Billet rédigé par Sebastian Hackbarth

« [Une femme] prononça secrètement plusieurs mots que le seigneur ne comprit pas, aussitôt il arriva (…) une pluie la plus effrayante que l’on n’eût jamais vue dans ce pays »1. C’est en ces mots que Diebold Schilling décrit l’échec du siège de la petite ville d’Olten à l’été 1383 pendant la guerre contre les seigneurs de Kybourg dans sa Spiezer Chronik des années 1484/1485. Cette scène est une reprise de la chronique officielle de Berne de Konrad Justinger, rédigée environ 60 ans plus tôt. Pourtant, la chronique de Justinger n’évoque pas tous ces aspects qui suggèrent l’utilisation de la magie noire. Plus que questionner la véracité de ces propos, ce billet s’interroge surtout sur la manière dont les chroniques s’inscrivent dans le présent de l’écriture et les modes de pensée de la période de rédaction.
Datant de l’année 1421, la chronique de Konrad Justinger raconte l’histoire de la ville de Berne de son origine jusqu’au moment de l’écriture afin de mettre en valeur la mémoire de la ville pour les contemporains et les futures générations. Pour ce faire, le chroniqueur a utilisé un grand nombre de sources différentes, comme les annales ecclésiastiques appelé Chronico de Berno ou la chronique du strasbourgeois Jacques Twinger de Koenigshoffen2. Tout comme Justinger, Diebold Schilling s’inspire lui aussi de chroniques antérieures pour composer les siennes, qu’il rédige dans les années 1483 : les trois volumes de la chronique officielle de la ville et en 1484/85, la deuxième chronique (Spiezer Chronik), commandée par un seigneur local : Rudolf von Erlach, bailli de Spiez, dans l’Oberland bernois, pour le compte de Berne. Diebold Schilling était déjà avant la rédaction de sa chronique un personnage de premier plan au sein de la chancellerie bernoise, occupant plusieurs postes de grande importance comme celui de greffier au moment de la rédaction3.
Le passage sur le siège d’Olten est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons. Premièrement, cette scène nous est seulement connue grâce à la description qu’en fait Justinger, près de 40 ans après les événements décrits. Néanmoins, il semble peu probable que Justinger l’ait inventé, car il décrit la scène de manière assez neutre pour sa période. On ignore toutefois si l’histoire émanait à l’origine des habitants de la ville d’Olten ou des rumeurs postérieures. Selon l’historien Werner Meyer, la hauteur des fortifications à Olten exclut la possibilité que les troupes bernoises aient pu voir quelqu’un en haut des murs. Cependant, le siège d’Olten à l’été 1383 n’a pas de grande importance pendant cette guerre des Bernois contre les seigneurs de Kybourg. Ce conflit commença avec l’attaque des seigneurs de Kybourg contre la ville de Soleure en novembre 1382 et s’acheva avec la cession des villes de Burgdorf et Thun par les seigneurs de Kybourg à Berne en avril 1384, ce qui fut un succès territorial de grande importance pour la ville de Berne4.
Deuxièmement, la scène représente pour la première fois, selon Jean-Pierre Devroey, une femme ‘tempestaire’, c’est-à-dire une femme qui pouvait influencer la météorologie grâce à la magie4. Toutefois, la magie n’est chez Justinger pas décrite d’une manière négative. Il semble s’agir d’une magie de commande qui devait seulement protéger la ville contre des envahisseurs sans créer de dommages, une pensée commune de cette époque, qui change profondément au cours du siècle((Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 80.)).
La pluie est ainsi « la plus grande jamais vue »5 chez Justinger, sans jugement ou plus de détails. Puis elle devient « le plus grand phénomène météorologique »6 dans la Berner Chronik de Schilling en 1483 et finit dans la Spiezer Chronik (1484/1485) par être qualifiée de « pluie la plus effrayante »((Schilling, Spiezer Chronik, p. 439.)) (der vorcht samesten regen), mettant ainsi l’accent sur le terrible danger qu’elle représente. De plus, la Spiezer Chronik explicite très clairement, à la fin du passage, qu’Olten avait été sauvée par la magie, ce qui ne figurait pas dans les chroniques antérieures. Elle ajoute également une référence implicite à une sorcière, en ajoutant que les mots prononcés par la femme n’étaient pas compréhensibles pour le seigneur à côté d’elle (un passage qui n’existe pas encore dans la version de Justinger). De cette manière, l’auteur construit l’image d’une sorcière étrangère, peut-être liée au Diable. Ces modifications s’expliquent par l’évolution de la manière dont on considère la magie entre la rédaction de la chronique de Justinger et celle de Schilling. L’idée d’une magie destinée à remplir une mission précise sans dommage pour l’adversaire semble être remplacée par un pacte avec le Diable, lui, définitivement condamnable. Ce changement se développe à partir des nouveaux écrits démonologiques apparus dans les années 1430/1440((Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.))).
