dépasse le simple regroupement des prisonnières car il constitue un réel geste politique, comme une manière de signifier que ce qui lui est arrivé n’est ni exceptionnel, ni un cas isolé, mais est en réalité structurel. Le texte apparaît comme un contre récit des années de plombs, car elle y décrit toute la violence symbolique, physique, morale et émotionnelle qu’elle et ses camarades ont subie. Elle expose au grand jour des faits ayant été invisibilisés et/ou niés, et en abordant la vie individuelle des femmes détenues, vivantes ou décédées, Fatna El Bouih refuse l’effacement des victimes et dévoile leur immense courage.

Dans son ouvrage, la description de Fatna El Bouih est assez crue, elle décrit les violences d’une manière très factuelle et descriptive, et n’aborde pas autant qu’elle aurait pu son état psychologique à la suite des sévices. Son écriture reste donc assez sobre, presque clinique, même dans la description de la torture. Cette retenue stylistique semble constituer une stratégie éthique car nommer les violences sans les exagérer c’est préserver la dignité des victimes et produire un discours transmissible. Cette manière d’écrire est très présente dans les écritures testimoniales et les travaux sur la mémoire au Maroc. Comme le souligne Leqdeh, dans les récits abordant les violences au Maroc le choix d’une écriture retenue et factuelle ne relève pas forcément d’une incapacité à dire, mais d’un choix. Le silence, l’ellipse ou la sobriété stylistique constituent des modes de significations à part entière car cela permet aux témoins de rendre la violence intelligible sans la spectaculariser, et d’inscrire leur parole dans un espace public et mémoriel partageable. Alors cette retenue n’apparaît pas comme un effacement, mais plutôt comme une stratégie de contrôle. Cela permet de reconquérir la maîtrise d’un récit qui, dans la logique carcérale, aurait dû appartenir aux bourreaux. De plus, la singularité de son récit se tient aussi à sa forme narrative. L’autrice ne propose pas d’autobiographie linéaire, mais elle construit une écriture fragmentée et elliptique qui épouse les déchirures de l’expérience carcérale. L’ouvrage étant une reconstitution de ses souvenirs, ces derniers surgissent parfois en blocs et parfois de façon discontinue, car la mémoire a été abîmée par l’isolement, la privation de sens, la répétition des violences et des humiliations. 

Fatna El Bouih, années 1970. Crédits F. El Bouih.

Ainsi, son témoignage ne cherche pas à créer un effet spectaculaire, mais il resitue la matérialité de la violence, la répétition des humiliations, l’effacement progressif de la personne détenue. Le récit démontre ainsi la réalité quotidienne de l’enfermement politique pendant les années de plomb, révélant comment les corps et les identités sont méthodiquement brisés. Et que ce soit durant l’écriture de son ouvrage ou son incarcération, Fatna n’a jamais cessé de combattre le système répressif, individuellement et collectivement.

2. La mise en récit de la solidarité féminine

Même si la détention prenait la forme d’une tentative de déshumanisation, de dépossession et de dépersonnalisation avec de la torture et de l’isolement, les femmes détenues ont toutefois progressivement tissé des liens de sororité, organisant une résistance collective.

Une solidarité et une résistance collective s’est rapidement installée car à peine El Bouih est arrêtée, des slogans scandés par ses camarades du lycée de Chawqi apparaissent déjà dans les espaces publics : « Le ciel est gris parce qu’il est triste pour Fatna » (p. 24). Cela démontre que les militants semblaient déjà prêts à se regrouper pour revendiquer. Par la suite, dès son arrivée à Derb, Fatna El Bouih a tenté de résister au rapport de domination que le personnel pénitentiaire essayait d’introduire. Elle s’est rapidement opposée aux ordres et à la déshumanisation, démontrant toute sa force d’engagement :

Je parlais, je bougeais. Je n’ai jamais accepté de répondre à l’appel de mon numéro ou de mon nouveau nom. Je n’ai pas perfectionné l’art du silence, de la docilité, et n’ai jamais pu les appeler hajj. (p. 29)

Ces refus sont minimes dans la forme mais immenses dans leur enjeu car ils constituent en réalité ses dernières défenses contre une entreprise de désubjectivation et de dépersonnalisation totale. Cette résistance est initialement individuelle mais pas exceptionnelle puisqu’au fur et à mesure, dans les prisons, des micro-gestes de résistances ont émergé de la part d’autres détenues et une union s’est matérialisée sous la forme d’échanges, de soutien mutuel, de partage de mots, de gestes. Par exemple, lors de la détention dans le centre secret, les femmes ont « fait connaissance dans le silence et l’obscurité » (p. 30), elles communiquaient en dessinant des mots avec leurs doigts sur la peau des autres pour se faire comprendre entre elles. En plus d’être un moyen de se transmettre des informations, il s’agissait aussi d’une tentative de se distraire des conditions inhumaines dans lesquelles elles étaient : « nos doigts transfigurés en stylos écrivaient sur la page de nos côtes des contes merveilleux et de belles histoires » (p. 31). Il s’agissait d’une manière de conserver un lien avec la réalité et de se partager mutuellement de l’espoir. De plus, lorsque Fatna est agressée sexuellement durant le ramadan, les femmes se sont rejointes pour scander à plusieurs reprises : « Nous ne sommes pas des esclaves » (p. 32). Même si aucune répercussion positive ne semble émerger de cet acte, il s’agit d’un moment très fort car malgré la torture et les tentatives d’humiliations, ces femmes trouvent encore la force de revendiquer et de dénoncer les violences. C’est de part ces gestes de résistances qu’elle et ses camarades vont être appelées « les Dangereuses » à leur arrivée à Ghbila : « Tant de monde pour nous accueillir ? Nous étions vraiment considérées comme très dangereuses » (p. 36). Leur non-respect des ordres et leur courage faisaient d’elles des personnes redoutées et combatives, et cela va initier une grande collaboration féminine dans les futurs prisons où El Bouih allait être incarcérée.

Les femmes incarcérées partagent un vécu commun de militantisme et d’oppression, et des valeurs politiques nourries d’un imaginaire transnational (guerre d’Espagne, lutte de libération, lutte pour l’instauration d’une république, résistance palestinienne et chilienne, évènement du 24 mars 1965 à Casablanca, droit des femmes, etc.). Ces références extérieures, partagées dans la clandestinité, constituent l’essence d’une conscience politique collective, même en prison. Parmi les formes les plus intenses de solidarité et de résistance, les grèves de la faim deviennent les stratégies les plus impactantes, elles sont de ce fait assez présentes. La première dont Fatna El Bouih nous parle a pour objectif de lutter pour les droits des prisonnières. Cette protestation incarne une logique de sacrifice politique et de négociation corporelle en raison de la dangerosité physique de ce geste. L’objectif était d’obliger « ceux qui [les] avaient condamnées à endosser la responsabilité de la dégradation de [leur] condition de vie », car l’Etat est censé agir selon « le droit, dans le respect de la vie et de l’intégrité physique de la population » (p. 45), chose qu’il ne fait pas. Les grèves de la faim se poursuivent et celles à la prison de Meknès ont pour objectif la reconnaissance du statut de prisonnières politiques. Fatna El Bouih nous décrit chaque jour de cette grève de faim, la rendant lourde à lire et démontrant chaque répercussion physique que cela entraîne. Cet évènement est particulièrement développé et imprègne et transmet les lecteurices du courage dont font preuve les détenues et dans cette résistance. Néanmoins, si ces grèves entraînent progressivement une réponse partiellement positive de la part du système pénitencier, plusieurs femmes ont de graves répercussions physique, telles que Saïda Menebhi, un membre d’Ila al’Aman et une figure de la résistance, qui décède le 11 décembre 1977 à la suite de cette grève de faim. A la suite de sa mort, nous assistons à une scène de complicité et de soutien tragique lorsque les femmes ont chanté le poème de Samih-al-Qâsim et comme l’indique Fatna El Bouih : « Nous n’avions que cela – nos larmes et nos langues » (p. 40). Cette scène démontre que même les pires souffrances peuvent réussir à faire émerger une cohésion, une libération de la parole et une entraide. Son activisme au sein de la prison et son décès marque un tournant car il révèle au public la présence des femmes militantes dans les rangs de l’opposition, qui était jusque-là invisibilisées. Ces évènements deviennent médiatisés et l’une des grèves de faim est même connue sous le nom de la « grève de 45 jours ».

La mort de Saïda Menebbhi n’éteint pas la résistance, les autres détenues poursuivent leur combat à travers des grèves, des protestations, des sit-in, et des refus d’obéissance passive à la prison civile de Meknès. Malgré les refus et les tentatives d’intimidations, elles refusent de se satisfaire de leurs conditions et de rester passive face à cela : « Même à bout de patience nous continuions à patienter […] Cette attitude nous a permis de garder le moral et nous a empêchées de nous effondrer » (p. 42). L’objectif est d’obtenir des droits fondamentaux qui leur sont à ce moment-là refusés : droit de visites, accès à l’information et au soin, possibilité de poursuivre leurs études, d’obtenir un procès ou une libération dans les meilleurs délais ou des conditions matérielles décentes (repas corrects, durée des promenades, ouvertures des cellules, activités). Le récit de Fatna El Bouih mentionne explicitement que grâce à la solidarité, certaines ont pu obtenir un meilleur statut, le droit d’étude, de visite, un traitement plus humain et même une libération. Des regroupements avec d’autres sources historiques confirment ce type de dynamique. En effet, comme le souligne Khaled Zekry, l’expérience carcérale au Maroc produit paradoxalement des formes de politisation et de résistances car l’enfermement, pensé pour détruire les corps et les volontés, engendre en réalité de l’entraide, des prises de parole et des organisations collectives. La prison se transforme alors en un lieu politique, de contestation et de lutte où les détenu.es forment ensemble une résistance depuis l’intérieur. Ainsi, grâce à l’union collective, elles deviennent les premières femmes prisonnières au Maroc à pouvoir passer des examens. Les femmes arrivent aussi à communiquer avec les prisons masculines grâce au soutien officieux de certain.es gardien.nes.

Néanmoins, il est intéressant de noter que même si l’entraide est très présente, les normes patriarcales sont malgré tout très intégrées dans l’esprit des femmes. En effet, les détenues ne sont pas d’un grand soutien envers la femme ayant accouché, car celle-ci est accusée d’avoir commis un adultère. Excepté Fatna El Bouih et une détenue française, aucune ne souhaite s’approcher initialement de l’enfant et aider la mère qui se retrouve en détresse, cette dernière apparaît comme une paria. Cela démontre que même si ces femmes essayent de s’émanciper des normes oppressives, certaines sont malheureusement encore profondément ancrées et nécessitent d’être déconstruites. 

