« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47
Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :
« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1
À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.
Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.
Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.
La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.
Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.
« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feuet le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11
Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111
Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.
A VENIR
Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».
Bibliographie
– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.
– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.
– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.
– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.
– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.
Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).
Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎
Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.
Mercredi 1er octobre2025
Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».
Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.
Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/
Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.
Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.
Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.
Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.
L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.
Jeudi 2 octobre2025
Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.
Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).
La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.
La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.
Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.
La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.
Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.
La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona »a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.
L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.
La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée.
La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée «Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.
Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.
Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.
Vendredi 3 octobre 2025
La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).
La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.
La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.
Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique.
Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).
La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.
La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.
Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).
La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.
La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.
Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.
La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic(Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.
Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.
La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.
Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.
Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221
En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.
Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.
Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :
« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »
À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.
charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.
Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.
L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.
Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.
Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.
L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :
« […] et combien que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »
Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.
Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.
Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.
À VENIR
Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».
BIBLIOGRAPHIE
Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.
Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.
Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.
Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.
Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.
Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.
Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 [↩]
Sceau de la ville de Saint-Omer, XVe siècle, photographie personnelle (Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, service des archives, BB 63-2)
Le 15 avril 2025, Anne-Frédérique Provou a communiqué dans le cadre du 149e congrès du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, qui s’est tenu à l’Université d’Orléans, sur le thème “Reconstruire, réformer, refonder”. Elle a partagé à cette occasion les premiers résultats de ses recherches, dans le cadre de sa thèse débutée en septembre 2024 : “Innover sans le dire. Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle”.
RéSUMé DE LA COMMUNICATION
Les “réformations” politiques, pour reprendre le terme utilisé à la fin du Moyen Âge, sont nombreuses dans les villes du nord de la France et de la Belgique actuelles ; pourtant, elles ne sont pas forcément présentées, comme on pourrait s’y attendre, sous l’angle de l’innovation. La nouveauté n’est pas recherchée. Au contraire, les communautés médiévales, attachées à leurs coutumes et à leurs traditions, insistent généralement sur l’ancienneté des usages et des lois urbaines, sans évoquer leur caractère novateur, parfois même en dissimulant leurs décisions politiques sous le voile de la tradition, afin de rendre plus acceptables les réformes. La définition des verbes “innover” et “réformer” au Moyen Âge oscille justement entre l’idée d’instaurer de la nouveauté, d’améliorer une situation préexistante, et le sens le plus généralement usité : renouveler l’ancien, restaurer ce qui existe déjà. Ces définitions permettent aisément aux acteurs politiques de jouer sur l’ambivalence des deux termes, de les instrumentaliser pour dissimuler ou rendre moins choquante la nouveauté. La nouveauté a toujours troublé l’homme, l’incitant à se replier dans le domaine du connu, peut-être plus encore dans une société conservatrice comme celle de la fin du Moyen Âge. Mais allons plus loin : les hommes et les femmes de la fin du Moyen Âge distinguaient-ils seulement nouveauté et tradition, comme nous le faisons aujourd’hui ? Cette communication apporte un premier éclairage sur ces questions passionnantes qui sont au cœur de ma thèse.
Car le sens des mots innover et réformer à la fin du Moyen Âge ne signifie pas que les maires et les échevins, dirigeants politiques à la tête des villes médiévales, n’innovaient jamais. Au contraire, ces hommes furent amenés comme toute figure politique à s’adapter à une réalité nécessairement changeante, à un présent impérieux et remplis d’urgences et d’imprévus. L’évolution de l’industrie drapière au XVe siècle dans la ville de Saint-Omer (Pas-de-Calais), longtemps connue -comme d’autres villes flamandes- pour la qualité de ses textiles, en fournit l’exemple idéal. De nombreux habitants de la ville subsistaient grâce aux métiers de la draperie (tisserands, foulons…), sans parler des échevins au pouvoir, pour plusieurs d’entre eux de riches marchands drapiers. La crise économique qui toucha ce secteur dès la seconde moitié du XIVe siècle ne pouvait que fragiliser la ville et ses habitants, et força les échevins à réagir en innovant. Plus précisément, il leur fallait s’adapter au manque de laines anglaises, rendues difficiles d’accès par la guerre de Cent Ans, et aux nouvelles conditions du marché international, dominé par la Hanse germanique.