Cette scène est, pour toutes ces raisons, un parfait témoin de cette importante transformation idéologique concernant la magie au cours du XVe siècle. Un changement qui est également illustré par la représentation de cette scène dans la Spiezer Chronik : l’image montre un nuage noir arrivant de la ville, après les mots prononcés par la femme, faisant ainsi clairement référence à la magie noire. Simple constat dans la chronique de Justinger, l’événement retravaillé par Diebold Schiling, s’adapte au moment de la rédaction et témoigne de l’insertion du présent dans les narrations des chroniques.

A VENIR :
Ce billet poursuit les réflexions tenues au colloque « Présents prodigieux », organisé par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux le 12 et 13 février 2026 à l’Université de Lausanne et dont les actes paraîtront dans les mois qui viennent. Pendant ce colloque, je suis intervenu avec Elodie Lecuppre-Desjardin sur le thème suivant : « Les prodiges comme marqueur temporel dans les chroniques de la Suisse alémanique aux XVe et XVIe siècle ».
BIBLIOGRAPHIE :
Sources :
Justinger, Konrad, Die Berner-Chronik von Conrad Justinger, Gotlieb Studer (éd.), Bern, K. J. Wyss, 1871, p. 156.
Schilling, Diebold, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.l.1, p. 226-227, URL: https://www.e-codices.ch/de/bbb/Mss-hh-I0001/226, consulté 01/03/2026.
Schilling, Diebold, Spiezer Chronik, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.l.16, p. 438-440, URL: https://www.e-codices.unifr.ch/de/bbb/Mss-hh-I0016/439/0/, consulté 01/03/2026.
Pour aller plus loin :
Devroey, Jean-Pierre, De la grêle et du tonnerre : histoire médiévale des imaginaires paysans, L’univers historique, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
Glauser, Fritz, « Diebold Schilling », traduit par Florence Piguet, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026.
Meyer, Werner, « Wetterzauber gegen Bern. Bemerkungen zu einer Textstelle in Conrad Justingers Berner Chronik », dans Hesse, Christian et al. (éds.), Personen der Geschichte – Geschichte der Personen: Studien zur Kreuzzugs-, Sozial- und Bildungsgeschichte. Festschrift für Rainer Christoph Schwinges zum 60. Geburtstag, Basel, Schwabe & Co, 2003, p. 69‑82.
Ostorero, Martine, Paravicini Bagliani, Agostino, Utz Tremp, Kathrin [dir.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.), (Cahiers lausannois d’histoire médiévale 26), Lausanne, Université de Lausanne, 1999.
Schmid, Regula, Geschichte im Dienst der Stadt: Amtliche Historie und Politik im Spätmittelalter, Zürich, Chronos, 2009.
Schmid Keeling, Regula, « Schweizer Chroniken », dans Wolf, Gerhard et Ott, Norbert H. (dir.), Handbuch Chroniken des Mittelalters, Berlin ; Boston, De Gruyter, 2016, p. 267‑300.
Utz Tremp, Kathrin, Von der Häresie zur Hexerei : “wirkliche” und imaginäre Sekten im Spätmittelalter, (Monumenta Germaniae Historica – Schriften 59), Hannover, Hahnsche Buchhandlung, 2008.
[1](…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…). Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par moi.
[2] Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64.
[3] Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 226; Glauser, Diebold Schilling, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026.
[4] Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 70-78.
[5] Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269.
[6] Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 80.
[7] (…) den grösten regen, der in disem land je gesechen wart, Justinger, Die Berner-Chronik …, p. 156.
[8] (…) macht den grösten regen und wetter das in dem lande ie gesechen wart, Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 227.
[9] Schilling, Spiezer Chronik, p. 439.
[10] Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.).
- (…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…).Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par l’auteur. [↩]
- Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64. [↩]
- Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 226; Glauser, Diebold Schilling, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026 [↩]
- Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 70-78 [↩] [↩]
- (…) den grösten regen, der in disem land je gesechen wart, Justinger, Die Berner-Chronik …, p. 156. [↩]
- (…) macht den grösten regen und wetter das in dem lande ie gesechen wart, Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 227. [↩]








