Entretien avec Alice Capot, archiviste paléographe (promo. 2026), auteur d’une thèse intitulée “Penser l'”Empire”, administrer les colonies : l’œuvre de Daniel Lescallier (1764-1799). Son travail a été dirigé par M. Olivier Poncet, professeur d’Archivistique, de diplomatique et d’histoire des institutions de l’époque moderne à l’École nationale des chartes (ENC), et M. François-Joseph Ruggiu, professeur d’histoire moderne à Sorbonne Université. Propos recueillis par Louis Cheminot, élève archiviste paléographe (promo. 2026).
Quelle est l’origine de ce sujet ?
Le choix de ce sujet est fortuit. À l’origine, je souhaitais travailler sur la période révolutionnaire ; ce qui m’intéressait, c’était la transition de la justice entre l’Ancien Régime et la Révolution. Les colonies devaient être le cadre de cette étude. Mais j’ai été mise en relation avec la Fondation de Chambrun qui conserve des archives du marquis de Lafayette relatives à son expérimentation d’abolition graduelle de l’esclavage en Guyane.
C’est à cette occasion que j’ai pris connaissance de Daniel Lescallier qui était l’administrateur chargé du projet entre 1785 et 1788. Son nom revenait très souvent dans la bibliographie et les sources, toujours mentionné mais rarement analysé. Plusieurs points ont alors retenu mon attention : son parcours atypique dans l’administration des colonies, caractérisé par une grande amplitude géographique (de l’océan Atlantique à l’océan indien) ; ses expériences singulières et originales : il évolue dans des territoires marginaux comme la Guyane ou dans des colonies étrangères momentanément françaises en temps de guerre. Enfin, c’est un homme aux compétences multiples : il est polyglotte, touche au monde du négoce par ses racines familiales, mais aussi écrivain, spécialiste en ingénierie maritime (marchande et militaire) et diplomate. Enfin, Lescallier a traversé tous les régimes de l’Ancien Régime à la Restauration.
Carte 1 : Voyages de Daniel Lescallier (1743-1799)
Seuls quelques rares articles s’intéressaient à des aspects précis de sa carrière. Avec mon travail de thèse, je souhaitais redonner de l’ampleur à ce personnage, singulier par ses expériences, mais aussi représentatif de toute une génération d’hommes et de femmes baignés dans les Lumières, avides de réformes, et profondément marqués par les Révolutions et les instabilités politiques et sociales.
Peux-tu revenir brièvement sur le parcours de Daniel Lescallier jusqu’en 1764 (origines sociales, formation etc)
Daniel Lescallier est le produit de deux milieux distincts : sa mère, originaire de la région parisienne, est issue d’une famille de dessinateurs. L’arrière-grand-père de Lescallier travaillait aux côtés de Charles Le Brun lors de la construction de la Galerie des Glaces de Versailles. Du côté paternel, c’est une famille de marchands, des bourgeois originaires de Lyon, où Lescallier est né en 1743. – Pourtant, je crois qu’aucune rue à Lyon ne porte son nom… Non, pas plus qu’en Guyane, où il a pourtant joué un rôle assez connu. – C’est une famille de marchands de la soie depuis plusieurs générations. Ce commerce des étoffes avait déjà permis de créer des liens avec les ports de l’océan Indien au début du XVIIIe siècle.
Sa vie avant 1764 est mal connue. Lescallier a rédigé un mémoire sur sa carrière mais expédie en quelques lignes sa jeunesse. Il a probablement étudié au collège des Jésuites de Lyon, son parrain étant directeur de cette institution. En 1757, âgé de 14 ans, il accompagne son père à Londres pour parfaire sa formation. Il y reste pendant toute la durée de la Guerre de Sept Ans et se fait remarquer par les ambassadeurs français sur place comme traducteur. Il est possible qu’il ait agi en espion aux côtés de son père mais les archives ne nous fournissent que peu d’informations à ce sujet.
Il semble que Lescallier a bénéficié d’une véritable formation transnationale avant l’heure, en fréquentant des milieux anglophiles et américanophiles.