Les expériences diffèrent aussi selon les lieux de détention, le système pénitentiaire néglige leurs droits et leurs besoins. A Sidi Kacem, lieu d’attente de procès, la hiérarchie sociale est très présente, notamment à travers la manière dont l’exploitation est différenciée selon les ressources et le capital culturel des détenues. Ce lieu illustre le quotidien et l’insuffisance des ressources juridiques et humaines. De plus, certaines femmes sont priorisées dans leur libération, contrairement à El Bouih à qui on ne laisse aucune chance de sortir : « Comment expliquer cette discrimination ?Pourquoi nous retenait-on ? » (p. 78). Et cette absence d’égalité et de réponses à leurs questions témoignent de l’acharnement à l’égard des femmes perçues comme les plus socialement combatives. En effet, en mars 1980, de nouvelles détenues sont libérées, mais d’autres, comme Nguia et Fatna, restent détenues, ce qui renforce encore une fois la logique d’incertitude juridique que subissent les militantes et les inégalités entre elles. Lors de leur retour à Meknès, une réelle angoisse apparaît de peur de perdre leurs droits car les autorités « voulaient que nous les considérions comme une faveur, pas comme des droits durement conquis » (p. 102-103). En réalité ces droits n’étaient pas acquis, sans lutte constante un risque de les perdre apparaissait. A Laalou, les détenues furent séparées en attente de procès, dont Fatna et Nguia, ce fut une énième torture pour Fatna car cela la privait de « l’affection de celle qui [l’]avait aidé à triompher de [ses] chaînes » (p. 81). Toutefois, malgré cette nouvelle violence symbolique, cela a permis de créer de nouvelles stratégies, et surtout de nouvelles formes de solidarité, notamment au moment de l’annonce des peines où les femmes se soutenaient mutuellement. Enfin à Kenitra, les dynamiques de solidarité se formalisent : les détenues refusent le respect à celles et ceux qui ne semblent pas le mériter et elles s’organisent autour de la santé, de l’hygiène, des repas, des contrôles de colis… Mais les tensions persistent car il y a de nombreuses fouilles, des risques de perte des droits, notamment après les inspections, des blocages administratifs et des menaces récurrentes du personnel pénitentiaire. Ce tableau met donc en évidence que la solidarité produit des gains réels, mais cela reste toujours fragile. Les détenues n’ont jamais cessé de militer dans chacune des prisons car dès que la résistance faiblissait, le système pénitentiaire en profitait pour tenter de reprendre ce qu’elles avaient obtenu. Et comme le souligne El Bouih, « la lutte continue – elle a tué plusieurs d’entre nous, elle en a durement éprouvé d’autres » (p. 53). Leur résistance est donc continue car le système pénitentiaire semble attendre le moindre relâchement pour les priver de leurs droits. Collectivement, elles ont dû se défendre quotidiennement.

Cet espace de solidarité ne se contente pas d’exister dans la prison, il apparaît également dans la forme du récit de Fatna. En adoptant une écriture polyphonique, parfois dialoguée ou en faisant circuler la parole non pas comme un monologue autobiographique, mais comme une voix plurielle, elle crée une dimension collective de l’expérience. Cela permet de voir la manière dont la parole circule entre les femmes. Le ton change également lorsqu’il s’agit de moments de solidarité collective ou de résistance car l’autrice adopte un style plus vivant et émotionnel. On peut voir son écriture comme une description de la souffrance et une célébration de la résistance et de la solidarité. De plus, les analepses permettent de reconduire l’histoire politique au-delà de la prison et de situer l’expérience carcérale dans un continuum d’engagement, de lutte et de mémoire. En effet, la temporalité du récit se déploie comme un enfermement, mais aussi comme une trajectoire. Cela permet de construire une continuité biographique, on peut le voir comme un « aller de l’avant » malgré la répression. Ainsi, la forme devient aussi un lieu où la solidarité féminine se fabrique car c’est dans le récit que la communauté prend corps. 

Enfin, la résistance collective en prison s’inscrit dans un contexte plus large : celui de la marginalisation des femmes militantes dans l’histoire politique. Le témoignage de Fatna El Bouih devient un acte féministe et participe à créer une mémoire collective féminine. Dans ce contexte, comme le souligne Fatna El Bouih, la prison elle-même devient « un lieu de lutte » (p. 45) et le récit de Fatna El Bouih retrace non seulement la violence subie, mais aussi la solidarité née de l’enfermement. Ce geste permet une reconquête de la dignité et une transformation des conditions de vie carcérale.

3. Le témoignage comme espace de mémoire, de justice et de réconciliation

La prison a été pour Fatna El Bouih l’endroit où elle est devenue celle qu’elle est aujourd’hui : « une militante citoyenne qui œuvre pour le changement dans l’action » (p. 90). Après sa libération, elle n’a donc pas cherché à ignorer son passé, au contraire elle tente plutôt de le faire exister publiquement. Si au départ elle est malgré tout indécise, Fatima Mernissi va lui inculquer l’idée que la confiance en soi vient de l’estime de soi et de la reconnaissance dans la société, et l’importance de dire « je » . C’est en légitimant sa propre existence et son droit de raconter ce qu’elle a vécu, qu’elle va être capable d’affirmer à Mernissi : « Je suis fatiguée ! J’agis ! J’ai vécu ! Aujourd’hui je fais ! »  (p. 126). Ces phrases sont symboliques car elles représentent la manière dont Fatna El Bouih se réapproprie son histoire en acceptant sa souffrance et en affichant sa volonté de militer en dévoilant les abus qu’elle a subis. De plus, l’atelier « Comment imaginez-vous une ex-prisonnière politique », qui deviendra une interview distribuée sous forme de brochures en mai 2000, permet à l’autrice de libérer la parole sur ce qu’elle a vécu. C’est à ce moment qu’elle a réalisé qu’ « écrire revenait à […] revendiquer un rôle dans un monde qui avait tenté de [les] bannir et de [les] écraser » (p. 125). Il s’agissait d’un moyen de révéler publiquement les abus et de revendiquer une place dans la société.

Dans les années 2000, l’Etat entame un processus de reconnaissance et de réparation des violations des droits humains sous la pression des ex-prisionnier.ères, des détenu.es actuels, et grâce à l’IER (Instance Équité et Réconciliation) créée en 2004. Cette instance est fondée pour faire la lumière sur les violations des droits humains commises durant les années de plomb, et de proposer des mesures de réparation. Fatna ne rejoint pas immédiatement cette structure car elle se demandait : « comment réparer l’irréparable ? » (p. 130), alors que les corps et les esprits sont meurtris, et par la force du traumatisme ils le seront pendant encore longtemps. Néanmoins, Susan Slyomovics, une femme dont la famille a traversé les drames d’Auschwitz, confesse que la mémoire sert à “résister, rétablir et produire des traces” (p. 131). Déposer son témoignage permettrait de l’inscrire dans la mémoire collective et de refuser l’oppression, et ne pas le faire reviendrait à accepter l’effacement. Ses propos ont poussé Fatna El Bouih à témoigner auprès de l’IER, ce qui lui a offert une légitimité.

Son ouvrage, publié en 2001 au Maroc et en 2002 à l’international, devient alors une nouvelle archive aux violences étatiques. Il apparaît presque comme un documentaire, avec ses dates, ses lieux, ses faits, ses précisions et la chronologie de l’Histoire du Maroc à la fin du livre (établie par l’historien Walid Cherqaoui). A travers sa forme, ce texte rejette le déni de l’Etat et l’utilise pour montrer la facette d’une douloureuse réalité. Il rejoint alors les nombreux autres témoignages, et s’inscrit dans une nouvelle forme d’archive qui témoigne d’un vécu collectif. Même si le témoignage littéraire est personnel et prétend ne transmettre qu’une expérience carcérale, pas une vérité générale mais seulement la vérité, celle du témoin[3], il rejoint toutefois les témoignages d’autres victimes. De plus, dans son récit, elle utilise le « je » mais ce pronom n’est pas réellement signe d’un récit individuel, car en réalité en dévoilant son histoire Fatna El Bouih dévoile aussi l’histoire d’une communauté, des personnes invisibilisées et des familles. Même s’il s’agit de son propre témoignage, elle parle en réalité pour celles qui ne peuvent plus parler, pour les dommages collatéraux et ce « je » est mis au service d’une cause. L’objectif de cet écrit est de « s’ancrer dans une histoire collective » (p. 127) pour que les souffrances collectives ne soient plus dissimulées mais inscrites dans l’histoire nationale et de faire le lien entre les violences de l’Etat et les violences faites aux femmes. Les témoignages féminins brisent le silence imposé par la répression et par la stigmatisation patriarcale. Fatna revendique explicitement ce rôle de témoin collective en devenant une porte-parole de celles et ceux qui n’ont pas survécu ou qui ne peuvent/veulent plus parler. Comme le souligne Khadija Mohsen-Finan, la reconnaissance publique de ces récits constitue une condition essentielle des processus de justice et de réconciliation, en permettant aux victimes de transformer leur expérience en parole légitime inscrite dans l’espace collectif. Dans ce geste, le témoignage devient un devoir envers soi-même et envers les victimes. Il s’agit d’un acte de justice symbolique, politique et mémorielle, car écrire c’est résister au silence imposé et créer une mémoire qui rend hommage aux victimes et aux militants.

Ainsi, Toutes peines confondues peut être perçu comme une tentative de se réconcilier avec soi-même, avec son passé et les traumatismes collectifs : « chaque mot que je pose sur le papier est une victoire contre l’oubli, une affirmation de ma dignité et de ma résistance. » (p. 139) Son engagement montre donc que le récit et la parole ne s’arrêtent pas à la littérature car il se traduit en action concrète, en solidarité durable, en travail de transmission et de mémoire. Ses initiatives s’inscrivent alors dans un cadre plus vaste où la société civile se manifeste pour combler ce que l’Etat ne peut ou ne veut pas réparer seul. Il faut également noter qu’initialement son récit devait s’axer sur les femmes détenues dans les prisons, et non être un récit autobiographique, et par la suite son témoignage a été écrit à la 3ème personne » et non la première . Ce procédé est issu d’une habitude de prudence de la clandestinité, d’une crainte d’être exposée au danger à la suite de cet écrit, car « pour une femme, exprimer publiquement son opinion en disant « je » est […] honteux » (p. 9). En rendant son témoignage impersonnel par le « elle », elle se distance des faits, alors que le « je », dans ce contexte, entremêle le narrateur et l’écrivain, et inscrit encore plus l’histoire dans le réel. Et on peut penser que ce pronom favorise la compassion, l’identification et la réception émotionnelle du récit par les lecteur.ices

Le travail de Fatna et des autres ex-détenu.es et militant.es participe donc à préparer un terrain de justice. En réalité, comme Fatna El Bouih l’indique, « la réparation est un processus vivant, faits de gestes quotidiens, de rencontres et de révolutions internes » (p. 134). Alors sans ces récits, cette union et cette combativité, la reconnaissance institutionnelle aurait été bien plus difficile, et de nombreuses violences seraient restées dans l’ombre. De nouvelles ONG, structures, collectifs et associations y ont participé, tels que l’INSAF, Relais prison société, INOVAS, OMP, auxquels Fatna El Bouih a participé. C’est grâce à eux, par exemple, que le centre secret a été reconnu comme violant les droits humains et qu’il fut transformé en un centre culturel par l’association Casamémoire. Il s’agit d’une réelle victoire pour la mémoire et l’histoire. Le témoignage apparaît alors comme une mémoire personnelle, mais aussi comme une archive publique car cela constitue une preuve contre l’oubli, une trace contre le négationnisme et le fondement d’un possible travail de réparation morale et politique. Ainsi, le récit de la souffrance devient un acte de justice symbolique car il met en lumière des injustices et demande des comptes. Il ouvre également un espace de vérité collective, qui est une condition nécessaire pour toute réconciliation sociale durable. Et même si celle-ci est encore loin d’être actée car il s’agit en réalité d’une « route que l’on suit pas à pas » (p. 133), elle se crée collectivement, s’ancre dans les esprits jusqu’à s’inscrire dans l’histoire officielle. De plus, le travail mémoriel ne s’est pas arrêté ici. Dans les années qui suivent, de nombreuses actions collectives démontrent l’envie de transmettre et d’intégrer ces vécus dans la culture nationale, notamment à travers des documentaires, des archives ou des commémorations. Ces derniers jouent un rôle dans la diffusion de l’information et dans la sensibilisation des nouvelles générations.

