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L’avenir du haut en bas

“Loin de moi (écrit Anne Cheng) la fictive unité d’un ‘monde sinisé’ selon une trajectoire d’expansion ayant la Chine pour origine et pour centre.”

Pour le sens dans lequel on écrit, vers la gauche ou la droite, vers le haut ou le bas, le chinois en a d’ailleurs changé. Nous constatons, comme dans les deux précédents billets, que la variation est à l’oeuvre dans le temps et dans l’espace, ici comme ailleurs.

Nous allons explorer, avec notre fil directeur, cette extrémité du monde : dans quel sens écrit-on ?

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Débats dans l’écriture

Le caramel précédent nous a promenés en Suède, en Italie, en Crète, en Égypte, dans un tunnel à Jérusalem, à Istanbul et sur la côte phénicienne, au Yémen, en Éthiopie. Le sens de l’écriture de gauche à droite ( → ) ou inversement ( ← ) est moins évident qu’on ne le pense d’abord.

Le sens le plus économique, qui consisterait à repartir dans l’autre sens en arrivant au bout de la ligne, était bien représenté, mais a été abandonné au profit du “retour à la ligne”.

Poursuivons notre voyage – en commençant par un début.

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Le sens de la lecture

Ce n’est pas philosophique, mais topographique. Nous lisons (et écrivons) dans quel sens : vers la droite, la gauche ? Vers le bas, vers le haut ? En travers ?!

En français, comme dans la plupart des autres langues d’Europe aujourd’hui, on lit de gauche à droite ( → ) puis de haut en bas. Notez que pour écrire, ce n’est pas toujours la même chose : on voit en France des gauchers écrire de haut en bas, verticalement, puis redresser leur page ensuite ! L’image ici montre l’inscription runique de Möjbro, en Suède. On lit de droite à gauche ( ← ), en commençant par le bas !

Nous allons voyager un peu en cartographiant ces folies. Cela vous permettra d’organiser vos vacances.

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L’emprise et le ressenti

Le mot ‘emprise’ a un sens technique. Les plans urbains montrent par exemple l’ampleur croissante, puis décroissante, des emprises ferroviaires.

La vogue du terme n’est guère antérieure à 2015. Elle date des efforts pour prendre en compte une forme particulière de sujétion, souvent associée à la sexualité. Mais il est difficile de prendre en compte le ‘ressenti’ qui lui est associé. Cela ne signifie pas que ce ressenti n’existe pas, ou qu’il n’aurait pas d’importance.

Si la notion ‘d’emprise’ a été utilisée par les femmes pour exprimer une forme d’assujettissement psychologique, les hommes peuvent alors tout autant invoquer l’emprise des femmes sur eux. Le concept conserve son intérêt, mais s’élargit. Il sera intéressant de voir comment il va évoluer.

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Carlo Ginzburg

Carlo Ginzburg a été un commentateur éprouvé et résolu de Marc Bloch. Il a aussi consacré des essais perspicaces aux rapports entre histoire et littérature.

Un de ses essais les plus connus est ‘Traces’ (1979) où, pour faire bref, il compare la critique d’art de Morelli et l’activité de Sherlock Holmes. Il est revenu à plusieurs reprises sur le thème, pour en développer l’intérêt.

Dans les premières pages de ‘Traces’ en décrivant la méthode de Morelli, il parle de ‘philologie’ en expliquant que Morelli, comme Sherlock, voit – là où personne n’avait songé à regarder. Le lecteur ordinaire, obsédé par le sens des mots, les lit à peine ; le philologue les regarde.

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Zaïre et Zaïde

En 1732, Voltaire fait jouer Zaïre, une tragédie en vers. Jérusalem, les croisades.

Le sultan Orosmane libère cent chevaliers, mais refuse de libérer la belle Zaïre qu’il aime, et qui l’aime. Quand le vieux roi chrétien Lusignan est libéré aussi, il reconnaît en Nérestan, qui a apporté la rançon, et en Zaïre qui ne partira pas, ses enfants disparus.