Dès son plus jeune âge, Lescallier parle l’anglais et apprend rapidement l’espagnol, les langues des principales puissances coloniales. Il possède aussi des rudiments d’allemand, de néerlandais, probablement de tamoul et de persan. Constamment confronté à l’étranger, il dispose d’une grande facilité pour l’apprentissage des langues. C’est perceptible dans ses innombrables déplacements (qui ne se limitent pas aux colonies). Un voyage pour le secrétariat d’État de la Marine le mène en 1775 jusqu’en Russie après un parcours dans plusieurs pays du Nord depuis l’Angleterre. Plus tard, en 1806, on le retrouve aussi en Italie.
Et n’est pas le seul de sa parenté à voyager. Son frère, peintre, a déjà réalisé plusieurs déplacements en Europe. Sa sœur a aussi épousé un négociant de Madrid tandis que son père et des cousins se rendent dans les colonies. Les informations manquent pour le reste de la famille, mais il est assez évident qu’elle entretient volontairement un réseau international et qu’il s’agit d’une stratégie collective d’ascension sociale.
En 1764, alors qu’il est à Londres, Daniel Lescallier est remarqué par le duc de Nivernais, diplomate français en exercice dans la capitale. Lescallier travaille comme interprète, tandis que son père occupe un poste de secrétaire auprès du comte de Gerchy, autre ambassadeur français chargé des négociations. Rentré en France, le duc de Nivernais recommande le jeune Lescallier au comte d’Estaing, ce qui lui ouvre les portes du milieu des officiers et administrateurs anglophiles. Pendant la Guerre d’Indépendance américaine, il se lie aux réseaux américanophiles qui défendent l’intervention française en faveur des Insurgents. En 1779, Lescallier est envoyé à la Grenade avec le comte d’Estaing et les frères de Kersaint[1], grands américanophiles, puis dans les trois rivières des Guyanes hollandaises. Une fois rentré en France, il se rapproche du marquis et de la marquise de Lafayette qui resteront ses principaux protecteurs.
Ses rapports avec les Espagnols sont plus ponctuels. Lescallier a accompagné le comte d’Estaing qui venait d’être nommé gouverneur en 1764 à Saint-Domingue. Lorsqu’il débarque dans la colonie, il est d’abord chargé de repérer un itinéraire pour se rendre à Santo-Domingo, le territoire espagnol limitrophe. C’est probablement à cette date qu’il se familiarise avec la langue.
Mais ses rapports ne sont pas de même nature envers les Anglais et les Espagnols : l’anglophilie est une forme d’intérêt pour la Grande-Bretagne, tandis que l’Espagne, bien qu’alliée à la France, a perdu de sa puissance au XVIIIe siècle. On admire chez les Anglais leur système maritime, la liberté sociale qui règne (notamment la tolérance religieuse, très à la mode) et en partie leur système parlementaire. Lescallier entretient des liens réguliers avec les Espagnols mais ne montre aucun signe d’admiration pour leurs pratiques administratives ou leurs mœurs.
Carte 2 : Les Antilles à la fin du XVIIIe siècle
Pourquoi Lescallier a-t-il été nommé chef de l’administration des trois colonies hollandaises pendant la guerre d’Indépendance ? Pourquoi un Français à la tête de possessions relevant d’une autre puissance ? Y avait-il des accords de coopération entre le royaume de France et la République des Provinces-Unies ?
Il faut savoir qu’une alliance avait été conclue entre la France et les Provinces-Unies contre l’Angleterre à l’occasion de la Guerre d’Indépendance. La prise de possession temporaire d’un territoire colonial n’est pas rare durant les conflits : le comte d’Estaing avait pris possession de la Grenade en 1779, petite île anglaise, comme on l’a vu. Lescallier est alors nommé commissaire et doit mener une enquête pour malversation sur place. En fait, ces prises de possession temporaires s’inscrivent dans une logique de concurrence entre puissances européennes, chacune s’affrontant pour posséder le plus de territoires dans les Antilles. C’est également l’occasion de nouer des liens entre les différents territoires coloniaux au gré des changements de souveraineté. La Guyane hollandaise comprend deux territoires : le Surinam et ce qu’on appelle les Trois-Rivières (cf. Carte 3). En 1780, les Britanniques capturent ces territoires ; ils en sont chassés par les frères de Kersaint en février 1782. C’est dans ce contexte que l’américanophile et polyglotte Lescallier, reconnu comme administrateur compétent et intègre, est sollicité comme ordonnateur (grade inférieur à celui d’intendant), jusqu’à ce que les colonies soient rendues aux Hollandais en 1784.