Ainsi, la parole des femmes détenues politiques présente un enjeu particulier, en ce qu’elle vient briser une invisibilité systémique: celle des femmes comme militantes, victimes et acteurices politiques. Toutes peines confondues reflète cette idée car à travers le témoignage de Fatna El Bouih, nous entendons en réalité celui de toutes les femmes détenues. Comme elle l’indique, ses paroles franchissent les frontières du silence et deviennent un outil de transmission « un voyage vers les êtres qui, comme [elle], ont subi le poids de l’invisibilité » (p. 138). De ce fait, dans une société où la mémoire post-répressives avait longtemps ignoré la dimension féminine de la lutte, les récits de femmes, telles que ceux de Fatna, redonnent une voix et une visibilité aux femmes victimes. Ainsi, le récit de Fatna, en plus d’être un témoignage de la violence, est également une forme de revendication d’une place politique. La prison n’a pas effacé leur engagement car le récit le rétablit, le poursuit et l’inscrit dans la mémoire collective. L’écriture devient donc un acte de reconstruction identitaire et justice sociale.

Bilan et perspectives

L’étude du récit de Fatna El Bouih éclaire sur la manière dont le témoignage carcéral peut se transformer en un réel outil d’émancipation, de solidarité politique et de construction mémorielle. La première partie de ce dossier a montré qu’à travers l’écriture factuelle de l’autrice, la prison est décrite comme un endroit où apparaît une violence à la fois physique, morale, politique et genrée dans l’objectif de faire taire les militantes et, plus largement, les femmes engagées. Toutefois, la deuxième partie a démontré que, que ce soit à travers l’espace collectif crée par Fatna el Bouih ou les stratégies féminines déployées, les prisons ont contribué, de manière paradoxale, à l’émergence d’une résistance et d’une solidarité féminine et politique, et que les femmes ont réussi à conserver la lutte militante vivante et visible. Enfin, la troisième partie a mis en lumière la manière dont l’écriture testimoniale de Fatna El Bouih a participé à un mouvement de justice sociale et de réconciliation. En adoptant un rôle de témoin, elle participe à créer une mémoire collective, qui rejoint d’autres témoignages de détenues, et cela contribue à combattre l’effacement historique et le déni de l’Etat, et à se réapproprier son histoire.

Par conséquent, le témoignage d’El Bouih démontre que malgré la violence répressive qui y est décrite, l’écriture peut l’utiliser pour en faire un réel espace d’émancipation féminine et de solidarité. On peut percevoir l’acte d’écrire et de publier comme une manière de réparer symboliquement ce qui a été nié, effacé ou oublié. Le développement d’une transmission et d’une mémoire collective devient alors essentiel pour une potentielle réconciliation nationale. Alors au-delà d’un simple récit individuel, son œuvre contribue à un développement national, et à la construction d’un imaginaire politique, où la voix des femmes s’affirme comme des sujets politiques et de transformation sociale. Et nous finirons ce dossier avec une citation lourde de sens qui dévoile l’importance de libérer la parole pour revendiquer et militer : « la plume est maintenant une arme et un levier décisif pour revenir vers l’activisme » (p. 128).

Le travail d’El Bouih ouvre néanmoins un questionnement sur la manière dont les sociétés transmettent, ou non, les traumas politiques. On pourrait ainsi se demander comment ces récits nourrissent aujourd’hui l’éducation des jeunes générations au Maroc ? Une réflexion sur la question de la transmission intergénérationnelle éclairerait sur la manière dont la réconciliation nationale et la justice sociale se sont développées ces dernières années.


BIBLIOGRAPHIE

El Bouih Fatna, Toutes peines confondues. De la disparition forcée à l’engagement citoyen, parcours d’une ex-détenue politique marocaine [éd. orig. : Hadith al-‘alama, 2001], Éditions iXe, 2025.

Ghachem Béchir, Genre, mémoire, témoignage, Mémoire de master Etudes sur le genre, Université Lumière Lyon 2, 2018.

Hibou Béatrice, Maroc : d’un conservatisme à l’autre, FASOPO.

Leqdeh Mhamed, « L’effraction traumatique mise en récit dans la littérature carcérale au Maroc », Cahier de Systémique, n° 6, 2005.

Mohsen-Finan Khadija, « Mémoire et réconciliation nationale au Maroc », Politique étrangère, 2007, p. 327-338.

Zekri Khalid, « Ecrire le carcérale au Maroc, Les Cahier de l’Orient, N° 102, 2011, p. 29-79.

Azzouz Begag à propos de Les Yeux dans le dos, (Erick Bonnier, 2024)

Entretien mené par Kinda Benyahia

Résumé du livre :
Les Yeux dans le dos est une fable romanesque publiée en 2024 aux éditions Erick Bonnier, dans laquelle Azouz Begag revient sur les massacres de juillet 1860 à Damas. À travers le parcours de deux amis Ibrahim, musulman aveugle, et Elias, chrétien paralytique. L’auteur fait revivre la figure de l’Émir Abdelkader en homme de paix et en défenseur de la fraternité humaine. Ce récit mêle mémoire historique, spiritualité, engagement humaniste et réflexion postcoloniale dans une prose poétique et lumineuse.

Autour de Les Yeux dans le dos 

Les yeux dans le dos est une véritable fresque historique qui plonge le lecteur dans la ville de Damas ; un espace lumineux et sombre à la fois. Damas, c’est aussi le lieu où se croisent les cultures, les langues et surtout les conflits communautaires. Le livre met en scène l’Emir Abdelkader, figure historique, homme de lettres, humaniste et combattant malgré lui. En d’autres mots, le livre se caractérise par une série d’évènements historiques et sociaux, explorant les blessures coloniales et la mémoire collective dans un Damas pluriel.  À travers un récit poétique, Azouz Begag revient sur les massacres de juillet 1860 entre chrétiens et Druzes, et dans lesquels l’Emir Abdelkader intervient en tant que sauveur des chrétiens et homme de paix et il est aussi l’intermédiaire entre Orient et Occident.

  1. Vous avez choisi Damas comme espace central de votre récit, ce choix est-il anodin ? Qu’évoque pour vous cette ville ?

J’y suis allé à deux reprises au début des années 90 avec une bourse Stendhal du ministère des Affaires Etrangères. J’en ai rapporté des souvenirs, des images, des rencontres inoubliables pour le jeune homme que j’étais. Je voulais voir ‘les Arabes’… de cette région pour des questions identitaires. Quelques personnages de mon roman sont des figures que j’ai rencontrées là-bas. La cartomancienne par exemple, les décors, les ambiances… La Syrie et le Liban ne laissent personne indifférent… Là-bas, l’humanité est à fleur de peau…

  • Vous avez choisi de mettre en scène deux personnages principaux, Ibrahim et Ilias, tous les deux marqués par leur handicap, différenciés par la foi, mais très complices. Que représente pour vous cette union dans la différence ?

La fraternité, clairement ! L’enrichissement par les différences, la complémentarité. Je suis parti de la fameuse photo de Tancrède Dumas faite en 1960 à Damas et de là, j’ai imaginé une fable… qui est aussi un poème de Florian vers les années 1770 qui s’appelle L’aveugle et le paralytique.

  • L’Émir Abdelkader occupe une place centrale dans cette fresque littéraire, il est à la fois figure historique et symbole moral. Pourquoi avez-vous choisi de le réhabiliter dans votre récit ?  Que symbolise-t-il pour vous, à la fois sur le plan intellectuel et personnel ?

 J’ai beaucoup travaillé sur l’émir il y a quelques années, j’en ai fait une BD avec Djilalli Defali. Il m’a intéressé en tant qu’Algérien bien sûr, mais surtout pour son érudition, si tôt, dans sa vie, vers 1810-1815 à la Guetna. Le garçon, surtout grâce à son père, a grandi dans les livres, la philosophie grecque, arabe…. Il a toujours fait l’éloge de la lecture et de la connaissance, c’est cet aspect qui m’a paru si contemporain par les temps qui courent, où l’ignorance court si vite… je suis allé deux fois à Elkader City dans l’IOWA aux USA pour rendre hommage à son œuvre civilisatrice et œcuménique, à son rôle dans les relations algéro-françaises et islamo-chrétiennes. Pendant la guerre contre les Français, dans la Smala, il transportait toujours sa riche bibliothèque. Vous vous rendez compte ? au début du 19 eme siècle, en Algérie ! Il se trouve que j’ai fait entrer l’émir dans ma fable après coup, car je me suis souvenu qu’il était arrivé à Damas en 1855, soit 5 ans après les massacres de 1860. Je ne pouvais pas parler de Ibrahim et Elias sans faire entrer l’émir dans leur déambulation…

  • Vous semblez vouloir revalorisez le portait de l’Emir Abdelkader, à travers le portrait fort que vous lui tissez, en tant qu’homme de foi, de paix, intellectuel et moderne à la fois. Vous proposez d’emblée au lecteur une vision éclairée et humaniste de l’islam, notamment à travers ce personnage historique d’Abdelkader El Djezairi. Etait-ce pour vous une manière de réhabiliter cette figure dans l’imaginaire collectif ?

J’ai fait entrer l’émir et son œuvre un peu par hasard, sans volonté pédagogique particulière, mais c’est au fil de mon écriture qu’il s’est imposé dans la narration… ça permet aussi bien sûr de le mieux faire connaitre en France, surtout, où l’on sait très peu de choses à son propos… vaguement le mot ‘smala’, pour évoquer une famille maghrébine nombreuse ( alors que la smala mobile comptait des dizaines de milliers de personnes sous des tentes, sans compter la logistique pour nourrir, boire…) L’émir devrait être beaucoup plus connu dans l’histoire de France que le maréchal Bugeaud ! Ce vide est parlant.

  • Plusieurs figures savantes et emblématique sont présentes dans votre récit, telles qu’Ibn Arabi, philosophe soufi andalou, Al-Khawarizmi, mathématicien persan. Ces références intertextuelles participent-elles à une valorisation des savoirs non occidentaux dans votre récit ? Autrement dit, quel est le sens de ce rappel intertextuel pluriculturel dans votre œuvre ?