Au-delà des prises de décisions politiques, qui parsèment les délibérations municipales dont la ville conserve deux registres pour le XVe siècle, le clerc principal de l’échevinage, notaire chargé de rédiger ces documents urbains, dut plusieurs fois innover pour répondre à l’urgence des temps et penser des usages administratifs et des écrits plus pratiques et efficients. Les écrits délibératifs de la ville en sont de précieux témoins.
à VENIR
Ce dossier sera approfondi dans ma thèse et fera l’objet d’une publication dans le cadre des actes de ce colloque prévus en 2026. Je renvoie également au travail que j’ai mené en mémoire de Master à l’Université de Lille, sous la direction d’Elodie Lecuppre-Desjardin, qui consiste en une édition critique d’un registre de délibérations audomarois (1448-1472). Ce travail est en cours de publication.
BIBLIOGRAPHIE
Dejoux Marie (dir.), Reformatio ? Les mots pour dire la réforme au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de la Sorbonne, 2023.
Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.
Espinas Georges, La draperie dans la Flandre française au Moyen Âge, deux vol., Paris, Picard, 1923.
Giry Arthur, Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions, Paris, F. Vieweg, 1877.
Godin Benoît, L’innovation sous tension. Histoire d’un concept, Laval, Presses Université Laval, 2017.
Ingham Patricia Clare, The Medieval New. Ambivalence in an age of innovation, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2015.
Pétillon Claude, Économie, politique et finances à Saint-Omer au XVe siècle, 7 vol., thèse de doctorat, Lille, Université de Lille campus Pont de Bois, 2003.
Santamaria Jean-Baptiste, « Innover sans l’avouer : les fondations d’institutions de la fin du Moyen Âge », Séminaires « Innovations » (10 décembre 2015), compte rendu rédigé par É. Lecuppre-Desjardin.
Une lettre majuscule ‘W’, Livre d’alphabet, Anonyme français XVIe siècle, illumination, 6 x 6 cm, The Walters Art Museum, Baltimore, inv. W.200.29V.
Wim Blockmans est un historien belge, professeur émérite de l’université de Leyde, membre de l’Académie Royale de Bruxelles. Il est spécialiste d’histoire urbaine et d’histoire politique pour la fin du Moyen Âge et l’époque moderne. Ouvert à l’histoire européenne saisie dans un contexte global, il est l’auteur de très nombreux ouvrages et de synthèses de référence. On citera notamment :
Metropolen aan de Noordzee. Geschiedenis van de Nederlanden (1100-1555), Amsterdam, Promotheus, 2010.
En quelques mots, quelle place prends la notion de présent dans votre quotidien de chercheur.se ?
Le temps apparaît dans son rythme pressant : L’agenda, les priorités, les délais imposés.
Quel est votre domaine d’expertise et de quelle manière vos recherches abordent-elles les notions de temps, de temporalité et/ou de présent ?
Je m’intéresse notamment aux innovations sans précédent qui se sont développées au cours du Moyen Âge : les communes autonomes, la participation politique aux niveaux local, régional, ‘national’, conciliaire. Tout cela m’incline à observer le temps requis pour prendre des décisions consensuelles après consultations avec ‘la base’.
The Voice of the People? Political Participation before the Revolutions, Routledge, London & New York, 2024.
Quel type de sources utilisez-vous dans vos recherches sur le temps, la temporalité et/ou le présent ?
Les comptabilités, les correspondances.
Le « présent » ou la « temporalité » de qui (quelle personne ou catégorie de personnes) vous intéresse particulièrement dans vos recherches ?
En tant spécialiste d’histoire politique et économique, le temps des gouvernants et gouvernés, le temps marquant les correspondances commerciales et les lettres de change retiennent particulièrement mon attention.
Hans Holbein le Jeune, Portrait du marchand Georg Giese, 1532, huile sur chêne, 86,2 x 97,5 cm, Berlin, Gemäldegalerie, inv. 586
Pensez-vous qu’il soit possible de parler d’une perception partagée du temps ou du présent à un moment historique spécifique (une de nos questions de recherche) ?
Ce sont les occasions qui me semblent conduire à une perception partagée du temps : les calendriers, les anniversaires, les fêtes liturgiques, le cadre de l’organisation des foires et marchés…
Quels sont les trois termes qui vous viennent à l’esprit lorsque vous pensez au « présent » des habitants de l’Europe du Nord-Ouest entre le XIVe et le XVIIe siècle ?