Peux-tu revenir brièvement sur l’histoire de la Guyane française avant Lescallier ? Quelles étaient ses fameuses potentialités ? Que produisait-on ? Dans quelle mesure la Guyane était-elle inscrite dans le commerce triangulaire, comme les Antilles ?
En août 1785, Lescallier arrive en Guyane.
Carte 3 : Les Guyanes à la fin du XVIIIe siècle
Au sein de l’espace atlantique, c’est une colonie marginale, dont l’histoire est singulière et compliquée. Le XVIIIe siècle est une période de croissance pour la Guadeloupe, la Martinique, et Saint-Domingue. Alors que certains penseurs et administrateurs commencent à revendiquer l’abolition de la traite et l’adoucissement du sort des esclaves, on constate une hausse des ventes dans les Antilles. C’est presque l’âge d’or de la traite. Au contraire, la Guyane est peu peuplée, les esclaves sont peu nombreux, le territoire est presque entièrement recouvert par la forêt amazonienne. Les plantations sont petites et dispersées, comprenant en moyenne moins de dix esclaves. Son développement économique est donc limité. D’autre part, elle souffre d’une sinistre réputation. En 1763-64, une tentative de peuplement, l’expédition de Kourou, rassemblant plus de 10 000 Allemands, Acadiens et Canadiens envoyés pour développer la colonie, débouche sur une catastrophe sanitaire sans précédent : presque tous sont fauchés par les maladies tropicales, auxquelles ils n’étaient évidemment pas préparés. Cet épisode forge la réputation de mouroir de la Guyane, qui compte pour quantité négligeable au sein du grand commerce dans les années 1780.
Contrairement aux autres colonies, les habitants y vendent peu de sucre, car la production de cette denrée est très gourmande en main d’œuvre. Ils cultivent les plantes tinctoriales, comme le roucou[2] ou l’indigo, un peu de tabac et de coton. Mais ce sont de faibles quantités.
De façon générale, les navires préfèrent éviter la Guyane : on ne s’y arrête qu’à contrecœur, suite à un naufrage par exemple ou pour vendre des produits secondaires (esclaves malades, trop âgés, ou encore des produits secondaires de peu de valeur), ce qui explique en partie son marasme économique.
Et pourtant, comme ce territoire est mal appréhendé, on imagine que la forêt amazonienne regorge de ressources précieuses exploitables. On cherche des gisements de fer et d’or. Les autorités locales tentent de constituer des liens avec les communautés amérindiennes afin d’avoir accès à des produits rares. On essaie également de développer la culture des épices, importées des Mascareignes, depuis l’Océan Indien, notamment le giroflier, cultivées dans les plantations de La Fayette. Mais ces tentatives débouchent souvent sur des échecs et la Révolution vient temporairement remettre en cause les rares avancées.
Lescallier et l’esclavage : comment a-t-il opéré pour adoucir la condition des esclaves ? À quelles oppositions s’est-il heurté ? Quel fut le résultat de cette politique ?
Je voudrais d’abord revenir sur la notion d’adoucissement du sort des esclaves. C’est une volonté de l’administration de la Marine et des colonies, qui cherche à promouvoir ce changement. Les autorités se sont aperçues que le système esclavagiste atteint ses limites ; démographiquement, les esclaves sont bien plus nombreux que les Blancs, ce qui renforce la crainte de soulèvements. Par exemple, Saint-Domingue est peuplée à 90% de main d’œuvre servile. On s’attend à une révolte, et on cherche une solution à la fois philanthropique et utile pour le maintien des colonies. L’adoucissement prévoit des récompenses, de meilleurs traitements et parfois la promesse d’une libération prochaine, à la fois pour rendre le quotidien moins difficile mais aussi pour améliorer leur productivité.