J’ai été enseignant, longtemps, j’aime ce beau métier. Je visais dans ce livre un public de jeunes collégiens dans les quartiers… C’était une bonne occasion d’évoquer avec eux Al Goritmi et tous les penseurs (passeurs) dans le monde arabo-musulman à son apogée… cela peut permettre de faire des émules parmi les jeunes des banlieues qui n’aiment pas les maths ou l’informatique, voire la philosophie !!! Ikra ! C’est ma devise depuis si longtemps. Il faut lire. Quant à mon œuvre, elle vise à consolider la coexistence pacifique et enrichissante par les savoirs croisés sur les uns et les autres… Les autres, c’est souvent une lumière sur nos parts d’ombre.

  • Vous évoquez à plusieurs reprises la lumière, le soleil, les cumulonimbus, mais aussi l’ombre. Ces éléments semblent récurrents et porteurs de sens. Représentent-ils quelque chose de particulier pour vous dans la symbolique du récit ?

Oui bien sûr. Les éléments de la nature sont souvent porteurs de messages de ce qui va se passer sur la terre… Le 6 juillet 1860 à Damas et Beyrouth, ça sent l’électricité, un bateau de guerre anglais et un autre français viennent d’arriver au port (c’est vrai)… Par ailleurs, lors d’un tsunami qui s’annonce, il faut regarder et écouter la nature qui sait avant les hommes ce qui est en train de se passer (les éléphants, les oiseaux s’enfuient sur les hauteurs…) On peut dire que ma fable a quelque chose à voir avec la peinture, jeux d’ombre et de lumière.

  • Vous mettez fortement en lumière le fanatisme religieux et les conflits communautaires dans le récit, notamment à travers les massacres de 1860. Ce retour à un épisode historique tragique est-il, d’une certaine manière, une manière implicite d’évoquer ou d’alerter sur les tensions actuelles au Moyen-Orient aujourd’hui ?

Pas spécialement, non, je pense surtout que de tout temps, faire coexister les cultures différentes, les religions… dans une vision égalitaire et r de partage, c’est un énorme défi pour l’humanité. Les massacres des Chrétiens en 1860 ne sont qu’une illustration des dégâts provoqués par la peur et la haine des autres, parmi tant d’autres dans l’histoire de l’homo Sapiens. Mais il est certain que l’actualité de la Syrie, du Liban, de Gaza… place ma petite fable au cœur d’une actualité tragique, activée par des puissances étrangères. Dans cette actualité morbide, les victimes sont déshumanisées, alors que dans ma fable, Ibrahim et Elias sont deux êtres humains magnifiques d’humanité.

  • L’écrivain est souvent considéré comme un passeur de langue(s). Vous reconnaissez-vous dans cette définition ? Comment définiriez-vous votre propre rapport aux langues et à leur transmission ?

Oui parfaitement ! Moi j’ai été obsédé toute ma vie par l’idée de faire passer les connaissances depuis le monde des nantis à celui des déshérités… C’est ma langue, le partage, l’égalité des chances… J’ai appris toute ma vie la langue des Autres. C’est ma façon de partager l’incroyable expérience qu’est l’expérience HUMAINE.

Azouz Beggag

Né en 1957 à Lyon,Azouz Begag est écrivain, chercheur en sociologie et homme politique. Il est l’auteur de nombreux romans et récits, dont Le Gone du Chaâba (1986) devenu une œuvre emblématique sur l’immigration et l’enfance en banlieue, Un train pour chez nous (2001), Né pour partir (2023), Les yeux dans le dos (2024)

Kinda Benyahia

Docteure en littérature française et francophone, Kinda Benyahia est spécialiste des littératures du Maghreb et du Proche-Orient, elle mène des recherches autour des questions de mémoire, de postcolonialisme, de représentations identitaires et de multilinguisme. Elle est chercheuse au sein de l’unité de recherche Plurielles et le CEMA à l’Université Bordeaux Montaigne.

Lire les littératures maghrébines avec Charles Bonn : trajectoires critiques et héritages partagés.

Colloque organisé à l’Université Lyon 2 en collaboration avec la CICLIM, le 27 et 28 novembre 2025 en hommage/femmage à Charles Bonn

1. Parcours et impact académique

    Après de brillantes études à Strasbourg, Montpellier et Bordeaux, Charles Bonn débute sa carrière comme professeur certifié au Lycée Lillers à Lille de 1967 à 1969. Mais c’est sur les rives sud de la Méditerranée que la genèse de son engagement critique se dessine lorsqu’en 1969 il rejoint la faculté de Constantine dans le cadre d’une mission de coopération universitaire. Dans l’ébullition culturelle de ces premières années d’indépendance algérienne, le jeune enseignant découvre ainsi le corpus encore peu étudié de la littérature algérienne de langue française. Cette rencontre décisive inaugure un parcours de recherche dont l’influence ne cessera de s’étendre. Charles Bonn enseignera six ans à Constantine, puis rejoindra l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès de 1975 à 1977. Il puisera dans ces années maghrébines la matière littéraire qui viendra nourrir ses deux travaux de thèse entrepris à l’Université de Bordeaux-3 : une thèse de doctorat de troisième cycle intitulée « Imaginaire et Discours d’idées. La littérature al­gérienne d’expression française à travers ses lectures », sous la direction de Robert Escarpit en 1972, qui sera publiée en 1976 sous le titre de La littérature algérienne de langue française et ses lectures par les Éditions Naaman, puis, en 1982, une thèse d’État, « Le roman algérien contemporain de langue française. Es­paces de l’énonciation et productivité des récits », sous la direction de Simon Jeune, toutes deux brillamment défendues. En 1977, Charles Bonn intègre l’Université Jean Moulin-Lyon 3 pour dix ans, avant de succéder à Jacqueline Arnaud à Paris 13 jusqu’en 1999, date à laquelle il rejoint Lyon-2 jusqu’à son éméritat en 2007.

Chevalier de la Légion d’honneur, professeur invité à l’Université de Leipzig, dont il fut Docteur Honoris Causa en 2007, il jouera un rôle déterminant dans le développement des études de la littérature francophone du Maghreb. Par ses nombreuses directions de thèse, l’organisation de colloques fondateurs ou ses innombrables actions intégrées de recherche avec des institutions internationales (Alger, Casablanca 2, Tunis-La Manouba, Oran…), il contribue de manière décisive à structurer ce champ. Mais c’est sans doute comme fondateur de la CICLIM et de la revue Expressions maghrébines qu’il laissera son empreinte la plus durable, ainsi qu’à travers la mise en œuvre de la monumentale base de données LIMAG, référence inégalée en matière de bibliographie critique.

Charles Bonn a été non seulement l’enseignant-chercheur qui a formé de nombreuses générations dans le domaine des littératures francophones du Maghreb, il restera aussi, aux yeux de la communauté universitaire, le passeur qui a su entrevoir l’intérêt de la diffusion en ligne de travaux, de références bibliographiques, de dossiers scientifiques et pédagogiques. La base de données LIMAG a été pendant longtemps la référence incontournable, et souvent la seule accessible, notamment pour les jeunes chercheureuses établi.e.s en dehors de France. Il est important de noter que Charles Bonn a consacré une bonne partie de son temps à des activités de recherche très chronophages et peu valorisées selon les critères académiques en cours, et néanmoins extrêmement utiles pour la communauté: articles de dictionnaires, référenciations d’ouvrages et d’auteurices sur Limag, numérisations, élaboration de programme d’archivage numérique. Aujourd’hui, son travail sur Limag mériterait d’être repris, valorisé et adapté aux besoins actuels de la recherche. Peut-être même qu’une réflexion collective sur les critères d’évaluation académiques pourrait émerger au fil des articles suscités par ce numéro.

2. Démarche critique et orientation théorique

Ce qui caractérise sa démarche critique, c’est avant tout un attachement profond à la littérarité des textes : son souci permanent a été de les valoriser en tant qu’œuvres à part entière, des créations singulières, complexes, irréductibles à un simple statut de document. Il s’est ainsi opposé aux lectures utilitaristes ou exclusivement sociologiques qui tendent à instrumentaliser la littérature maghrébine en la réduisant à un discours sur l’histoire, la société ou l’exil. De même, il s’est toujours montré attentif à préserver ces œuvres d’une assimilation hâtive au canon français, insistant sur la nécessité de les penser dans leur autonomie, leur hétérogénéité, et leur inscription propre dans un espace littéraire postcolonial en tension.

En cela, son travail critique participe pleinement à la reconnaissance de ces littératures, non comme annexes ou périphéries d’un centre hégémonique, mais comme foyers de pensée, d’invention et de mémoire, capables d’interroger les formes, les langues et les héritages au-delà des cloisonnements disciplinaires.

Conscient de l’évolution constante des perspectives dans le champ des études littéraires, il n’a cessé de remettre en question ses propres lectures et d’interroger ses approches antérieures. Cependant, sa pensée en mouvement a su dépasser ses premières réticences pour entrer en dialogue avec d’autres chercheureuses qui manifestaient leur intérêt pour ces approches. Ces prises de positions affirmées (voir sur le site Limag des articles co-signés avec Xavier Garnier ou avec Jean-Marc Mourra), sont pensées dans un effort de théorisation consenti par Charles Bonn dans Littérature algérienne. Itinéraire d’un lecteur (El Kalima, 2019).

3. Axes

L’objectif de ce colloque est de rendre hommage à celui qui a fait rayonner la littérature du Maghreb par ses publications et ses communications. Il s’agit de relire les travaux de Charles Bonn, de tenter de dresser une esquisse de son approche des textes maghrébins et algérien en particulier, d’en montrer l’intérêt et d’en faire une lecture critique pour tenter de situer sa réserve par rapport aux approches postcoloniales et aux études de genre, notamment.

  • L’espace : Charles Bonn a été président du GREMM (Groupe de recherches sur les espaces migratoires méditerranéens); responsable d’un programme sur “L’Immigration, le roman et la ville” (années 1986-1990). Ses publications sur le sujet : Le Roman algérien de langue française. Vers un espace de communication littéraire décolonisé ? Paris-Montréal, L’Harmattan-PUM, 1985; Problématiques spatiales du roman algérien, Alger, ENAL, 1986.
  • La réception des textes maghrébins : Responsable d’une action intégrée de recherche avec l’Université d’Alger sur “Réception critique du texte maghrébin”. Action financée depuis 1991 par le Ministère des Affaires Étrangères. Sur la réception de la littérature algérienne francophone, il avait notamment publié : La littérature algérienne de langue française et Autres axes possibles (non restrictifs)

Autres axes possibles (non restrictifs)

  • Production des discours.
  • Représentations de l’immigration.
  • Rapports entre esthétique, engagement et transmission.

Bibliographie sélective :

Études littéraires de C. Bonn

  • La littérature algérienne de langue française et ses lectures. Sherbrooke Naaman, 1974.
  • Le Roman algérien de langue française. Vers un espace de communication littéraire décolonisé ? Paris-Montréal, L’Harmattan-PUM, 1985.
  • Nabile Farès : La migration et la marge. Casablanca Afrique-Orient, 1986.
  • Lecture présente de Mohammed Dib. Alger, ENAL, 1988.
  • Kateb Yacine : Nedjma. Paris, PUF, Études littéraires, 1990.
  • Problématiques spatiales du roman algérien. Alger, ENAL, 1986.