Le vieux roi est horrifié que sa fille aime un musulman. Il exerce sur elle un chantage étouffant. Le sultan Orosmane n’a pas moins d’aveuglement. Trompé par un message de Nérestan à sa sœur, il poignarde Zaïre puis, comprenant son erreur, se tue. Elle ne partira pas.

En 1780, Mozart a commencé un opéra dont la protagoniste est Zaide, esclave du sultan Soliman. L’intrigue n’est pas la même, et Mozart ne terminera pas l’opéra. L’Enlèvement au sérail, dont l’intrigue est encore différente, est de 1782.

La BNF a retrouvé une partition de Mozart, ci-dessus : c’est de saison !

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Deux livres d’histoire

Commençons par le plus récent. L’un des livres importants de ce début 2026, à mon avis, est Les Arbres de Nagasaki, de Véronique Brindeau, paru en mars chez Arléa. Huit petits chapitres décrivent à chaque fois un arbre qui a survécu à la bombe qui a explosé le 9 août 1945, 500 mètres à la verticale de Nagasaki, tuant en deux ou trois jours 70.000 personnes, et beaucoup d’autres ensuite.

L’autre livre n’est pas vieux non plus. L’auteure suisse Vanessa de Senarclens enseigne la littérature française à Berlin. Elle a publié en 2025 chez Zoé, à Genève, La Bibliothèque retrouvée, une enquête. Ce livre qui concerne au départ une bibliothèque constituée dans un château de Poméranie – Carlo Ginzburg vient de mourir – à la fois prolonge les essais de ‘micro-histoire’, en renouvelle le ton, et leur donne un style différent.

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La création du monde est en avance

Dans ‘Le Songe de Scipion’, rédigé en 54 AEC, un Romain de bonne famille, après un banquet offert par Massinissa, roi berbère en Afrique du Nord, s’endort. Son grand-père lui apparaît, lui montre la terre au milieu du monde. Nous comprenons que tous deux sont en voyage céleste.

Outre la Voie Lactée, séjour promis aux dirigeants méritants, nous découvrons comment le Monde est fait, les sphères emboîtées des planètes, la musique que font ces sphères en tournant l’une dans l’autre. Nous apprenons aussi que toute gloire est vaine : viendront des déluges et des incendies qui changeront la face de la Terre.

Enfin, que notre corps n’est que l’enveloppe périssable d’une âme éternelle. Et que le monde aussi a un principe qui l’anime, et qui est éternel. Les cercles chrétiens ont assuré la diffusion de ces bonnes nouvelles.

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Le récit et la science

Longtemps réticents à admettre ce cousinage avec les sciences humaines, ou la littérature, les scientifiques voient pourtant qu’il leur faut raconter les choses. Le succès public de certains de leurs livres les encourage.

Raconter l’importance de ce qu’ils ont trouvé, de ce à quoi ils ont contribué, cela suppose qu’on explique les contextes, l’histoire des débats et des enjeux. De sorte que, peu à peu, on constate qu’il s’agit d’une histoire.

On peut se limiter aux années de recherches où l’on a soi-même participé. Mais on voit vite que si l’on veut se faire comprendre, il faut expliquer davantage, raconter plus large.

Et finalement, il s’agit de l’histoire des sciences, qui s’avère n’être pas un appendice des sciences – mais sa pointe.

NOTE éditoriale à la fin

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Essentialiser

Le verbe ‘essentialiser’ est en général entendu péjorativement et signifie ‘réduire un objet à une caricature’. Je me suis demandé si l’emploi croissant de essentialiser n’était pas une façon d’éviter caricaturer, et des références trop pénibles à l’assassinat de Samuel Paty, par exemple.

Mais d’autre part, le mot a une aura philosophique. Nous allons voir qu’en français, c’est le point de départ de son emploi, qui semble donc d’abord contraire à ce que le mot va devenir : définir l’essence, l’essentiel, paraît le contraire de la caricature.

C’est ce contraste que nous allons un peu explorer.