En Guyane, Lescallier a pour mission d’abolir progressivement l’esclavage. Il faut cependant insister sur le caractère très progressif de l’entreprise, car il ne faut pas heurter de front les coutumes et les habitudes locales, ni provoquer une révolte générale des esclaves. Mais pourquoi la Guyane ? Comme il y a peu de colons et peu d’esclaves, l’entreprise paraît plus facile à mettre en œuvre. De plus, une grande partie de la main d’œuvre servile appartient au roi : c’est ce qu’on appelle l’Atelier du roi, qui rassemble 500 esclaves sur le territoire. Cet Atelier est en quelque sorte le premier laboratoire d’expérimentation qui peut servir d’exemple au reste de la colonie. Daniel Lescallier, en tant qu’ordonnateur, était chargé de l’administration de l’Atelier : il nommait les économes et avait son mot à dire sur sa gestion.
Comme c’était une mission secrète, on trouve peu de traces archivistiques. Le secret permettait d’éviter les révoltes de colons blancs ou d’esclaves et les ingérences étrangère, en bref, assurait le contrôle de ce délicat projet. Une partie de la correspondance a disparu, si bien qu’il est difficile de mesurer les résultats de l’expérience. Ce qu’on sait, c’est que Lescallier a favorisé les affranchissements, comme le prouvent les minutes de notaires. Habituellement, lors d’un affranchissement, on offrait des esclaves : avec Lescallier, ils sont remplacés par des aides financières ou l’octroi de terres. L’objectif est néanmoins toujours ambivalent. L’administration poursuit un but bien précis : augmenter le nombre d’hommes de couleur libres, pour contrer à l’avance les éventuelles velléités de révolte servile.
Face aux difficultés rencontrées, les efforts de Lescallier se concentrent essentiellement sur « l’adoucissement » à proprement parler. Il favorise la santé des esclaves, les récompenses, la diminution des châtiments corporels, l’augmentation des rations de nourriture. Il décide aussi de la construction d’un hôpital pour les esclaves et les notamment les femmes, afin d’encourager une politique nataliste. À ce propos, on a la trace d’un propriétaire affranchissant une de ses esclaves, dans le cadre de cette politique : elle aurait eu 5 enfants, ce qui lui vaut la liberté. Mais c’est bien le seul exemple chez les propriétaires que nous connaissions. En 1787, lors d’une assemblée d’habitants, Lescallier tente également de faire disparaître ce qu’on appelle la tache infâmante de l’esclave : autrement dit, même libre, l’ancien esclave est toujours marqué par l’infamie de son ancien statut. Cette tâche infamante se transmet au fil des générations. Lescallier tente de faire adopter la règle suivante selon laquelle, au bout de quatre générations, la marque n’existe plus. (On sent une influence du droit romain antique).
Difficile cependant de dire que cette politique a bien fonctionné. Je pense qu’elle n’a pas rencontré plus de succès qu’ailleurs. L’administration pensait que le territoire s’y prêtait plus que tout autre, alors qu’en réalité, que ce soit aux Antilles ou en Guyane, les habitants sont tout aussi peu disposés à la remise en cause du système. Ils s’y sont opposés comme ceux des Antilles, en faisant valoir que la disparition de la tache infâmante serait une honte pour la colonie, et menaçant de partir si on adoptait les réformes proposées par Lescallier.
Sait-on pourquoi Lescallier quitte la Guyane pour les comptoirs français en Inde ? Est-ce une promotion ?
Il est difficile de répondre à cette question. Sa nomination en Inde au cours de l’année 1792 est surprenante, car il était reconnu comme un spécialiste de la Guyane et un « ami des Noirs ». Il est possible qu’on ait tenté de l’éloigner des Antilles après son conflit avec le gouverneur de la Guyane et des accusations de malversation. Il faut attendre l’intervention de la marquise de Lafayette en sa faveur pour qu’il soit nommé à un nouveau poste dans l’administration de la Marine au début de la Révolution.
Il est également possible qu’il ait été envoyé dans l’océan Indien en raison de ses compétences diplomatiques et de sa polyglossie, utiles dans un espace ou de nombreuses puissances cohabitent (les Anglais, les potentats indiens locaux, les Malgaches). Or, en Guyane, il avait déjà mené des négociations avec les tribus amérindiennes autochtones et avec les Noirs « marrons », ie des esclaves évadés réfugiés dans la forêt amazonienne ayant reconstitué de puissantes communautés. De fait, dans l’océan Indien, il renoue une alliance avec Zacavola, chef des territoires de la côte Est de Madagascar, et s’implique dans les médiations diplomatiques avec les princes indiens, notamment Tipû Sultan, principal allié de la France depuis plusieurs décennies.
Carte 4 : L’Inde en 1792
Après la guerre de Sept Ans, l’influence de la France en Inde est très réduite. Quelle est la situation quand Lescallier débarque à Pondichéry ? Quels rapports entretient-il avec les Anglais ?
Lescallier débarque en Inde en 1792, après avoir travaillé plusieurs années pour le Comité de la Marine à Paris. Le ministère l’envoie en tant que commissaire civil, chargé de faire appliquer les nouvelles lois révolutionnaires.
La situation des comptoirs français est très précaire : il n’en reste plus que quelques-uns après la Guerre de Sept Ans éparpillés sur la côte Est de l’Inde. La Grande-Bretagne est hégémonique dans la région. La France tente tant bien que mal de conclure des alliances avec des princes indiens, sans grand succès. En 1793, la République déclare la guerre à la Grande-Bretagne, ce qui scelle le sort des positions françaises en Inde, conquises successivement durant l’été 1793 par la flotte anglaise.
Daniel Lescallier entretient un rapport ambigu avec les Britanniques : comme la plupart des Français, en temps de guerre, il agit en patriote, et cherche à défendre les intérêts français. Il devient assez critique du modèle anglais, mais il demeure, malgré tout, anglophile et anglophone, admiratif du système politique anglais. Lors de son arrestation par l’ennemi en 1793, il bénéficie de ses amitiés anglaises pour obtenir son élargissement. Je pense que les Britanniques le considéraient au départ comme un révolutionnaire conventionnel convaincu, avant de prendre conscience de sa modération politique et d’assouplir ses conditions de « détention ».
Statutairement parlant, Lescallier était un commis : à qui rendait-il des comptes ? Comment Lescallier gérait-il ses communications avec le royaume de France, puis la République à partir de 1792, en particulier pour rendre compte ? Disposait-il d’une large marge de manœuvre, d’autonomie ? Ses pouvoirs étaient-ils étendus, comprenant en particulier la gestion de la diplomatie avec les puissances locales ?
Lescallier rendait compte au Secrétaire d’État (puis le ministre après 1792) de la Marine et des Colonies par une correspondance régulière, quand ce n’est pas en période de guerre. Lors des procédures d’enquête, le secrétariat d’État envoyait éventuellement d’autres administrateurs sur place. C’est une des raisons pour lesquelles Lescallier avait été envoyé en Guyane en 1785 : l’ancien ordonnateur avait été accusé de malversations. Lescallier avait pour mission de contrôler ses comptes. Pour l’Inde, le fonctionnement est similaire, si ce n’est que le voyage est beaucoup plus long. Comme il est nécessaire de contourner toute l’Afrique, il faut compter entre un an et un an et demi pour l’aller-retour. Ainsi, la République est proclamée en septembre 1792 en France, mais seulement le 1er avril 1793 en Inde. La marge de manœuvre est donc importante, au moins pour ce qui regarde l’administration quotidienne. La contrainte est plutôt locale. Si les relations sont bonnes avec le gouverneur, comme c’est le cas avec le chevalier de Fitz-Maurice, gouverneur de Guyane en 1785, l’action administrative est efficace. En revanche, dès que le gouverneur est remplacé, son action est plus contrainte. On remarque d’ailleurs que Lescallier quitte la Guyane en 1788, un an après l’arrivée du nouveau gouverneur, le comte de Villebois, avec lequel il ne s’entend pas du tout. Il faut dire que Lescallier est très autoritaire et a tendance à empiéter sur les prérogatives de ses supérieurs… En Inde, Lescallier doit coopérer avec l’assemblée coloniale, l’ordonnateur, le gouverneur et les ingénieurs.
Concernant l’action diplomatique de Lescallier, en particulier aux Indes, celui-ci va surtout se heurter aux autres puissances locales, plus qu’à l’administration elle-même. En Guyane, il cherche à se rapprocher des Amérindiens, qui ont tendance à s’éloigner de la tutelle française. Idem avec les communautés Noirs marrons. Il réussit à faire venir à Cayenne leurs principaux chefs pour négocier, mais une fois retournés sur leur territoire, ils opposent un refus net et clair, ce qui arrête momentanément les pourparlers.
En Inde, la France cherche absolument des alliances avec les potentats locaux pour contrer l’influence britannique, mais l’écheveau d’intérêts locaux limite grandement la marge de manœuvre et les résultats de Lescallier.
Enfin, son activité dans les colonies est fortement limitée par le temps qui lui est imparti. La fin du XVIIIe siècle est marqué par une accélération du temps administratif. Gouverneurs et intendants se succèdent de plus en plus rapidement tandis que le temps des colonies reste similaire. L’ensemble des fonctions administratives de Lescallier ne dure en moyenne que deux années, ce qui est trop court pour mener à bien un projet de grande envergure.
À son retour en France, Lescallier fait figure de spécialiste : sa littérature théorique est-elle abondante ? As-tu repéré des caractéristiques qui la distingue des autres écrits (s’il y en a) de l’époque ? Pour résumer, quelle est la pensée de Lescallier ? Quelle œuvre lui permet-elle d’accéder à la célébrité et avait-il des contacts avec les membres de la Convention, puis du Directoire ?
Il rentre en France en 1797.
Par rapport aux autres administrateurs, sa littérature est plutôt abondante. Il se distingue très tôt de ses pairs en rédigeant, en 1777, un dictionnaire des termes de marine en français et en anglais, d’une qualité technique assez remarquable, puisque l’ouvrage sera présenté au roi et imprimé par l’Imprimerie royale. Mais ses écrits se développent surtout à partir de la Révolution, période propice à la valorisation de l’expertise. Ce contexte lui profite beaucoup. Il publie de nombreuses œuvres sur la Guyane et la marine, toujours en privilégiant un point de vue technique. C’est là qu’il devient difficile de parler de « pensée » de Lescallier, car il ne propose pas d’idées ni de concepts à proprement parler. Son discours est fondé sur son expérience administrative et ses compétences pratiques. Il propose des projets concrets à mettre en place dans les colonies, plutôt qu’une théorie sur la manière de les gouverner. Parmi les grandes orientations qu’il défend, on retrouve une administration libérale (tolérance des autres confessions à la manière des Anglais), la fin de l’exclusif commercial d’Ancien Régime, la mise en place d’un commerce entre les colonies elles-mêmes pour faciliter leur développement économique, et des modèles de colonisation portées sur une intégration graduelle des populations locales (toujours sous le contrôle de l’autorité coloniale). Par exemple, un de ses livres propose un projet très complet de colonisation de la Guyane, organisée en districts selon les types de population (Amérindiens, Européens, esclaves libérés, galériens et forçats), avec des indications très précises et chiffrées.
Je ne dirais pas que Lescallier est célèbre, mais plutôt qu’il est reconnu parmi ses pairs, au sein de l’administration de la Marine et même parmi le personnel politique. L’ouvrage de 1777 pose les bases de sa réputation : c’est de cette manière qu’il intègre les réseaux américanophiles et anglophiles. La deuxième étape correspond à la publication d’un libelle abolitionniste en 1789, Le sort des Noirs dans nos colonies qui fait suite à son intégration de la Société des Amis des Noirs. Ce fascicule est à l’origine de sa réputation, assez tenace, « d’ami des Noirs », qu’il conservera jusque sous l’Empire.