Bibliographies et anthologies

  • Littérature maghrébine : Répertoire des chercheurs. Aix en Provence, CNRS, 1976, 54 p.
  • Anthologie de la littérature algérienne (1950-1987). Paris, Hachette, Le Livre de poche, 1990.
  • Répertoire des chercheurs sur les littératures maghrébines. Paris, L’Harmattan/Université Paris-Nord. 1990.
  • Bibliographie de la littérature maghrébine 1980-1990. (En collaboration avec Fériel Kachoukh). Paris, EDICEF/AUPELF, 1992. 96 p.
  • Limag2 pour MS-DOS. Guide de l’utilisateur. Université Paris-Nord, Centre d’Études littéraires francophones et comparées, 1993, 72 p.
  • Littératures francophones de l’émigration maghrébine. Petite bibliographie. Paris, Université Paris-Nord, Centre d’Études littéraires francophones et comparées, 1994, 28 p.
  • Bibliographie Kateb Yacine. Paris, L’Harmattan, 1997, 187 p.

Comité d’organisation

L’équipe du bureau CICLIM

L’équipe Coup de soleil

Expressions maghrébines (Edwige Tamalet)

Assia Dib (Société internationale des amis de Mohammed Dib – SIAMD)

Comité scientifique

Zineb Ali-Benali (Université Paris 8)

Ridha Boulaâbi (Université Nanterre Paris Ouest)

Mounira Chatti (Université Paris 8)

Omar Fertat (Université Bordeaux Montaigne)

Touriya Fili (Université Lyon 2)

Jeanne Fouet Fauvernier (Docteure ès-Lettres) 

Esma Gaudin (docteure ès-Lettres)

Larissa Luiça (CEREFREA Villa Noël, Bucarest)

Amel Maafa (Passages XX-XXI)

Valérie Oralndo (Université du Maryland)

Hervé Sanson (Universität Mannheim)

Edwige Tamalet (Tulane University/ University of South Africa)

Les propositions sont à envoyer à : [email protected] pour le 02 septembre 2025 au plus tard. Une réponse sera apportée avant le 16 septembre 2025.

Responsables :

Équipe CICLIM & Expressions Maghrébines

https://ciclim.hypotheses.org

Entretien avec Colette Fellous : Paris, mai 2009.

Pour une meilleure appréhension du style d’écriture de Colette Fellous

(entretien mené par Faten Ben Ali)

Propos recueillis lors d’une rencontre avec Colette Fellous à Paris, dans le cadre de la préparation de mon mémoire de master, intitulé “La phrase dans Avenue de France de Colette Fellous”, dirigé par Pr. Samia Kassab-Charfi, et soutenu en novembre 2009 à la FSHST (Université de Tunis).

Est- ce que la manière d’écrire de Proust vous a influencée ?

Colette Fellous : Ce n’est pas qu’elle m’a influencée, mais j’ai lu beaucoup Proust. En écrivant, je n’ai pas vraiment pensé à Proust, mais sa manière d’écrire je la comprends intimement même si ce n’est pas du tout le même monde, les mêmes préoccupations. Mais évidemment cette phrase qui travaille la mémoire donne l’envie d’écrire. En fait, je me sens très proche de cette façon d’écrire, je lis surtout Albertine disparue.

Quelle est votre intention en alternant des phrases-fleuves et des phrases courtes ?

Colette Fellous : C’est le rythme, c’est une relance, je retouche, je recadre, je reprécise. La phrase qui a l’air très longue, on peut croire tout simplement que c’est impressionniste, mais en fait elle est très précise. Pour montrer que la phrase qu’on vient de lire est très précise, je rajoute des choses très courtes, très précise et c’est une façon de reprendre souffle comme dans les cérémonies soufies, d’ailleurs j’en parle dans Plein été. On a l’impression qu’ils sont complètement ailleurs et tout d’un coup ils s’arrêtent, il faut une rupture nette et ma phrase, elle est comme ça, et c’est nécessaire pour une santé mentale, ils ouvrent le cerveau pour qu’ils rejoignent des sphères un peu autres que la conscience. Quand j’ai écouté la musique soufie par hasard, je me suis dit c’est ce que je voulais faire dans un roman des phrases circulaires qui vont emporter tous les temps, même les temps que je ne connais pas qui étaient avant moi, mais il faut plus d’un livre pour le faire donc je le fais par livre. Cette forme de pensée circulaire est très importante.

J’aime aussi commencer l’air de rien. Les choses quotidiennes peuvent prendre une ampleur magnifique si on les regarde autrement, si on les travaille autrement c’est toujours à partir de choses minuscules.

Je maîtrise stylistiquement la phrase, mais les choses qui viennent dans le livre je ne les maîtrise pas toutes, j’attends, mais je sais que si ça vient dans le livre c’est que ça a sa fonction dans la construction générale, il y a un peu d’inconscient dans la construction, c’est comme quand on peint, on lance d’abord deux, trois couleurs comme ça puis après on ne sait pas ce que va être le tableau.

Est-ce que vous travaillez la phrase syntaxiquement ?

Colette Fellous : Ah ! Oui beaucoup. D’abord, je prends des notes en vrac ou une phrase, je sais qu’elle est précipitée, mais après à l’intérieur je la retravaille, c’est comme une tapisserie, une broderie, on ajoute des effets dessus. La phrase me sert de tremplin, c’est pour ça je dis des fois je me mets entre deux virgules et j’attends, elle n’avance pas chronologiquement, c’est-à-dire il y a d’abord la phrase comme ça. Je ne vais pas au bout de la phrase pour continuer, je vais à l’intérieur, donc elle se développe par l’intérieur et ce que je garde de la première phrase c’est plutôt le sentiment d’urgence ou de la froideur. Je sais qu’elle est rapide qu’elle veut dire quelque chose, c’est pour cela qu’il faut la travailler beaucoup. Quand je trouve le mot exact ça change tout le reste, la phrase se transforme en caméra.

Elle est aussi comme une caméra, la phrase comme quand je parlais de la rencontre avec les parents, mon œil, ma phrase va être une caméra, je vais essayer de rentrer dans la tête de mes parents quand ils étaient jeunes et je vais avoir leurs yeux et je vais filmer ce moment, c’est pour ça si un moment je suis l’oiseau et là il y a une grande liberté parce que ce n’est plus moi, il y a juste mes yeux qui se sont mis en 1936 et j’essaye de regarder, j’aime beaucoup cela comme si je revenais dans le temps et je regarde et là je vois qu’il y a un oiseau, il passe par là, il voit déjà que mes parents vont se fiancer alors que eux ils ne savent pas. Il y a des possibilités énormes de jeu avec le temps et avec des choses précises et au lieu de dire ils ne savaient pas que dans la bijouterie à côté il y avait déjà la bague, au lieu de dire ça je fais passer un oiseau devant la vitrine et ça c’est un grand plaisir de faire cela.

Quel est votre objectif en recourant à des phrases simples ?

Colette Fellous : Ah ! Oui j’ai écrit avec des phrases simples parce que ce sont des phrases informatives, d’archives. Dans Avenue de France, c’est aussi comment raconter cent ans dans un même livre avec une cohérence un peu littéraire évidemment que je suis présente à tous les moments du temps ce n’est pas le passé, c’est-à-dire même pour le traité du Bardo, je regarde comment ils ont fait le traité en tant que visionnaire, je regarde et là il faut aller vite pour les années. L’histoire du grand-père c’est un peu ça aussi, lui il parlait l’arabe et tout d’un coup il décide de parler en français à partir d’une histoire singulière qui raconte l’histoire du pays. Mais c’est des cadences aussi, il faut des rythmes longs et des rythmes courts.

Aussi une circulation dans le temps. J’aime bien cela, on sent que c’est oriental. Dans le bouddhisme le temps est circulaire. Je trouve que littérairement c’est très agréable de pouvoir se débarrasser de la chronologie parce que dans nos têtes c’est un peu comme ça on est là au présent, mais on a aussi une imagination pour le passé.

Pourriez-vous nous parler de Colette Fellous conteuse ?

Colette Fellous : Je ne me sens pas conteuse vraiment comme les conteurs, mais quand même je me sens proche d’eux. Les histoires du quotidien, j’aime les transformer en fables cette petite chose en dialogues, tout de suite je la fais entrer dans une histoire que je pourrais raconter après ; et ce n’est pas vraiment comme les conteurs qui s’expliquent, qui racontent les mêmes histoires qu’ils transforment. Mais il y a quand même quelque chose de très oriental dans ma phrase française, c’est-à-dire que ça reprend la phrase qui vient d’être dite, ça la reporte ailleurs, ça la plonge, et ça je crois que ça vient de la Tunisie.

C’est à la fois oriental et musical dans ma tête c’est ça et en Tunisie c’est vrai qu’il y a un art oral, j’ai toujours remarqué que les gens adoraient raconter les choses, mais avec une gourmandise de la langue, de la petite chose d’à côté qui rajoute. C’est fascinant, je me souviens à Sidi-Bou-Saïd, il y avait un moment, quand on allait au café des Nattes, il y avait toujours un petit groupe d’hommes, des hommes plus âgés de soixante ans, moi j’ai vingt-cinq ans, qui passaient leur temps à raconter, à commenter les gens qui passaient. C’était comme un petit théâtre et j’admirais les petits mots : il y a tout d’un coup un petit homme qui s’écartait de ce qu’ils racontaient et qui illuminait tout, et on riait.

Quand j’écris, j’aimerais aussi ramasser ce qui arrive. Moi quand j’écris quelque chose je ne le développe pas forcément, mais je l’attrape comme un filet à papillons et je l’intègre même si je ne la développe pas, je la fais entrer dans ma phrase et cela donne le côté oriental de la phrase. Cela peut ne jamais finir, pour reprendre l’image du conte, et tourner en boucle. Mon idéal de phrase c’est faire un livre avec une seule phrase, mais à un moment il faut mettre un point.

Quelle est la portée symbolique du cri dans Avenue de France ?

Colette Fellous : Le cri c’est la petite chose du réel. C’est un vrai cri qui a eu lieu ça réveillait une inquiétude, un étonnement en moi. D’abord je n’ai entendu que le cri je ne l’ai pas vu. En fait, tous mes livres naissent d’un moment de stupeur. Ce cri résume tous les cris de détresse. En sortant du Monoprix, j’ai vu une fille qui était un peu folle, je me suis rapprochée d’elle et j’ai senti l’odeur de l’alcool, je ne pensais pas écrire là-dessus. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai trouvé une place pour ce cri parce qu’il résume toutes les angoisses, les inquiétudes, on ne sait pas ce qui se passe, mais on sait qu’il va y avoir un danger. Les livres naissent toujours d’une peur, d’une inquiétude que les choses disparaissent, que ce qu’on est en train de vivre on peut ne plus l’avoir et cela m’angoisse tellement que je veux tout ramasser par peur de le perdre. Dans la réalité quand il y a une scène ou quelque chose qui donne un élan de vivre on ne veut pas la perdre. Il faut faire une fête de tout dont on a été témoin, et du coup je dis : « faites votre fête, entrez, entrez il y a encore de la place. » Cette phrase je l’ai mise dans plusieurs livres, c’est la dernière phrase du livre Rosa Gallica.

En écrivant Avenue de France, est-ce que vous écoutez de la musique ?

Colette Fellous : Oui, j’écoutais la musique arménienne qui était une musique un peu répétitive, lancinante, c’est en fait une musique que j’écoutais à Istanbul dans un café. Elle me permettait d’avoir une distance, ce n’était pas la musique familière, la musique que je connaissais, c’était une distance, c’était l’Arménie, mais il y avait le sentiment de voyage, de mémoire, de déplacement. Je sentais tout cela dans la musique, il y avait simplement le mouvement qui était le même. Elle me permettait de décaler un peu pour mieux voir. Sans cela je n’aurais pas pu écrire ainsi si j’étais trop dedans, il fallait un peu de distance.

L’Arménie c’est toujours ce long déplacement qu’on chante.

Que représente pour vous le cercle ?

Colette Fellous : Ma figure préférée c’était le cercle parce que le point central, le point d’origine, la Tunisie, existe pour moi, mais avec un cercle à l’horizon autour. Je vois la Tunisie comme la maîtresse de tout ce qui tourne autour du monde entier ; et que le point tout seul ne suffit pas et qu’il existe parce qu’il y a la possibilité d’un cercle. Je ne peux pas écrire s’il n’y a pas le point, l’origine d’ancrage qui devient le plus fort, qui devient le maître, mais le point tout seul c’est un point et ce que j’aime c’est le cercle. La Tunisie c’est le centre, c’est le plus fort. Le point n’existe pas sans centre, il est moins fort qu’avec cette circulation. Quand j’étais petite je croyais que c’était ça la vie, la Tunisie c’est le plus fort, le reste c’était autour, et après j’ai compris que c’était un miroir qu’on pouvait être à la fois dans le point et dehors, que toujours il faut être à la circonférence et autour.

Est-ce que vous êtes le miroir de vos personnages quand vous dites : « c’est un roman qui a six ans au début de la phrase et quatre-vingt-deux ans au bout de la ligne. » Et vous placez-vous même avant votre naissance ?

Colette Fellous : Je ne suis pas agrippée au « je » qui parle, il peut avoir plusieurs âges, c’est ça en fait, la distance quand je dis « je » et que je ne suis pas agrippée à un temps précis de ma vie, je peux être tous les âges, je peux avoir six ans et quatre-vingt-deux ans. Ce sont ces distances qui me permettent de raconter l’histoire. Le « je » revient comme un outil tout simplement, il n’est pas agrippé à ces corps réels. C’est la distance. Je deviens vraiment un aimant de chaque âge, je me mets n’importe où. Je pense aussi que la distance autobiographique est très importante, par exemple quand je raconte l’histoire de ma mère. Je la raconte comme si j’étais là, comme si j’étais présente alors que je ne peux pas être présente, ça semble être partout, distante et présente au même temps. Distante parce que je ne peux pas être à cet âge-là, mais la littérature le permet, la phrase permet d’avoir tous les âges au même temps.

Le fait d’associer deux « je », un intradiégétique et un autre extradiégétique révèle-t-il une inquiétude qui traverse votre pensée, c’est-à-dire, à travers ce croisement dans le roman, essayez-vous de retrouver ou de reconstituer cette part enfouie en vous et vous cherchez sans cesse entre deux lieux : (la Tunisie/ la France) et deux temps : (passé colonial/postcolonial) ?

Colette Fellous : Oui, mais cette alternance du « je » est aussi exigée par ce roman qui doit voir l’histoire de plusieurs points de vue, extérieur et intérieur, d’une chambre, d’un balcon, d’un trottoir, d’un café ou de l’intérieur d’un cœur, le mien ou celui des autres. C’est un « je » qui circule avec moi et qui est aussi tous les autres, mais dire « je » c’est une façon aussi de s’approcher des autres, c’est être directement dans leur regard, leur mémoire.

Que signifie pour vous arabesque lorsque vous dites : « je hurle encore la lalalala en inventant des arabesques » ?

Colette Fellous : pour le mot arabesque, il s’agit d’un mot essentiel. En effet, parce qu’il désigne à la fois la danse qui est au centre de ma structure romanesque et aussi du mouvement de la mémoire, mais aussi de l’arabesque dans l’art, dans les motifs architecturaux et dans la calligraphie arabe. J’écris au milieu de tout cela, avec tout cela, et insérer ce mot dans cette ligne justifie que j’ai moi-même une part d’arabesque, donc d’arabe dans ma mémoire. 

Bibliographie indicative

-Carpenter-Latiri, Dora, « Née à Tunis virgule Tunisie : Avenue de France de Colette Fellous » in Expressions maghrébines, Guy Dugas (Dir), Revue de la Coordination Internationale des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines (CICLIM), N° 5 1 : Expressions tunisiennes, Winthrop-King Institute Florida State University, Tallahassee, p. 97-111, 2006.

-Kassab-Charfi, Samia (dir.), Numéro spécial Colette Fellous XLIII, 1 (2018), Œuvres & Critiques, Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires de langue française, Tübingen, Narr Francke Attempto, (2018).

-Kassab-Charfi, Samia « Colette Fellous : Imag-iner le texte littéraire », Continents manuscrits,18 | 2022, mis en ligne le 15 mars 2022, consulté le 07/06/2022 <https://doi.org/10.4000/coma.8291>

Notice biobibliographique

Faten Ben Ali est Docteure en Littérature, Langue et Civilisation françaises, membre du laboratoire Intersignes LR14ES01 – FSHST et membre de l’association des professeur.e.s de français des universités et collèges canadiens ( APFUCC).

Publications :

  • « Aimantations d’images : l’autobiographie visuelle de Colette Fellous », in Colette Fellous, Œuvres & Critiques (Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires de langue française), Tübingen,Narr Francke Attempto, XLIII, 1, 2018.
  • « Ce que le visible doit au lisible dans l’œuvre autobiographique de Colette Fellous », in Arabeschi n° 17 », https://www.arabeschi.it.
  • « Les traces visuelles d’une mémoire coloniale » paru dans la revue Oltreoceano en 2022.

Sublimation et restauration de la Médée de Yasmine Chami

« Maintenant que je suis élongée, je vais m’allonger. »

-Agnès Varda, Cléo de 5 à 7

Depuis l’Antiquité, à commencer par la tragédie d’Euripide, la figure mythologique de Médée se définit par la force violente avec laquelle une sorcière choisit l’infanticide contre l’homme et le peuple qui l’abandonnent. Ce paradigme est emprunté et traduit tout au long du cours de l’histoire jusqu’à la contemporanéité, avec des représentations néanmoins célèbres comme la Médée furieuse (1838) de Delacroix, la Médée (1969) de Pasolini ou la Medea (2011) de Pascal Quignard transfigurant la sorcière, d’une part, en une représentation incontestable de l’humanité encombrée de ses passions et, d’autre part, en figure implacable de l’altérité par ses actes violents, conservant l’épisode de l’infanticide.

Eugène Delacroix, Médée furieuse, 1838

Certes, d’autres adaptations récentes sont moins évidentes, fonctionnant plutôt comme un intertexte que comme une récriture directe du mythe : on peut affirmer que la banlieue dans La Haine (1995) de Kassovitz fonctionne comme une version actuelle du mythe, un supra-personnage condamnant les enfants qui vivent les marges à un destin tragique. Suivant la même logique, Melancholia de Lars von Trier adopte une vision hyperbolisée de l’infanticide, où la figure féminine de Justine n’est pas seulement une articulation de l’altérité, mais même un présage d’apocalypse[1].

Yasmine CHAMI, Médée chérie, première de couverture, Actes Sud, 2019

Peut-on alors imaginer, aujourd’hui, une version où Médée ne tue pas ses enfants ? À quoi ressemblerait cette version et, surtout, quel changement paradigmatique ce tournant critique pourrait-il impliquer ?

Anthropologue, actrice sociale et écrivaine contemporaine francophone, Yasmine Chami publie en 2019 (Actes Sud) un roman qui propose une autre version du mythe de Médée. Il s’agit d’une récriture sensiblement plus personnelle, orientée vers une épistémologie moderne et faisant basculer le paradigme féminin d’une sorcière implacable et violente qui choisit l’infanticide comme vengeance pour avoir été abandonnée par son mari à une mère attentionnée qui remodèle sa vie aux côtés de ses enfants après avoir vécu le même drame de la séparation.

La récriture proposée prend ainsi la forme d’une anti-Médée mythologique. On tentera de rendre compte des dispositifs narratifs qui facilitent cette transition en suivant la logique de l’explicit du roman et de la profondeur de cette sublimation transhistorique que remporte Chami.

L’explicit du roman propose ainsi le retour de Médée à son mentor d’adolescence, Juan, après avoir été abandonnée par son mari dans un aéroport, sans véritable explication. Si une soudaine solitude déclenche d’abord chez Médée une prise de conscience, à savoir que cette « sculpture du passé », la vie qu’elle a vécue avec Ismaïl, est désormais perdue, c’est aussi dans cette solitude qu’elle trouve « le silence »[2] souhaité, le répit et la résilience. D’ailleurs, la réconciliation qu’elle obtient implique une transfiguration. Ainsi, le personnage principal subit une transformation de « créature » en « créatrice », d’objet modélisé par les schémas hétéronormatifs (mariage, maternité) en artiste auto-légitimé qui reprend le contrôle.

Il s’agit donc de ce qu’Alexandre Gefen finit par appeler « une artialisation de la vie »[3], une transformation de soi qui comporte à la fois une éthique du « care » et une éthique de l’art lui-même. Cette transformation est accompagnée par Juan, mentor pour Médée et désormais la figure masculine qui pourrait remplacer l’image d’Ismaïl, effigie du passé. Certes, Juan participe « dans ce travail de réparation de Médée »[4], mais il se trompe en envisageant une relation conjugale avec elle, en tant que mari de Médée, car la présence et, par conséquent, l’absence d’Ismaïl ont été définitivement remplacées par l’art.

En fait, au moment où Médée se trouve autonome, au-delà sa vie avec Ismaïl, au-delà les matrices patriarcales imposées, elle décèle non seulement la résilience, mais aussi ce que les philosophes féministes (dont on nomme Judith Butler et Rosi Braidotti) appellent l’« agency »[5].

L’explicit du roman implique donc un tournant critique dans le récit lui-même, puisque la focalisation interne est orientée vers Juan et non plus vers le personnage principal. Médée retrouve ainsi même une autonomie méta-textuelle, car elle n’est plus soumise au regard narratif et c’est la figure masculine qui perd son hégémonie pour être soumise au flux de conscience. Sans aucun doute, Juan et Médée partagent au moins deux codes, deux idiolectes qui rendent possible la réunification : celui de l’art, d’une part, et, plus important, celui de la haine de l’abandon, visible au niveau stylistique par l’emploi de la périphrase « cet homme qui est parti  »[6] qui désigne l’absence d’Ismaïl. De plus, le même tournant narratif implique une configuration de l’épithète dans le titre du roman : ainsi, la femme « qui s’est crue aimée »[7]  devient « la femme qu’il aime »[8].

Cependant, la violence qui arrive à Médée n’est pas vengée par la violence et l’infanticide, comme dans la version d’Euripide. Au contraire, elle est revendiquée et sublimée dans l’art et dans une articulation de soi. C’est donc une adhésion à l’autonomie et à l’art qui permet à Médée de briser les règles de l’intersectionnalité. Un avenir possible où Médée accepte Juan en tant que mari pourrait la renvoyer aux mêmes schémas de soumission. Cette fois, au contraire, elle va le faire « si elle peut »[9], une articulation finale et nécessaire de l’autonomie féminine qui marque un dénouement non pas dans l’histoire amoureuse, mais dans le récit de la reconstruction de soi. Finalement, Médée chérie capture le passage d’une ontologie de la violence à l’insurrection de soi en tant qu’artiste, femme, féminin et autonome. Si la récriture proposée par Chami n’est pas censée seulement s’opposer aux dernières versions du mythe, elle les juxtapose et les actualise sur le piédestal de la littérature-monde.


[1] Ce choix n’a rien de surprenant puisque von Trier adapte directement le mythe au cinéma avec Medea (1988), la présentant comme une martyre dans les paysages de l’Europe du Nord.

[2] « Je cherche le silence… », intertexte qui marquera une ritournelle vers Le Cid cornélien, dans Yasmine CHAMI, Médée chérie, Actes Sud, 2019, p. 11.

[3] Alexandre GEFEN, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, Éditions Corti, 2017, p. 256.

[4] Yasmine CHAMI, op. cit., p. 131.

[5] Adriana ZAHARIJEVIĆ, « On Butler’s Theory of Agency », dans Annemie HALSEMA (dir.), Bodies that still matter : Resonances of the Work of Judith Butler, Amsterdam University Press, 2021, pp. 21-30.

[6] Yasmine CHAMI, op. cit., p. 130.

[7] Ibid., p. 44.

[8] Ibid., p. 131.

[9] Ibid., p. 132.


Informer dans le Maroc contemporain (recension d’un chapitre d’ouvrage par Hubert Tullon)


Abdelfettah Benchenna et Dominique Marchetti, « Une offre sous conditions. Les logiques contemporaines du champ du pouvoir marocain pour contrôler la presse nationale », in Yauheni Kryzhanouski, Dominique Marchetti et Bella Ostromooukhova (dir.), L’Invisibilisation de la censure. Nouveaux modes de contrôle des productions culturelles (Bélarus, France, Maroc et Russie), Paris, Eur’ORBEM, coll. « Études et travaux », 2020, p. 157-190.


L’objet de l’étude est celui des organes marocains d’information générale, non spécialisés (à l’exclusion, donc, de la presse féminine, des magazines culturels, etc.) et non partisans, quel qu’en soit le support, papier et (ou) électronique, au tournant des années 2015 à 2017. Le contexte est celui d’un régime politique qui, d’un point de vue occidental, serait volontiers qualifié d’hybride ou de semi-autoritaire.


Brève histoire de l’information au Maroc depuis l’indépendance

Entre l’indépendance en 1956 et le début des années 1990, la presse d’information dépendait presque entièrement d’instances politiques dûment identifiées : soit directement de l’État organisé par et pour la monarchie (agence Maghreb arabe presse [MAP], radio et télévision publiques, quotidiens Le Matin et son pendant arabophone), soit de quelques partis politiques adoubés par le pouvoir au titre de leur participation au Mouvement national, c’est-à-dire à la lutte pour l’indépendance. Les rares tentatives d’expression critique ou, en tout cas, autonome, dans des revues intellectuelles (Souffles, 1966-1971 ; Kalima, 1986-1989, etc.), dans une presse aspirant à une vocation économique (Maroc informations, 1960-1966) ou dans les rubriques « Culture » ou « Société » de la presse partisane, se soldaient prestement par une censure énergique (destruction des exemplaires incriminés, condamnation des journalistes ou des éditeurs à de lourdes peines). La presse étrangère (francophone initialement, également arabophone à partir des années 80) n’était guère mieux lotie, sauf à ce que les journalistes et les éditeurs étaient à l’abri des mesures de rétorsion. Cette restriction de l’offre d’information était sensiblement aggravée par le double monopole étatique sur la formation des journalistes et sur la distribution parcimonieuse des cartes professionnelles de presse. En outre, la lenteur du recul de l’analphabétisme (encore 32 % en 2014, contre 18,8 % en Tunisie et 15 % en Algérie) ne favorisait guère la presse écrite, – au profit de la radio et de la télévision d’État.
À la fin des années 80, différents facteurs du contexte international plaident en faveur d’une libéralisation économique alliée à une ouverture politique au Maghreb comme en Afrique de l’Ouest. L’attention portée aux droits humains et notamment à la liberté de la presse devient un élément de la « vitrine démocratique » du pays et un argument de nature à attirer tant les investissements directs étrangers (IDE) que les touristes internationaux. La conversion du pouvoir marocain à cette nouvelle doxa est d’autant plus aisée qu’elle tombe à point pour échapper à la crise ouverte entre la monarchie et une part importante de son opinion publique en raison de l’approbation donnée par le souverain à l’intervention armée de la première guerre du Golfe. Ainsi débute l’efflorescence d’une presse privée réputée indépendante, par opposition à celle inféodée à l’État ou aux partis qui avait cours jusque-là. Parmi les titres-phares de cette époque, on retiendra La Vie économique, hebdomadaire à l’histoire déjà ancienne, mais repris et dirigé entre 1994 et 19971 par Jean-Louis Servan-Schreiber qui, fort de ses succès français à la tête de L’Express puis de L’Expansion, en fera une pépinière de jeunes journalistes essaimant ensuite dans les organes de presse fondés à l’aube des années 2000 : Le Journal (1997), As-Sahifa (2000), TelQuel (2001) etc., toute « une presse mettant en cause le jeu politique institutionnel et la monarchie ». La conjonction de ce phénomène avec l’alternance inédite ayant mené au pouvoir un gouvernement à direction socialiste (1998-2002) détermine une multiplication des titres, hebdomadaires comme quotidiens, principalement arabophones.
Cette dynamique, illustrée par le quasi triplement de la diffusion payée de la presse quotidienne entre 2004 et 2008 (de 115 000 à plus de 300 000 exemplaires), va être démultipliée au début des années 2010 par le couplage de deux phénomènes : les soulèvements des Printemps arabes (soit le mouvement du 20 février [2011] dans le cas du Maroc) et le développement accéléré de l’accès à l’internet, essentiellement via les téléphones mobiles (taux de pénétration de 56,8 % en 2014). Mais, si, contrecoup du mouvement du 20 février, 2011 voit la promulgation d’une nouvelle constitution contenant quelques avancées démocratiques, il n’en va pas moins que, dans les mois qui suivent, c’est un parti islamo-conservateur qui accède au gouvernement2 . Parallèlement, l’offre d’information papier ou en ligne, écrite ou en vidéos, a de son côté explosé : en 2014, le ministère de la Communication recense près de 500 titres de presse et plus de 500 sites web d’information. Il ne fait guère de doute qu’un grand nombre de ces structures est (était) fragile sur le plan économique.


Le contrôle de l’information

Les « lignes rouges »
Celles-ci ne sont pas nouvelles, leur définition fût-elle extensive. Au nombre de trois en ce qui concerne la politique intérieure3 , elles interdisent toute mise en cause de la monarchie, de la religion musulmane et de l’intégrité territoriale du pays. La première de ces lignes rouges protège non seulement la personne du roi et sa famille, mais également la magistrature, les forces armées et celles de sécurité, ainsi que toutes les autorités constituées jusqu’au moindre de leurs agents, en tant que tout ce beau monde représente l’État (monarchique, forcément). La seconde est en lien avec la Commanderie des croyants assumée par le monarque au titre de son ascendance prophétique. La troisième scelle l’annexion en 1975 de la majeure partie du Sahara anciennement espagnol.
Mordre ces lignes rouges (ne parlons pas même de les franchir) expose à des sanctions sévères, inscrites dans le Code pénal ou dans la loi 88-13 sur l’édition et la presse. Prison ferme ou avec sursis, amendes, saisie et destruction préventives des exemplaires incriminés, blocage de sites, les exemples sont légion de tribunaux sans état d’âme : tel organe a fait mine de s’interroger sur la santé du roi, tel autre recense en darija (arabe dialectal) les blagues que les Marocains se racontent tous les jours sur la religion, un autre encore prétendait publier une interview du dirigeant du Front Polisario qui lutte pour l’indépendance du Sahara… Mal leur en a pris !

La fragilité financière des organes d’information
La plupart des jeunes organes d’information ont une structure capitalistique fragile. La saisie d’un numéro ou une forte amende judiciaire suffisent fréquemment à les mettre sous tension, sinon en danger.
Mais il n’est pas toujours nécessaire d’en arriver à pareille extrémité. Quand une publication déplaît, il suffit parfois, au royaume de l’informel, de lancer des vérifications administratives scrupuleuses : toutes les prescriptions du code du travail sont-elles exactement respectées ? dans les locaux, les extincteurs sont-ils en nombre suffisant et régulièrement entretenus? les journalistes sont-ils bien en possession de leur carte professionnelle ou de leur autorisation de tournage ? les contrats de travail des uns et des autres et leur rémunération sont-ils conformes à la réglementation ? les cotisations sociales sont-elles régulièrement versées ? la situation fiscale de l’entreprise est-elle apurée ?… À défaut, les amendes administratives pleuvent.
Par ailleurs, les sociétés de distribution de la presse papier, infiniment plus concentrées (elles ne sont que trois en 2018) que les organes qu’elles distribuent se prêtent à toutes sortes de manœuvres susceptibles de réduire, sinon de tarir les ventes de tel ou tel journal, de telle ou telle revue qui n’ont pas l’heur de plaire en haut lieu.
Enfin, la publicité constitue souvent un appoint de ressources non négligeable. Or les prescripteurs dans ce domaine sont généralement plus proches des représentants du pouvoir (quand ils ne se confondent pas avec eux) qu’ils ne partagent les aspirations de journalistes soucieux d’élucider des réalités qu’ils partagent avec leurs lecteurs.

Nouveaux angles d’attaque
Plus récemment est apparu un nouveau genre d’attaques judiciaires visant les journalistes indociles. Hors de toute considération professionnelle, les incriminations concernent désormais leur vie privée et, inévitablement, font penser aux kompromat de l’URSS, auxquels la Russie contemporaine n’a pas renoncé. Tel chargé de projet sur le journalisme d’investigation se voit condamné à quelques mois de prison ferme pour « adultère », tel caricaturiste connaît le même sort pour « ébriété sur la voie publique ».
Mais l’affaire la plus emblématique est certainement celle ayant visé Taoufik Bouachrine. Rédacteur en chef de Al-Jarida al-oukhra (« L’autre journal ») en 2005, il voit cet hebdomadaire interdit dès 2006. L’année suivante, le voici incriminé dans une obscure affaire de fraude fiscale en lien avec l’achat d’une maison pour son propre compte, mais il bénéficie d’un non-lieu. Après un passage au quotidien arabophone Al-Massae (« Le soir »), il fonde en 2009 et assume la direction d’un autre quotidien (Akhbar al-yaum, «Les nouvelles du jour»), couplé à un site internet, l’un et l’autre au ton ouvertement incisif à l’égard du pouvoir ; le quotidien devient rapidement le premier tirage de la presse marocaine. Au printemps 2018, la police perquisitionne soudain les locaux du journal et son directeur est toutes affaires cessantes inculpé de « traite d’êtres humains, abus de faiblesse, viol et harcèlement sexuel ». Excusez du peu4 !