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Puziloï et Barzilaï

Comme tout le monde, j’ai la mémoire habitée par des mots qui se ressemblent et n’ont rien à voir. C’est un phénomène courant, rarement mortel, mais embarrassant.

Je suis allé à Izumo, au Japon, voir les temples. Le mot Izumo me rappelait sans cesse le vers de Mallarmé : Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée : Idumée – Izumo. C’était idiot, mais les deux mots restaient collés. Une hantise mineure.

Un autre exemple, aussi absurde, est celui de Puziloï et Barzilaï. Je vais raconter aussi. Il ne fait aucun doute que les interprètes des rêves découvriraient là je ne sais quoi.

Je leur laisse volontiers ces rimes, miettes tombées de la table des langues, comme disait Reuchlin. Car c’est d’elles qu’il s’agit.

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Les plans sont-ils à plat ?

La basilique Saint-Marc et le Palais des Doges. Vous les reconnaissez ?

Pour nous, un plan est une vue d’en haut, depuis une verticale idéale, avec ce résultat que le plan est à plat.

Cette façon de voir – au sens propre – est assez récente. Longtemps, les plans des villes ont été des “vues cavalières”, comme si le dessinateur était perché sur une haute colline d’où il voyait tout. La vue était oblique, et certains bâtiments étaient dessinés comme si on les voyait vraiment.

Les premiers plans “plats” se forment discrètement dans la 2e moitié du XVIIe siècle, et se diffusent au XVIIIe siècle, avant les aérostats. On a inventé qu’on voyait depuis le ciel, avant même de pouvoir y aller.

Mais il y a eu de fortes résistances : on ne voyait plus les bâtiments !

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Un deux trois, Couleur !

Au début des années 1970, un livre rédigé par Brent Berlin et Paul Kay crée beaucoup d’émotion. Alors que les ethnologues et linguistes, en France au moins, considèrent que chaque culture a élaboré historiquement ses propres repères, Berlin & Kay expliquent que pas vraiment : toutes suivent un chemin analogue, et divergent ensuite.

Ils ont étudié la distribution des noms donnés aux couleurs dans de nombreuses langues. Selon eux, certaines langues en ont peu, d’autres beaucoup. Ils constatent que quand il y en a peu, ce sont les mêmes couleurs qu’on retrouve, et que sur l’échelle de diversification croissante des noms de couleurs, les langues ont suivi un chemin presque unique.

Un peu comme si les “organes culturels” réagissaient comme les organes biologiques : les mammifères sont très divers, mais leur organisation et leurs membres ont une histoire partagée !

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Le mythe et la science

Il est bon de renseigner les gens sur la disparition rapide de nombreuses espèces de plantes et d’animaux. Malheureusement, le ton catastrophiste fait plus de mal que de bien et réveille une religion de la Terre où tout est au même plan.

“La Terre”, surtout pour ce qui concerne les espèces vivantes, n’est uniforme ni dans sa situation actuelle, ni dans son histoire. Les paléontologistes nous apprennent que les airs ont été ‘colonisés’ depuis les terres, et les terres depuis les eaux. La vie sur la Terre a une histoire. Le mot ‘coloniser’ n’est certainement pas le meilleur, et il a un sens différent dans chaque cas.

Comme la “sortie de l’eau”, c’est-à-dire l’installation de lignées aquatiques sur la terre est un phénomène bien connu, nous allons parler ici plutôt des lignées terrestres qui ont développé une capacité au vol.

A la mémoire de Jean-Marc Drouin (1948-2020)

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L’histoire de Giō la danseuse

“Vous ne pouvez pas comprendre !” – entend-on souvent de la bouche (ou du regard) de gens qui ont souffert. Une vie quotidienne difficile, ou une expérience traumatisante, laissent une marque.

Sujets délicats. Mille bavards, souvent pleins de bonnes intentions, vont dire qu’ils ont compris. Ou prétendre qu’il n’y a rien à comprendre. Plutôt que de croire à notre tour “comprendre” la douleur d’autrui, ou l’expliquer à leur place, il est préférable d’aborder le sujet par de petites allées.

Nous allons parler de Giō la danseuse.

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