Enfin, sa réputation de spécialiste est définitivement établie par la publication d’un livre sur son expérience en Guyane en 1791, appuyée par son passage dans l’océan indien. Il devient véritablement un expert de la colonisation, si bien qu’en 1797, il est nommé chef du Bureau des Colonies, suite à la publication d’un second mémoire sur la Guyane à cette date.
Durant les vingt dernières années de sa vie, Lescallier agrandit le panel de ses publications en proposant des traductions d’ouvrages rédigés en persan. Désormais assis socialement, il ajoute à son expertise d’administrateur le savoir de l’orientaliste.
Était-il vraiment abolitionniste ? Connaît-on les convictions politiques personnelles de Lescallier ?
Je pense qu’il était sincèrement abolitionniste, mais c’est avant tout un homme d’ordre favorable à la colonisation. Comme nombre de ses contemporains, il estimait que la mise en place de l’abolition ne pouvait avoir lieu que de manière progressive au risque de voir remise en cause l’implantation française dans les Antilles et en Guyane. Et Lescallier est surtout un défenseur de l’existence de « l’empire » français, sous toutes ses formes.
Il parle très peu de ses opinions personnelles dans ses écrits. Le fait qu’il ait intégré très tôt les réseaux anglophiles et américanophiles, ses relations particulières avec La Fayette, tout cela en dit déjà beaucoup sur le personnage à la fin de l’Ancien Régime. Il était favorable aux réformes politiques et sociales du royaume de France. Mais il n’épouse pas la radicalité de la Convention. C’est un modéré. On le voit très clairement en Inde : il est envoyé là-bas avec un deuxième commissaire civil, plutôt un conventionnel radical. Lescallier va se détacher de son collègue pour se rapprocher de l’assemblée coloniale, également peuplée de gens modérés, sinon royalistes. À son retour en France, le Directoire vient d’entrer en exercice. Lescallier partage le libéralisme et la modération du régime. Dès le coup d’État de Brumaire, il se rallie immédiatement à Bonaparte, incarnation du « despote éclairé » souvent mis en valeur par des philosophes du XVIIIe siècle. C’est certes un homme des Lumières, de ce point de vue, mais on retrouve déjà les prémices du notable formant la base des régimes libéraux du XIXe siècle, en particulier sous la Monarchie de Juillet.
Comment finit Daniel Lescallier ?
À partir du XIXe siècle, il s’occupe surtout de son assise sociale. C’est à ce moment qu’il intègre la franc-maçonnerie, devient chevalier de la Légion d’Honneur et est même fait baron d’Empire en 1809 ! Enfin, il est nommé consul général aux États-Unis en 1810 et achète un certain nombre de propriétés en Amérique.
En 1815, il est toujours aux États-Unis. Lorsqu’il apprend la nouvelle du retour de Napoléon en métropole, il se rallie immédiatement à l’empereur. Après Waterloo, il est naturellement démis de ses fonctions, et contraint de rentrer en France en 1818. Malgré ses dettes, il habite place Vendôme et ne finit pas dans la misère. Il meurt en 1822 et enterré au cimetière du Père-Lachaise. En fait, quand on reprend le fil de sa vie, on ne peut s’empêcher de penser qu’il était au bon endroit au bon moment : sous la Terreur, il est aux Mascareignes, entre 1809 et 1818, il est en Amérique, échappant ainsi à la chute de l’Empire et aux troubles du début de la Restauration. C’est un homme qui a su habilement tirer parti de sa carrière originale pour se positionner aux endroits stratégiques.
Fig 1 : Chronologie
[1] Armand-Guy de Kersaint (1742 -1793) et Guy-Pierre de Kersaint (1747-1822), tous les deux officiers de Marine. Le premier, père de l’écrivain Claire de Duras, est favorable aux idées révolutionnaires qu’il défend jusqu’à son exécution par la Convention. Le second, à l’inverse, émigre en 1790.
[2] Le roucou, aussi appelé urucum, achiote ou annato, est une petit graine rouge et dure issue du rocouyer. Ses fleurs sont roses et il donne des fruits rouges à épines, remplis de graines, rouges elles aussi. Le roucou, utilisé en alimentation, est un puissant colorant, et aussi une épice, à la saveur légère de muscade poivrée.