Les initiatives du champ politique
Néanmoins, la répression n’est pas la seule voie de contrôle de l’information. Depuis 2005, le Maroc s’est ainsi doté, un peu sur le modèle français, d’une instance destinée à soutenir les éditeurs de presse. Les subventions distribuées ne sont pas négligeables, mais les conditions d’éligibilité, relativement drastiques, laissent beaucoup d’entreprises sur le côté. D’où des débats récurrents.
De surcroît, la multiplication rapide de sites web d’information au tournant des années 2010 a persuadé le pouvoir ou certains de ses représentants de développer une offre concurrente avec la création de sites de nature à diffuser des messages proches de leurs positions – à l’image, encore, de ce qui s’est fait dans la Russie de Vladimir Poutine. Bien entendu, les auteurs de ces initiatives restent dans l’ombre, si leurs sites sont reconnaissables aux messages diffusés comme aux libertés prises, sans autre conséquence judiciaire, avec la législation (notamment, concernant des opposants déclarés, avec les lois protégeant le respect de l’intimité de la vie privée ou le secret de l’instruction, celles destinées à réprimer la diffamation, etc.).

Colophon

En 2008, le Maroc était classé 122e sur 180 pays dans l’indice de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières ; en 2013, 136e et en 2018, 135e ; en 2023, 144e.

  1. La Vie économique est depuis lors détenue par la holding AKWA dont l’actuel (2023) premier ministre, Aziz Akhannouch, est l’un des principaux actionnaires. []
  2. Il s’y maintiendra dix ans. []
  3. On laisse de côté les articles du Code pénal réprimant les atteintes aux chefs d’État étrangers et à leurs représentants accrédités auprès du souverain. []
  4. Rappelons tout de même pour la bonne bouche comment l’affaire se conclura: au terme d’un procès à huis-clos, le journaliste sera condamné, outre les amendes, à 12 ans de prison en première instance (2018), peine portée à 15 ans en appel (2019), sentence confirmée en cassation (2021). Selon la défense du journaliste, les vidéos produites à charge auraient été manipulées et elles ne permettent jamais de reconnaître le journaliste. D’autre part, plusieurs des femmes appelées à témoigner contre lui se sont esquivées ; l’une d’entre elles a dans la foulée été condamnée à six mois de prison pour fausse déclaration après s’être plainte que le procès-verbal de son audition ait été falsifié par la police. La dénonciation des nombreuses irrégularités et opacités ayant entaché la procédure par l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) et de nombreuses ONG internationales est restée sans effet. Le quotidien, privé de recettes publicitaires et de subventions publiques, cesse son activité au printemps 2023. []

Amel et les fauves, rencontre avec le réalisateur Mehdi Hmili (27 avril au cinéma Gérard Philippe, Venissieux)

Compte rendu réalisé par Mattéo Verney

Amel et les fauves est un long métrage réalisé par Mehdi Hmili en 2021 (sortie en 2022). Il raconte l’histoire d’une mère et de son fils dans la Tunisie postrévolutionnaire. Amel travaille dans une usine et son patron la met en relation avec un individu pour que son fils, Moumen, puisse rejoindre le club de foot l’Espérance.

Cet homme profite de la situation pour obtenir des faveurs sexuelles sans le consentement d’Amel quand la police les surprend. C’est pourtant Amel seule qui est condamnée à la prison pour adultère et outrage à la pudeur.

Pendant ce temps, son fils Moumen se retrouve seul, abandonné par son père. Il perd ses derniers repères lorsqu’il doit quitter son club de foot suite à une bagarre, et il rejoint son dealer. Il fait alors partie d’un petit groupe de jeunes travaillant pour un homme, Djo. S’ensuivent des péripéties dans les clubs underground de Tunis, de la prostitution, de la consommation de drogues, et c’est autant de sujets tabous qui sont abordés dans ce long métrage.

Après sa sortie de prison, Amel reprend le travail et cherche à retrouver son fils.

Ce film présente un travail remarquable non seulement sur le plan du récit, de l’évolution des personnages et de l’intensité dramatique, mais il aborde également des thématiques qui restent peu explorées dans le cinéma du Maghreb comme la consommation de drogues, la prostitution des jeunes, et une société qui ferme les yeux sur de telles dérives. Il dénonce également la manière dont sont traitées les femmes : le policier ne croit pas Amel lorsqu’elle dénonce son agresseur, son propre frère veut la forcer à rester dans la maison familiale une fois qu’elle est sortie de prison sous prétexte qu’elle aurait déshonoré la famille…

La réalisation propose des plans rapprochés qui retranscrivent l’intensité des scènes, mais également une élaboration de la colorimétrie intéressante et de belles vues sur les paysages. De manière générale, le travail de la caméra et du montage nous happe dans cette histoire et rend toute l’intensité des scènes avec beaucoup de justesse (le jeu d’acteur étant tout aussi excellent : avec dans le rôle d’Amel, Afef Ben Mahmoud, dans le rôle de Moumen, Iheb Bouyahia. 

Après la projection du film, nous avons eu la chance de pouvoir poser des questions au réalisateur : Mehdi Hmili. Interrogé sur la genèse du film, celui-ci révèle qu’il s’est inspiré d’une histoire vécue et d’une volonté de “raconter cette histoire qui est la mienne, celle de ma mère”, explique-t-il. Il dit vouloir “ se revoir lui-même et sa mère, pardonner à la société, à ceux qui [lui] ont fait du mal”.

C’est un film qui est voulu “film coup de poing, bouleversant, violent”. Mais j’ai également compris que la réappropriation de ces scènes qui représentent sa jeunesse offrait un certain contrôle et permettaient à M. Hmili d’accéder à une forme de résilience.

L’écriture des personnages

Les personnages sont inspirés de vraies personnalités, ils sont tirés des expériences du réalisateur avec ces différentes personnes qu’il avait croisées au cours de cette partie de sa vie.

Il ne voulait pas être dans le “misérabilisme”, et Mehdi Hmili remercie également sa monteuse, car il fallait savoir “quand couper” certaines scènes.

Par ailleurs, le film devait durer plus de 4heures, mais pour pouvoir le passer en salle, il fallait couper et choisir, enlever des séquences. En tout, le film représente un travail de 5 ans pour sa production.

Les acteurs et actrices avaient conscience que le réalisateur partageait quelque chose de personnel, un peu de soi, et cela les avait encouragés d’autant plus à s’investir complètement dans les rôles et à explorer, à plonger dans leur personnage. Ce qui nous amène à la question suivante.

La scène la plus dure à tourner (spoilers)

Lorsque Moumen prend de la drogue. L’acteur, Iheb Bouyahia, a insisté pour se piquer avec l’aiguille pour de vrai (il n’y avait bien sûr que des vitamines). Tout s’est fait sous le contrôle d’un médecin, mais M. Hmili était tout de même inquiet.

Le moment où Amel regarde la caméra avant de retourner dans une voiture où un homme l’attend pour lui donner des informations sur son fils, mais uniquement en échange de faveurs sexuelles. Cette scène brise le quatrième mur, et même si le réalisateur avait peur que cela sorte les spectateurs de l’histoire, le public semblait touché par cette scène, où Amel nous regarde. Petite anecdote : Mehdi Hmili, lors de cette scène, n’avait justement pas prévu que l’actrice qui interprète Amel, Afef Ben Mahmoud, regarde la caméra ainsi. Il ne lui a suffi que d’un signe pour qu’elle comprenne, et réalise ce moment fort du film. On constate alors la cruauté, l’égoïsme, le manque d’empathie de ces hommes qui forment une société hostile aux femmes. Après avoir vécu une expérience similaire, Amel est confrontée encore une fois à un homme qui lui demande des faveurs sexuelles, pour obtenir des informations sur son fils, un dilemme cruel qui ne devrait pas exister.

Date de sortie et réception

Le film est sorti l’année dernière, en 2022, en Tunisie, il a rempli les salles, selon le producteur, car il proposait quelque chose de “plus urbain, plus underground”. C’est une aventure qui est effectivement violente, mais parce qu’elle retranscrit une réalité qui l’est autant. Cette vérité ne semble pas être souvent représentée au cinéma, et c’est ce qui a pu attirer l’audience, qui était composée en majorité de femmes et de jeunes, nous révèle M. Hmili.

Paysage politique

Le film se déroule après la révolution (de 2011), il y a par ailleurs l’histoire d’un ancien policier qui travaillait sous le régime de Ben Ali, qui essaie en quelque sorte de se racheter, en aidant Amel.

En fait, pendant 4 semaines, entre décembre 2010 et janvier 2011, des manifestations ont eu lieu en Tunisie pour destituer le président de la République Tunisienne Zine el-Abidine Ben Ali, qui occupait la fonction depuis 1987. Elle est la conséquence d’une colère accumulée du peuple. De profondes inégalités sociales, des régions favorisées pour le développement et d’autres délaissées, font que la classe du prolétariat se soulève face à ces injustices. A ces facteurs s’ajoutent le sentiment d’étouffement éprouvé par la jeunesse, qui rejoint le mouvement. En 2011, la présidence de Ben Ali est effectivement renversée, et à la suite du gouvernement provisoire, c’est Hamadi Jebali qui est élu chef du gouvernement.

Conclusion

Ainsi, Mehdi Hmili s’attaque à la représentation de la violence sociale sous ses différentes formes : violence de genre, violence de classe, violence du pouvoir arbitraire. Le film montre bien comment la société autorise ces suites d’événements qui conduisent à de telles dérives et à une telle violence. On assiste aussi à la manière dont la société fabrique des prédateurs, humilie les femmes.

Ce film permet au réalisateur de “réhabiliter” sa mère, de se réconcilier avec sa jeunesse. “La tragédie a libéré ma famille” : devenir metteur en scène a permis au réalisateur de “dire son expérience à soi”. Certaines scènes lui ont demandé beaucoup de maturité et de courage, pour ne pas s’effondrer en tournant des scènes qui rappellent des souvenirs douloureux, attachés à des expériences personnelles. C’était “une forme de catharsis”.

A la fin du film, il y a de moins en moins de paroles, tout a été vécu, tout a été dit. Le final se déroule dans le silence, et Mehdi Hmili sait qu’après le noir de l’écran, les personnages continuent à vivre dans la mémoire des spectateur.ices.

Deux autres films maghrébins ont abordé, dans des styles différents, le même sujet, selon Taher Meftah, responsable du Maghreb des films: “le rejet et l’errance des mères avec leur fils unique dans une société hostile aux femmes et aux déracinés sans repères”. Il serait dès lors intéressant de voir quels modèles de représentations et de résilience sont proposés à travers la production cinématographique de chacun de ces trois réalisateurs:

Les damnés ne pleurent pas , film marocain de Fyzal Boulifa 2022.

Amel et les fauves , film tunisien de Mehdi Hmili 2021 sorti en 2022.

La vie d’après , film Algérien de Anis Jaad 2022.

Bibliographie

Sur la Révolution tunisienne: https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_tunisienne

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_constituantes_tunisiennes_de_2011#R%C3%A9sultats