A l’occasion du décès de Claude Lévi-Strauss, un grand nombre de publications se penchent sur sa vie et ses travaux. Certaines voient dans son structuralisme une lutte organisée contre le “désordre de la pensée”. De fait, Lévi-Strauss a vécu un XXe siècle traversé par deux conflagrations mondiales, par la foi aveugle, puis les désillusions, en une science, une rationalité et un Progrès qui ont montré leurs doubles tranchant. C’est peut être pour y faire face, qu’il aura tenté de donner de la valeur aux expressions sauvages de nos pensée et de nos comportements, à ce que nous considérons comme la face “primitive”, “animale” ou “démoniaque” d”homo sapiens (cf. homo demens, E. Morin).Il aura pour cela recherché des universaux, les facteurs invariants et structurant des mythes, de l’art, de la sexualité. Mais le point essentiel, à mon sens, est qu’il ait proposé de faire face au désordre avec une intelligence refoulée et mise à bas, une intelligence dévalorisée et “primitivée” qu’il a su redécouvrir et ré-alimenter au contact des Caduveos, Bororos et Nambikwaras brésiliens. Par le concept de pensée sauvage, Lévi-Strauss annonce un projet où il s’agit d’explorer et de débusquer le sauvage de toutes formes de pensée. Ce faisant il montre corrélativement, selon moi, la voie vers une prise en charge des hasards et phénomènes “sauvages” : les catastrophes.Or réintégrer le sauvage de notre pensée me semble, nécessaire pour appréhender le non domestique du monde, notamment les catastrophes. C’est au travers des expressions du sauvage de la pensée (chez nous comme ailleurs) que sont, dans un premier temps tout au moins, prises en charges les catastrophes : par les mythes, les rites, les missions diplomatiques qui génèrent un nouveau champ politique (par exemple avec des éléments de la nature, des sociétés non-humaines), par des raisons pratiques, et par divers systèmes de croyances métaphysiques. Autant de modes de connaissances en marges d’une rationalité fondée sur une science du général et des généralités, capable de prendre en compte uniquement les phénomènes récurrents ou que l’on peut reproduire (la chute d’une pomme, la course des saisons). Les catastrophes, de toute évidence, tout comme, à l’échelle individuelle, le décès d’un proche, ne font pas partie de cette catégorie de phénomènes propre au domaine scientifique : elles ne sont pas reproductibles, elles sont des expériences uniques, que l’on ne peut (et ne souhaite) pas renouveller.
Le temps, Editorial du mercredi 4 novembre 2009, Laurent Wolf (article repris dans Courrier International)L’histoire humaine semble obscure, chaotique, livrée au hasard et au caprice de forces insaisissables. La première des tentations est d’opposer à ce chaos la peur et les idées simplistes, de ne s’appuyer que sur ses propres croyances parce qu’on les croit supérieures. Claude Lévi-Strauss a vécu un XXe siècle traversé par deux conflagrations mondiales, par la croissance inouïe de la population dont il parlait souvent et par la foi aveugle en une science qui pourrait être hors de contrôle. Il n’a jamais renoncé à la volonté de savoir. Il se méfiait des prises de position politiques. Ce n’était pas un intellectuel qui mettait sa signature au bas des pétitions. Mais, à sa manière, dans son rôle de savant dont il connaissait les limites puisqu’il se demandait si l’ethnologie était une science ou un art, il laisse l’exemple d’une pensée qui s’est rebellée, avec patience et sans fracas, contre le désordre apparent du monde.
A propos de la pensée sauvage
texte original ici
Cette « pensée sauvage » dont Lévi-Strauss étudie le fonctionnement tout au long de son livre, est une science du concret. Les mythes, la pensée mythique, opérent, sur le plan spéculatif, de la même manière que le bricolage sur le plan pratique :
« La pensée mythique dispose d’un trésor d’images accumulées par l’observation du monde naturel : animaux, plantes avec leurs habitats, leurs caractères distinctifs, leurs emplois dans une culture déterminée. Elle combine ces éléments pour construire un sens, comme le bricoleur, confronté à une tâche, utilise les matériaux pour leur donner une autre signification, si je puis dire, que celle qu’ils tenaient de leur première destination. »
Ce rapprochement entre le bricolage et la pensée mythique permet à Lévi-Strauss d’affirmer que, au fond, il n’y a pas de fossé infranchissable entre la pensée des peuples dits primitifs et la nôtre. Nous mettons en oeuvre, dans des modes de pensée auxquels nous ne prêtons pas attention ou que nous considérons comme mineurs ou secondaires, des mécanismes essentiels de l’activité mentale qui se rapprochent des opérations intellectuelles des sociétés dites primitives et s’éloignent de ce que nous croyons être la manière moderne de penser. Ce qui peut passer, dans nos sociétés, comme des croyances étranges ou des coutumes bizarres, loin de devoir être expliqué comme des survivances, des vestiges de formes de pensée archaïque, doit au contraire être considéré comme des formes de pensée toujours présentes parmi nous, qui coexistent avec des formes de pensée qui se réclament de la science. Elles nous sont contemporaines de la même manière.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Yoann Moreau (13 novembre 2009). Tributaires du sauvage. Catastrophes. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/mawd