La communauté locale, des princes qui s’affirment, la Réforme qui introduit d’autres déterminants
Enfin, Quelle serait votre ‘utopie de recherche’ si vous aviez un financement illimité ?
Identifier les maîtres ou les déterminants des diversités temporelles.
Sebastian Stoskopff, Vanité, huile sur toile, 1630, Bâle, Kunstmuseum.
French/English (a passive knowledge of French is welcome for exchanges).
Field of Study
History, Art History, Literature, Environmental History, History of Emotions, Gender Studies, Archaeology.
Description
“Temporalities are a common code for deciphering space and giving an account of a complex, contextualized world”. This quotation from geographer Françoise Lucchini (2015) opens up an original reading of urban space, considered in the rhythm of its own pulsations. The city, as a space that is built, developed, inhabited and conceived, has been the subject of numerous studies, which have occasionally introduced a temporal dimension to their reflections, enabling us to better grasp the dynamics of its evolutions and urban practices. However, it has to be said that the “sense of time”, captured in the rhythms of daily life and the planned organization of places, has attracted more attention from geographers, urban planners, sociologists and historians of the 19th and 20th centuries. The acceleration of time induced by industrialization, the great urban metamorphoses that accompanied it and the development of new technologies undoubtedly makes it easier to take hold of this elusive material that is time and to forge a presentist “regime of historicity”, supposedly specific to the contemporary period, according to the expression conceived by François Hartog (2003).
This expression has become so popular that it now seems obvious and indisputable that not only is “presentism” a fact of our modernity, but also that we should necessarily be disappointed by it. And yet, for several decades now, Peter Burke’s (2004) commentary on Jacques Le Goff’s pioneering observations on “merchant time” has been inviting us to explore the living matter of medieval and early modern cities, to better understand the meaning of the multiplicity of temporalities concentrated in a single place, and to question the relationship between the “field of experience” and the “horizons of expectation” of medieval communities (Koselleck 1979). There is thus another cultural history of time to be written, in which forms of presentism other than the one that prevails today may have asserted themselves.
At least, that’s the idea behind this meeting, part of the SNSF-Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)”. The aim is to capture not only the measurement of present time, but also the feeling of its passing,which so troubled the mind of Saint Augustine and all those who strove to define it. The question of subjectively experienced time may seem trivial. But placing it in a particular context, determined by as many parameters as places, social status, ages, activities, individual or collective ambitions, political or economic imperatives, etc., gives it all its richness and fulfils the wishes of Marc Bloch, for whom history must approach “the human moment when these currents tighten in the powerful node of consciences” (Bloch, 1949). In the comparison offered by a vast Western urban Europe, which will support studies more specifically dedicated to its northern part, in order to grasp its specificities, the aim of this meeting is to observe city dwellers caught up in the game of multiple temporalities that cross them and feed their sense of belonging or exclusion to different social groups.
How do city dwellers (and those who pass through them) live in the present? How do they share this individual experience within the communities to which they refer or are assigned? Can we speak of time communities , shaped by the contours of a social group, political membership or shared faith? What degree of awareness and what cultural foundation underlies this apprehension and representation of the present, considered as much for its own sake as for the past it synthesizes and the future it heralds? These are just some of the questions that will be addressed. Daily rhythms, the dynamics of events, intimate time, risk control and the impact of accidents, the suspension of action – these are just some of the perspectives that will enable historians of practical sources, literature and images to examine the city as lived and thought in the present(s) of those who live in it.
Scientific Committee
Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne). Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles).
Les chercheuses et chercheurs qui souhaitent participer à cette rencontre sont priés d’envoyer un court CV, un titre et un résumé de leur proposition de communication de 300 mots avant le 15 février 2025.
Français/Anglais (une connaissance passive du français est souhaitable pour nourrir les échanges).
Disciplines
Histoire, histoire de l’art, littérature, histoire environnementale, histoire des émotions, gender studies, archéologie.
Description
« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.
Cette expression, on le sait, fait florès, si bien qu’il paraît désormais évident et incontestable que non seulement le « présentisme » est un fait de notre modernité mais aussi qu’il faudrait nécessairement s’en désoler. Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979). Il y aurait ainsi une autre histoire culturelle du temps à écrire, où d’autres formes de présentisme que celle qui prévaudrait aujourd’hui ont pu s’affirmer.
C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.
Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.
Comité scientifique
Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne). Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles).